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peut-être pas dix mille ans que l'homme existait (I). Cuvier lui accorda un peu moins d'ancienneté (2), tandis que quelques savants étrangers, comme nous l'avons dit plus haut , en font remonter l'origine beaucoup au delà (3).
Un des plus audacieux penseurs de l'Allemagne, le savant Bremser, a esquissé de la manière suivante l'action simultanée de la vie et de la matière, pendant les' diverses phases que le globe a traversées. En fouillant jusque dans l'inconnu du chaos, il n'y voit qu'une masse fluide et amorphe, vivifiée par ce qu'il appelle V esprit vivant (4). Ce savant, comme le fit aussi Voigt, presque en même temps que lui, désigne ainsi l'agent universel qui préside à tous les actes d'organisation et de vie, qui se manifestent à la surface du globe (5). Ce simple moteur des phénomènes biologiques généraux et particuliers, n'a donc nulle analogie avec ce que divers philosophes anciens appelaient l'àme du monde ; ni avec ces émanations de la suprême intelligence que quelques Pères de l'Église, plus audacieux
(1) Dolomieu, Journal de physique , t. XXXIX, p. 404, et t. XL, p. 43.
(2) Cuvier, Discours sur les révolutions du globe. Paris, 1851.
(3) G. Mouton, Types of mankind. Philadelphie, 1854, p.27l. — Ltell, Second visit to the United Stntes, part. H, p. 188. — Bemet- Dowler, Tableaux of New-Orleans, 1832.
(4) Le système géologique des Phéniciens , que nous connaissons seulement par quelques citations d'Eusèbe, se rapproche de celui de Bremser. Dans le commencement, in princlpio rerum, selon eux, tout était humide. L'esprit uni à la matière produisit JHoth, ce que l'on croit être le limon. (Eusbbb, Préparation évangélique, 1. 1,ch. i.)
(5) Voict, Éléments d'histoire naturelle, 1817.
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que nous n'oserions l'être, plaçaient dans les globes de notre système planétaire (1). Enfin, il n'y a aussi là rien d'analogue à cette incommensurable puissance vitale, que prêtaient à la terre ceux qui, comme Kepler, ne la considéraient que comme un immense organisme vivant (2).
Bremser s'explique du reste très-catégoriquement à * ce sujet: a Par cet esprit, dit-il, je n'entends autre « chose que ce que l'on pourrait appeler également la « vie, la force vitale; en un mot la cause primitive de « la vie en général, de laquelle tous les mondes, lors « de la création, ont été cloués, ou plutôt animalisés « par l'Être des êtres, par Dieu le créateur (3). » Ceci posé, on s'aperçoit qu'il considère la matière et la force vitale comme étant livrées à un incessant antagonisme, durant lequel la dernière tend constamment à réagir, à dominer l'autre et à la coercer, pour en former des êtres indépendants, des organismes isolés dansl'espace.
L'union intime de la matière et de l'esprit vital subsista, selon lui, jusqu'au moment où, en se cristallisant, les terrains formèrent le noyau du sphéroïde terrestre. Mais après cette première et immense précipitation, l'agent organisateur, délivré des atomes matériels auxquels il était enchaîné, commença désormais à exercer sa toute- puissance, et à dominer certaines portions de la matière, pour en créer des êtres isolés et vivants. Ce fut alors que se manifesta, à la surface du globe, le premier acte de la vie, dont nous
(1) Saiwt Thomas, Tract de indulgentid.
(2) Kepler, De sttllâ Âtartis.
(3) Bremser, p. 67.
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retrouvons les vesliges dans les terrains de transition. C'est là, en effet, que Ton rencontre, pour la première fois, des traces de plantes et d'animaux, qui, presque tous, comme des créatures d'essai, appartiennent aux types inférieurs (1).
Aux premières révolutions du globe en succédèrent d'autres; et à chacune d'elles, on vit se former une nouvelle précipitalionde la matière ; puis une nouvelle création vint animer la surface de la terre. Et lors de chacune d'elles, aussi, l'organisme suivit une marche progressive, dans laquelle on n'observe que de rares déviations. En quelques lignes, un de nos plus illustres écrivains, M. Michelet, a apprécié ce fait avec la lucidité du génie: a La nature, dit-il, n'a pas marché avec Tordre d'un flot continu, mais avec des détours, des reculs sur elle-même, qui lui permettaient de s'harmoniser (2). »
Celte marche ascendante n'apparaîtrait pas, suivant Brcmser, comme un phénomène insolite, éphémère, mais au contraire comme une loi stable, décrétée par la sagesse providentielle. C'est celle-ci qui a tracé les différents degrés de tension que devait présenter l'esprit à mesure que sa prééminence s'établissait; c'est elle aussi qui a voulu que dans les plus infimes animaux, ce régulateur de toute organisation dépassât à peine le niveau de la sensibilité organique, tandis que dans l'homme, il atteint la sublimité du génie.
(!) Fucoides, calamités, cyclopteris, etc.; caryophyllia, asfrea, madrepora, ogygia, calymcne, productus, spirifer, terebratula, etc.
(2) Michelet, l'Insecte. Paris, 1858, p. 128.
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Les dernières périodes géologiques commencent à nous montrer cette tendance manifeste qu'a l'intellect à prédominer la matière ; aussi voyons-nous déjà y apparaître les animaux qui se rapprochent le plus de l'espèce humaine (1). Puis l'homme se montre enfin, comme la manifestation vivante du dernier effort de l'esprit contre la prééminence de la matière, mais cet effort suprême n'a encore abouti qu a équilibrer les deux puissances opposées.
Ainsi s'est manifestée la loi de balancement de l'intelligence et de la matière. Cependant, à peine cet antagonisme est-il établi, que tout révèle déjà la tendance dominatrice que l'esprit humain exerce sur la nature. L'homme, doué du noble sentiment de sa puissance, s'en assimile successivement toutes les forces productives. Et, en le voyant partout étendre le réseau de sa civilisation, à la fois vivifiante et destructive, on se deiiiande si l'on ne peut pas déjà supputer, dans les siècles à venir, quel sera l'instant lugubjre où le dominateur, lui-même, assistera à l'épuisement du globe et aux scènes finales de la création ! ^
Dans cette succession d'organismes, qui apparaissent et s'éteignent à chaque révolution tellurique, nous voyons constamment progresser la suprématie intellectuelle ; et si, d'après une immense échelle d'observations, on reconnaît que l'esprit tend constamment à dominer la matière et à atteindre, chez l'homme,
(I) Des mâchoires de singes fossiles, découvertes par M. Lartet dans les terrains tertiaires du département du Gers, ne laissent nul doute à ce sujet. ^
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la Sublimité du génie, nous sommes forcés d'admettre à priori que si de nouveaux cataclysmes doivent un . jour retravailler la superficie de la terre, il est évident aussi que des créatures nouvelles et plus perfectionnées viendront en animer la surface ! Guidé par une inflexible logique, ainsi que nous l'avons vu, l'audacieux penseur allemand en arrive à ces conclusions (1).
Après avoir posé, comme une loi générale, que le développement des organismes qui surgissent de la matière en fermentation était en raison directe de la masse de celle-ci, Bremser, poursuivant ses témérités jusqu'à l'extrême limite, compare chaque animal à une sorte de petit monde, régi par des forces biologiques indépendantes du grand tout, à la surface duquel il vit. L'homme, lui-même, selon ce savant, représente l'un de ces microcosmes ,et peut, ainsi que les autres êtres, donner naissance à des organismes dont le rang, dans la série zoologique, semble déterminé par l'abondance de substances auimalisées que recèlent ses divers appareils; et, ce qui frappe l'observateur le moins attentif, c'est que les Entozoaires qu'on observe chez lui, deviennent de plus en plus élevés, à mesure qu'il avance en âge (2).
La grande idée de Bremser s applique absolument à la succession des phénomènes génésiques des animalcules. Quand on suit les phases diverses de l'apparition de ceux-ci, on voit que, constamment, des générations de plus en plus hautement organisées, apparaissent et
(1) Corn p. page 340.
(2) L'enfant n'a ordinairement que des ascarides et des oxyures; l'homme nourrit des ténias et des strongles.
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se détruisent : celle qui suit ne naît qu'au milieu des débris de celle qui Ta précédée. Toujours ce phénomène est parfaitement dessiné : à une phase où Tonne distingue que les plus infimes Monades, en succède une autre durant laquelle il n'existe que des Vibrions. Puis, sur les vestiges de cette dernière, naissent des Kolpodes ou des Kérones ; et toujours un nouveau cycle de vie succède à une période de mort.
Diodore de Sicile a émis une opinion tout à fait semblable à celle du savant Allemand. Lors de son apparition, selon lui, la terre, ayant pris de la consistance sous l'influence des rayons du soleil, se souleva comme une matière fermentescible, et Ton en vit sortir des types de tous les animaux. Puis les circonstances ayant changé, ceux-ci ne se propagèrent désormais que par la voie de la génération (1). Euripide, disciple du physicien Ânaxagore, a eu des idées analogues. Ainsi le ciel et la terre, dit-il, étaient confondus dans une masse commune, lorsqu'ils furent séparés l'un de l'autre. Tout prenait vie et naissait à la lumière : les arbres, les oiseaux, les animaux que la terre nourrit, et le genre humain (2). »
Résumé. — Dès qu'il est démontré que les fragments du globe ont apparu successivement, et que des créations nouvelles se succédèrent à leur surface avec les époques géologiques, « on est forcé, comme le dit M. Ch. d'Orbigny, pour expliquer cette succession de nouvelles Faunes etdc nouvelles Flores, à mesure que le globe vieillissait, d'admettre, avec la plupart des
(1) Diodore de Sicile, Bibliot. historique, Paris, 1846, 1. 1, p. 8.
(2) Euripide, Àfénaltppe.
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géologues contemporains, l'hypothèse des créations et des destructions alternatives et successives, manifestations spontanées émanant d'une suprême puissance (1). »
(I) Ch. d'Orbigisy, Géologie appliquée aux arts et à V agriculture. Paris, 1851, p. 107.