DENAIN
Pendant que les cabinets de YersailleSi de Saint- James et de rEscorial cherchaient une solution pacifique impossible, cinq armées furent mises en ligne.
On a beaucoup admiré, en son temps, la résolution qu'aui*ait prise Louis XIY, pendant cette campagne, de tenter lui-même le sort des armes, à la tête de la noblesse française. Nous ne doutons pas de l'effet produit par cette action imprévue d'un roi conduisant, pour la première fois de sa vie, à soixante** quatorze ans, une charge de cavalerie ; cependant, nous réservons notre admiration pour des exploits moins hypothétiques.
Le premier soin de Villars en arrivant à Péronne, le 20 avril (résignons-nous à cet aveu pour n'y plus revenir), fut de réprimer avec sévérité les propos de quelques officiers, échos pusillanimes des trembleurs de Versailles, qui parlaient de se retirer jusqu'à la Somme vers Saint-Quentin. Quant aux soldats (les uns vieux compagnons de gloire du grand capitaine, les autres de nouvelle levée, mais qui connaissaient déjà son nom avant de quitter la chaumière pater* nelle), ils ne demandaient que trois choses : du pain, du fer et la bataille.
D'après des renseignements dignes de foi, les ennemis avaient 180 bataillons, 130 canons, et pins que jamais ne manquaient de rien. Nous n'avions que
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140 bataillons, 50 canons avec des attelages înàufBsants et médiocres, et des subsistances précaires. — Si La Bruyère n'a pas assombri les couleurs en traçant, trente ans auparavant, le tableau de la misère des paysans, on ne peut penser sans un serrement de cœur aux privations que les armées devaient endurer après dix années de guerre.
La situation ambiguë du duc d'Ormond jeta d'abord quelque incertitude dans les mouvements des deux armées. La trêve ayant ensuite été déclarée à Eugène, le général anglais partit le 17 juillet et alla s'installer dans Gand et dans Bruges. S,000 Anglais occupèrent Dunkerque, le 19, suivant les conventions. Ormond n'ayant emmené que les sujets britanniques, son départ n'affaiblit lés coalisés que de 18 bataillons et de 2,000 chevaux. De tous les étrangers, le régiment liégeois de Walef-dragons suivit seul la défection. La Hollande prit à sa solde tous les mercenaires allemands. Il est sans intérêt pour la postérité de raconter les démêlés acerbes qui eurent lieu entre Eugène et les Hollandais d'une part, et les Anglais de l'autre.
Pendant deux mois, Villars offrit plusieurs fois la bataille à son adversaire, qui toujours la refusa. Eugène prit Le Quesnoy (4 juillet) et n'adopta un plan définitif qu'après le départ des Anglais, ayant encore une très-grande supériorité numérique, car iJ reçut 23,000 Allemands rendus disponibles par la pacification de la Hongrie. Ce plan audacieux, et fécond en hasards, que Henri Martin résume avec une justesse gui indique une connaissance parfaite des faits militaires, consistait à <( laisser en arrière d'un côté
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« Valenciennes et Gondé, de l'autre Maubeu^e, « Charleroi et Namur; à tenir le Haut-Escaut par tt Bouchain, la Sambre par Landrecies, l'intervalle (( entre ces deux rivières par Le Quesnoy, et, une (( une fois assuré de cette base, marcher en avant. » Eugène investit donc Landrecies, se figurant avoir ensuite bon marché de Guise, et voyant déjà ses reîtres abreuver leurs chevaux dans la Seine.
En jetant un coup d'oeil sur la magnifique carte du Dépôt de la guerre, on voit que l'armée austrobatave, avant le 20 juillet, occupait, sur la rive droite de l'Ecailloa, une ligne qui s'étendait de Landrecies, dont elle faisait le siège, à Marchiennes, où abordaient par la Scarpe les grands bateaux chargés des approvisionnements de guerre et de bouche pour les troupes et les places des environs. Il fallait qu'Eugène eût la tête troublée par une cour fiance bien présomptueuse, ou par l'amour*, pour donner à ces lignes une étendue qui n'avait pas moins de quinze lieues, en présence d'un adversaire tel que Villars, et ayant derrière lui Valenciennes, dont la garnison était nécessairement destinée à agir lorsque son front serait attaqué. Qu'était devenue la prudence dont il avait autrefois donné tant de preuves sur l'Adige? Quel qu'ait été le motif d'une pareille dissémination de ses forces, il est certain que ce fut une faute inexcusable, et qu'il paya cher, biea qu'il
1. Une Italienne fort belle qu*il aimait, et que Voltaire vit quelque temps après à La Haye , était alors dans Marchiennes. On a reproché au prince d'avoir à cause de cela choisi cette place oonwiie centre de ses magasins.
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6Ût vingt mille hommes de plus que les Français. Les communications entre Marchiennes et Landreciee étaient assurées par un camp retranché situé à Denain sur TEscaut, entre Yalenciennes et Bouchain. Le prince d'Anhalt-Dessau, ayant sous lui le général Fagel, était chargé du siège. Le comte d'Albemarle occupait Denain. Eugène avait son quartier général à Querenaing, derrière le centre de ses lignes, à deux ou trois kilomètres de l'Ecaillon.
L'armée française, le 20 juillet, campa en arrière du Gâteau, couverte par la Selle ; la droite à Molain, la gauche entre Neuvilly et Frenesche. Eugène alors remonta TEcaillon, mettant sa droite à Bermerain sous Le Quesnoy, son quartier général à Vandegiesau-Bois, en avant de la forêt de Mormal. Ne doutant pas que Ton tenterait de secourir Landrecies, il poussa très-énergiquement les travaux commencés entre la source de TEcaillon et la Sambre, ainsi que ceux des lignes de circonvallation.
Il me semble que j'ai en ce moment sous les yeux un cirque immense où cent millions d'hommes, de Gibraltar aux monts Sudètes, et du golfe de Tarenie aux îles Hébrides, vont assister à cette lutte suprême, où le sort de deux grands empires et tous les plus graves problèmes de l'équilibre continental sont femis aux mains des vaillants champions prêts à s'êfreindre dans cette arène que circonscrivent Cambrai, Marchiennes, Valenciennes, Le Quesnoy,
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Landrecies et Le Gâteau. Il y a là un imperceptible point, inconnu jusqu'alors, et qui va devenir à jamais célèbre : Denain. Les crêtes des Pyrénées et des Alpes sont couronnées par des soldats qui, arrêtés comme par une force surnaturelle dans l'élan qui les portait les uns contre les autres, se reposent sur leurs armes.
Villars avait à se décider entre les trois partis que voici : détruire les lignes de circonvallation ; combattre l'armée austro-batave ; forcer Denain*.
Les lignes étaient trop avancées et trop fortes pour qu'on pût rien tenter contre elles avec succès. Il était sage d'y renoncer.
Pour se rendre compte des chances qu'of&ait le deuxième parti, les maréchaux, accompagnés de quelques officiers généraux, aussitôt qu'ils eurent assis leur camp, allèrent, dans l'après-midi du 20, reconnaître la position des ennemis sur la rive gauche de la Sambre, et la trouvèrent tellement protégée par les bois de Landrecies qu'elle était inattaquable. Les alliés formaient autour de la place une ligne circulaire, qui commençait à l'est du bois
1. Le petit quadrilatère compris entre la Meuse et la Lys, dont les quatre sommets sont : Rocroy, Lille ^ Gand et Namur, semble être un champ-clos où TEiirope, depuis des siècles, envoie ses champions pour yider ses grandes querelles ; car on y trouve Bouvines» Mons-en-Puelle, Steinkerque, Neerwinden, Ramillies, Oudenarde, Malplaquet, Denain, Fontenoy, Wattignies, Fleurus, les Quatre- Bras et Waterloo.
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' APPENDIGB. 361
de Marvilles, se continuait vers le sud par Pavril jusqu'à Beaurevoir, ensuite vers Touest jusqu'au moulin d'Ors oii elle passait la Sambre sur un pont^ et sur la rive gauche de cette rivière formait un aro qui, en remontant vers le nord, longeait le grand Bois l'Evêque et celui de Bousies. L'immense forêt de Mormal couvrait du côté nord la ville assiégée, dont l'investissement se trouvait ainsi complet. Pour aller aux ennemis, il fallait passer la Sambre, et, une fois cette rivière franchie, on les trouverait certainement en bataille, la droite à la Sambre, la gauche derrière le ruisseau de Priscdes, dans un pays d'un abord très-difiQcîle, avec 20,000 hommes de plus que nous. — Le jour même, un courrier porta au roi un rapport sur la reconnaissance qui venait d'être faite. S. M., dès le 21, répondit qu'elle laissait au maréchal commandant en chef le choix des moyens à employer pour secourir la place, et le pressa d'agir. La dépêche royale finissait ainsi : « C'est à vous à déterminer le temps et le lieu de tt l'action, et à prendre les meilleurs arrangements « pour y réussir, » On voit ici une nouvelle preuve que Yillars n'était pas tenu en tutelle comme les autres généraux.
On a fait grand honneur au maréchal de Montesquieu d'avoir conseillé l'attaque de Denain. Mais il est facile de voir que c'était le seul avis praticable. La chose surprenante, c'est que le prince Eugène de Savoie ne se doutât pas que ce parti pût être tenté.
Le temps avait été bien employé depuis le 20, car la réponse du roi arriva le 22. L'attaque de Denain
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fot anssitôt résolue. II fallait, avant tout, exécuter deux choaes fort difficiles : 1® faire croire à Eugène qu'on en voulait à ses lignes, afin qu'il se rapprochât deLandrecies; 2"* tromper nos généraux eux-mêmes, car la moindre indiscrétion eût fait tout manquer. Le ^, aussitôt la réponse du roi, les maréchaux réunirent un conseil auquel ne vinrent que les ofilciers de détail qui devaient nécessairement recevoir des instructions particulières, en répondant du secret sur leur têtes : messieurs de Gontades, de Puységur, de Beaujeu, de Montvieil et de Bongard. A l'issue de cette réunion, des patrouilles de hussards furent envoyées vers Bouchain et le long de la Selle, afin d'arrêter les déserteurs qui viendraient d'un côté ou de l'autre. On prit en outre toutes les mesures propres à faire croire à une action vers Landrecies. Le comte de Goigny eut l'ordre d'aller jeter des ponts sur la Sambre. Grâce à ces divers stratagèmes, le bruit d'un mouvement ofTensif contre l'armée de siège se répandit bientôt. Eugène rapprocha de la ville presque toute son infanterie, ce qui rendit sa longue ligne de Landrecies à Marchiennes encore plus vulnérable.
Quelques officiers généraux, tels que les marquis d'Albergotti et de Bouzoles, ayant hasardé des observations, le maréchal leur enjoignit de se taire et d'obéir. Le 23, à l'entrée de la nuit, le marquis de Yieux-Pont, avec trente bataillons, les pontons et quelques pièces d'artillerie, se dirigea vers Neuville^ ayant l'ordre d'établir un passage sur l'Escaut aussitôt son arrivée. A l'avant-garde, marchaient d'un
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pas alerte les soldats du régiment de Navarre, dont le nouveau drapeau était déjà troué par les balles. La cavalerie du comte de Broglie couvrit cette marche en longeant la Selle. La plus grande partie de l'armée, pendant ce temps-là, commençait son mouvement vers la Sambre dont s'approchait le comte de Goigny . Quand tout cela fut bien en train, le maréchal ejavoya ses aides de camp à toute bride porter aux corps dirigés vers la Sambre Tordre d'exécuter une contre-marche. On était si convaincu d'une attaque contre l'armée de siège, que les généraux se firent répéter l'ordre plusieurs fois. Bientôt tout s'expliqua, et ce fut une joie générale parmi nos officiers et nos soldats, centristes un instant auparavant de servir à une entreprise où ils n'entrevoyaient qu'un échec. Le prince de Savoie ignorait tout encore, lorsque M. de Vieux-Pont arriva en vue de l'Escaut. Une fois là, jeter le pont, franchir le fleuve, traverser un marais où l'on pensa rester englouti, déboucher d'ans les lignes que les alliés appelaient le grand chemin de Paris, emporter les redoutes qui protégeaient la communication décorée de ce titre ambitieux, forcer les retranchements de Denain, et passer par les armes ou prendre vingt-quatre bataillons qui s'y trouvaient, tout cela fut l'affaire de ' qtielques heures et ne nous coûta que cinq cents hommes. Cette action fut si rapide que plusieurs bataillons de Valenciennes ne purent arriver assez tôt pour y prendre part. Les Français y jonchèrent le sol de huit mille impériaux, et prirent soixanlke cauons. — Les alKÔs avaient deux ponts sur l'Es-
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caut. Le premier s'effondra sous le poids des chariots et des fuyards qui l'encombraient. Eugène, lorsqu'il arriva enfin au second, celui de Prouvy, le trouva barré par les nôtres, y fit tuer inutilement sept ou huit cents des siens^ et eut la douleur de rester spectateur impuissant de son désastre ^
La France était sauvée I
On voit aujourd'hui, dans la plaine de Denain, une pyramide qui porte inscrits à sa base ces deux vers de Voltaire :
Regardez dans Denain Faudacieux Villars, Disputant le tonnerre à Taigle des Césars.
Les mots nous manquent pour exprimer l'allégresse générale causée en France par la victoire de Denain, et la consternation de nos ennemis. Le vainqueur, sans perdre un instant, s'occupa de reconquérir les places voisines. Saint-Amand, Mortagne, et tous les postes situés sur la Scarpe jusqu'à Douai, se rendirent le 26. On y fit quinze cents prisonniers. Le maréchal put alors rappeler à lui la garnison de Valenciennes, ainsi que celles d'Ypres et des villes maritimes, délivrées de la crainte des Anglais, et assez fortes par elles-mêmes pour ne pas être inquiétées par les mercenaires hollandais. La supériorité numérique se trouva, par ces jonctions, du côté des
1. La Scarpe charria^ pendant yingt-quatre heures, les approTÎsionnementg de toute espèce que les Yuncus y jetèrent pour en éviter la prise, et une telle quantité de poudre que la rivière en fût noire; tous les poissons pénreni.
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Français, Le maréchal de Alontesguiou assiégea Marchiennes, dont noas avons dit plus haut l'importance et la force, y entra le 30, et y prit quatre mille fantassins, trois escadrons de cavalerie, un nombre prodigieux de matelots anglais et hollandais^ deux cents pièces de canon^ dont trente de vingt-quatre^ avec leurs affûts tout neufs. — On peut juger de l'effet produit à Utrecht par ces rapides succès.
Eugène, menacé de mourir de faim sous Landrecies qui ne recevait plus rien de Marchiennes, décampa le 29, et ât de vains efforts pour secourir Douai, oii les troupes dp roi entrèrent le 8 septembre et firent trois mille prisonniers. — D'après un M. de Valory, lieutenant-général chargé des travaux, la place devait tenir pendant cinquante jours dd tranchée ouverte : maïs le maréchal était accoutumé à mener les ingénieurs un peu plus vite que leurs règles^. Il ne resta plus rien aux impériaux sur tout le cours de la Scarpe. — Le Quesnoy, investi le 8 septembre, se rendit le 4 octobre. On y trouva cent cinquante bouches à feu, dont quarante-cinq
1. Le fort de Scarpe ayant battu la chamade, Villars -vit Tenir à lui, dans la tranchée, plusieurs officiers allemands qui lui demandèrent quatre jours pour recevoir des ordres du prince Eugène.
« Je yais assembler mon conseil, leur répondit le maréchal.
— Cela est trop juste. »
Quels étaient les membres de ce conseil 7 — Des grenadiers, à qui le Tainqueur de Denain fît cette courte allocution : « Mes amis, « ces capitaines demandent quatre jours pour recevoir des ordres « de leur général : qu'en pensez-vous ?» — La réponse, empreinte d'une énergie soldatesque, est dans tous les recueils d'anecdotes. Les Allemands, peu charmés de cette réplique dépouillée d'atti* cisme, n'en furent pas moios convaincus, et se rendirent à discrétion.
mortiers, des munitions, et des effets de toute nature évalués à trois millions. La reprise de Boucbain (19 octobre) couronna cette inunortelle campagne, qui ne nous coûta pas plus de deux mille hommes ; les ennemis en perdirent quinze mille, avec un "énorçie attirail de guerre*.
Les insolentes espérances de la coalition ne pouvaient plus renaître.
On ne fit rien, en 1712, sur le Rhin ni sur les Alpes. Le duc de Savoie et le roi de Portugal étaient fatigués de la guerre. Au mois d'octobre, les Anglais, en vertu de la trêve, évacuèrent la Catalogne et le Portugal, y laissant les impériaux hors d'état de résister seuls aux Espagnols et aux Français. Dana la Péninsule, il ne resta plus^ à Tarchiduc que Barcelone, dont il fut bientôt chassé par Berwick.
La campagne de 1713 ne fut que la lueur mourante de cette conflagration européenne.
La paix de Rastadt, qui compléta les traités d*Utrecht, fut signée par le maréchal de ViUars et^ le prince Eugène de Savoie, le 6 mars 1714.
La couronne d'Espagne était affermie pour toujours sur la tête de Philippe V.
Les documents rappelés par cet appendice doivent être médités. On y verra que, dans les conseils de l'Allemagne, la haine contre la France date de loin. Pourquoi, dans nos dernières épreuves, n'avoi;isnous pas montré la constance de nos pères ?
1. On prit une telle quantité de poudre, que ViUars, après cinq sièges où il la prodigaa, en envoya encore quatre cents milliers dans les arsenaux.
LES FRONTIÈRES DE LA FRANCE (De Henri lY à Napoléon III).
Les travaux qui précèdent m'ont conduit forcément à étudier la question de nos j&ontières. Cela m'a été facile, grâce à l'excellent ouvrage * de Théophile Lavallée. Je saisis cette occasion de rendre un hommage public à la mémoire de mon ancien professeur.
On trouve dans l'Histoire de M. Victor Duruy* dea cartes d'une grande exactitude indiquant les limites de la France : 1** avant les croisades ; 2** à l'avéne^ ment des Valois; 3® sous Louis XI; 4* sous François I" ; 50 à la mort de Louis XIV.
Voici comment je résumais, en 1866, l'œuvre commencée, poursuivie, et presque achevée par nos anciens rois.
Henri IV, lorsqu'il monta sur le trône en 1589, prit à cœur aussitôt de reporter nos frontières aux limitas naturelles, entreprise interrompue depuis trois siècles par les guerres qui avaient agité cette
1. L'Académie française, toujours investie du privilège de disposer la gloire littéraire, a consacré, par une couronne^ le succès de ce livre plein de science et de patriotisme.
2. Ces deux volumes présentent un résumé lumineux de notre histoire nationale. Il faudrait en retrancher quelques pages où perce une admiration trop complaisante de l'empire. Un grand nombre de cartes et de gravures facilitent Tintelligence du texte.
368 ÀPPENBICE.
longue période. La France gagna d'abord le comté de Foix et le Béarn, patrimoine de son nouveau souverain, en attendant le Roussillon. Le marquisat de Saluées, seul lambeau gui nous restât de cette Italie oîi nous avions versé tant de sang, fut échangé Contre la Bresse et le Bugey, ce qui eut le double avantage de mettre notre frontière de Test sur le Jura, près des Suisses nos alliés, et de tourner Tarnbition des ducs de Savoie vers Milan. Un jour devait venir où ces princes nous abandonneraient volontiers les territoires situés en deçà du Mont-Blanc, ce qu'a fait le roi Victor-Emmanuel, largement indemnisé de ce sacrifice. Dans les plans du Béarnais, les Etats italiens formaient une fédération indépendante, mais affectionnée à la France, dont elle partageait l'origine et les croyances religieuses. Plus à Test et au nord, des mariages, la diplomatie, et au besoin la guerre, devaient nous donner le Luxembourg, le Limbourg, les duchés de Glèves et de Julîers, etc. Henri IV ne vécut pas assez. Richelieu, pénétré des mêmes idées, intervint dans la guerre de Trente ans; lui-même mourut trop tôt ; Mazarin, son sucesseur dans le ministère, on est tenté de dire sur le trône, conclut les traités de Westphalie (1648) et des Pyrénées (1659), qui assurèrent la possession définitive de nos conquêtes sur l'Escaut, la Meuse, le Rhin et les Pyrénées.
Lorsque Mazarin prit la direction des affaires, le royaume étouffait dsms le cercle étroit tracé en 4598 à la paix de Vervins. A sa mort, la France avait pour frontière, du côté de l'Allemagne, les Trois-Évêchés,
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Pignerol, les landgraviats de Haute et Basse Alsace, les dix villes impériales d'Alsace (excepté Strasbourg et Mulhouse), le Sundgau et Brisach, avec la liberté du commerce sur les deux rives du Rhin, la neutralité de l'empire dans la guerre contre l'Espagne, et la promesse qu'aucune place forte ne serait élevée de Bâle à Philipsbourg, occupé par une garnison française. Du côté de la péninsule ibérique, la France eut le Roussillon et la Cerdagne, ce qui complétait la barrière des Pyrénées ; vers les Pays-Bas, Gravelines, Saint-Venant, Landrecies, Le Quesnoy, Thionville, Montmédy, Mari«nbourg, Philippeville, Avesnes, etc., et l'Artois, moins Saint-Omer et Aire; ce qui nous ouvrait l'Artois, la Flandre, le Hainaut, le pays de Namur et le Luxembourg. La Lorraine était rendue au duc Charles IV, avec la clause que ses villes démantelées recevraient des soldats du roi, et seraient -reliées à une route pénétrant dans l'empire. — Ces ^eux grands traités ont constitué, jusqu'à la révolution de 89, la base du droit public européen. Ils firent à la France une position qu'elle n'avait jamais eue. Mazarin n'osa pas parler officiellement de la rive gauche du Rhin, mais de nombreux écrits publiés sous son patronage s'exprimèrent à cet égard sans détours. « Les traités conclus par Mazarin, dit La* vallée, sont les plus solides qu'ait jamais faits la France ; ils ont assis la puissance et le territoire de notre pays sur des bases telles qu'aucun revers, aucun désastre, aucune révolution n'a pu les ébranler. )) — C'était la fin de la suprématie autrichienne, et l'aurore de celle des Bourbons.
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370 APPENDICB.
Louis XIY, désespérant d'atteindre les limites naturelles, y suppléa par un système deplauses fortes. Ce long travail, dû au roi, à Yauban, à Louvois, et au marquis de Ghamlay, fut exécuté sous le titre modeste de Règlement de la frontière. Nous allons, d'après LavaUée, le résumer.
En 1678, époque de la paix de Nimègue, apogée de la puissance du grand roi, la France avait pour limites : au nord, une ligne conventionnelle allant de Dunkerque à Lauterbourg ; à l'est, le Rhin, de Lauterbourg à Bâle (moins Strasbourg, son territoire et Mulhouse), et la crête du Jura; au sud-est, le Rhône, de Genève au confluent du Guîl ; de ce dernier point, une ligne conventionnelle allant jusqu'au mont Tabor, se prolongeant par le sommet des Alpes Gotliennes et Maritimes, sauf la vallée de Barcelonnette, jusqu'au pic de Lausanier; au sud, la Méditerranée et les Pyrénées ; à l'ouest, l'océan Atlantique. Le principal travail de Vauban fut de fortifier la frontière du nord-est, c'est-à-dire celle qui s'étend de Dunkerque à Bâle^ et qui, si on la considère comme la base d'un triangle dont Paris forme le point objectif, est rendue excessivement vulnérable par le nombre, la profondeur et la direction des cours d'eau, et par l'absence d'obstacles naturels. Yauban imagina de construire un certain nombre de places, qui formeraient les huit fronts d'une vaste citadelle dont Paris serait le réduit* Il était surtout nécessaire de barrer les vallées de l'Oise, de la Marne et de la Seine, qui mènent à Paris.
Celle de l'Oise, dont l'origine est à soixante-dix
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lieues seulement de Paris, entre TEscaut et la Meuse, reçut pour défense Gôndé, Yalencîennes, Bouchain, Cambrai, Le Quesnoy, Maubeuge^ Landrecies, Philippeville, Marienbourg, Avesnes, Rocroy, Givet- Gharlemont, Mézières et Sedan. Cet échiquier sauva la France en 1712 et en 1793. Il se trouve aujourd'hui en partie démantelé par la perte que nous avons faite en 1815 de Philippeville et de Marienbourg, près des sources de l'Oise.
La vallée de la Marne fut fermée par Sarrelouis, que les alliés n'ont pas manqué de nous enlever en 1815.
Quant à la vallée de la Seine, oîi Ton arrive de plain pied par la Trouée de Béfort, on essaya de la fermer par Huningue, dont les défenses furent appuyées par divers traités conclus avec les Villes Forestières et le prince-évêque de Bâle. — Les coalisés, en 1815, ont exigé la démolition de Huningue, mais nous avons enfin fortifié Paris.
On négligea pour le moment les ouvertures qui restaient entre la Meuse et la Moselle, entre la Moselle et les Vosges, et sur le Rhin. Les Chambres de r^nion y pourvurent en incorporant au royaume, conune dépendances des conquêtes anciennes, Bitche, Strasbourg, Lauterbourg, le duché de Deux-Ponts, les comtés de Ghimay et de Montbéliard, Luxembourg, Gourtrai, Dixmude, etc. Nous n^avons pas à examiner si une légalité rigoureuse dicta les arrêts d'annexion prononcés par les Ghambres de Tournay, de Metz, de Brisach et de Besançon. — Pendant la guerre de la Ligue d'Augsbourg, Louvois, d'après
l'avis du marquis de Ghamlay, ordonna la dévasta* tion du Palatinat, afin de meftre entre nous et aos ennemis un désert. — Après cette terrible exécution, on fortifia Landau pour maîtriser le Palatinat, dont la domination nous fut assurée lorsqu'on out achevé Sarrelouis, Luxembourg et Mont-Royal. En même temps, les places de Flandre furent reliées entre elles par des canaux et des ouvrages palissades garnis de canons, afin de former de la mer à la Sambre, surtout entre Ypres et l'Escaut, une barrière presque infranchissable. On voulut ensuite avoir Mons et Namur, pour achever de couvrir la trouée de l'Oise.
On peut, d'après ce que nous venons de dire, se faire une idée du système stratégique de Vauban ; mais il faut en lire l'exposé complet que M. Lavallée a fait avec une science profonde^ une clarté saisissaate, dans un style plein de noblesse, que l'amour de la patrie élève parfois jusqu'à l'éloquence.
La Lorraine, convoitée pendant deux siècles, ne fut définitivement incorporée au royaume qu'^ti 1766, à la mort de St€UEiislas Leckzinski. A la suite des victoires de Fontenoy, de Raucoux et de Lawfel4| Louis XY aurait pu très-facilement se faire donner, par le traité d'Aix-la-Chapelle (1748), plusieurs placés des Pays-Bas, qu'il occupait presque tout entiers; mais l'indolent zaonarque ne demanda rien et se . laissa même imposer de nouveau la conditioa de ue pas fortifier Dunkerque du côté de la mer. Cette occasion manquée Ae se retrouva plus. On coanalt toB vicissitudes territoriales survenues de 179â à 18i5«
APPESIDIOE. 378
Le gouvernement de Louis-*Pfailippe exéeat» dis grands travaux pour compléter sur certains pointa, simplifier sur d'autres, Toeuvre de Vauban, et réparer autant que possible les oinq brèches de 181& Ardres, Bapaume, St^aay, Sierck, Fort-Louis, Oler5n, etc., furent démantelés. On fit à presque touteB 1^ autres places des accroissements notables. ESofio on entoura d'une enceinte bastionnée des villes qm n'en avaient point, Paris, Soissons, Langraft, et ofi a augmenté les défenses de Lyon,
Aujourd'hui, Soissons, édifié sur l'Aisne, eom^* j)ense en partie la perte de Philippeville et de M*rienbourg à rentrée du bassin de l'Oise^ MarsaJ, sur la SeiUe, et Toul, siir la Moselle, ferment de noU^ côté la trouée des Ar^dennes, dans laquelle nos^ofiei" Hus peuvent s'engager pao: Sarrelouis. Weissemboufig et Bitche remplacent Landau. Le ^eamp retrancb^é de Béfort et la transformation de Langres ooit fait oublier Huningue, et barrent le bassin de la Seine ^
Des forteresses nouvelles ont été construites sur le Jura, les Alpes et les Pyrénées, sur toutes nos côtes de rOcéan et de la Méditerranée. L'acquisition de • trois nouveaux départements nous a donné les Alpes. De ce côté, Lyon, situé à l'intersection des trois bassins du Rhône supérieur, de la Saône et du Rhône
1. L'enceinte élevée par Philippe-Auguste autour de Paris^ à la fin du xn« siècle, se composait d'ua mur de huit pieds d'épaisseur, flanqué de cinq cents tours, et percé de treize portes. Un large fossé entourait la yille, qui avait alors pour limites : au nord, le point où se trouve aujourd'hui la porte Saint-Denis; à Test, lo qu&i des Célestins, à la hauteur du lycée Gharlemagne; au sud, les portes Saint-Jacques et Saint-Michel; à l'ouest, la Tour de Nesle» ^l
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inférieur, assure la neutralité de la Suisse, et observe tout le sud-est. Paris a été fortifié en 1841. Depuis cette époque, on a construit un réseau de lignes de fer, dont l'importance stratégique n'a pas besoin d'être démontrée. Ce grand système de défense est complété par le camp de Ghâlons, devenu perma* nent, et dont on peut faire une place d'armes où l'on réunirait cent mille hommes qui, par les voies ferrées, rayonneraient dans toutes les directions.
A la suite d'études faites par le Comité des fortifications, un décret du 23 mai 1866 a prescrit le déclassement (total ou partiel) de 98 places.
Les économies produites par ces réductions serviront à compléter les travaux des places reconnues nécessaires, à mettre leurs remparts à l'abri des efiets destructeurs de la nouvelle artillerie, et à suppléer ainsi aux frontières naturelles que nous avons perdues.
On sait ce qu'a fait Napoléon III en 1870, au lieu de mettre à exécution des projets inspirés par le souvenir de Vauban, et poursuivis pendant si long« temps avec une prévoyante sagesse.