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tain, des cavaliers qui fuient ; avec le sol jonché de cadavres, des captifs désarmés, les chevaux qui hennissent, les étendards conquis flottant dans les airs, Tazur de la mer avec son immensité, l'horizon empourpré des feux du soleil couchant, les souvenirs des vieux guerriers qui se rappellent leurs batailles, les jeunes gens qui saluent dans un premier succès un gage certain de leurs triomphes futurs, les femmes dont le sein palpite, le mirage de l'espérance qui évoque les maisons blanches de Jérusalem, les eaux torrentueuses du Cédron, et les hauteurs d'Emmaûs; le ciel qui s'entr'ouvre pour laisser descendre la i)énédiction divine, et la patrie à mille lieues ! — Voilà le Te Deum vivant, auprès duquel est bien terne celui de la froide solennité conmiémorative d'un événement, même avec le luxe féerique d'une grande capitale, et les accords de Haydn ou de Hœndel t
La nuit venue, pendant qu'un sommeil réparateur apportait aux uns des hallucinations belliqueuses, aux autres des images de la patrie absente, un seul homme, dans le camp des vainqueurs, veilla : le roi. Cette belle journée pouvait être suivie d'un triste lendemain; car Fakreddin était dans Damiette avec une armée considérable, et la tribu des Benou^Kenaneh presque tout entière. Il était probable que les Égyptiens, revenus de leur panique, sortiraient pour offrir le combat en plaine, et feraient ensuite, derrière leurs murailles, une de ces résistances désespérées dans lesquelles les musulmans sont si redoutables. Louis, après avoir consacré plusieurs heures
à ces réflexions, sortit de sa tente pour essayer de donner un autre cours aux pensées qui Toppressaient; il aperçut alors des colonnes de fumée déroulant leurs spirales au-dessus de la ville, et remplaçant par des ténèbres plus épaisses celles que le jour naissant dissipait.
Aussitôt les croisés, éveillés par la trompette, sont debout. Us s'avancent en ordre de bataille. surprise! Ils trouvent les portes ouvertes, la ville en feu, ravagée. Ceux qui devaient la défendre, frappés de vertige, ont fiii. En marchant dans le sang des chrétiens égorgés, on en délivre d'autres gémissant dans les fers depuis plusieurs années, par une violation flagrante des traités. Les Français prennent possession de Damiette, sans obstacle. Les cantiques de Sion retentissent dans les mosquées converties en églises; transformation qui devait » hélas ! bientôt disparaître, comme ces rêves bienfaisants qui s'évanouissent aux premières lueurs de l'aurore.
De prompts revers suivirent cette conquête facile. Mais aurions-nous à célébrer l'épouse de saint Louis, si sa vie n'eût été qu'une longue suite de jours fortunés? Le divorce de la vertu et du bonheur n'est-il pas une des lois fatales qui régissent l'espèce humaine? Le succès a trop souvent sollicité les plumes adulatrices. Soyons les courtisans du malheur, n faut avoir remué les misères des honmies et sondé toutes les plaies des âmes, comme le font les pen* senrs, pour apprécier la joie dont on est inondé, quand on voit des cœurs généreux traverser ce
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monde «aiis somllure, et s'enTt>ler vers le ciel avec la robe blanche qu'ils ea ont ap^rtée.
' L'armée, par l'ordre du roi^ ne resta pas dans la ville conquise, et campa scms la tente dans le Ddta et sur les deux rives du Nil. Alors commença une guerre qui dura pendant quatre mois, sans repos ni merci, sous un soleil dont les rayons toeat les Européens, avec dfis attaques de nuit après edles dû jour, et des maladies bien plus affîreuses encore que la guerre même. Nous les avons vus en Algérie ces fils des vieux Numides, si redoutés des Romaine au temps de Jugurtha et de Masinissa. Ils sont gnidés, depuis Mahomet, par des ehe& qui leur soufflent un fanatisme sauvage et la haioe de la croix. Rapides comme la foudre dans l'attaque ou dans la fuite, détestant les chrétiens comme des animaux immondes; infatigables, sans pitié dans le succès, insaisissables a^rès une dé&ite, ils sont encore aujourd'hui ce qu'ils étaient au temps des croisades, ce qu'ils furent quand ils partirent de Garthage pour venir camper sous les murs de Rome.
Un besaut d'or était le prix de chaque tête de chr^ien apportée au Caire dans la tente du sultan.
L'armée, forte de soixante mille hommes, remonta le Nil, avec un nombre considérable de bateaux portant des vivres éb des engins pour faire le siège du Caire, dont la possession devait, suivant le comte d'Artois^ assurer la conquête de toute l'Egypte. La terreur qui précédait les croisés, leur confiance, et la mort du sultan Negmeddin, paraissaient des gages certains de victoire. Le 7 décembre, on campa
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près de Pharescour, à cinq ou six lieues dé Damiettc ; ensuite à Savensah, le 19, près du canal d'Aschmoun. Arrivés là, les soldats de Louis IX virent, dans la plaine qui longe l'autre rive du canal, les tentes déployées des musulmans, et un peu plus loin la ville de Mansourah.
?soas ne retracerons point les terribles péripéties du drame de la Masaoure, par lequel commença cette eampagoe, dont chaque jour fut marqué par des coml>ats sanglants.
La reine, depuis le départ de l'expédition, était restée à Damiette, eu elle apprit successivement la pointe téméraire du comte d'Artois, après le passage de l'A-schmoun, et son trépas glorieux dane Mansoarafa, où tombèrent en grand nombre autour de lui les Hospitaliers, les Templiers et les Anglais; la marche du roi, qui malbeureasemeot n'artiva que pour venger son frère ; les exploits des dues de Bretagne, de Bourgogne et d'Anjoa, que suivirent au plus fort de la mêlée Guy de Malvoisin, Imbert de Beaujeu, les comtes de Poitiers et de Salisbury, Raoul de Coucy^ le prieur de Aofioay» Erard de Se* verey. Gaucher de Châtillon, Guy du Châtel, Philippe de Montfbrt, dont les noms figurent an premier ran^ dans ee long martyrologe qui forme les annales militaires de la France, et vingt mille autres dont la gloire, bien qu'anonyme, ne périra pas, car c'est leur sang qui coule dans nos veines.
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Des gens qui se piquent d'habileté dans les sciences humaines ont reproché à saint Louis, tout en louant sa bravoure, son ignorance dans l'art de la guerre. Ah ! nous admirons, en vérité, le triste courage de ces détracteurs, et nous ne les suivrons pas sur ce terrain.
Les musulmans, après la captivité du roi, dirigèrent tous leurs efforts contre Damiette, dernier asile de la croix sur cette terre d'amertume. Une nuit, dans une petite maison qui n'avait d'autre décoration que la majesté du malheur, Marguerite veillait, entendant les cris des Sarrasins qui attaquaient la ville. La crainte de tomber entre les mains des infidèles, et les douleurs d'une maternité prochaine, lui infligeaient une double torture. Autour d'elle étaient plusieurs femmes de haute naissance, dont les vêtements noirs attestaient la mort récente d'un époux, d'un frère, ou d'un fils. Elle les pria de se retirer, voulant rester seule, pendant quelques instants, avec un chevalier octogénaire, son écuyer. Prenant alors la main de ce débris glorieux d'un autre âge, elle lui dit :
— Me reconnaissez -vous toujours pour votre reine ?
— Dieu m'est témoin, répondit le vieillard ému, que vous êtes doublement reine aujourd'hui à mes
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yeux; car votre front porte la^ouronae du malheur, avec celle que vous avez reçue à Reims, des mains du roi mon seigneur.
— Vous jurez donc de m'accorder toute grâce que je pourrai vous demander, et d'exécuter tout ordre que je vous donnerai.
— Je le jure.
— Eh bien ! pensez-vous qu'une reine de France puisse tomber vivante entre les mains des Sarrasins ?
— Non.
— Que ferez-vous donc si la ville est prise ?
Le chevalier, pénétré d'admiration, resta muet; mais il était facile de lire dans ses yeux la réponse déjà préparée dans son cœur.
— Voici donc la grâce que vous demande votre reine, et Tordre qu'elle vous donne. Avant que les mécréants ne portent la main sur moi, vous me couperez la tête.
— J'y pensais, répondit le vieux preux.
Trois jours après, elle mit au monde un fils qu'elle nomma Tristan, à cause de ces douloureuses circonstances. La terre d'Afrique fut le berceau et la tombe de ce prince infortuné.
Marguerite ayant pu, par bonheur, quitter Damiette avant l'assaut qui l'emporta, se rendit, accompagnée du sire de Joinville, au port de Tyr où le roî'la rejoignit, après qu'il eut recouvré la liberté. Elle avait avec «lie deux petits enfants. Quel spectacle que ce roi et cette reine de France errant sur cette terre désolée, n'ayant plus pour sceptre que
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leur bâton de pèlerin, privés de lenrs plus fidèles servîtenrS) saintement insensibles à lenrs propres misères, et donnant toutes leurs larmes anx malheurs des antres I
En 1254, Louis IX apprit, à Ptolémaîs, la mort de la reine Blanche. Malgré bien des nouvelles aflligéantes reçues de France, et les supplications réitérées d'une tendre mère, il avait toujours voulu, jnsque^à, rester au milieu de ses compagnons d'armes,, car c'était pour lui un devoir d'honneur de partager leur sort, et de les soutenir par son exemple, par ses conseils et par ses bienfètits. M£»s maintenant d'autres devoirs non moins impérieux commandaient son retour, car son éloignement soulevait la tnrbnleoee des grands vassaux de la couronné. Ces graves considérations fiHreni débattues el mûries dans de longs entretiens avec les principaux ch«fs de la croisade, en présence de la reine, que le roi ne mançnait jamais de consulter, car en toutes circoisstanees elle subordonnait ses affections an bien publie et à l'intérêt de l'État. Leçon donnée de faani à totvtes les. épouses et à tontes les» mères, parmi lesqudlesil s'en trouve trop souvent qtti se laisseait énerver parles suggestions d'une tendresse pnstllaoime.
Le 25 avril, mie flotte emporta, pour les raDoiener en France, k eoople anguste, eî trois petits anges. tombés dn ciel au fojer royal pendant la guerre.. Une foule knmense les acconapagna jasqvi'ani port^ mêlant les komes anx acelamationSy bearease et désole de contempler encore les traits de ses bienfoitenra, ci ne quitta, le rivage qu'après avoir va
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disparaître à rhorizon les dernières toiles, et la poupe du dernier yaissesQ. Ceux qui purent se vanter d'ayoir baisé la main du roi oii toaché la robe de la reine, reyinreiit persuadés que le bonheur serait désormais leur parta^ sur la terre.
Pendant la traversée, une tempête dispersa la flotte, et menaça de renglontin Ce fut pour les passagers une occasion, presque désirée, de déployer leur eonrage sous une nouvelle forme. A cette époque de foi fervente, nul ne doiita de l'intervention divine dans cet événement; car la reine ayant promis à saint Nicolas de Lorraine un navire d'argent, les vents déchaînés se calmèrent aussitôt; les nuages dissipés firent place à Tare aux mille couleurs que forme, dans un ciel rasséréné, la réfLexxou des rayons solaires, et une immesse^ lame d'azur émailléede franges d'argent s'étendit sur les flots apaisés. Le sire de JoiBville, dès qu'il fut débarqué, se rendit en pèlerinage à Téglise consacrée à saint Nicolas, et déposa sur l'autel ro&afide promise.
Pendant les années qui suivirent, jusqu'à la dermkte croisade, Marguerite dédaigna les délices de la royauté, pour n'en prendre que le» devoirs. Ce n'est pas d'elle qu'il faut s'occuper, si on eberebe une souvera&te aimant le liere et la mugniflcence, m plaisant à briller dans les fêtes, s'enivrant au bruit des aeclamations populaires, h la mélodie décevante des bom-
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mages des courtisans. De semblables passe-temps, de pareils plaisirs sont indignes de celle qai a pris si souvent pour objet de ses méditations les paroles de TEcclésiaste sur la vanité. Cette forme si séduisante du péché ne la tenta jamais.
Aucune mère ne montra plus de sollicitude et de tendresse. Nulle autre- ne passa tant de nuits près du berceau de ses enfants; et elle en eut onze, qu'elle nourrit tous de son lait. Quel enseignement pour les fenunes dont la faiblesse s'effraye des soins à donner à un seul enfant, et qui le confient à des mains mercenaires, comme si leur sein, tari par le travail même qui Ta fécondé, se refusait aux saints devoirs de la maternité ! Si la tendresse maternelle est admirable dans les conditions privées, n 'est-elle pas pli)s digne encore d'admiration, ^ lorsque ses épreuves sont si multipliées, et qu'elle s'épanouit dans les actes d'une souveraine, incessanmient sollicitée par les joies du monde, sans succomber.
C'était un de ses secrets de savoir inspirer des sentiments où le respect et l'affection avaient une part égale, et se tempéraient sans s'affaiblir. Aussi n'osa-t-on jamais en sa présence rien faire ni. rien dire de mal. Toute révolte intérieure de l'esprit et des sens ayant été comprimée en elle par la force de sa volonté, la sagesse, la modération et la prudence furent le prix de cette victoire. ËUe ne connut ni les excès de la gaieté, ni ceux de la colère, comme Jésus, son modèle. Les seuls emportements qu'elle ne put dompter eurent pour objet, quelquefois les péchés des autres, toujours les siens propres, suivant
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la parole du Psalmîste : « Irritez-vous contre vos péchés. »
On ne saurait trop redire qu'il n'est pas un bienfait de saint Louis auquel la généreuse Marguerite he se soit associée, ce qui atteste de sa part une élévation d'esprit égale à la bonté de son cœur. Aussi ne pourrait-on, sans injustice, concentrer sur le roi seul les éloges que méritent les plus sages de ses actes, tels que : la constitution du Parlement en cour de justice, la défense des combats judiciaires, la quarantayne le roi ; les Cas royaux^ et les ordonnances formant ce recueil célèbre qu'on nomme Établissements de saint Louis^ la Pragmatique Sanction, de laquelle sont sorties Ie3 libertés de FÉglise Gallicane.
Lorsque Louis, croyant obéir à la voix du ciel, voulut, en 1256, abdiquer la couronne et prendre l'habit de Saint-Dominique, une seule voix eut assez de puissance pour le détourner de ce triste dessein, celle de Marguerite, qui conserva ainsi à nos pères, pour quinze ans encore, le meilleur des rois.
Le couple auguste, pour se reposer de ses travaux, ne cherchait d'autre délassement que les joies intimes, auxquelles se mêlaient^ non sans un certain charme, les souvenirs des mauvais jours passés en Palestine. Heureux ceux qui peuvent boire à ce calice sans avoir la gorge brûlée par quelques gouttes corïosives.
Qui font monter au front de subites rougeurs.
11 y a du charme dans le souvenir paisible de la
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douleur passée : « Habet enim prœteriti doloris secura recordatio delectatmiemK »
Lorsqu'on apprit en France la chute de l'empire latin de Gonstantinople, la conquête de la Palestine par Bibars P', sultan d'Egypte, et le massacre de 100,000 chrétiens à Antioche, Louis IX convoqua le grand parlement du royaume à Paris, y fit son entrée en portant à la main la Couronne d'épines, déclara solennellement son intention de prendre la croix, et engagea tous ceux qui l'écoutaient à l'imiter.
Par une radieuse matinée du mois de mars 1266, les cloches sonnent à toute volée, pour appeler les fidèles sous les voûtes de Notre-Dame de Paris, où nous n'entrons pas aujourd'hui sans ressentir une sorte de frémissement divin, et où nous foulons la trace de tant de générations disparues. On va celé* brer le saint sacrifice, afin d'obtenir la bénédiction de Dieu sur la croisade. Un honmie vêtu avec la simplicité des dernières classes du peuple s'achemine, nu-tête et pieds nus, avec la panetière et le bourdon, vers la basilique. (Une femme le suit, avec un petit enfaot qu'elle est souvent obligée de porter dans ses bras, car il est déjà fatigué d'une course trop longue pour ses pieds délicats.) Est-ce donc un coupable qui