DES GERMES ORGANIQUES
Nous ne nous dissimulons pas que c'est ici que s'engage la lutte sérieuse , décisive , et nous allons franchement l'aborder. Nous avouerons même que nous l'abordons sans crainte, tant nos convictions ont été renforcées par le nombre de nos expériences et par la méditation ; ce sont les faits euxmêmes qui vont combattre pour nous, et c'est ce qui centuple nos forces.
Parmi les plus ardents partisans de l'opinion que c'est l'air qui dissémine partout les germes, nous avons déjà dit que Bonnet et Spallanzani devaient être cités au premier rang (1). Et lorsque ce dernier
(i) Bonnet, Considérations sur les corps organisés. Amsterdam, 1762, t. I, p. 3.
vovail des Microzoaires naître au milieu des diverses graines qu'il avait complètement carbonisées, il en expliquait l'apparition en supposant qu'ils y avaient été déposés par l'atmosphère (1 ).
Les ovaristes, après avoir considéré l'air comme un disséminateur universel, à cause de la merveilleuse facilité avec laquelle, en apparence, on peut lui confier les plus impossibles rôles, ont, pour les besoins de leurs théories, réduit les germes à un état presque métaphysique.
Bonnet suppose que ces germes sont d'une transparence tellement parfaite, que la lumière les traverse sans réfraction, et il prétend même qu'ils sont tellement petits,qu'ils n'admettent peut-être qu'un ou deux rayons de lumière (2).
Ainsi donc des corps organisés jouiraient de la Iransparence de l'éther ! Voici à quelles conséquences exlrèmes nous conduit une hypothèse défectueuse. Et, en effet, si les Proto-organismes que nous voyons pulluler partout et dans tout, avaient leurs germes disséminés dans l'atmosphère, dans la proportion mathématiquement indispensableà cet effet, l'air en serait totalement obscurci, car ils devraient s'y trouver beaucoup plus serrés que les globules d'eau qui forment nos nuages épais. Il n'y a pas là la moindre exagération. Quelque soit le lieu où un corps se trouve, s'il est apte à se peupler de diverses légions d'animalcules ou de
(1) Spallanzani , Opuscules de physique animale et végétale, t. I, p. 2<>5, et t. II, p. 14, 27.
(2) Bonnet , Lettre sur les animalcules, adressée à Spaltanzani. OEuv. de Spallanzani, 1. 1, p. 258. 1771.
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végétaux, immédiatement il en est envahi. Il faut donc que l'air, pour satisfaire à cette fécondité, regorge dans toute sa masse d'un incommensurable nombre de germes, qui, à de rares exceptions près, se trouvent tous voués à une absolue destruction. Est-il rationnel de supposer que pour peupler quelques flaques d'eau d'infimes Protozoaires ou de quelques cryptogames microscopiques, notre atmosphère en promène inutilement les éléments génésiques toutautour du globe ?La nature nous ofîre partout une fécondité qui excite l'étonnement de tous ceux qui l'étudient; partout aussi ses moyens ingénieux de dissémination ont excité l'admiration des savants (l); mais c'est réellement une ironie que de supposer que la sagesse créatrice a si frivolement encombré son œuvre. Je sais que pour échapper à de si sérieuses objections, certains partisans de la panspermie aérienne répondront qu'il suffit de quelques germes isolés pour donner naissance aux nombreuses populations que l'on récolte. L'expérience, comme nous le verrons , ne donne nullement sa sanction à une telle supposition, car cette fécondité ne tiendrait pas moins du prodige (2).
(1) Comp. Bernardin de Saint-Pierre, Harmonies de la nature. Paris, 1826.
Mirbel, Physiologie végétale. Parts, 1815, 1. 1, p. 348. Poiret. Cours complétée botanique. Paris, 1813, t. I, p. 18. DeCandolle, Physiologie végétale Paris, 1832, t. 11, p. 595. Richard, Éléments de botanique et de physiologie végétale. Paris, 1846, p. 524.
Humboldt, De dislribulione geographicâ plantarum Paris, 4817, Tableaux, p. 163,
(2) Compulsez sur ce sujet nos expériences qui se trouvent plus loin.
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L'illustre zoologiste dont s'honore l'Angleterre, R. Owen, pense que certains animalcules microscopiques ont une telle ténuité, et tel est, entre autres, le Monas crepusculum d'Ehrenberg, qu'il en entre autant dans une seule goutte d'eau qu'il y a d'hommes répandus à la surface du globe : c'est donc au moins cinq cents millions (i ). Mais ce Microzoaire peut se manifester partout où nous lui offrons des infusions propices. Aussi, en soutenant la dissémination aérienne, devient-il indispensable d'en encombrer universellement l'atmosphère, et si l'on y joint tous les autres germes de Protozoaires qui devraient s'y presser avec les siens, n'est-ce pas là une hypothèse mille fois plus effrayante que les plus hardies conceptions des hétérogénistesî
L'expérience vient même démontrer, presque mathématiquement, que si la dissémination aérienne était réelle, il faudrait que chaque millimètre cubique de l'atmosphère contînt immensément plus d'œufs qu'il n'y a d'habitants sur le globe. Si Ton admet que chaque goutte recèle 500,000,000 de Monades, en représentant celle-ci par huit millimètres cubes, il en résultera que chaque millimètre contiendra 62,500,000 animalcules. En supposant seulement que l'atmosphère offre en suspension cent espèces de Microzoaires ou de cryptogames; pour fournir aux exigences de la dissémination, il faudrait donc que chacun de ses millimètres cubiques renfermât 6,250,000,000 d'œufs en disponibilité. Et alors l'air dans lequel nous vivons aurait presque la densité du fer.
(I) R. Owen, Lectures on the comparative anatomy and physîoloyy. London, 1843, p. 18.
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Expérience. On a pris trois cuvettes en cristal, de trente centimètres de diamètre, et dans chacune d'elles on a placé 125 grammes de chair musculaire de bœuf provenant du muscle psoas. Puis ces vases ont été exactement remplis d'eau jusqu'à un millimètre de leurs bords ; et ensuite ils ont été recouverts d'une glace polie, laissant, par conséquent, entre elles et la surface de l'eau un millimètre d'intervalle. L'un de ces vases fut placé dans les combles du Muséum d'histoire naturelle ; l'autre dans mon laboratoire, qui est au second, et le dernier au rez-dechaussée du môme établissement. Trois jours après, on examina ce qui se passait, et l'on trouva la surface de ces divers vases recouverte d'une pellicule animée formée d'une masse compacte de Monas crepusculum, (Ehr.), assez entassés les uns sur les autres pour que l'on pût croire qu'il en existait là un chiffre aussi élevé que le suppose l'illustre zoologiste anglais. Mais comme chaque millimètre carré de l'eau, dans toute la superficie des vases.n a eu au-dessus de lui qu'un millimètre cubique d'air, il est donc rationnel de supposer qu'ayant reçu toutes ses particules génésiques de celui ci, il se trouvait au moins dans chacun de ces millimètres cubiques plus de soixante-deux millions de germes du Monas crepusculum , abstraction faite de tous ceux des autres Microzoaires, qui ne devaient pas s'y rencontrer en moindre nombre. Or, comme le même résultat s'est produit et dans les vases placés au sommet de l'édifice et dans ceux placés au rez-dechaussée , les veines d'atmosphère encombrées de germes organiques doivent avoir une grande épais-
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seur. En raisonnant dans l'hypothèse de la dissémination atmosphérique, on se demande comment de tels corpuscules, et aussi serrés, peuvent échapper aux lois de la réfraction de la lumière? Pourquoi n'y seraient-ils pas soumis comme les globules d'eau qui forment les nuages? Il semble qu'il y ait là impossibilité physique.
Burdach considère comme décisives, pour démontrer l'absence d'œufs dans l'air, quelques expériences qu'il a faites avecllensche et de Baer. Il prit de la terre fraîche, qu'il soumit à une longue ébullition, d^ns une grande quantité d'eau. A l'aide de l'évaporation, le physiologiste réduisit la liqueur à la consistance d'extrait sec et en partie pulvérulent. Il renferma ensuite celui-ci avec une certaine quantité d'eau distillée et de craz oxygène ou de gaz hydrogène dans des flacons bouchés à l'émeri et coiffés d'une vessie. Ces flacons, soumis à l'influence de la lumière, ne donnèrent que de la matière verte de Priestley. Mais cet extrait, mis dans de l'eau commune en contact avec de l'air atmosphérique, ayant été introduit dans les vases, on vityapparaitrede nombreux animalcules (1). Cependant je dois avouer que dans le cas dont il s'agit je ne çonçois pas bien la portée de l'expérience du savant Allemand.
Ce qui a pu tromper les observateurs sur le rôle de l'air dans la production des animalcules, c'est qu'on voit parfois celui-ci, comme l'a observé Schultze (2),
(1) Burdach, Traité de physiologie. Paris, 1837, t. I, p. 25.
(2) Schultze , Microskopische Untersuchungen ueber Brown'i Enldeckunglebender Theilchen in allen Kœrpem, |>. Îi9 (Recherches
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entraîner au loin des corps organisés réduits, par le temps, à 1 état pulvérulent, et en les déposant sur des endroits où il y a de Peau, donner naissance à des Protozoaires. C'est cette poussière, déposée à la surface des vases à expériences, que certains observateurs inattentifs ont confondue avec des œufs; car cette poussière microscopique ne produit évidemment d'animalcules qu'après s'être décomposée et dissoute dans ce liquide. On ne peut donc voir dans cet acte un transport aérien des germes organiques.
Ehrenberg, dont l'opinion en semblable matière a tant d'autorité, vient lui-même corroborer nos assertions. En effet , dans son premier écrit sur la distribution des Microzoaires , il combat vivement ceux qui prétendent que l'air est le véhicule des germes des Infusoires (1). Ce savant rapporte à l'appui de son opinion qu'il n'a jamais pu trouver un seul animalcule dans l'eau delà rosée immédiatement après qu'elle avait été recueillie (2).
On voit donc Ehrenberg combattre Bonnet et Spallanzani. Il serait bon qu'avant tout nos antagonistes s'accordassent ensemble. Pour nous, qui les réfutons, nous avons, je crois, précédemment démontré que Ton ne pouvait nullement attribuer le rôle d'agent
microscopiques sur les molécules ?i vantes dans tous les corps, découvertes par M . Brown) .
Burdach, Traité de physiologie. Paris, 1837, 1. 1, p. 24.
(1) Ehrenberg., Die geographische Verbreitung der Infusions! hierchen, etc. 1828. (De la répartition géographique des infusoires sur le globe.)
<2) Ebrekberg, Ibid.
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disséminateur ni à l'eau ni aux corps solides, et c'est ici que nous allons nous efforcer d'en dépouiller l'air lui-même.
Si l'on examine quels sont les faits que les ovaristes apportent à l'appui de leurs doctrines, on voit qu'ils n'en possèdent qu'un fort petit nombre. Ils offrent seulement comme inexpugnables deux expériences, Tune faite par M. Schultze et l'autre par M. Schwann. Nous allons les faire connaître, et nous pouvons à l'avance dire qu'en les répétant, soit en suivant les mêmes procédés que ces savants, soit en leur donnant encore plus de rigidité, nous avons obtenu des résultats absolument différents des leurs. Ainsi donc tombe ce rempart que depuis vingt ans on opposait aux générations spontanées.
M. Longet ne s'étaye même que sur ces deux expériences pour saper tous les travaux des hétérogé- . nistes (i). Et dans un écrit récent sur la génération des Infusoires, M. Claparède imite ce physiologiste ; et pour toute argumentation se contente aussi d'y renvoyer ses lecteurs. Ce dernier s'exprime ainsi dans son chapitre intitulé : Generalio œquivoca.
« Nous ne voulons pas entreprendre, dit-il, de réfuter ici la génération spontanée des Infusoires. Les expériences faites à ce sujet sont nombreuses et bien connues. Nous renvoyons donc ceux qui en seraient curieux aux travaux de MM. Schultze (2), Schwann (3)
(1) Longet, Traité de physiologie, Paris, 1851.
(2) Schultze, Poggendorfs Annalen, 1837.
(3) Schwa**, Isis, 1837.
et Morren (I), qui résument au fond toutes les expériences faites jusqu'ici (2). »
De toutes ces expériences nombreuses et bien connues, on n'en cite cependant jamais quedeux ou trois, et des savants vont même, à l'exemple de MM. Gervais et VanBeneden, jusqu'à n'en mentionner qu'une seule, en particulier, comme suffisant pour renverser toutes les autres (3). Une telle manière d'argumenter ménage toujours à son auteur un facile triomphe intérieur, mais elle ne suffit pas à ceux qui groupent les faits et qui les comparent.
Mais ces expériences de MM. Schultzc et Sch>vann sont loin d'avoir toute L'autorité qu'on leur suppose; on en peut juger par la traduction textuelle que nous donnons de l'une de celles du dernier savant, insérée dans Ylsis où on l'indique ordinairement (4). Et à l'égard des expériences de M. Morren, quand on les lit, on voit qu'elles ont au fond un tout autre but que celui qu'on leur a supposé.
Quelques savants, pour combattre l'Iiétérogénie, citent aussi l'expérience qui suit, exécutée par M. Milne
(1) Morren, Essai pour déterminer l'influence qu'exerce la lumière sur le développement dos végétaux et des animaux dont l'origine avait été attribuée à la génération spontanée. (Observateur médical belge, 1834, et Ann. des se. nat., 1835.)
(2) Claparède, Mémoire pour le concours du prix de physiologie (manuscrit).
(3) Gervais et Van Beweden, Zoologie médicale. Paris, 1859, t. 11, p. 309.
(4) Schwann , Traduction de VIsis. — « Il avait versé un peu d'une infusion organique d ins un globe en verre, laissant la majeure partie de ce globe remplie d'air atmosphérique. 11 fermait ensuile les ouvertures pratiquées dans le globe en fondant le
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Edwards. Ce zoologiste mit de l'eau contenant des substances organiques dans un tube , et fit bouillir le mélange pour tuer tous les germes d'êtres vivants qui pourraient s'y trouver, et ensuite il effila ce tube à la lampe d'émailleur et le scella hermétiquement. Ce savant remarqua qu'aucun Infusoirc ne se développait dans ce tube, même après un laps de temps considérable.
Cette expérience que Ton s étonne de voir certains
tcitc, et le globe fut mis dans l'eau bouillante ou bien dans le « Pot papinianien », d'où on le sor tait après un quart d'heure. Si des animaux se montraient api es uu certain intervalle, c'est qu'ils s'étaient formés par la generatio œquivoca, car les germes existants avaient été détruits par la chaleur de l'eau bouillante. S'il n'y avait pas d'animaux microscopiques, c'est qu'il n'y avait pas de gmeratio œquivoca, puisque à l'exception des germes, toutes les conditions pour la formation de ces animaux subsistaient. Jusqu'ici le docteur Schwann n'avait encore remarqué aucune formation d'animaux microscopiques dans ce globe. Pour éviter l'objection que la matière organique transformerait , pendant que l'eau bouillait, l'oxygène de l'atmosphère enfermée dans le globe en carbone (en principe charbonneux) , le docteur Schwann avait modifié son appareil de la manière suivante : le cou de l'alambic fut courbé de haut en bas, puis tordu en forme de genou, de manière que l'autre extrémité se retrouvait tout droit debout. On y joignit, en soufflant, une petite boule. L'autre bout de l'alambic fut tiré, allongé , de manière à former pointe, et puis cassé. Ceci terminé, on remplit le genou de mercure et l'on versa, pardessus cela, une infusion organique dans la petite boule, dort on fermait, en soufflant, l'issue. Le mercure séparait donc , pendant l'ébullition de l'eau, le fluide de l'atmosphère renfermée dans l'alambic. L'opération de bouillir terminée, on inversait l'appareil, le mercure descendait et l'infusion entrait en contact avec l'air atmosphérique dans l'alambic. Mais là encore il ne se montrait pas d'animaux microscopiques. Otlon , Rcnner, Sachs, Huschke doutaient que de ces expéi ien , expériences très-ingénieuses du
physiologistes invoquer, et tel a été M. Longet (J), pour saper l'hétérogénie, ne doit pas môme nous occuper, parce que sa direction est telle qu'elle ne peut coïncider avec la vie. L'intérieur du tube étant absolument privé d'air, ne peul ni donner naissance, ni même permettre de vivre à aucun être organisé. Déjà Bulliard avait fait quelques tentatives semblables (2) et nous n'avons pas cru devoir répéter son expérience ni celle de M. Milne Edwards, bien persuadé à l'avance que nous devrions obtenir le même résultat
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vivants dans de telles conditions, et immédiatement on les verra périr comme dans le vide du marteau d'eau.
Cependant Spallanzani avait prétendu que les animalcules du dernier ordre pouvaient naître dans des infusions scellées hermétiquement, et qui avaient bouilli. Mais quoique ses expériences viennent étayer l'opinion que nous nous efforçons de faire prévaloir, elles nous paraissent de nulle valeur, tant elles manquent de précision (3). Si le physiologiste de Pavie eût bien bouché ses malras, aucun Infusoiren'y fut apparu.