‹ Hétérogénie: ou traité de la génération spontanéeChapitre 39 sur 56 · NO · texte numérisé non relu

NO

1IKTÉR0GÉNIE.

La seconde hypothèse, ou celle d'une création uni* que, n'est pas plus admissible que la première.

La géologie et toutes les sciences naturelles protestent contre elle avec tout l'ascendant de l'évidence; cependant elle compte des défenseurs d'un grand mérite.

La création, comme nous le révèle la paléontologie, offrant un cachet spécial à chacune de ses phases, il faut nécessairement, en adoptant cette hypothèse, reconnaître que les organismes primitivement créés ont subi une suite de métamorphoses d'où sont dérivés tous les êtres existant aujourd'hui, quelle que soit leur différence avec'les types primitifs {i).

Lamarck a été l'un des plus énergiques partisans de cette variabilité illimitée des êtres, et selon lui, l'ordre actuel aurait pris sa source dans les plus inûnies ébauches de l'animalité etde la végétabilité (2). Mais si le génie de ce zoologiste a pu le sauvegarder des témérités de quelques-uns de ses devanciers, ses audacieuses hypothèses n'en ont pas moins été con-

(1) Keilmkyer, en Allemagne, il y a à peu près soixante ans, professait que toutes les espèces organisées ne sont que des modifications d'une seule et môme organisation. Comp. Bose, Mém. sur la gén. spont., p. 32.

(2) Lamarck, Système des animaux sans vertèbres. Paris, 1801. — Recherches sur l'organisation des corps vivants. — Paris , 1802. Système des connaissances positives. Paris, 1820. — Philosophie zoologique. Paris, 1809. o La nature, dit Lamarck, par la succession des générations, a pu produire dans les corps vivants de tous les ordres les changements les plus extrêmes, et amener peu à peu, à partir des premières ébauches de l'animalité et de la végétalité, l'état de choses que nous observons maintenant. » (Disc, de Van XI.)

damnées avec une sévérité, dont ne purent le préserver les immenses services que la science lui devait (\).

E. Geoffroy Saint-Hilaire a émis des vues analogues à celles de Lamarck, mais il le fait avec une telle sagesse qu'on a parfois peine à se défendre de la séduction. Il pose, comme principe, que les espèces changent et se modifient lorsque leur milieu ambiant varie; mais qu'elles restent stables si celui-ci se maintient (2). Ce sont là, assurément, des préceptes à l'abri de toute critique; seulement, ce savant en étend un peu témérairement l'application, en prétendant que les animaux qui animent actuellement la surface du globe, ne sont que les descendants des races antédiluviennes (3).

Les partisans de la filiation généalogique des espèces des différentes époques du globe, se sont appuyés sur l'analogie qu'offrent les crocodiles, les éléphants et les rhinocéros fossiles avec ceux de notre époque. 11 est tout naturel qu'il y ait de grands rapports entre la Faune du diluvium et la nôtre, puisqu'elles se sont succédées et même confondues : la difficulté n'est pas

(1) Comp. 1. Geoffroy Saint-Hilaire, Histoire naturelle générale des règnes organiques. Paris, 1859, t. II, p. 407.

(2) Geoffroy Saint-Hilaire, Études progressives d'un naturaliste, p. 107. Sur le degré d'influence du monde ambiant pour modifier les formes animales. (Mém. de l'Acad. des se. 1833.)

(3) « Les animaux vivant aujourd'hui, dit-il, proviennent , rar une suite de générations et sans interruption, des animaux perdus du monde antédiluvien ; par exemple, les crocodiles de l'époque actuelle des espèces retrouvées aujourd'hui à l'état fossile. » [Sur Vinfl. du monde amb., p. 74.)

I1ÉTÉR0GÉME.

là. C'est à mesure qu'on rétrograde vers des temps de plus en plus reculés qu'elle devient tout à fait insoluble. Ainsi, on chercherait en vain, antérieurement à eux, de quels parents ont pu provenir ces animaux : on n'en trouve aucun vestige dans les roches anciennes. On en pourrait dire autant des grands pachydermes fossiles; aucun d'eux ne se lie aux races éteintes avant leur existence; aucun d'eux ne se perpétue dans les races qui leur succédèrent (1) !

Mais, malgré les hypothèses de Buffon sur la muta* bilité des espèces, malgré celles de Delamétherie et de Lamarck (2), et malgré les doutes rationnels émis par E. Geoffroy Saint-Hilaire, la doctrine de l'immutabilité de l'espèce n'en fut pas moins considérée comme un fait acquis à la science, par tous les naturalistes de la France et de l'étranger; et l'on dut accepter la succession des créations comme l'une de ses conséquences.

Cependant, malgré l'accord presque unanime des savants, touchant l'immutabilité de l'espèce, de temps à autre quelques naturalistes n'en persistèrent pas moins à soutenir une thèse contraire; en prétendant que les types organiques, d'abord peu nonibreux,

(1) Serait-il possible de voir dans nos crocodiles dégénérés les descendants du gigantesque Mososaurus Hoffmanni? Nos frêles tatous ont-ils quelque chose de commun avec le mégalhère gigantesque? Et, dans les temps antérieurs à l'existence de celui-ci, où était donc sa généalogie ? Tout, oui, tout s'est succédé et non transformé.

(2) De Lamé-tuerie, Traité de la perfectibilité et de la dégénères- • cence des êtres organisés. Paris, 1806; ou tome III des Considérations sur les êtres organisés.

mais doués d'une extrême flexibilité dans leurs éléments, en se modifiant, ont donné naissance à l'infinie variété des espèces actuelles.

Telle est encore aujourd'hui l'opinion de M. Naudin (1); telle esl aussi celle de M. Lecoq, qui croit à la transformation passée, actuelle et future d'une seule et unique création divine (2).

Un savant de Rouen, M. Malebranche, qui soutient aussi l'unité de la création, a produit, à cet égard, une hypothèse toute particulière. Selon lui, la souveraine Puissance aurait créé des germes atomistiques ou plutôt métaphysiques, car c'est ainsi qu'il les appelle, susceptibles de sauter par-dessus les siècles et les cataclysmes sans donner signe de vie, excepté quand se présentent des circonstances favorables à leur évolution. « Alors, dit M. Malebranche, tout se comprend sans effort ; les germes de toutes les plantes sont créés dans le sol... La vie repose en eux, attendant, pour se produire, des conditions favorables. L'action divine est complète et terminée, le jeu des éléments fera le reste. Ainsi fait le semeur... (3)

La troisième hypothèse, ou celle des créations successives, trouve sa démonstration sur chaque frag-

(1) Naudin, Considérations philosophiques sur l'espèce et lava» rièté. (Revue horticole, 1852.)

(2) LtcoQ , Études sur la géographie botanique de l'Europe. Paris, 1854, t. III, p. 230.

Godron, De l'espèce et des races (Mém. de la Soc. de Nancy, 1847), pense, au contraire, que l'espèce est immuable depuis la période géologique actuelle, mais que, dans les temps antérieurs, elle a pu changer.

(3) Malebranche, De l'origine des espèces en botanique, p. 19.

<N08 IIÊTÉROGÉNIE.

meot du globe. Interrogés par la science, les continents et les montagnes, comme autant de chronomètres naturels, lui révèlent et leurs âges divers et leurs an* tiques convulsions. Et leurs couches fossilifères, ces véritables catacombes antédiluviennes, lui démontrent qu'ainsi que Ta dit M. Pictet, cette Théorie des créar tiens successives est la seule possible (1); aussi complet-elle, comme nous l'avons déjà dit, parmi ses partisans presque toutes les illustrations scientifiques : les Bufibn, les Cuvier, les Brongniart, les Bremser, les Élie de Beaumont, les Buckland, les Àl. d'Orbigny, les Ch. d'Orbigny, les Huot, les Pictet, les de Humboldt, etc. (2).

Si cette suprême progression des êtres organisés est le résultat d'une loi universelle, comme l'admet M. Pictet, et comme tout le révèle ostensiblement dans la création (3), l'introduction de quelques nou-

(1) Pictet, Traité de Paléontologie ou Histoire naturelle des animaux fossiles, 2e édition. Paris, 1 853, 1. 1, p. 9.

(2) Buffon, Époques» de la nature, Hist. nat. Deux-Ponts, 1783, t. XII. — G. Cuvier, Discours sur les révolutions du globe. Paris, 4 S 2 1 . — Brongniart, Tableau des terrains qui composent Vécorce du globe. Paris, 1820. — Élie de Beaumont, Système de montagnes, Dict. univ. d'hist. nat., t. XII, p. 168. — Bremser, Traité zoologique ou physiologique sur les vers intestinaux. Paris, 1824. — Buckland, La géologie et la minéralogie dans leurs rapports avec la théologie naturelle. Paris, 1838. — Al. d'Orbigny, Cours de paléontologie. — Ch. d'Okbignt, Géologie appliquée aux arts. Paris, 1851 , p. 81 . — Hcot, Nouveau cours de géologie. Paris, 1830, l. II, p. 73. — Pictet, Traité de paléontologie, histoire naturelle des animaux fossiles. 2e édition. Paris, 1853, 1. 1, p. 58.— DeHumboldt, Cosmos. Paris, 1855, 1. 1, p. 312.

(3) Pictet, Histoire naturelle des animaux fossiles. Paris, 1853, t. 1, p. 75.

vellcs espèces durant l'époque actuelle, ainsi qu'on l'a fait observer, n a absolument rien qui puisse étonner (t).

Ainsi donc, il ne peut y avoir de doutes : à l'unanimité, les zoologistes et les paléontologistes ont proclamé que chaque période géologique du globe avait possédé sa faune caractéristique, et que l'immutabilité des espèces rendait évidente leur création successive. Mais il- est certain aussi que si ces espèces ne se sont point métamorphosées pour subvenir à l'infinie variété de la nature, durant chacune des phases qu'elles traversent, elles peuvent subir quelques modifications assez profondes pour être rendues méconnaissables au premier aspect (2).

C'est ce qu'a pensé M. I. Geoffroy Saint-Hilaire, qui a développé toutes les conséquences de ce fait sous le nom de Théorie de la variabilité limitée de Vespèce{3).

Cette variabilité est très-bien démontrée par l'existence des races parmi les mêmes espèces; mais elle n'a pas paru suffisante aux paléontologistes, comme

(1) Vestiges of the natural history of création, par un anonyme. Londres, 1853.

(2) La nature de cet ouvrage ne nous permettant pas de nous étendre longuement sur l'espèce, nous renverrons, à cet égard, à l' Histoire naturelle générale des règnes organiques de M. Isidore Geoffroy Saint-Hilaire , où il a traité la question avec une immense supériorité. (Tome II, ch. vi.)

(3) I. Geoffroy Saict-Hilaire, fittfotre générale et particulière des anomalies. Paris, 1832, t. I. — Essais de Zoologie générale. Paris, 1841. — Histoire naturelle générale des règnes organiques. Paris, 1859, t. Il, p. 430.

nous l'avons vu, pour expliquer la filiation des espèces antédiluviennes (i).

Les espèces ont une existence réelle dans la nature, dit Lyell, et chacune d'elles, au moment où elle fut créée, fut douée des attributs organiques qui la distinguent encore aujourd'hui (2). Mais durant chacune des phases de l'existence de la terre, les espèces produites d'abord à sa surface, par le roulement des siècles, se modifient parfois un peu elles* mêmes successivement. Malgré l'immense tendance que les naturalistes avaient de proclamer l'éternité des types pour donner à la science toute sa stabilité, il a fallu y renoncer.

Cependant, Cuvier, Duméril, de Blain ville, HollanJ, et Straus ont soutenu l'hypothèse de l'éternité de l'espèce, dans la création actuelle (3). Les descriptions d'Aristote, qui se rapportent encore aux types que nous rencontrons aujourd'hui, et l'identité des restes d'animaux conservés dans les catacombes de l'Egypte, avec les espèces contemporaines, leur ont paru de plausibles arguments en faveur de leur opinion (4).

(1) Compulsez les opinions de Buckland, Cuvier, A. d'Orbigny, Pic tel, émises plus haul.

(2) Lyell, Principles of Geology.

(3) Cuvier, Tableau élémentaire de l'histoire générale. Paris, 1798, p. 11. — Règne animal. Paris, 1829, t. I. — Duméril, lchthyologie analytique (Acad. des se, 1856). — Duméril et Birrox, Erpétliologie générale. Paris, 1834. — De Blaiisville et Malpied, Histoire des sciences de i organisât ion. Paris, 1845 , t. I, p. 464. — Hollarp, Nouveaux éléments de zoologie. Paris, 1838, introd., p. 28. — Straus, Théologie de la nature. Paris, 1852, t. 11, p. 342.

(4) Les opinions de Linné et de BulTon ayant singulièrement varié sur ce sujet, nous ne les faisons point entrer dans la dis-

L'art antique semble lui-même corroborer les assertions favorables à la fixité des espèces. La peinture et la statuaire nous ont conservé beaucoup de figures d'animaux et de plantes, qui remontent aux temps les plus reculés; et celles-ci, en reproduisant avec une admirable fidélité un grand nombre d'êtres qui vivent encore actuellement, nous indiquent que les siècles n'ont apporté aucun changement à leur forme et à leur coloration.

On peut vérifier cette assertion, soit sur les monuments de l'Italie et de la Grèce, soit sur ceux de TÉgypte et de l'Assyrie, soit enfin dans les œuvres de Montfaucon, de De Choiseul, de 0. Muller et de Creuzer où se trouvent figurés tant d'animaux d'après les monuments de Rome et d'Athènes (1); ou dans celles de Jomard, Denon, Ghampollion, Passalacqua, Savigny et de Blainville où il existe tant de spécimens de

cussion. Linné professa d'abord la fixité des espèce?. (Systema natures, 1773. Fundamenta botanica , 1736. Oratio de telluris habitabilis incremento, 1743. P/tilosophia botanica, 1751.) Plus tard, il considéra celles-ci comme variables. ( Generatio ambigena , thèse de Ranstroem. Upsal, 1759. Amœnitates, edit. d'Erlang, 1789. — Bullon, au commencement de sa carrière, admit aussi l'invariabilité des espèces (Histoire naturelle, 1756, t. VI, p. 55), et plus tard professa la mutabilité (Époques de la nature, 1778, Suppl., t. V, p. 27). — Compulsez sur ce sujet E. Geoffroy Saint- Hilaire, Buffon, Études sur sa vie et se* ouvrages, édit. de Buflbn, 1837. — Flou reins, Buffon, Histoire de ses travaux et de ses idées. Paris, 1844. — I. Geoffroy Saint-Hilauie , Histoire naturelle générale des règnes organiques. Paris, I8ii9, t. Il, p. 385.

(1) Montfaucon, L'antiquité expliquée et représentée en figures. Paris, 1719. — De Choiseul, Voyage pittoresque de Grèce. Paris, 1826. —0. Mulllr, Manuel d'arcliéologic. Paris, 1841, atlas. — Creuzer, Religions de l'antiquité. Pari?, 1829, allas.

S I 2 HÊTÉROGÉNIE.

zoologie reproduits d'après les bas-reliefs ou les peintures des temples et des palais de TÉgypte et de la Nubie ; ou enfin dans celles de Layard ou deBonomi consacrées à l'histoire de Fart assyrien (1).

La fidélité avec laquelle l'art ancien a reproduit divers animaux ne permet même pas d'erreur. Dans quelques cas, l'iconographie moderne ne surpasse pas les productions des artistes de l'antiquité. Sur une peinture de Pompéi, j'ai reconnu deux ibis sacrés qui y sont représentés avec une admirable fidélité; j'ai vu des hippopotames et des lotus exécutés avec la même recherche, sur une grande mosaïque découverte récemment dans la même ville. L'art égyptien, qui en reproduisant le type humain se trouvait subordonné aux traditions sacerdotales, au contraire, a souvent exécuté des animaux avec une rare perfection. J'en ai rencontré d'admirables peintures dans les palais de la haute Égyple, et surtoutdans ses hypogées et ses temples souterrains. Dans l'un de ces derniers, je dois noter principalement deux belles peintures représentant des hippopotames, animaux que les antiquaires avaient dit n'avoir jamais été représentés dans les monuments qui se trouvent vers le cours inférieur du

(1) Xgmard , Recueil d'observations et mémoires sur ÏÉgypte. Paris, 1823. — Denon, Voyage dans la haute et basse Ègypte pendant les campagnes du général Bonaparte, Paris, 1802. — Champollion jeune , Panthéon égyptien. Paris, 1823. — Champollion (Figeac), Egypte ancienne. Paris, 1839. — Passalacqua, Catalogue raisonné des antiquités égyptiennes. Paris, 1818. — Savigm, Histoire naturelle et mythologique de ribis. Paris, 1805.— De Blaih- ▼ille, Ostéographie. Paris, 1844. — Layard. — J. Bokomi, JWneveh andits Palaces. London, 1852.

Nil. J'ai vu aussi ailleurs des singes, des vautours, rappelant nos espèces actuelles; j'ai extrait de divers monuments des ossements de celles-ci, qui leur sont absolument identiques.

Mais tous ces faits constatent simplement qu'à l'état sauvage, l'espèce conserve très-longtemps les caractères qu'elle possède à une époque, mais nullement qu'elle se perpétue indéfiniment et invariablement avec les mômes caractères (1). La durée de nos observations n'est presque qu'un point en comparaison de l'ancienneté du globe ; et malgré notre orgueil nous ne pouvons étreindre qu'une poignée de siècles!

Cependant, la mutabilité de plusieurs espèces d'animaux s'exerce ostensiblement aujourd'hui. On l'observe sur quelques mammifères, mais elle est surtout tranchée à l'égard de certains oiseaux, dont le plumage ne se ressemble pour ainsi dire jamais (2). Dans la classe des mollusques il y a même des genres dans lesquels les variétés spécifiques sont telles que leur délimitation fait le désespoir des nomenclateurs (3). Et, je l'ai déjà dit, je ne rencontre pas deux généra-

(1; Qui ne sait qu'en changent de climat les espèces se transforment énormément? Noire écureuil devient un petit-gris dans le Nord.

(*2) Le Chevalier combattant en offre un frappant exemple. 11 en existe une cinquantaine d'individus au muséum d'histoire naturelle de Rouen, et pas un ne ressemble à l'autre. On en pourrait dire autant du BuUo mutons , Vieill. Cet établissement en possède vingt individus, se dégradant en coloration depuis le fauve noir jusqu'au blanc roussàtre.

(3) Le genre Mulette est pi e>quc un chaos inextricable. Il en est de même du genre >»éiite. La N*rita viryinea a été décrite bous vingt noms divers, etc.

Pocchet. 3 3

514 HÊTÉROGÉME.

tions de Microzoaires qui se ressemblent absolument.

Mais si quelques êtres mettent en évidence la puissance d'action de la nature sur l'espèce, ce sont assurément les végétaux. L'animal, ordinairement doué d'une certaine faculté locomotrice, fuit l'endroit où sa vie est entravée; mais la plante attachée au sol est forcéed'en subir l'influence, et l'hybridité vient encore pour elle augmenter la variété des formes et de la cooralion; aussi, peut-on dire que certains genres du règne végétal sont absolument inextricables (1).

Sous la pression de tant d'influences, l'espèce, dans le règne végétal, est devenue tellement indécise, tellement insaisissable, qu'Adansona pu dire, avec raison, que c'était un champ dans lequel chacun errait à volonlé(2) , et que Mirbel n'a pas craint d'avancer que toutes les espèces de Saules admises par les botanistes, n'étaient peut-être que la descendance d'une seule et même espèce. Marquis et Poiret s'élèvent aussi contre la fixité de l'espèce (3).

Les caractères de la plus mince valeur ont parfois suffi aux botanistes pour instituer d'inutiles espèces. La couleur de la fleur, dont Linnée avait fait ressortir l'incertitude, est venue elle-même les égarer (4). En

(1) Tels sont \esrumex, les brassica, les veronica, les rosa, les potentilla, les verbascum, les senecio, les géranium, etc.

(2) Adansok, Familles des plantes. Paris, 1763, préface.

(3) Poiret, Leçons de Flore. Paris, 1819, p. 251. — Marquis, Fragments de philosophie botanique. Paris, 1821.

(4) Lim*œe , Philosophie botanique , p. 226. Nimium ne crede colori.

vain le professeur d'Upsal avait-il critiqué Tournefort d'avoir formé quatre-vingt-seize espèces de tulipes avec une seule, en consultant uniquement les teintes du périanthe (1). En vain Pallasnous avait-il raconté les mutations de coloration qu'éprouvaient quelques anémones des bords du Volga. En vain, aussi, M. Moquin- Tandon nous a-t-il appris que quelques gentianes subissent d'importantes modifications de coloration, selon qu'elles croissent dans les montagnes ou dans les plaines (2). On ne s'est pas moins égaré en créant d'éphémères espèces sur de futiles variétés de coloration.

Et si, sous l'influence de circonstances particulières, l'espèce subit de si profondes transformations, y a-t-il donc de là si loin à l'existence de l'hétérogénie ? Si les circonstances, en dominant l'individualité, ont pu la modifier au point de la rendre absolument méconnaissable dans sa descendance, n'est-ce pas là une substitution organique lente et graduelle ; successive dans ses phases, mais constituant à la fin de ses métamorphoses, une création tout à fait hétérogène? Et si, sous nos yeux, il se forme ainsi des individus nouveaux, n'est-il pas réellement évident qu'il peut également s'en créer ailleurs de toutes pièces?

Mais quand tout nous atteste cette succession des créations, acceptée aujourd'hui comme une vérité fondamentale, on se demande : pourquoi notre époque ne voit-elle rien surgir de comparable aux primitives

(1) Liiwke, Critica botanica, p. 155

(2) Moquin-Tandon, Éléments de tératologie végétale, Paris.

516 HÉTÉBOGÉNIE.

conceptions du globe? Si notre planète ne voit rien apparaître actuellement qui rappelle ces grandes et nombreuses races d'animaux qui la peuplèrent autrefois, cela s'explique suffisamment. Les siècles ont énervé cette force plastique et cette exubérance vitale qu'on observait lorsque la terre avait plus de jeunesse, et c'est à son incessante fécondité qu'elle doit peut-être l'épuisement qu'elle éprouve ! Les mers épurées ne déposent plus de nouveaux continents ; et les cataclysmes, en cessant de rendre au néant d'immenses légions d'êtres organisés, ont tari l'élément fondamental des grandes forces organisatrices; tout est presque dans l'inertie, et les matériaux disponibles se trouvent totalement dépensés au profit des reproductions normales. Couvert de glace dans ses régions polaires, et seulement brûlant sous la zone équatoriale, le globe semble se reposer dans le calme de ses dernières révolutions et être arrivé à une période de stabilité. Les tropiques seuls nous présentent encore une réminiscence de ses antiques magnificences, par leur luxuriante végétation et la richesse de leur Faune. Et la force plastique, selon Burdach et Bremser, ne se manifeste plus que par la conservation de ce qu'elle a créé et qu'elle laisse se reproduire par la voie de la génération normale. Cependant, il ne répugne point à la raison, dit le premier, de penser qu'elle a encore la puissance de produire des formes inférieures avec des éléments hétérogènes, comme elle a créé précédemment tout ce qui possède l'organisation (1).

(1) Burdach, Traité de physiologie. Paris, 1837, t. I, p. H.

APPARITION DE l' HOMME. 517

Mais ici ce n'est point la dimension des produits qui change la nature du phénomène, car au point initial, comme le dit avec raison Georges Pouchet, « tout animal, ses instincts, son intelligence eompiis. on le sait, n'est qu'une cellule qui en a produit d'autres ; et croire à la génération spontanée, c'est donc, dans l'état actuel de la science, admettre qu'une simple cellule douée de vie indépendante peut se former isolée ( I ) . »

SeCTIOÎI V. — APPARITION DE L'HOMME.

Ainsi donc, à chaque grande extinction qui s est manifestée à la surface du globe, a succédé une génération nouvelle; puis, l'homme est venu terminer la série des créations, et il en a été, évidemment, le chefd'œuvre et la plus sublime conception.

Son apparition est assez récente. Quelques naturalistes théologiens ont fait d'inutiles tentatives pour retrouver des vestiges humains dans les anciennes couches du globe. Scheuchzer rendit célèbre un fossile qu'il intitula Homo diluvii testis (homme témoin du déluge) (2). Mais la moindre inspection fît reconnaître à Cuvier que l'ancien contemporain de Noé, rencontré par le naturaliste suisse dans les carrières d'GEningen, n'était autre chose que le squelette d'une Salamandre gigantesque (3). Scheuchzer ne

(1) Georges Pouchet, De la pluralité des races humaines. Paris, 1858, p. 174.

(2) Scheuchzer, Physica sacra iconibus illustrât a. Zurich, 172t.

(3) Cuvier, Discours préliminaire sur les fossiles, t. I, p. 85, et Annal, du Muséum, cah. 78, p 411.— Kielmeyer, avant le zoologiste français, avait déjà émis cette opinion.

fut pas mieux inspiré à l'égard de quelques vertèbres qu'il trouva dans un gibet près d'Altorf (I). Plus orthodoxe que versé dans l'anatomie, il avait pris, ainsi que le démontra Cuvier, des vertèbres d'Ichthyosaures pour des verlèbres d'homme (2).

On ne fut guère plus heureux, soit à l'égard des squelettes humains trouvés dans les brèches de la Guadeloupe (3), soit à l'égard des ossements humains rencontrés dans les cavernes (4). Les travaux de Kœnig, de Cuvier, de Buckland et de Desnoyers (5) ont démontré que ceux qui avaient cru avoir découvert des vestiges d'hommes fossiles, se sont, jusqu'à ce jour, égarés.

Deluc et Dolomicu, dans ces derniers temps, ont en effet soutenu que l'espèce humaine n'est apparue à la surface de la terre que depuis un petit nombre de siècles, et bien postérieurement aux autres animaux. Le dernier de ces géologues prétendait qu'il n'y avait

(1) Scheuchzer, Piscium querelœ, où ces vertèbres ont été gravées. Tiguri, 1708.

(2) Cuvier, Recherches sur les ossements fossiks. Paris, 1851.

(3) Delamétherie, Leçons île géologie. Paris, 1818, t. II, p. 341, et Journal de physique, t. LXXIX, p. 196.

(4) Schvœrling, Recherches sur les ossements fossiles de la province de Liège, 1825 — DëChristol, Note sur les ossements fossiles des cavernes du département du Gard. Montpellier, 1829.

(5) Koexig, Mémoire sur un squelette humain de la Guadeloupe (Trans. phil., 1814). — Cuvier, Discours sur les révolutions du globe. Paris, 1851. — Buckland, Reliquiœ diluvianœ. Londres, 1823. Account of an assemblage offossil and bones discovered in the cave of Kirkdale (Trans. phil., 1821). — Desnoters, art. Grotte. Dict. univ. d'hist. nat. Paris, 1846. Corap. aussi Journal de physique et d'histoire naturelle. Paris, 1814, p. 196. — Bulletin de la Société philomatique. Paris, 1814, p. 149.

Page 1