PREUVES GÉOLOGIQUES
La génération, ou la manifestation de la vie à la surface du globe, a été l'un des premiers actes de la création, et toutes les théogonies constatent aussi qu'elle est devenue le premier sujet des méditations de l'intelligence humaine.
A diverses époques, dont aucun chronomètre ne peut donner une idée, la matière inerte a formé des êtres organisés, sans le secours d'aucun être organisé préexistant (1). C'est une conséquence toute naturelle de la géogénie; personne ne le conteste. Il s'agit donc uniquement de savoir s'il y a eu, postérieurement à ce premier acte, d'autres générations, et s'il peut encore s'en manifester aujourd'hui de nouvelles; c'est là toute la question.
Si une puissance suprême, dont l'unité se révèle sur chaque parcelle du globe, a présidé éternellement et universellement à tous les phénomènes qui s'accomplissent à la surface de celui-ci; et s'il lui a plu, de peupler la terre de tribus d'animaux et de plantes qui s'y sont succédées, pourquoi donc ne répéterait-
(1 ) BoMFASj De la génération spontanée. Paris^, 1 858, p. \ 8, tranche nettement la question et dit : Il y a eu génération spontanée.
PREUVES GÉOLOGIQLES. 461
elle pas aujourd'hui ce qu'elle a fait à d'autres époques? car, ainsi que l'exprime P. Gorini, la génération spontanée n'est pas un phénomène plus merveilleux que la reproduction normale (1); et, pour notre compte, nous ne concevons pas pourquoi on la regarde comme si extraordinaire.
La nature n'est pas ahandonnée aux désordres du hasard; elle est régie par d'harmonieuses lois, et chaque acte qui s'accomplit dans son sein, se lie avec le passé et se perd dans l'avenir : une génération qui apparaît n'est que le corollaire de celle qui l'a précédée. Si l'on suit les étapes de la création, depuis les plus anciens temps jusqu'à notre époque, on s'aperçoit que ses formes ont constamment changé, et que tous les êtres, sauf quelques oscillations, ont suivi une marche ascendante. 11 semble d'abord que la nature hésite, comme si elle doutait de ses forces, et procédait à une succession d'essais, avant de façonner ses plus splendides chefs-d'œuvre.
D'abord apparurent les végétaux, les polypiers, les mollusques et les crustacés; plus tard les poissons et les reptiles; puis les oiseaux et les premiers mammifères; et enfin, les mastodontes, les rhinocéros et les éléphants (2). A-t-il fallu pour cela le concours d'é-
(1) Paolo GoRiiM, La generazione spontanea non è fenomenà più meravigliso che l'ordinario modo di propagazione. SulT origine délie montagne e dei vnlcani studio sperimentale. Lodi, 1851, 1. 1, p. 449 et suivantes.
(2) On signale à peine quelques rares exceptions à cette régulière succession. Quelques reptiles ont été rencontrés dans des terrains houillers. Compt. rend, décembre, 1857; et des mam-
léiiienls sexuels qui n'existaient pas alors? Évidemment non; il n'y a eu ià que l'intervention d'une volonté créatrice. Et si de cet incommensurable amas de matière, TÉternel a fait surgir tant de races diverses, trouvant instantanément dans la substance inerte tous les éléments de la vie, n'est-il pas irrationnel de prétendre qu'après ce grand œuvre, si fréquemment remanié, il a dû s'arrêter. Si tant de faits ne venaient corroborer nos opinions, notre sens intime nous persuaderait que si, à des époques successives, il a plu à la Divinité de poser les lois qui président à l'organisation, ces mêmes lois n'ont pas été abrogées au moment de la dernière production : elles se continuent en subissant l'immuable destinée de tout ce qui émane de la suprême sagesse ; mais seulement leurs manifestations n'atteignent plus les mêmes proportions que dans les anciens temps : elles se sont amoindries comme beaucoup d'autres phénomènes telluriques. Nous n'avons plus en fermentation ces immenses amas de matière morte, résultat de tant de cataclysmes et de funérailles d'animaux; aussi, au lieu de ces races gigantesques qui surgissaient alors au milieu des éléments agités, ne voyons-nous plus se produire que d'infimes essais d'organisation (1).
mifères dans le trias. — R. Owen. On the characlers of Ihe class mammalia, 1857.
(1) Comp. surtout pour la distribution ou l'ordre d'apparition des animaux et des plantes A. Brongniart, Tableau des terrains qui composent Vécorce du globe. Paris, 1829. — Pictet, Traité de paléoîitologie^ 2e édition. Paris, 1853. — Cuvieu, Recherches sur les ossements fossiles. Paris, 1812. — AGkSsvi, Recherches surles poissons fossiles. Nenïchàie]^ 1835. — Goldfuss. Fetrefacta Germaniœ.
Car la croule terrestre n'est qu'une immense nécropole où chaque génération s'anime à même les débris de celle qui vient d'expirer; et l'atmosphère, ce réceptacle de tous les éléments chimiques de l'organisation, devient le trait d'union ende la matière morte et la nature vivante. Ainsi à prendre les faits au point de vue le plus élevé de la physique du globe, les animaux et les plantes dérivent de l'air, et ne sont que de l'air condensé (i ).
SECTION l'*'. — ORIGINE DU GLOBE.
La théorie de la formation de la terre n'est plus aujourd'hui l'objet d'aucun doute de la part des géologues. Le génie de l'homme, en l'absence des traditions et des manuscrits, en a débrouillé toute l'histoire en confrontant les vestiges des anciennes époques et les phénomènes actuels.
Il est évident que notre planète a été originairement une masse incandescente, environnée d'une immense atmosphère de gaz et de vapeur ; et qu'en se refroidissant, elle a subi tous les accidents physiques ou chimiques qui devaient nécessairement résulter de son changement d'état.
Cette incandescence du globe n'a été entrevue qu'assez tard. Descartes la devina , en quelque sorte, en proclamant que celui-ci n'était qu'un so-
Dusseklorf, i82ô. — D'Oi\big^y, Paléontologie française. Paris, 1840. — Ad. BuoNGiMAUT, Fisfoire des végétaux fossiles, Paris, 1828.
(I) Dumas, Essai de statistique chimique des êtres organisés. Paris, 18'r2, p. '6.
464 HETERO GENIE.
leil partiellement éteint, faute de combustible, et dont la croûte solide nous dérobait les fournaises intérieures (1).
Presque en même temps, le père Kircher émit des idées absolument analogues à celle de notre philosophe, et supposa aussi que le centre de la terre était occupé par une substance fluide en ignition. 11 consacre même un des chapitres et une planche de son célèbre ouvrage à l'exposition de cette théorie (2).
En cela Descartes et le Père Kircher avaient été merveilleusement inspirés ; et leur hypothèse, que Leibnitz accepta et développa dans sa Protogée (3), se trouva bientôt d'accord avec les observations des R. Hooke, des J. Ray, des Buffon, des Dolomieu, des Cuvier, des Rendant et des de Buch (4) ; ainsi
(1) Descartes, Œuvres de Descartes. Édition de V. Cousin, t. III, p. 265etsiiiv.
(2) Kircher, Mundus subterraneus, Amst., 1678. Chap. De igné suhterraneo per omnia diffusa, p. 186. — Il est présumable que le P. Kircher, qui mourut à Rome en 1680, n'a pas connu l'œuvre de Descartes, qu'on n'imprima pour la première fois à Amsterdam, que de 1670 à 1683. Le savant jésuite avait sans doute conçu sa théorie en présence des volcans de la Sicile et de l'Italie, qu'il avaitvisités.
(3) Leibnitz, Acta eruditorurn. Leipsick, 1693. — Protogœa Gottingue, 1749. Traduit sous le litre de : Protogée, ou de la formation et des révolutions du globe. Paris, 1859.
(4) R. Ilooke et Jean Ray, dans des mémoires fort intéressants exposent Taction des forces internes du globe contre son écorce. Soc. Roy. de Londres. — Buffon, Théorie de la terre, hist. nat. Deux-Ponts, 1783, t. I. — Dolomieu, Rapports à l'Institut, an V et VI. — CuviER, Discours sur les révolutions du globe. Paris, 1851. — Reudant^ Cours de géologie. Pàvls, 1857, p. — 5. De Buch, Voyage en Norwége et en Laponie. Berlin, iSiO. — Description physique des 'des Canaries. Traduction de Boulanger,
qu'avec les calculs des de Laplace, des Fourier, des Cordier, des Élie de Beaumont, et des de Humboldt(l).
Lancé dans l'espace, le globe embrasé dut obéir aux lois du rayonnement de la chaleur; et à mesure que ce phénomène se produisit, la superficie terrestre se solidifia avec une immense lenteur, et augmenta d'épaisseur de l'extérieur à l'intérieur. Lorsque la terre fut assez refroidie, et que l'atmosphère eut assez dispersé de son calorique, les vapeurs d'eau que celleci contenait se condensèrent et en inondèrent la surface. Telle fut l'origine des premières mers, qui, fort peu profondes, semblent avoir couvert la presque-totalité de l'écorce du globe.
Puis, par la marche incessante du refroidissement, la masse intérieure de la terre, en diminuant de volume, forçait la croûte extérieure à se contracter, et produisait à sa surface des soulèvements et des fissures. Ces phénomènes ne se manifestèrent d'abord qu'avec peu d'intensité. L'écorce terrestre étant encore fort mince, il ne fallait qu'un faible effort pour la rompre, et ses fragments ne pouvaient donner naissance qu'à d'insignifiantes saillies. Mais lorsque, par la succession des siècles, cette écorce eut acquis une grande épaisseur, des forces vulcaniennes prodigieu-
(1) De Laplace, Exposition du système du monde, l. II. — Fourier, Théorie analytique de la chaleur, Paris^ 1822. — Cordier. Essai sur la température de l'intérieur de la terre, Acad. des sciences 1827. — Elie de Beaumont, Recherches sur quelquesunes des révolutions du globe, 1829. — Humboldt, Cosmos. Paris, 1855, t. I,p. 194,226, etc.
PoucnET. 3 0
ses en purent seules occasionner la rupture et les soulèvements; c'était alors qu'apparaissaient les Alpes et les Cordilières; et que celles-ci, en refoulant les vagues furieuses des océans, suscitaient les grands déluges. Ainsi le feu et l'eau sculptèrent et façonnèrent diversement toute la surface du globe (1) !
Selon Cuvier et toute son école, les forces telluriques n'ont opéré le remaniement du globe qu'à l'aide de brusques révolutions ; et les générations créées, ont tour à tour sombré durant ces grands cataclysmes (2). Au contraire, Constant Prévost, Ch. Lyell et Lartet pensent que la nature n'a procédé qu'au milieu de scènes plus calmes, et que l'organisation s'est développée et a disparu successivement sous l'empire de forces actives et graduées. Selon eux, les générations naissaient et s'épuisaient tour à tour, à mesure que la puissance organisatrice se développait et s'affaissait; aussi faudra-t-il peut-être un jour que le mot cataclysme soit rayé de la science (3).
Pour nous, nous croyons qu'il est évident que les deux procédés ont été tour à tour employés, mais rien en cela n'entrave la question qui est toute en ceci : les générations ont été successives.
L'écorce accidentée de notre planète, d'abord inhabitable, s'est successivement revêtue de son man-
{\) Le feu et l'eau, dit Sénèque, sont les arbitres souverains de la terre. Du feu et de Teau viennent le commencement et la fin des choses. iVa^. qiiœst. Lib. 111, cap. xxviii.
(2) CuviER, Révolutions du globe. Paris, 1821.
(3) Lartet. Les migrations anciennes des mammifères. Comptes rendus 1838, p. 414. — Lvell, Eléments de géologie, Paris, 1839, p. 140 et suiv.
teau de verdure et peuplée d'animaux. Sa force plastique, tour à tour vivace ou expirante, exubérante ou épuisée, ne peut pas avoir eu une existence passagère .-cet agent de la nature est toujours là, enchaîné à ses œuvres, les tirant du néant et les façonnant à mesure que les siècles les anéantissent. Et parce que l'incalculable puissance qui souleva les Andes et l'Himalaya, ne se manifeste plus avec ses effrayants phénomènes, faut-il donc dire qu'elle s'est énervée sans retour? non, elle travaille silencieusement dans les profondeurs de la terre, et ne se révèle à nos yeux que par d'infimes indices, jusqu'au moment où, brisant enfin ses impuissantes digues, elle couvre de débris tout un fragment du globe : c'est comme un volcan menaçant qui, tour à tour, vomit des laves enflammées ou rentre dans le calme absolu. Ainsi se succédèrent les grandes créations telluriques. A chacune d'elles une exubérance de force et de vie se manifesta à la surface du globe; et, dans l'intervalle, comme si elle s'était épuisée par un effort suprême, la nature ne procéda plus que d'une main timide : au moment de l'effort, des mammifères et des reptiles de taille colossale ; pendant le repos, des animalcules
presque invisibles
Mais lorsque la science eut enfin jeté quelque lumière sur les différentes phases de la création, on craignit que son flambeau n'eût répandu que de confuses clartés sur certains passages scripturaires. Cependant, les plus habiles interprètes de la genèse et les plus savants géologues sont aujourd'hui unanimes sur ce point, c'est que les journées bibliques ne re-
présentent que des époques d'une durée illimitée, et pendant chacune desquelles ont eu lieu successivement les diverses créations (1).
Les nuits et les journées cosmogoniques n'indiquent, suivant quelques érudits, que des périodes de cataclysmes ou de création.
« Les soirées (Ereb), dit M. de Rougemont, sont des temps de désordre. Le premier soir n'est autre chose que le chaos lui-même; les suivants sont des invasions du chaos au milieu de l'œuvre lumineuse de Dieu. Les matins sont des temps d'ordre, de vie, de création. La géologie ne fait ici que préciser, expliquer, commenter le récit mosaïque, qui accepte en plein tous les résultats de la science (2).
Quelques auteurs, à l'exemple du docteur Wiseman , ont cru trouver dans le sens même du langage de la genèse, la preuve qu'il n'y est point question de simples journées, mais évidemment d'époques dont la durée a pu être fort longue (3). De place en place, dans les récits scripturaires on aperçoit, en effet, que ce mot de journée n'a été employé qu'au figuré, car souvent on voit qu'il signifie un temps fort considérable. Dans plusieurs passages de la bible il est dit qu'aux yeux de l'Éternel, mille ans sont comme un jour, et un jour comme mille ans! Saint Jean parle aussi de ce jour du Seigneur qui doit durer mille ans.
(1) Conip. BucKLANDj La géologie et la minéralogie dans leurs rapports avec la théologie naturelle. Paris, 1838, t. I, p. 7.
(2) F. DE RouGEMO>T, Fragments (Tune histoire de la terre.
(3) WisEMAN, Lectures on science and revealed Religion^ t. I, p. 295.
Les Rabbins les plus érudits ne font eux-mêmes aujourd'hui aucune difficulté à adineltre que les journées de la genèse peuvent correspondre à de grands laps de temps. M. Cahen, dans ses variantes sur la version des Septante, avoue lui-même qu'il ne s'agit pas ici d'un jour ordinaire puisque le soleil n'était pas encore créé, et il ajoute qu'il est permis de croire que l'expression de jour est placée au figuré pour signifier une époque (1). C'est à cette opinion, comme le dit M. Bost, que se sont arrêtés presque tous les théologiens et les géologues de notre temps. Et selon cet écrivain, les jours de la création ne sont point des jours solaires comme ceux d'à présent, mais en effet des époques cosmogoniques, des temps de formation et de progression alternant avec des temps de troubles et de révolutions telluriques (2).
Dans les plus anciennes cosmogoniesdes divers peuples, on donne aussi une assez ample extension aux divisions du temps dans lesquelles l'ensemble de la création se trouve compris. Zoroastre, en traçant l'histoire de la création, ne se sert pas de l'expression de jours, mais dit qu'elle se fit en six époques d'une dui'ée inégale, qui comprenaient chacune un certain nombre de journées (3).
La succession des créations, dont tout atteste l'évidence, se trouve relatée dans chacun des hvres qui
(0 Cahen, La bible avec l'hébreu en regard, et des notes philologiques, géographiques, etc., Paris, 1831, p. 2.
(2) J. A. Bost, Dictionnaire de la bible. Paris, I8i9, t. I, p. 233.
(3) H\DE, De religione veterum Persarum, cap. ix. A Bost, Dictionnaire de la bible. Paris, 1849, t. 1, p. 233.
forment la base des religions des peuples, et elle y est considérée comme un attribut essentiel à la dignité de l'Éternel. On en rencontre déjà des traces dans les écrits bibliques (1).
La principale cosmogonie indienne représente son Être suprême comme ayant successivement créé et détruit un grand nombre de globes, avant de donner naissance au monde actuel (2). Dans un passage cité par Lyell, avec nos textes bibliques en regard, Menou s'exprime ainsi : « l'Être dont la puissance incompréhensible m'ayant créé, moi (Menou) et tout cet univers, fut de nouveau absorbé dans l'Être suprême, faisant succéder au temps de l'énergie l'heure du repos (3). » Les mêmes traditions, d'après A.Bost, se rencontrent chez les Égyptiens et les Birmans, et même dans les œuvres de quelques Pères de l'Église, saint Augustin et saint Basile (4) .
11 est évident qu'après avoir été déposés au fond des eaux, les continents et les montagnes se sont successivement soulevés au-dessus de celle-ci. Il n'y a plus de dissidence qu'à l'égard du mode que la nature a employé.
Les archives scientifiques nous prouvent même que ce fait a été connu fort anciennement. Les écri-
(1) Psaume civ, 29, 30. Édit. 1825, p. 770.
(2) Institutes of hindii Law. London, 1825, ch. i.
(3) Lyell, Principles of geology, t. 1, p. 234.
(4) A BosT, Dictionnaire de la bible. Paris, 1849, t. 1, p. 234. — S. Augustin, Orat, xi. — S. Basile, Hexaëmeron, hom. ii.
SUCCESSION DES SOULEVEMENTS. 471
vains de la Grèce et de Rome semblent déjà s'en douter. Aristole dit que dans certaines circonstances, la terre s enfle et s'élève avec fracas à V instar des flots qii agile la tempête (1). Quelques siècles aj)rès lui, le géographe Strabon prétendait, en parlant du sol, que les mêmes fonds s'élèvent et s'abaissent successivement (2).
On trouve encore des notions plus précises sur ce sujet dans l'œuvre de Ferdoucy, auteur persan contemporain du dixième siècle. Les montagnes s élevaient^ dit-il, en parlant de la terre, et les eaux en découlaient (3).
Un moine de Lucques, Paidus Sanctinus, qui vivait au quinzième siècle, eut aussi des vues analogues (4). Mais ce fut Tanatomiste Sténon, qui, pour la première fois, professa des idées fort nettes sur la théorie de la terre, en prétendant que les diverses roches avaient été formées par voie de sédiment, et que les montagnes n'étaient que le résultat de soulèvements, dont il attribuait la cause à Tincandescence centrale du globe (5). Woodward, Scheuchzer, Lazare
(!) Aristote, Opéra omnia. Météor., lib. II, c. vnr.
(2) Strabon, Géographie. Trad. franc. Liv. 1, ch. m. Déjà le grand géographe ancien avait reconnu avec Eratojlhène que les coquilles marines répanduesdanslesterresaujourd'huià sec, attestent que ces terres ont anciennement formé la profondeur des mers.
(3) Ferdoucy, Le Chûh-Nâmeh, suite de poëmes liéroïqnes sur Taucienne histoire de la Perse, traduits en français par M. Jules Mohl, 1839.
(4) Paulus Sanctinus, De machinis bellicis. Manuscrit de la hibl. imp. uo 7239, feuillet 107.
(o) SïÉ^o^^, De solido intra solidum naiuraliter contenta dissertationis prodromus. Florence, 1669.
Morro et Needhani émirent la même théorie quelques années après (1). Enfin, lorsque la science reposa sur des bases plus stables, les géologues les plus éminents, tels que De Saussure, Pallas, Dolomieu, d'Omalius d'Halloy, Conybeare, reconnurent aussi quon ne pouvait attribuer qu'à des efforts internes, les divers accidents qu'offre la croûte terrestre (2).
Mais, tous ces auteurs n'avaient émis sur cette importante question que des vues souvent assez vagues, et l'on doit à deux des plus illustres géologues de notre époque, à MM. De Buch et Élie de Beaumont, d'avoir généralisé les lois qui régissent les soulèvements.
M. Élie de Beaumont a surtout donné à ses travaux un admirable degré de précision. Selon lui, les phénomènes qui ont présidé à ces dislocations du globe ont été brusques et de peu de durée, et il en est résulté un certain nombre de systèmes de montagnes, dont on peut démontrer l'âge relatif et la succession (3).
(1) WooDWARD, Géographie physique ou essai sur l'histoire naturelle de la terre, 1695. — Scheuchzer, Musœuin diluvianum, 1716.
— Lazare Morro, De crostacei e degli altri marini corpi che si trovano su' monti. Venezia, 1741. — Needham, Nouvelles recherches, physiques et mathématiques sttr la nature, Paris, 1769.
(2) De Saussure, Voyage dans les Alpes, Neufchâtel, 1796. — Pallas, Observations sur la formation des montagnes, trad. française, p. 74. — Dolomieu, Journal de physique, Paris, 1792. — D'Omalius d'Halloy, Éléments de géologie, Paris, 1831, p. 436. — Conybeare, Rapport sur la géologie, 1832, dans lequel il développe les vues de Leibnitz.
(3) De Buch, Voyage en Norwége et en Laponie. Berlin, 1810. Description des îles Canaries. — Elie de Beaumont, Recherches sur quelques-unes des révolutions de la surface du globe. Paris, 1829.
— Dictionnaire universel d'histoire naturelle. Paris, 1848, t. XII, p. 167.— Comp. Huoï, Géologie. Vdivis, 1830, t. 11, p. 724.
D'après ce géologue, ces dislocations de l'écorce terrestre ne seraient pas dues à l'action plufonique, mais, au contraire, auraient pour cause le retrait de cette écorce, occasionné par le refroidissement de la masse interne du globe, qui, en diminuant de volume, force sa surface solide à onduler et produit ses fractures et ses soulèvements. M. Huot partage cette opinion , et nous pensons nous-même que telle est la cause de ceux-ci (1). Ce mode indique assez que ces soulèvements n'ont dû se manifester que successivement et à de longs intervalles de temps.
L'apparition de chaque chaîne de montagne, ainsi que le dit M. Élie de Beaumont, a dû déterminer au loin d'énormes perturbations dans le nivellement des eaux de la mer, et produire ces grandes scènes de déluges qui se trouvent mentionnées dans les cosmogonies de presque tous les peuples (2). D'après lui, ainsi que d'après MM. d'Omalius d'Halloy, Huot et Beudant, notre déluge mosaïque n'aurait peut-être été que le résultat d'un des derniers grands soulèvements du globe, de celui des Andes, lequel en exhaussant les deux Amériques au-dessus de l'Océan, donna naissance à l'immense flot qui est A/enu submerger toute l'ancienne partie de la terre (3). Le système des
(1) Huot, Nouveau cours élémentaire de géologie. Paris, 1839, t. 11, p. 738.
(2) R. KiNG dit que les Esquimaux eux-mêmes ont aussi l'idée qu'il a existé une création et un déluge. Edinburgh new philosophical journal, t. XXXVlll.
(3) Elie de Bkaumont, Recherches sur quelques-unes des révolutions de la surface du globe. Acad. des sciences. 1829. — D'Omalius
Andes semble, en effet, êlre le plus récent de tous, et ses nombreux volcans encore en activité décèlent sa jeunesse (i).
Ainsi donc, les plus savants géologues n'élèvent pas le moindre doute à cet égard : les soulèvements ont été successifs. C'est aussi l'opinion de De Humboldt (2). Or, une conséquence forcée de ce fait c'est qu'à chaque remaniement de la surface du globe, il a dû nécessairement surgir de nouveaux êtres, et ceux-ci n'ont pu provenir que de la matière ; n'existant pas avant, il a bien fallu qu'ils soient alors engendrés. Et si ce phénomène s'est reproduit à d'assez nombreuses reprises, on ne voit pas pourquoi il ne se reproduirait plus.
En prenant l'ancien continent pour critérium, nous voyons que les terres exondées depuis lui, présentent une nature particulière et parfois absolument différente. L'Amérique, l'Australie, Madagascar, Mascareigne le démontrent suffisamment. La constitution géologique de l'Amérique, atteste qu'elle a été produite par un soulèvement subséquent à ceux qui façonnèrent l'autre région du globe; et l'étude de ses animaux et de ses
d'Halloy, Géologie. Paris, 1831, p. 460. — J. Huor, Nouveau cours élémentaire de géologie. Paris, J839, t. II, p. 734. — BeuuA^iT, Cours de géologie, Paris, 1857, p. 331.
(1) En effet, tandis qu'il n'existe qne douze volcans enflammés sur l'ancien continent et produisant de nos jours des éruptions notables. Ton en compte soixante-deux en pleine activiîé dans la seule Amérique. — Ai'.AGO, Système osseux, aqueux et volcanique du globe. — Suider, La création. Paris, 1859, p. 318.
(2) De HuMBOLLT, Cosmos. Paris, 1855, t. I, p. 351. — Mélanges de géologie et de physique générale. Paris, 1854.
plantes indique qu'après être sortie absolument dénudée du sein de l'océan, elle a eu par la suite plusieurs grands centres d'évolution organique. Sans cette hypothèse, comme la plupart des êtres organisés du nouveau continent diffèrent absolument de ceux de l'ancien, on se demanderait commentilsy sont apparus?Ni l'homme^ni les animaux, ni les flots, ni les vents n'ont pu les apporter sur cette terre vierge, puisque ces êtres n'ont jamais existé ailleurs. 11 a donc nécessairement fallu qu'ils soient le produit d'une formation nouvelle. Cependant, malgré la jeunesse relative de l'Amérique, plusieurs savants géologues n'en considèrent pas moins comme datant d'une époque fort reculée la grande fissure qui lui a donné naissance, en brisant le globe presque d'un pôle à l'autre, et en soulevant les Andes jusque dans la région des nuages. G. Morton s'autorise même des assertions du savant Agassiz pour la représenter comme remontant à une prodigieuse ancienneté (1). Sir Ch. Lyell, d'après de nombreuses observations, et d'après le témoignage de sérieuses autorités, pense que le Mississipi a coulé dans son présent lit depuis plus de cent mille ans (2). Le docteur Bennet Dowler a confirmé la grande ancienneté du Delta de ce fleuve, dont Lyell et Carpenter avaient déjà parlé avant lui. D'après une investigation de l'accroissement successif des forêts de cyprès des environs de la Nouvelle-Orléans, et d'après l'examen de quelques corps d'Indiens, et de diverses poteries
(1) Georges Morton. Types of mankiml. Philadelphie, 1854, p. 272.
(2) Ch. Lyell, Second visit to the United states. Part. II, p. 188.
découvertes sous des racines d'arbres, ce savant pense pouvoir conclure, que la race humaine a existé dans le Delta depuis plus de cinquante mille ans ; et que dix forêts souterraines de la Louisiane prouvent que plus de cent mille ans antérieurement à l'existence de l'homme, il se trouvait déjà une vigoureuse végétation dans ce pays (1).
L'Australie est aussi le résultat de l'un des derniers bouleversements du globe. Et cette cinquième partie du monde, par sa faune extraordinaire et par sa végétation, semble un défi jeté par la nature, au génie des savants. Cette terre nouvelle étant peuplée d'organismes spéciaux , ceux-ci ne peuvent avoir été produits que par des générations subséquentes à celles qui ont fécondé les autres parties du globe. Il ne peut y avoir de doutes, tant ses animaux et ses plantes diffèrent de tout ce qui est connu : tels sont ses Aptéryx, ses Kanguroos, ses Échidnés, et surtout ses extraordinaires Ornithorhinques, au corps de mammifère, au bec et aux pattes de canard, et qui ont été si longtemps l'objet des disputes des naturalistes (2).
(1) Bennet Dowler, Tableaux of New- Orléans, 1852. — Dikeson and Browin, Cypress timher of the Mississipi. 1848, p. 3.
(2) L'ornithorhinque paradoxal, nommé ainsi, par Blumenbach, comme s'il eût prévu toutes les dissidences auxquelles il allait donner lieu, fut tour à tour considéré comme un oiseau par Lesson, à cause de son bec et de ses pattes; comme un reptile par d'autres, d'après la structure de quelques parties de son squelette; et enfin, comme un mammifère par Meckel, qui découvrit ses mamelles, et par De Blainville, qui le premier lui assigna sa véritable place. — Blumenbach, Manuel d'histoire naturelle. Metz, 1803, t. I, p, 162. — Lesson, Manuel d'ornithologie. — Meckel, Ornithorhynchi paradoxi descriptio anatomica. Leipzig^ 1826. — De
A cela ne peut-on pas même ajouter cette race déshéritée de la grande famille humaine, qui se trouve répandue à sa surface?
Enfin, plusieurs géologues professent que quelquesuns des grands soulèvements ne datent que d'une époque fort peu reculée. M. Beudant croit même que le soulèvement du système du Ténare, qui semble être la plus récente catastrophe du globe, a peut-être eu lieu à une époque à laquelle l'homme peuplait déjà la terre (1). Et tout atteste que ce soulèvement qui a produit l'Etna, la Somma et le Stromboli, a dû être postérieur à l'émission des Alpes principales, car sans cela cette catastrophe les eût démantelés au milieu des grands ravages qui l'accompagnèrent (2). Les débris d'une industrie humaine naissante, signalés par M. de la Marmora dans les dépôts sédimentaires de la Sardaigne, paraissent donner une certaine certitude à cette opinion. Aussi peut-on admettre, jusqu'à un certain point, avec Klee, que quelques anciennes nations aient pu conserver des traditions de cette dernière catastrophe du globe, à laquelle elles auraient survécu (3) .
Blainville, Dissertation sur la place que la famille des ornithorhinques et des échidnés doit occuper dans les séries naturelles. Paris, 1812.
(1) Beudant, Minéralogie et géologie. Paris, 1837, p. 304.
(2) Suivant M. Beudant le soulèvement du Ténare, qui doit son nom au cap de la Morée auquel il aboutit, serait le dix-septième ; et celui des Alpes principales le seizième.
(3) F. Klee, Le Déluge, Considérations géologiques et historiques sur les derniers cataclysmes du globe. Paris, 1847, p. 179. Dans les écrits mythiques des Scandinaves, on trouve, selon cet érudil,de curieux récits qui semblent indiquer que ces peuples conservaient
Cependant, si les grandes convulsions qui ont soulevé, à diverses époques, les continents et les îles, datent presque toutes des temps antéhistoriques, il n'en est pas moins évident que des phénomènes analogues se sont reproduits de siècle en siècle, depuis qu'ont commencé nos annales écrites, et qu'ils se continuent encore chaque jour.
Tous les géologues ne savent-ils pas que le Monte 71U0V0, près le golfe de Baies, est apparu subitement, au seizième siècle (1)? Tous ne savent-ils pas aussi que, de nos jours, certains rivages de la Baltique s'élèvent d'une façon incessante ? Les anciennes Sagas nous racontent que plusieurs plages, autrefois presque au niveau de cette mer, et sur lesquelles montaient les phoques, étaient le théâtre de grandes chasses de la part des Fennes^ qui les y tuaient à coup de flèches (2). Et de Buch et Lyell ont constaté que ces mêmes endroits se trouvent aujourd'hui placés à une grande hauteur au-dessus des flots, et qu'ils seraient tout à fait inaccessibles à ces animaux (3). « Depuis 8,000 ans, dit de Humboldt, le rivage oriental de la
quelques obscures traditions des grandes catastrophes du globe. — Dans les Prophéties de la Vala, il exi.-te aussi une description rapsodique de la fin du monde et de son renouvellement.
(1) Cette célèbre montagne volcanique fut soulevée le 29 septembre io38, pendant une éruption du lac Lucrin, qui n'élait qu'un cratère, que l'on croyait à jamais éteint.
(2) Comp. }\\i{}T, Nouveau cours de géologie. Paris, 1837, t. I, p. 1d3.
(3) De Buch, Voyage en Norivége et en Laponie. Berlin, 1810. — Lyell, Comptes rendus de rassocialion britannique. Edimbouig, 183i. — Transactions philosophiques, 1835. — Eléments de géologie. Paris, 1839, p. 108.
SUCCESSION DES SOULEVEMENTS. 479
péninsule Scandinave, s'est peut-être élevé de plus de 100 mètres; et si ce mouvement est uniforme, dans 12,000 ans des parties du fond de la mer, couvertes de 50 brasses d'eau, commenceront à émerger et deviendront terre ferme (1). »
Darwin et plusieurs autres savants, ont aussi reconnu que certaines régions très-étendues de l'Amérique méridionale, furent autrefois le théâtre de soulèvements lents et progressifs, qui ont donné naissance aux plaines de la Patagonie, toutes jonchées de coquilles marines récentes, qui en attestent éloquemment la jeunesse (2). M. Freyer, lieutenant de la marine anglaise, a aussi observé, en 1834, des soulèvements modernes verslacôte occidentale de l'Amérique, et en particulier dans l'île de San-Lorenzo. Ceux-ci , qui s'élevaient à des hauteurs considérables, avaient encore leur surface jonchée de coquilles marines contemporaines, ornées des plus vives couleurs (3). Enfin, n'avons-nous pas vu, il y a peu d'années, l'île Julia se soulever un instant au-dessus des flots dans la Méditerranée (4).
Les observations géographiques faites aux îles Gal-
(1) De Humboldt, Cosmos. Essai d'une description physique du monde. Pdiiis, 1855, 1. 1, p. 348.
(2) Darwin, Proceedingn of geolog. soc. n. 51, p. 552, et son Journal dans le voyage du Beagle, t. IH, p. 557. — Lyei.l, Eléments de géologie. Paris, 1839, p. 109.
(3) Lettre de M. Freyer, adressée à M. Ch. Lyell, communiquée à la Société géologique de Londres, 1835.
(4) L'île Julia, nommée ainsi par les Français parce qu'elle apparut en juillet, s'est montrée en 1831 à la suite d'un trembleînent de terre.
lapagos, par M. Dupetit-Tlîouars (1), viennent encore s'ajouter à ce qui précède pour saper l'opinion des partisans de la stabilité du globe. Le célèbre amiral en visitant ces îles volcaniques a été frappé de leur air de jeunesse, et, pour lui, c'est une nouvelle production sortie de l'océan. Il confesse n'avoir jamais vu ailleurs de spécimen de quelques végétaux et de plusieurs animaux qu'il y a observés ; et entre autres de prodigieuses tortues du poids de six à sept cents kilogrammes. Et il se demande d'où ces animaux et ces plantes inconnues ont pu tirer leur origine. M. Milne-Edwards pense également que la faune de ces îles est toute particulière, et qu'elle n'a pu provenir ni de la côte d'Amérique, ni des terres actuellement existantes soit à l'est, soit au sud de cet archipel (2).
L'archipel des Gallapagos ajoute donc une preuve de plus à tous ces vivants témoins des soulèvements successifs des continents et des îles. Ces nouveaux
(1) Dupetit-Thouars, Observations faites aux îles Gallapagos. Comptes rendus. Paris, 1859, p. 144. Toutes ces îles, d'une création volcanique encore récente, dit-il, sont dans un état de développement progressif bien marqué ; Tune d'elles, Albe marie, est encore à l'état d'incandescence.
(2) Milne-Edwards, Mémoiresur la distribution géographique des crustacés. Ann. se. natur. 1838, t. X, p. 129. Comptes rendus de l'Académie des sciences, 1859, t. XLYIII, p. 143. Ce savant, qui est d'accord avec tous les voyageurs à l'égard de la spécialité de la faune des Gallapagos , diflère d'opinion avec eux, en ce qu'il regarde ces îles comme les vestiges d'un ancien continent qui se serait affaissé et dont on ne voit plus que les principales saillies. M. Dupetit-Thouars a combattu vigoureusement celte hypothèse. Comp. rend.,t.XLYIll, p. 212.
présents de la mer, ont eu le sort de Madagascar et de Mascareigne; et, plus jeunes qu'elles encore, elles ont aussi une Faune et une Flore toutes spéciales. Je m'étonne qu'un savant naturaliste ait pu contester ces assertions. Depuis longtemps Lyell a fait observer qu'à très-peu d'exceptions près, on ne rencontre dans aucun autre endroit du monde les oiseaux, les reptiles, les insectes et les plantes qui peuplent les Gallapagos (1). Darwin, qui a visité ces îles, les considère aussi comme étant de nature volcanique et sorties récemment de l'Océan. Sous le rapport de leur Faune, elles sont surtout remarquables par l'excessive abondance de serpents, de tortues et de lézards qu'elles nourrissent ; celle-ci est telle que ce naturaliste dit qu'on pourrait nommer cet archipel la Terre à reptiles (2). C'est dans les Gallapagos que Darwin a rencontré, en extrême abondance, le seul saurien marin que l'on connaisse actuellement, et dont, par conséquent, les mœurs sont analogues à celles des grands lézards antédiluviens (3).
Les ouvrages de géologie sont remplis de témoignages récents et irrécusables de phénomènes analogues à ceux que nous venons de citer. Delamétherie rapporte qu'en 1721 , les feux sous-marins soulevèrent une île près des Açores (4). De Humboldt dit encore
(1) Lyell, Éléments de géologie. Paris, 1839. p. 459.
(2) Darwin, Journal des voyages dans V Amérique du Sud^ de 1832-1836. Voyage du Beagle.
(3) C'est VAmblyrynchus cristatns. Bell. Darwin dit qu'il est extrêmement commun dans tout rarchi})el et qu'il n'en a jamais vu un seul à dix mètres du rivage.
(4) Delamétherie, Géologie, t. II, p. 184 et 260.
qu'après une éruption du Jurullo, en 1 759, il se forma aux environs de ce volcan une montagne de cinq cents pieds de hauteur (1) .
Il semble que dans la discussion à laquelle donnèrent lieu ces îles, on ait oublié toute l'histoire de la science. Qu'y a-t-il d'étonnant, en effet, qu'une terre nouvelle ait surgi au milieu de l'immensité du grand Océan, quand déjà tant de faits analogues se sont présentés? L'antiquité elle-même connaissait si bien ce phénomène, qu'il existait une loi spéciale dans les Inslitutes de Justinien, relativement à la prise de possession de ces terres inattendues : L'île qui naît à la surface de la mer, y lit-on, est au premier occupant (2). Sénèque a même décrit, avec un profond cachet de véracité, l'apparition d'une île volcanique qui fut observée dans la mer Egée (3); et il ajoute que cet événement s'est révélé sous le consulat de Valérius Asiaticus. Pline parle aussi d'une île qui sortit des flots aux environs de Santorin.
(1) De Humboldt, Histoire de la Nouvelle-Espagne, et Journal de physique, t. LXÏX, p. 149.
(2) JuSTiNiEN, Inst, Just. lib. II, lit. I.
(3) Sénéque, Natur., quœst., lib. III, cap. xxvi, décrit ainsi l'apparition de cette île. « On voyait la mer écumer pendant le jour et rejeter une noire fumée du fond de ses abîmes. Ensuite elle jeta des feux, non pas continuels , mais qui brillaient par intervalles, toutes les fois que la flamme intérieure surmontait le poids des eaux ; bientôt ce furent des pierres, même des rochers énormes qui furent lancés dans les airs, les uns encore intacts, les autres rongés et réduits à la légèreté de la pierre ponce. Enfin parut la cime brûlée d'une montagne dont la hauteur s'accrut insensiblement, et dont toutes les dimensions s'agrandirent au point de former une île. »
L'île de Mascareigne doit être aussi considérée comme un récent présent de la mer, et à l'appui de ce que nous venons de dire, nous ne pouvons nous empêcher de reproduire ici la brillante page dans laquelle Bory de Saint - Vincent trace l'apparition de cette île volcanique et des diverses phases qu'y a suivi le développement de l'organisation. « Nous avons démontré ailleurs, dit ce naturaliste, que toute la masse de ce point du globe, convulsivement élevée au sein de l'Océan , fut originairement incandescente et liquéfiée par le feu. Dans l'endroit où nous la trouvons, la mer roulait encore ses vagues que la moitié du monde avait été exondée. Déjà des torrents dépouillaient d'antiques montagnes en arrachant à leurs cimes des atterrissements destinés à augmenter l'Afrique, l'Europe et l'Asie, que Mascareigne n'était pas encore sortie du sein des flots. Tout dans cette île est neuf en comparaison de ce qu'on voit sur l'ancien continent; tout y porte un caractère de jeunesse, une teinte de nouveauté qui rappelle ce que les poètes ont chanté du monde naissant, et qu'on ne retrouve que dans quelques autres îles formées aussi dans les derniers âges. Mascareigne fut d'abord un de ces soupiraux brûlants au milieu des eaux, comme on en a vu presque de nos jours à Santorin ou dans les Açores. Des éruptions fréquentes en élevèrent la fournaise, au moyen des couches de lave ardente qui, s'y superposant sans interruption, formèrent enfin une montagne, que des tremblements de terre terribles vinrent lacérer, et sur la surface échauffée de laquelle les eaux pluviales se réduisant
aussitôt en vapeur, n'arrosaient aucun végétal possible, ne rafraîchissaient aucun vallon. Les salamandres de la Fable, seules, eussent pu devenir les hôtes de ce brûlant écueil . Comment une aimable verdure le vîntelle ombrager? comment des animaux attachés au sol choisirent-ils pour patrie un rocher nécessairement inhabitable longtemps encore après son apparition et durant son accroissement (1) ? »
Après cet exposé, Bory de Saint-Vincent démontre longuement que l'homme, les oiseaux, les vents et les flots n'ont pu peupler Mascareigne de sa verdure et de ses animaux, et que l'hétérogénie seule a pu y présider. « Les hommes, dit-il en terminant, n'y ont pas surtout apporté avec eux ce Dronte, oiseau monstrueux, qu'ils furent si étonnés d'y voir et dont ils exterminèrent la race : où Feussent-ils pris? d'où l'auraient-ils amené? il n'exista jamais ailleurs; il fut propre au sol, et création locale d'une nature trop hâtée de produire, il semblait porter dans son ridicule ensemble le cachet d'une certaine inexpérience organisatrice. »
Bory de Saint-Vincent achève ainsi son chapitre sur ce sujet : « Quelque révoltante que puisse être pour certaines personnes l'idée de ces créations continuelles, non-seulement il est impossible pour tout bon esprit de ne la point admettre, mais il sera peut-être bientôt évident qu'il existe des créations spontanées, c'est-à-dire qui non-seulement peuvent avoir lieu selon que les éléments s'en trouvent réunis, mais qui
(1) Bory de Salnt-Vincent, Dict. class. d'histoire naturelle. Paris, 1824, t. V, p. 42.
ne se perpétuant pas d'elles-mêmes peuvent avoir lieu toutes les fois que les causes occasionnelles s'en renouvellent. Certes, un pareil fait n'est pas en faveur de la doctrine qui attribuerait à l'aveugle hasard l'ordre sublime auquel nous concourons par notre existence; il commande au contraire une admiration qui porte au respect pour le législateur souverain (1). »
SECTION m. — SUCCESSION DES CRÉATIONS
Les créations ont été successives comme les soulèvements, et chacune d'elles a suivi l'un de ceux-ci. Les travaux des géologues ayant rendu incontestable que les continents et les montagnes se sont soulevés à différentes époques, il faut bien admettre que les animaux et les plantes qui animent leurs sites variés, ont subi la même loi dans leur apparition. C'est une déduction toute rationnelle, dont au besoin l'examen des productions du sol, partout si différentes, donnerait la plus évidente démonstration.
La science ne permet plus aujourd'hui de contester la succession des créations. Les Buffon, les Cuvier, les Buckland , les de la Bêche, les Lyell, les Brongniart, les Bory de Saint- Vincent, les Beudant,les Huot,les Pictet,les Ch. d'Orbigny, les Aie. d'Orbigny et tous les géologues sont d'accord sur ce point (2) ;
(1) BoRY DE Saint-Vincent, ibid.
(2) Buffon, Époques de la nature. Eist. nat. Deux-Ponts, 1785, t. XII. — CuviER, Discours sur les révolutions du globe. Paris, 1831, Recherches sur les ossements fossiles. — Buckland, La géologie et la minéralogie dans leurs rapports avec la théologie naturelle. Paris. — De la Bêche, Geological researches. 1824, p. 239. — Lyell,
s'il y a quelques dissidences, elles ne roulent que sur le mode par lequel la nature a procédé. Aussi, les animaux se trouvent-ils répartis par étages qui constituent autant de tableaux des époques géologiques. Chacune de celles-ci a sa Faune et sa Flore distinctes, caractéristiques; les étages silurien, carboniférien, jurassique, crétacé, etc., présentant des caractères paléonlologiques identiques pour chacun d'eux (1).
Il est évident, en effet, que chaque période du globe a eu ses formes organiques particulières, qui n'existèrent dans aucun âge antérieur et qu'on ne retrouve plus ensuite. Ainsi que le dit M. Pictet, les espèces d'animaux d'une époque géologique n'ont vécu ni avant, ni après cette époque (2) . G' est aussi l'opinion des Cuvier, des Buckland, des d'Orbigny et des plus illustres paléontologistes. (3) Enfin, de Humboldt, lui-même, partage également cette manière de voir, et s'exprime
Principles of geology, t. II. Brongntart, Descriptions géologiques des environs de Paris, en collaboration avec Cuvier. — Tableau des terrains qui composent l'écorce du globe. Paiis^ 1829. — BoRY DE Saint-Yinceint, Dict. class. d'hist. nat., art. Création. — Beudant, Cours de géologie. Paris, 1(857. — Huot, Nouveau cours de géologie. Paris, 1839, 1. 11, p. 73. — Pictet, Traité de paléontologie, deuxième édition. Paris, 1853. — Agassiz, Études sur les glaciers. Neuicliâlei, 1840. — Ch. d'Orbigîny, Géologie appliquée aux arts. VnviSj 1851, p. 83. — Al. d'Orbigny, Cours de paléontologie.
(1)Ch. d'Orbigny, Géologie appliquée aux arts et à l'agriculture. Paris, 1851 , p. 89.
(2) Pictet, Traité de paléontologie, 2e édition. Paris, 1853.
(3) Cuvier, Recherches sur les ossements fossiles. Paris, 1822. — Ch. d'Orbigny, Géologie appliquée aux arts. Paris, 1851. — Buckland, La géologie et la minéralogie dans leurs rapports avec la théologie naturelle. Paris, 1838.
ainsi à ce sujet : « Chaque soulèvement de ces chaînes de montagnes dont nous pouvons déterminer l'ancienneté relative, a été signalé par la destruction des espèces anciennes et par l'apparition de nouvelles organisations (1). »
En effet, depuis que l'homme a pu scruter l'âge des diverses chaînes de montagnes, et, avec l'assurance du génie, le buriner sur leur fronton, la succession des créations est devenue un fait rationnellement incontestable (2). Comment, hors cette hypothèse, expliquer cette diversité que l'on remarque dans les productions naturelles de la surface du globe? Tous les types nouveaux, qui surgirent après chaque révolution tellurique , eurent une origine simultanée : il n'en existait aucun vestige dans les temps antérieurs, et beaucoup d'entre eux n'auraient même pu subsister alors. Nous avons fréquemment rencontré dans le cours de nos recherches , dit Buckland, de nombreux exemples de systèmes organiques végétaux et animaux qui ont eu leur commencement et leur fin ; et chaque fois, nous avons été conduit à leur assigner, comme origine, l'intervention directe d'une action créatrice (3).
Il a donc fallu lorsque ces types apparurent que les germes fussent extraits de la matière ; ils ont donc
(1) De UmiBOLDT y Cosmos. ParisJ855, t. ï,p. 312.
(2) La main du temps, dit M. Élie de Beaumont, a gravé l'histoire du globe sur sa surface; les montagnes sont les lettres majuscules de cet immense manuscrit, et chaque Système de montagnes en renferme un chapitre. Dict. univ. d'hist. «at., article Système de montagnes, t. Xll, p. 167.
(3) Buckland^ Géologie et Minéralogie, etc., t. 1, p. 515.
été formés à même celle-ci, et comme le serait, de iK)s jours, un être qui apparaîtrait pour la première fois au milieu d'elle.
La science nous enseigne que les grandes créations ont du se succéder à de longs intervalles, et elle nous démontre aussi que d'autres créations partielles ont encore apparu, en offrant aux regards étonnés une série d'êtres nouveaux. On peut poser en fait, dit de la Bêche que les plantes et les animaux ont été engendrés en vue des situations dans lesquelles ils se trouvent placés, et qui, elles-mêmes, ont été disposées d'avance pour les recevoir. Ces êtres paraissent avoir été créés à mesure que la terre présentait des conditions favorables à leur existence (1). Le grave Buckland n'élève aucun doute à cet égard : « L'état parfait de conservation, dit-il, dans lequel nous trouvons les débris animaux et végétaux de chacune des diverses formations géologiques, et le mécanisme admirable dont beaucoup de fragments fossiles nous offrent des traces, sont des preuves, en nombre infini, que les créatures auxquelles ils appartiennent ont été créées dans un but d'harmonie avec la succession de conditions diverses qui s'est faite à la surface de notre globe, et avec son aptitude croissante à recevoir des formes organiques de plus en plus comphquées. (1). »
« Toutes les observations s'accordent même sur ce point, dit de Humboldt, que les Faunes et les Flores fossiles diffèrent d'autant plus des formes animales et
(1) De la Bêche, Geological researches. 1834^ p. 239.
(2) Buckland, La géologie et la minéralogie dans leurs rapports avec la théologie naturelle. Paris, 1838.
végétales actuelles, que les formations sédimentaires où elles gisent sont plus inférieures, c'est-à-dire plus anciennes (1). »
Les poissons eux-mêmes, malgré l'uniformité du milieu qu'ils habitent, ont aussi beaucoup varié durant les diverses phases géologiques. Agassiz qui a étudié plus de dix-sept cents espèces de poissons fossiles, affirme que parmi ceux-ci il n'a rencontré aucune espèce qui fût identique avec les animaux de cette classe, vivant aujourd'hui dans nos mers (2).
Ainsi donc, à des intervalles de temps illimités, il a plu à la Sagesse infinie de pétrir la matière et d'en façonner les plus sublimes organismes. Tout cela n'est au fond que cette mutation moléculaire qui révolte tant certains savants ; ce n'est que la manifestation de l'hétérogénie sauvegardée par l'intermédiaire de la Divinité. Dans ces phénomènes insolites, tout a obéi aux lois suprêmes. Ce n'est pas autre chose que nous voyons aujourd'hui se réaliser sur une moindre échelle; c'est la matière s'organisant à un moment donné, en raison de lois qui nous échappent. Là elle s'agglomère dans l'ovaire, ailleurs dans une pseudomembrane qui en tient lieu; là surgit un mollusque ou un oiseau; ici un simple Polype ou un Kolpode.
Il ne peut plus être contesté que la création qui a animé primitivement la surface du globe, ne ressem-
(1) De Humboldt, Cosmos. Paris, i8o5, t. I, p. 316.
{2j Agassiz, Poissons fossiles, t. 1, p. 30^ et t. III, p. i-52. Il fait seulement une exception pour un seul petit poisson qu'on rencontre dans les géodes argileuses du Groenland. Sous la craie on ne trouve plus un seul genre de poissons de l'époque actuelle.
blait nullement à celles qui se manifestèrent durant les temps suivants. Ce n'est peut-être que bien des siècles après que se furent déposés les terrains carbonifères, où l'on ne rencontre que des animaux aquatiques, des mollusques et des poissons, que se produisirent les terrains paléothériens si féconds en mammifères (i). On ne dira sans doute pas que lors des premiers essais échappés des mains du Créateur, il avait en même temps disséminé çà et là sur le globe, quelques germes pouvant impunément braver l'action destructive des temps et des cataclysmes, pour venir éclore à un moment donné, après un sommeil dont la pénétration humaine ne peut même pas sonder la durée. Non, quand à de longs intervalles il lui a plu d'ajouter quelques nouvelles pages à son œuvre, Dieu en a puisé tous les éléments parmi la matière ambiante.
Emportés trop loin en s'élevant contre les générations spontanées, quelques savants ont soutenu que la vie, depuis la création jusqu'au moment actuel, s'était transmise par une chaîne non interrompue de ^possesseurs qui se la sont communiquée successivement (2). Mais chaque parcelle du globe proteste éloquemment contre une telle assertion; et les vestiges des générations éteintes, ces véritables médailles de la création, comme les appelle Mantell, lui impriment le plus ineffaçable démenti (3). Cette chaîne non interrompue
(1) D'Omalius d'Halloy, Élém. de géologie. Paris, 1831, p. 296.
(2) Milne-Edwards, Comptes rendus de V Académie des sciences. Paris, 1859, t. XLVIU,p. 2o.
(3) Mantell, The medals of création. Londres, 1846.
dont on parle , mais nous la trouvons brisée sur chaque stratification de l'écorce terrestre, et la paléontologie s'efforce en vain d'en retrouver les anneaux !
Les Faunes des diverses phases géologiques du globe sont tellement différentes, sous certains rapports, qu'il devient absolument impossible de les relier à rien d'analogue , ni dans le passé, ni dans l'époque actuelle. Où étaient donc avant la formation des strates du lias, les chefs de la généalogie des reptiles gigantesques qui en animaient la surface? et depuis eux, que sont devenus leurs descendants? où étaient avant le diluvium ,\e?> ancêtres des Mastodontes, des Éléphants et des Rhinocéros, qui abondaient alors en Europe ? où vivaient aussi les devanciers du Mylodon d'Owen, ce Paresseux gigantesque, qui n'avait pas moins de trois mètres et demi de longueur; et ceux du Colossochelys, cette prodigieuse tortue de terre de quatre mètres de longueur sur deux d'épaisseur ?
Je ne pense pas qu'il existe aujourd'hui beaucoup de paléontologistes qui veuillent soutenir cette transmission non interrompue des êtres dont on vient de parler. M. Pictet la condamne de tout l'ascendant de son autorité : « La théorie des créations successives, dit-il, est la seule qui se lie avec la loi que les espèces sont toutes différentes d'un terrain à l'autre (1). » Enfin, Cuvier, lui-même, s'est nettement exprimé à cet égard. Selon lui, les Faunes antédiluviennes ne peuvent pas être reliées à la création contemporaine : «Les
(1) PicTET, Traité de paléontologie ou Histoire naturelle des animaux fossiles. Deuxième édition, Paris, 1853, t. I, p. 93.
races actuelles, dit-il, ne sont nullement des modifications des races anciennes qu'on trouve parmi les fossiles; les espèces perdues ne sont pas des variétés des espèces vivantes (1). »
On ne peut oublier aussi qu'à chacune des grandes époques du globe, on voit osciller la série zoologique. Là elle se trouve réduite à ses moindres représentants et ses plus magnifiques manquent absolument ; ici les plus élevés précèdent les autres; ailleurs de longs chaînons font défaut (2).
En suivant le développement de l'animalité à la surface du globe, voit-on toujours cette série d'animaux suivre réguhèrement la marche ascendante qu'indiquent quelques zoologistes ? mais, pas le moins du monde. Aie. d'Orbigny a fait remarquer, avec raison, que les Rayonnes, depuis les premières époques du globe, ont parfois suivi une marche rétrograde. Selon lui les Mollusques sont restés stationnaires ou même ont rétrogradé; et aucun des groupes de la période actuelle n'offre une organisation plus élevée que ceux des terrains paléozoïques. 11 en est de même pour les animaux articulés. Dans les Vertébrés seule-
(1) CuviER, Recherches sur les ossements fossiles. Paris, 1821, t. I, p.57.
(2) Les détails prouvent surabondamment ce que nous avançons. Dans la première grande période du monde, dans la période paléozoïque, suivant un savant dont Tautorité ne peut être contestée, suivant Aie. d'Orbigny, il n'existait que trente-un ordres d'animaux sur soixante-dix-sept dont se compose le règne animal. Où étaient donc alors les animaux destinés à former cette chaîne non interrompue dont on parle. [Cours élémentaire de paléontologie et de géologie strati graphiques. Paris, t. I, p. 225 à 232.
ment les choses prennent un aspect différent, et là le savant géologue convient que, jusqu'à un certain point, l'hypothèse du perfectionnement progressif semble fondée ; mais quand on met en regard les diverses classes de ce grand type, on voit que dans plusieurs d'entre elles, il y a eu une marche rétrograde ; c'est ce qu'on observe sur les poissons et les reptiles. En effet, les Sauriens apparus d'abord, sont supérieurs aux Ophidiens et aux Batraciens qui ne vinrent que bien plus tard. Les poissons des terrains paléozoïques, tels que les Placoïdes et les Squales, sont supérieurs aux Pleuronectes, qui ne se montrent que dans les dernières époques géologiques. Les oiseaux restent stationnaires depuis la seconde époque ; et les mammifères seuls offrent un argument en faveur du perfectionnement successif (1).
S'il est de la dernière évidence que l'organisme a été primitivement créé aux dépens de la matière amorphe, et que les créations ont été successives, et la science est unanime sur ce point, si cela, dis-je, est évident, on ne peut pas prétendre spolier notre époque d'un phénomène que les temps qui nous ont précédés ont vu se reproduire à d'assez nombreuses reprises. Assurément, actuellement, comme autrefois, partout où il se trouve de la matière organique amorphe, elle peut se concentrer et produire de nouveaux organismes.
(1) Déjà, avant moi, M. V. Meunier a pu dire aussi, avec toute Tautorité d'un éminent savoir, qu'il demeure hors de contestation qu'il est absolument faux que la nature a passé sans cesse
L'effervescence qui se manifeste dans cette matière étant en raison de sa masse, plus celle-ci est considérable, plus il en sort de produits et plus ils sont avancés en organisation. C'est pourquoi lorsque, dilacérée par les cataclysmes, toute l'organisation s'anéantit dans le même naufrage, il s'engendre ensuite une population plus nombreuse et plus variée que précédemment. L'Amérique moins étendue que l'ancien continent, ne produisit qu'une Faune et qu'une Flore beaucoup moins riches. L'Australie , Madagascar , Mascareigne, dont le périmètre se rétrécit de plus en plus, virent se restreindre, dans la même proportion, les types d'animaux et de plantes qui peuplèrent leur sol émergé.
D'après ces considérations, est-il nécessaire de dire pourquoi dans nos expériences toujours faites sur une si petite échelle, on ne voit apparaître que de si infimes Protozoaires? Nos infusions , nos bocaux ne représentent guère qu'un point métaphysique dans l'espace en comparaison de ces masses incalculables de matières organiques qui purent entrer en fermentation après les grands cataclysmes du globe. Cette idée, que les forces productrices doivent être en raison directe de la masse de substance en action, se présente naturellement à l'esprit. Aussi beaucoup d'hommes d'une intelligence élevée, ainsi que le fait M. Guépin, se sont demandé si, au lieu de se produire dans un étroit bocal, l'acte génésique avait lieu dans un lac échauffé et renfermant d'abondants matériaux orga-
des êtres inférieurs aux êtres supérieurs. (V. Meunier, L'ami des sciences. PdiTiSf 1859, p. 37.)
niques, il n'en résulterait pas des êtres infiniment plus élevés (1).
Si MM. de Humboldt et Bonpland ont pu dire que la question générale de la première origine des habitants d'un continent est au delà des limites prescrites à l'histoire (2), ce qui nous parait une assertion d'une immense gravité; comme on peut, sans scrupule, s'occuper de l'apparition des animaux et de leur distribution géographique, nous allons voir qu'elles offrent de victorieux arguments en faveur des générations successives.
La zoologie de chaque continent possède un aspect spécial, et partout elle présente certains types particuhers, qui indiquent, ainsi que le dit M. Boue, dans chacun d'eux un ou plusieurs grands centres de création (3). Il en est de même à l'égard de quelques îles. En réalité, les faits de géographie zoologique abondent pour prouver que sans invoquer les créations successives et locales, il est tout à fait impossible d'expliquer la répartition circonscrite de certaines espèces. Cela devient surtout évident lorsque l'on étudie l'habitat de la plupart des quadrupèdes, des reptiles et des insectes, eux qui ont plus de difficulté que beaucoup d'autres animaux à se transporter, à cause des obstacles physiques qui peuvent leur barrer si facilement le passage.
(1) GuÉPiN, Philosophie du dix-neuvième siècle. Paris, 1854,
(2) De Humboldt et Bonpland, Essai politique sur la Nouvelle- Espagne, ouvrage dédié à S. M. Catholique Charles IV, 1. 1, p. 79.
(3) BouÉ^ Guide du voyageur géologue^ t. I, p. 374.
. La distribution topographique des animaux prouve surabondamment que ceux-ci, dans l'état dénature, résident souvent dans des régions assez circonscrites. Chaque espèce s'attache à son chmat, à son sol, et, ainsi que le dit M. Bonifas, la moindre différence dans la température semble un obstacle presque insurmontable à sa dissémination (1), Le Condor, qui, dans son vol puissant, plane au-dessus des cimes des Cordillères, ne réside que dans la portion de celles-ci qui traverse le Pérou et le Mexique. Le Vautour des agneaux ne s'éloigne jamais des hautes Alpes ; et Latreille dit que le Rhin et sa bordure de montagnes, forment à eux seuls une limite que certains insectes ne franchissent pas (2).
La conquête de l'ensemble du globe ne date, en quelque sorte, que de notre époque; et sur chaque plage où nos vaisseaux ont abordé, après tant de siècles, tant de dangers et de funérailles, on a découvert quelque animal nouveau , quelque végétal inconnu. Comment donner une explication plausible de ce fait? Nés sur l'ancien continent, comment ont-ils pu gagner les îles qui s'en trouvent séparées par d'immenses mers? Pourquoi alors n'en retrouve-t - on plus de descendants dans leur primitive patrie ? Et si Ton voulait prétendre que c'est l'homme lui-même qui s'est chargé de répandre les animaux sur toute la surface du globe, au berceau de ceux-ci tout ves-
(1) A. Bonifas, De la génération spontanée. Paris ^ 1852, p. 24 (Thèse).
(2) Latreille, Cours d'entomologie. Paris, 1831, p. 289 et suiv. Comp. Fabrigius, Philosophia eniomologica, 1778.
tige en serait-il anéanti? cette hypothèse ne pourrait même concerner que les espèces pacifiques et d'un très-faible volume. Est-ce l'homme qui s'est occupé de disséminer dans les forêts de l'Amérique le Jaguar et le serpent à sonnettes, qui les ravagent malgré lui? comment eût-il pu peupler Java et Sumatra des espèces particulières de Rhinocéros que l'on y rencontre aujourd'hui (1) ?
Pour ne citer que les exemples les plus saillants, sans admettre des créations locales et successives, comment expliquer les Paresseux, les Tamanoirs, les Hurleurs, les Tatous et tant d'autres mammifères, absolument relégués dans les régions équatoriales de l'Amérique? Comment expliquer ces étranges Kanguroos et ces Monotrêmes qui n'habitent que l'Australie? Puis les Makis, les ïndris et les Epiornis de Madagascar (2), les Manchots de la Terre de feu, le Dronte de Mascareigne , le Dinornis de la Nouvelle- Zélande ?
Toutes ces questions s'étaient déjà présentées à nos devanciers à une époque où la géographie zoologique, moins avancée, en rendait la solution plus laborieuse. On voit que saint Augustin y avait songé. Dans l'un de ses plus importants ouvrages, il se demande comment les îles, après le déluge, ont pu recevoir de nouvelles plantes et de nouveaux habitants; et il semble porté à croire que ceux-ci y ont été engen-
{\) Rhinocéros Javànicus, Desm. ; R. Sondaicus, G. Cuv. ; Rhinocéros Sumatr anus , Raffl.; R. Sumatrensis, G. Ciiv.
(2) Gomp., pour Y Epiornis, I. Geoffroy Saint-Hilaire , Comptes rendus de l'Académie des sciences. 18oI.
drés par les seules forces de la génération spontanée ; génération qu'il désigne déjà sous les mêmes noms qu'on lui donne encore aujourd'hui (1). Si les anges ou les chasseurs des continents, dit ce Père de l'Église, n'ont point transporté d'animaux dans les îles éloignées, il faut bien admettre que la terre les a engendrés (2). ■
Le Nouveau-Monde possède, il est vrai, dans ses régions boréales, quelques animaux absolument identiques à ceux qui habitent les mêmes latitudes de l'ancien continent ; mais lorsque l'on s'avance vers l'équateur on voit graduellement tout changer et apparaître des espèces absolument différentes. On conçoit facilement que quelques grands mammifères du nord, dans leurs pérégrinations hivernales, aient pu passer d'un continent dans l'autre, en traversant le détroit de Bering, encombré par les glaces, et aller répandre leur féconde progéniture sur la terre nouvellement exondée. Ainsi le renne, Fours blanc, l'élan, le renard bleu, habitent à la fois les régions arctiques des deux mondes. Mais pour les espèces intertropicales de l'Amérique, comme elles sont entièrement différentes de toutes celles de Tancien continent, et qu'on ne rencontre nulle part ailleurs rien qui puisse leur être assimilé, il faut indubitablement qu'elles aient été créées sur place. Pour qu'il soit possible d'admettre la pérégrination des espèces de l'ancien continent sur
(1) Saint Augustin la nommait déjà generatio œquivoca , spontanea aut primaria.
(2) AuGusTLNUs, De civitate Dei, lib. XIV, c. vu. Venet., 1732, édition des Bénédictins, p. 422.
le nouveau, la première condilion serait qu'elles eussent existé dans ce dernier; cependant cela n'a jamais eu lieu, car elles n'auraient pu disparaître absolument, et la science en rencontrerait encore des vestiges. Mais y eussent-elles vécu, jamais même l'idée d'un tel voyage n'entrerait dans l'esprit d'un géologue ou d'un géographe (1).
Il est impossible, en effet, de se rendre compte de l'état actuel de diverses régions du globe sans admettre des créations successives et locales ; et les trois règnes protestent à la fois contre l'unité d'origine qu'on voudrait leur attribuer. Quelle que soit la puissance de cette mystérieuse main qui dissémine si merveilleusement les germes, sans invoquer ces créations temporaires, il est absolument impossible d'expliquer une foule de faits de géographie zoologique ou botanique. Nous pourrions arguer à la fois de la presque totalité des animaux de l'Amérique australe, de Madagascar ou de l'Australie; mais contentons-nous de citer un seul fait, parmi tant de milliers, qu'il serait possible de produire.
Le Fourmilier-tamanoir, par exemple, n'a jamais pu naître dans l'ancien monde, pour s'en expatrier ensuite et aller se fixer dans les brûlantes régions de l'Amérique méridionale! On sait que ce gros mammifère ne vit que d'insectes, et en particulier de fourmis,
(I) On sait que Biiflbn prétendait qu'il ne serait pas impossible que tous les animaux du nouveau continent ne fussent dans le fond les mêmes que ceux de Tancien, desquels ils auraient tiré leur origine [Hist. nat., 1761, t. IX, p. 126). Mais qui oserait aujourd'liui, parmi l'ancien continent, exhumer des ancêtres aux fourmiliers, aux paresseux, aux tatous, etc.
500 HETRROGENIE.
et qu'à cause de la disposition de ses pattes, sa locomotion est excessivement pénible. Comment donc, en admettant même qu'à l'époque de la primitive création l'Amérique fût déjà émergée, comment donc supposer qu'un tel animal ait pu naître en Asie et partir de là pour aller disséminer sa race dans toutes les forêts qu'arrosent les affluents de l'Amazone et de la Plata ? Je fais immédiatement abstraction de la lenteur et des diflicultés du voyage pour un Edenté aussi peu agile; des fleuves et des montagnes qui ont barré le passage. îl ne sera question ici que des obstacles insurmontables, que la diversité des climats a opposés à cette impossible pérégrination.
Parti des régions chaudes de l'Asie, pour se rendre en Amérique, le Fourmilier a dû nécessairement remonter vers le pôle, en se dirigeant sur la Sibérie, pour franchir le détroit de Bering, qui, lorsque les glaces l'encombrent, permet une communication directe entre les deux continents.
Je ne parle nullement, ni des glaces qu'il a fallu franchir, ni de l'Amérique du Nord, dont il faudra longer toute la Cordillère, ni de l'isthme de Panama, qui devra encore être traversé avant d'atteindre le but du voyage; je n'insisterai que sur l'absolu défaut d'alimentation durant un si long trajet et sur l'action mortelle des climats. En admettant même que le froid extrême n'ait pas cent fois tué le voyageur durant sa pérégrination, qui n'a pu être entreprise qu'au milieu de l'hiver; je me borne à dire que le Fourmilier, en traversant des régions absolument dépouillées des insectes qui seuls le nourrissent, a né-
cessairement dû périr par la faim, longtemps même avant d'être arrivé au passage qui sépare les deux mondes. La même remarque serait applicable au Paresseux, à la progression presque impossible, et qui, ne vivant que de feuilles, est absolument construit pour rester accroché aux branches des arbres (1).
On ne manquera pas d'opposer à ce qui précède les migrations périodiques de certains animaux. Mais aucun d'eux n'a à braver une telle inclémence des saisons et à accomplir un aussi extraordinaire voyage. Ceuxci ont constamment en vue une amélioration de position que la Providence, qui les guide, leur indique instinctivement. Là, chassés par la rigueur de l'hiver, ils s'exilent vers des contrées plus heureuses et plus fertiles, et chaque étape est marquée par un accroissement de bien-être. Ailleurs, ce sont les chaleurs âpres des tropiques qui font fuir certaines espèces, qu'on voit venir dans les zones tempérées pour y respirer une atmosphère moins accablante. Et cependant, durant ces migrations, de combien de funérailles la route n'est-elle pas jonchée? Les Économes partent en bandes immenses, et ils ne reviennent qu'en bien petit nombre vers leur pays natal. Les oiseaux, en traversant les mers, périssent souvent épuisés de fatigue si quelque roche propice ne leur offre un refuge. Et cependant, combien ces migrations sont peu de chose comparativement à l'incompréhensible voyage qu'auraient dû faire les animaux, nés sur l'ancien conti-
(1) Le tamandua , le priodonte, les boas et tant d'antres animaux, n'ont pas pu davantage accomplir un tel trajet.
r)02 HÉTÉROGÉNIE.
nent, pour aller se disséminer dans la Patagonie, l'Australie, Madagascar ou Mascareigne ! Comment même les espèces essentiellement terrestres ont-elles pu franchir la mer pour arriver dans ces dernières iles? Il faut bien qu'il y ait eu là des créations subséquentes; elles seules peuvent expliquer ce point de géographie zoologique.
Que nous fait à nous le mode suivi par la nature pour atteindre la sublime harmonie de l'ordre actuel? Révolutions subites ou évolutions progressives , il n'en est pas moins positif que l'apparition de la vie et sa marche ascendante, ont escorté pas à pas les diverses phases du globe ; les transformations biologiques se sont manifestées parallèlement aux transformations géologiques. Chaque empreinte des générations passées démontre l'évidence de cette assertion. Et pendant que s'établissait cette harmonie progressive, pour me servir de l'expression de Geotïroy Saint- Hilaire (i), quels germes les générations expirantes pouvaient-elles transmettre à celles, absolument différentes, qui surgissaient au milieu de la confusion des éléments ? Se peut-il qu'il n'y ait pas eu là autant de générations primordiales, qu'il s'est présenté de grandes phases organiques différentes?
(1) Geoffroy Sainï-Hilaire, Histoire naturelle générale des règnes organiques. Paris, 1854, t. I, p. 346.
DE l'immutabilité DES ÊTRES. 503
SECTION IV. — DE l'immutabilité DES ÊTRES DURANT CHAQUE ÉPOQUE GÉOLOGIQUE. — VARIABILITÉ LIMITÉE ET TEMPORAIRE DES ESPÈCES.
Il ne peut y avoir que trois hypothèses pour exphquer comment la surface de la terre s'est peuplée d'êtres organisés : ou ceux-ci sont tous dérivés d'une espèce unique et primitive; ou tous les êtres ont été créés en une seule fois; ou, enfin, leur apparition a eu lieu à des époques successives.
Les fauteurs de la première hypothèse font descendre toutes les créatures d'une seule et unique espèce, qui aurait été formée à l'origine des choses, et aurait subi des métamorphoses à l'infini, sous l'influence des siècles et des circonstances, pour nous présenter enfin celte immense variété d'êtres qui peuplent aujourd'hui le globe (1). Cette hypothèse, qu'on ne peut considérer comme sérieuse, ne mérite guère que d'être rangée parmi les témérités de l'intelligence humaine. Cependant, cette idée, dont l'origine se perd dans l'antiquité, et qui entrait dans la tendance de la philosophie hermétique, eut quelque cours au moyen âge; et dans une œuvre récente, qui n'est qu'une véritable débauche d'esprit, Demaillet s'occupa de la reproduire (2).
(i) Celte iclce n'est pas neuve, et déjà elle avait été émise par Anaximandre.
(2) Demaillet, Tclliamed ou Entretiens d'un philosophe indien avec un missionnaire français. Amsterdam, 17 18. Dans cette œuvre d'une imagination en délire, rautcur considère tous les êtres comme ayant une oiigine aquatique ; selon lui , les oiseaux et les reptiles seraient provenus des poissons; et Ihomme lui-ffiême n'est que le produit de la métamorphose des Triions.
La seconde hypothèse, ou celle d'une création unique, n'est pas plus admissible que la première.
La géologie et toutes les sciences naturelles protestent contre elle avec tout l'ascendant de l'évidence; cependant elle compte des défenseurs d'un grand mérite.
La création, comme nous le révèle la paléontologie, offrant un cachet spécial à chacune de ses phases, il faut nécessairement, en adoptant cette hypothèse, reconnaître que les organismes primitivement créés ont subi une suite de métamorphoses d'où sont dérivés tous les êtres existant aujourd'hui, quelle que soit leur différence avec les types primitifs (i).
Lamarck a été Tun des plus énergiques partisans de cette variabilité illimitée des êtres, et selon lui, l'ordre actuel aurait pris sa source dans les plus infinies ébauches de l'animalité etde la végétabilité (2). Mais si le génie de ce zoologiste a pu le sauvegarder des témérités de quelques-uns de ses devanciers, ses audacieuses hypothèses n'en ont pas moins été con-
(1) Keilmeyer, en Allemagne, il y a à peu près soixante ans, professait que toutes les espèces organisées ne sont que des modifications d'une seule et même organisation. Comp. Bose, Mém. sur la gén. spont., p. 32.
(2) Lamarck, Système des animaux sans vertèbres. Paris, 1801. — Recherches sur l" organisation des corps vivants. — Paris, 1802. Système des connaissances positives. Paris, 1820. — Philosophie zoologique. Paris, 1809. « La nature, dit Lamarck, par la succession des générations, a pu produire dans les corps vivants de tous les ordres les changements les plus extrêmes, et amener peu à peu, à partir des premières ébauches de Tanimalité et de la végétante, l'état de choses que nous observons maintenant. » {Disc, de l'an XI.]
DE l'immutabilité DES ÊTRES. 505
damnées avec une sévérité, dont ne purent le préserver les immenses services que la science lui devait (i).
E. Geoffroy Saint-Hilaire a émis des vues analogues à celles de Lamarck, mais il le tait avec une telle sagesse qu'on a parfois peine à se défendre de la séduction. Il pose, comme principe, que les espèces changent et se modifient lorsque leur milieu ambiant varie; mais qu'elles restent stables si celui-ci se maintient (2). Ce sont là, assurément, des préceptes à l'abri de toute critique; seulement, ce savant en étend un peu témérairement l'application, en prétendant que les animaux qui animent actuellement la surface du globe, ne sont que les descendants des races antédiluviennes (3).
Les partisans de la filiation généalogique des espèces des différentes époques du globe, se sont appuyés sur l'analogie qu'offrent les crocodiles, les éléphants et les rhinocéros fossiles avec ceux de notre époque. 11 est tout naturel qu'il y ait de grands rapports entre la Faune du diluvium et la nôtre, puisqu'elles se sont succédées et même confondues : la difficulté n'est pas
(1) Comp. I. Geoffroy Saint-Hilaire, Histoire naturelle générale des règnes organiques. Paris, 1859, t. II, p. 407.
(2) Geoffroy Saint-Hilaire, Études progressives d'un naturaliste ^ p. 107. Sur le degré d'influence du-monde ambiant pour modifier les formes animales. {Mém. de VAcad. des se. 1833.)
(3) « Les animaux vivant aujourd'hui, dit-il, proviennent , pai" une suite de générations et sans interruption, des animaux perdus du monde antédiluvien ; par exemple, les crocodiles de l'époque actuelle des espèces retrouvées aujourd'hui à l'état fossile. » {Sur l'infl. du monde amb.j p. 74.)
oO'î HETEROGENE.
là. C'est à mesure qu'on rétrograde vers des temps de plus en plus reculés qu'elle devient tout à fait insoluble. Ainsi, on chercherait en vain, antérieurement à eux, de quels parents ont pu provenir ces animaux : on n'en trouve aucun vestige dans les roches anciennes. On en pourrait dire autant des grands pachydermes fossiles; aucun d'eux ne se lie aux races éteintes avant leur existence; aucun d'eux ne se perpétue dans les races qui leur succédèrent (1) !
Mais, malgré les hypothèses de Bufîon sur la mutabilité des espèces, malgré celles de Delamétherie et de Lamarck (2), et malgré les doutes rationnels émis par E. Geoffroy Saint-Hilaire, la doctrine de l'immutabilité de l'espèce n'en fut pas moins considérée comme un fait acquis à la science, par tous les naturalistes de la France et de l'étranger; et l'on dut accepter la succession des créations comme l'une de ses conséquences.
Cependant, malgré l'accord presque unanime des savants, touchant l'immutabilité de l'espèce, de temps à autre quelques naturalistes n'en persistèrent pas moins à soutenir une thèse contraire; en prétendant que les types organiques, d'abord peu nombreux,
(1) Serait-il possible de voir dans nos crocodiles dégénérés les descendants du gigantesque Mososaurus Hoffmanni? Nos frêles tatous ont-ils quelque chose de commun avec le mégalhère gigantesque? Et, dans les temps antérieurs à l'existence de celui-ci, où était donc sa généalogie? Tout, oui, tout s'est succédé et non transfornjé.
(2) De Lamétheuie, Traité de la perfectibilité et de la dégénérescence des êtres organisés. Paris, 1806; ou tome lil des Considérations sur les êtres organisés.
DE l'immutabilité DES ÊTRES. 507
mais doués d'une extrême flexibilité dans leurs éléments, en se modifiant, ont donné naissance à l'infinie variété des espèces actuelles.
Telle est encore aujourd'hui Topinion de M. Naudin (1); telle est aussi celle de M. Lecoq, qui croit à la transformation passée, actuelle et future d'une seule et unique création divine (2).
Un savant de Rouen, M. Malebranche, qui soutient aussi l'unité de la création, a produit, à cet égard, une hypothèse toute particulière. Selon lui, la souveraine Puissance aurait créé des germes atomistiques ou plutôt métaphysiques, car c'est ainsi qu'il les appelle, susceptibles de sauter par-dessus les siècles et les cataclysmes sans donner signe de vie, excepté quand se présentent des circonstances favorables à leur évolution. « Alors, dit M. Malebranche, tout se comprend sans effort ; les germes de toutes les plantes sont créés dans le sol. .. La vie repose en eux, attendant,, pour se produire, des conditions favorables. L'action divine est complète et terminée, le jeu des éléments fera le reste. Ainsi fait le semeur.,. (3)
La troisième hypothèse, ou celle des créations successives, trouve sa démonstration sur chaque frag-
(1) Naudin, Considérations philosophiques sur l'espèce et la variété. [Bévue horticole^ 1852.)
(2) LtcoQ , Études sur la géographie botanique de l'Europe, Paris, 1854, t. III, p. 230.
GoDRON, De V espèce et des races (Mem. de la Soc. de Nancy, 1847), pense, au contraire, que l'espèce est immuable depuis la période géologique actuelle, mais que, dans les temps antérieurs, elle a pu changer.
(3) Malebranche, De l'origine des espèces en botanique, p. 19.
ment du globe. Interrogés par la science, les continents et les montagnes, comme autant de chronomètres naturels, lui révèlent et leurs âges divers et leurs antiques convulsions. Et leurs couches fossilifères, ces véritables catacombes antédiluviennes, lui démontrent qu'ainsi que l'a dit M. Pictet, cette Théorie des créations successives est la seule possible {\) '^ aussi comptet-elle, comme nous l'avons déjà dit, parmi ses partisans presque toutes les illustrations scientifiques : les BufTon, les Cuvier, les Brongniart, les Bremser, les Élie de Beaumont, les Buckland, les Al. d'Orbigny, les Ch. d'Orbigny, les Huot, les Pictet, les de Humboldt, etc. (2).
Si cette suprême progression des êtres organisés est le résultat d'une loi universelle, comme l'admet M. Pictet, et comme tout le révèle ostensiblement dans la création (3), l'introduction de quelques nou-
(1) PiCTETj Traité de Paléontologie ou Histoire naturelle des animaux fossiles, 2^ édition. Paris^ 1853, 1. 1, p. 9.
(2) BuFFON, Époques de la nature, Hist. nat. Deux-Ponls, 1785, t. XII. — G. CuYiER, Discours sur les révolutions du globe. Paris, 1821. — Brongniart, Ta6^eait des terrains qui composent Vécorce du globe. Paris, 1829. — Eue de Beaumont, Système de montagnes, Dict. univ. d'hist. nat., t. XII, p. 168. — Bremser, Traité zoologique ou physiologique sur les vers intestinaux. Paris, 1824. — Buckland, La géologie et la minéralogie dans leurs rapports avec la théologie naturelle. Paris, 1838. — Al. d'Orbigny, Cours de paléontologie. — Ch. d'0f5Bigny, Géologie appliquée aux arts. Paris, 1851, p. 81. — Huot, Nouveau cours de géologie. Paris, 1839, t. II, p. 73. —Pictet, Traité de paléontologie, histoire naturelle des animaux fossiles. 2^ édition. Paris, 1853, 1. 1, p. 58.— DeHumboldt, Cosmos. Paris, 1 855, 1. 1, p. 3 1 2 .
(3) Pictet, Histoire naturelle des animaux fossiles. Paris, 1853^ t. l,p. 75.