‹ Heures académiques: discours et conférencesChapitre 53 sur 67 · I . CicÉRON , Lettre à Luccéius · texte numérisé non relu

I . CicÉRON , Lettre à Luccéius

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REINB DE FRANCE. 99

expie de grandes iniquités? La foule se r(inge avec

respect sur le passage de cet humble pénitent et

salue le roi, la reine et un Fils de France !

Louis, à rissue de l'office divin, se dirigea vers Vincennes , où il avait un jugement à prononcer, sous les chênes qui sont restés un objet de vénération pour le inonde entier. Il rentra ensuite dans le donjon, où la reine l'attendait. Alors eut lieu une des scènes les plus émouvantes dont la mémoire des hommes ait gardé le souvenir. La croix rouge parait l'épaule du roi, ainsi que celles de ses trois fils, dont un surtout, Tristan de Nevers, attirait les regards par sa martiale et mélancolique figure, qui portait le signe de sa destinée : son nom le vouait au malheur ; il devait mourir sur cette terre d'Afrique où il reçut le jour. Eq présence d'une foule attendrie, composée des princes du Sang, des grands officiers de la couronne, et des principaux seigneurs, Louis IX, avec ce langage d'une simplicité sublime; dont aucun prince n'a possédé coinme lui le secret, exposa de nouveau les motifs qui le déterminaient à retourner eA Palestine ; donna des conseils à ceux qui restaient, leur recommanda l'amour de Dieu, le dévouement à la France, l'union ; leur confia la reine et son plus jeune fils, et termina par ces paroles adressées à Philippe, son fils aîné : « J'ai voulu vous dire ces choses, afin qu'après ma mort, et lorsque vous serez monté sur le trône, vous n'épargniez rien pour le Christ, et pour la défense de son Église. Fasse le ciel que jamais, ni votre épouse, ni vos enfants, ni intérêts d'aucune sorte ne vous arrêtent

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dans la voie du salât ! J'ai voulu vous dire ces choses, et j'espère que vous les suivrez si les circonstances le demandent. »

La reine, abîmée dans sa douleur, et bouleversée par les plus tristes pressentiments, pleurait, tenant contre son sein le plus jeune de ses fils, qui portait alternativement les yeux sur sa mère, dont les larmes l'inondaient, sur son père, et sur ses frères. Cette physionomie enfantine, avec une intelligence et une sensibilité supérieure à son âge, exprimait à la fois, sa sympathie pour l'afQiction maternelle, sa vénération pour son père, et le regret de ne pouvoir, comme ses frères, endosser une armure. — Dans ce cœur généreux, caché sous une enveloppe si tendre, l'envie devenait une noble passion.

Le héros, pour la dernière fois, embrassa son fils, serra contre son cœur la compagne de sa vie, la contempla quelques instants, pendant qu'elle s'agenouillait avec son enfant devant un crucifix, et s'éloigna pour toujours.

Marguerite, en sortant de l'extase oïl son oraison l'avait plongée, ne vit plus autour d'elle que ses femmes en pleurs, et son jeune fils, avec ses grands yeux bleus où se reflétait l'âme maternelle. Elle se précipita vers une fenêtre, d'où elle aperçut, déjà bien loin sur la route, un nuage de poussière, au milieu duqueLbriilait le fer des lances. — Saint Louis chevauchait vers la terre d'Afrique, où l'attendait la couronne du martyre.

En apprenant la catastrophe de Tunis, la France entière prit le deuil, Marguerite voulut rester dans la

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REINE DE FRANCE/ ' iDl'

tour de Vincennes, où s'étaient faits les adieux> que nous avons racontés. Ingénieuse à s'abuser devant une certitude malheureusement trop évidente, elle se berçait encore de cette illusion que la fatale nouvelle finirait par être démentie. Mais un jour, pendant que son plus jeune fils soulageait son chagrin par ses caresses, une de ses femmes fit irruption dans sa chambre, en s'écriant, avec un accent qui lui déchira Tâme : Le roi ! — Ces mots à peine prononcés, Philippe le Hardi parut.

Après une longue étreinte muette, la reine dit avec

effroi : Sire Deux grosses larmes tombèrent des

yeux de Philippe. Pour comprendre Taffiiction de ce prince, rappelons-nous qu'il avait vu expirer entre ses bras, son père, Isabelle d'Aragon sa femme, Tristan de Nevers son frère, dont les restes mortels avaient été rapportés en France sur le même vaisseau que le nouveau roi. Marguerite donna, la première, l'exemple du courage, en disant :

— Vous êtes donc roi de France, mon fils !

— Oui, fit le prince, d'une voix aussi faible que le dernier soupir d'un mourant.

— Où est mort votre père ?

— A Tunis.

— Quel jour ?

— Le jeudi 25 août, à trois heures du soir.

— Ce fut à cette heure que Jésus expira sur la

croix. Oh ! dites-moi tout j'ai du courage, vous

voyez Pourquoi Dieu ne lui a-t-il pas accordé

quelques heures de plusj afin qu'il mourût le même jour que le Sauveur des hommes?

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ÀHi ^^^ MARGUERITE DE PROVENCE,

— Dieu ne voulut pas, sans doute, que la même journée devînt ainsi doublement funeste.

— Je le répète, je suis forte je veux connaître

tous les détails j'ai du courage.

Quel courage, Dieu puissant I La fièvre la brûlait, ses yeux atones creusaient leur orbite, des rides sillonnaient son front, une pâleur livide plombait ses joues terreuses et amaigries, ses dents claquaient : il n'était pas une fibre de son corps qui ne tressaillît sous un spasme nerveux. — Elle baisa au front son petit enfant qu'elle fit emporter, et attendit le lugubre récit dont elle voulait savourer l'amertume, pour mourir, toute vivante, de la même mort qu'un époux chéri ; aspirant à cette crucifixion, montant d'ellemême au calvaire.

Philippe, navré, se trouvait dans il'alternative qui ne se vit jamais, de désobéir à une mère qu'il adorait, ou d'assister une seconde fois à l'agonie paternelle. Dans une prière mentale, il offrit à Dieu son Supplice, et commença enfin le récit de cette mort dont les historiens du temps ont conservé religieusement les détails, qu'une imagination humaine n'aurait pu inventer, tant leur sublimité simple est au-dessus de la faiblesse du commun des mortels.

Offrant sa poitrine à la souffrance , comme les premiers confesseurs, la veuve de saint Louis ne voulut détourner aucun trait. Sous l'impression d'un récit que sa sincérité seule rendait pathétique, elle vit les soldats, à la première nouvelle de la maladie, accourir autour de la tente royale, pendant que l'âme de la victime grandissait encore, s*il est possi-

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RBIMB DE FRANCE. 103

ble, SOUS le coup mortel. Elle écouta les exhortations adressées à sa fille, la reine de Navarre ; les ordres, prévoyants donnés, avec le sang-froid le plus complet dans le sein de la mort, pour combattre à la fois, et les hordes musulmanes, et une épidémie dont l'atteinte faisait tombei' les corps les plus robustes en lambeaux putrides. Elle entendit ces con> seils, qui devraient être gravés en lettres d*or pour l'instruction de tous les rois, donnés à Théritier du trône, et dont ceux que nous allons citer feront vofr l'humanité touchante et l'immortelle sagesse : «Mon cher fils, sois charitable et miséricordieux pour tous ceux qui souffrent. — Quand tu seras roi, montretoi juste en toutes choses, et que rien ne puisse jamais t'écarter du sentier de la vérité et de la droiture. — Si la veuve et l'orphelin luttent devant toi avec l'homme puissant, déclare-toi pour le faible contre le fort, jusqu'à ce que la vérité te soit connue. — Dans les affaires où tu seras toi-même intéressé, soutiens d'abord la cause d'autrui; car si tu n'agissais de la sorte, tes conseillers hésiteraient à parler contre toi, ce que tu ne dois j)as vouloir. — Donne volontiers le pouvoir à des gens qui en savent bien user, et punis ceux qui en abusent; car, si tu dois haïr le mal dans autrui, à plus forte raison dans ceux qui tiennent de toi leur autorité. — Plus tes sujets seront heureux, plus tu seras grand; plus ton gouvernement sera irréprochable, plus tes ennemis craindront de l'attaquer *. »

1. MiCHAUD, Histoire des Croisades, ni, 283. L'historien; en rapportant les Instructions de saint Louis à sou Ols^ a cru devoir

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104 MARGUERITE I>E PJIÛVKMCE,

Après ce discours qui épuisa le reste de ses forces, le roi, dit Philippe, sentit que son âme allait se dégager des liens qui l'attachaient à la terre. Il ordonna qu'on le revêtît d'un eilice, et se fit étendre sur une couche de cendres; se tut, joignit les mains et ferma les yeux, dans l'attitude d'une statue couchée sur un tombeau Était-ce le sonmaeil, on la

mort? nous n'en savions rien. Cet état dura près d'une heure. A la suite de cette léthargie, ses yeux se rouvrirent ; mais sans qu'il fît aucun mouvement. H regarda le ciel, et nous entendîmes ces mots sortir de ses lèvres décolorées : a Seigneur, j'entrerai dans u votre maison, et je vous adorerai dans votre tact hernaele. » Après, il ne dit plus rien il était

dans le cie] l

La veuve auguste ne pleura pas; car, dans le paroxysme de la douleur, les larmes parfois restent dans la poitrine. La mère et le fils prièrent longtemps ensemble.

Quand on eut célébré les funérailles du roi-martyr dans l'église de Notre-Dame de Paris, où se près-

faire disparaUre les traces du vieux langage, afin de rendre la lecture plus facile à ceux qui ne sont pas familiarisés avec les auteurs du xiii*' siècle ; mais il a reproduit, parmi les pièces jastificatiTes jointes à son ouvrage, le texte complet et authentique de ces Instructions, tel qu'il fut transcrit, par ordre de Philippe le Hardi^ lur un registre de la chambre des comptes. — Du reste, s'il y a quelques variantes dans la version donnée en latin par Geoffiroi de Beaulieu, et dans Joinville, elles sont sans importance et laissent dans toute leur splendeur les principes de morale , de justice et d'humanité qui étaient Tessence même de l'âme de saint Louis. — On trouve, dans l'histoire, tant de choses qui sevrent le cceur, qu'où cherche à se consoler, par la contemplation de la vertu, du spectacledes passions et de l'injustice des hommes.

saient toutes les classes du peuple, la veuve de saint Louis alla s'enfermer dans le couvent des religieuses de Sainte-Glaire, fondé par elle au faubourg Saint- Marcel. Cette oasis de la charité lui réservait les ravissements que Dieu accorde, dès ce monde, à ceux qui doivent un jour entrer dans sa gloire.

Elle mourut en i295j pendant que Philippe le Bel, son petit-fils, préparait le procès des Templiers, parmi lesquels on voyait encore plusieurs de ceux qui avaient combattu auprès du comte d'Artois, à la Massoure. Contrairement à ce qui arrive d'habitude, une pâleur livide n'envahit pas son visage après que la vie l'eut abandonné; il conserva longtemps les couleurs et l'incarnat qui sont l'apanage des vivants, comme si elle était plongée dans un sommeil momentané, et non dans le repos de ceux qui ne se réveilleront plus. On mit avec elle dans la tombe le plus rare assemblage qui fut jamais de toutes les vertus.

Messieurs,

Gharles-Quint rêva l'empire du monde et rabaissement de la France. Examiaons comment ce rêve fut réalisé par lui-même et par les princes de son sang.

Charles-Quint, lorsqu'il abdiqua, était dans la cinquante-sixième année de son âge et la quarantième de son règne. Afin d'étonner une dernière fois le monde, il choisit pour son abdication la salle des États du palais de Bruxelles, y réunit, le 25 octobre 1555, les reines ses sœurs, les personnages les plus marquants de ses royaumes, un nombre considérable de ses sujets de tous rangs appelés des confins de ses possessions où le soleil ne se couchait pas, les uns vieux, avec la gravité des souvenirs, les autres tout jeunes, afm que les détails de cette journée fussent transmis par le récit le plus lointain à leurs enfants. C'est au sein de cette imposante assemblée, profondément émue, que l'empereur voulut déposer le

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i08 LE SANG DE CHARLES-QUINT.

pouvoir souverain, à la place même oîi il l'avait reçu quarante ans auparavant.

/ Grâce à M. Mignet, nous savons aujourd'hui à quoi nous en tenir sur les contes puérils dont Charles- Quint a été l'objet.

L'empereur n'abdiqaa pas brusquement, dans un de ces accès de dégoût et d'humeur qui visitent les toits les plus élevés comme les plus humbles. De longues réflexions précédèrent cet acte grave, auquel il fut conduit d'une manière progressive par l'affaiblissement de ses forces, car l'âge rendait plus rapprochées les attaques d'épilepsie, de goutte, d'asthme et d'un flux de sang qu'il éprouva dès sa jeunesse, au dire de son historien Sepulveda; par sa piété dont la ferveur ne cessa de s'accroître depuis la perte de l'impératrice Isabelle, enlevée toute jeune à sa tendresse ; par son impuissance à porter tant de couronnes qui écrasaient sa tête blanche et son corps courbé ; par la voix de Dieu qui rappelait dans la solitude, afîn de s'y recueillir et de mettre un intervalle entre la vie et la tombe; par la droiture de son esprit qui le pénétrait de ces raisons ; enfin par cette aspiration à descendre qu'éprouvent les hommes parvenus au faîte des grandeurs, et qui prit Syïïa, Dioclélien, Maximien, Christine de Suède et Philippe V,

L'Estrémadure touche au Portugal. C'est un pays d'un aspect inculte et sauvage, mais salubre et gran-

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LE SANG DE GHARLES-OUINT. 109

diose. Le Guadiana, le Zuja, TAlbuera, le Giguela, rHerjas, le Tage, la! Xerte, y serpentent en ruisseaux, se répandent en nappes, se grossissent en torrents, disparaissent dans des gouffres, ressortent en jets bouillonnants qui retombent en gerbes avec les étincelles que l'heure de midi jette à travers les cataractes. Sur certains points, l'aridité crevasse le sol et le tamise en poussière africaine; sur d'autres, un feuillage tropical resplendit en émeraudes. Des vallées abruptes creusent leurs surprises au pied des dentelures de Gâta, des contreforts mamelonnés de la sierra Morena, et des pics de Gredos qui surplombent.

Dans un des sites les plus pittoresques de cette contrée se trouvait un couvent de frères hiéronymites, aimés et protégés par Jeanne d'Aragon, et depuis par son fils. L'empereur se fit bâtir près de là, sur un plan étudié à loisir par deux architectes habiles, Gaspar de Vega et Alonso de Govarrubias, une habitation qui dominait la Yera de Palencia, assez spacieuse pour une domesticité princière, entourée de jardins pleins de fleurs et rafraîchis par des eaux vives; la meubla d'une façon luxueuse, y envoya une profusion d'objets précieux, tableaux du Titien, ouvrages d'art, horloges de Juanello, cartes, instruments de mathématiques, livres sortis des presses de Magdebourg, d'Amsterdam et de Venise^ tapisseries de Flandre, de Turquie et d'Alcaraz, vaisselle d'or et d'argent, vases et aiguières de toute forme pour sa table et les soins délicats de sa personne, bijoux, bagues et talismans garnis de pier-

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reries pour conjurer ses infirmités ; y appela de toute l'Espagne les moines qui chantaient le mieux, avec Juan de Villa-Mayor, excellent maître de chapelle, pour les diriger : quand tout cela fut prêt, il vint s'installer avec les vêtements qu'il portait aux jours d'apparat, le missel qui coûta dix ans de travail et que l'on admire encore aujourd'hui à Vienne, la Toison-d'Or, et les Commentaires de César.

Tel fut le lieu où il voulut rentrer en possession de son grand cœur et de son grand esprit, après avoir été toute sa vie hors de lui-même. Aimant par nature et par habitude les pompes religieuses, il put s'abandonner à l'extase que donnent aux catholiques fervents l'autel, le tabernacle, la cire allumée, la croix sur la chasuble, le rochet qui traîne sur le parvis, la myrrhe dans l'encensoir, les chœurs qui vont au ciel, et la chaire sacrée qui en descend.

Il y partagea son temps entre la prière, sans s'astreindre aux règles des moines, le soin de sa santé, les souvenirs, un examen de ses propres actes, aussi éclairé que le permettait l'exubérance de niété, d'orgueil et de foi au pouvoir absolu ; les dépêches reçues et celles qu'il expédiait au roi des Romains, au roi d'Espagne, à la gouvernante des Pays-Bas; la dictée de ses Mémoires, où il retraça ses guerres et ses entreprises ; les ordres pour compléter ses renonciations, les promenades dans des vergers pleins d'arbres aux fruits vermeils, et à travers les bois de châtaigniers, d'oliviers et de cèdres; les causeries avec un petit' nombre de seigneurs qui courtisaient sa familiarité; les méditations inspirées par la splen-

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deur kiste d'un coucher de soleil à l'horizon loinlaÎD, au-dessus des plaines de T&lavera et d'Avanuelo, ou dans les monts bleus de Guadalupe; les entretiens avec quelques moines qui lui plaisaient par la variété de leurs connaissances, ou par leur candeur; donnant enfin le superflu de ses journées à l'inspection de travaux mécaniques auxquels il ne dédaignait pas démettre la n^ain, et, il faut bien le dire pour être vrai, à des repas où la tempérance était absente, péché mignon de toute sa vie.

Son projet de retraite, conçu dès 1535, au sein de sa force et de sa toute-puissance, ne cessa d'être suivi, médité, mûri, et il fallut des raisons impérieuses pour le river au trône jusqu'en 1555. On forcerait à peine la vérité en disant qu'il lui fut presque aussi difificile de déposer toutes ses couronnes que dé les placer sur sa tête; image^ d'un père prévoyant, qui ne livre les différentes parties de son patrimoine qu'en assurant leur avenir. Rien ne prouve mieux son immuable persistance, que l'énoncé de ce fait qu'il mît plus de deux ans à consoDomer ses renonciations, commencées en 1554 par le don de Naples et de Milan à son fils, continuées en 1555 par l'Espagne, achevées seulement en 1557 par l'empire. L'Infant et le roi des Romains ne cessèrent d'insister pour qu'il changeât d'avis, et ne se départirent jamais du respect qui lui était dû. Tant qu'il vécut, Philippe ne cessa de solliciter ses conseils, on peut dire ses ordres. Tout ce qui a été dit de l'ingratitude filiale est à reléguer au rang des fables, comme la soumission du père aux règles

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112 LE SÂNa DE CHARLESH2UINT.

monacales, les jeûnes, les macérations, le ctlice, les coups de discipline, le lit de cendres, les journées employées à des travaux presque serviles, les prières à genoux sur le marbre, rasaistance à ses propres funérailles, la claustration dans son cercueil, sa propre voix mêlée à celles des moines chantant TofiOce des trépassés, ses terreurs, sa fièvre, son délire et sa morl^ à la suite de cette comédie lugubre.

Gharles-Quint restera entouré d'une prestigieuse auréole par l'immensité de ses possessions, de ses entreprises et de ses desseins» sa lutte heureuse avec François P', sa hauteur avec le pape, son adresse opiniâtre contre la Réforme, son infatigable activité, son labeur incessant, ses plans stratégiques, son génie doué de toutes les aptitudes pour subjuguer les hommes ; mais ^il sut forcer l'admiration, il ne se concilia jamais l'amour. Ses sujets espagnols lui reprochèrent sa naissance en Flandre, son sang germanique, sa prédilection pour le français qu'il parla jusqu'à l'âge de vingt ans, sa lenteur à se rendre parmi eux et à étudier leur langue harmonieuse. Il ne vit dans la Péninsule qu'ua instrument, un levier, un ressort de la grande machine que faisaient jouer ses mains puissantes. — Il ignora que cette terre ne demandait qu'à être remuée pour produire abondamment les fruits, les moissons et les métaux qu'elle recouvre, que des routes et des canaux lui donneraient la vie et l'opulence. Il n'y versa, poar la féconder, aucane parcelle des richesses du nouveau-monde, qui ne lui servirent qu'à vaincre d'autres pays ou à les acheter. Il prit à tâche d'empêcher,

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LE SAKG DE CHARLES-QUINT. 4i3

de retarder et d'annuler les réunions des Certes; d'amoindrir les fueros des provinces, les juntes locales, les franchises des communes, les privilèges des villes, les libertés individuelles; d'étendre sur la Catalogne, TAragon, l'Andalousie, les Castilles, l'Ëstrémadure, Léon, la Galice, les Asturies et la Navarre, sur toutes les têtes comme sur tout le territoire, de Bilbao à Gibraltar, et d'Alicante à la Corogne, le niveau d'une soumission aveugle et d'une absorbante fiscalité.

S'il récompensa magnifiquement quelques-uns de ses serviteurs, il fut ingrat envers ceux auxquels il devait le plus. Cortez, pour arriver jusqu'à lui, après avoir détrôné Montézuma, fut obligé de faire une trouée dans l'épais cortège formé par la féodalité allemande et la grandesse, se posa fièrement et lui dit : « Cet homme que repoussent vos gardes, et que vous ne connaissez pas, est celui qui vous a donné plus d'Ëtafs que vos pères ne vous ont laissé de villes. 2>

Quel était le bilan général de Charles-Quint en 1355? -r L'Espagne appauvrie et dépeuplée, les Pays-Bas révoltés, un grand nombre de villes impériales ayant secoué le joug et gagnées à Luther, les autres frémissantes; l'Italie menacée par le duc de Guise, l'Afrique par les Turcs; la haine de Henri II, du pape Paul IV, de la plupart des princes. italiens et de l'Angleterre : comme compensation, il est vrai, le Mexique et le Pérou permettant de rapprocher par un ciment d'or les parties qui se disjoignaient de cette Babel aux proportions jusqu'alors

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ii4 LE Sk&Q Dfi CHARLES-QUINT.

inconnues; mais la duieté des coAquérants eavoyant au nouveau-monde, en échange de 3es tréso», les fermentfi de révolte qui devaient un jour l'eidkr à se séparer violemment d'une mère-patiie avaie, fanatique et sans pitié.

Les courses continuelles de l'enipereur et ii^iaiiestent qu'il s'efforçait d'acquérir l'ubiquité, pooruudtiplier sa présence au milieu de populations m distantes les uoes des autres, et plus séparées encoro par la dissemblance de leurs mœurs que par l'éldgnement. Il allait tour a tour liabiter chacun de ses Etats, comme pour s'y £aire naturaliser, parlant toutes les langues en les estropiant; en somme, réduit le plus souvent à jargonner le français-brabançon de Bruxelles, imperfection qui, du reste, lai servit plus d'une fois à envelopper sa peosée des nuages nécessaires à sa politique.

Tel lut rbéritage que recueillit Pbilippe II.

Le nouveau possesseur de l'Espagne et des Indes fut a42clamé avea enthousia^sie par son rojaiioe, qui espéra trouver en lui un maître plus paternel que le fik de Jeanne la FoUe. Les bommes, passionnés pour l'inconnu qu'ils embelIÎBsent'de leoxs espérances, saluent toujours ainsi Tauivnre d'un xàgne.

Nous peindrons PbiUppe U par quelques traits saillants.

On s'âccQi*de à dire que, lors de son union avec

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LE SÂN6 DE CBARLE&-QUINT, 115

Marie de Portugal, sa première femme, il était lié par un mariage secret à dofla Isabella Osorio. Plus tard, on lui reprocha la mort de son fils don Carlos, l'empoisonnement d'Isabelle de France, la séduction d'une jeune fille qu'il rendit mère et fit épouser de force au prince d'Ascoli; ses amours avec la femme de son favori Ruy Gomez, son acharnement envers Antonio Perez, dont il avait armé la main contre Escovedo. Dans les harems qu'ombrageaient les bois du Prado et d'Aranjuez, il s'abandonnait à des voluptés africaines, mêlant ainsi dans sa vie les jouissances ardentes, les anxiétés pour le salut de son âme, et les remords presque aussitôt apaisés par un confesseur indulgent. Il ne se montra, ni à Mûlhberg, à côté du duc d'Albe, ni à Saint-Quentin, ayec Philibert de Savoie, ni à Gravelines auprès du comte d'Egmont, ni à Lépante à côté de don Juan d'Autriche et d'Alexandre Farnèse, ni sur Varmada. Si aux taches de sa vie privée, à sa bravoure douteuse, on joint les iniquités publiques : la conspiration tramée en 1564 contre le Béarn, pour enlever Jeanne de Navarre, la faire condamner par les in- <iaisiteurs, et lui voler son royaume; sa politique tortueuse, sa duplicité, son absence de scrupules, les impôts excessifs qui ruinèrent ses sujets des deux inondes, et ses édits sanguinaires ; les lettres de noblesse accordées à Balthazar Gérard, l'assassin du stathouder de Hollande, l'institution dans les Flandres du Conseil des troubles^ le supplice des comtes d'Egmont et de Hom; et enfin les persécutions que tout le monde connaît, la postérité doit ajouter foi

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no LE SANG DE CHARLES-QUINT.

au foudroyant manifeste du prince d'Orange, et aux Relpdones d'Antonio Ferez.

Philippe II mourut en 4598, après avoir essaye de réaliser la monarchie universelle rêvée par son père; mais avec la prétention de diriger l'Europe de son cabinet, il se noya dans les profondeurs do sa politique. Ayant dans l'imagination les plans d'un empire qui étonnerait le monde par son inunensité, il ne fonda que l'Escurial, cette sombre demeure qui a l'air d'une prison. L'héritage du grand Charles s'amoindrit entre ses mains. Il ne mit à profit ni le génie de ses capitaines, ni le courage de ses soldats, ni les exactions de ses proconsuls. Il ne tira parti ni de la victoire de Lépante contre les Turcs, ni de celle de Saint-Quentin gagnée sur les Français. Les cruautés du duc d'Albe lui aliénèrent si bien les Pays-Bas, qu'il ne put se les rattacher, même en leur envoyant la conciliation avec Requesens, l'habileté guerrière avec don Juan d'Autriche, et ensuite avec le duc Alexandre de Parme. Il épuisa ses possessions par des impôts excessifs ; décima ses sujets par des campagnes lointaines, meurtrières et mal conduites, par le bannissement des Juifs et des Mores, et par l'Inquisition. L'Océan engloutit, avec l'Armada, une bonne partie de ses trésors. Ses dettes s'élevèrent à soixante millions de ducats. II anéantit presque entièrement le commerce maritime et la puissance coloniale de la péninsule ibérique. Son union avec les Guise et la Ligue fut si mal combinée, qu'il n'empêcha pas Henri IV, son ennemi personnel, dé régner. Après avoir détruit en

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Aragon le dernier rempart des libertés nationales, il eut un mouvement d'orgueil insensé; mais le jour même où il crut tout tenir dans sa main, commença la désagrégation du colosse. Les Anglais lui prirent Cadix, et y brûlèrent ses vaisseaux. Pour paci/ier le royaume de Grenade, il en fit un désert. Maître de Tunis, il ne put y rester. Les onze millions de piastres envoyés chaque année des colonies étaient encaissés dans le tonneau des Danaïdes.

Les Provinces-Unies secouèrent son joug. Sous lui commença la décadence du Portugal. La difficulté de régir ses possessions lointaines augmentait par la distance, comme la lourdeur d'un poids au bout d'un levier trop long. La politique générale, le maintien dans le devoir de tant de sujets récalcitrants, la direction de tant d'agents infidèles ou médiocres, prenaient tous ses soins; il n'en restait rien pour le bonheur des peuples. Le prestige incertain d'une vaine gloire couvait le marasme. L'Espagne épuisée, haletante, sur laquelle il pesa quarante ans, le détesta. Ce fantôme glaçait tout ce qu'il touchait.

Son corps tomba par lambeaux, laissant jusqu'au bout son esprit lucide. Dans la dernière année de sa vie, la science humaine, en enrayant le mal, se fit complice de la mort qui voulut, pour une expia-, tion manifeste, venir à pas lents, sûrs, hideux et visibles. — Il mourut comme Hérode et Sylla.

Avant d'expirer, il pressentit, à la vue de son médiocre successeur, la ruine de sa maison, et versa sur elle des larmes tristement prophétiques.

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il8 LE SANG I^E CHARLES-QUINT.

Philippe m, ugé de vingt ans à peine, sans vertus comme sans vices, abandonna le sceptre au duc de Lerma, dont le premier soin fut de distribuer à ses parents, et à ses créatures, les charges lucratives et les dignités les plus importantes du royaume : à son oncle, Bernard de Sandoval, l'archevêché de Tolède et le titre de grand-inquisiteur; à son frère la vice-royauté de Valence, à sou beau-frère celle de Naples; h l'un de ses gendres la présidence da conseil des Indes, à l'autre le commandement des galères d'Espagne. Borja, un autre oncle, reçut la présidence du conseil de Portugal. Mîranda, un cousin, devint chef du conseil de Gastille, pendant que d'autres parents accaparùent la vice-royauté du Portugal,- et la junte d'État. — Voilà, n'est-ce pas, Messieurs, l'Espagne en bonnes mains.

Le duc de Lerma prit à tâche de suivre les déplorables errements du dernier règne, avec l'exagération et la maladresse habituelles aux imitateurs. Si l'on joint à cette inhabileté l'épuisement du trésor (car la dette ne s'élevait pas à moins de cent quarante millions de ducats), on ne s'étonnera pas des effets désastreux produits par le renouvellement de fautes qui avaient déjà coûté si cher.

Voici d'abord une autre armada se dirigeant vers lea côtes d'Angleterre, et qu'attend le sort de la première, comme si les éléments eux-mêmes voulaient

LE SANG DE €HÀRLE9H}UINT. 419

s'assoder, par one imitation dérisoire, à Féchee dfi cette seconde ayentore .

Ponr liiire quelque chose qoi ressemblât à la victoire de Miîlippe II sur l'Aragon, le duc de Lerma^ doa Francisco Gomez de Sandoyal y Roxa9, marquis de Dénia (ce n'étaient pas les noms qiiî lui manquaient), entreprit de détruire les libertés de la Biscaye, dont les provinces conserraient encore lenrs fneros. Le candide despote ne s'imagina-t-îl pas qa'il ponvatt, d'an trait de plnme, mettre à néant ces franchises séculaires? On aime tçnjours à relire la fière réponse des Basques à des menaces qui les émurent à peine :

<( Ayant appris qu'en récompense des nombreux et loyaux services que cette seigneurie a rendus h la couronne, Votre Majesté veut empiéter sur nos droits, en ordonnant que nous acquittions certains Impôts auxquels les CastBlans sont soumis, nous avons convoqué une assemblée h Gamîca, et nous avons résolu, conformément à nos fueros accordés par les rois vos prédécesseurs, et que l'on veut révoquer aujourd'hui avec tant de rigueur, de nous adresser humblement à vous^ et de vous supplier d'annuler l'ordre qui nous eoneeme. Ce que nous demandons est juste; et si l'on ne fait droit à notre prière, nous prendrons les armes pour défendre noire bien-aimée patrie; dussions-nous voir brûler nos maisons et nos campagnes, mourir nos femmes et nos enfants; dussions-nous chercher ensuite un autre seigneur pour nous protéger et nous défendre. »

120 LE SANa DE CHARLES-QUINT.

Le ministre arrogant, effrayé de cette attitude, n*osa pas faire exécuter Tédit royal; la Biscaye garda ses fueros, et ne consentit à s'astreindre, pendant de longues années encore, qu'à des dons yolontaires. La cour n'en continua pas moins ses prodigalités.

L'argent manquait; il en aurait fallu pourtant

pour soutenir la guerre dans les Flandres qui,

du reste, étaient bien loin : ne pourrait-on point s'en passer? Afin d'économiser les frais d'une campagne, on entra en pourparlers avec Barneweldt, et Philippe III s'empressa de signer le traité qui con- Facra le principe de l'indépendance des Pays-Bas, premier démembrement, suivi par tant d'autres, de la monarchie espagnole.

Il se rencontra, sans nul doute, quelque commis subalterne un peu raisonnable qui conseilla de supprimer, ou au moins de diminuer les pensions par lesquelles on croyait s^assurer à Rome, à Gênes et à Venise les services des cardinaux influents et des principaux seigneurs : mais des voix plus autorisées prouvèrent que la grandeur castillane perdrait de son prestige en Italie, si on retranchait un réal aux libéralités hér(^ditaires que recevaient les princes Orsini, le duc d'Urbino, les Gesarini, les Gaêtani, et une foule d'autres dont le dévouement aux subsides espagnols ne s'était jamais démenti.

Au milieu de ces extravagances, le duc de Lerma, bien que marié, ambitionnait la pourpre romaine; et n'ayant jamais manié une épée, il rêvait de conquérir Venise. La duchesse sa femme voulut bien mourir pour lui permettre de demander la barrette, que

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liE SAMQ DE GHÂRLES-QUINT. m

le pape Paul V s'empressa de lui envoyer. Quant à Venise, comme les vaisseaux manquaient après la destruction de l'armada, le marquis de Bedmar y pourvut par une conjuration célèbre dont l'avorte ,ment fît précipiter au fond des lagunes bînq cents malheureux que l'ambassadeur espagnol avait engagés dans cette ténébreuse entreprise. Nous voulons croire que cet abominable complot ne fut pas le seul titre de Bedmar à l'obtention du chapeau de cardinal, mais nous en avons cherché d'autres sans les trouver.

Après s'être laissé imposer par Barneweldt la convention qui rendit les Pays-Bas à leur indépendance, on s'occupa de chasser les Mores. Des prêtres fanatiques, pour préluder à cette mesure, répandirent dans le peuple des récits de faits étranges, surnaturels, effrayants, destinés à troubler les esprits, à enflammer les imaginations par des prodiges alarmants. A Daroca, disait-on, le son des trompettes et des tambours avait tout à coup retenti dans les airs pendant une procession des moines. Les églises de Valence avaient été enveloppées de nuages blancs parsemés de taches de sang. Des larmes avaient été vues dans les yeux d'une image de la Vierge.

Don Juan de Ribera, archevêque de Valence, dans un mémoire adressé à Philippe III, rappela que le peuple d'Israël reçut de Dieu la reconunandation de rejeter de son sein les infidèles qui souillaient de

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122 ' LE SANG DB CHARLES-auINT.

kur présence la Terre promise. « Une sévèïe eMîssanee à ce préeeple fat parikolièrement reeonmnmdée aiEx rois et aux chefs d^ ce peuple; le preBoôer roi, que Dieu loi-même avait nommé pour te gfwrvernep, encourut la coMfre céleste, et lot privé de son royaume pour aroir désobéi à ce préceple. ftr, les pernicieuses conséquences qui résultent de la permission accordée aux Men'es de demeurer en Gasf^ et en Aragon, sont les m^es que celles qui réscdtèrent pour les enfante d'IsraS de leuFS relations avec les païens; car, en Espagne,^ les fidèles courent un «■ égal danger d'être corrompus par le funeste exemple des pratiques mahométanes. L'extermination des infidèles est donc pour le roi catholique un devoir sacré, comme la destmetion des infidèles en foi un pour les rais et les cbefs du peuple juM. »

Ces avertissements dn del ne souffirant pas de réplique, un édit du mois de septembre 1609 &ràmatSL Texpulsioo immédiate des fils des Mores qtàj pour rester en Espagne après les d^refsde Philippe il, et leur défaite es 1570 dans les Alpuxarras, observaient ^pendant les pratiques extérieures du chrktiasiicnie: etûs étaient nombreux, 430,000 dans le seul royaume de Yalence l Sous prétexte que la loi de Mabosiet vivait eneoore dans leur coeur, et qu'ils appelaiest les Berbères d'Afrique à euvabir de nouveau TEspAgae, ils n'eurent qu'un dâai de tvois jours pour partir. Ceux qui s'obstinèrent à re^er sur le sol de leur patrie d'adoption y furent traqués eonmie des kiupsy pcsdant que le mariage du rot avee Varguerite d'Aùtricbe mettait la cour en liesse.

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LE SANG DE CqARLBSH)UlNT. 123

Les Morc58 consternés essayèrent envain de fléchir Philippe III par les supplications, par l'offre de dons volontaires immenses. Le terrible édit fut impitoyablement exécuté. Les infortunés, dépouillés de leurs richesses, prirent le chemin de Texil, et se dirigèrent presque tous vers l'Afrique; mais la plupart d'entre eux, livrés à la férocité de matelots cupides, périrent pendant la traversée. D'autres injures et des spoliations nouvelles les attendaient au terme de leur voyage, de la part de leurs coreligionnaires qui ne virent en eux que des renégats. Watson, dans son Histoire de Philippe III j affirme que les six mille bannis qui s'embaxquèrent à Gopastal pour Alger périrent tous, avant d'y parvenir, excepté un seul nommé Pedralvi.

L'Europe entière, en apprenant ces actes de cruauté, frissonna d'horreur. «Ce fut, dit le cardinal de Richelieu, peu accessible aux attendrissements, ce fut le plus hardi et le plus bari)are conseil dont l'histoire de tous les siècles précédents fasse mention. » — L'Espagne en fut bientôt punie.

De 1479 à 1609, trois millions de Juifs ou de Mores furent chassés de la Péninsule. Les Juifs emportèrent avec eux le commerce et l'industrie; les Mores, la culture des sciences, les ferments de la vieille civilisation orientale, l'élégance poétique des Abencêrages, l'art de tapisser de dentelles de marbre des palais comme celui de l'Alhambra, et de donner à la terre, par l'abondance des blés, sa plus riche panire. — Si l'on observe que la colonisation de l'Amérique, les bûchers des inquisiteurs et la guerre firent

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124 LE SANa DE CHARLES-QUINT.

un nombre au moins égal de victimes, on ne s'étonnera pas de voir la population bientôt réduite à six millions d'habitants.

Philippe III mourut victime du cérémonial bizarre de l'Escurial. Comme il assistait, par une journée pluvieuse et froide, à une séance du conseil des dépêches, le sang lui porta violemment à la tête par la réverbération d'un immense brasero allumé au milieu de la salle pour en adoucir la température glaciale.

Le monarque, cloué sur son siège par la majesté royale, ne bougea pas; aucun des assistants n'osait se permettre de faire enlever le brasero, cet office étant particulièrement dans la charge du duc d'Uzéda, sommelier du corps, alors absent. Un débat burlesque s'engagea entre le duc d'Albe et le marquis de Pobar, qui depuis le raconta au maréchal de Bassompierre. « — AUez donc, en toute hâte, prévevenir le duc d'Uzéda. — Je l'ai vainement cherché dans tout le palais ; impossible de le trouver. — Le danger étant imminent, pourquoi donc, marquis, ne prendriez-vous pas sur vous de faire enlever ce foyer incandescent, d'ouvrir une fenêtre, ou de prier Sa Majesté catholique de se déplacer? — Duc, vous pourriez le faire aussi bien que moi. — Aucune de ces fonctions n'est dans ma charge. — Ni dans la mienne non plus. — Un malheur, sans doute, est inévitable. — Je le déplore, maïs que faire? »

Pendant ce débat ridicule, le visage du roi s'empourprait de plus en plus, la congestion gagnait le cerveau, le feu desséchait les membres envahis par la

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paralysie, si bien qu'avant qu'on eût pu trouver le duc d'Uzéda, sommelier du corps, Philippe III fut complètement grillé.

Le duc d'Olivarès, premier ministre de Philippe IV, berça un instant les Espagnols de quelques illusions, et les leurra de l'espoir d'une régénération de leur patrie ; mais le vent souffla sur ces belles promesses, et les emporta comme les vapeurs fuligineuses d'un feu de paille. Olivarès trouva, dans le cardinal de Richelieu, un rude jouteur qui l'abattit à ses pieds.

Pour la politique et l'administration, ou plutôt la désorganisation intérieure, Philippe ly ne fit que se traîner dans l'ornière creusés par son prédécesseur. Au dehors, ses armées furent battues par la France à Rocroy, à Lens, aux Dunes ; par la Hollande, dans le Brabant, la Flandre, le Limbourg et dans l'Inde portugaise; par l'Angleterre, à Dunkerque et à la Jamaïque. Le drapeau des rois catholiques, humilié sur tous ces théâtres de guerre, disparut pour toujours de l'Artois, du Hainaut et du Roussillon. Mentionnons les révoltes de Flandre, du Portugal, de Naples, de la Catalogne, suivies de nouvelles pertes territoriales en Europe, pendant que les plus riches possessions du nouveau-monde échappaient au descendant dégénéré de Charles-Quint. On trouve dans toutes les histoires l'énumération des désastres de ce règne lamentable.

L'Espagne perdit :

En Afrique, la forteresse de Tanger qui commandait le détroit de Gibraltar; les îles Açores, considé-

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126 LE SAMO DE CHARL£SH}UINT.

rées comme le grenier de la Péninsule; Madère, Saint-Jacques et les autres îles du Cap-Vert (pendant que les Hollandais, devenus maîtres de la Guinée, du royaume de Congo et d'Angola, retenaient les esclaves nécessaires à Texploitation des mines du Mexique et du Pérou) ; au delà du cap de Bcmne- Espérance, les colonies de Mozambique et de Sofala, où l'on recueillait la poudre d'orj l'ambre et l'ivoire; plus au nord, les forts de Zanguebar et de Monbaze, qui devinrent, entre les mains. des Portugais, les entrepôts du commerce avec l'Ethiopie ;

En Asie, la ville de Mascate ou se faisait le principal trafic avec la Perse; dans les Indes, Diu et Goa, passées aux Portugais avec leurs mines de diamants, les côtes de Ceylan avec leurs perles, et les îles Maldives ;

En Amérique, le Brésil devenu portugais, depuis la rivière des Amazones jusqu'à la Plata.

De tout cela, Philippe IV ne s'inquiétait guère, pourvu qu'il pût faire ses dévotions, chasser, et tutoyer les descendants du Gid. On n'entend jamais rappeler sans sourire la façon dont s'y prit le duc d'Oliveu'ès pour lui apprendre la révolution de Portugal, déjà connue, depuis un mois, de toute l'Europe. — <( Sire, dit le ministre en abordant son soaverain, Votre Majesté vient de gagner un grand duché et plusieurs belles terres. — Comment cela? fit le prince étonné. — La tête a tourné au duc de Biagance, qui s'est laissé follement proclamer roi : voilà toutes ses terres confisquées de droit. — Duc, il faut y mettre ordre, répondit Philippe IV majes--

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LE SANa DE CHâALES-OUINT. i27

tueusement. Gontiauez de veiUef à rkitégrité de nos Etats, j)

OUiParès, espèce de capitan yantard et superbe, croyant enchalaer la fortune avec des inots, imagina de décerner à son maître (croyant ainsi se le donner à loi-même) le nom de Grand : mais la grandeur de Philippe lY^ comme on l'a dit plaisamment, était celle d'un fossé qui s'agrandit à mesure qu'oa lui enlève des terres.

Nous devons, Messieurs, nous arrêter plus longuement au règne de Charles II, qui légua le trône à un prince français.

Charles II, à quatre ans, fut roi. Une année plus tard| il avait encore besoin du sein de sa nourrice, et ne marchait pas. Lorsqu'il donna sa première audience aux ambassadeurs (28 octobre 1665}, il ne put se tenir debout qu'en s'appuyant sur les genoux de la senora Miguel de Texada, menine, qui le soutenait par les cordons de sa robe. Peu de jours après^ l'archevêque d'Embrun écrivait au cabinet de Yersailles : a Les médecins jugent mal de sa longue vie; et il semble qu'on prend ici ce fondement pour règle de toutes les délibérations, d — Son corps chétîf était encore trop lourd pour s^s jambes courtes, molles et grêles. C'était une poupée de cire. On disait déjà qu'il était plein de scrofules, ce qui ^e wèrUm plus tard. Son ignorance était telle

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qu'on ne Feût aucunement surpris en lui disant qu'Aristote avait découvert l'Amérique, ou que les Anglais étaient mahométans. Dans son impuissance physique et morale, on ne parvenait à l'émouvoir, à le distraire, qu'en lui offrant le spectacle d'un chev al éventré par un taureau, ou d'un juif se tordant ' au milieu des flammes d'un auto-da-fé. Sa femme... lui faisait peur. Plus d'une fois, on le vit s'éloigner comme un fou de cette créature charmante, et s'enfermer pour se donner la discipline, ou errer seul, durant des heures entières, dans le désert aride qui entoure l'Escurial.

La régente, Marie- Anne d'Autriche, mère du roi, chercha un Mazarin dans son confesseur, le père Nithard, amené par elle des bords du Danube. Ce jésuite, pour dissimuler son origine tudesque, fit à l'Espagne l'honneur de changer son nom en celui de Nidhardo, et accepta la charge de grand inquisiteur, en attendant le chapeau de cardinal; mais ce ne fut pas un nouveau Ximénès. Sous ce jésuite allenaand, on vit l'armée réduite à 20,000 soldats sans discipline, mal équipés et à peine vêtus, bien différents de l'ancien fantassin castillan dont la bravoure était proverbiale, et qui savait attendre patiemment, à défaut de solde, le pillage de quelque bonne ville d'Allemagne, de Flandre ou d'Italie; la marine (où étaient les cent vaisseaux de Lépante, et les cent cinquante de l'Armada?), anéantie à ce point qu'il fallut louer des navires aux Génois pour les transports entre la métropole et le nouveau monde ; la chute des manufactures de Séville et dé

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Ségovîe; les champs dévastés par les troupeaux errants, ou laissés en friche par des paysans drapés dans leurs guenilles, qui joignaient à Findolence du fellah d'Egypte la fierté de l'hidalgo; Textension des biens de main*morte et des majorats de la noblesse. Les traitants, à qui on affermait les seigneuries, les évêchés et les perceptions du fisc, absorbaient soixante-^dix-sept millions sur les quatrevingt-cinq envoyés par an d'Amérique, de sorte que FEspagne ne vivait que d'impôts vexatoires, ou d'emprunts ruineux.

Comment n'y avait-il plus aucun écrivain, aucun penseur dans la patrie de Cervantes, de Lope de Vega et de Calderon? — L'oblitération des intelligences fut l'œuvre des inquisiteurs, dont les anathèmes frappèrent les esprits les plus élevés, tels que Ferdinand de Talavera, Jean d'Avila, Louis de la Cadena, Barthélémy de Las Casas, Pierre de Lerma ot sainte Thérèse elle-même. Louis Ponce de Léon expia, par un séjour de cinq ans dans les cachots de Valladolid, le crime d'avoir communiqué à un ami indiscret sa traduction en vers espagnols du Cantique de Salomon. Alors achevèrent de périr toutes les sciences cultivées autrefois si brillamment par les Arabes. Sous la pression énervante du saintoffice, la chaire même devint muette, et pendant que la France voyait naître Bossuet, Fléchier, Massillon, Bourdaloue, l'Espagne atrophiée ne produisait que les Sanchez, les Escobar, les Molina, et ses casuistes de Salamanque dont la célébrité n'est pas enviable.

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La décadence de la peiatore suivit celle dea tetb? es. Ea 1670, on pea avant la mort de Murilla« ^pidqaes artistes, voulant essayer de faire revivre las traditions de Yelasquez et de Zurbar aa, féndècent,, axas ce but, une acculémie oh ils promirent de donner des leçons gratuites; mais ils ne trouvèrent pas d'élèves. Les ateliers de peinture furent fermés comme les théâtres^, les bibliothèques et les imprimeries.

Quant à Thistotre^ elle ne pouvait être écrite que d'une façon servile sous des princes qui. voulaient régner en despotes. Il n'est donc pas étonnant que les successeurs de Philippe II aient proficrit les livres qui peignaient les mœurs des nations, et même les anciens auteurs qui nous ont transmis lea annales des peuples, libres de la Grèca et de l'Italie. Des tyrans ombrageux craignaient avec r&ûsoa de voir les Sspa^ols se soulever pour reconquérir leur indépendance,, si on évoquait à leurs yeux les institutions d'Athènes et de Rome ; de môme que les victimes du saint-office auraient pu se révolter, en apprenant que plusieurs États prospéraient déjà sous l'égide bienfaisante de la. tolérance religiease.

Point é'arméer ni d'argent pour la, payer ; une justice vénale^ et la police endormie^ Lesi colonies livrées aux exaetions des vice-rois; dans la» métropole*, huit ou dix sénaés décorés de dénominatiûas fastueuses, conseils de CastiUe, d^Aragon^ d'Ualie, de Flandre, des Indes^ des ordres, des finances, de la ^erre, mais n'étant en réalité que des mandataires indolents de la volonté royale, oublieuse elle-

L& SAHG DE GHABi«E&-&UINT. 431

même de ses premiers devoirs : oligarchie vaDiteuse, inerte ou avide. Un palais silenoieux, esclave de l'étiquette, et cependant rempli d'intrigues, autour d'un monarque servi à genoux et volé par son entourage. Trop de richesse et d'influence chez des prélats avenglément soumis an piape. Ait-dessoua de tout cela, des milliers de moines remuants, livrés aux inimitiés des Oirdies rivaux ou aux dissensions intestines de leurs propres couvents; et enfin ua peuple néeeasairemeni miséraUe, mais conservant encore le souvenir des grands jours de s(mi histoire.

On peut, en visitant le musée de Madrid, suivre la dégénérescence simultanée de la nation espagnole et de ses nmtres, tracée par le pinceau du Titien, de Velasquez et de Garreîkr. Entre ces (Aaq roi», la ressemblance de famille est frappante. Ce sont les mêmes traits, rehausaés^dans le chef de la dynastie par l'expressina du génie, commençant à s'effacer dans Philippe II, s'amollissant dans Philippe III, blêmissant dans Philippe lY, enfin rétrécis et comme hébétés dans la physionomie blafarde et cadavérique de Charles II K

{. Uiid page d«s Mémoiret du maarquis de LouTiUe m compléter ce kiste ûbleau : « De l'aveu de tout le monde, il ne se passait aucune fête de taureau, il ne se donnait aucune comédie qu'on ne mit Vèpée à la aatin* yantoriié royale, cliqua recouBite lacrée, était scayeat outragée, faute àe raoyeM de se faire ccaiiidre, l«s églises et les maisons des grands servant d'asiles pour tous les crimes. Soixante miHe hommes rivaient à Madrid du métier de coupe-jarrets, offrant leurs services à tous ceui qui les payaient. Ghârle» U, ïï*ïI sortait par basaid pour se pr<Hiieiier, était insulté par tes lavandières du Hcnçanares ^ les petits enfants qui eoBnÎBBt après lui en l'appelant manccony sans qu'il y eût aucun garde au'-

Pendant que l'Espagne agonisait, la France sa rivale se fortifiait sous une succession ininterrompue de ministres émînents et de capitaines énergiques, se retrempait dans les luttes de la guerre et de l'esprit; fondait l'unité de son territoire, de sa langue et de ses institutions ; enfantait tine foule d'hommes de génie qui en faisaient le centre des arts, des sciences et des lettres; construisait des vaisseaux et des manufactures, bordait ses frontières de forteresses, creusait des canaux çt des ports. La France développait son esprit de sociabilité, avait une cour dont on n'a jamais égalé la politesse et l'élégance, devenait, sous un roi qui a donné son nom à l'un des quatre grands siècles de l'humanité, le foyer des idées,, le cœur de l'Europe, et le flambeau du monde.

D'un côté des Pyrénées, l'impuissance ; de l'autre, la virilité.

C'est aujourd'hui une mode, introduite par M. Michelet, que j'entends quelquefois (non sans sourire) appeler notre historien national, de dénigrer Louis XIY. Voltaire et M. Mignet, que la passion n'a pas égarés, s'inclinent devant sa grandeur. On pensera comme

tour de son carrosse pour punir ces infamies. Le peu de soldats qui n*ayaient pas déserté comme leurs camarades^ étaient en haillons, sans solde et sans pain. »

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LS SANG DE CHARLBS-QUINT. i33

eux, si l'on parcourt les volumineux documents pu» bliés en 1835, tout en reconnaissant les fautes commises. Un des mérites du roi fut de savoir distinguer les hommes capables de le bien servir, et nul ne le fut plus que M. de Lionne pour la politique extérieure.

Lionne s'était formé en réglant, de concert avec Mazarin, tous les détails des traités de Munster et des Pyrénées. Son esprit fin, vif, perçant, fécond et pratique embrassait toute l'Europe. Travailleur infatigable, il écrivait de sa main toutes les dépêches. Choisy et Saint-Simon le désignent comme le plus grand ministre du règne. Louis XIY, par l'éloge qu'il en fait dans ses Mémoires, apprend aux diplomates qu'ils doivent, pour arriver à la hauteur de leur mandat, connaître les cours, parler et écrira facilement plusieurs langues, et à la culture des belles-lettres joindre le bon sens, l'aisance des formes, une perspicacité que rien ne trompe, l'adresse qui tourne les obstacles, et la fermeté qui les surmonte.

Il s'agissait d'obtenir :

De l'Espagne, la mise à néant des renonciations, et la reconnaissance des droits de la reine de France» Marie-Thérèse d'Autriche;

De l'empereur Léopold, un partage éventuel de la monarchie espagnole ^ ; et pour cela :

1. Un premier traité de partage fut effectiyement signé par ce prince, à Vienne, le 19 janvier 1668^ et par le roi, à Saint-Germain, le 2 f^Trier suivant. Voir le teite au tome II des Négociations, p. 141. Il est resté enfoui dans les archives jusqu*à nos jours.

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i34 LE SÂMG DB CHàRLES-ODIN?.

L'inaction de rAngîelerre et de la Suède; une attaque du Portugal contre l'Esps^e, pendant qoe Louis prendradt la Flandre ; une ligue entre le duc de Neubourg, Tévêque de Munster, les électeurs de Brandebourg, de €ologne et de Mayence pour barrer aux armées impériales la route des Pays-Bas; Rnertie delà diète de Ratisbonne et de la Hollande; ce dernier point, le plus épineux peut-être de tous, en raison du dangereux voisinage qui en résulterait pour les Hollandais. — Tel fut le travail de Lionne.

Nous sommes entré dans les détails qui précèdent pour faire apprécier la marche magistrale imprânée, dès le début, aux négociations qu'il &nt lire daos le recueil de M. Mignet. Les successeurs de Lionne (que la France perdît en 1671) n'eurent pas^ comme îui^ une connaissance approfondie des hommes et des lûatières d'État, son instinct sûr, sa fécondité d'expédients et sa force; mais ils suivirent, avec plus ou moins de bonheur, ses errements ; et e'est toujours à ses travaux qu'on doit se reporter pour aVoir la clef de tout.

A Lionne succéda Louvois, habile aussi, mais yiolênt. On a reproché à Louis, comme plus tard à Napoléon, un amour déréglé de la gloire; mais Vnn et l'autre ne purent se soustraire à Ventraîoement des circonstances : si le génie gardait toujours une juste mesure, ce serait un don surhumain. La guerre de la Dévolution amena celle de Hollande, et par suite une rupture avec l'Allemagne. On s*indigna en voyant «leroer coati» les Hollandais, aa m^ris de l'humanité autant que dé la poiitiquo, des rigaeurs

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lE SANG M CHARLEB-QUINtI 13^

qne la sagesse de Lionne eût sans donte empèchèeS| œuvre de Louvois qui, pour se rendre nécessaire, voulait une guerre sans fin, juste ou non. La révolution d'Angleterre fut une conséquence des sévices «contre la Hollande; car, en forçant le prince d'Orasge à défendre l'indépendance hollandaise en 1672,' on donna T^ssor h. ses vues ambitieuses et à SCS grandes qualités, èe sorte ^H de^nt le champion «du protestantisme, qu'il fît asseoir avec lui sur le trtee enlevé à son beau-père. L'ouverture de la succession palatine apporta de nouvelles complications, qui se liaient à celles déjà existantes.

Si la puissance de Louis XIY s'accrott, les haines -en même temps s'amoncellent contre lui; des ennemis lui surgissent de toutes parts, et Im opposent, après leurs efforts isolés, des coalitions partielles, et enfin une eodition générale. Gn 1668, Tinvasion des' Pays-Bas produit la Triph alKanee entre la Hollande, l'Angleterre et la Suède; «nsuite vient la grande alliance tie 1673 entre l'empereur, l'électeur de Brandebourg, la plupart des Etats germaniques «t l'Espagne; en 1686, la ligue d'Augsbourg; enfin, en 1689, la 6rani€ ligue, dans laquelle se coalisent l'empire, l'empereur, l'Angleterre, la Hollande, l'Espagne, la SaT^e et la Suède. Celte grande ligue «mène une lutte de huit ans, et dure jusqu'au traité de Kys^dc. N^ètes^vous pas frappés en observant la cfaafne qui soude Fun à l'autre tous ces évênem^its? N'y voyez- vous pas les phases successives, mévîtafales de la question espagnole, sans cesse grandissante, et plus grosse chaque jour de périls

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pour les uns, d'espérances pour d'autres, d'anxiétés pour tous ?

L'état de Charles II, à partir de 1697, présenta tous les signes précurseurs d'une fin prochaine. L'avorton qui, à cinq ans, avait encore besoin d'une femme pour lui donner son lait, et diriger sa marche chancelante, ne devint jamais homme, ainsi que le prouve la stérilité dp ses deux mariages. Sa vie, qui dura quarante-deux ans, ne fut qu'une longue enfance maladive. Chose singulière, il r^çut le baptême et fut enseveli le jour des morts. Il était né si peu viable que Louis XIV et l'empereur Léopold se partageaient déjà son héritage en 1668. Il végéta cependant jusqu'en 1700, et se maria même pour donner le change sur sa faiblesse ; mais après la paix de Ryswick, on vît qu'il était temps de lui préparer sa dernière demeure dans les caveaux de l'Ëscurial.

Un second traité de partage (appelé ordinairement le premier) de la monarchie espagnole fut proposé en 1698 par Guillaume III, et signé le 11, octobre à La Haye, par les plénipotentiaires anglais, hollandais et français. — On ignorait que Charles, dès 1696, avait fait un testament en faveur du prince électoral de Bavière, âgé de quatre ans, qui du reste mourut bientôt, fort à propos pour tout le monde. La cour de Vienne n'adhéra pas à ce second traité, dont l'Espagne fut très -blessée. Alors un troisième

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traité de partage (ordinairement appelé le second) fut conclu à Londres (25 mars 1700) par Louis, Guillaume et le grand -pensioônaire Heinsius. L'empereur n'y entra pas, attendu que, d'après l'article secret du 12 mai 1689, et surtout par les espérances que lui laissaient les souvenirs de 1668, il voulait avoir toute l'Espagne. Aucun de ces deux pactes n'ayant abouti, nous ne donnerons pas le détail des paiî» assignées aux copartageants ; il suffit de les mentionner pour suivre le tU des affaireSé

Le roi d'Espagne, ayant appris par l'empereur ce partage de ses dépouilles, lui vivant, fut fort ému : sous l'influence de cette irritation, il voulut, tout de suite, prendre pour héritier le fils aîné de l'empereur Léopold, son neveu par sa femme ; mais ses vues s'arrêtèrent sur le cadet, c'est-à-dire sur l'archiduc Charles, dans la crainte que l'Europe entière ne s'armât contre celui qui posséderait à la fois l'Espagne, les Indes et l'empire.

Le parti germanique n'était pas en faveur à Madrid, bien qu'il y fût soutenu par la reine Marie- Anne de Bavière Neubourg, princesse bavaroise, belle-sœur de Léopold, aussi passionnément attachée au sang d'Autriche que la reine-mère autrichienne l'avait été au sang" de Bavière. Des caprices de femmes imprimaient leurs fluctuations au sort de tant de millions d'hommes. La reine Marie de Neu-r bourg est ceUe que Yictor Hugo a mise en scène dans son dremie de Buff-BlaSj sans que rien justifie cette burlesque fiction. L'animosité publique poursuivait, après la reine, la comtesse de Perlipz,

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13$ VÈ SÂnd DE CHARLES-QUINT.

sa «réatuFe, à q«î on reprochait eà Bflâssaace étrangère et ea <ciif^i(fi(é. On ne détestait pas. moins la tnrbiileiice soaterirai&e ée plnmeurs jésuites Tenus antr^ois aTee la reinie-ittèpe et le P. Nithard. Les saaiédictions enim s'att»chaie&t aux «câdalB allemands, dsnt le plu4s odienx éf»k le prmce de Darm^ta^, qai pesait de tont son poids, et de celui de ses kasqoenets, sur la «apitale et ses environs. La haine déborda quand on stct que l'arcbiduc Ghajitos (depins l'empereur -Oharles YI), pour qm penchait le rm, ne ménageait pas les Espagnols ckins ses discours, que rèvéque de Lérîda, ambassadeur à Tienne, transmettait à Madrid en les envenimant. Ce diplomate n'ét«t (goère conciliant, si on te jage parée passage d'me de ses dépêches : « Les mîntfitres de Léopeld ont l'esprit Mi o&mme les cornes des ebèvres de mon pays, petit, dur ^ loitu. » On rcqppcSa ce personnage, qui revint avec ses rancunes, etcontribaa encore à aigrir ses compatriotes couftre les AHemaads de Madrid.

' C3iarle*B If, mrconyenu par sa feimne qm eo^êdiak la voïx publique d'amyer jusqu'à lui, fit an testament par leqoet il éemnaàt k l'archidue CIbarleft ton» «es fitats des 4eux mondes. Cet aete, qui paraissait deT4»ir tout finir, ne ftft qu'un braméett de discorde. Vsût «raite d'un coneours de eireonstaBces extraoïwlîaaires, les cliéses prirent une tMrnure qm trompa toutes les pré^iaiis. Kous afi^is voir cc»bméat le iils de Léopoid, malgré l'acte qui lui donnait teut, n'e«t rien ; et Louis XIV, qui œ prétendait <^*à one part médîoere, eut, sans rien faire, tant, s

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LIS SAffO DE CHARLESHHJINT; 439

Le* marquis d'Hareouit (depuis duc et maréchal) représentait alors la France à Madrid. A soa arri* Yée, il rencontra si pea de sympathie qu'on lui fit attendre une audience royale pendant itcàs mois ; mais c'était un homme adroit, spirituel, réservé, conciliant et magnifique. Sans murmurer contre les dégoûts qu'on ne lui épargnait pas, en attendant la permission de présenter au roi catholique ses lettres de créance, il se ât^ shncr des Madrilènes, pendant qae la morgue germamqae achevait de soulever là susceptifailité castillaiie. Il ne prévit pae lui*mème les grands résuttais que préparaient Thoanêteté de l'esprit et son dédain des rouîmes tortneases de la diplomatie : lorsque, après le testament en faveur de l'arclndnc, on le rappela, â ne fiit remplacé, tout^ espoir paraissant peida, qae par un ofiGbier d'infanterie nommmé Blécourt, appelé à ce poste par occasion, et qui s'occupa uniquement de TexpéditiOQ des aAûres courantes.

Yoilà donc l'ambassadeur français éloigné, le triomphe du fils do Léopold aseuré par un tesia* ment, et le parti germanique en posseasnon de Madrid comme d'une ville conquise. « Le roi moribond, dtt ToUaire, menacé tour à tour par ceux qui prétendaient à sa socoession, voyant que le jour de sa mort serait celui de la guerre, que ses États allaient être déetmrés, tendait à sa in an milien des inqoiétàdes. o

Après avoir entendu répéier maintes fois que le dernier iesiâment de Gbaries II âait Touvrage de la France, examinons ce qu'il y a de vrai dans cette

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assertion. La succession d'Espagne fut le pivot des principaux événements du règne de Louis XIY. Depuis de longues années, cette riche proie était convoitée; mais en somme, le dernier testament fut une œuvre espagnole.

Ce fut le duc de Yillafranca, chef de la maison de Tolède, respecté, vénéré, très-populaire dans la péninsule, qui fit donner l'Espagne à la France^

Pour empêcher le démembrement de la monarchie et conjurer les malheurs qui en seraient la suite, ce seigneur, très-attaché à son pays, ne vit d'autre moyen que de faire tomber la succession entière au deuxième petit-fils de la reine de France, sœur aînée de Charles II, c'estÀ-dire au duc d'Anjou. H fit d'abord la confidence de son projet, comme en tdtannawtj dit Saint-Simon, au duc de Médina Sidonia, majordome-mayor, bien qu'il ne fût pas du conseil d'État, mais son ami, très-influent, et le gagna. La même communication ayant été faite avec succès au marquis de Yillena, chevalier de la Toison d'Or, ancien vice^roi de Naples, au comte de Villagarcias, et à San-Estevan, la meilleure tête du Conseil, on se mit à l'œuvre.

Le patriotisme fut pour beaucoup dans la détermination des hommes d'État que nous venons de nommer. Us apprécièrent l'avantage de s'unir à la France touchant à l'Espagne par mer et par terre, toute prête ainsi li l'attaquer ou à la défendre. Yoi-

LE SANG M CaÂRLES-QDINT. i4l

sine des Pays-Bas âur qui elle pouvait agir de la même manière, la France était en mesure de soutenir facilement le Milanais, Naples et la Sicile; tandis que l'empereur^ beaucoup plus. éloigné, affaibli par. ses guerres contre les Turcs, ébranlé par Louis XIY, tenu en échec par la Hongrie, ne pouvait être pour l'Espagne qu'un allié ou un ennemi impuissant. La faction autrichienne s'était d'ailleurs fait détester à Madrid, où les façons avenantes du marquis d'Harcourt firent croire que tous les Français ressemblaient à cet ambassadeur séduisant.

Les vues personnelles des amis du duc de Yillafranca jouèrent aussi un grand rôle; car TAutriche, qui avec le concours de l'Europe pendant huit ans n'avait pas pu entamer la France, ne serait pas assez forte pour maintenir l'archiduc sur un trône disputé, attaqué de toutes parts : un démembrement de la monarchie espagnole était donc inévitable, et la grandesse, en prenant sa part de l'humiliation nationale sous un prince autrichien réduit à la possession de quelques provinces, se verrait privée des magnifiques vice-royautés, et des grandes <^harges dans les nombreux conseils d'Italie, de Flandre et des Indes, qui seules soutenaient sa splendeur. Au contraire, un monarque maître de tous les États actuels pourrait continuer à répandre abondamment autour de lui les mêmeâ grâces, et à subvenir aux dépenses d'une cour fastueuse.

Voilà donc ces cinq hommes, tous très-influents, bien d'accord, mais craignant, s'ils entraient immédiatement en action, de se briser contre Porto-Car-

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U2 LE SANO DE GHARLfiS-QDINT.

rero^ qui pur sa ehargtB tenait le Geaseil dont il était président, et^ par sa dignité dé oaxdiîtal, la conscience dn souTérain» YiUairanca, son ami, le sonda, et n'eut pas de pieilie à le oonraîncre, car c& préUit, pendant son s^'ôiir à Borne, avait été sois de loi^ine date dans les iniérèts-deLoais XIV par la princesse des Ursins, gui rayait enlacé par les liens du coeur pour Ini imposer ensuite eenx de sa politique. Cest ainsi que procédait Anne de la TrémoïQe, yeuve da prince de Ghalais, mariée en secondes nooes à un prince de la grande maison des Ursîns. Tout bêla se tramait à Finsu de la France, de l'Ëapagne, et du comte d'Harrac, ambassadeur impérial soutenu par la reine, à la tète d'nne faction nomhr^ise^ et persuadé que rien ne pouvait échapper à sa perspicir cité. Les conjurés étaient la plupart fort autrichiens, mais voulaient avant tout maintenir à la fois l'intégrité de la monarchie et celle de leurs fortunes particulières; ils crurent attenidre plus sûrement ce doûfaie but par la France que par l'Autriche. Le cardinal se chargea de persuader le Conseil et le roî.

Le duc d'Anjou ne devant jamais régner eu France^ le G<mseil adnnit sans peine la caducité des renondationa faites à l'époque du mariage de la reine Marie-Thérèse. Convakicre le roi ^îi pins dif&âk, Q fidlait d'abord obtenir de lui rannulaiîon du testament fait pour rarcMduc, et ensiuÉe l'amener à en ffigner un antre en faveur de la France.

On commença par battre en Ikràefae l'infloeace de la reine, en la forçant d'exiler sa Perlipx, et de renvoyer le prince de Darmstadt avec son r^^îmeuL En-

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f& SANa DB GfiÀBLE8-a<I^INT. 143

suite, Ift cardiDal domia au roi «n eoalesfiettir de sa msàâ, Ptesfié de toutes paits, jusqu'au, tribuiud de la péuiteoeer a's^ant plaa auprèa de lui aueun Autnchlea, la tûî fat jelé danft use per^lejûté çroelLe, ear il Dédiait <|ii'il tmoiolât ou sa patrie otc sa famille. TilaiHé en toua sens par les si^pUcations et les bm*> naees çuî le harcekieiit, roo^é de soucis, greleitaut de fièvre, décoré par sea scroâdesy flaartyrisé par to«â les maux de l'âme et du eorps^ aibissé sous- le poids de la responsabilité qui pesait sur lui, c'est avec terreur q^ru'U voyait apprcKcber W jour eà il rendrait compte à Dieu de sa résolution. Effrayé du jugement de la postérité^ qui, peut-être, insulterait sa tombe et maudirait sa. mémoire, il knagiua de eonaultor ses ancêtres, et se fit porter dans le pourrissoir, el podridsra^ de TEscuiiaiL — ûo se rappelle. %ue Jeassie la FoUe passa les trois dernières années de sa yie aa*pràa dea restes inanimés de son épaus ; elle transmît à tonte, sa postérité ce désir de sondeir les mystères delà tombe. Le malheureux Charles,, ayant déjà luimême lalividiié d'un cadavre, ouvrit les s^ulcres de GfaarleS'-ûuiiit, de Philippe 11^ de son père et de sa prenaière femme, Louise de France,; dont on l'accusait d'aivoir sou&rt l'empoisonnement par Olympe Mancini, mère du prince Eugène, calomnie infân^ft, qui cependant trouva cré€uice à cette épofùe daas certains esprits. Il diq>ota aux vers les déhris de e^ ofisemenisi et Lea baisa.; maia il ne. ra^^pavU. de cet horrible pàleriaa|^e que de plus poigoantea iaeertitudes,, et de&miaaaaies putrides dont l'infection h&ta sa mort.

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144 IiB SANG DE'CHÂRLES-QUIMT.

Alors il envoya Froilan, son confesseur, à Rome pour demander au pape un conseil. Innocent XII, le vieux Pignatelli, pensant que l'afTaiblissement de la maison d'Autriche serait favorable à l'Italie, répondit a que les lois d'Espagne et le bien de la chrétienté exigeaient que la couronne passât à la maison de France » . — Sous l'impression de cette réponse, Ubilla, secrétaire du conseil d'Ëtat, sans perdre une minute, acheva la rédaction dès longtemps préparée d'un testament en faveur du duc d'Anjou, et le porta, séance tenante, avec celui fait pour l'archiduc, chez le roi oii le confesseur l'attendait.

Le comte de Benavente, sommelier du corps, avait donné l'ordre d'éloigner tout le monde, même la reine qui, sous divers prétextes, fut tenue à l'écart pendant plusieurs jours. Dans une pièce contiguê à l'appartement du roi, Porto-Carrero, Villafranca, Villagarcias, Villena et San-Estevan, invisibles et présents, restèrent aux aguets pour tout entendre, veillant à ce que personne n'approchât.

Le dénoûment se passa dans la chambre royale entre trois personnes seulement d'abord, le roi, Ubilla et le confesseur, et un quatrième acteur qui ne parut qu'à la fin. Froilan relut à haute voix la réponse du pape, appuya sur le passage favorable à la France, et ne manqua pas de répéter, en les amplifiant, les paternelles et consolantes paroles dont le successeur de saint Pierre l'avait cheu^gé pour son maître, n termina en disant, avec componction, qu'il n'osait pas se permettre, lui pauvre moine, de s'occuper des alfaîres d'Etat; mais il manquerait à sa

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mission sacerdotale s'il ne déclarait pas que Sa Ma* jesté catholique, pour assurer son salut éternel, ne pouvait miens faire que de snirre les conseils du souverain pontife.

UbîUa parla ensuite/ développa la même thèse, efiBeurant à peine le côté politique, jugeant avec son tact ordinaire qu'au point où en étaient les choses, les griefe contre TAutriche et Téloge de la France ne devaient être rappelés qu'avec une extrême modéra* tîon , laissant entendre que c'étaient là des points acquis et hors de conteste. Il toucha quelques mots d'une disette de grains dont souArait la ville de Ma* drid, et que Ton attrilmait aux bandes du prince de Darmstadt; cela toucha beaucoup le roi, dont le cœur était bon*

En ce moment, Porto-Carrero, sur un signe convenu qu'il attendait, entra; et voyant l'attitude hésitante du moribond, lui mit dans la main une plume et présenta le testament français. Froilan, obéissant à un ordre que lui envoya un éclair sorti des yeux du cardinal, s'approcha du brasero qui s'éteignait dans un coin de la chambre, et en raviva la flanmie avec le testament autrichien.

Le dernier rejeton de Charles-Quint, ayant désigné son successeur, n'avait phis qu'à mourir, ce qu'il Gi peu de jours après.

Ce fameux testament. Messieurs, signé le 2 octobre 1700, cinq mois et demi après le troisième

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traité de partage, appelait au trône d'Espagne le duc d'Anjou^

Le petit-fils de Louis XIV et son compétiteur, Tarchiduc Charles, appartenaient tous deux à la descendance directe de Philippe IV, Tun par la fille aînée, l'autre pat la fille cadette de ce prince. Les concurrents appuyaient leurs prétentions de raisons spé-^ cieuses qui embarrassaient fort les casuistes de la politique et de la diplomatie.

En principe, disaient les partisans du preipier, la branche aînée prime la cadette. Quant aux renonciations que Philippe III et Philippe IV ont exigées de leui*s filles aînées (sans les imposer aux cadettes, on ne sait trop pourquoi), elles sont .nulles^ d'abord parce que la dot promise n'a pas été payée^ ensuite parce qu'aucun pacte privé ne peut invalider les lois fondamentales d'un Etat. Enfin, l'acte fait librement par Charles II, dans le plein exercice de sa souveraineté, domine tout et constitue un droit irréfragable.

Le droit est pour nous, répliquaient les défenseurs de l'archiduc, car aucune renonciation n'a été faite de notre côté. De plus, nous trouvons étrange, qu'après avoir invoqué le droit privé lors de la guerre de la dévolution, vous le preniez tout à coup en mépris quand nous voulons vous l'appliquer à notre tour, en nous appuyant sur des engagements formels pris par des infantes, votre mère et votre épouse. Vous n'avez donc réellement souci d'aucun droit, et l'intérêt personnel dicte seul vos paroles et vos actes. Quant au testament que vous faites sonner si haut>

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c'est HA acte de captation. Nous invoquons, nous, non pas un testament arraché à un moribond sur son lit de douleur, dans un moment où il ne voyait plus ]es affaires humaines qu'à travers la nuit du tom^ beau, mais le sang d'Autriche qui coule pur dans nos veines sans y avoir été vicié, comme dans la postérité de Louis XIV, par Tinfusion des haines de la maison de Bourbon.

Dans ce conflit passionné, ceux-là seuls avaient raison qui ne s'y mêlaient pas, et demandaient une réunion des cprtès. Mais à beaucoup de gens, et des plus haut placés, ce remède paraissait pire que le mal quel qu'il fût; car les représentants de la nation ne pouvaient se réunir sans soulever une certaine effervescence populaire, et remueraient bien des questions que l'on désirait voir rester assoupies,

n faut lire l'acceptation du testament dans Voltaire, Saint-Simon, Mignet et Michelet. Chacun de ces récits porte l'empreinte de la manière et du style de son auteur. — Voltaire, suivant son habitude, se borne à quelques phrases courtes, mais qui sont, comme toujours, des éclairs de pensée, de philosophie et de raison. Saint-Simon entre dans de longs détails, et mêle au grand événement des anecdotes curieuses, avec des portraits inimitables. Mignet a l'ampleur grave et la clarté dont il ne s'écarte jamais. Dans Michelet abondent les paradoxes, et les saillies étincellent. Il est peu vraisemblable, lui dironsnous en passant, que le propos d'une petite folle (la duchèssé de Bourgogne) ait eu l'influence qu'il lui prête sur l'esprit des èourtisans et sur la détermina-

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148 LE SANa DE GH ARLES-QUINT.

tion du roi. — Tous les quatre saut d'accord sur le fond des choses»

On avait déjà d'assez belles espérauces d'après un rapport secret envoyé de Rome par le cardinal de JansoD, qui connaissait la mission de Froilan auprès du pape Innocent XII. Le ^ novembre 1700^ dans la matinée, le roi présidait, à Fontainebleau, le conseil des 'finances, lorsque Barbésieux entra et lui remit une dépèeltô qui contenait le testament.

Louis, sans que son visage trahit aucune émotion, annonça la mort du roi d'Espagne, prévint qu'il âraperaiiy coniremanda la chasse, et dîna au p^t couvert. Rentré dans son cabinet, il envoya l'ordre à monsrigneur (le grand dauplûn) et asoL imiùatres secrétaires d'État de se trouver à trois heuires, poor une séance du conseil, chez madame de Maintaidn. Une réunion semblable se tint le lend^nain. Toici ce qui sa passa dans ces. deux journées^

Le conseil se trouva ainsi composé sous la présidence dui roi : le grand dauphin, le marquis de Torey, le duc de BeanviUicrs, le chancelier de Pontehartrain, madame de Haintenon. La question posée fut celle de savoir si l'on s^én tiendrait au troimème traité de partage, ou si l'on aècq[>terait le testament

Le marquis de Torcy parla le premier, et opina très-fermement pour l'acceptatien» Son diseocurs roula sur cette pensée, que la guerre étant de toute façeo inévitable, on n'avait qu'à s'occnper âe la faire dans les mesBeures eonditions posnbfoa.

Xi& âne de Beanvillfers fiit d^avia de s'en leair au traité de partage, et de ne poîat attaquer.

^PmtdiaTtraÎQ désirait surtout jdaÂre. Dans un discours prolixe et incolore, il cappela les argtunents émis à l'appiH des deux opinions, s'attadiaiit à tenir une balance égale ^^tre elles, jusqu'à ce qu'il eût deriné la pensée du maître, afin d'y cenfonner la sienne. Un léger geste d'impatience ayant édiappé au roi malgré son désir de rester spectateur impassiblç du débat, l'honnèle chancelier crut y Toir une marque du d^[ylai8ir causé par sa dialectique ambiguë, et il ne se prononça qu'alors pour l'acceptation* Le grand dauphin ^ trouya dans l'amour paternel une inspiration qui le rendit presque éloquent, ce qui surprit tout le monde. Avec une éneiigie poussée jusqu'à la Yéhémenoe, il réclama l'Espagne comme son bien, puisque c'était l'héritage de sa mère, }Mgnit aux raisons du marquis de Torcy celles que lui suggérait la passiMn du sang, et termina en disant qu'il cx>nsentait à transmettne ses droits à son 1^, mais à son fils seul; car tout autre anmugement seraett une spoliaition à laquelle rien ne pomxait le

1 . Monseigneur, dit le grand dauphin (dont la mort a fourni à Saint-Simon le si^et d*une de ses pages les plus piquantes), «ut trois £ls : le duc de Bourgogne, père de Louis XV ; le duc d'Ai^ou, roi d'Espagne ; le duc de Berry, qui traîna une yie obscure, mourut à TÎngtF-buit ans (1714), et n'est connu que pcmr aToir épousé Louise d'adéass (fille dn Régent), cétèbre par son goût poir te ^liaisir, tes faiblasses, et les calomnies qui l'ont déchirée. ^- Le titre de duc de Berry a été funeste à la plupart de ceux qui Font reçu, tels que le fUs du roi Jean, fait prisonnier par les An^^s avec soa père 4 la bataille de Poitiers; Henri III, poignardé par Jacques €lénMiit; le petit-âls de Louis XIY, déshonoré par sa femme; Louis XVI, le roi martyr; et enfin le deuxième fils de Charles X, assassiné par LoaYti ea 1820.

ioO LE SÂM6 DE GHARLES-QUIMT.

contraindre. — Ce fut le seul acte de vigueur et d'intelligence de toute sa vie.

Madame de Maintenon, pressée de dire son sentiment, le fit avec mesure, suivant la méthode adoptée dès lors, et dont elle ne s'écarta jamais. Gon^ naissant l'idée du roi, elle conclut à l'acceptation.

Louis se retira sans dire le parti auquel il s'arrêtait. Le 14 novembre, après le lever, cérémonie quotidienne où l'on observait toujours Id solennité ponctuelle qui accompagnait, à Versailles, toutes les actiens royales même les plus simples, Louis XIY, en présence de l'ambassadeur espagnol, fît connedtre sa détermination en ces termes : « Messieurs, voici le roi d'Espagne. La^ naissance l'appelait à cette couronne, le feu roi aussi par son testament; toute la nation l'a souhaité, et me l'a demandé avec instaqce : c'était l'ordre du Ciel, je l'ai accordé avec plaisir. » — 11 dit ensuite au nouveau monarque : « Soyez bon Espagnol, c'est maintenant votre pre* mier devoir, mais souvenez-vous que vous êtes né Français, pour entretenir l'union des deux nations; c'est le moyen de les rendre heureuses et de con-. server la paix de l'Europe. »

Un siècle plus tard, en juin 1808, Napoléon annonça, par des paroles presque semblables, à son frère Joseph qu'il l'envoyait régner au delà des Pyrénées. L'esprit est frappé de l'analogie entre ces deux scènes théâtrales, suivies l'une et l'autre d'une Ion* gue guerre.

Le nouveau souverain, après avoir reçu les honneurs royaux de toute la cour, et notamment de son

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LB SANG DE CHARLES-QUINT. loi

père, qui répétait à chaque instant « le roi mon fils » , et l'appelait « Votre Majesté », quitta, le 4 décembre, Versailles et son aïeul qu'il ne devait plue revoir; il entra le 21 avril 1701 à Madrid. L'Espagne se sentit revivre en voyant la jeunesse et la force sur le trône occupé naguère par le rachitique Charles IL

Ge qu'a fait de l'Espagne un cadet de la maison de France, demandez-le à la dévotion étroite de Philippe V, et aux menées de la princesse des Ursins ; aux folles entreprises et à la grandeur impuissante d'Albéronî; à l'hypocondrie de Ferdinand VI, aux efforts généreux mais inutiles de Charles III, à la faiblesse de Charles IV, à la domination fantasque et inepte d'Emmanuel Godoy, si fatale à l'honneur de son roi; au despotisme rétrograde et inintelligent de Ferdinand VII; à l'abdication forcée de la reine Christine. — Est-il réservé à la reine Isabelle de régénérer, et de mener à la conquête de l'avenir ce pays si riche par sa position géographique, ses défenses naturelles, les productions de son sol, les métaux précieux de ses mines, les mers qui baignent ses côtes, les montagnes qui le protègent, ses belliqueux enfants, et le soleil qui le dore?

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LOUIS XIV JA€QUëS II — GUIUAUME IH

Messieurs, *

Je me propose d'exanûoer, ayec vous, si la guerre poiff la succession d'Bspagne foi «n «aprioe de prîiœs épris d'ane glorieuse chimère, ou Tciffet d'ime résolution sage poorsnîvaat un giand bol national.

ie rappdleiai ensuite ce que f«t le roi d'Angleterre doillaume HT, ce redoutable adversaire que Lopis XIY trouYa devant lui, pendant trente ans, sur tons les champs de bataille et à la tâte de toutes leseoaHtions.

Dans la route que nous allons parcourir, nous rencontrerons Jacques II, et je serai naturellement amené à rechercher les causes de sa chute.

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Jo4 LOUIS XIV.

La conduite de Louis XIV à Tégard de l'Espagne fut-elle loyale? Fut-elle conforme aux intérêts de la France?

Quant à la première de ces questions, nous dirons que le mot loyauté ne doit être prononcé qu'avec une extrême réserve en politique, où il n'a pas un sens aussi absolu que dans les rapports de la vie privée. Philippe II fut-jl loyal lorsqu'il occupa Rouen, Paris, et plusieurs de nos grandes villes? lorsqu'il força les états de 1593 à délibérer sur l'abolition de la loi Salique, et sur l'établissement d'une dynastie nouvelle? Ne justifia- t-il pas ainsi d'avance tout roi français qui serait un jour assez fort pour imposer à l'Espagne la loi du talion?

Pour résoudre la seconde question, en jetant les yeux sur une carte, on voit l'Europe divisée par la nature en deux parties bien distinctes, — l'une trèsvaste, massive et compacte ; l'autre beaucoup plus petite, mais ayant un climat doux et des eaux abondantes pour la fertiliser, des ports nombreux et d'un accès facile ; — divisée, disons-nous, par une ligne qui, de la mer du Nord, remonte le cours du Rhin, passe sur la crête des Alpes, touche l'Adriatique, et se prolonge, par la chaîne des Balkans, jusqu'à la mer Noire.

D'un cOté, au sud- ouest, sont la France, l'Italie,

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JACQUES II. — GUILLAUME III. fr>5

la Grèce, la péninsule ibérique et l'Angleterre, régions favorisées auxquelles une position unique dans le monde a été assurée par un climat salubre et les rayons du soleil ; par Fesprit délié de leurs habitants que rinfluence grecque, la civilisation romaine, et les sciences apportées de l'Orient par les Arabes, ont formés, dans la suite des siècles, pour èt^e les apôtres du progrès, des idées généreuses et de la \i* berté. Ces belles contrées, avec leurs immenses côtes festonnées par une foulé de J)aies, de golfes et de caps, leurs mers parsemées d'iles, et l'admi* rable bassin de la Méditerranée, sont essentiellement maritimes et conmierçantes; elles ne peuvent déserter leurs intérêts communs sans commettre un suicide. Toute guerre entre elles est une guerre civile.

De l'autre côté, au nord-est de l'Europe, s'étend un pays entièrement continental, qui ne touche aux grandes mers que par la Baltique et le Pont-Euxin. Sur ces froides et brumeuses terres septentrionales, vivent des peuples barbares qui grelottent dans leurs glaces, et sur lesquels le soleil du Midi exerce une attraction irrésistible : nous devons les refouler sans cesse au-delà des barrières élevées par la nature pour nous garantir de leurs incursions, sous peine d'être dévorés par eux. Leurs ancêtres ont envahi et saccagé l'empire des Césars. — Toutes les races latines, pour opposer aux coalitions du Nord un faisceau vainqueur, doivent oublier leurs anciennes discordes ; sinon, elles sont condamnées à périr.

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id« LOUtô XIV.

Dès le XVI* fiiècle, la France et rEspagaie, dans l'intervalle de leurs luttes, comprireiiit qu'il McamA de l«ar intérêt de se rapprocher, et elles essayèraot de dmenter leur alliance par des marii^s; Fiançois P', par asm union avec Éléonom, reàne-domirière de Portugal, devint le i)eau-&ère de CSiaiies- Quint. Oa vit ensuite Philippe II ^ouser Élisahetb de France; Philippe lY, une fille de Henri lY; Louis XIII, Anne d'Autriche; Louis XI Y, Marie- Thérèse; dharies II (après la paix de Ifimègiie}, Mariedjouise d'Orléans : cette princesse était ime femme gracieuse, d'un esprit vif, bien faite, trèscapable de donner des héritiers à son maii ; mais pour corriger les impei'feetions physiques du dernier rejetoa de Gharles-Quint, il aurait Mhi un mirade, qu'on sollicita en vain par des prières publiques et un auto-da-fé : le del ne se laissa pas fléchir. — Les liens de parenté entre les soni^enins ne désarmèrent pas leurs sujets.

Un examen attentif fait nettemei^ ressortir e^te situation. L'Espagne et la France, auxquelles la fertune donna tour à tour la prépondémace, invoquèrent successivement le droit du sang pour s'imposer au pays qu'elles voulaient conquérir. Philippe U, profitant des troubles de la Ligue, tenta le jffèmier l'entreprise, au moment où disparut la branche de Yalois, et l'on sait conunent le patriotisme de nos

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JACQUES II. — GUILLAUME III. 1o7

pères déjona ses desseins. — Louis XIY, plus heu- T^a et surtout plus habile, accomplit le projet pour le ecKmpte de la France, après la mort du dernier rejeton de Charles-Quint. — Si Philippe II mécon- Qpstlaloi fotidamentale de la moziarchie frança»e qui ezduait du trône les femmes, on peut, d'no airtre côté, reprocher à Louis XIY d'aTcm* bms à néant les renonciations que son père et lui avaient faites au bénéfice de la loi espagnole. En sonmie, c'était une entreprise où l'ambition serait légitimée par le succès.

Louis XIV, suivant h politique séculaire de ses prédécesseurs et les inspirations de Mazarin, foiina, dès le début de son règne, le projet de ravir à la maison d'Autriche la couronne d'Espagne. Le noeud des principaux événements à partir de 1559, est dans cette alTaire. L^union avec Marie-Thérèse fut le premier pas dans cette voie. Le cardinal avait travaillé pendant quinze ans à ce mariage. On promit à l'iniante une dot de 500,000 écus d'or, et on exigea d'elle, en échange de cette promesse^ une renonciation à tous ses droits futurs sur les États de son père. La dot ne fut jamais payée. Le roi de France, assare-t-en aussi, se serait arrangé de manière à ne pas recevoir les 500,000 écus, afin de- n'accepter aucune entrave. Beaucoup d'historiens ont perdu kuaf t^nps à disserter sur ce sujet, digne tout au plus, des cmmnentaires de madame de MotteviHe et du cok quetage des petits appartements. La vérité e'esi que, des deux côtés des Pyrénées, les renenciatioiis ne firent piTses au sérieux par personne, en

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gne moins qu'ailleurs, comme le prouve cette anecdote. — Au mois d'octobre 1728, le bruit courut que Louis XY, atteint de la petite vérole, était à l'agonie. La nouvelle parvint à Madrid. Philippe Y, qui s'ennuyait fort à l'Ëscurial, convoqua aussitôt la Junte, et annonça son départ pour Paris avec le second de ses fils, laissant l'Espagne à l'aîné, qui, sans désemparer, fit dans la chapelle de Buen-Retiro sa renonciation à la couronne de France. Les chevaux étaient commandés pour se mettre . en route le lendemain. Le contre-ordre ne fut donné qu'après l%rrivée d'un courrier qui apporta la nouvelle de la convalescence de Louis XY. L'historiographe Duclos, qui mentionne ce fait, le tenait de la duchesse de Scdnt- Pierre, dame du palais de la reine d'Espagne, et du maréchal de Brancas, l'ambassadeur français, témoin de la renonciation du prince des Asturies.

La pacification générale de l'Europe ayant été assurée, au centre par le traité de Westphalie, au sud par celui des Pyrénées, au nord par ceux de Copenhague et d'Olivà, Mazarin mourut, laissant l'influence française prépondérante, et l'Espagne ouverte aux agressions du roi de France, jeune, absolu, secondé par les circonstances, enrichi par des ministres prévoyants, servi par les premiers capitaines du monde, et impatient de prendre rang dans l'histoire. La succession d'Espagne occupa la vie entière de Louis XI Y; elle fit la gloire de sa jeunesse, et attrista sa fin.

Dès 1661, Louis engage une lutte qui dure cinquante-quatre ans, pendant lesquels on voit agir,

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JACQUES II. *- GUILLAUME III. i59

potir aider ses desseins ou pour leâ traverser, les hommes d'État habiles et les guerriers illustres, lâoane et Jean de Witt, Torey et Heinsius, Turenne et Mdntécuûulli, Condé et Merey, Luxembourg et le prince d'Orange, Berwick et Stahremberg, Vendôme et Eugène, ViUars et Marlborough*

Le ministre Lionne, comme nous avons déjà eu l'occasion de le dire dans la précédente conférence, entra le premier dans la lice, et fit connaître aux diverses cours les idées du roi. Les négociations qu'il dirigea, de 1661 à 1668, furent conduites avec une habileté qui a fait de son ministère la plus belle époque de la diplomatie française.

Voici quelles étaient les prétentions qui devaient, suivant les éventualités, se restreindre ou s'éten* dre :

1® Dans le cas où le frêle héritier présomptif de Philippe IV (depuis Charles II) survivrait à son père, la renonciation de l'infante étant annulée par suite du non-payement de la dot promise, le roi, à la mort de Philippe IV, revendiquerait, du chef de sa femme, les Pays-Bas en vertu du droit de Dévolution^ coutume du Brabant qui assurait aux enfants du premier lit, à l'exclusion de ceux du second, les biens de leurs parents. C'était une coutume privée qu'on élevait, pour les besoins de la cause, à la hauteur du droit politique, et l'application était par conséquent fort discutable. Philippe IV épousa d'abord Elisabeth, fille de Henri IV et sœur de Louis XIII ; il en eut deux filles, dont l'aînée fut mariée à Louis XIV, son cousin germain, et la cadette

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à l'empereur LéopoM. Charles II était fils d'une prin* cesse autrichienne, et d'un second lit.

2* Si le flls de Philippe IV ne viyait pas, fe roi de France prétendait, c<Niimc époux de Harîe^Thérëse, à la monarchie espagnole tout entière.

La diplomatie a7ant été impuissante à faire admettre complètement ces prétentions qui menaçaient l'équilibre continental, la question (la première hypotiièse s'étant présentée) fut tranchée par le canon, et donna lieu à la guerre p9«r le droit de Dévotutùm^ que termina en 1668 le traité d'Aix-la-Chapelle. La France garda toutes les Tilles conquises sur la Lys, l'Escaut et la .Samhre; et la Franehe-Comté ne fat rendue à ses anciens maîtres qu'avec des places démantelées.

La Franche-Comté, Valeneiennes, Condé, Boaehain, Cambrai, Maubeuge, Aire, Saînt-Omer, Ypres, Poperingue, Bailleul et Cassd furent le prix de la guerre de 1673 (Paix.de Nimègue, 5 février 1679).

En 1683, l'Espagne se vît enlever ses dernières forteresses dans les Pays-Bas.

Le but de la guerre pour le droit de dévolution ayant été atteint, les hostilités cessèrent contre les possessions espagnoles, mais furent dir%ées contre tous les alliés de l'Espagne, afin de les affiiiUir, pour ne pas les rencontrer plue tard dans la grande lutte dont le moment approchait. Après le traité de Ryswick, on entrevit une crise imminente.

Les documents auHtentiques abondent sur la fin du xvn* siècle et les quinze premières années du

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UC&UES II. — aUILLAUME III. 161

XVIII®. Us pennettent de suivre, à la fois, les travaux secrets dans toutes les chancelleries, et la marche des années sur tous les théâtres ott la guerre fut successivement portée, en Italie, en Allemagne, dans les Pays-Bas, en Espagne, en Alsace, en Flandre, et presque aux portes de Paris; de voir jouer à SaÎBt-Germaîn et ensuite à Versailles, à Madrid, à Londres, à Vienne et à La Haye, tous les ressorts de la grande politique, souvent entravés par des influences d'antichambre, de confessionnal, ou d'alcôve. La sincérité historique, fl faut le reconnaître, était alors une vertu moins rare qu'aujourd'hui, de sorte que la concordance des documents met à nu les vastes desseins et les intrigues mesquines, les héros et les comparses, les géants et les pygmées, Nestor et Cassandre, Ajax et Thersite (car Dieu, pour nous instruire, sème les contrastes à travers les hommes et les choses). La grandeur démesurée de la France soulève, en i7(M, des haines semblables à celles qui se produiront cent ans plus tard. Un vieux roi expie cruellement son orgueil, son ambition et ses longs succès. La France et son souverain sont près de succomber sous les coups dont les accablent la guerre et tous les fléaux de la nature, qoand enfin, après tant d'épreuves, un sourire de la fortune tempère ses rigueurs, tire de l'abîme les trônes des deux fils de saint Louis et . les raffermit. N*y a-Wl pas là un tableau plein d'intérêt pour notre patriotisme?

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Louis XIY, lorsqu'il eut accepté le testament par lequel Charles II léguait au duc d'Anjou les États espagnols deTancien et du nouveau monde, éprouva, pendant deux mois, une satisfaction et un orgueil immenses. II crut sa suprématie assise pour toujours sur le continent, de la mer du Nord à l'Adriatique, de Gibraltar à Otrante, et de la Gorogne aux Bouches de l'Escaut, Mais de sourdes rumeurs, parties de Vienne, de Londres et de La Haye, ne tardèrent pas à troubler sa présomptueuse sécurité ; au commencement de l'année 1701, des bruits de guerre se répandirent partout.

Si les coalisés éprouvèrent quelque hésitation, ce que je ne crois pas, il ne leur fut plus permis d'en garder aucune, après que le parlement de Paris eat enregistré l,es lettres patentes qui conservaient au roi d'Espagne, Philippe V, son rang français entre le duc de Bourgogne et le duc de Berry, et lui rendit ainsi la possibilité de régner un jour sur la France. C'était violer la clause fondamentale du testament de Charles II, et rendre une collision inévitable. Gtt acte provocateur était du reste inutile. Les gouvernements, comme les particuliers, gâtent souvent les meilleures causes par des fautes de détail qui semblent inexplicables. Toutes nos œuvres portent l'attache de l'imperfection humaine.

Le premier adversaire que Louis vit se dresser devant lui fut son vieil ennemi Guillaume d'Orange.

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Lord Macaulay a fait de ce prince un portrait qui restera comme un bas-relief sculpté dans le marbre : «La place que Guillaume-Henri, prince d'Orange- Nassau, occupe dans l'histoire de TAngleterre, et dans celle du genre humain, est si grande, qu'il est convenable de dessiner avec quelques détails les traits vigoureux de son caractère. Il ëtait à trentesept ans plus vieux der corps et d'esprit que ne le sont d'ordinaire les hommes de son âge. Sa personne extérieure est presque aussi bien connue dé nous qu'elle pouvait l'être de ses capitaines et de ses ministres. Peintres, sculpteurs , médaillistes , ont employé toute leur habileté à transmettre ses traits à la postérité, et ses traits étaient de ceux qu'aucun artiste ne peut manquer de saisir, et qu'on n'oublie pas dès qu'on les a vus une fois. Son nom, dès qu'il est prononcé, évoque à nos yeux une charpente faible et mince, un front large et élevé, un nez recourbé comme celui de l'aigle, un œil rivalisant avec celui de l'aigle par l'éclat et la vivacité pénétrantej un sourcil pensif et quelque peu sombre, une bouche ferme et morose, des joues pâles, maigres, et profondément labourées par les maladies et l'inquiétude. Cette physionomie pensive, sévère et solennelle, n'est pas celle d'un honmie heureux et d'humeur joyeuse; mais elle indique, à ne pas s'y méprendre, une capacité à la hauteur des entreprises les plus difficiles, et une force d'âme contre laquelle ne peuvent rien les dangers ni les revers. » Aux traits généraux de cette grande figure, ajoutons quelques détails. Il ne sera pas sans intérêt de

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voir comment un rejeton des Nassau monta sur le trône de la Grande-Bretagne, car son entreprise fat une des plus extraordinaires dont L'histoire fasse mention.

Ce prince, né à La Haye en 1658, était fils de Guillaume II de Nassau. Son aïeul le Taciturne, fondateur de l'indépendance batave, fit trembler Philippe II, qui n'osa jamais affronter sa lance et le livra au stylet de Balthasar Gérard. On parlait pen dans cette famille, faite pour l'action. L'homme qui devint plus tard Guillaume III avait donné, dès la première jeunesse, l'exemple d'une sagesse précoce; à vrai dire, il n'eut pas d'enfence. Pour la foi rdigieuse, le dogme de la prédestination était la base de sa croyance. A dix-huit ans, il siégeait parmi les magistrats hollandais avec la gravité impénétrable d'un sénateur vénitien. Peu après, il gouverna son pays. Sa vie était austère. Marié de bonne heure, à la fille aînée du duc d'Tork, on ne lui connut qu'une seule faiblesse, dont il se dégagea vite, pour redevenir un mari fidèle. Pas de jeu. Peu de vin à une table frugale. L'assistance régulière aux offices sans mélodie du culte réformé, dans des temples n'ayant d'autre ornement que la piété rude des disciples de Calvin. Gomme distraction et délassement uniqoe, la chasse dans les forêts de Gueldres, des taillis hérissés d'épines à percer, des obstacles incroyables à franchir, au risque de rouler avec son cheval dans des fondrières dont les chiens seuls remontaient les pentes abruptes, la poursuite du daim sur la neige j pendant que les piqueurs haletants le perdaient de i

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Tae, la lutte corps à corps avec les loups, les sangliers, et les ^ands cerfs fauves à seize andouillers : la guerre toujours, contre les hommes, la nature, ou les hôtes sauvages des bois, et les émotions du danger, la volupté du combat provoqué, de la mort bravée. Dédain complet pour la po^ie, les lettres et les sciences spéculatives, toutes les forces de son âmé, toutes les facultés de son esprit s'étant concentrées sur les méditations, les exercices et les études qui font les politiques et les guerriers. Avec cela, un corps si débile que la vie paraissait à chaque instant prêté à s'en échappa, si sa flaoune intérieure ne l'eût retenue. Depuis l'adolescence jusqu'à l'exhalation de son dernier souffle, il ne dévia pas de son but : relever l'Europe humiUée par Louis XIV, assurer la prédominance de la Réforme; et pour cela, réunir dans une confédération la maison d'Autriche, les Provinces bataves, la Suède et l'électorat de Brandebourg, avec l'Angleterre pour tête. La haine de la France le fit vivre cinquante ans.

Élu stathouder de Hollande en 4672, sous le nom de prince d'Orange, il reçut à l'âge de vingt^leux ans le commandement des troupes que la républi* que opposait à Louis XIV. Dans cette situation terrible, il déptoya un courage à toute épreuve et une inébranlable opiniâtreté. En voyant les Français à trois heues d'Amsterdam, lui seul ne désespéra pas. Un envoyé de Charles II essaya de le corrompre, en lui o&ant, au nom des deux rois, la souveraineté de la Hollande pour prix de sft soumission; vouscon^ naissez sa réponse : a J'ai un moyen sûr de ne pas

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i66 IiOUIS XIV.

voir la ruine de ma patrie; je me ferai tacr sur son dernier retranchement. »

A Senef, la victoire resta indécise entre lui et Condé, Battu par Luxembourg à Fleurus, à Steinkerke et à Nerweinde, il fit replier à sa voix son corps de bataille, sans se laisser entamer. De nombreuses blessures attestaient sa témérité Même

dans cette enceinte pacifique, Messieurs, on peut célébrer le courage, car notre vie à tous est un combat. Mais le courage militaire n'est pas plus admirable à mes yeux que celui du confesseur de la foi; celui de la vertu cachée qui attend de Dieu seul sa récompense, ou celui du magistrat sur sa chaise eurule, ayant pour arme la main de justice, et portant à son bras le bouclier de la société, la loi. — Si j'exalte YiUars et le prince d'Orange restant au feu avec la cuirasse teinte de sang et un membre fracassé, je n'admire pas moins Mathieu Mole bravant les Frondeurs, le pasteur de Marseille au mQieu des pestiférés, Boissy d'Anglas impassible sur son siège en présence des assassins qui profèrent contre lui des menaces de mort, et saluant avec respect la tête sanglante de Féraud; j'admire l'archevêque de Paris tombant sur une barricade dans nos dernières discordes civiles. J'admire enfin le courage des femmes, dont toute la vie, pour la plupart, est une immolation continuelle, volontaire et obscure, aux vertus de la famille, et qui ne se plaignent pas de leur faiblesse, sachant bien que dans cette faiblesse même est l'attrait qui nous séduit, la grâce qui nous charme, et la force qui nous subjugue.

On cite, Messieurs, camme les deux principaux faits d'aiines de Guillaume, la victoire de la Boyne, où le vieux comte de Schomberg fut tué à ses c^s, et la prise de Namur, à la vue de cent mille hommes commandés par Yilleroi. Le massacre de Jean et de Corneille de Witt a laissé sur sa mémoire une tache de sang. Trahi souvent par la fortune, il n'en fut pas moins à craindre, et aucun homme n'a fait plus de mal à la France. Nous avons assez de gloire pour juger nos ennemis avec l'impartialité d'un peuple qui connaît et sent sa force. — Le prince d'Orange, en 1678, protesta énergiquement contre la signature du traité de Nimègue par les Ëtatsgénéraux. Après la révocation de l'édit de Nantes, il accueillit tous les Français expatriés, et donna des armes à ceux qui en voulurent. Ne pouvant communiquer à son beau-père Jacques II sa haine contre la France, il le détrôna.

Quelques mots sur les Stuarts.

U y a des noms, des races que la fatalité poursuit. — En France, Hen^i I" eut à subir les outrages, non-seulement de ses grands vassaux, mais encore de ses propres fils ; trois rois de ce nom, après un règne agité, ont péri de mort violente; le cinquième, inondé du sang de son père avant que de nsutre, a vu insulter sa mère, et vit, depuis quarante ans, dans l'exil. Les malheurs des Stuarts dépassent ceux de toute autre dynastie.

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Les Stuarts tiraient leur origine de Banqûo, tbane de Lochaber, tué en 1053 par ordre de Macbeth, Jacques I" subit en Angleterre une captivité de dixhuit ans ; revenu en Ecosse, il irrita la noblesse par ses innovations et ses rigueui's; un complot le précipita du trône, et il fut mis à mort, dans l'abbaye ' des Chartreux de Perih, par ordre du comte d'AthoI son oncle, le 44 janvier 1437, — Un éclat de canon tua Jacques II au siège de Roxbui^. Une main inconnue acheva Jacques III dans sa fuite, après qu'il eut été vaincu à Sanchie. Jacques lY resta, percé de plusieurs flèches, sur le champ de bataille de Flowdden, avec dix mille des siens, dont deux évêques, douze comtes, treize lords, et la fleur de sa noblesse. Jacques Y, roi à deux ans, mourut fon. Les fautes de Marie Ôtuart, malgré l'expiation de Potheringay, n'ont pas trouvé grâce devant la postérité. Jacques YI (prOTiier du nom en Angleterre) vécut dans des transes mortelles, entre la hache d'Elisabeth Tudor qui frappa sa mère, et celle qui décapita son fils sur le billot de White-Hall. BBenx eût valu, pour l'honneur de Charles II, une balle reçue dans un combat que sa vie molle. Nous verrons plus loin les faiblesses, les erreurs, les crimes, il faut bien le dire, et la triste fin de Jacques II d'Angleterre. Les derniers Stuarts s'éteignirent obscurément dans l'exil et dans la mkère. Quelle famille de simples particuliers voudrait d'un trône à ce prix?

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Messieurs,

Les trois faits les plas eofisidérables des temps modernes sont : la réforme de Luther, la révolntion de 1688, et la Révcdution française.

Nous nous trouvons en présence du second de ces faits dans Tordre des temps, la révolution de 1688. — Cette dépossession d'un père par son gendre et sa fille, d'un souverain catholique par un prince protestant, fut-eUe un crime, ou un acte louable? — Ni Tun ni l'autre. — Réponse qui au premier abord paraît étrange, juste pourtant. Il n'y a ici que la chute d'un fruit qui tomba tout seul par maturité, j'allais dire par décomposition intérieure. Le stathouder avait, sans contredit, admirablanent combiné son entreprise ; mais en somme, tous les obstacles qu'il avait prévus, et dont son génie aurait certaineiaent triomphé par adresse ou par farce, s'aplanirent ceoime d'eux-mêmies à son approche : appelé par l'inmiense majorité du peuple anglais, il n'eut qu'à se présenter pour s'asseoir, sans coup férir, sur un trône vacant».

L'honune qui fit la conquête de l'An^eterre en 1688 s'appelait Guillaunte, conune le duc de Normandie vainqueur à Hastings en 1066; mais quelle diffé* rence dans leurs desseins ! Ce qu'avait £Gdt le premier conquérant, le second le défit.

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no LOUIS XIV.

Eq 1066, une ambassade normande, envoyée à Rome, obtînt sans peine, du pape Alexandre II, une bulle qui permettait au duc Guillaume d'entrer en Angleterre à main armée pour établir son droit comme légataire du royaume, en vertu du testament du roi Edouard le Confesseur, dont les héritiers naturels réclamaient la succession, suivant le droit du sang. Une bulle d'excommunication, lancée contre Harold et ses adhérents, fut remise à l'ambassadeur normand ; le Vicaire de Jésus-Christ joignit à cet envoi une bannière bénie, «t un anneau contenant un cheveu de saint Pierre enchâssé sous un diamant de prix : double symbole d'investiture militaire et ecclésiastique. L'étendard pontifical était en tout semblable à celui que, trois ans auparavant, le même pape Alexandre II avait envoyé à Roger, comte de Sicile, pour qu'il le déployât contre les musulmans dominateurs du pays.

Le 27 septembre 1066, Guillaume le Bâtard, avant de prendre la mer avec ses soixante mille hommes, arbora l'étendard envoyé par le pape, et une croix au lieu de pavillon. — Le 19 octobre 1688, lorsque Guillaume d'Orange leva l'ancre qui retenait, dans la baie de Helvoetsluys, la ôrégate le Brill portant les armes de Nassau écartelées de celles d'Angleterre, le hardi stathouder fit flotter au sommet de ses mâts sa nouvelle devise : <( Je maintiendrai les libertés de l'Angleterre et la religion protestante. » — Faut-il, à la vue de ces pavillons, classer le premier conquérant parmi les missionnaires de la foi, l'autre parmi les aventuriers? Le premier

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fut-il un apôtre, et le second un brigand? — Laissons au duc de Normandie. le nom de conquérant qu'il a gagné sans doute, ayant saisi une proie que les descendants de ses soldats détiennent encore. Il sut. accomplir une périlleuse aventure, mais dont lesouyenir ne peut être évoqué sans rappeler la spoliation des vaincus, et toutes les brutalités de la victoire. — Le but que se proposa Guillaume de Nassau, sa devise le dit; et sa conduite fut conforme à sa devise.

Dans la chaire littéraire que j'ai pour un moment usurpée, je n'éprouve pas l'audacieuse tentation de m'aventurer hors de mon sujet : sans quitter le placide terrain de l'histoire, il taut pourtant jeter un regard sur l'horizon qui s'offre à nos yeux sans que nous puissions les en détourner; et puisque nous avons été conduits, par cette étude, à parler de l'entreprise, révolutionnaire ou libératrice, de Guillaume d'Orange, l'obligation de la juger nous est imposée*

Quel respect Jacques II méritait-il comme roi catholique, et comme père? Étwt-il, à ces divers titres, placé dans une sphère où dût le protéger le triple prestige d'une inviolabilité sainte, et ne pouvait-il être attaqué sans sacrilège ?

Le souverain qui occupait en 1688 le trône d'Angleterre, fj'ère cadet de Charles II, était comme lui fils de Charles V qui, étant bon, sage, et plein d'amour pour ses peuples, expia les fautes passées et futures de sa race. Les desseins impénétrables de Dieu veulent quelquefois, Messieurs, qu'il en soit

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ainsi; nous Tavons vu dans notre propre histoire.

Jacques II, en 1688, avait cinquante^trois ans. Prisonnier de Fairfax en 1646, après la capitulation d'Oxford, il parvint à s'échapper sous des habits de fenuue, qu'il aurait dû conserver pour les revêtir une seconde fois quarante ans après, quand il s'enfuit de Londres avec la rapidité d'une biche. Nous avons peine à croire que cette timidité sur terre ait pu s'allier avec un courage maritime. Tout est possible. Sa mauvaise nature ne s'étant pas encore développée, il sut se contraindre pendant la première moitié de sa vie. Gomme son père et son frère, il s'astreignait aux pratiques extérieures du culte anglican; mais dans son gouvernement d'Irlande il jeta le masque, et ne recula devant aucune rigueur pour faire triompher la réaction catholique.

La malheureuse Irlande, en sortant de ses mains perûdes et cruelles, saigna longtemps.

Le premier personnage que Jacques II tira de l'obscurité fut George Jeffreys. Yoici quelques lignes du portrait de ce personnage tracé par lord Macaulay. Nous les donnerons textueU^ment-pour qu'on ne nous accuse pas de forcer les couleurs : « La dépravation de cet homme est passée en proverbe. Les deux grands partis anglais ont à la fois attaqué sa mémoire avec une ânulation de violence; car les Wihgs le considéraient comme leur plus barbare ennemi, et les Tories trouvaient bon de rejeter sur son compte tous les crimes qui avaient

souillé leur triomphe Ses disputes quotidiennes

avec les femmes perdues et les voleurs avaient

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JACQUES n. — GUILLAUME III. 173

donné à ses facultés une telle tournure, qu'il devint le matamore le plus achevé qu*on ait jamais connu dans sa profession. Toute idée d'honnêteté, de vertu et de pudeur, tout respect de lui-même, tous sentiments de bienséance furent oblitérés diez lui Ni

dans le marché au poisson, ni dans le jardin aux ours, personne n'aurait pu égaler la profusion de malédictions et d'épithètes injurieuses qui composaient

son vocabulaire L'impudence et la férocité

étaient imprimées sur son front Il aimait à voir

le spectacle de la douleur Les pleurs et les sup*

plications des condamnés semblaient le chatouiller voluptueusement, et il aimait à les épouvanter eu leur faisant une description minutieuse et détaillée

de ce qu'ils auraient à souffrir Sa violence

était déjà suffisamment effrayante lorsqu'il était à jeun ; mais en général, sa raison était encore obscurcie, et ses mauvaises passions surexcitées par les fomées de l'ivresse. Ses soirées étaient ordinairement consacrées à l'orgie.... « Jeffreys rendit au gouvem^sdent les services qu'on attendait de lui, non-seulement sans répugnance, mais avec ardeur et avec oi^eil. Son premier expkàt fut le meurtre judiciaire d'Algeron Sidney. La suite M en har* monie avec ce début» i> Jefireys présida comm^ grand juge aux innombrables exécutions ordonnées par les Assises sanglantes après le complot de Monnaoutb. Ces supplices, Jacques les approuva, les ex* cita; ii en vit plusieurs, aurait voulu les voir tons, et il &isait un accueil gracieux aux témoins qui venaient les lui raconter.

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174 LOUIS XIY.

Quels sont les autres hommes à qui Jaeq[aes accorde sa confiance? — C'est Tyrconnel, escroc, spadassin, et pis encore, cherchant à rét€J)lîr, par toutes les voies possibles, per fas et nefas, son patrimoine dissipé; c'est Sunderland, le plus roué des histrions politiques; c'est Jermyn, le coureur de ruelles, aidant à la conduite des affaires d'Etat par la révâation des secrets dérobés dans les alcôves, et récompensé de ses turpitudes par une pairie héréditaire; c'est Gastelmaine, étalant avec impudence la fortune venue de sa fenune l'ancienne favorite de Charles II, et envoyé comme ambassadeur auprès du saint-père. Les noms de ces sycophantes indiquent assez le genre de services que chacun d'eux rendit à son maître. Jacques, comme son frère, sollicita et reçut, avec la plus humble gratitude, les subsides honteux de Louis XIY.

D'après les théoriciens de l'absolutisme, un roi ne peut vouloir que la grandeur et la prospérité de son État, par la raison que c'est la sienne propre, parce qu'un père de famille veut toujours le bien de sa maison. L'erreur sur l'emploi des moyens ne peut devenir criminelle, et les supplications déposées au pied da trône sont la seule voie légitime de redresse* ment. Je ne me permettrai pas. Messieurs, de blâmer ceux d'entre vous qui acceptent cette glorification du bùfi plaisir; mais elle n'était pas admise alors par l'immense majorité d'un peuple fier, ni par l'homme appelé comme libérateur. — YcNilà lé roi et les prinapes que Guillaume d'Orange détrôna.

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JACQUES II. — GUILLAUME IIL ÎTô

Jacques étaitril pins respectable comme catholique? Le christianisme, n'est-ce pas, prescrit la bonté, la charité, l'indulgence, l'amour du prochain, BOUS toutes ses formes les plus délicates et les plus touchantes. En se plaçant à ce point de vue, on se demande à quelle religion appartenait ce tyran aux mœurs basses, qui bouffonnait à table avec ses parasites en apprenant les massacres juridiques exécutés par son ordre, et qui laissa les dames de sa cour s'enrichir par le commerce des pardohe, « Aucun souverain anglais, dit Macaulay, n'a donné plus de preuves d'une nature cruelle que Jacques II. Sa cruauté, cependant, n'était pas plus odieuse que sa clémence, et peut-être serait-il plus exact de dire que sa clémence et sa cruauté furent également infâmes, en se prêtant mutuellement l'infamie qui leur était propre à chacune. » — Voyez la duchesse

de W arrivant en grand fracas à une fête de la

cour, avec une toilette luxueuse envoyée de Paris, et un collier de diamants acheté mille guinées à un joaillier de Fleet-Street. La belle patricienne a payé ces brillants oripeaux avec la rançon des jeunes filles de Tauton condamnées à la déportation pour avoir offert à Monmouth un étendard brodé de leurs mains. Jacques Stuart, deuxième du nom, dans ses moments de bonne humeur, disait à une dame:

« Milady, je vous donne vingt déportés. » Telles étaient ses largesses, obtenues souvent par l'entremise de la reine qui en prit sa part. — Une jeune fille d'un grand nom, Lucy Hewling, venue, à Londres pour tenter de sauver son frère, confiait ses

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douleurs à Churchill (depuis duc de Mariborough) ; celui-ci, dans Tantichambre où elle attendait l'audience royale, lui dit : « Ne vous bercez pas de trop grandes espérances. Ce marbre «* et il posa la main sur le chambranle de la cheminée — n'est pas plus dur que le roi. » Benjamin Hewling fut pendu. — Voilà le catiiidique sincère et pénétré des préceptes de l'Evangile, que détrôna un prince protestant. — Le souverain pontife, Innocent XI, qu'on n'accusa jamais de pactiser avec l'h^ésie, lui avait conseillé les ménagements, la modération, et blébaota les moyens dont il redoutait les résultats qui ne se firent pas attendre, appréhension commune à tous les catholiques sages et à la plupart des tories.

L'oppresseur avait donc été renié par l'Église romaine, dont la prudence est connue.

Jajcques II, enfin, fut-il un père dont sa fille et son gendre méconnurent la tendresse? Le due de Monmouth, après l'avortement de son entreprise, se jeta aux genoux de son oncle, et avec des larmes implora sa clémence. Le frère de Charles II répondit ironiquement aux supplications du vaincu, et ne lui laissa que le oboti: d'un confesseur. — La princesse Marie n'obtint jamais de son père la moindre marque d'affection« Pendant que sa sœur cadette recevait une peuEtton annuelle de quarante mille livres ster* ling, son père l'envoyait, elle, en Hollande, sans dot : eUe lui écrivit une fois pour demander la grâce de Gompton, son ancien précepteur, et Gompton resta en prteon. Marie, un peu plus âgée que sa sœur, avait vu trdn^ insolemment à Grreenwich les

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JACQUES II. — GUILLAUME III. i77

favorites de son père, entre antres Arabella Churchill et Catherine Sedley ; en 1686, les frères Hyde, ses deux oncles, furent dépouillés de leurs emplois, et exilés : toutes les affections de Marie s'étaient donc concentrées sur son époux, dont elle partageait la foi religieuse, et qui, dans son cœur froissé, dans son âme désenchantée, remplaçait sa patrie absente, les enfants refusés à ses vœux, et enfin un père immoral et dur. — Voilà le père dans lequel sa fille et son gendre ne virent que l'oppresseur de son pays. Quel drame que cette histoire d' Angleterj*e ! Et dire qu'on se creuse la tête, qu'on met son imagination à la torture pour écrire des romans I

L'Angleterre râlait sous le pied sanglant du despote.

Après la disgrâce, la dépossession et l'exil des deux frères Hyde, on s'attendit généralement à voir redoubler les rigueurs. Les Hyde, amis d'enfance du roi, avaient partagé son exil; ils devinrent ses beaux-frères; leur dévouement n'avait pas cessé d'être complet, absolu, obséquieux : mais ils étaient protestants. La ruine planait maintenant sur tous ceux qui oseraient lever une tête indocile, ou même affecter la moindre velléité d'indépendance.-

Le joug était devenu intolérable. Gomment s'y soustraire? Voilà ce que se demandaient avec inquiétude la grande . majorité du - clergé après le

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I7S LOUIS XIY*

procès des évêques, la noblesse presque tout eatière menacée d'avilissement, la bourgeoisie atteinte dans ses conTÎctions religieuses, les soldats à qui répugnait le r^e de familiers du saint-offîce, tous ceux enfin dans le cœur desquels se conservaient encore quelques vestiges de la foi de leur pères et du vieil orgueil saxon. La fin de cette tyrannie, voilà ce que demandaient à Dieu, dans l«irs prières, les ministres anglicans agenouillés au pied des autels, le noble sous le donjon féodal, le soldat au milieu de ses exercices militaires, le commerçant de la Cité assis à son comptoir, le fermier en labourant son champ, rouvrier en gagnant à la sueur de son front son modique salaire, le père préoccupé de Favenir de ses enfants, la mère penchée sur le berceau de sa fille.

Dans cette anxiété universelle, tous les yeux se tournèrent vers la Hollande, où les douleurs d'un peuple opprimé trouvaient un écho dans l'âme d'un prince prédestiné an rôle de libérateur par un concours inou! de circonstances fortuites, et surtout par ses qualités.

L'initiative du mouvement anglais partit des haute» régions de Taristocratie.

Le dO juin 1688, pendant que les habitants de Londres célâiraient racquiUement des évêques dont la couronne avait voulu esdger une soumisaon qu'^ n'obtint pas, lord Edouard Russell s'embarqua pour La Haye, afin d'édairer le prince d'Orange sar Tétai des esi»tts, et lui dire qu'il n'avait qu'à paraître en Angleterre pour renverser Jacques. — Voyez dans

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Macaulay, Messieurs, le tableau saisissant de cette situation : le trouble général, les pensées qui agitèrent Guillaume à ces importantes nouvelles, les difficultés de toute nature qu'il eut à Taincre, les fautes multipliées de Jacques, de Louis XIY, et du pape lui-même, enfin l'appareillage de l'escadre hollandaise, qui prit la mer le i" novembre et entra deux jours après dans la Manche, aux acclamations d'une foule immense couronnant les falaises du comté de Kent. Le samedi 3, la flotte libératrice était à la ■hauteur de Beachy-Head; le lendemain soir, elle jeta l'ancre, sans obstacle, dans la rade ouverte de Torbay. Le 6, l'armée put commencer sa marche dans l'intérieur, le stathouder en tête, ayant à ses côlés le vieux comte de Schomberg, l'émule de Turenne et de Gondé, le sauveur de la monarchie portugaise à Montes-Glaros, le calviniste qui avait renvoyé à Louis XIY son bâton de maréchal de France pour ne pas renier sa foi. Le dimanche 11 novembre, l'ofi&ce divin fui célébré, avec une grande pompe, en présence du libérateur, à Ebceter, o.u accoururent bientôt les notabilités les plus influentes des trois royaumes.

Pendant que ces faits se passent dans le Devdnshire, Jacques ne songe guère à combattre, lui qui coinmande la plus nombreuse armée qu'aucun souverain anglais ait jamais eue : et si la chance des batailles doit être tentée, eUe ne le sera pas avec les forces nationales, dont la cour se méfie, mais avec des mercenaires irlandais qui arrivent de leur triste pays, en soulevant sur leur passage la haine et le mépris

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séculaires des Anglais. Les menaces, non suivies d'effets, de Louis XIV, et les foudres usées du Vatican, ajoutaient encore à l'impopularité du pauvre roi qui, troublé, éperdu, voyant tout crouler autour de lui, faisait un vain appel à des fidélités déjà disparues, multipliait les ordres incohérents, inexécutables, absurdes, menaçait, priait, en somme se cramponnait au vide, pendant que Guillaume, dès le 23, entrait triomphalement à Axminster. Jacques,

alors, exécute sa grande résolution il se sauve.

En passant à Milbank, il jeta le grand sceau de l'Etat dans la Tamise, et monta dans une mauvaise voiture qui le conduisit à Sheerness, où une barque des douanes, préparée depuis plusieurs jours par son ordre, le conduisit à bord d'un vaisseau qui le transporta en France, à toutes voiles.

Guillaume fut proclamé roi d'Angleterre sans avoir eu de bataille à livrer, n'ayant perdu qu'un officier et quelques soldats tués dans une escarmouche occasionnée elle-même par un malentendu. Ainsi fat accomplie cette révolution pacifique. La liberté anglaise était fondée.

Observons, Messieurs, l'attitude prise par les souverains, et en particulier par l'empereur, en apprenant l'élévation du petit-fils de Louis XIV au trône d'Espagne.

Le prince qui rognait à Vienne, Léopold I",

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empereur depuis 1659, achevait alors sa longue carrière. Doux et honnête, port<^ par instinct et par éducation vers les arts et les lettres, la nature l'avait créé pour faire paisiblement le bonheur de ses sujet», comme presque tous les membres de cette fmniUe dont on loue les vertus domestiques; la Providenee en décida autrement. Son long règne devait être une suite de luttes qui ne furent pas sans gloire, les unes dont la France ressentit le contre-coup plus ou moins lointain, les autres provoquées par la France elle-même* Les Turcs, attirés par son intervention en Transylvanie, avaient, en 1662, envahi la Hongrie, pris Groswsardein, pillé Neuhfeusel, étendu leurs ravagés jusque dans la Silésie, et n'avaient été arrêtés qu'en 1664 par Montecuculli à Saint-Gothard. La pacification momentanée de la Hongrie ne fut obte« nue que pat des supplices : on peut se figurer ce qu'était alors ce pays qui frémit encore. Bientôt après, deux cent mille Osmanlis, conduits par le grand- visir Kara-Mustapha, tinrent «Vienne assiégée pendant deux mois. La monarchie autrichienne, sauvée alors par Jean Sobieski, n'a-t*elle pas conunis plus tard, en devenant complice du meurtre de la Pologne, et en prenant sa part des dépouilles de cette noble nation, un acte révoltant d'ingratitude? Il fallut les victoires de Kalemberg, de Zenta, de Neuhffîusel, la reprise d'Ofen et de Mohacz pour refouler définitivement les Turcs, amener la paix de Carlo witz, et assurera rAutriche la possession héréditaire, qui devait être orageuse, de la couronne de Hongrie, jusqu'alors élective.

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182 LODIS XIV.

Léopold avait eu moins de bonheur contre Louis XIV, car le traité de Nimègue lui enleva Fribourg et la Lorraine. Les chambres de Réunion prononcèrent en outre l'annexion à la France d'un grand nombre de villes et même de principautés allemandes. Après la dévastation et les incendies du Palatinat, on ne dut pas s'étonner de voir Léopold à la tête de la Ligue d'Augsbourg, et ensuite de la Grande Ligue. Le rôle qu'il devait jouer dans la crise prochaine était prévu. Sa mansuétude peisonneUe était difficile à émouvoir ; mais les ressentiments de la noblesse allemande et de tous ses sujets, dont il subissait l'impulsion, étaient très-vi£9.

Léopold, le 18 novembre 1700, apprit, par un courrier du comte de Sinzendorff, la mort du roi Charles. Il s'^iferma aussitôt dans son cabinet et ne vit personne pendant vingt-quatre heures. Le 19, il réunit en conseil le président de guerre e^ les feldmaréchaux présents à Vienne, le comte Gaprara, et les princes Eugène de Savoie et de Oommercy* On manda le prince de Lichtenstein, ce qui fit supposer qu'il s'agissait de quelque affaire concernant l'archiduc Charles, dont il était gouv^neur* Le lendemain, on alloua des sommes considérables pour le recrutement et les remontes des troupes. Ce jour-là, l'empereur s'exprima devant le Conseil avec une dédâon et une énergie qui ne lui étaient pas habituelles; de sorte que l'on crut à son ferme dessein d'agir. Ces deux journées furent ^nployées en conférences qui se prolongèrent fort avant dans la nuit. Le âO, arriva la nouvelle que le feu roi avait légaé tous ses États

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JACQUES IL — OUILLAUHE III. Ig3

au duc d'ÂDJon. Le même courrier apporta au marquis de YiUars, ambassadeur de France, l'ordre de déclarer à la cour de Vienne Tacccptation du testament, ravis qui en avait été donné à Londres et à La Haye, les honneurs rendus au dac d'Anjou conmie roi d'Espagne, et le départ de ce prince pour Madrid fixé au i^ décembre suivant. Léopoid ne répondit pas à cette communication officielle, mais décida l'envoi immédiat en Italie de 30,000 hommes choisis parmi ses meilleures troupes, et de 20,000 sur le Rhin. Les régiments d'infanterie désignés pour marcher furent complétés à seize compagnies de i50 hommes, avec des grenadiers, de manière à avoir nn effectif de 2,540 soldats au drapeau. Des mesures analogues fdrent prises pour la cavalerie. Les corps qui n'étaient pas mobilisés fournirent les ressources aéeessaîres à ces formations. Tout cela fut facile, car l'armée, tenue en haleine par ses longues campagnes contre les Turcs et les Hongrois, était aguerrie. Le prince Eugène reçut le commandement d'Italie, ayant sous ses ordres les princes de Gommerey et de Yau* demont, et le comte Cluido Stahremberg. •- Dans le même moment, un autre prince de Yaudemont, gouverneur du Milanais, reconnaissait Philippe V. — Quand on apprit que les vice-rois de Naples, de Sicile et de Sardaigne , ainsi que l'électeur de Bavière ^ gouverneur de Belgique, et son frère l'électeur de

1. Pè» ^ Teafant désisoé par k premier tefituoent. — Son 4LdhéàoD et «elle de Télecteiur cb Galogne, si elles étsteol sincères, pooTsient ouvrir aux Français la nwte de Viorne. On Terra plas tard l'irrésolution déplorable du Bavarois.

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Cologne, embrassaient la même cause, Léopold vit bien, qu'une guerre sérieuse éclaterait, et il ne s'en effraya pas.

Le duo de Hanovre, acquis parle don d*un boiinet d'électeur , promit 6,000 bommes. Le duc de Brandebourg s'engageait à en fournir 10,000, et reçut en échange la couronne de Prusse (16 novembre 1700) *. D'autres grâces attendaient l'électeur palatin, et les chefs des cercles de Souabe et de Franconie, s'ils voulaient aussi amener des contingents. On ne pensait pas que le prince Louis de Bade résistât à la séduction d'un commandement. Tout fut mis en œuvre pour gagner le duc de Savoie, qui pouvait barrer le chemin de l'Italie; mais ce prince, beaupère du duc de Bourgogne, allait le devenir du roi d'Espagne. Il ne devait servir que plus tard, et par la faute de la France, la cause impériale. Quant à rélecteur de Bavière, Maximilien-Ëmmanuel, frère de la dauphine, on se consola de sa défection qu'exigeaient pour le moment ses liens de famille, par cette maxime attribuée au grand Gustave , a qu'il est bon d'avoir quelqu'un à piller. » Il fallait des auxiliaires puissants, et l'on députa vers Guil-

1. Les maîtres de Tancieu domaiue des chevaliers teutoniques rhalisèrent bientôt avec les Habsbourg. Le pape Glémeot XI (Albani), élu cette même aanée 1700, pour remplacer Imioceat XU, trouva mauvais qu'on se permit de créer uq royaume sans son assentiment; mais la foudre pontificale n'était plus dans la main de Grégoire Vif. -^ Le prince Eugène de Savoie avait bien deviné que, tét ou tard, la Prusse prendrait, à l'égard de l'Autriche, l'attitude menaçante que nous lui voyons aiigourd'huî. Aussi désapprouvat-îl hautement la transformation de cet État en royaume. La France n'avait encore aucune crainte de ce côté.

laume III, roi des Hollandais et stathouder des Anglais^ le comte de Yratisau, regardé comme le plus habile des diplomates autrichiens ^ L'accord fut bientôt fait, car Guillaume III, au moment où il reçut l'ambassadeur autrichien, méditait une démarche semblable auprès de l'empereur. — Il est bon de se rappeler que nos ennemis n'ont jamais entamé une campagne contre la France sans avoir préalablement conclu de fortes alliances. Suivons toujours cet exemple, que nous avons souvent donné, car la guerre n'est pas un jeu de hasard.

Dans le moment même oii, de toutes parts^ on se préparaît à la guerre pour la succession d'Espagne, Guillaume venait d'êti'e averti par Fagon qu'il n'avait pas un an à viyre. Consumé par une phthisie pulmonaire arrivée au dernier degré, les jambes ouvertes par des plaies inguérissables, iï ne se faisait aucune illusion sur son état; mais galvanisé par sa haine, aussi vivace dans son cœur que lorsqu'il faisait rompre, trente ans auparavant, les digues hollandaises pour noyer sa patrie avec les envahisseurs, il renouvela, devant le comte de Vratisau, l'exécrable serment de consacrer son dernier souffle de vie à

1. Léopold avait quatre filles. Philippe V, pour se eonformer au désir de Charles II, offrait d'eu épouser une. L'empereur refusa, comprenant que la guerre était inévitable^ et ne voulant pas se placer dans cette alternative de déserter les intérêts de sa maison ou de combattre son gendre.

combattre Louis XIV, qoi, nous devons le dire, semblait avoir pris à tâche de surexciter les ressentiments des ÂDgiais, en soutenant de son appui et de ses subsides la tyrannie des deux derniers Stuarts.

Guillaume, trouvant des ré^staiHïes dans son parlement, agité par mille cabales, et ob Tor de Versailles, eonmie sous Charles il et Jacques II, continuait d'exercer son action corruptrice, le cassa (29 décembre 1700), en n'y mettant guère plus de cérémonie que Cromwell à l'égard du parlêment'Cnmpion, — On est étonné, en Usant l'histoire, de la facilité avec laquelle les pcu'lements bourgeois se laissent mettre à la porte. — Les comtés lui ayant envoyé, le 6 février 1704, des législateurs dociles, il les fit entrer d'autant plus faeilement dans ses vues que Louis XIV acheva de se démasquer par l'enregistrement des lettres patentes qui conservaient au nouveau roi d'Espagne ses droits à la couronne de Fraiice (décembre 1700), et par l'occupation armée des places de la Barrière hollandaise (février 1701)« Il n'en fallait pas tant pour enflammer le patriotisme anglais, et une députation des Conmiunes présenta au roi, le 24 juin 1701, une adresse contre le pouvoir exorbitant de la maison de Bourbon. Guillaume répondit que la guerre seule donnerait le moyen de limiter ce j^uvoir, et il insista si énergiquementsur cette nécessité, que les deux chambres, sans prendre encore une décision définitive, l'ajutorisèrent à continuer les» mesures déjà commencées. Dix mille hommes étaient réunis à Spithead, prêts à s'embarquer au premier ordre sur une flotte embossée dans

la baie ; on les maintint à ce poste. Le Danemark promit 10,000 fieintassins et 2^000 matelots. Avec les contingents allemands, la coalition eut bientôt 120,000 bommes à mettre en ligne. Ces mesures prises, Gnîllanme, maîtrisant ses douleurs pbysiifnes, adoucies du reste par la satisfeustion qu'il éprouvai^ se rendit à La Haye , pour entraîner les État&-Généranx, Toir quelles étaient leurs forces, et reconnaître la frontière des Pays-Bas, théâtre présumé des premières opérations.

n ne fallait qu'une étincelle pour mettre la Hollande en feu. La France y était maudite par les vieillards, témoins et victimes des désastres de 167â ; par les hommes dans l'âge de l'action, à qui leurs pères communiquaient leurs ressentiments; par la tendresse alairoée des mères et des sœurs ; par les enfants mêmes, à qui on apprenait à lire dans des livres où l'on racontait l'invasion de leur pays.

Toutes les têtes fermentaient. On voyait déjà une armée de 150,000 hommes envoyée de nouveau contre la République ; la Meuse et le Rhin franchis ; les Français occupant Maêstrich, Wesel, Burich, Rheinberg, Rees et Bmmerick, forçant le pass«^ du Lech, campant dans l'île de Betavir, ensuite à Huessen, à Amheim, à Utrecht, dans toute la Oueldre, à Naërden, Woêrden, Oudwater et Yselstein, mettant la main sur les éduses de Muyden, en plein Znyderzée, à trois lieues d'Amsterdam. Le conquérant de 4672, on se le rappelait, avait voulu le Brabant, la Flandre, Nimègue, Grave ^ le comté de Meurs, le Betaw gueldrois et l'île de Bommel avec toutes les foite-

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resses qui en dépendent, c'est-à-dire le cœur même de la Batavie; son avidité croissant avec ses succès, il avait exigé la révocation, sans réciprocité, des droits établis par les Ëtats sur les marchandises françaises depuis 1662, la ruine des compagnies hollandaises du Nouveau Monde, la restitution à rOrdre de Malte des anciennes commanderies. Il avait fallu encore subir un impôt de guerre de vingt millions, et consentir à l'envoi, renouvelé chaque année, d'une ambassade extraordinaire qui présenterait à l'insolent vainqueur une médaille d'or avec une inscription, cruellement dérisoire, rappelant que la République devait à Sa Majesté très-chrétienne la conservation de la même liberté que les rois ses prédécesseurs ont aidé à lui conquérir, — Il faudrait encore percer les digues, et répandre les flots de la mer sur le sol de la patrie !

Cette irritation était fomentée par les réfugiés français.

Antérieurement à la Révocation, un grand nombre de protestants, en butte à des mesures vexatoires, avaient déjà quitté la France, pour aller s'établir à l'étranger parmi les adeptes des doctrines nouvelles. Lorsque l'ordonnance de 1685 (contresignée par le chancelier Le Tellier et par Golbert!) eut révoqué l'édit de Nantes, et enlevé les garanties accordées par Henri IV en 1598, les proscrits s'éloignèrent en foule, emportant leurs richesses, leur intelligence et leurs ressentiments.

Rappelons, en quelques mots rapides, combien coûta cher à la France Ja grande faute de 1685.

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Le Brandebourg, dont les princes étaient calvinistes depuis 1614, s'empressa de recevoir les bannis. Le duc Frédéric-Guillaume leur offrit, par Tédit de Postdam (29 octobre lë85), une retraite sûre et libre dans toutes les provinces de sa domination, en leur facilitant les moyens de se rendre dans les villes qu'ils voudraient habiter. Us ne furent pas moins bien accueillis par l'Angleterre, devenue, depuis la révolution de 1688, la fête du parti protestant. Au XVII* siècle, les réfugiés français et wallons apportèrent, par leur industrieuse activité, un nouvel élément de richesse à la Grande-Bretagne, comme l'avaient fait, deux cents ans auparavant, les manufacturiers flamands forcés de fuir les sévices de leurs comtes.

Les exilés payèrent largement à l'Amérique, par leur travail, la dette de l'hospitalité. Leurs sueurs fertilisèrent les rives arides du fleuve Saint-James, couvrirent de fermes plantureuses les plaines de la Virginie, défrichèrent les forêts du Massachusetts, fondèrent New-La-Rochelle. La Caroline du Sud fut enrichie par eux de la vigne, de l'olivier et du mûrier, venus des côtes de la Provence. Sur une foule d'autres points, ces rudes travailleurs sortirent victorieux d'une lutte contre un sol ingrat. Des privi* léges nombreux furent le prix de leur courage.

La Suisse, patrie de toutes les libertés, ne fut ni moins généreuse, ni moins largement indemnisée de sa protection.

Les disciples de Luther et de Calvin portèrent usqu'aux confins glacés de l'Europe, en Danemark,

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490 LOOK XIY.

en Suède et en Russie, leur mauvaise fortune, et les qualités qui les distinguaient; mais leur émigration la plus considérable se dirigea vers la Hollande, où ils prirent une part trè&-importante aux événements de cette époque.

La Hollande tint à honneur, dès le moyen âge, de donner un asile aux victimes des trouUes de l'Europe. Ge fut smrtout au xvi*^ et au xvii* siècle qu'elle offrit l'hospitalité dans son sein aux proscrits de Tintolérance. Trente mille Anglais, sous le rëgae de Marie Tudor, et ensuite un nombre au moins égal d'Allemands vaincus par Waldstein et Tilly trouvèrent sur les bords de l'Anostel, de l'Tssd et du Rhin la liberté de conscience que leur refusait leur patrie. Après eux vinrent, plus nombreux encore, les Wallons y les Brabançons et les Flamands qui fuyaient les bourreaux du duo d'Albe, la conciliation équivoque de Requesens, la perfidie de don Juan d'Autriche, ou les drapeaux victorieux du duc Alexandre de Parme. Ainsi se formèrent et s'accrurent les colonies waUonnes d'Amsterdam, de Harlem, de Leyde, de Délit, de Mildebourg, d'Utrecht et de Dordrecht. Le protestantisme, déraciné dans les provinces méridionales soumises à l'Espagne, éL transplanté dans le nord, à Rotterdam, à Nimègue, à Tholen, et dans toutes les contrées environnantes, fit la force et la richesse de la Hollande.

Yoilà pourquoi les protestants de France trouvèrent les bras des Hollandais ouverts pour les rece* voir. A partir du moment où Louis XIT commença les rigueurs religieuses, les réfugiés, nobles, minis-

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JACQUES II. — GUILLAUME III, iOl

très, marchands, savants, affluèrent sur le territoire des Provinces-Unies. « Des milliers de fugitifs, dit M. Weiss, se dirigèrent vers cette terre sacrée de la liberté protestante qui, depuis un siècle, avait reçu tant de persécutés. »

La République, voyant en eux, non-seulement des frères, mais un élément fécond de prospérité nationale, leur accorda le droit de bourgeoisie, la maîtrise-franche, une exemption d'impôts pour trois ans, des subsides pour acheter des outils et des métiers, et leur fit des commandes qui assuraient l'écoulement des produits de leurs manufactures. Toutes les chaires furent ouvertes aux pasteurs. Les savants en obtinrent dans les universités. Enfin, on donna des armes à ceux qui voulurent servir dans la marine ou dans Tannée de terre. On se garda bien d'oublier les femmes, que le respect universel entoura dans les établissements que la princesse d'Orange fit préparer pour elles à Harlem, à Delft, à La Haye, à Hardenwîck, à Rotterdam. Les nouveaux venus se mirent aussitôt à Fœuvre avec ardeur. ESn peu de temps s'étaî«it établis, entre eux et leurs tûenfaiteurs, les liens solides que forment des dons offerts cordialement et acceptés avec gratitude. Si on joint à ces causes la communauté de foi, l'excitation mutuelle produite par la confidence journalière de griefs tmtrageants, on n'aura pas de peine à comprendre l'efiervescence qui se produisît alors en Hollande *.

i. Efti709, il fui établi, par des compies certains, qu'il était déjà rentré en France près de deux miUioas d» ftorioa pro^veiiant des

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Le roi d'Angleterre arriva, le 17 juillet 1701, à La Haye. Dès le lendemain, il fit signer aux Etatsgénéraux un projet de ligue offensive et défensive entre l'empereur, l'Angleterre, la Hollande, l'électeur palatin, ceux de Brandebourg et de Hanovre, et le duc de Zell. Les contractants s'engageaient :

1® A reprendre les Pays-Bas espagnols, et à y rétablir la barrière;

2" A reconquérir le Milanais, fief de l'empire, les royaumes de Naples et de Sicile, avec les îles de la Méditerranée qui en dépendent, et les * ports de Toscane; tous ces territoires étant indispensables pour assurer la sûreté des provinces héréditaires de Sa Majesté impériale, et utiles pour la navigation et le commerce des sujets anglais et hollandais;

3® A s'emparer de toutes les possessions espagnoles dans les Indes, et à les partager;

4" A continuer la guerre jusqu'à ce que satisfaction juste et raisonnable fût donnée à l'empereur, au roi d'Angleterre et aux Etats-généraux sur tous leurs griefs;

5* A assurer, par tous les moyens, la séparation des deux couronnes de France et d'Espagne, la sûreté de tous les royaumes et pays appartenant aux

successioDs ouYertes par 1& mort des smets de Louis XTV accueillis par les Provinces-Unies après la Révocation. Ainsi, quelle immense quantité de numéraire cet acte d'intolérance fit sortir du royaume !

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signataires du présent acte, et l'exclusion du commerce français des Indes espagnoles ;

60 Tous les princes et Etats de TEurope seraient invités à accéder à la présente convention;

7** Enfin, les hostilités une fois commencées, aucun des contractants ne pourrait se retirer sans se mettre en guerre avec les autres.

Les ratifications définitives de cette ligue eurent lieu à Loo le 7 septembre suivant. L'Angleterre et la Hollande, n'ayant pas encore complété leurs armements, î'econnurent Philippe V comme puissance de fait, pour sauvegarder les intérêts de leur commerce, mais résolurent de pousser leurs préparatifs avec la plus grande vigueur, jusqu'au jour où elles seraient en mesure d'agir à ciel ouvert. Guillaume fut désigné d'une voix unanime pour diriger la coalition; il y consuma ses dernières forces. Une flotte anglo-batave fît voile immédiatement vers les Indes occidentales. Quarante-huit nouveaux navires de guerre, de soixante canons au moins, furent armés dans les ports de la République*

Les plans de campagne sur terre et sur mer furent aussitôt établis pour l'année suivante.

Les chambres anglaises, une fois entrées dans les vues de leur roi, y restèrent, après sa mort, jusqu'à la fin de 1711. Les Anglais finirent par porter le plus grand fardeau de cette alliance. Dès la deuxième année, ils donnèrent cinquante mille hommes au lieu de quarante mille; et il y eiit même un moment où ils soudoyèrent, tant de leurs troupes que de celles de leurs alliés, jusqu'*^ deux cent mille soldats et

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matelots combattants. Les Hollandais, au contraire, n'ont pas pu continuer toujours les mêmes efforts. La plupart des Etats secondaires, par des raisons semblables à cdles énoncées plus haut, . reconnurent provisoirement Philippe V, miais du bout des lèvres. L'empereur seul ne le reconnut pas. Du reste, toutes ces reconnaissances ne signifiaient rien, car chacun entra en campagne dès qu'il fut prêt. Guillaume devait, au commencement de 1702, se mettre à la tête des armées.

Jacques II mourut le 10 septembre 4701, à Saint* Germain, au milieu des splendeurs d'une hospitalité royale, conservant, jusqu'au dernier jour de sa vie, son esprit étroit, son aveuglement sur ses fautes, sa dévotion, sa colère contre des sujets rebeUes, et l'espoir de reconquérir, par la valeur des autres, son trône perdu. — On assure qu'avant d'expirer, il remercia Dieu de l'avoir délivré du fardeau des biens terrestres, si son salut éternel était à ce prix ; résignation tardive et peu méritoire; ses anciens sujets l'avaient devancé depuis bien des années, à cet égard, dans leurs sentiments de gratitude adressés pour le même bienfait à la PrOTidence.

Dans un conseil extraordinaire tenu à cette occasion, le marquis de Torcy, rappelant la reconnaissance de Guillaume III par le traité de Ryswick, demanda qu'on restât fidèle à cet engagement; le duc de Beauvilliers, envisageant la question sous un point de vue plus élevé, représenta les désastres qu'entraînerait utie magnanimité dangereuse, et s'apitoya sur les souffrances des peuples avec la cha-

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leur qu'il apportait toujours à là défense de cette noble cause. Dans un mâooLoire rédigé avec la plus clairvoyante sincérité (consenré aux archives diplomatiques), le marquis de Torcj proaya, par des arguments péremptoires, que la reconnaissance des droits du prince de Galles était contraire à la foi des iraitéSy à l'intérêt même de la maison de Bourbon, et enrenimerait une situation âéjàtrès4endue. Louis, cédant à l'ayis unanime de ses conseillers, décida qu'il ne reconnaîtrait pas le prince de GaUes comme roi d^Angleterre. Mais quelques heures après, la veuve de Jacques vint se jeter à ses pieds, et il changea sa première décision. Jacques III, dès ce jour, reçut les honneurs royaux dont jouissait son père.

Ayant, ici même, Messieurs, protesté contre les attaques des détracteurs systématiques de Louis XI Y, nous avons le droit de dire notre pensée sur tous ses actes. Quelque respect que nous inspire le droit hé^ réditaire des rois, nous n'hésitons pas à blâmer cette ingérence dans Les affaires d'une nation qui avait eu, nous avons pu le voir, mille raisons pour une de reprendre et d^affirmer sa liberté. Pour les courtisans de Saint-Germain, la reconnaissance de Jacques III fut un acte de magnanimité chevaleresque ; mais les politiques s'émurent de cette imprudence. Quant au peuple anglais, il ne voulait à aucun prix redevenir la propriété inaliénable d'un maître despotique ; et un maître choisi par le roi de France froissait, plus que tout autre, son légitime orgueil.

Guillaume, à cette nouvelle, renvoya brutsdement le chargé d'affaires de France et rappela de Paris

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son ambassadeur. L'Angleterre, remuée par ce patriotisme ombrageux dont elle subît l'excitation constante, ne fut plus dès lors que l'instrument docile de Guillaume qui, la tenant par sa fibre la plus sensible, profita de l'égarement où la passion jetait les deux chambres, et leur fit adopter d'enthousiasme toutes les mesures nécessaires pour commencer bientôt une lutte à outrance. Les Communes n'envoyèrent pas un héraut à leur ennemi pour lui déclarer la guerre, comme au moyen âge; mais, par le bill dattainder porté contre Jacques ÏÏI, Louis XIV reçut, comme gant de défi, la tête d'un Stuart.

Pendant que les troupes étaient encore dans leurs quartiers d'hiver, Guillaume, au moment où il allait étreindre son ennemi, mourut (4 mars 1702), léguant son âme à John Churchill, comte de M arlborough, et à Heinsius, nommé par son influence grand pensionnaire de Hollande. Ces deux hommes, en se réunissant au prince Eugène de Savoie, formèrent le redoutable triunfVirat que nous verrons à l'œuvre dans notre prochaine conférence.

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Messieurs,

Les hommes dont je vais vous parler ont rempli deleurnomles quinze premières années du xvni'siè' ele. Ne tous efErayez point. Je ne yais pas tous faire un cours d'art militaire. J'élargirai la scène. Sans rien enleyer à ces individualités illustres, je ne vous les montrerai pas uniquement sur les champs de bataille. Je donnerai pour cadre à leur image les événements dont ils sont, pour la postérité, la per^ sônnification vivante. Cette méthode, du reste, est rationnelle; car, pour enlever aux faits leur aridité, et les graver dans la mémoire, il fautles personnifier dans les noms des grands honunes, et s'initier parla pensée aux actes, aux vertus, aux triomphes et aux disgrâces des principaux acteurs de la tragédie humaine. — Enfin, je crayonnerai quelques silhouettes au-dessous de ces deux grandes figures.

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Nous avons vu, dans la conférence précédente, les illusions de Louis XIV, à Saint-Germain, après le testament de Charles IL Philippe V, il est vrai, avait été immédiatement accepté par son nonveau royaume; et les adhésions de ses États d'outre-mer ne furent retardées que par Téloignement de la métropole : mais on dut bientôt se préparer à la guerre.

L'année 1701 venait de s'ouvrir. Gondé, Turenne, Luxembourg, Lionne, Golbert, Louvois étaient morts; Fénelon exilé dans son archevêché de Cambrai. Vauban ne devait plus paraître qu'une seule fois à la guerre, pour prendre Brissac, avant la disgrâce de ses demîèies anioées* L'homme que ses eoatempo* lains ont nommé le Grand rai, et envers lequel nous sommes peut-être aujourd'hui trop sévères, avait alors soîxante-deax ans. La marquise de Jlainteiioo, qae les mauvaises langues «^pelaient madame de MAtÊUeuMity était son conseil, et Ghamillard son ministre. Un sentiment de lafisitode pénétrait dans tonte la nation, et disait, d'une iàçou claire aux politiques^ oonfàaém^»it aux moins hai»iles, qu'après tant de succès il âilait s'arrêter sons peine d'éloi^er la fortune, cette divinité capriciense qui n'aime guère que la jeunesse. Le Trésor était obéré; on ne parvenait à le remplir que par des expédients déloyaux et vexatoires, ou par la oiéaiio& de charges ridicules, que les bourgecns achetaient pour anoblir

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VILLàRS et MâRLBOROUGH. 199

leur roture, après s'être enrichis dans des spéculations véreuses. Les bras manquaient à Tagriculture, «de sorte qu'il y avait, tous les cinq ou six ans, une disette de grains, et quelquefois une famine. Louvois uvait emporté dans la tombe le secret de sa puissante organisation militaire, et la sévérité de discipline qui fait vaincre. Les régiments étaient commandés, pour la plupart, par des jeunes gens sans expérience, ou par des officiers ayant acheté leurs grades, car la vénalité des charges n'a disparu de l'armée, comme de toutes les autres p8ui;ies de notre organisation sociale, qu'en 1789; le trafic des grades entretenait l'industrie coupable des passevolants. Les magasins étaient vides, faute d'argent, ou par suite de concussions.

Les plans de campagne s'élaboraient dans le salon de la favorite, cette femme énigmatique sur laquelle le jugement de la postérité est encore indécis. Un général, avant de livrer bataille, était obligé d'envoyer un courrier à Versailles, et au retour de ce courrier, il fallait souvent en expédier un autre pour annoncer qu'il était trop tard, ou qu'on avait été surpris. Le souvenir de M"* de Maintenon fait naJtre dans l'esprit une réflexion qui s'applique à tous les temps; c'est que c'est pour un pays un grand malheur de voir son roi subir l'influence d'une femme ambitieuse, vindicative et intolérante. Voilà quelle était la situation en 1702, lorsque commença cette guerre de la succession d'Espagne qui, pendant douze ans, ensanglanta nos frontières de Dunkerque à l'embouchure^ du Var, et même ébranla le trône.

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200 YILLARS ET HARLBOROUGH.

Ghamillard, conseiller au parlement, produit à la cour pour faire la partie du roi au billard, a laissé une réputation de suffisance et d'incapacité devenue proverbiale.

Trois bommes soulevèrent alors l'Europe contre nous, et formèrent le Triumvirat de la coalition : le prince Eugène de Savoie, le duc de Marlborough, et Ueinsius, grand pensionnaire de Hollande.

Vers 4683, un jeune abbé se fit présenter à Louis XI Y et lui demanda.... un régiment! C'était un petit-neveu du cardinal Mazarin, un fils du comte de Soissons, de la maison de Savoie-Garignan. 11 portait alors, avec le petit collet, le nom d'abbé de Savoie. On rit beaucoup, et ce fut, pendant plusieurs jours, le thème des plaisanteries au petit lever et à rOEil-de*bœuf. N'était-ce pas chose plaisante qu'un abbé qui demande un régiment? et un abbé bossu, car, avouons'le, il était un peu bossu. Ne fit-on pas bien de rire, et le grand roi n'eut-il pas raison ? — Eh bien, on fit mal de rire, et le grand roi eu tort.

L'abbé de Savoie, tout meurtri des sarcasmes de Versailles, alla offrir ses services à l'Empereur. 11 s'illustra bientôt à la tête des armées impériales, contre les Turcs d'abord, et ensuite contre la France qui l'avait repoussé. Louis XIV lui offrit, en 1695, le bâton de maréchal, une pension de 200,000 livres, et le gouvernement de Champagne; mais les tenta^

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VILLÂRS ET MARLBOROUOH. 201

tives de séduction glissaient sur le cœur ulcéré de son ennemi comme la pluie sur une lame de verre. — C'est du prince Eugène de Savoie que je viens de parler. Quand, dans le langage historique, on dit simplement Eugène, c'est lui qu'on nomme. Né à Paris, le 1 8 octobre 1663, il mourut à Vienne le 20 avril 1736, emportant dans la tombe la fortune de TAutriche. Le spirituel prince de Ligne a écrit sa vie,

John Churchill, comte, depuis duc de Marlborough, né le 24 juin 1650, à Ash, dans le comté de Devon, sortait d'une famille où la beauté, ainsi que les principes d'une morale facile, semblaient héréditaires. Sa sœur Arabella, ayant attiré les regards du duc d'York, ne fut pas cruelle, et avoua un enfant qui fut plus tard le maréchal de Berwick. La faveur de la sœur rejaillit sur le frère, que le duc d'York nomma, dès l'âge de seize ans, enseigne dans les gardes. 11 fit ses premières campagnes sous Turenne, comme volontaire. C'était alors l'usage, en Angleterre, en Allemagne et en France, qui la première en donna l'exemple, que les jeunes gentilshommes allassent faire leur apprentissage des armes chez une nation étrangère, lorsqu'ils ne pouvaient pas s'y instruire dans leur patrie. Le vulgaire ne vit dans le jeune officier qu'un subalterne brillant, ainsi que l'atteste le nom de bel Anglais qu'on lui donna: mais le vicomte de Turenne, observateur attentif et plus compétent, jugea que le bel Anglais serait un jour illustre. — Lorsque Gésai*, adolescent et à peine décoré du laticlave, se montrait en public avec une parure efféminée, une ceinture flottante, des che-

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202 VILLARS ET MÂRLBOROUOH.

veux artistement arrangés, et qu'il se grattait la têfe du bout du doigt suivant la mode grecque, Syllasut le deviner et dit : « Qu'il voyait dans cet enfant plusieurs Marins. »

Churchill resta jusqu'en 16T7 sous les drapeaux français , où il mérita plus d'une fois les éloges de Turenne. Il fît, en épousant Sarah Jennings, favorite de la princesse Anne Stuart, un mariage d'amour et d'ambition à la fois, car Sarah était d'une beauté remarquable , et Anne devait régner un jour. Cette famille sans scrupules allait ainsi à la fortune par toutes les voies. Quant à ses liaisons x>olitiques, John Churchill n'avait d'autre règle que l'intérêt, trempant dans toutes les intrigues, briguant les faveurs de tous les partis, les servant et les délaii^ant suivant leurs chances de triomphe ou de ruine; flatteur de Guillaume 111, après avoir été un des premiers transfuges qui abandonnèrent Jacques IL Le nouveau roi, appréciant sa vraie valeur sous ces faiblesses, voulut se l'attacher à tout prix, le créa comte, et lui donna un commandement considérable en Irlande. Envoyé plus tard dans les Pays- Bas, il y fit pressentir, par sa victoire de Walcour, qu'il devait égaler les plus grands hommes de guerre de son temps et en éclipser plusieurs. La prison l'attendait à son retour pour quelques intrigues jacobites; mais cette privation momentanée de sa liberté lui valut une sortie triomphale de la Tour, avec le poste envié de gouverneur du duc de Glocester. A la fin de 1702, il fut envoyé dans les Pays-Bas, où les généraux français apprirent bientôt à le redouter.

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TILLAftS ET MARLBOROUGH. ^3

An dire de ses compatriotes eax-mdmes, l'intégrité administrative ne fat pas an nombre de ses vertus; mais le gouvememeat anglais , en raison de ses victoires, ferma les yenx, pendant tonte la durée de la guerre, sur ses profits illicites : indulgence qui pourrait étonner, si on ne se rappelait pas que les chambres anglaises de cette époque trouvaient le moyen d'ailier le pakîotîsme à la corruption parlementaire.

il noas reste à &ire connaître le troisième membre du TriunwiraU

En 1679, un bomone, portant le costume sévère des magistrats hollandais, fot introduit, après une longue attente, dans le cabinet du marquis de Louvoîs. L'audience dura quelques minutes à peine. L'homme au manteau noir sortît avec le visage bouleversé, jurant à la France une haine mortelle; il venait d'être menacé de la Bastille. Ge personnage partit aussitôt pour aller raconter au stathouder, qui l'avait envoyé, l'injure faîte à son double caractère d'étranger et d'ambassadeur. On le nommait Heinsîus. Guillaume III, espérant revivre en lui, le fit nommer grand pensionnaire. Réélu cinq fois, il conserva ses fonctions pendant trente ans. On lui donna aussi les sceaux pour compléter «on pouvoir. Sou but unique et constant fut de venger les Hollandais de rinvasion française. Barnc^eldt et Jean de Witt n'avaient été que les magistrats d'un peuple libre. Heinsius, tout en conservant les dehors de l'égalité républicaine et la simplicité apparente nécessaire pour voiler ses desseins personnels aux yeux d'un peuple de citoyens, fut réellement le

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204 VILLÂRS ET MÀRLBOROUOH.

maître absolu et obéi de la Hollande, dont il épuisa le sang et les trésors, pour rendre à Louis XIY , avec usure, les humiliations de 1672. Eugène et Marlborough allaient souvent à La Haye pour conférer avec leur collègue du triumvirat. Ces trois hommes se réjouissaient ensemble de la campagne qui venait de finir, et combinaient le plan d'une autre avec leurs ressources inunenses, Tapprobation assurée de leurs souverains et le génie de la haine. Us maintinrent ainsi, pendant dix ans, la Grande alliance, tandis que Louis XIY, madame de Maintenon et Ghamillard succombaient sous le poids du double héritage de Golbert et de Louvois. — Le magistrat républicain, plus d'une fois, fit attendre Eugène et Marlborough pendant deux heures avant de leur donner audience : et ces hommes impétueux attendaient patiemment, se prêtant au secret dessein du grand pensionnaire, qui assurait ainsi le prestige de la puissance hollandaise pour lui maintenir la direction au moins apparente de la coalition, à laquelle ce maître impérieux prodigua l'or et le sang de ses con* citoyens, j'allais dire de ses sujets. L'Anglais et l'Autrichien arrivaient radieux, après Blenheim, après Ramillies, après Oudenarde, et là,^ évoquant avec leur implacable allié l'ombre de Guillaume d'Orange, remuaient l'Europe pour abaisser Louis XIY, et refouler la France dans les limites qui entravaient son essor cent ans auparavant, après la paix de Vervins«

VILLARS ET MÀRLBOROUGH. 20o

Le premier coup de fusil fut tiré par les împériaux, dans la nuit du 8 au 9 juillet 1701, à Carpi sur la Secchia. L'empereur, aussitôt après l'acceptation du testament de Charles II, avait envoyé sur les confins de l'État de Venise, entre Trente et Rovérédo, 19,000 fantassins et 10,000 cavaliers sous les ordres du prince Eugène de Savoie, à qui on opposa 35,000 hommes et Gatinat.

Eugène, depuis sa glorieuse désobéissance de Zenta, oii il engagea la bataille et vainquit, malgré le conseil aulique, avait été autorisé à suivre ses inspirations. Gatinat , au contraire , bridé par les ordres de Versailles, atteint par la vieillesse et abattu par une douleur de famille (la mort d'un frère), était devenu timide. Les résultats de ces deux situations ne se firent pas attendre.

Pendant que le vieux maréchal tâtonne , expédie et attend des courriers, ose à peine se mouvoir dans ses lisières, pâlit sur ses cartes et fait des réflexions philosophiques, son adversaire, dans l'ardeur de l'âge, libre de toute tutelle, et sûr du secret de ses plans qu'il n'est obligé de divulguer à personne , passe sur les terres de Venise, se souciant peu de violer la neutralité de cette république, et descend TAdige. Dérobant sa marche à Gatinat qui, de Rivoli,

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206 YILLiJIS £T MÂHLBOROU&H.

braque son télescope dans toutes les directions, il menace à la fois tout le fleuve , de Rovérédo à la mer, et passe l'Adige à Gastelbaldo, le 15 juin ; surprend à Garpi 6,000 hommes qu'il culbute dans le Canal-Blanc, passe le canal, remonte TAdige et franchit le Mincio, le 28 juillet, au-dessous de Peschiera, sous les yeux des Français; se dirige sur Desenzano et Lonato, occupe Brescia et insuUe le Milanais. Gatinat laissa l'ennemi faire soixante lieues sans Finquiéier. Malgré tout ce qn'ont pu imag^ier ses omis pour.sa défense, il est certain qu'il montra, comme dit le baron de Garelscroo^D, une vigilance trop petUe et une circonspection trop grande. Le roi lui écrivit une letti:e très-dure, lui ûta 8<m eoimnaih dément, et le remplaça par le maréchal de ViUeroi, qui, à peine arrivé, ae fit battre à Chiari et prendre dans Crémone (2 février 1702). -:- Les impénaui, malheureasement, devaient nous le rendre.

Les aventures galantes, les victoires de carroiuel, valurent au due de Yilleroi le bâton de maréchal, en 4604* Il commença par assister,, inaetif avec lûO^OÛD honmies, à la prise de Namur sur BoufOers, par Guillaume. Battu à Chiari, {uis à Crémone dans son lit, battu encore à RamilUes^ il fut justemcsEit eriUc d'épigrammes et berné par les chansonniers. Ou trouve dans toutes les biographies un mot de lui, que je n'ose reproduire à cause de sa erudîté, sur la manière de se cc»n]M)rter avec les ministres. Il poussa jusqu'aux limites extrêmes la forfanterie du matamore et la servilité du courtisan. On a faik sur lui mille couplets satiriques. A ceux 91Û suivire&tla

YILLARS ET MARLBOROUGH. 207

prise de Namur^ on mit ce refrain, cité par La Harpe comme un modèle du genre :

Yilleroi, Yilleroî,

A fort bien servi le Roi

Guillaume*

Jugez si on dut l'épargner après sa mésaventure de Crémone :

Villeroi, grand général^ Grand général en peinture, Iroit au feu comme au bal, S'il ne cndgnoit la brûlure.

Si jadis pour sauver la France des Anglois n lui fallut une pucelle, On doit tout attendre de celle Qu'à ses côtés a Villeroi.

Villeroi, grand prince Eugène^ , Vous fait lever le matin; Paris fit moins de chemin Pour prendre la bdle Hélène.

On vous l'auroit envoyé.

Sans vous donner tant de peine, On vous Fauroit envoyé.

Si vous l'aviez demandé.

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Enfin, la fortune de la France suscita Yillars.

Louis-Hector, duc de Vîllars, pair de France et maréchal-général, prince de Martigues, marquis de la Nocle, commandeur des Ordres du roi, grand d'Espagne de première classe, chevalier de la Toison d'or, membre de l'Académie française, etc., naquit à Moulins en Bourbonnais en 1653, non d'une famille obscure comme l'ont dit ses envieux, mais d'une maison noble dès le x\® siècle. L'énumération de ses principaux titres n'ajoute rien à sa gloire; mais j'ai cru devoir les rappeler à cause de l'éclat qu'il a fait rejaillir sur eux en les portant.

Il entra dans le monde sous les auspices de son père, lieutenant-général, homme d'un esprit distingué, que ses campagnes et ses nombreuses missions diplomatiques n'empêchèrent pas de devenir le héros d'une foule d'aventures auxquelles il dut le surnom d'Orondate, emprunté à un des romans de chevalerie dont raffolaient alors la cour et la ville. Ce Villars-Orondate, prié par le duc de Nemours de lui servir de second dans son duel avec M. de Beaufort, ayant mis l'épée à la main pour passer le temps, croisa le fer avec le comte d'Héricourt, aimable gentilhomme contre lequel il n'avait aucun motif d'inimitié, et le tua raide« Pour les raffinés de cette époque, se battre afin d'obtenir réparation d'une injure, était chose si simple, si terre-à-terre, qu'on n'en parlait pas ; mais aller sur le terrain pour rien, pour le plaisir, c'était la poésie de l'épée. Un jeune gentilhomme, que Victor Hugo a mis en scène dans son beau drame de Marion

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VILIARS ET VÂRLBOR0U6H. 209

Delormê^ noui» donne une idée de ce qu'était alors la foreur des duels, et des causes futiles qui ensan* glantaient le Pré aux Clercs :

Gorde avec Margaillan pour l'heure qu'il était; D'Iiumière avec Goudi pour le pas à l'église; Et puis loos les Brissac contre tous les Soubise, A propos du pari d'un cheval contre un chien.

EnGn Gaussade avec Latournelle pour rien,

Pour le plaisir, Gaussade a tué Latournelle.

La marquise mère du maréchal, fille du maréchal de Bellefonds, pendant que son mari était ambassadeur à Madrid, écrivit à madame de Se vigne un grand nombre de lettres dont plusieurs existent encore, et qui portent Femprèinte d'un esprit original et cultivé. Une de ses sœurs, en religion Agnès de Jésus-Maria, supérieure du couvent des Carmélites de Paris, mérita d'être louée par Bossuet. La maison de Villars a donné cinq archevêques au siège de Vienne. Il est rare, a dit un observateur du cœur humain, que le génie soit isolé dans une famille; il montre presque toujours des germes, avant d'y faire éclore un fruit consommé.

Le jeune Hector, on le voit, était de bonne race. On le trouve, pendant soixante ans, partout oîi l'on tire un coup de fusil, fantassin ou cavalier, général ou soldat, le premier toujours. Élève de Coudé, de

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210 YILLARS ET MARLB0R0U6H.

Luxembourg et de Yauban, il transmit à ses successeurs des leçons qui malheureusement ne furent pas suivies. Stratégiste comme Turenne, il fut maître dansTart de la diplomatie. De 1700 à 1734, sa yok a l'autorité du siècle qui vient de finir, et dont les hautes traditions ne vivent plus qu'en lui seul. Plein de lui-même, il ne connaît pas la modestie, et on lui reproche une ostentation un peu théâtrale ; mais il tient toujours au-delà de ce qu'il a promis. Peut-être ne vît-il pas d'un œil assez indifférent les parts de prise que lui assignaient les lois de la guerre ; mais sa lettre à l'électeur de Bavière, après l'occupation d'Inspruck, n'est qu'une spirituelle boutade, et non un indice de cupidité*.

Le simple récit de sa vie est une épopée. On eût dit de lui, plus justement encore que du prince de Gondé : « Nous ne pouvons rien, faibles orateurs, pour la gloire des âmes extraordinaires. Leurs seules actions les peuvent louer : toute autre louange languit auprès des grands noms. )>

Je me trouve en ce moment, Messieurs, aux prises avec des difficultés de plus d'un genrç; d'abord,

i. « Il me semble qu'il y a un trésor à ïaspruck; que V. A. Élec- 101*316 m'en doune quelque chose, mais de bon. Je ne veux pas de curiosités, comme quelques peaux de botes extraordinaires, de ces épées qui ont coupé cinq cents tètes : je voudrais quelques beaux rubis des anciens ducs d'Autriche ; on dit qu'ils en étaient curieux. Par exemple, le chevalier de Tressemanes m'apprend qu'il y a je ne

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VILLARS BT MARLBOROUGH. 211

parce que le sujet que j'ai choisi est bien vaste pour la brièveté de cette séance, fugit hora brevisî et ensuite parce que des récits de batailles ne seraient pas ici à leur place. Je vais tâcher de concilier ces exigences diverses, en me bornant aux faits saillants, et aux appréciations d'ensemble nécessaires pour compléter l'idée que nous avons à nous faire de nos deux héros.

Le 14 août 1702, sur le champ de bataille de Friedlingen, Villars fut proclamé maréchal de France par ses soldats, lettre de change sublime tirée sur Louis XIV, qui s'empressa d'y faire honneur* — Le nouveau maréchal, après avoir chassé l'ennemi de l'Alsace et de tous les postes qu'il occupait sur la Sarre, fit prendre Nancy par le comte de Tallard. Ayant ensuite assuré les quartiers d'hiver de S(fn armée, il partit pour Versailles oii l'attendait une ovation, et ûi!i il embrassa un fils que Dieu venait de lui donner, afin de compléter son bonheur par les joies du foyer domestique.

La campagne de 1703 fait encore aujourd'hui l'admiration des hommes de guerre. Villars, dès le 13 janvier, quitta Paris, avec l'intention bien arrêtée d'aller dicter la paix à Vienne : car, dans sa pensée, son quartier-général du Rhin n'était que la première étape de la route qui devait le conduire au cœur de

sais combien de belles statues d'argent des empereurs ; je supplie très-homblement Votre Altesse que, dans la part qu'elle voudra bien me iaire^ il y ait plutôt de ces statues que quelques gros lézards ou crocodiles..... J'espère que le général Wolfrendorf ne refusera pas une rasade à la santé de Votre Altesse. »

212 yiLLABS ET IfARIiBOROUaH.

rAUemagoe, en profitant de la lotte qui allait embraser l'Europe cenk'ale depuis les Alpes jusqu'à la Theiss et aux Karpathes. Le général et les soldats de Friedlingen étaient impatients de se revoir, et le jour de leur réunion fut une fête pour tous. Le maréchaly avec cette haute familiarité dont le duc de Vendôme et lui possédaient seuls le secret, dissipa la tristesse qu'imprimaient aux quartiers d'hiver la rigueur de la saison, la pénurie des magasins, le délabrement des habits et l'insufOsance des armes. Au bout de peu de jours, les soldats ne s'abordèrent plus qu'en s'adressant cette question : Elh bieni quand partons-nous? — Bientôt, ce bruit se répandit dans tous les cantonnements : On part demain! — Quelques esprits timides firent observer que l'arsenal de Strasbourg n'avait pas envoyé les fusils qu'on attendait, et que les canons manquaient; le maréchal répondit : J'en prendrai.

Le 12 février, à la pointe du jour, l'armée s'ébranla sur deux colonnes, au cri de Vive le roi ! et passa le Rhin sur les ponts d'Huningue et de Neabourg. On ne savait où on allait, mais la confiance était dans tous les cœurs et sur tous les visages, car on suivait l'heureux capitaine qui fut, avant Masséna, TEnfant chéri de la victoire. Les têtes de colonnes se dirigèrent d'abord vers les gorges des montagnes Noires, où les soldats brûlaient de s'engager pour y trouver les glorieuses péripéties dont l'espoir échauffait leur imagination, d'après les récits de quelquesuns de leurs camarades pendant les veillées du bivoaac. Mais tout à coup le maréchal se rabat sur la

YILLABS ET MARLBOROUOH. 213

Kint2âig et sur le Rhin, prend à Tenn^ni les fusils et les canons qui Ini manquent, et, suppléant par Tandace aux ingénieurs qa'on ne lai a pas donnés, em-^ porte Kebl le 10 mars. Pendant le siège de cette place, une des pins fortes de l'Earope à cette époque, il né quitta presque pas la tranchée. — H n'est pas nécessaire, lui disaient les ingénieurs, qu'un maréchal de France s'expose ainri. — « JVofi, leur répandaiiily mais avouez que cela ne fait pa$ maL n — Aussitôt après la prise de Kehl, il laisse Tallard sur le Rhin ayec les forces nécessaires pour contenir le prince de Bade, Ta droit aux montagnes Noires, disperse tout ce qui tente de l'arrêter, et, du haut des crêtes du bassin du Rhin, tombe comme une avalanche avec cinquante bataillims et quats'e-yingts escadrons dans la vallée du Danube, à Ehingen, oii ses soldats fraternisent avec les Bavarois. Quelques jours après, il gagnait la bataille d'Hoch6t»dt,et la route de Yienne était ouverte! Si l'étendard de saint Louis n'alla pas, un siècle d'avance, reconnaître, au ccevr de l'Allemagne, la plaee où devaient planer I^us tard les aigles françaises, il ne taxxt pas en ^c^ cuser Villars, mais l'électeur de Bavière, notre mobile allié, dont les inrésolations et la légèreté firent échouer nn plan admirable. Aucune campagne de Turemie, le grand stratégiste, ne fut mieux préparée. Gondé ne montra jamais nne rapiifité plus foudroyante. Voilà le h&roe qui gagna dix batailles^ prit cinquante villes, padfia les Gévennes, représenta pendant plusieurs années la France à Vienne avec une habileté loyale qui devrait être toujours

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la règle de la diplomatie, donna plus d'une fois à Lonis XIY des conseils pleins de sagesse, et, à l'âge de quatre-vingts ans, conquit le Milanais.

Son esprit était brilleuit, mais souvent d'une tournure bizarre. Le vainqueur de Friedlingen, on est tenté de le croire, dédaignait la plume, et écrivait avec la pointe de son épée* Yoici une de ses lettres & rélecteur de Bavière, u Monseigneur, vous venez de prendre Neubourg. Deux mille hommes tués ou prisonniers! Je reconnais le vainqueur de Belgrade, celui qui a passé la Sarre devant des armées formidables. Vous en passerez bien d'autres, et de cette affaire-ci. Monseigneur, il faut que vous partagiez l'empire, et que je sois connétable Bonnes batailles, beaux opéras, bien se batke, bien se réjouir Yoici une lettre bien extraordinaire; mais

j'avoue que je suis transporté du succès de Neubourg »

Pour admirer, sous un autre point de vue, l'esprit de ce personnage si grand et si singulier, ouvrez ses Mémoires ; vous y trouverez, avec des maximes de guerre très-sages, les vues les plus hautes sur les événements et les hommes; et tout cela est écrit dans un style qui sent la poudre. — Cette odeur de poudre n'efitaroucha pas l'Académie firançaise, qui tint à honneur d'appeler dans son sein un guerrier qui ne suivit pas toujours les traditions cicéronieones. •— Respectons les choix de l'Académie, en nous rappelant que, de nos jours, un de ses élus a pu lui dire : « Messieurs, ma reconnaissance est extrême, car vos sufCrages se sont égarés sur un homme qui ne sait

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VILLARS ET UARLBOftOUOH. 215

ni lire ni écrire. » — Ce récipiendaire modeste se nommait Berryer.

Pendant que Yillars, en 1704, apaisait l'agitation des Gévennes, avec une habileté conciliante que nous devons admirer autant que son génie militaire, le duc de Marlborough exécutait, de la Meuse au Danube, une des plus belles marches stratégiques connues, et faisait subir à nos malheureux soldats le désastre de Blenheim, qui fut pour Louis XIV Texpiation de ses longues prospérités. A Vienne, à Londres et à La Haye, la joie alla jusqu'au délire. Marlborough ftit acclamé, sur les bords de la Tamise, avec l'enthousiasme qui accueillit plus tard Nelson et Wellington : il reçut des dons immenses, entre antres le château de Blenheim, habité aujourd'hui par ses descendants. L'empereur le fit prince de Mindelheîm. Addison et Gongrève lui dédièrent des odes pindariques. Le duc actuel figure paimi les pairs d'Angleterre sous les noms de George Spencer Churchill, duc de Marlborough, marquis de Blandford, comte de Sunderland, baron de Worm^ leighton, etc. Ses armes portent cette devise : Fidèle^ fnais malheureux. Le château de Blenheim est à vingt lieues de Londres. On trouve le texte complet de la chanson populaire, avec une curieuse notice, dans le recueil de Dumersan et de Noël Ségur : Mort et c&nvaide Vinmndble Malbrouck! Il eût été mieux de ne pas faire une chanson, et de prendre à Bien* heim un ordre plus habile, indiqué du reste par la configuration naturelle du champ de bataille.

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216 VILURS ET MARLBOROUGfl.

ReportoQShnous à Taimée 1709. Puisque j'ai évoqué devant vous, Mesaîeuns, ViUars, Marlboiongti et Eugèue, il foui poortant vous leB foire yoir au feu. Quand j'ai dit, en commençant, que je ne parierais pas de batailles, c'était un piège.,... Je vous ai trompés, car je vous ai insensiblement amenés à Halplaquet. En guérie I Le canmi r^entit. Ce nom de«Halplaquet ne rappelle qu'un désastre à ceux qui ne connaissant qu'impaifoitement notre histoire; mais ce fat une des plus glorieuses journées de nos annales. Si. je ne parviens pas à vous Intéresser, ce ne sera point la foute du sujet, mais la mienne.

Jamais on ne commença une campagne dans des circonstances plus défovorafcles. YiUars, en arrivant, ne trouva que 60,000 lumones, presque tous de nouvelle levée, à peine annés et équipés, vêtus de goeniU^, et à qui même le pain du jour manquait souvent. Il écrivait au ministre : « Imagines-vons a Thorreur de voir une année sans pain 1 U n'a été a délivré aujourd'hui que le soir, ei encore foit tard, a Hier^ pour donner du pain aux brigades que je ufoisais marcher, y ai foit jeûner celles qui resa taîenL d — Les soldats, maigres À foire peur, moatraient une résignation admiraMe, et disaient : «Monsieur le maréchal a raison^ il fout souffrir quelquefois. » — La plupart des officiers subalternes-

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VILLAJ» &T JCARLBOaOUGH. 217

a'étamit guère plus heureux* Ou a retenu cette 80|h plique touchante : iVom txms demandûtu du pain parce pê'U en faut pour vivre; du reite^ nous nous passerons thaWs et de ckemises.

Les ennemis, au contraire, avaient 130,000 hommes avec leurs subsistances assurées pour longtemps. Aussi espéraient-ils écraser la petite armée française, brûler Aire et Saini-Yenant, marcher de là sur Boulogne, ravager la Picardie et insulter Paris. Quelques officiers généraux osèrent proposer de se retirer derrière la Scarpel Mais le maréchal fit si bonoe contenance qu'il força les coalisés à s'arrêter, pour le moment, au siège de Tournay, qui, par la faiblesse de son gouverneur, capitula le 3 septembre. Il s'agit alors d'empêcher l'iavestissement de Mous. Villu^, dans ce but, se porta entre la Scaipe et l'Escaut, pour couvrir Douai, Yalenciennes et Condé. Ensuite, ne pouvant arriver à temps sur les bofds de la Trouille, qui amendait Mons du côté du sud, et n'étant pas assez fort pour risquer une bataille sur un point â avaacé, il se replia le 6 sur Quiévrain. Le 7, les aUiés frBUchirent la Trouille, et prireftt position entre Mons et les Français. Villars, a-t-on dit, aurait pu s'opposer au passade de la Haisne et de la Trouille, et ne pas reculer jusqu'à Quiévrain; mais l'infériorité numérique, et la crainte de manquer à chaque instant de subsistances, exigeaient de lui «ne eiroons^ection extxéme. On a parlédedissentimaotsentieYiUairsetBoufflecs, il n'y en eut point. Dans notre pays, où les susceptibilités individuelles ont produit souvent, avouons-le, de si

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218 VILLARS ET UARLB0R0U6H.

fâcheuses conséquences, on ne peut trop rappeler que Boufflers, beaucoup plus ancien d'Age et de grade, avait demandé à servir sous son illustre collègue, et qu'il le fit avec une abnégation romaine. Une fois seulement, on alla prendre Tordre chez lui pour lui rendre hommage ; Villars ensuite, tout en entourant de respectueux égards celui qui l'avait précédé dans la carrière des honneurs, exerça sans conteste le commandement.

Les Français, dans la nuit du 8 au 9 septembre 1709, gagnèrent Malplaquet, situé au fond d'une trouée qui débouche dans la plaine de Mons, entre les bois de la Lainière et de Jansart au sud, et les bois de Sars au nord ^ Le 9, à dix heures du matin, l'armée commença son déploiement, et occupa les têtes des bois situés entre la chaussée de Bavay et Trieux. Les ennemis s'approchèrent à la portée du fusil ; de part et d'autre, on se saisit des postes les plus convenables. A onze heures, on engagea une canonnade qui dura jusqu'à la nuit, mais sans en venir aux mains autrement que dans des escarmouches, où déjà on perdît du monde.

La journée du 10 fut employée à se canonner encore, et à terminer les dispositions de combat. Les ennemis attendant de Tournay trente-cinq bataillons, Villars compléta ses moyens de défense, et, en faisant travailler même la cavalerie, couvrit tout son front d'abattis et de retranchements, avec des canons dans les embrasures. Le il au matin, on se

!. Voir la carie du général Pelel.

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VILIiARS ET UARLBOROUOH. 219

trouva prêt des deux côtés; un épais brouillard empêcha d'engager l'action.

La. droite (Boufflers) touchait au bois de la Lainière. La gauche (ViHars), couverte par la forêt de Sars, occupait les hameaux de la Folie et de la Chaussée. Le quartier général à Malplaquet, avec quelques bataillons et de l'artillerie. Quant à la grande trouée, c'était tout ensemble, dit Carelscroon, « une espèce de gueule infernale, un gouffre de tt feu, de soufre et de salpêtre, d'où il ne semblait u pas qu'on pût approcher sans périr. » Les Fran* çais, ainsi postés, attendirent. Ce fut un grand acte d'habileté de se faire attaquer dans une position pareille.

Les ennemis étaient entre Sars et le bois de la Lainière, La droite (Eugène) s'étendait de Sars à Blaregnies, où le prince avait son quartier général. Leur centre (Marlborough) tenait l'espace compris entre Blaregnies et Aulnoît. Le comte de Tilly, avec ses Hollandais, formait la gauche, vers le bois de la Lainière.

Nous avions 90,000 hommes et 80 canons; en face de nous, 120,000 soldats aguerris et 120 pièces. Jamais ou n'avait vu se heurter dans un si étroit espace des masses si considérables, animées d'une pareille ardeur, et avec des moyens de destruction si formidables. A huit heures, le soleil dissipa les va* peurs brumeuses de l'atmosphère, et l'on put, d'un coup d'œil, embrasser les deux armées sortant des nuages, comme 3i une baguette magique eût tout à coup déchiré le rideau qui les séparait. Il y eut un

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2t0 VILLAB8 ET MARLBOROUGH.

moment de sUence solemiel, pois l'on entendit bîent^ une vive fanillade vers la gauche* Le prince Eugène de Savoie, avec sa témérité froide et clairvoyante, commençait l'attaque, soupçonnant avec raison un point vulnérable de ce côté.

Nos soldats, qui venaient de recevoir le pain dont ils manquaient depuis la veille, en jetèrent une partie pour courir à leurs rangs. Quarante pièces de canon, dirigées conto notre centre, secondaient le prince par une pluie de mitraille. Les nôtres répondirent avec une grande énergie, et eurent longtemps l'avantage. Les ennemis, néanmoins, au bout de deux heures, parvinrent à forcer le b(Às. Eugène, atteint d'une balle à la tête, poussa son cheval en-eore plus près du feu, et rép(mdit à ceux qui l'engageaient à se fiiire panser : « Cela se fera bien ce sair.n

L'attaque contre noire dr^te, conunencée vers neuf heures, fut plus longue et plus sanglante encore, notre position étant très-forte, et les Hc^andais n'ayant pas reçu vingt bataillons qu'ils attendaient de Toumay. Le prince frison de Nassa» vînt se briser con^ un injle étage de canons, et y fit écharper la fleur de rin£anterie des Etats. M«is cet avantage ne nous servit de rien ; car Eugène, pendant que nous nous iq^j^audissions de ce succès inutile , forçait le bois du Temple, s'assurait que les taillis de Sars étaient piaticables h ris^tfiarie (nous avions né^igé ce point), tombait hardiment sur les hameaux de la Folie et de la Chaussée, presque sans dé&nse. Tiltars y accourt, avec une paitie

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VILLAR8 ET MARLEOROUGH. 221

de ses tronpes da centre, qu'il dégarnit dans ce bnt, et anime ses soldats de la voix et du geste, sous un feu destructeur. Il était là, portant sur sa beUe figure les qualités de son âme guerrière, souriant aux sons de te musique de Charles XII S lorsque, les alliés commençant à plier, on le voit chanceler sur sou cheval et tomber. Il avait le genou fracassé par une balle. Il veut rester, mais ses forces trahissent son courage. Il s'évanouit à pluaeurs reprises, et on est obligé de l'emporter sur un brancard. Tout ce qu'il peut faire avant qu'on l'enlève, est de donner aux carabiniers l'ordre de charger. Ces cavaliers d'élite vengent bravement leur général, dont la mâle physionomie exprime moins la douleur de sa blessure que celle d'être emporté dans un mcnnent pareil; mais ils ne peuvent arrêter les flots d'hommes qui s'accumulent devant eux, ni empêcher la conquête du bois de Sars.

Marlborough, la tête froide (cool head) comme toujours, sachant notre centre dégarni, porte sur ce point tout ce qui obéit à sa voix, jusqu'à son dernier homme. La maison du roi fait Ûi des prodiges, et donne l'exemple à nos miliciens qui, la plupart, n'ont fait leur noviciat de la guerre que dans les deux journées précédentes. Boufflers lui-même conduit plusieurs charges, en se servant de son épée comme un simple mousquetaire. Une horrible mêlée s'engage, n s'établit, suivant des lances longtemps

1. On sait que Charles XII, lorsqu'il entendit pour la première fois siffler des balles, dit aux officiers qui l'entouraient : « Je ne veux pas à l'aTenir d'autre mosique. »

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222 VILLARS ET MARL60R0U0H.

iacertaines, un flux et un* reflux d'hommes serrés les uns contre les autres qui se prennent corps h corps, et de chevaux qui, en hennissant, partagent rivresse du combat. Le succès reste aux masses profondes que nous avons criblées de boulets et de balles, et la cavalerie alliée débouche enfln dans la plaine en arrière de Malplaquet, suivie par les Ecossais dont la course agile lutte de vitesse avec les chevaux. Le prince héréditaire de Hesse, avec trente escadrons, se jette sur sa gauche, prend à revers l'infanterie de notre droite, et la refoule en désordre dans les inextricables broussailles de la Lainière. Le prince de. Nassau plante enfin de sa main le drapeau hollandais sur le troisième retranchement, objet de sa longue et tenace convoitise, qui n'est plus qu'un monceau de ruines fumantes : avantage chèrement acheté, car le terrain, qui fut le prix d'une lutte de six heures, était jonché de onze mille des siens, parmi lesquels cinq lieutenants-généraux. Le sort de la journée fut décidé par une batterie que les alliés établirent en dehors de la forêt de Sars, vers le bois du Griffon, et qui nous prit en flanc.

La plupart de nos postes fortifiés étant perdus, il ne restait plus aucun espoir de rétablir l'égalité du combat, et le maréchal de BoufQers ordonna la retraite* L'armée française alors se retira, mais avec la contenance fière du lion blessé, en faisant de fréquents retours offensifs; abandonnant, il est vrai, le champ de bataille, et hors d'état de secourir Mons, mais ayant rétabli l'honneur de nos armes, s'étant battue avec une vaillance rare, ayant fait éprouver

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à Tennemi des pertes presque doubles des siennes. Le lendemain, ces longues lignes de retranchements, encombrées par des milliers de cadavres et de blessés dans le râle de l'agonie, présentaient un spectacle d'une splendide horreur.

En balançant les chiffres des diverses relations, les Français perdirent 12,000 tués ou blessés ; nos adversaires au moins 20,000. Les coalisés, ne l'oublions pas, avaient 30,000 honunes et 40 canons de plus que nous ; et Yillars était blessé dès le début. Le héros du jour fut Eugène, qui devina le côté faible de notre position, et s'y porta résolument. La bataille de Malplaquet, qui dura trois jours, valut mieux qu'une victoire de terrain ; ce fut une victoire morale. Le nom français reprit son éclat. Yillars, du lit de douleur où il gisait, voulait qu'on recommençât le lendemain. Les troupes, pleines d'ardeur, ne demandaient pas mieux. Une prudence peut-être exagérée retint BoufQers. Le glorieux blessé aurait pu seul reprendre l'offensive.

L'infanterie se retira sur Heugnies et la Longueville, protégée par la cavalerie qui la couvrit en se déployant entre Bavay et Tesnière, et en occupant les ponts de l'Honneau. Le maréchal continua ensuite son mouvement de retraite, et rassembla tous les corps sur la Bonnelle, entre Le Quesnoy et Valencîennes, où on campa le soir même. — Notre centre ayant été percé, les deux moitiés de l'armée durent se retirer, pendant plusieurs heures, chacune de son côté, avant de pouvoir se rejoindre. Les ennemis, croyant à peine eux-mêmes à leur succès,

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224 VILLARS BT IIARLBOROU&H.

n'osèrent pas mettre le pied sur ces redoutables tronçons.

L'infanterie des E^ats trouva là son tombeau. On aurait pu dire aux alliés : Encore une vii^oire comme celle-là^ et vous êtes perdus. — Malplaguet restera, comme Waterloo, un de nos titres de gloire, car il est certain que, sans la blessure de Yillars, la victoire nous serait revenue.

L'armée hollandaise comptait dans ses rangs trois régiments de réfugiés français,' contre lesquels nous nous étions déjà heurtés en Piémont, lorsque Gatinat j commandait, et ensuite à Oudenarde. La France expia cruellement, de toutes façons, la révocation de redit de Nantes K

On fait, en étudiant la disgrâce du duc de Marlborough, une curieuse étude des fluctuations de l'opinion publique et des mœurs parlementaires de la Grande-Bretagne. Yous avez lu dans toutes les histoires comment, le parti de la paix ayant fini par prévaloir après la dissolution du parlement whig (Marlborough était soutenu par les whigs), les nouveaux ministres, pris parmi les tories, firent, à la fin

1. Voir, à la fin da yolume, un résumé succinct de quelques aotns faits militaires importants : Hochstaedt (Blenheim), Ramillies, Tarin, Oudenarde et Denain. Ces quelques pages ne seront pas sans ititérèt pour ceux qui voudront prendre une vue générale de celte longue guerre. . *

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YILLARS ET MARLBOROUGH. 22î>

de nn, les premières ouvertures pacifiques, par rentremise d'un abbé Gauthier qui habitait Londres depuis longues années, cumulant avec les fonctions du sacerdoce celles, un peu équivoques, de correspondant secret de Versailles. Le. marquis de Torcy, dans ses mémoires, exprime en termes trèsaccentués la satisfaction produite par l'arrivée de l'abbé Gauthier; mais l'émotion du judicieox ministre lui fit vraiment trop oublier que nos ennemis n'étaient pas ïnoins fatigués que nous d'une lutte si longue. Cette paix, les ministres tories la voulaient pour deux causes : d'abord, afin d'alléger leur pays des lourdes pharges de la guerre, car les Anglais, en dix ans,- avaient grevé leur dette publique de 60 millions de livres sterling; ensuite, pour suivre une marche autre que celle de leurs prédécesseurs, effet ordinaire de toutes les révolutions ministérielles.

Congrève,- Addison, Prier, Parnellj Steele, Swift et Pope donnaient alors à la littérature anglaise un éclat que depuis elle n'a pas égalé. Ces esprits émi ■ nents prenaient tous une part plus ou moins active à la lutte politique. Congrève et Addison retrouvèrent, pour célébrer le vainqueur de Blenheim, la lyre de Pindare. Swift, le créateur de la presse périodique en Angleterre, se rangea dans le camp opposé, et fonda en 1710 PExaminateur, qui fit à l'avide et ambitieux Marlborough une guerre de plume incessante et acerbe. Paul-Louis Courier ne désavouerait pas le pamphlet dans lequel le doyen de Saint- Patrick, avec son inimitable humour^ oppose à la

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226 VILLAAS ST MÂELBOROUGH.

cupidité du général anglais le désintéressement des triomphateurs romains. Un prêtre anglican, Schawerel, vint en aide aux pamphlétaires, en rappelant, dans des prédications yéhémentes et fanatiques à Saint-Paul, les prérogatives de la couronne. Les tories, d*un autre côté, réveillaient parmi leurs concitoyens la jalousie contre Tannée, excitation toujours facile àsoulever contre des troupes mercenaires. — En France, on n*aura jamais à déplorer une pareille rivalité. Estimons-nous heureux de "vivre dans un pays où tout citoyen, au bruit du canon, devient soldat ; et où le soldat se glorifie d'honorer les vertus civiques.

Aux raisons d'État se joignit, de la part de la reine Anne, Fimpatience longtemps comprimée do secouer le joug de la duchesse de Marlborough, qui se perdit par ses impérieux caprices.

Pendant que des notes étaient échangées, des deux côtés du détroit, entre les cabinets de Versailles et de Saint-James, l'empereur Joseph I*^ mourut, laissant l'Autriche, le sceptre impérial et ses prétentions sur l'Espagne à son fr^e l'archiduc Gharies. La Grande alliance s'était formée afin d'empêcher les Bourbons de posséder à la fois la France, la péninsule ibérique, les Indes occidentales, la Lombardie, le Milanais, Naples et la Sicile. Or, l'équilibre continental se trouvait compromis d'une façon tout oussi grave si on laissait le sang d'AuWche acquérir la prépondérance refusée à la maison de de Bourbon. Les Anglais n'avaient donc plus aucun intérêt à continuer la guerre, La disgrâce des "whigs

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et de Marlborough était la conséquence inévitable de tout ce que nous venons de dire; le fameux verre d'eau répandu, exprès ou non, par Sarah Jennings sur la robe de lady Masham, n'y fut pour rien. Derrière les petites causes auxquelles on attribue, par amour de la singulsurité, les événements sérieux, il y en a toujours de grandes. Défiez-vous des gens qui ne voient partout que des jeux du sort.

La liaison de la reine Anne et de Sarah Jennings (duchesse de Marlborough) fut si exceptionnelle, qu'on nous pardonnera d'en parler encore. Elles furent élevées ensemble, et une étroite amitié les unit dès l'enfance, malgré des instincts, des goûts et des caractères très-différents. La froideur apparente de la princesse et sa taciturnitc recelaient, sous leur enveloppe épaisse et molle, une âme sensible, ayant à la fois la faiblesse facile à subjuguer et l'entêtement qui persiste dans son choix, avec une foi aveugle aux dogmes et aux pratiques du culte anglican; tandis que Sarah, pleine de vivacité, presque rebelle à toute foi religieuse, toujours prête à céder aux élans de la tendresse ou de la haine, impressionnable et mobile à l'excès, subissant tour à tour les fluctuations morales les plus opposées, joignait à ce pêlemêle de qualités et de défauts une ambition dévo rante, une cupidité insatiable et un esprit dominateur : ses afTections se manifestaient par des élans pas-

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228 VILLARS ET MÀRLBOROUGH.

sioonés, et sa colère par des cris et des larmes. L'union intime de ces deux femmes, destinées par la nature à une antipathie réciproque, fut un caprice de deux cœurs rapprochés par accident, enchaînés par l'habitude, et oii chacune apporta, dans le commerce de Tamitié, précisément ce qui manquait à l'autre.

Anne, ayant épousé un homme de goûts grossiers, et livré à l'intempérance, repoila vers son amie les sentiments refoulés pcir les déceptions conjugales. En outre, suivant quelques historiens, elle serait tombée parfois dans les excès qui avilirent son mari; et les égarements passagers de sa raison auraient fourni à l'ambitieuse Jennings les moyens de la dominer, ainsi que le prince George, comparable, sous certains rapports, à Claude ou à Vitellius. Enfin, toutes les barrières de la naissance et du rang n'existant plus entre la souveraine et la favorite, excepté dans les réunions publiques où l'étiquette les imposait, la princesse fit disparaître de leurs rapports le titre de Royale Altesse , plus tard celui de Majesté; voulant, comme signe d'égalité absolue entre deux sœurs, ne plus s'appeler elle-même que mistress Morley, et donnant à lady Churchill le nom de mistress Freeman. Hors des fêtes officielles de la cour, elles ne s'appelaient mutuellement que de ces noms enfantins, et n'en prirent jamais d'autre dans une correspondance qui, après avoir duré pendant vingt ans sur des sujets futiles, devint un jour si grave que sa cessation hâta la chute d'un ministère, et qu'il y a lieu de la noter comme un événement politique. Gardons-nous bien

VILLÂHS ET MÂRLBOROUOH. 229

d'exagérer, comme on Ta fait, la valeur de ces petits détails; mais on ne doit pas non plus les dédaigner, car ils eurent leur portée, médiocre sans doute, réelle pourtant dans une certaine mesure : les sources de la vérité sont multiples et cachées.

Les négociations ne firent pas rentrer les épées dans leurs fourreaux ; mais la paix était dans Tair qu'on respirait, même sur le théâtre des combats. L'Angleterre ne parla plus de Texil de Philippe V. Vendôme avait négocié pour ce prince à Villa- Viciosa, où le roi d'Espagne coucha, le soir, sur un lit ayant pour matelas et pour tentures les drapeaux enlevés pendant la journée aux Impériaux.

En 1711, à l'ouverture de la campagne, Eugène et Marlborough, avec un redoublement d'énergie inspiré par la crainte d'être bientôt séparés, voulaient, par un coup d'éclat, ramener la Grande-Bretagne dans la voie qu'elle désertait. Villars les battit partout. Marlborough, à son retour à Londres, à la fin de 1711, fut privé de tous ses emplois, et accusé de péculat. tJn seul article de ces accusations, dit le marquis de Torcy dans ses mémoires, s'élevait à 420 mille livres sterling. Sa conscience troublée ne lui inspira pas, pour se défendre, un mot semblable à celui de Scipion. Il mit alors dans ses armes la devise que nous avons fait connaître plus haut. Après la paix d'Utrecht, il alla faire parade en Hollande, en Allemagne et dans sa principauté de Mindelheim, de sa gloire avilie. Une attaque d'apoplexie lui ôta l'intelligence le 8 juin 1716, et la vie le 17 juin 1722. Sa veuve dit un jour à Voltaire, qu'après avoir doté

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ses quatre enfonts, il lui restait, sans aucune grâce de la cour, 1,550 mille livres de rente. Il avait, cela est certain, détourné des sommes énormes, en retenant aux auxiliaires allemands [une partie de leur solde, et en imposant aux fournisseurs de son armée des dons volontaires.

Ses partisans, pour l'absoudre, prétendent que sa longue illustration rachète la faute de ses dernières années, et lui appliquent ce vieil adage : Quos vuU perdere Jupiter dementat, Jupiter ôte la raison à ceux qu'il veut perdre. — Il n'est pas indigne de l'histoire de raconter qu'il aima passionnément, jusqu'à la fin de sa vie, cette belle Sarah qu'il avait certainement épousée par amour plus que par intérêt. Rappelons ce fait à l'honneur du plus ambitieux des hommes. Sarah, seule au monde, fut aimée par ce cœur insensible, et sut quelquefois s'en faire craindre.

Reportons maintenant nos regards vers l'Espagne, que l'archiduc Charles quitta, le 27 septembre 1711, sur un vaisseau anglais, pour se rendre à Vienne, disant aux Catalans qu'il reviendrait bientôt, et laissant sa femme dans Barcelone comme un otage de son prochain retour; mais il ne revint pas. La nouvelle impératrice ne tarda pas elle-même à partir pour le rejoindre. Charles d'Autriche, accueilli, à son débarquement près de Gênes, par des cris de vive Philippe V, n'en fut pa$ moins proclamé empe-

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VILLAR8 ET MÀRLBOROUOH. 1^31

reur d'Allemagne à Francfort, le 12 oetobre. Coname il n'y avait pas de roi des Romains, rien n'empêchait les électeurs de faire un autre choix; mais aucun prince, excepté lui, n'était alors assez puissant pour prétendre à la suecession impériale. L'électeur de Saxe aurait eu peut-être cette prétention dans un antre temps; mais il était alors uniquement occupé à se raffermir sur le trône de Pologne, où la victoire des Russes à Pultawa venait de le replacer.

L'électeur de Mayence , archiehancelier de l'empire, jSt exclure de la diète les ducs de Bavière et de Pologne, en raison de leur défection à la cause germanique. Mais le collège imposa au nouveau souve^ rain une capitulation perpétuelle^ dont résultait le blâme implicite de la mesure prise, après la seconde bataille d'Hochstaedt, par un simple décret impérial contre les deux princes. Il fut déclaré que la diète générale seule avait le droit de déposer les électeurs ou autres membres de l'empire. Cette capitulation perpétuelle contribua puissamment à la paix.

Eugène, revenu sur le Rhin pour peser sur les travaux de la diète, n'entreprit rien contre le maréchal d'Harcourt, qui était prêt à le bien recevoir.

Berwick , dans le sud-est, déploya l'habileté que nous lui connaissons. Il s'établit près de Barraux, «ntre l'Isère et les montagnes. Le duc de Savoie n'eut pas plus de bonheur que le comte de Thaun deux ans auparavant, et reprit, démoralisé par son insuccès, le chemin du mont Genis, qui l'avait vu partir plein de confiance.

L'Espagne s'endormit sur les lauriers de Villa-

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53*i VILLARS ET MARLBOROtJOH.

Viciosa, pendant que Vendôme allait chercher, dans un village de la Catalogne, les loisirs d'Ânet gui ont obscurci sa gloire.

La France, qui croyait ne plus avoir de marine, éprouva un sentiment de surprise mêlé d'admiration, . lorsqu'elle apprit, à la fin de J71i, la conquête de Rio-Janeiro par Duguay-Trouin. qui n'eut pas assez de vaisseaux pour rapporter le butin recueilli par ses matelots. Nos marins auraient pu faire de grandes choses pendant la guerre de la Succession, et lui donner une issue plus prompte et plus heureuse, si Fenvieux et inhabile Pontchartrain n'eût pris à tâche d'anéantir l'œuvre de Golbert et de Louvois. Où étaient, en 1711, les cent quatre-vingt-seize navires de guerre qui , quarante ans auparavant , sortirent de Toulon, de Rochefort, de Brest, du Havre et de Dunkerque pour faire flotter sur toutes les mers du globe les drapeaux fleurdelisés portant cette devise : Florebo quocumque ferarf Les fastes de l'histoire conserveront le souvenir de Jean Bart et de Duguay- Trouin, ces rois de la mer, qui ont aspiré, comme Christophe Colomb, à compléter le globe. Les noms de ces hommes resteront comme les types de cette force d'âme qui n'a pour champ de bataille qu'un espace étroit, avec une gloire le plus souvent obscure ' et sans témoins, et un linceul dérobé aux pleurs de ceux qu'on aime , dans les abîmes sans fond de l'Océan.

VILLâRS BT MAHLB0R0U6H. 233

La reine Anne, lorsqu'elle ouvrit, le 18 décembre 1711 , la session du parlement, manifesta, son désir très-arrêté de terminer la guerre dans un bref délai. Cette déclaration souleva une tempête. Les whigs, dans la chambre haute, protestèrent d'avance, avec une animation inouïe, contre tout traité qui ne donnerait pas à la maison d'Autriche les territoires espagnols des deux mondes. La reine triompha de œite résistance en créant douze pairs. Dans les Communes, où la pensée du pays avait pénétré par des élections récentes, une majorité de cent vingt-six voix se prononça pour la paix. Eugène, Marlborough et le parti whig à Tagoniè entreprirent en vain de provoquer à Londres une manifestation capable d'intimider leurs adversaires. La ville d'Utrecht fut désignée comme lieu de rendez-vous des plénipotentiaires chargés de pacifier l'Europe. Le roi choisit, pour le représenter, le maréchal d'Uxelles et l'abbé de Polignac, déjà initiés à cette grande af^ire, et qu'il voulut dédommager de leur mission ingrate à Clertruydenberg. On leur adjoignit Ménager, qui avait habilement négocié les préliminaires de Londres. L'Angleterre envoya l'évêque de Bristol et le comte de Strafford. L'empereur, tout en protestant, finit par désigner aussi des délégués, qui arrivèrent le 9 février. Les autres étaient réunis depuis vingt jours. Buys, le fougueux pensionnaire d'Amsterdam, dépositaire des pensées d'Heinsius, porta la parole pour la Hollande, et traversa la négociation par ses sophîsmes. Il se fit précéder par le bruit que les États armaient une flotte destinée à pbrter le duc de Ha-

23i YILLÀRS ET MARLBORODGH.

novre sur les rives delà Grande-Bretagne, avec un nombreux corps de débarquement qui accomplirait une révolution semblable à celle de 1688, et moins pacifique. Mais tout cela s*en alla en fumée, comme les projets d'émeute du prince de Savoie et du parti whig.

Nous n'avons pas encore parlé des sacrifices faits par l'empereur depuis le commencement des hostilités. Léopoid, Joseph P'et Charles YI, appdés successivement à recueillir presque seuls tous les avantages de la guerre, en laissèrent peser tout le poids sur leurs alliés. Lord Saint-John le dit nettement en face au prince Eugène, à Londres, en 4712, et lui prouva que S. M. Impériale n'avait réellement augmenté ses troupes, depuis 1702, que d'un seul régiment de cavalerie. Du reste, ce n'était pas pour assurer la grandeur personnelle d'un prince autrichien que tant d'États avaient combattu, mais pour le maintien de l'équilibre européen, ainsi que la remarque en a été particulièrement faîte à roccasion de la mort de Joseph I^^ Charles YI n'était donc .tenu à aucune gratitude, et les alliés ne pouvaient lui en demander, puisque leur intérêt seul les avait armés.

Les prétentions chimériques et l«s fureurs des Hollandais n'effrayaient plus, et l'on comptait que la Grande- Alliance serait bientôt forcée de suivre la voie tracée par l'Angleterre; mais le cours des conférences fut suspendu par les malheurs privés de la famille royale. — Le grand dauphin meurt ; le duc et la duchesse de Bourgogne meurent; le duc de

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VILLARS ET MARLBOROUOH. 235

Bretagne et le duc de Be^ ry meurent I — Des bruks sinistres circulent, et Ton accuse le duc d'Orléans de faire servir à son ambition le poison des Borgia<.

Lorsqu'on eut conduit à l'ossuaire de Saint-Denis toutes ces déppuilles royales, les travaux d'Utrecht furent repris. Le 3 avril, au milieu d'une conférence où l'on paraissait sur le point de s'entendre, les Anglais, après s'être parlé mutuellement à l'oreille, déclarèrent que Harley, arrivé de Londres la veille,

1. Presque tout ce qui restait du grand règne disparut vers cette époque. — Bossuet était mort en 1704 ; Vauban, disgracié, mourut en 1707; madame de Montespan, la même année, sans avoir pu adoucir le ressentiment de son mari ; le maréchal de Noailles ea 1708; le Père de La Chaise en 1709, après avoir passé trentedeux ans à absoudre, chaque matinale roi de ses péchés de la veille (le Pëire Le Teliier, choisi aussi dans l'ordre des Jésuites, lui succéda) ; la duchesse de La Yallière, le maréchal de Joyeuse et Fiéchier en 1710; le maréchal de BoufSers et le marquis de Feuquières en 1711 ; le maréchal de Gatinat et le dac de Vendéme en 1712.

Le roi ne fut marié qu'une fois. La reine Marie-Thérèse lui donna six enfants, dont cinq moururent jeunes. Un seul vécut, Monseigneur^ dit le grand j^auphin, né le 1" novembre 1661, mort le 14 avril 1711; marié le 8 mars 1680 à Marie-Anne^ sœur de Télecteur de Bavière, morte le 20 avril 1690. Après les morts de 1712^ il ne resta de U descendance directe du roi que le duc d'Apjou (Louis XV), né le 15 février 1710, dont la vie donna de graves inquiétudes^ de sorte que la couronne fut sur le point de passer à la branche d'Orléans.

Louis XIV eut de ses favorites huit enfants légitimés. Une des filles de la duchesse de La Vallière épousa le prince de Conti. Une fille de madame de Montespan fut mariée au duc d'Orléans (Régent), et eut à subir mille mortifications de la princesse palatine sa bellemère, toute cuirassée d'orgueil germanique, et qui avait la parole rogne. Le duc du Maine et le comte de Toulouse, fruits d'une double faute (Montespan), prirent rang (dès 1694) après les princes du sang. La faiblesse paternelle les combla d'honneurs et les en accabla. Des édits de 1714 et de 1715 les firent princes du sang, et aptes à succéder au trône. Le délire du despotisme n'a pas été poussé plus

236 VILLÂRS ET MÂRLBOROUGH.

avait apporté une proposition dont le refus causerait une rupture. La reine faisait savoir qu'elle ne signerait aucun traité avant que Philippe V n'eût renoncé à ses prétentions au trône de France, dont venaient de le rapprocher les morts récentes. Louis, pour vider cet incident, écrivit à son petit-fils, en insistant pour obtenir cette renonciation, qui coûtait tant à son orgueil; mais, ainsi qu'il le dit lui-même , il avait oublié sa gloire. Les lettres-patentes de 1700 furent révoquées. Les correspondances échangées à ce sujet entre Versailles et Madrid firent perdre deux mois. L'obstacle fut aplani dans les premiers jours de juin, par une réponse favorable venue de î'Escurîal. Anne, dès qu'elle en eut connaissance, la communiqua aux deux chambres (17 juin), rappela les prérogatives royales relatives au droit de déclarer la guerre et de conclure la paix, fît connaître le point où en étaient les négociations, et loua le zèle des ministres tories. Son message, explicite, sincère et longuement motivé, résumait les principes qui réglaient sa conduite : « L'intérêt de ses royaumes, toujours présent à son esprit, était son but unique. La succession dans la ligne protestante de la maison de Hanovre était assurée. Le prétendant catholique ne la troublerait pas, et sortirait de France. Une renonciation de Louis XIY et de Philippe V empêchait à tout jamais la réunion des deux couronnes sur la même tête. La France faisait à l'Angleterre des cessions territoriales très-avantageuses en Amérique. Les remparts de Dunkerque vont être démolis et son port comblé. On garderait Gibraltar, l'île de Minorqae

VILLARS ET IIARLBOROUGH. 237

et Port-Mahon. L'Angleterre jouirait pendant trente ans de Vassiento^ c'est-à-^ire du droit de fournir des nègres aux Indes espagnoles* On serait bientôt soulagé du poids d'une guerre devenue sans objet *. On débattrait à TJtrecht les questions de détail et les démandes faites par les alliés. »

Des adresses approbatives, malgré les protestations obstinées des whigs, répondirent à ce message. Le duc d*Ormond reçut aussitôt Tordre de conserver sous son commandement unique et spécial tous les sujets anglais^ et de ne faire aucune entreprise de guerrO) à moins de nécessité absolue et d'avantage certain. On s'en rapportait à l'habileté de ce général, pour se tirer de la position délicate dans laquelle cet ordre (qu'il ne dut pas divulguer) pouvait le placer à l'égard d'Eugène, si ce prince le mettait en demeure de concourir à une bataille ou au siège du Quesnoy, Saint-John obtint le titre de vicomte de Bolingbrocke et la pairie, double récompense qui fut à la fois un témoignage de son mérite et la consécration de la nouvelle politique. La Grande-Bretagne avait tiré de la guerre tout ce qu'elle voulait. Les récriminations de ses alliés la touchaient peu, car elle n*était nullement disposée, 3elon ses traditions séculaires, au sentimentalisme guerrier ou politique. Elle n'hésita donc plus à signer une suspension d'armes, mais qui dut rester secrète pendant quelque temps, ménagement puéril que rien ne motivait. — La guerre entre la France et l'Angleterre, à partir

1. Les Anglais, en dix ans, avaient grevé leur dette publique de 60 millions de livres sterling.

23$ VILLARS El* MÀRLBOROUGH.

de ce jour, fut terminée. Le duc d'Ormond se trouva dans une situation très-fatisse, à Tégard du prince Eugène d'abord, et de Yillars ensuite; mais tout s'expliqua bientôt, — Les whigs, les Hollandais et Eugène crièrent à la trahison I

Le maréchal de Yillars, vous le savez, Messieurs, mit le comble à sa gloire par sa victoire de Denain, qui, en 1712, termina la longue et sanglante guerre de la succession d'Espagne, affermit définitivement Philippe V, et fit rentrer dans le néant les espérances de la coalition. L'empereur et l'empire n'ayant pas adhéré à la paix d'Utrecht, signée au mois d'avril 4713, leur résistance fut vaincue dans une campagne qui suffirait pour inmiortaliser un autre capitaine. Ce ne fut qu'un jeu pour Villars, le preneur de villes, qui mérita bien mieux que les deux Démétrius les noms de Poliorcète et de Nicator, le seul homme de guerre qui partage avec Napoléon la gloire d'avoir été vainqueur dans toutes ses batailles excepté une

seule, mais quelle bataille, Malplaquet! — Un

monument doit être élevé à Villars, dans Paris qu'il a sauvé.

Villars, comme Alexandre, a encadré sa vie dans deux mots héroïques. — Avant d'entrer aux pages, n'ayant pas seize ans, il dit un jour à son père : « Pour moi, je suis sûr, si je vis, de faire une <( grande fortune. Je chercherai tellement l'occasion

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VlLIiARS ET MARLBOROUGH. 239

« de me distinguer, qu'il faudra bien qu'on fasse a attention à moi. » — Soixante-cinq ans après, en 1734, à la suite de la conquête du Milanais, lorsqu'il fut arrêté à Turin par la maladie à laquelle il allait succomber, on lui apprit la mort du maréchal de Berwick, emporté devant Philipsbourg par un boulet de canon : <( Cet homme4à, dit-il^ a toujours « été heureux f » Après ces paroles, le sauveur de la France, âgé de quatre-vingt-un ans, expira* U avait reçu le baptême du feu soixante-deux ans auparavant, au passage du Rhin, sous les yeux du grand Gondé.

On donne généralement le nom de paix d'IJtrecht aux actes diplomatiques par lesquels la guerre de la Succession fut terminée, parce que le plus important, celui qui les domine et les contient tous, fut fait à Utrecht. Mais il y eut trois traités distincts :

!• Celui d'Utrecbt (il avril 1713), entre la France, l'Espagne, l'Angleterre, la Hollande, la Savoie et le Portugal; 2** celui de Rastadt {6 mars 171 4), entre la France et l'empereur; 3** celui de Bade (7 juin 1714), entre la France et l'empire. Les seuls négociateurs dont la postérité gardera le souvenir sont le maréchal de Villars et le prince Eugène de Savoie, qui, après avoir encore combattu l'un contre l'autre en 1713, signèrent à Rastadt, ainsi que nous l'avons dit au commencement de ce récit, la consécration définitive de la paix d'Utrecht. Les deux plénipo-

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240 VILURS ET MARLB0R0U6H.

tentiaires, se rappelant leurs aneiens rapports à Vienne, s'abordèrent avec une estime réciproque, en hommes de cœur qui ont fait leur devoir.

Une médaille fut frappée à Nuremberg, pour perpétuer le souvenir de Cet heureux événement. Sur une des faces, on voit la tête du maréchal et ceUe du prince Eugène, avec cette légende : Olim duo fulmina bellL Sur le revers se trouvent deux épées entourées de branches d'olivier, un casque renversé qui sert d'encrier, et un petit amour qui écrit ces mots : Nunc instrumenta quietis.

Philippe V fut reconnu roi d'Espagne et de& Indes, mais renonça de nouveau, pour lui et sa postérité, au trône de France. Il céda aux Anglais Gibraltar et Minorque; au duc de Savoie la Sicile; à l'empereur les Pays-Bas, le Milanais, Naples et la Sardaigne.

Louis XIV garda l'Alsace, l'Artois, le Roussillon, la Flandre avec Lille qu'on lui rendit, la Franche- Comté, Strasbourg, Sarrelouis, Landau; dans l'Océan Indien, Bourbon ; en Amérique, les Antilles et Gayenne; en Afrique, le Sénégal. La vallée de Barcelonnette compensa médiocrement la perte d'Exilles et de Pénestrelle, qui restèrent au duc de Savoie.

L'Angleterre obtint Terre-Neuve, avec sa grande pêche ; la baie d'Hudson qui nous bloquait au Canada, et dont les beaux ports sont si favorables au commerce ; la destruction des remparts et du môle de Dunkerque ; la reconnaissance de la reine Anne, et de l'hérédité dans la maison de Hanovre; l'expulsion du Prétendant; la mise en liberté des sujets

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VILLARS Et MARLBOROIJOH. 2H

anglais emprisonnés pour catise de religion; des av€U9tage3 énormes pour son commerce, tels que Vassiento pendant trente ans..... l'empire des mers !

Les électeurs de Bavière et de Cologne furent rétablis dans leurs Ëtats.

Les ducs de Brandeboui^ et de Savoie prirent le titre de roi.

Les Hollandais eurent leur fameuse Barrière, avec un subside annuel de 1,250,000 florins, que les Flamands leurs payèrent pour subir leur orgueilleuse domination.

Il était douloureux pour la France de voir tous ses ennemis s'agrandir, mais enfin les Pyrénées étaient aplanies.

On ne prévoyait pas alors que la France et l'Espagne seraient bientôt armées l'une contre l'autre. Cette leçon était réservée à ceux qui voient, dans les liens de parenté qui unissent les princes, un gage certain de la bonne intelligence entre les peuples. Albéroni et Dubois, deux hommes qui n'ont pas honoré la pourpre romaine, furent les instigateurs de cette lutte fratricide. Albéroni, venu de Parme avec Elisabeth Famèse , gouverna le royaume comme premier ministre, depuis le mariage de cette princesse. Les plus vastes projets germaient dans la tête de cet honmie d'État, qui voulait : 1* faire rentier l'Espagne dans toutes les possessions qu'elle avait cédées par le traité d'Utrecht; 2^ enlever la ré-

IG

242 VILLARS ET MARLBOHOUGH.

gence au duc d'Orléans, et revendiquer ensuite la couronne de France ; 3* révolutionner FAngleterre, et y proclamer Jacques III. Il y avait dans ces projets de la grandeur; mais ils violaient les engagements solennels pris par Philippe V.

Dubois, vendu au cabinet de Londres, qui lui payait largement ses services, persuada au Régent de s'appuyer sur l'Angleterre pour conjurer le péril. Ce n'est pas ce système qu'on lui a reproché, car Texpérience a prouvé les avantages de l'entente cordiale entre les deux pays, mais les concessions honteuses qu'il fit pour le réaliser. — Démolition, sous la surveillance insultante de commissaires anglais, des ouvrages de Mardick, destiné à remplacer Dunkerque; anéantissement du commerce français dans la mer du Sud; reconnaissance de la suprématie anglaise dans les affaires de l'Europe, et sur toutes les mers : telles furent les clauses principales (nous omettons une foule de complaisances, les unes humiliantes, comme les basses flatteries adressées à George I*', qui affecta de prendre dans le traité le titre de roi de France, tandis que Louis XV n'y fut désigné que sous celui de roi Très-Chrétien ; les autres coûteuses, comme les deux millions donnés à H. Pitt, en échange du diamant connu aujourd'hui sous le nom de Régent); telles furent les clauses principales de la Triple alliance conclue, le 4 janvier 1717, entre la France, l'Angleterre et la Hollande, auxquelles l'Autriche se joignit en 1718.

Le ministre de Philippe V, dont la main vigoureuse, on doit le reconnaître, releva pour un instant

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vVILLARS ET MARL60R0UQH. 243

les finances, l'agriculture et le prestige militaire de l'Espagne, fut sur le point de mettre l'Europe en feu pour exécuter ses plans gigantesques. Il voulait susciter contre l'Autriche une nouvelle invasion des Turcs; lancer le roi de Suède Charles XIL contre l'Angleterre, où il ramènerait le Prétendant; en France, renverser le Régent.

L'Espagne se mit donc en guerre, et s'empara de la Sardaigne (août i717). Mais là se bornèrent ses conquêtes. Sa flotte presque tout entière fut anéantie en 1718 par l'amiral Byng, dans les eaux de Syracuse, à la suite d'une tentative infructueuse sur Païenne. Le 30 novembre 1718, Charles XII fut tué devant Frédérickshall, L'empereur lit sa paix avec le Turc. Quant à la conspiration de Cellamare, tramée dans le boudoir de la duchesse du Maine, ce ne fut qu'une ridicule équipée, mais qui cependant rendit inévitable une lutte entre deux armées portant l'une et l'autre des fleurs de lis sur leurs drapeaux. Berwick, désigné pour combattre le roi qu'il avait ramené à Madrid après Almanza, conquit rapidement Fontarabie, Saint-Sébastien, et le port du Passage, où un commissaire anglais fit impitoyablement brûler six magnifiques vaisseaux prêts à sortir des chantiers pour prendre la mer (juin 1719). La ruine de la marine espagnole fut consommée en présence des Français I — Albéroni succomba sous le poids des inimitiés soulevées contre lui, pour avoir voulu restaurer la grandeur de l'Espagne; tandis que Dubois, qui avait vendu la France à l'Angleterre, profanait le siège épiscopal de Cam*

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244 VILIARS ET UARLBOROIIGH. 9

brai, ilhistré naguère par le génie et la eainteté de Fénelon.

L'esprit est confonda quand on voit Finertie de Philippe y. Ce prince a été sévèrement jugé. Il ne se trouva ni à la bataille d'Almanza, ni à celle de Saragosse, et il pouvait y être. Ce n'est pas ainsi que son aïeul Henri IV conquit son royaume. Livré d^abord à la princesse des Ursins, ensuite à AJbéroni qu'il prit dans la poussière, éleva au pinacle, et brisa comme un enfant casse un jouet; plus tard au Hollandais Riperda, son premier ministre, qu'il éloigna comme beaucoup d'aulxes qui furent tour à tour Tobjet de sa prédilection capricieuse; ballotté par des alternatives de bauteur et de révolte envers le pape; aimant la France et ne lui témoignant qœ de ringratitude ; abdiquant et remontant sur le trône, pour y subir jusqu'à sa mort toutes sortes d'influences; tombant enfin dans un marasme complet de corps et d'esprit, qui fit de lui une espèce de fasxtome semblable à Charies II : tel fat le cbef de la dynastie des Bourbons d'Espagne. — Un seul prince de sa race, Charles III, a compris le rôle glorieux auquel l'alliance française appelait la Péninsule. On peut voir, dans l'histoire de M. Thiers, ce qu'était, au commencement de ce siècle, le roi Charles lY, Verni d'Emmanuel Godoy. L'Espagne, dans son propre intérêt, aussi bien que dans celui de l'équilibre européen, ne doit pas chercher à relever les Pyré* nées. Toutes les races latines, nous le répétons encore, car cette grande idée a été la pierre angulaire de no3 longs travaux sur la question espagnole, tou-

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yiLURS £T VABLBOROUOH. ftlS

tes les races latiaès, pour opposer aux coalitions du Nord on faisceau Tainqueur, doivent oublier lean anciennes discordes, et se prêter mutuellement Tap^ pui d'une union fraternelle.

Kalgré rhonnéur, vivement senti, de porter répée, il faut savoir parler de la guerre autrement p'en soldats Après avoir retracé les phases principales d'une des plus longues et des plus sanglantes agitations guerrières qui aient remué l'Europe, l'esprit est assailli par une foule de considérations graves.

Les hommes, nous le craignons, ne seront jamais assez sages pour vider, par des voies pacifiques, les différends qui surgissent entre les nations. Mais la gueire, &i contraire qu'elle soit aux règles de la raî* sou, a souvent servi, on doit le reconnaître, à répandre des doctrines généreuses, à propager les idées civilisatrices. L'histoire nous fournit aussi ce double enseignement, que la virilité de l'âme périt chez les peuples qui renoncent à retremper parfois leur vigueur dans l'exercice des armes; et qu'une nation qui a su, par son courage, garantir son indépendance contre les ennemis du dehors, trouve dans ce même courage un bouclier contre les entreprises qui pourraient à l'intérieur menacer sa liberté.

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246 VILLARS ET MARLBOROUaH.

Acceptons donc la guerre et ses inévitables conséquences comme un mal nécessaire, mais qui ne laisse pas aussi de produire quelque bien. Le moyen le plus sûr de diminuer le mal. et d'accroître le bien, est de faire en sorte d'accorder, quand il faut recourir à cette action suprême, la nécessité avec la justice. En nous plaçant à ce point de vue, nous appelons, de nos vœux les plus sincères, le moment où un code international, accepté par le monde entier, formulera d'une manière précise les lois de la guerre. Ce serait le meilleur moyen d'atténuer les désastres qu'entraînent les luttes armées, puisqu'il faut renoncer à la généreuse illusion de voir Tagriculture, l'industrie et les arts employer pour eux seuls le fer, le bronze et le salpêtre.

Nous sommes loin du temps où Hobbes écrivait : « La violence et le dol sont, dans la guerre, des verce tus cardinales ^ » Par contre, Grotius a dit : « Que « les lois se taisent, s'il le faut, au bruit des armes, (( mais seulement les lois civiles et judiciaires prête près à la paix, en ledssant debout les lois éternelles « de l'humanité ^ »

La tolérance religieuse internationale est sortie du Congrès de Munster ; celui d'Utrecht a tempéré les rigueurs de l'ancien droit maritime; celui de Vienne nous a légué l'abolition de la traite, et le

1. « Vis et dolus in bello Tiilutcs cardinales sunt. » Levtathax, cap. xxiii.

2. « Sileant ergo loges inter arma, sed civiles illœ et judiciaris, non ali» perpétues, et omnibus temporibus accomodatœ. » PRO-

LEGOM, § 26.

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VILLARS ET MARIiBOROUOH. 247

libre paxcours des fleuves et des rivières; le dernier Congrès de Paris a proclamé le droit des neutres et flétri les corsaires. Le Congrès qui suivra la guerre de 1866 élargira, nons n'en doutons pas, les con* quêtes de la civilisation et de la liberté.

Abordons un autre ordre d'idées.

Pour jouir pleinement de la grandeur prospère du temps oîi nous vivons, et pour envisager l'avenir avec conflance, il est bon de se rappeler parfois au milieu de quels orages s'est formée la nationalité française. Nous en citerons quelques phases.

A quelle époque l'esprit national commença-t-il à se développer en France?— Au treizième siècle, lorsque Jean Sans-Terre, l'empereur d'Allemagne, Othon ly, les comtes de Flandre et de Boulogne, entraînant tous les princes des Pays-Bas, formèrent contre Philippe-Auguste une coalition animée déjà des haines subversives que montrèrent plus tard toutes les autres, A l'approche de l'ennemi commun, la Quarantayne le roi n'a plus besoin d'intervenir pour que la noblesse oublie ses querelles. L'Angleterre et l'Allemagne réunies croyaient accabler facilement un prince entouré de vassaux indociles, une noblesse divisée par des luttes privées, et un peuple que son dur servage rendait indifférent au salut de la patrie; mais la nation se leva comme un seul honune pour refouler les barbares du Nord, dont la plaine de Bouvines vit la ruine complète *. Philippe-

1. « La bataille de BouTines, dit Chateaubriand, est la première où Ton reconnaisse un esprit de nationalité ; la transformation est accomplie : les Franks sont devenus Français. »

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248 YILLARS ST If ARtBOROCOfl.

Auguste apprécia, par cette épreuve, les ressources guerrières dont il disposait; joignit bientôt au royaume qu'il avait reçu de son père le Yermaadois, le pays d'Amiens, l'Artois, la Normandie, le Maine, TAnjou, la Touraine, le Poitou, une partie de TAu^ vergne; et commença l'œuvre que Louis XIV devait achever, c'est^^i-dire la substitution d'un pourvoir royal, unique et fort, aux tyrannies locales. On pot augurer dès lors que la France grandirait toujours sons les coups de ses ennemis.

Les croisades ont hâté Téclosion de la vitalité sociale qui, depuis le milieu du xi* siècle, fermentait dans les esprits. A la suite des grandes SEiigrations européennes de la fin du moyen âge, l'Occident trouva une source opulente d'industries inconnues et de jouissances nouvelles, dans une foule de produits de la nature et des arts, dont POrient s'était réservé jusqu'alors la possession exclusive. On vit se produire et s'étendre les affranchissements, les drc^ des communes et la mobilisafion de la propriété; toutes causes qui ont contribué d'une manière éner* gique à la puissance du '[Kers-Btat, qui jouit aujou^ d'hui des droits qu'il a conquis par un travail persévérant, et par rintelligenee complète des aspirations modernes. Enfin, et c'est là le plus grand résultat, les rapports qui s'établirent entre l'Europe et l'Asie ont produit la diffusion des lumières. Les eronades ont fait entrer les peuples dans la voie qui doit les conduire à une estime réciproque, et à l'alliance universelle qui sera, (certainement, le dernier mot de l'humanité.

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YthlàM ET KiRlBOfiOUGB^ %i9

Pendant tout le moyen âge» le royaume fat le théâtre des lattes féodales. Sous Charles YU, les Anglais occupèrent les deux tiers de notoe territoire et tous nos ports de ronest. Les villes se rendaient sans coup férir; les principanx seigneurs désertaient la cause royale, passaient au service de l'étranger» ou se battaient entt^ eux. Il ne restait pins aut(Hir de Charles qu'iin petit nombre de cbevaÛers fidèles, et on rappdaity'pfir dérision» le ro» de Bourgts, Tout à coup, dès révélatioufi mystérieuses arment le bras de la Pucelle, et le royaume, qui paraissait perdu pour la race de saint Louis» lui est rendu. Une jeuzfê fille paraît» qui avait h la fois la naïveté de la paysanne» la faiblesse de la femme, le carac^ tère angélique de la sainte» le courage de Théroïne. Elle dit simplement : « Je dois sauver la France. ». No6 soldats reprennent courage en voyant marcher à leur tête» sur son coursier noir» la vierge vêtue de blanc. On n'entend plus que ce cri : Mort à VAnn glais! -^ Le roi» sacré à R^ms» rentre à Paris, reprend la Normandie, la Guyenne» Bordeaux» toutes nos places et provinces situées sur les côtes de TOcéan. Il ne reste plus à l'Angleterre que Calais» -^ Vingt années de malheurs» loin d'épuiser la sève gauloise, eurent au contraire pour efiet de mûrir les esprits. Les lois, Tadministration» Tart militaire, les sciences, les lettres s'édairèrent des besoins d'une société réduite à employer toutes ses ressources. De nouvelles idées élargirent le cercle de Tjesprit humain. La ruine d'un grand nombre d'existences axis* tocratiques allégea les masses de leur joug. La cou-

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250 VILLAR8 ET MARLBORODaH.

quête étrangère ayant exigé des efforts communs, on continua d'obéir au chef militaire autour duquel on s'était rassemblé. Quant à l'impôt qu'il avait fallu, pendant la guerre, lever sans consulter la nation pour entretenir les premiers corps réguliers, il fut toujours, depuis lors, perçu de la même manière. Les troubles de l'État donnèrent donc à la couronne une armée permanente et un impôt perçu sans recourir aux états-généraux ou aux communes. Avec cette arme à deux tranchants, Louis XI faucha la grande vassalité.

Des guerres de religion est sorti l'esprit d'examen qui a illustré le xvi* siècle, engendré la phUosophie du xviii*, et produit, pour dernier de ses bienfaits, la liberté, rendue plus chère par les sacrifices dont elle est le prix.

Nous avons dit les douleurs de la France pendant la guerre de la succession d'Espagne, et le fruit qu'elle en a recueilli.

Les phases les plus sombres de notre histoire n'ont été qu'une initiation nécessaire à une grandeur dont la marche ascensionnelle, depuis le xiii^ siècle, ne s'est pas arrêtée. « Quand l'histoire, a dit notre grand orateur sacré, serait inutile aux autres honmies, il fondrait la fau'e lire aux princes. » Mais la méditation des choses du passé n'est pas moins profitable aux humbles penseurs qu'à ceux qui naissent dans la pourpre. Apprenons les grandes choses que nos pères ont faites; il en résultera pour nous, non point une admiration stérile, mais un ardent désir de les imiter ; nous parviendrons ainsi à suivre leurs

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YILLARS ET MARLBOROUGH. 2S1

traces et nous transmettrons ce noble héritage à nos enfants, qui diront :

Que l'on parle de nous ainsi que de nos pères,

La France a nuis en pratique cette parole de l'Ecriture : (iLavie de P homme sur la terre est un combat. » En terminant cette étude, je veux me recueillir pour examiner encore une fois cette question : La postérité doit-elle blâmer Louis XIY d'avoir accepté le testament de Charles II ? — Pour moi, je n'hésite pas à louer le grand roi d'avoir, comme on disait alors, suivi sa gloire. Des avantages incalculables devaient résulter pour les deux peuples de la réunion de leurs destinées. L'Espagne ne peut s'en prendre qu'à elle-même si elle ne les a pas encore recueillis. C'est un bien dont elle entrera pleinement en possession dès que ceux qui la gouvernent auront acquis l'intelligence complète de ses intérêts*

Si j'entends soutenir encore que Vacceptation fut une folie, je répondrai : Les folies héroïques entrent, pour la plus noble part, dans le patrimoine des nations.

La gloire de Carthage, de la Suède, du Portugal et de la France ne serait-elle pas amoindrie si on leur ôtait Annibal, Charles XII, don Sébastien et François hv ? Un de mes vœux les plus ehers est de faire un pèlerinage, non pas à Bouvines, à Denain ou à Austerlitz, mais à Tunis, où saint Louis est mort; à Poitiers, oti Jean et son fils virent se prosterner à leurs pieds les Anglais qui les ^nmenaient prison*

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251 VlLIilRft ET MARLBOBOUGH*

niers ; à Salzbacb, où Turenne mourut comme il désirait mourir, emporté par un boulet de canon; à Malplaquet, où une balle ennemie frappa le grand Yillars; à Noyî, ou Joubert couronna une existence pure par des paroles que la postérité retiendra, linceul glorieux de sa mémcÀre ; à Leipsiek, où la Grande-Armée soutint le cboe du continent euro^ péen tout entier^ arraché de ses fondements pour tomber sur elle; à Waterloo, où la valeur succomba sous le nonJ>re. Dans ces plaines que nos ancêtres ont arrosées de leur sang, je m'agenouillerai, et j'entendrai sortir de terre 4es Toix qui me diront : Soldat, nous sommes morts pour la Patrie. Que nos fils nous inûtent. La gloire est à ce prix ; et l'amour de la gloire force la fortune. La France yerra peut* être encore l'Europe entière conjurée contre elle ; mais elle sortira triomphante des jours d'épreuve que le destin lui réserve, car elle réglera toujours la marche du monde.

Messieurs, bien qu'il n'y ait pas ici de clepsydre apparente, je crois la durée de cette réunion arrivée h son terme» Yeuillez, cependant, m'accorder un instant encore. — J'ai eu Thonneur de parler plu* sieurs fois devant vous, et j'ose affirmer, dussiez* vous m'accuser d'outrecuidance, que ces réunions n'ont pas été sans résultat^ que quelqu'un même en a largement profité..... je vais compléter ma pensée, n arrive d'habitude que ceux qui montent dans une

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VILLARS ET MARLBOROUGH. 2o3

chaire ont la prétention d'enseigner, et c'est leur droit lorsque Texercice de leur profession les y a préparés, et a rendu leur ambition légitime; mais, dans les conférences que je vous ai faites, c'est le professeur qui est venu pour apprendre. La leçon, ici, c'est vous qui l'avez donnée — c'est moi qui l'ai reçue. Oui, Messieurs, et je m'exprime sans fausse modestie, c'est moi qui suis venu ici pour apprendre de vous conunent il faut parler à l'élite d'une ville dans laquelle les exercices de l'esprit sont en honneur, et vous me l'avez appris. Je vous ai, autant qu'il m'a été possible, observés pendant que je parlais ; j'ai recueilli et noté les conseils que m'a transmis votre attitude. Je vous ai vus attentifs lorsque je le méritais, distraits dans mes moments de langueur, bienveillants toujours ; et j'ai fait tout ce qui dépendait de moi pour profiter des avertissements que vous m'avez ainsi donnés. — J'avais donc raison de dire tout à l'heure que quelqu'un avait largement profité de ces réunions. — 11 ne me reste plus qu'à vous exprimer le regret de me séparer de vous, et à vous remercier de votre indulgence, des enseignements que j'ai recueillis sous vos yeux, et enfin de n'avoir pas, pendant que je parlais, succombé au sommeil, comme Vespasien au théâtre de Rome, ce que vous auriez pu faire sans courir le même danger.

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