DE L IMMUTABILITE DES ÊTRES
velles espèces durant Tépoque actuelle, ainsi qu'on l'a fait observer, n'a absolument rien qui puisse étonner (1).
Ainsi donc, il ne peut y avoir de doutes : à l'unanimité, les zoologistes et les paléontologistes ont proclamé que chaque période géologique du globe avait possédé sa faune caractéristique, et que l'immutabilité des espèces rendait évidente leur création successive. Mais il est certain aussi que si ces espèces ne se sont point métamorphosées pour subvenir à l'infinie variété de la nature, durant chacune des phases qu'elles traversent, elles peuvent subir quelques modifications assez profondes pour être rendues méconnaissables au premier aspect (2).
C'est ce qu'a pensé M. ï. Geoffroy Saint-Hilaire, qui a développé toutes les conséquences de ce fait sous le nom de Théorie de la variabilité limitée de Vespèce{3).
Cette variabilité est très -bien démontrée par l'existence des races parmi les mêmes espèces; mais elle n'a pas paru suffisante aux paléontologistes, comme
(i) Vestiges ofthenatural history of création, par un anonyme. Londres, 1853.
(2) La nature de cet ouvrage ne nous permettant pas de nous étendre longuement sur Tespèce, nous renverrons, à cet égard, à l'Histoire naturelle générale des règnes organiques de M. Isidore Geoffroy Saint-Hilaire , où il a traité la question avec une immense supériorité. (Tome H, ch. vi.)
(3) L Geoffroy SAl^T-HlLAlRE, Histoire générale et particulière des anomalies. Paris, 1832, t. L — Essais de Zoologie générale. Paris, i84i. — Histoire naturelle générale des règnes organiques. Paris, 1859, t. II, p. 430.
nous l'avons VU, pour expliquer la filiation des espèces antédiluviennes (1).
Les espèces ont une existence réelle dans la nature, dit Lyell, et chacune d'elles, au moment où elle fut créée, fut douée des attributs organiques qui la distinguent encore aujourd'hui (2). Mais durant chacune des phases de l'existence de la terre, les espèces produites d'abord à sa surface, par le roulement des siècles, se modifient parfois un peu ellesmêmes successivement. Malgré l'immense tendance que les naturalistes avaient de proclamer l'éternité des types pour donner à la science toute sa stabilité, il a fallu y renoncer.
Cependant, Cuvier, Duméril, deBlainville,Hollard, et Straus ont soutenu l'hypothèse de l'éternité de l'espèce, dans la création actuelle (3). Les descriptions d'Aristote, qui se rapportent encore aux types que nous rencontrons aujourd'hui, et l'identité des restes d'animaux conservés dans les catacombes de l'Egypte, avec les espèces contemporaines, leur ont'paru de plausibles arguments en faveur de leur opinion (4),
(1) Compulsez les opinions de Buckland,Cuviei', A. d'Orbigny, Pictel, émises plus haui.
(2) Lyell, Principles of Geology.
(3) CvxiER, Tableau élémentaire de l'histoire générale. Paris, 1798, p. 11. — Règne animal. Paris, 1829, t. l. — Duméril, Iclithyologie analytique (Acad. des se, 1856). — Duméiul et Bibron, Erpéthologie générale. POiVis^ 1834. — De Blainville et Maupied, Histoire des sciences de l'organisation. Paris, 1845, t. I, p. 464. — Hollard, Nouveaux éléments de zoologie. Paris, 1838, ^;^frot/., p. 28. — Straus, Théologie de la nature. Paiis, 1852, t. II, p. 342.
(4) Les opinions de Linné et de Buffon ayant singulièrement varié sur ce sujet, nous ne les faisons point entrer dans la dis-
DE l'immutabilité DES ÊTRES. 5H
L'art antique semble lui-même corroborer les assertions favorables à la fixité des espèces. Lu peinture et la statuaire nous ont conservé beaucoup de figures d'animaux et de plantes, qui remontent aux temps les plus reculés; et celles-ci, en reproduisant avec une admirable fidélité un grand nombre d'êtres qui vivent encore actuellement, nous indiquent que les siècles n'ont apporté aucun changement à leur forme et à leur coloration.
On peut vérifier cette assertion, soit sur les monuments de l'Italie et de la Grèce, soit sur ceux de l'Egypte et de l'Assyrie, soit enfin dans les œuvres de Montfaucon, de De Cboiseul, de 0. Muller et de Creuzer où se trouvent figurés tant d'animaux d'après les monuments de Rome et d'Athènes (1); ou dans celles de Jomard, Denon, Champollion, Passalacqua, Savigny et de Blainville où il existe tant de spécimens de
cussion. Linné pi'ofessa d'abord la fixité des espèces. [Systema naturœ, 1775. Fundamenta botanica, 1730. Oratio de telluris habitabilis incremento, 1743. Philosophia botanica, 1751.) Plus tard, il considéra celles-ci comme variables. ( Generaf/o ambigena , thèse de Ramstroem. Upsal, 1759. Amœnitates, édit. d'Erlang, 1789. — Biitïbn, au commencement de sa carrière, admit aussi rinvariabilité des espèces {Histoire naturdley 1756, t. VI, p. 55), et plus lard professa la mutabililé {Époques de la nature, 1778, Suppl., t. V, p. 27). — Compulsez sur ce sujet E. Gkoffroy Saint- HiLAiRE, Buffo7i, Études sur sa vie et ses ouvrages, édit. de Buffon, 1837. — Flourens, Buffon, Histoire de ses travaux et de ses idées. Paris, 1844. — I. Geoffroy Saint-Hilaip.e , Histoire naturelle générale des règnes organiques. Paris, 1859, 1. 11, p. 385.
(1) Montfaucon, L'antiquité expliquée et représentée en figures. Paris, 1719. — De Choiseul, Voyage pittoresque de Grèce. Paris, 1826. —0. xMuLLhR, JlJanuel d'archéologie. Paris, IBM, allas. — Creuzer, Religions de l'antiquité. Paris, 1829, allas.
S12 HETEROGENIE.
zoologie reproduits d'après les bas-reliefs ou les peintures des temples et des palais de l'Egypte et de la Nubie ; ou enfin dans celles de Layardou deBonomi consacrées à l'histoire de l'art assyrien (1).
La fidélité avec laquelle l'art ancien a reproduit divers animaux ne permet même pas d'erreur. Dans quelques cas, l'iconographie moderne ne surpasse pas les productions des artistes de l'antiquité. Sur une peinture de Pompéi, j'ai reconnu deux ibis sacrés qui y sont représentés avec une admirable fidélité; j'ai vu des hippopotames et des lotus exécutés avec la même recherche, sur une grande mosaïque découverte récemment dans la même ville. L'art égyptien, qui en reproduisant le type humain se trouvait subordonné aux traditions sacerdotales, au contraire, a souvent exécuté des animaux avec une rare perfection. J'en ai rencontré d'admirables peintures dans les palais de la haute Egypte, et surtout dans ses hypogées et ses temples souterrains. Dans l'un de ces derniers, je dois noter principalement deux belles peintures représentant des hippopotames, animaux que les antiquaires avaient dit n'avoir jamais été représentés dans les monuments qui se trouvent vers le cours inférieur du
(i) JoMARD, Recueil d'observations et mémoires sur VÉgypte. Paris, 1823, — Denon, Voyage dans la haute et basse É gypte pendant les campagnes du général Bonaparte. Paris, 1802. — Cham- POLLÏON jeune. Panthéon égyptien. Paris, 1823. — Champollion (Figeac), Egypte ancienne. Paris, 1839. — Passalacqua, Catalogue raisonné des antiquités égyptiennes. Paris, 1818. — Savigny, Histoire naturelle et mythologique de Vibis. Paris, 1805. — De BlainviLLE, Ostéographie. Paris, 1844. — Layard. — J. Bonomi, Nineveh and Us Palaces. London, 1852.
DE l'immutabilité DES ÊTRES. 513
Nil. J'ai vu aussi ailleurs des singes, des vautours, rappelant nos espèces actuelles ; j'ai extrait de divers monuments des ossements de celles-ci, qui leur sont absolument identiques.
Mais tous ces faits constatent simplement qu'à l'état sauvage, l'espèce conserve très-longtemps les caractères qu'elle possède à une époque, ujais nullement qu'elle se perpétue indéfiniment et invariablement avec les mômes caractères (1). La durée de nos observations n'est presque qu'un point en comparaison de l'ancienneté du globe ; et malgré notre orgueil nous ne pouvons étreindre qu'une poignée de siècles!
Cependant, la mutabilité de plusieurs espèces d'animaux s'exerce ostensiblement aujourd hui. On l'observe sur quelques mammifères, mais elle est surtout tranchée à l'égard de certains oiseaux, dont le plumage ne se ressemble pour ainsi dire jamais (2). Dans la classe des mollusques il y a même des genres dans lesquels les variétés spécifiques sont telles que leur délimitation fait le désespoir des nomenclateurs (3). Et, je l'ai déjà dit, je ne rencontre pas deux généra-
(1) Qui ne sait qu'en changeant de climat les espèces se transforment énormément? iNotre écureuil devient un pelit-gris dans le Nord.
(2) Le Chevalier combattant en offre un frappant exemple. II en existe une cinquantaine d'individus au muséum d'histoire naturelle de Rouen, et pas un ne ressertibie à l'autre. On en pourrait dire autant du Buleo mutans , Yieill. Cet étabhsstment en possède vingt individus, se dégradant en coloration depuis le fauve noir jusqu'au blanc roussàtre.
(3) Le genre Muletle est presque ini chaos inextricable. Il en est de même du genre ÎSérite. La Nerita virginea a été décrite sous vingt noms divers, etc.
lions de Microzoaires qui se ressemblent absolument.
Mais si quelques êtres mettent en évidence la puissance d'action de la nature sur l'espèce, ce sont assurément les végétaux. L'animal, ordinairement doué d'une certaine faculté locomotrice, fuit l'endroit où sa vie est entravée; mais la plante attachée au sol est forcéed'en subir l'influence, et l'hybridité vient encore pour elle augmenter la variété des formes et de la cooration ; aussi, peut-on dire que certains genres du règne végétal sont absolument inextricables (1).
Sous la pression de tant d'influences, l'espèce, dans le règne végétal, est devenue tellement indécise, tellement insaisissable, qu'Adansona pu dire, avec raison, que c était un champ dans lequel chacun errait à volonté {2) , et que Mirbel n'a pas craint d'avancer que toutes les espèces de Saules admises par les botanistes, n'étaient peut-être que la descendance d'une seule et même espèce. Marquis et Poiret s'élèvent aussi contre la fixité de l'espèce (3).
Les caractères de la plus mince valeur ont parfois suffi aux botanistes pour instituer d'inutiles espèces. La couleur de la fleur, dont Linnée avait fait ressortir l'incertitude, est venue elle-même les égarer (4) . En
(1) Tels sont lesrumex, les hrassica, les veronica, les rosa, les potentilla, les verbascum, les senecio, les géranium, etc.
(2) Adanson, Familles des plantes. Paris, 4763, préface.
(3) PoiRET, Leçons de Flore. Paris, 1819, p. 251. — Marquis, Fragments de philosophie botanique, Paris, 1821.
(4) Linnée, Philosophie botanique, p. 22Q. Nimium ne crede colori.
DE l'immutabilité DES ÊTRES. 515
vain le professeur d'Upsal avail-il critiqué Tournefort d'avoir formé quatre-vingt-seize espèces de tulipes avec une seule, en consultant uniquement les teintes du périanthe (1). En vain Pallasnous avait-il raconté les mutations de coloration qu'éprouvaient quelques ané-mones des bords du Volga. En vain, aussi, M. Moquin- Tandon nous a-t-il appris que quelques gentianes subissent d'importantes modifications de coloration» selon qu'elles croissent dans les montagnes ou dans les plaines (2). On ne s'est pas moins égaré en créant d'éphémères espèces sur de futiles variétés de coloration.
Et si, sous l'influence de circonstances particulières, l'espèce subit de si profondes transformations, y a-t-il donc de là si loin à l'existence de Thétérogénie ? Si les circonstances, eh dominant l'individualité, ont pu la modifier au point de la rendre absolument méconnaissable dans sa descendance, n'est-ce pas là une, subslitution organique lente et graduelle ; successive dans ses phases, mais constituant à la fin de ses métamorphoses, une création tout à fait hétérogène? Et si, sous nos yeux, il se forme ainsi des individus nouveaux, n'est-il pas réellement évident qu'il peut également s'en créer ailleurs de toutes pièces?
Mais quand tout nous atteste cette succession des créations, acceptée aujourd'hui comme une vérité fondamentale, on se demande : pourquoi notre époque ne voit-elle rien surgir de comparable aux primitives
{\) LiNNÉE, Critica botanica, p. 155
(2) Moquin-Tandon, Éléments de tératologie végétale. Paris.
conceptions du globe? Si notre planète ne voit rien apparaître actuellement qui rappelle ces grandes et nombreuses races d'animaux qui la peuplèrent autrefois, cela s'explique suffisamment. Les siècles ont énervé cette force plastique et cette exubérance vitale qu'on observait lorsque la terre avait plus de jeunesse, et c'est à son incessante fécondité qu'elle doit peut-être l'épuisement qu'elle éprouve ! Les mers épurées ne déposent plus de nouveaux continents ; et les cataclvsmcs, en cessant de rendre au néant d'immenses légions d'êtres organisés, ont tari l'élément fondamental des grandes forces organisatrices; tout est presque dans l'inertie, et les matériaux disponibles se trouvent totalement dépensés au profit des reproductions normales. Couvert de glace dans ses régions polaires, et seulement brûlant sous la zone équatoriale, le globe semble se reposer dans le calme de ses dernières révolutions et être arrivé à une période de stabilité. Les tropiques seuls nous présentent encore une réminiscence de ses antiques magnificences, par leur luxuriante végétation et la richesse de leur Faune. Et la force plastique, selon Burdach et Bremser, ne se manifeste plus que par la conservation de ce qu'elle a créé et qu'elle laisse se reproduire par la voie de la génération normale. Cependant, il ne répugne point à la raison, dit le premier, de penser qu'elle a encore la puissance de produire des formes inférieures avec des éléments hétérogènes, comme elle a créé précédemment tout ce qui possède l'organisation (1).
(1) BuRDAca, Traité de physiologie. Paris, 1837, t. I, p. U.
APPARITION DE l'hOMME. 317
Mais ici ce n'est point la dimension des produits qui change la nature du phénomène, car au point initial, comme le dit avec raison Georges Pouchet, « tout anima!, ses instincts, son inlelligcnce compris, on le sait, n'est qu'une cellule qui en a produit d'autres; et croire à la génération spontanée, c'est donc, dans l'état actuel de la science, admettre qu'une simple cellule douce de vie indépendante peut se former isolée (1). »
Section v. — apparition de l'homme.
Ainsi donc, à chaque grande extinction qui s'est manifestée à la surface du globe, a succédé une génération nouvelle; puis, l'homme est venu terminer la série des créations, et il en a été, évidemment, le chefd'œuvre et la plus sublime conception.
Son apparition est assez récente. Quelques naturalistes théologiens ont fait d'inutiles tentatives pour retrouver des vestiges humains dans les anciennes couches du globe. Schcuchzer rendit célèbre un fossile qu'il intitula îlomo diluvii lestis (homme témoin du déluge) (2). Mais la moindre inspection fît reconnaître à Cuvier que l'ancien contemporain de Noé, rencontré par le naturaliste suisse dans les carrières d'OEningen, n'était autre chose que le squelette d'une Salamandre gigantesque (3). Scheuchzer ne
(1) Georges Pouchet, De la pluralité des races humaines. Paris, 1858, p. 174.
(2) ScHEocHZER, Physica sacra icombus illustrafa. Zurich, 1721.
(3) Cuvier, Discours préliminaire sur les fossiles, t. I, p. 85, et Jnnal. du Muséum, cah. 78, p 411. — Kielmeycr, avant le zoologiste français, avait déjà émis celte opinion.
fut pas mieux inspiré à l'égard de quelques vertèbres qu'il trouva dans un gibet près d'Allorf (1). Plus orthodoxe que versé dans l'anatomie, il avait pris, ainsi que le démontra Cuvier, des vertèbres d'Ichthyosaures pour des vertèbres d'homme (2).
On ne fut guère plus heureux, soit à l'égard des squelettes humains trouvés dans les brèches de la Guadeloupe (3), soit à l'égard des ossements humains rencontrés dans les cavernes (4). Les travaux de Kœnig, de Cuvier, de Buckland et de Desnoyers (5) ont démontré que ceux qui avaient cru avoir découvert des vestiges d'hommes fossiles, se sont, jusqu'à ce jour, égarés.
Deluc et Dolomieu, dans ces derniers temps, ont en effet soutenu que l'espèce liumaine n'est apparue à la surface de la terre que depuis un petit nombre de siècles, et bien postérieurement aux autres animaux. Le dernier de ces géologues prétendait qu'il n'y avait
(1) ScHEucHZER, Piscium quevelcB, où ces vertèbres ont été gravées. Tiguri, 1708.
(2) Cuvier, Recherches sur les ossements fossiles. Paris, 1851.
(3) Delamétherie, Leçons de géologie. Paris, 1818, t. 11, p. 341, et Journal de physique, t. LXXIX, p. 196.
(4) ScHMERLiNG, RechcKches sur les ossements fossiles de la province de Liège, 1825. — De Christol, Note sur les ossements fossiles des cavernes du département du Gard. Montpellier, 1829.
(5) Kœnig, Mémoire sur un squelette humain de la Guadeloupe (Trans. phil., 1814). — Cuvier, Discours sur les révolutions du globe. Paris, 1851. — Buckland, Reliquiœ diluvianœ. Londres, 1823. Account of an assemblage of fossil and bones discovered in thecave of Kirkdale (Trans. phil., 1821). — Desnoyers, art. Grotte. Dict, univ . d'hist. nat. Paris, 1846. Comp. aussi Journal de physique et d'histoire naturelle. Paris, 1814, p. 196. — Bulletin de la Société phUomatique.V Ans j J8I4, p. 149.
APPARITION DE l'hOMME. 519
peut-être pas dix mille ans que l'homme existait (1). Cuvier lui accorda un peu moins d'ancienneté (2), tandis que quelques savants étrangers, comme nous l'avons dit plus haut , en font remonter l'origine beaucoup au delà (3).
Un des plus audacieux penseurs de l'Allemagne, le savant Bremser, a esquissé de la manière suivante l'action simultanée de la vie et de la matière, pendant les diverses phases que le globe a traversées. En fouillant jusque dans l'inconnu du chaos, il n'y voit qu'une masse fluide et amorphe, vivifiée par ce qu'il appelle V esprit vivant (4). Ce savant, comme le fit aussi Voigt, presque en même temps que lui, désigne ainsi l'agent universel qui préside à tous les actes d'organisation et de vie, qui se manifestent à la surface du globe (5). Ce simple moteur des phénomènes biologiques généraux et particuliers, n'a donc nulle analogie avec ce que divers philosophes anciens appelaient l'âme du monde ; ni avec ces émanations de la suprême intelligence que quelques Pères de l'Éghse, plus audacieux
{]) DoLOMiEU, Journal de physique , t. XXXIX, p. 404, et t. XL, p. 43.
(2) Cuvier, Discours sur les révolutions du globe. Paris, 1851.
(3) G. MoRTON, Tijpes of maiikind. Philadelphie, 1854, p. 271. — Lyell, Second visit to the United States, part. Il, p. 188. — Bennet- DowLER, Tableaux of New-Odeans, 1852.
(4) Le système géologique des Phéniciens, que nous connaissons seulement par quelques citations d'Eusèbe, se rapproche de celui de Bremser. Dans le commencement, in principio rerum, selon eux, tout était humide. L'esprit uni à la matière' produisit Moth, ce que Ton croit être le limon. (Eusèbe, Préparation évangélique, 1. 1, ch. x.)
(5) VoiGT, Éléments d'histoire naturelle, 1817.
520 IIÉTÉROGÉME.
que nous n'oserions l'être, plaçaient dans les globes de notre système planétaire (1). Enfin, il n'y a aussi là rien d'analogue à cette incommensurable puissance vitale, que prêtaient à la terre ceux qui , comme Kepler, ne la considéraient que comme un immense organisme vivant (2).
Bremser s'explique du reste très-catégoriquement à ce sujet: « Par cet esprit, dit-il, je n'entends autre « chose que ce que l'on pourrait appeler également la « vie, la force vitale; en un mot la cause primitive de « la vie en général, de laquelle tous les mondes, lors « de la création, ont été doués, ou plutôt animalisés « par l'Être des êtres, par Dieu le créateur (3). » Ceci posé, on s'aperçoit qu'il considère la matière et la force vitale comme étant livrées à un incessant antagonisme, durant lequel la dernière tend constamment à réagir, à dominer l'antre et à la coercer, pour en former des êtres indépendants, des organismes isolés dansl'espace.
L'union intime de la matière et de l'esprit vital subsista, selon lui, jusqu'au moment où, en se cristallisant, les terrains formèrent le noyau du sphéroïde terrestre. Mais après cette première et immense précipitation , l'agent organisateur, délivré des atomes matériels auxquels il était enchaîné, commença désormais à exercer sa toute- puissance, et à dominer cer-. taines portions de la matière, pour en créer des êtres isolés et vivants. Ce fut alors que se manifesta, à la surface du globe, le premier acte de la vie, dont nous
(1) SaiiNT Thomas, Tract, de indulgentiâ.
(2) Kepler, De steltâ Martis.
(3) BremseRj p. 67.
APPARITION DE l'hOMME. 521
retrouvons les vesligcs dans les terrains de transilion. C'est là, en ctîet, que l'on rencontre, pour la preaiière fois, des traces de plantes et d'animaux, qui, presque tous, comme des créatures d'essai, appartiennent aux types inférieurs (1).
Aux premières révolutions du globe en succédèrent d'autres; et à chacune d'elles, on vit se former une nouvelle préci})ita(ionde la matière ; puis une nouvelle création vint animer la surface de la terre. Et lors de chacune d'elles, aussi, l'organisme suivit une marche progressive, dans laquelle on n'observe que de rares déviations. En quelques lignes, un de nos plus illustres écrivains, M. Michelet, a apprécié ce fait avec la lucidité du génie: « La nature, dit-il, n'a pas marché avec l'ordre d'un flot continu, mais avec des détours, des reculs sur elle-même, qui lui permettaient de s'harmoniser ('2). »
Celle marche ascendante n'apparaîtrait pas, suivant Bremser, comme un phénomène insolite, éphémère, mais au contraire comme une loi stable, décrétée par la sagesse providentielle. C'est celle-ci qui a tracé les différenls degrés de tension que devait présenter l'esprit à mesure que sa prééminence s'établissait; c'est elle aussi qui a voulu que dans les plus infimes animaux, ce régulateur de toute organisation dépassât à peine le niveau de la sensibilité organique, tandis que dans l'homme, il atteint la sublimité du génie.
(1) Fucoides, calamités, cyclopteris, etc.; caryoptiyllia, asirea, madrepKia, ogygia, calymcne, produclus, spuifer, Icrebralula, etc.
(2) Michelet, l'Insecte. Paris, 1838, p. 128.
Les dernières périodes géologiques commencent à nous montrer cette tendance manifeste qu'a l'intellect à prédominer la matière ; aussi voyons-nous déjà y apparaître les animaux qui se rapprochent le plus de l'espèce humaine (1). Puis l'homme se montre enfin, comme la manifestation vivante du dernier effort de l'esprit contre la prééminence de la matière, mais cet effort suprême n'a encore abouti qu'à équilibrer les deux puissances opposées.
Ainsi s'est manifestée la loi de balancement de l'intelligence et de la matière. Cependant, à peine cet antagonisme est-il établi, que tout révèle déjà la tendance dora-inatrice que l'esprit humain exerce sur la nature. L'homme, doué du noble sentiment de sa puissance, s'en assimile successivement toutes les forces productives. Et, en le voyant partout étendre le réseau de sa civilisation, à la fois vivifiante et destructive, on se demande si l'on ne peut pas déjà supputer, dans les siècles à venir, quel sera l'instant lugubre où le dominateur, lui-même, assistera à l'épuisement du globe et aux scènes finales de la création !
Dans cette succession d'organismes, qui apparaissent et s'éteignent à chaque révolution tellurique^nous voyons constamment progresser la suprématie intellectuelle ; et si, d'après une immense échelle d'observations, on reconnaît que l'esprit tend constamment à dominer la matière et à atteindre, chez l'homme,
(1) Des mâchoires de singes fossiles, découvertes par M. Lartet dans les terrains tertiaires du département du Gers, ne laissent nul doute à ce sujet.
APPARITION DE l'hOMME. 523
la sublimité du génie, nous sommes forcés d'admettre à priori que si de nouveaux cataclysmes doivent un jour retravailler la superficie de la terre, il est évident aussi que des créatures nouvelles et plus perfectionnées viendront en animer la surface ! Guidé par une inflexible logique, ainsi que nous l'avons vu, l'audacieux penseur allemand en arrive à ces conclusions (1).
Après avoir posé, comme une loi générale, que le développement des organismes qui surgissent de la matière en fermentation était en raison directe de la masse de celle-ci, Bremser, poursuivant ses témérités jusqu'à l'extrême limite, compare chaque animal à une sorte de petit monde, régi par des forces biologiques indépendantes du grand tout, à la surface duquel il vit. L'homme, lui-même, selon ce savant, représente l'un de ces microcosmes, et peut, ainsi que les autres êtres, donner naissance à des organismes dont le rang, dans la série zoologique, semble déterminé par l'abondance de substances animalisées que recèlent ses divers appareils; et, ce qui frappe l'observateur le moins attentif, c'est que les Entozoaires qu'on observe chez lui, deviennent de plus en plus élevés, à mesure qu'il avance en âge (2).
La grande idée de Bremser s'applique absolument à la succession des phénomènes génésiques des animalcules. Quand on suit les phases diverses de l'apparition de ceux-ci, on voit que, constamment, des générations de plus en plus hautement organisées, apparaissent et
(1) Comp. page 340.
(2) L'enfant n'a ordinairement que des ascarides et des oxyures; riîomme nourrit des ténias et des strongles.
luJiLIBf^ARYjS
52 i HÉTÉRO GÉNIE.
se détruisent : celle qui suit ne naît qu'au milieu des débris de celle qui l'a précédée. Toujours ce phénomène est parfaitement dessiné : à une phase où Tonne distingue que les plus infimes Monades, en succède une autre durant laquelle il n'existe que des Vibrions. Puis, sur les vestiges de cette dernière, naissent des Kolpodes ou des Kérones ; et toujours un nouveau cycle de vie succède à une période de mort.
Diodore de Sicile a émis une opinion tout à fait semblable à celle du savant Allemand. Lors de son apparition, selon lui, la terre, ayant pris de la consistance sous l'influence des rayons du soleil, se souleva comme une matière fermentescible, et l'on en vit sortir des types de tous les animaux. Puis les circonstances ayant changé, ceux-ci ne se propagèrent désormais que par la voie de la génération (1). Euripide, disciple du physicien Anaxagore, a eu des idées analogues. Ainsi le ciel et la terre, dit-il, étaient confondus dans une masse commune, lorsqu'ils furent séparés l'un de l'autre. Tout prenait vie et naissait à la lumière : les arbres, les oiseaux, les animaux que la terre nourrit, et le genre humain (2). »
Résumé. — Dès qu'il est démontré que les fragments du globe ont apparu successivement, et que des créations nouvelles se succédèrent à leur surface avec les époques géologiques, « on est forcé, comme le dit M. Ch. d'Orbigny, pour expliquer cette succession de nouvellesFaunes et de nouvelles Flores, à mesure que le globe vieillissait, d'admettre, avec la plupart des
(1) Diodore DE Sicile, Bibliot. historique. Paris, 1846, t. I, p. 8.
(2) Euripide, Ménalippe.
APPARITION DE l'iIOMMK. fi25
géologues contemporains, l'hypollièse des créations et des destructions alternatives et successives, manifeslalions spontanées émanant d'une suprême puissance (1). »
(1) Ch. d'Orbigny, Géologie appliquée aux arts c-t à l'agriculture. Paris, 185J, p. 107.