‹ Hétérogénie: ou traité de la génération spontanéeChapitre 10 sur 56 · HISTORIQUE. — ANTIQUITÉ. ! I · texte numérisé non relu

HISTORIQUE. — ANTIQUITÉ. ! I

jeune lion, et Samson en dérobe le miel pour son festin. Plus loin, ne trou ve-t-on pas dans l'Ecclésiasle une idée des perpétuelles mutations de la matière, lorsque le sage Roi s'écrie : « Tout va en un même lieu, tout a été fait de poudre, et tout retourne en poudre (i)?»

Le rabbin Ame cite des chapitres du Sanhédrin où il est question de souris et de vers que Ton croyait engendrés par le limon (2).

La génération spontanée était presque un dogme pour la plupart des philosophes de l'antiquité, et cette sentence : Corruptio unius est generalià aller ius, restait incontestée comme l'expression d'une vérité fondamentale. Pour eux, tous les animaux dont la génération n'étalait pas ostensiblement ses mystères à nos yeux, étaient réputés comme naissant spontanément des éléments des corps parmi lesquels, on les découvrait, sous l'influence fécondante de la chaleur, de l'air et de l'humidité. On attribuait même à la terre la formation des serpents, des rats et des taupes; à la fange des marécages, la production des grenouilles, des anguilles et de quelques autres poissons ; aux substances animales en putréfaction ou aux végétaux, les divers insectes qui s'en nourrissent et en sortent parfois par légions innombrables (3). Et ces

(1) Bibl. sac, Juges, ch. x\v, v. 14. — tcclésiasle, chap. ut, t. 20.

(2) Brecder, L'immortalité de l'âme chez les Juifs. Trad. de l'allemand par I. Caufn. Paris, 1857. Sanh., 90, 91.

(3) Aristotk, Histoire des animaux. Trad. de Camus, t. 1, p. 313. — Lucrèce, Diodore de Sicile, etc.

1 2 IIÉTÉROGÊNIB.

croyances furent admises par la plupart des écrivains jusqu'au seizième siècle.

L'un des plus illustres et des plus anciens philosophesdelaGrèce, Anaxagore, qui naquit Fan 500avant l'ère chrétienne, avait déjà prêté la plus extrême extension aux générations spontanées, en supposant qu'au commencement du monde les animaux avaient été formés à même la terre sous l'influence de l'humidité et de la chaleur (1). Mais, ce que le système d'Anaxagore offre de réellement remarquable, c'est le rôle qu'il fait jouer, dans la formation des corps, à l'élément coordonnateur. Il est le premier, à ce que dit Bayle, qui n'abandonne pas les combinaisons de la matière au hasard, à l'aveugle fatalité, en professant qu'une intelligence élevée produisit le mouvement et débrouilla le chaos. Là il met en scène la cause efficiente et la matière passive, l'ouvrier et les matériaux (2).

Cependant c'est à Leucippe que l'on attribue généralement l'invention du fameux système des atomes, qui a joué un si grand rôle dans la philosophie ancienne et moderne, quoique plusieurs écrivains, ainsi qu'on peut le voir dans Strabon, en reportent l'origine au delà de la guerre de Troie (3), ce qui a été réfuté par T. Burnet (4) et Bayle.

(1) Dioc. Lakrt., lib. Il, nura. 42.— Bayle, Dict. hist. et crit., t. 11, p. 21.

(2) Batle, Dictionnaire historique et critique. Paris, 1820, t. H, p. 21.

(3) Strabon, lib. XVI, p. 512.

(4) T. ButNET, ArchœoL philosoph., lib. 1, p. 314. Amsterdam, 1694.

niSTORIQUR. — ANTIQUITÉ. 13

L'hypothèse de Leucippe, qui a subi tant de développements dans les mains de Démocrite et surtout dans celles d'Épicure, et que Lactance a combattue à diverses reprises avec un si grand éclat (1) ; après avoir fourni de nombreux éléments aux divers systèmes des philosophes de toutes les époques, semble jeter ses dernières lueurs dans les écrits de Kepler, de Descartes et de Gassendi, pour succomber tout à fait sous l'ascendant de la science actuelle (2).

À l'égard de la doctrine des atomes, un incommensurable espace sépare les physiologistes modernes et les philosophes anciens, car il n'existe rien de commun entre le rôle de ces atomes, à la rencontre fortuite desquels presque tous ceux-ci prêtaient l'incessante production des globes et des créatures animées, et les modestes prétentions des hétérogénistes, qui se bornent à ne considérer que le point initial de la force vitale et de la matière.

Mais, malgré la distance qui sépare les atomistes anciens des modernes partisans de la génération spontanée, les exagérations des premiers n'en doivent pas moins trouver place dans l'histoire de celleci, parce que ce sont elles qui l'ont si amplement discréditée; leurs rêveries, confondues avec un phénomène positif, ont déprécié celui-ci à tel point que des esprits sérieux, sans se rendre compte de l'im-

(1) Lactance, Divinar. Institution, lib. III, c. xvn, p. 190. — Dt ird Dei, c. x, p. 533.

(2) Comp. BAyLE, Dict. philos. Paris, 1820, t. IX, p. 196. — IdM t. VIII, p. 549.

i A HÉTÉRO GÉNIE.

mense différence des prétentions de Tune et de Tauire hypothèse, les ont toutes les -deux confondues dans le même anathème. Aussi demandons-nous ici que Ton forme une scission nette entre lesatomistes et les spontéparistes; leurs prétentions réciproques étant désormais bien tranchées, la vérité surgira plus facilement.

Démocrite et quelques autres philosophes, ainsi que le confirment saint Augustin et PJutarque, avaient cru que chaque atome possédait une âme et des facultés sensitives (1), d'autres les leur avaient refusées.

L'on est vraiment étonné de voir Plutarque et 6alien traiter sérieusement cette question, et être imités par quelques écrivains modernes (2). Dans l'hypothèse, disent les premiers, où chaque atome serait destitué d'âme et de faculté sensitive, on voit manifestement qu'aucun assemblage d'atomes ne peut devenir un être animé et sensible. Mais si chaque atome avait une âme et des sentiments, on comprendrait que les assemblages d'atomes pourraient être un composé susceptible de sensation et de mouvement. La diversité que l'on remarque entre les passions des animaux raisonnables et irraisonnables s'expliquerait par la combinaison différente des atomes; audacieuse hypothèse s'il en fut, que Bayle lui-même parait cependant fort disposé à admettre (3). Mais ne

(\) S. Augustin, epist. 50. — Plutarque, Adv. Coloten, p. il H.

(2) Plutarque, Adv\ Coloten, p. ilil. — Galien.

(3) Bayle, Dict. philos., art. Leucippe. Paris, 1820, t. IX, p. 196.

HISTORIQUE. — ANTIQUITÉ. i &

nous arrêtons pas davantage sur de tels errements qui ne sont plus de notre siècle.

Ce que Ton a débité si souvent à l'égard des atomes a été reporté avec usure aux molécules organiques employées à la génération primaire ; mais c'était tout à fait sans fondement, car les spontéparistes rationnels n'attribuent aucune activité spéciale aux particules* des corps, et selon eux elles ne se groupent, pour former ceux-ci, que sous l'empire des mêmes lois qui président à la formation de l'être dans la génération ovarique. Les molécules primaires ne sont pas plus capables de former instantanément une monade adulte que l'ovaire d'un quadrumane de produire un singe tout développé. Ef je m'étonne qu'il faille arriver au dix-neuvième siècle pour s'apercevoir qu'au point initial tout se passe de même dans les deux générations.

Les prétentions des anciens philosophes au sujet de la génération spontanée ont été poussées jusqu'à l'extrême. Ainsi, Anaximandre et Empédoclc, attribuaient à cette génération tous les êtres vivants qui peuplèrent primitivement le globe; seulement ils pensaient qu'à leur apparition ceux-ci étaient loin d'avoir la suprême perfection qu'ils revêtirent après en se reproduisant (1). Aristote, selon les plus éclairés commentateurs, paraît au contraire penser qu'à l'origine des choses tout a été créé par la volonté divine, mais que malgré cela quelques animaux n'en sont pas moins produits par la génération spontanée (2).

(1) Plctarque, De placit. philos., cap. m.

(2) Camus, Notes iur f Histoire des animaux, d'Aristote, p. 3*4.

16 Î1ÉTÉR0GÉNIE.

Dans ses écrits, le grand philosophe revient à diverses reprises sur ce sujet, de manière qu'il est évident qu'il a été pour lui l'objet de méditations soutenues. 11 admet plusieurs sources à ce mode de production: tantôt, selon lui, les animaux se forment dans la terre putréfiée ; tantôt dans les plantes, et enfin, tantôt dans les humeurs des autres animaux (1).

Aristote, que Ton doit placer à la téte^ des plus illustres partisans de Thétérogénie, lui donnait même beaucoup plus d'extension qu'on ne l'a généralement fait depuis. Dans son livre cinquième, qu'il consacre à l'étude de la Génération, le savant auteur de V Histoire des animaux émet que beaucoup de ceux-ci ne se propagent pas à l'aide d'êtres semblables à eux, et qu'ils s'engendrent de la matière lorsqu'elle se trouve dans des conditions particulières. Il généralise même ce précepte en prétendant « que tout corps a sec qui devient humide, et tout corps humide qui a se sèche, produit des animaux, pourvu qu'il soit « susceptible de les nourrir (2). »

Ainsi, il prétend que la fermentation du limon de la mer et des marécages donne fréquemment naissance à certaines espèces de poissons, en se fondant principalement sur ce que souvent les voyageurs ont observé que de nombreuses légions de ceux-ci apparaissaient dans des marais absolument desséchés, lorsque les pluies y ramenaient une quantité d'eau suffi-

(1) Aristote, Hitt. liv. Y, ch. xv, xix, xxxi, xxxn; liv. VI, cb. xv. — De la génération, liv. I,ch. i; liv. 111, cb. n.

(2) Aristote, Histoire des animaux. Trad. de Camus, t. I, p. 313.

Page 1