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Heures africaines

Après le brouhaha des adieux et des recommandations, après les pinçades de sournoise émotion, après les pavoisements et les sociétés de musique, après les quais vivants de foule derrière la dégaine comique des policiers anversois habillés comme des comparses de pantomime, après le tassement de la nuit : le premier réveil en pleine mer... Un épanouissement de claire liberté, le calme dans la grande joie, qui devine, au fond de l'espace, l'inconnu, le merveilleux, — vers lequel solennellement le bateau nous emporte.

La mer est bonne, promenant de complaisantes vagues sous un ciel gris, renfrogné... Le soleil aura pris les devants pour nous préparer, là-bas, des fêtes de lumière.

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Il faut arranger et installer la mouvante existence. On soigne l'emménagement de ses manies et de ses colis dans les recoins de l'instable et vacillante demeure. Surtout, on procède à l'apprentissage de la cabine, en s'initiant aux disparitions, escamotages et doubles-fonds qui économisent l'espace el agencent une chambre à coucher avec ses accessoires sur une surface de trois mètres carrés. Le lit est à renversement; le matériel de la toilette se rabat clans un panneau contre la cloison. Il faut se rendre compte des jeux de charnières, des portes à crochets, des combinaisons de meubles qui se disloquent, des surprises et des bondissements de canapés de féerie. Nous nous exerçons au maniement de cette ingéniosité d'ébénisterie et des trucs d'un mobilier conçu par des clowns anglais.

Et vite, nous prenons l'habitude de coucher dans des tiroirs, de nous baigner dans une malle, de nous habiller en dandinant et de vivre, avec toujours une poignée d'appui à portée de la main, dans nos cases machinées, dans les alvéoles du bateau, — la grande ruche à hélice.

Les passagers, mis en présence pour des semaines de vie commune, se considèrent, se conjecturent, se devinent. Tous les sentiments sont en garde, sur la défensive, prêts aux ripostes comme aux alliances. On se tâte par des présentations, par des engagements de causerie très quelconque. Un bout de question, l'inattendu d'un mot éveille de la curiosité et rapproche. Une considération prudTiommesque, issue d'un officiel, creuse un fossé vif, une définitive séparation.

Des groupes sympathiques se constituent en petits clubs et se solidifient.

Sous une apparence de courtoise et conversante cordialité, très générale, mijote un pêle-mêle de précautions, hautaines ou

blagueuses, qui vivent côte à côte, mangent à la même table, partagent d'analogues émotions et se touchent les mains, — les griffes rentrées.

Le golfe de Gascogne, pour inspirer le respect de l'Océan Atlantique, nous reçoit de façon rude et tumultueuse. Le balancement a des accentuations brutales, des lenteurs, puis des reprises, avec les à-coups d'une nouvelle énergie. Des irrégularités fantasques déconcertent l'harmonie mécanique du roulis... Cela devenait de la secouade.

Mais, ce coup de vent et cette menace de gros temps étaient simplement une plaisanterie neptunienne, une épreuve on un baptême d'initiation.

Le temps est d'un gris tendre.

Une accoutumance se fait; l'attention se familiarise avec le paysage marin; elle l'apprend, le connaît, — et une intimité franche, une sincérité de contemplation commencent et attachent; des découvertes de détails appellent de l'intérêt, créent une remuante existence de la mer, une mouvante sensibilité; dans les mouvements et les cadences de la vague se suit une animation personnifiée. Et des liens se nouent d'existence voisinante et amicale... On perçoit dans les matinées de réveil maritime, d'adorables langueurs, des bonheurs de paresse, — ou des moments de méchante humeur, de petites fâcheries qui froncent les lames et assombrissent des coins de nuage. Mais, on la connaît, maintenant, la mer qui nous emmène. Cela n'inquiète plus. La camaraderie existe. Et c'est le bon et absolu compagnonnage.

Le repos a bord.

On l'avait un [pea oublié, le continent, — quand, dans la matinée, doublant le cap Finistère, les cotes de Galice s'alignent, estompées dans une brume bleuâtre.

Sous la lumière vive, déjà plus puissante, la mer est d'un bleu solide, avec de petits festons de mousseline blanche, de jolis volants que la brise retrousse. Ces légères dentelles, jetées à l'air et effrontément relevées, ont une friponnerie drùlette de bas de jupons.

De belles vagues, longues et amples, viennent en frôlements se caresser aux flancs du navire. Leur empressement se cogne et leseaux étalent, autour de nous, un mobile tapis blanc d'écume.

La journée se passe, se dissout dans une indolence seigneuriale, dans une paresse sans regret, dans la joie de contempler, clans un très intense affairement à ne rien faire, dans une précieuse immobilité qui voit passer des impressions.

La berçante câlinerie du tangage, l'immense mouvement de rocking-chair a, en sursauts, de minces secousses, des cassures comme de petits réveils vous tapant à l'épaule : par Témersion de l'hélice, le bateau est pris de trépidation: du frémissement donne au steamer, bataillant avec la vague,

une nervosité ou un temps d'arrêt... Il s'ébroue, secoue les paquets de mer qui lui sont lancés, et allègrement, avec une impétuosité fuit steam, donnant du mufle dans la vague, il pique en avant, et continue l'obstination de sa persistante route.

Dans le capricieux vallonnement des eaux, la lame dilatée promène et roule une joie de liberté; et des heures encore se passent en nonchalances vides, en rêverie cadencée, lentement oscillante, suivant les méandres et les fantaisies, les complications de lignes et les tonalités de cette agitation, — et ses brusques effacements pour de toujours recommencements.

Les vagues vivantes, dans une jeune impétuosité, ont entre elles, tout autour de nous, des courses, des joutes; elles se pressent, se bousculent, se devancent, passant Tune pardessus l'autre, se renversant, se battant, pour prendre les devants : et elles éclatent et triomphent en éparpillements d'écume, en blanches fusées de joie où bruit de la moquerie victorieuse et de petites rages provocantes.

A nouveau, en rencontres, en rivalités incessantes, des luttes et des cognades s'attachent en remous et finissent par des retombées lasses qui flaquent et bouillonnent en vert glauque.

La transparence de saphir pâle, les vitrifications liquides de l'eau imprégnée de saine lumière, dardent des lueurs de prunelle. Et vivement, tout à coup, l'impression d'être considéré, surpris par des peuples de regards vivants, émeut : une hypnotisation, dans la fatigue de l'attention, dessine des ondulations et des enlacements de sirènes; les rides, à la surface des eaux, ont des expressions singulières — évoquant les théogonies anciennes qui peuplaient d'yeux et de cheveux de femmes la remueuse sournoiserie des mers.

A l'avant.

Et toujours, toujours, avec une monotonie acquise, devenue essentielle, dans ces journées toutes en combinaisons de mouvements, nous allons dans retendue, avançant dans l'espace sans tond. L'acclimatation est faite, et nous sentons un rythme, comme des pulsations de l'ardente vitalité du navire, dans ces balancements, ces redressements, ces chutes. Nous sommes devenus êtres marins accommodés au sol qui se dérobe, au plancher à charnières descendant et remontant toujours. On marche sur du caoutchouc, sur des ressorts, et les trucs de la conservation de l'équilibre, dans ces conditions, nous sont acquis. Cette mobilité nous est devenue naturelle. Nous vivons sur une montagne russe voyageante. Une stabilité, une fixité du sol nous dérangerait, nous incommoder;! it vraiment et nous donnerait le mal de terre.

Comme un taillant, formidable, la proue, sous la poussée du

bateau, fend la vague, écarte Teau en deux sursauts de remous, — et tranche, tranche toujours et découpe la moire... La résistance est vaine; toujours, elle cède avec le crissement d'une déchirure.

Domptés, les flots se rangent et font cohue sur les deux bords, s'attroupant et se bousculant avec agitation devant l'incident brutal qui se fraie route, — et passe. Le long du bateau, des modulations singulières, plaintives et douces, chantent de l'inquiétude.

Et derrière nous, le sillage blanc, semble le raccommodage de cette interminable blessure allongée dans les soies bleues de l'Océan.

La nuit. Pas de lune. Seules, à l'arrière, vivent les petites lumières du bord.

Une nuit accablée, dense. Une nuit sans lyrisme, sans romanesque de rôdeuses songeries. Une nuit d'effacement dans l'absolu du noir. Ni mélancolie, ni effroi, dans cette vision de néant, profonde disparition de tout.

Nous filons dans une brume d'encre.

Sous l'effort du gouvernail, les grincements, les douloureux craquements du bateau qui prend son orientation, crient de l'existence et du travail.

Le frùlis des eaux au long du bordage murmure une lassitude, une soumission découragée, presque une [désolation de l'interminable mouvement dans cet infini d'existence... Le clapotis, les déferlements de ces eaux de deuil ajoutent des éclats de petits sanglots, des sonorités sombres, une gémissante résonnance.

La corde du loch brusquement se détord et jette un hurlement de souffrance...

— Un monoloch dans la nuit..., dit le rire d'un journaleux qui gagne sa couchette.

Je reste accoudé dans cette ambiance d'inquiétude angoissante; je me sens obstinément attaché devant cet immense rien béant, devant l'indiscernable entêtement de la nuit, avec la notion de la distance continuant, toujours et malgré tout, de se cumuler et de s'entasser à l'arrière dans l'intensité des ténèbres.

Une institution vénérée à bord : le cocktail, — dont la joie quotidienne, vers les onze heures, est attendue, désirée, acclamée et gaiement lampée... Une mixture complexe, d'agréable bizarrerie, de couleur coquette, de goût amusant: un breuvage violent et doux, âpre et aguichant qui se dit apéritif et pas trop grisant: une liqueur faite de beaucoup de liqueurs, et qui se laisse laper délectablement, en excitant — l'hypocrite, — des revenez-y enjôleurs.

La fabrication du cocktail est un art : L'opérateur nuance les compositions, possède le secret des artifices combinatifs et des ruses de procédés; il parfait l'étrangeté de goût par un docte apprêt et de minutieuses élaborations. La précieuse officine est fournie d'ingrédients multiples : des alcools, des jus, des amers et des essences, le sherry et le brandy, de la farine et du rhum, des sirops, du jaune d'oeuf et de la cannelle, des cristaux de sucre et même une pointe effilée d'épices, avec des vins d'Espagne ou de Champagne. Et ce laborieux assemblage, trituré savamment, s'imprègne d'ingéniosités, de parfums el de roueries savoureuses.

Le maître, devant l'étagère aux flacons, a les précautions bien dosantes du peintre travaillant sa palette avec le scrupule des exactes tonalités; le pontife du bar, dans une importante attention, marie les saveurs, sait des moyens piquants, connaît des règles mirifiques, improvise des étonnements.

Aussi, dès dix heures, on pronostique, on devine ce qui arrivera sur le vaste plateau. Puis, on goûte, on discute, on analyse, on compare, on détaille les combinaisons magistrales, les dosages mathématiques. Et ce petit verre de liqueur brune ou rose, jaune ou rouge, cet art de l'alcool es! une amusette dans le vide des journées, une surprise pour le palais, un. joujou pour l'estomac, un baume d'appétit, un rafraîchissemenl arlequiné.

Tout le monde s'est passionné pour le vice mignon et souriant de cette dégustation d'artifices excitants et de supercheries douces, — qui font, machinalement, tendre le verre vide pour une seconde représentation de cette œuvre tte régalante.

Des heures encore, inconscientes, passées toujours, inlassablement, à regarder, à contempler, à admirer la mer, sa vie remuante et tournoyante, et ses colorations joueuses. Tous les bleus, de l'azur printanier à l'indigo profond, du bleu écroui et du bleu de banale eau de savon, tous les bleus se forment, se mêlent, s'avivent, échangent des tons, se fondent, toujours muants. Des veines s'allongent et serpentent; des nœuds, par places, figent des apparences d'immobilités... Le bateau semble sur une immense table de marbre dont les ramages et les jaspures, lentement dégourdies et déroulées, prendraient du mouvement; c'est du marbre d'une vivante transparence. Un coup de soleil nettoie et polit les longues glaçures, à vif, les brillante, — et la mer, tout en scintillements, est devenue le gigantesque miroir du ciel ; les nuées s'y reflètent en grandes clartés voyageuses.

C'est le perpétuel spectacle auquel on revient toujours, pour aboutir toujours, dans un étonnement de réveil, à la stupéfaction d'avoir encore si peu vu, après de si complètes iournées d'attention.

Dans les endormeuses ondulations, dans les étreintes câlines du très régulier roulis, s'épaissit une indolence, une dominante oisiveté, une imposante paresse dorée de soleil. Par l'affranchissement des lointaines et ordinaires préoccupations, régnent béatement la volonté de ne rien faire, la décision du vague : et on se laisse disperser en mollesse inassouvie. On s'étend; et les heures s'envolent et se perdent dans le grand air, vides et lumineuses comme un plànement de bulles d'eau de savon.

La journée sans fatigue, sans travail, sans ennui, se dissout e\ i lis} tarait dans la belle sérénité des soirs, se résout en nocturne imposant, et s'en va dans la solennité de l'ombre. Les eaux conservent des restes, des traces de lumière, de minces bribes que les vagues retiennent et qu'elles semblent taquiner de poussées incessantes ; c'est un continuel luisant, qui a de petits éclats vifs, des feux d'épées, des agaceries ou des démangeaisons de clarté, des lueurs d'acier; et le soir descend sur des flots métallisés, balançant des bouquets d'irisations et tout un jeu de couleurs, en tons de basse.

On se secoue, on se ranime, on se remet à la circulation en faisant les cent pas, le long des bastingages, dans la grande brise du large.

Le gong sonne cinq heures et demie pour envoyer les flâneurs aux préparatifs du dîner, — et nous nous étonnons de voir, déjà, si prestement disparu encore tout cet après-midi

stagnanl sur le ponl on pensées, en songeries vides et délicieuses, cnmuseiïes charmeuses et inexplicables. Les journées sans labeur se consument, disparaissent — comme escamotées par une magie. Sans doute, le temps et ses administratives subdivisions se réduisent, s'amoindrissent par le désordreépars des idées, par les rêves hyperboliques de l'illimité. Tout, autour de nous, donne des visions de l'immense, du fabuleux, du désordonné et de la toute-puissance... Ce que nous envisageons à nos côtés, tout ce qui est le cadre de notre existence, se perd en supputations effarantes, en incompréhensions de vertige, en estimations de l'impossible. Et nous subissons un grandissement exaltant, avec l'explosion de nos ordinaires et méticuleuses opinions. Un affranchissement ou un détraquement de nos dosantes conceptions, suit les premiers efforts de l'imagination essayant un contact avec ce vivant démesuré, avec cette portion d'infini qui nous entoure et nous emporte.

A l'avant surtout, la contemplation a une stupeur de puissance et de lutte : le bateau avance, impassible dans sa force... Les vagues lui font une escorte, une suite, avec des remous d'honneur, — comme des mouvements de curiosité dans une foule entassée.

La proue, indifférente, opiniâtre, impulsive, continue. Comme une formidable épaulée, comme la projection d'un coin, elle se taille un passage. La mer entr'ouverte, recule, se sauve en deux masses mugissantes; des essais de retour, des résistances, montent et s'amassent en ressauts, en deux rejets, assaillant les flancs du bateau, mais retombant en épanouissement cahoteux et fuyard, en débandade de troupeau effaré. Et cette cohue hargneuse bave sa colère en mousse qui fermente, en écume qui rage.

Mais, le bateau passe, dominateur, entre ces soulèvements.

Sur le pont.

Le bateau continue dans une menaçante tranchée d'eau, repoussant toujours la bousculade qui regimbe et bouillonne, chassant une galopade, une déroute de vagues affolées ou grondeuses qui allongent, sous des nappes tumultueusement

blanches, une soumission simulée.

Au milieu du vaste esseulement, dans l'abandon à ses forces, le bateau prend la vie, l'animation, le sentiment d'un être puissant, d'un organisme personnifiant la grosse machine voyageante, l'imposante fabrique de mouvement. Sa forme, l'agencement de ses moindres dispositifs, son profil, son gabarit, sa coupe, tout est tracé et combiné pour l'avance, pour

le plus preste faufilement à travers la passivité des résistances, pour l'entaille dans l'inertie de l'eau et le passage de sa grande vitesse. Le travail cahoté, la besogne kilométrique de cette conception dynamique, ce mouvant problème naval, marquent une volonté tenace, une énergie concentrée, animant le steamer comme une bête de guerre attaquant toujours la distance, bataillant jour et nuit devant l'Océan et fonçant dans le flot. Animal de combat et d'attaque, individualité conquérante, ses incidents, ses triomphes ou ses retards dans l'opposition des courants, dans les mouvements tournants du vent, son labeur, sa lutte avec les eaux sont de l'intérêt et une attention constante.il se personnifie majestueusement et entretient avec les passagers, qui lui sont corps et biens confiés, un échange d'émotions. Une familiarité faite de curiosité, d'affection, de respect, attache au navire dont on sait les moindres recoins et avec lequel on partage les risques et les inquiétudes de la vie marine.

Ce rassemblement d'êtres et de sentiments en vie commune et flottante constitue un petit monde. Le bateau, emporté dans sa trajectoire, est maintenant pour nous, par accoutumance, une planète machinée, une portion de territoire planchéiô et mobile dont nous sommes les habitants. Nous prononçons le nom du bâtiment comme on déclare une nationalité. L'acclimatation est faite à l'existence en transport et nous nous incorporons dans l'organisme naval, outillé et approvisionné, emportant tout ce qui peut être nécessaire à lui et aux siens, ne comptant plus que sur ses propres moyens, toutes relations coupées avec le continent. Notre steamer est devenu, dans nos sensations, un fragment de monde allant dans un infini aquatique.

Un temps de gala. Du velouté d'or à profusion, partout autour de nous. De l'extraordinaire, de la magie dans la ten-

dresse de la journée. Une lumière de gaieté, une atmosphère de belle humeur. Pas une bribe de vent dans l'espace, pas un flocon de nuage au ciel...

Les vagues sont ardentes et claquantes. Elles se prélassent en roulantes ondulations. Volutantes et gamines, elles évoluent follement et se tiennent comme des rondes de fillettes. Une harmonieuse turbulence se réjouit dans l'eau... Soudain, une empêcheuse, dans une espièglerie de ressac, culbute le bon ordre, chasse des précipitations qui trébuchent et dégringolent, embrouille des contusions, des essais de fuite et des débandades qui jaillissent et sautent avec des rires de jeunesse et de fraîcheur.

Les vagues s'amusent, un peu grisées de lumière; des divertissements, des chocs, des poursuites font des dessins de bonheur. Les vagues se bombent et se tordent, se gondolent en complications gracieuses. Les vagues affirment et roulent leurs gibbosités, s'emmêlent et se battent et font rayonner des joies de bossus... Un caressant clapotage murmure du plaisir.

Par des vallons d'eau, par des versants bleus, serpentent les courre ries de l'onde, — et la lame, fatiguée, déferle en lassitude, se dénoue et étale son repos...

La transformation de surface est incessante, l'aspect perpétuellement mouvementé, du neuf toujours se soulève dans l'infinie variété des combinaisons, dans cette vie de l'eau qui n'a jamais deux secondes de similitude de physionomie.

Par un bouleversement des façons de vivre, par le transvasement en d'autres habitudes, avec la suppression de ce qui étaii l'occupation quotidienne et les rênes de l'activité, — après un temps d'étourdissement, nous nous trouvons insinués dans une autre catégorie de l'histoire naturelle. Nous vivons

dans un état do véhiculisation — comme disent les chimistes. Nous constituons un genre nomade detres marins et mécaniques allant par des mondes surprenants. Aucune nouvelle, pas une gazette, guère même le courage de lire les quelques volumes emportés en provisions pour l'esprit; nous sommes en totalité abandonnés à nous-mêmes, à nos ressources, à nos imaginations inventives, à de placides quelconqueries distrayantes.

Le pont du bateau est notre cité; nous avons casé notre existence entre les cabines, la salle à manger et les promenoirs du faux pont. Agités entre les étroits confins de cet aménagement flottant, nous sommes devenus partie intégrante de ce microcosme, chacun étant un peu de l'activité d'ensemble, une molécule dans l'anatomie de cet organisme marcheur.

On s'intéresse, par fonction, à sa physiologie géante; on suit sa ténacité d'avancée dévorant les milles, tentant obstinément de franchir l'horizon toujours dérobé, l'horizon qui semble, par ses variations d'aspect, prendre d'attirantes grâces, d'engageantes parures et de moqueuses retraites.

Nous nous imprégnons si sincèrement de la vie de l'englobant mécanisme marin que nous voici vivement inquiets aux moindres frémissements anormaux qui trahissent un malaise, une possibilité d'accident. Notre curiosité toujours plus pénétrante est descendue par les échelles de fer jusqu'aux fonds de l'engine-room, le long des cylindres qui peinent et mugissent, jusqu'aux chambres de chauffe où les foyers haletants dévorent les briquettes par milliers de kilos.

Notre attention s'est liée avec les organes, les engins, les manœuvres, les moindres péripéties du bord. Nous avons l'impérieux besoin d'un peu d'initiation au fonctionnement de cette merveilleuse machinerie, de cette puissance qui trouve et creuse son chemin dans les mouvants déserts de l'Océan. Les hommes, marins et mécaniciens, gringalets, êtres infimes, sournois et malins, en manoeuvrant, en allant et venant, flattent, amadouent et orientent cette force redoutable. Le bateau est une inconscience géante, une masse d'énergie, une

bête d'acier que les hommes instituent et caressent; c'est le monstre enjôlé et apprivoisé par la rouerie de la mécanique, par la malice tyrannique et impérative de la science.

Le passager, livré à des incertitudes dans l'oisiveté des journées de mer, suit avec attachement, tout le long des heures,

La manœuvre du canot.

l'activité prudente, les trucs et les moyens des gens de l'équipage qui soignent et dirigent ce géant, conducteur mené, balayé, astiqué, préparé, allumé, excité, récuré, — ce dépôt de vies et d'espoirs, ce colosse de bois et de fer, qu'un moment de colère ou une maladresse irritante peut faire brutalement sombrer.

Mouette à l'essor mélancolique, Elle suit la vague, ma pensée, A tous les vents du ciel balancée, Et biaisant quand la marée oblique,

Moueite'à l'essor mélancolique.

Des flâneries très gâcheuses de temps, encore, sans fin... Des promenades musardes, machinales dans des songeries sans sujet, — l'esprit desintéressé, libre dans l'espace, parti de l'autre coté de l'horizon... C'est l'appel invincible, incessant : la faction montée dans la patience du rêve, — car, rêver c'est attendre, c'est guetter l'imprécis, et se poster dans les charmeuses improbabilités.

Très loin de l'hostile vérité, les replis de l'âme se distendent : une reddition des soucis désarmés, une indolence d'idées traineuses allant, allant, allant vers les fleurs du désir. Et il arrive que dans ce vague accaparant, on ne reconnaît plus ses pensées en joie de vacances; leurs formes ordinaires comme leurs routes sont changées : on se renouvelle et on se ravitaille.

A six heures du matin, sur une eau terne, poisseuse, mal réveillée, un serpentement brun s'allonge à l'horizon, s'effile, se gonfle par place, grandit et approche.

Nous sommes en vue des cotes portugaises et nous touchons à la première escale : Lisbonne.

Un massif violent surgit, entouré de brume et encore vêtu de nuit; il se dégage peu à peu, dégourdi par le soleil; et à ses flancs s'attachent les longs rubans de côtes qui flottent et sinuent au ras de l'eau.

Les terres sont singulièrement éclairées par localisations,

I >evant Lisbonne.

par lâches; le soleil tombe par des trous de nuages; des traînées d'ombres ternissent le sol en ocres brunâtres; la silhouette claire d'un village se détache; et les vagues éparpillent leur blanche vivacité en écume le long des plages.

Un cap s'avance, proéminent, portant un mât sémaphorique, — et nous entrons en lenteur dans l'estuaire du Tage aux eaux bleutées; des pêcheurs, la voile triangulaire taillée en foc, louvoient à longues bordées; un phare est planté comme un gros cierge sur un amas d'éboulis, ruine de falaise; et la lumière, plus solide et crue, fait une contrée d'or brun avec le contour sec des paysages du Midi.

Lisbonne se présente en façades blanches, en toits rouges, en morceaux de forts, en touffes de verdures sombres, en larges et plantureux palais. La rade superbe, laite de tout un bras de mer, est vivante de navires et de travail; la baie en velours vert très doux, dans ce cadre, sous cette imposante luminosité, avec une fourmillante existence de détails, est un grand délicieux tableau, une belle séance de contemplation...

Des journalistes parfaits, de scrupuleux commis aux informations, travaillent tout aussitôt de la plume volumineusement. Déjà, en mer, dans le néant dont nous jouissions, ils s'étaient esquintés à exposer sur papier leur conscience

d'expéditionnaire, leur étonnement pas du tout documonié en matière de voyage; mais ils voulaient découvrir quelque chose, la pluie, les vagues ou les côtes d'Espagne. Maintenant, ils confient à leurs lecteurs de province que Lisbonne, fidèle au Portugal, est toujours sur le Tage, que la tour de Bêlera, réellement carrée, n'est pas une histoire inventée, que la ville compte tant de mille habitants et que le commerce y suit un heureux développement.

Les uns, — ceux qui voyagent suivant les formules, les dociles dont Baedeker est l'évangile itinérant, — partent dare dare pour Cintra et sa rocheuse végétation, passent (levant

Un coin de Lisbonne.

les deux tours eu éteignoirs et l'architecture conico-mauresque du château, s'épatent royalement d'octroyer sept cents reis à un cocher de fiacre et s'esclaffent devant la prison où les captifs contre leur grillage, tantôt font la causette avec leurs amis assis sur la place, tantôt implorent la charité des passants en descendant un chapeau de paille au bout d'une ficelle.

D'autres, moins taillés pour cette hâte galopante du reporter et du chien courant, dégustent à petits pas une regardante flânerie autour de l'Arsenal, dans le mouvement de marine, le long des trottoirs à vastes dessins de pierrailles, sur le raboteux empierrement des rues, dans les quartiers de rude naturisme, au bord des quais où sont amarrées de larges barques de pèche, un gros œil, symbole de clairvoyance, peint à l'avant.

Les maisons sont écrasées, toutes en lignes infléchies, fatiguées; les façades, peintes en rose, sont raccommodées de plâtras sales; les tramways-charrettes sont traînés par un trio de mulets; les jeunes marchandes de poissons ont le vaste chapeau rond et les mollets nus ; des mendiants galeux font des signes de croix avec une pièce de monnaie; des boutiques basses, à volets clos, épandent des relents de moisissures; des femmes aux grands yeux ourlés d'une dentelle de cils, promènent, drapés dans des chiffons, des airs de majesté et de canaillerie ; et dans les odorances de ces vieux quartiers de misère, des bouchons vendent du porto à des espèces de gens de toril aux cheveux drus, à la mine rasée, aux traits de mauvaise énergie. . . C'est pauvrement beau.

Dans la lassitude des heures chaudes, nous flânons faisant l'essai de nos parasols, — et une répétition générale de la chaleur.

A quatre heures, noua reprenons la mer. Le retour au bateau nous rend le sentiment du chez nous; nous nous râpa-

trions dans la vie do bord qui est la liberté on commun, les heures cadencées, lo grand rythme du bateau et les vivants panoramas et les mirages de l'Océan, — dont nous avions déjà la nostalgie.

Au débouche de l'estuaire, la mer nous reçoit gracieusement; les eaux sont d'un bleu galant; puis, la vague, vers le large, se fonce de tons d'indigo compromis d'encre de Chine. Bientôt, le soleil couchant mêle des argentures, des métallisations d'un vaste bain d'électrolyse, très complique; des rutilances s'allument; des gris de plomb fondu se mélangent; l'air descend des lourdeurs d'oxydation ternie sous les menaces de l'orage qui vient comme la solution de la chaleur du jour. Les tons délicats, les bleus avril se fanent en gris sauvages, en tonalités bourrues, inquiétantes et bougonnes. Des peinturages curieux tombent en taches, embrouillent des colorations équivoques, des mixtures en accidents de palette, des crises de couleurs, des convulsions de verts et de mauves, des tonalités vitreuses, indécises, sans consistances, des couleurs d'illusions. Les luisants s'éteignent, s'alourdissent, passant par des immobilisations de nuances déjà vues aux fins de jour, comme si des heures et aussi des saisons revenaient dans les évoluants coloris des flots.

Le lendemain, en haute mer à la latitude do Gibraltar, nous entrons dans les eaux d'Afrique.

La mer qui, le matin, remuait un gros drap gris et des lourdeurs de feutre sur lequel roulaient des paquets blancs que le drap cherchait vainement à envelopper, la mer, vers midi, passe au bleu acier trempé, affirme une tonalité nette et crâne, sans soleil. Voici que les flots, sous cette teinte neuve, se calment et s'unissent, se polissent et s'étalent, et s'apaisent clans une grande lassitude. Pas un navire n'a passé en vue

durant cette journée, la plus calme e\ la plus vraiment maritime de ce début de croising.

Le ciel <isi morne et distrait, épargnant une lumière pauvre; un ensemble ni beau ni vilain: un temps d'entr'acte entre deux spectacles.

Vers les trois heures, la mer se prend d'un ton d'énergie, un bleu de Prusse, un bleu d'encre, un bleu de basse, le bleu des grandes profondeurs.

L'hélice agite une ébullition de lessive, un clapotis dp savonnée mousseuse.

L*( icéan est d'un bleu Baltique, indigo uni, en une immense purée de bleu avec de petites crêtes ombrées.

Le thermomètre se soulève; la chaleur fait ses débuts et répand de l'accablement.

La journée inane, gît dans la torpeur générale. Le mal de paresse est lourd et plombant à ce point que, dès le lever, on sent des envies de sieste reposante, de longue méridienne dans une moite immobilité.

A Travers des buées vaporeuses qui s'élèvent comme une suée de l'Océan, des contours de gris et de violets, en confuse apparition, se dessinent, se tracent; et mollement, avec une auguste lenteur, l'ile de Porto Santo se découvre.

Nous entrons donc dans l'archipel de Madère; l'ile, que nous considérons avec une longue curiosité, est à 35 milles X.-E. de Madère; les savants du bord — ceux qui viennent de

lire un des tomes do géographie hébergés dans la bibliothèque — déclarent, sur un ton de conférencier, cette ile une des prouves affirmant, par son faciès do montagne engloutie, que l'océan Atlantique septentrional doit être considéré comme rimmersion d'un continent tributaire de l'Atlas et dont les Açores, Madère, les Canaries et môme les iles du cap Vert, sont les restes encore émergeants. Ces archipels, en effet, Mademoiselle, forment à- la, surface des mers un arc semi-circulaire orienté comme les Andes du Pérou et de la Bolivie et aussi comme les volcans de l'Amérique du Nord. Si l'on admet, vous m'entendez bien, que les phénomènes volcaniques se produisent sur les lignes de fracture formées par les rivages marins et si l'on considère, en plus, les profondeurs relevées par les derniers sondages, il faut croire d'abord que ces archipels se succèdent sur l'ancienne côte d'une Atlantide géologique et ensuite que ces îles par leur dépendance terrienne sont américaines et non pas africaines...

Ce durant, l'île, très indifférente aux présentations hypothétiques et se laissant expliquer par toutes les méthodes que l'on voudra, découpe et précise des déchirures en gris bleu, une silhouette de formation volcanique, une masse basaltique tassée en falaises, retroussée en pointes et en aiguilles brunâtres, des vallées en effondrements, des parties herbacées et de longues coulées vertes sur les versants. L'approche détaille le groupe montagneux et ses récifs qui rejettent la vague; un massif boudeur s'est isolé sur la droite. Aux flancs de l'île, de longues crevasses s'ouvrent en ravines tortillées; des fendillements, comme des craquements produits par la chaleur, taillent les rocs. Les sommets dénudés et obtus, des vallons verdoyants s'enchaînent jusqu'aux crêtes déchiquetées de la pointe de San Lorenzo, — qui semble conduire le paysage trachy tique et basaltique.

Un tournant, — et voici, dans une crique, dans un entonnoir de vastes et douces plaines brunes, l'étalage de la petite ville de Santa Cruz, ses maisons claires éparpillées dans les bois de lauriers, de pampres, de cactus et de bruyères, un fond d'adorable et paisible dessin sur l'avant-plan de l'Océan

bleu foncé; el dos oiseaux, comme des curiosités envoyées de terre, voltigent en blanc autour de nous.

L'ile, dans sa surprenante pureté, dans sa fraîcheur émue, dans son calme de colorations naïves et saines, apparaît comme un arrondissement du paradis s'en allant à la dérive sur l'azur des flots; elle vogue vers l'oubli des vieilles contrées surmenées; et nous la croisons, l'ile de félicité voyageant dans l'idéal du lointain Océan, détachée du monde et emportant dos' paysages de repos et de bonheur, une philosophie d'isolement dans des nuances très tendres.

Quelques heures plus loin, une autre ile de la même famille : Déserta, une ile gamine, la soeur très cadette de Porto Santo. Mêmes profils à larges découpures, et pans de rocs installés en plein Océan. Un bloc en fantaisie de pierre dans une ceinture mouvante et blanche d'écume bruissante.

Déserta a le dessin plus dur et plus hérissé; ses aspérités sont menaçantes, et, à distance, cette butte insulaire plus âpre sur son entassement de blocs, avec berges en cassures inabordables, prend une physionomie de forteresse.

Tout le monde sur le pont, jumelles au poing: majestueusement, l'ile de Madère déroule la surprise de son panorama.

De longs pans de roches s'amassent en capricieux attroupements; le sol est boisé d'un fantaisiste décor, les végétations s'étendant comme de vastes tapisseries. Des étagements de verdure, à tons singuliers d'une distinction recherchée, sont

Madère. — Les plongeurs de Funchal.

piqués de maisonnettes qui semblent de petits cubes de craie... C'est imposant et gai, solennel et coquet.

Sous une coiffe de brouillards lourds de menaces orageuses, l'île a pour fondations un travail de stratifications tourmentées, violentes, finissant en plissements qui plongent à l'eau.

Le fond clair de Funchal apparaît.

Dans la baie, l'Océan en» nappe unie, en nappe d'un bleu napolitain, vient s'étaler devant un pointillement de maisons; les oppositions de vivante lumière et d'ombres grises donnent au tableau une étrange beauté. Sur les versants tourmentés, les constructions — grands toits rouges, façades blanches — ont l'air de dégringoler vers le port, de descendre en torrents d'habitations disséminées; l'effet est celui d'une ville qui aurail pris de l'espace, chaque demeure dans son jardin ayant un cadre verdoyant : de la réalité dans de l'opéra-comique.

Une flottille d'embarcations à rames vient nous assaillir. De beaux garçonnets se déshabillent à moitié, et de cet attrou-

pemenl aquatique et mouvant, des cris, des appels aux « padrone », en jargon international, nous invitent à jeter des pièces de monnaie sur lesquelles ces étonnants nageurs piquent des tètes. On tait la quête sous-marine. Un de ces plongeurs est manchot. L'estropié fait des signes du bout d'un horrible moignon — et plonge comme les concurrents.

Des fruits, des fraises irrésistibles, des fauteuils d'osier, des coraux, des photographies, des chapeaux, des étoffes brodées, sont convoyés en barques et viennent s'offrir en pleine rade avec des cris, des boniments de négociants flottants — dont les uns accrochent une gaffe au bastingage et le long de la perche grimpent à bord. Un marché flottant se balance tout autour de nous, tandis que se règlent les formalités du service sanitaire.

Nous débarquons en canots pour aborder au tronçon de mole devant l'avenue ombreuse qui monte à la place du Gouvernement. Notre batelier nous dit avoir assisté, il y a déjà des mois, au passage de la Belgica emportant l'expédition de Gerlache au pôle Sud, et il vante la gloire du pavillon belge.

Le ({Liai comme les rues sont en pavement de galets noirs, serrés, usés par la circulation. Aux portes des maisons basses, des gens calmes, lents, hostiles au mouvement. Partout un accablement en repos, un engourdissement de chaleur. Nous étouffons dans un air tiède et hygrométrique avec la sensation d'un orage imminent.

Le long du quai stationnent des traîneaux a rideaux, des caisses montées sur longs patins de bois et traînées par des bœufs. C'est ce mode de locomotion â friction qui lime et polit le cailloutis si glissant.

Sans écouter les hâbleuses sollicitations des conducteurs de ces « bullock carro » non plus que les offres des « cicérone » — commissionnaires, guides, porteurs — notre curiosité, abritée sous une indispensable ombrelle, veut tout d'abord classique ascension â Notre-Dame del Monte.

Le funiculaire, dans une gorge, monte à travers un superbe

paysage. Des terrasses de cultures se suivent, chargées de bananiers, d'orangers, de citronniers; des jardins et des plantations emmuraillées montrent une riche et fantaisiste horticulture, des échalas et des treilles portent des vignes et de larges grappes de fleurs de banane. De grands œillets ouvrent une belle joie rouge. Des plantes qui, chez nous, sont frileuses dans les serres, se prélassent au grand air marin. Dans un champ de maïs flânent des lézards verts et noirs. Des mendiants, la chemise déchirée, jettent des bouquets aux passants. Des mouches manœuvrent en agaçante multitude. Et toujours les clos, les jardins, les plantations se prolongent et s'étendent superbement. Des géraniums grimpants, des amandiers, des fuchsia, des floraisons triomphales entourent des massifs de blocs de basalte, des redressements de roches volcaniques aux tons d'acajou. Aux poiriers, aux fleurs de cactus, succèdent dans les régions plus hautes, les sapins, les

Madère. — Bello Monte.

chênes, — et dans les ravinements, sur des bosquets d'aubépine, passent des troupes de pigeons blancs. Des yucca, qui nous paraissent monstrueux mais qui constituent ici la bourgeoisie de la botanique, sont, très paisibles, installés au bord des torrents et prennent confortablement le frais.

Autour de la fontaine de Belmonte, les clairières en molles retombées, les tapis de fleurettes clans la fraîcheur de l'herbe, le frisson des feuillées logent du charme en des coins de solitudes verdoyantes et sacrées... La retraite est élyséenne, — et il y plane du mystère, un enchantement... L'air, où se fondent et se combinent toutes les améthystes du printemps, a des douceurs exquises, l'air semble sucré comme une friandise de repos. Des brames tiôdes passent flottantes en légèretés de linon clair, en suave éventement. Les oiseaux sifflent des appels de fête.

C'est le séjour où sourit, comme dans Les Heures claires :

Le printemps jeune et bénévole Qui vêt le jardin de beauté.

La sensation est d'une poésie aurorale et recueillie. Et un émoi tendre se dégage apportant au pensif promeneur une jouissance sentimentale, des idées roses et affectueuses, des idées de rhétoricien amoureux...

Après les moments de contemplation et d'extase, dans la brise, à 500 mètres d'altitude, sur le perron de la chapelle de Santa-Maria del Monte, devant une immensité d'admiration, il faut fuir la harcelante mendicité jeune et vieille et céder aux individus qui offrent la descente en traîneau. Le traîneau, pompeusement qualifié « carosso », est en osier formant canapé bas à deux places et monté sur deux longues glissières en bois graissées au suif. Le conducteur dirige ce patinage au

Madère. — La jeune mendicité.

moyen d'une corde. On dévale de la sorte à toute vitesse en glissade sur les déclivités caillouteuses, avec inquiétudes d'équilibre aux tournants, — mais le conducteur, qui annonce son approche par de stridents coups de sifflet, est habile et n'a point volé les shillings qu'il sollicite avec des démonstrations essoufflées au bas de la côte sinueuse.

Alors, il faut, toujours par fidélité à la tradition, goûter le vin, visiter les marchands de bibelots, choisir des photographies et voir les ruelles de la ville.

Donc, nous regardons : des habitations tassées, cherchant à réaliser des fortifications contre la chaleur. Les Madériens, de petits hommes au teint couleur coup-de-soleil. Aux portes, un désagréable ramage de perroquets sur des perchoirs et des peuplades de serins en cage. Le marché aux fruits est d'un

plantureux superbe, un étonnement délicieux; mais, autour, des mendiantes abominablement informes, promènent des tracasseries de puces sous leurs loques noires.

Ville simple, petitement tranquille, satisfaite de la splendeur environnante — avec un coin truqué d'industrie madérienne dont les agaçantes inscriptions anglaises raccrochent le touriste.

Le repos est accaparant sous les arbres gigantesques qui, place du Gouvernement, étendent l'ombre immense où stationnent les tramways à trois mulets, des mulets intrépides et fringants.

L'heure passe...

Il faut rejoindre le bateau.

Notre steamer, quand nous remontons à bord, est toujours

Madère. — Le stationnement des traîneaux.

entoure du même négoce flottant; les plongeurs continuent leurs exercices — comme chez nous les gamins font la roue dans la poussière des routes aux côtés des voitures avant d<i tendre la main. Les nageurs madériens passent sous le steamer, s'habillent clans l'eau, filent au l'ond, la cigarette allumée dans labouche, ou bien retournent leur barque et, par-dessous, chantent à tue-tête.

Sur le pont, béatement, nous nous saturons de l'émerveillant spectacle, régal de la vue.

Madère, terre de sourires — comme une féerie entrevue en lisant des vers.

C'est l'entour, le cadre de Funchal qui surtout est fait de charme. L'île est épanouie, heureuse, dans une continuité de printemps. Madère a une atmosphère de parure composée d'une vaporisation de couleurs dans un azur frêle. Les flots câlins ne se heurtent plus : ils se dorlottent sur la plage et mélangent des nuances si délicates qu'on croit voir des nuages dissous, — dans cette mer qui est bleue à force de contempler la pureté du ciel.

L'ancre est levée — et les voyageurs extasiés dans une admirative émotion, regardant encore les curieuses figures de ces promontoires morcelés, partent sur une mer ineffable, sur une mer qui semble du lait bleu, — et emportent de ces îles fortunées une impression florale.

Le ciel et l'eau font des parties de bleu; ils se détient et rivalisent, toujours en bleu; ils ont des luttes et, des joutes de couleurs, en variations sur ce même thème du bleu partout.

Nous entrons dans la zone des chaleurs.

Le soleil cuit : tout est brûlant; nous vivons en fournaise.

Le steamer se couvre de toiles blanches; il s'enveloppe de

lentes; on fait de l'ombre partout. Le vapeur est coiffé de blanc, connue nous sous nos casques de sureau.

Dans l'ombre, à travers toutes les défenses, la chaleur pénètre et envoûte; la chaleur, taquine et paressante, détend les nerfs; la vigueur et l'entrain sont évaporés; l'esprit est vincnlé et la volonté aux chaînes; le sang est devenu de l'eau tiède, et on s'effondre, on se tasse en un commencement de fusion. Le moindre effort rend haletant et fait tirer la langue; alors, commence le culte de l'immobilité, sans même l'imprudence d'éponger les ruisselets qui descendent le long du cou. Et les journées sans éventement sont de longs bains de vapeur dans la saturation humide de l'air.

Les belles et blanches journées se succèdent, vides, dans la grande occupation d'aucun travail. A peine, on arrête le vol d'une impression qui passe; on potine un peu de l'un et de l'autre; des congrès de cancans marmottent en des coins: on se repose beaucoup ; on vit indolemment dans tous les menus arrangements du bord; et les loisirs s'usent sans peine, sans impatiences, — pour aboutir â l'étonnement quotidien du nombre d'heures qui ont sonné inaperçues. Sincèrement, en ces jours de pleine oisiveté, on ne trouve le temps de rien faire...

La familiarisation avec la mer, la connaissance avec le ciel, l'intimité avec retendue sont si bien accomplies que l'horizon, maintenant, [tarait moins vaste qu'au début delà route.

Sur le pont, à l'approche des tropiques, dans les après-midi ardents, des heures, et des heures lourdes, empêtrées d'indolence tyrannique et d'oisiveté impérative, se passent dans les fauteuils ou sur [les chaises longues que des courtiers jaunes ont vendus â Madère. Ces meubles d'osier et de jonc, ces sièges en vannerie ont des formes douces et habiles qui enfouissent les chaudes paresses. Par l'inclinaison du dossier, par l'offre des appui-bras, parla courbe et la complexion des membrures et du siège, ils accueillent l'accablement avec la science des aises; ils soutiennent de languides allongements d'immobilité bien calée et assurent l'inviolabilité de la torpeur. Dans les courbes enlaçantes de l'osier, le corps est étayé sans aucune dépense de fatigue, sans labeur d'attitude : c'est l'inertie intégrale dorlotée dans le roulis... La pensée rissolée, sous la prohibition absolue de fixer le cap de son attention : on s'évapore en rêvasseries très confuses... On s'endort... Et on pionce avec intensité.

Les chaises longues.

Nous côtoyons la masse de Ténériffe, ses pans abrupts, ses puissants surgïssements sur les eaux de l'Atlas.... Une exposition de désastres, de phénomènes de violences éruptives, de trombes et de cataclysmes plissant et froissant les strates, culbutant les bancs, ouvrant des gouffres, lies amas et des croupes, des dos ruisselants de laves, des seuils e\ des pics, tassés et accumulés autour de centres d'explosion, ondulent, craquent, sursautent et se hérissent. L'énergie des trachytes s'est solidifiée sur des tourmentes rocheuses, suides conglomérats et des falaises de tufs...

La sauvagerie est grandiose de ces pierres velues de quelque végétation.

Des blocs entiers, détachés, tombés à l'eau, forment des ilôts de roc.

Comme dans une furieuse houle de terres remuées en irrégularités massives, soulevant des roches calcinées et crevassées, le sol, en profil torturé, en figure de colère, se redresse, darde, çâ et là, formidables, des pics presque toujours bruineux, — comme si les sommets étaient assez hauts pour déchirer et garder au passage des lambeaux de nuages.

Les eaux et le vent ont encore taillé et déformé. Les torrents ont fouillé les parois en escarpements et des saillies enserrent des fonds sombres, des barranques, des cirques crénelés. L'ile semble, décharnée et rongée, un squelette de pierre foré de criques, de havres rocailleux et de larges évasements en conques — où repose une petite ville, un rassemblement d'existences.

Santa Cruz de Ténériffe occupe une de ces retraites fortifiées dans l'environnement de hauteurs en écran qui détournent le vent et fixent la température. La ville, comme la protégée de File, sourit et tend sa confiante coquetterie le long de. la grève, en nappe de maisonnettes blanches, de petits chez-soi nichés devant la grande mer méditative, la mer en violettes et en hyacinthes, avec des frisures de mousses blanches — « avec sa plage d'or où la vague s'argente » comme rêve la Princesse lointaine.

Sous le souffle du large, l'aspect est invraisemblable de ce

confort dans un décor montueux de broussailles, de plantes grasses, do palmiers, d'euphorbes, de lauriers grimpant dans les gorges et suivant les vallons, où jaillissent des sources si bien appelées des « mères d'eau ».

Le chaotique entassement d'altitudes entoure des plaines riantes parées de plantations luxuriantes, protège un calme riche, en bel apparatde végétation, sur cette terre sans hievr, qui préside l'archipel des Canaries, les Lies des Bienheureux.

Sept heures. Le soleil se couche, les vapeurs tombent et sur l'éloignement de File, se dresse le pic de Ténériffe, le pic de Teyde, — pic fameux et timide si souvent reclus dans ses nuages.

La masse de près de 4,000 mètres d'altitude, drapée de neige, se hausse sur d'épaulants contreforts qui englobent File, avec des descentes trébuchant en failles, lézardes immenses, cassures béantes vaguement dessinées en lointains dans la brume fondante. Le pic est entouré de monts secondaires, seigneurs de moindre importance, tenant assemblée respectueuse autour du maître... Le cùne, soulevé et pointé vers le ciel, se détache comme un écueil énorme sur l'Océan que la fin du jour brillante.

Le soleil a disparu.

Le pic en profil de cratère est d'une nuance tendrement violacée; il se profile sur le ciel, émergeant d'une longue bande de nuages bas où se condense la chaleur de la journée. Au-dessus de ces nuées blanches, qui maintenant enveloppent l'île, le pic parait prendre la fraîcheur du soir et commencer — avec les précautions voulues sous cette latitude — de s'emmitoufler de cotons pour la nuit...

Le spectacle est d'une magie solennelle, d'une tressaillante délicatesse de coloration, d'un nuancé imprécis, fragile, chan-

géant... Cette vision nous retient sur le pont dans du recueillement, de l'adoration, dans une sensation de sublime : une exaltante joie de nature dans la grande cérémonie du soir.

Le ciel en nuit s'est déplié Et la lune semble veiller Sur le silence endormi...

Après huit jours de route maritime, une première nuit étoilée s'illumine. Un pétillement de petits feux vit autour du grand mât. Les astres en myriades pointent, scintillent, clignent, piquent de longs caprices de dessin, épingles d'or dans le grand velours sombre du firmament. Des étoiles qui sont rouges nettement, des nébuleuses flottantes et toutes les constellations à plein feu, en brillant de parade, nous donnent une fête lumineuse.

Nous' contemplons dévotement, éventés dans une brise qui passe douce, en souffle retenu, attentive, ne voulant pas éteindre l'illumination.

C'est un festin de fraîcheur, un dessert de sorbet vaporisé après la journée d'affalante tiédeur; et il parait savoureux, le resplendissement de notre sortie d'étuve.

Nous franchissons le Cancer, à une centaine de milles des cotes soudanaises. Pas un bateau à l'horizon. L'Atlantique tropical est d'une mollesse lasse; les vents sahariens soufflent de la chaleur et enragent les thermomètres. Dans la constance de l'aspect environnant, par l'identique et persistante physio-

nomie du désert do la mer, nous ne sommes plus bien sûrs

d'avancer; tous les points de repère, les preuves de mouvement sont perdus dans l'espace comme dans le temps. Nous ignorons très parfaitement le jour et la date. Nous vaguons dans un laisser-aller, dans un abandon de commode fatalisme ; nous sommes emportés comme de dociles complices dans un enlèvement.

La somnolence est générale, subie comme une consigne.

Seul, le steamer maintient sa vigueur. Fringant, tout blanc de toile, comme caparaçonné sous les tentes claires, et ses pavillons taisant bouffettes de couleur claquant au vent, il se prend pour un coursier franchissant les vagues comme des barrières mobiles...

Sous le vélum céleste des soies grises et mauves, notre vapeur, en son mouvement de galop tangant, a l'air de faire de la voltige dans un grand cirque bleu.

Dimanche. Cette deuxième journée dominicale que nous passons en mer s'en va, comme les jours de la semaine, en paresses, en inconscientes flemmeries.

A quatre heures, les matelots en exemption de service, après un rugueux nettoyage et une ration extra, bavardent et tapagent sous la tente d'avant. Des nègres se taillent mutuellement les cheveux : le patient, assis sur un tonneau, fume une grosse pipe d'écume calcinée, en attendant de devenir à son tour, par une serviable réciprocité, l'élément actif du duo très drôlement flgaresque.

Ensuite, un bal, une lourde et trémoussante sauterie commence au chant pleurard d'un accordéon qui geint de polkantes variations. Et les larges bougres, la face taillée d'un sourire, dansent par paires.

Puis, ils chantent, en repos, des chœurs lents mi-flamands,

mi-anglais, des complaintes de grave niaiserie, des désirs d'amour et des promesses que de grands Sierra-Léonais charmés et des chauffeurs, la poitrine nue, accompagnent et rythment de battements de main... Et à tous, sans doute, dans le long abandon de l'Océan, la musique murmure des rappels du port (rattache et de quelque gouge, plantureux festin de volupté grasse, dont les étreintes brutales servent de copieuses goinfreries d'amour.

D'autres, de tempérament plus placide, sont étendus sur les planches ou contre)le tassement d'une toile, et dorment, poings crispés.

Au petit matin, après le sommeil moite, après l'enfermé de la nuit et le repos en caisse, après la fadeur un peu phéniquée et l'insipide faguenas des cabines, une joie mi-vètue grimpe les marches de cuivre et se jette au débarbouillage dans le vent, dans la brise et dans l'éveil du jour, dans une fraîcheur caresseuse, dans l'air encore vif, — et dont la cuisson va recommencer sous les forges solaires en vastes flambaisons.

L'atmosphère se transforme, se déplace; les couches d'air de nos régions nous quittent, nous laissent continuer. Franchissant des frontières de l'espace, entrant dans un autre pays de brises, nous faisons la connaissance des alizés suivis, plus loin, des contre-alizés et des moussons arrivant à nous dans une grande marche des airs.

Un transport se fait dans les nappes aériennes; de souhai-

tables coups de vents, sans violence, rafraîchissent la température et remuent les eaux.

Les flots — auxquels l'attention aimantée revient toujours — agitent et troublent des teintes vagues, diffuses, embrouillées... Dans la volonté et l'impuissance do trouver le mot juste qui précise la vie de la couleur et do la l'orme, le terme qui fixe un moment cette cohue de mutations et de changements, — l'esprit récapitule la surprenante variété de notions et de rapprochements utilisés en essais d'indications, en tentatives d'images, en approximations descriptives. Des ballots de comparaisons ont été versés dans ce toujours insaisissable milieu. Depuis dix jours, mon cahier de notes a constaté dans la mer, des huiles, du lait, du plomb et du zinc, de l'encre, des pâtes chimiques, des électrolytes très complexes, des sauces mousseuses, du savon et de l'azur, du bleu de sulfate de cuivre, — et me voici perdu en cette confuse et baroque amalgamation, en cette purée disparate, macédoine tintamarresque... Quel assemblage, et quel travestissement de termes! Et tout ce travail d'attention analytique aboutit à cette drôlerie, à ce comique d'impossibilité. Je me mets à rire, — et je ne sais plus... J'avoue : c'est tout bêtement l'indicible, l'indéfinissable malaxage toujours transformé, et que rien ne peut étiqueter. Devant l'infini, dans la décomposition du prisme, les qualificatifs s'échappent, tout le vocabulaire prend la fuite, ne laissant à l'ahurissement de la notation que la phrase de Verlaine : les mots ont peur comme des poules.

Je ferme mon carnet et je me ballade, la pensée impotente.

A l'entrée de la nuit, aux confins de l'autre hémisphère, les constellations connues nous abandonnent, restant très bas sur l'horizon, et la Croix du Sud apparaît ; c'est le succès, la grande attraction de la soirée, — par dix-huit degrés de latitude nord.

Nous descendons vers les côtes de Sénégambie sur une mer unie, ou tout mouvement est mort: les eaux peu profondes sont imprégnées de jaunes et de vei ts, el comprimées sous une matinée de chaleur sans air. Autour de nous, flotte la viscosité de quelques argonautes, mollusques à voile blanche.

Nous sommes dans le royaume de la chaleur: elle règne autocratique et imposante. Elle asservit. Sur les bancs, dans les coins, partout des attitudes d'esquintement, des penchements, des fatigues inclinées et tombantes: le corps éprouve une inconsistance, un commencement de fusion. En inviolable repos, sur les sièges et blottis à l'ombre, tous restent aux aguets du moindre souffle — avec la seul*' el fugace consolation des limonades glacées... Les costumes se simplifient, les vêtements les plus souples, les plus légers s'imaginent.

Ces visages rouges et tuméfiés, culottés d'une cuisson de hâle, ces figures patientes, rangées dans les fauteuils et environnées de la mer surchauffée qui se vaporise, ont bien l'air de respirer au-dessus d'une immense bouilloire.

Une interminable ligue de terrains bas et rouilles s'allonge, filant sur les plans d'eau.

Nous doublons le Cap Veri : des terres pauvres et roussies, une calcination de promontoire, un cap en terre cuite... L'extrémité se soulève en bossellement et retombe comme un pan cassé devant l'eau qui crache son ressac. Des paquets d'arbustes, de secs palmiers aigrettent les hauteurs ; un phare, grosse tour ronde, esl placé comme une lourde lampe blanche. Un pauvre gazon brûlé tapisse les versants. Au bas. dans le bouillonnement d'une barre, gît le squelette rouge, la ferraille dénudée d'une épave de navire.

Au-dessus de cette avancée d'Afrique, le ciel, en mal de

chaleur, a des taches brun-jaune, — comme si les nuages, bas et accablés, se mélangeaient des sables sahariens emportés par le vent.

Sénégal. — La pointe de Dakar.

Nous mouillons devant Dakar.

La côte sénégalaise se distend en lointains bas enveloppant une rade majestueusement immense. Des écueils, des brisants, pointent dans la direction du Cap Vert et provoquent des remous et des frémissements qui déferlent et bondissent. Le port est tapi derrière un enrochement noir jeté à l'eau comme un long geste protecteur. Les hauteurs de Dakar portent un arrangement de grands toits rouges et plats.

Un croiseur blanc, battant pavillon français, monte la garde au large.

En face, est postée l'île de Gorée où se dessinent dans une limpide netteté l'alignée de maisons claires, une crique, une estacade sur une baignade de pilotis, et le fortin terminal qui, sur une falaise de basalte, rougeoie comme un gros four à briques. Devant le miroir des eaux, l'île fait des coquetteries dans son éblouissante parure de soleil.

Une escadre bizarre et fourmillante s'est détachée de la rive; sa tumultueuse et clapotante agitation de pagaies se dépêche vers le steamer nous amenant les balancements et les tressauts de pirogues grossières, détraquées et rongées, mi-submergées. Des nègres, les gesticulations empressées, manœuvrent des pagaies à une palette : ils ont l'air de remuer l'eau avec de très grandes cuillers à pot.., Ce sont les plongeurs traditionnels. Tous beaux gars noirs, à peu près nus, un très étroit morceau de toile bleue ficelée à la taille suffisant à habiller leur pudeur. Et quand ils se dressent sur le vacillement de leurs morceaux d'esquif et tendent la main. s'exposent des corps nerveux d'une couleur terne de suie, des bustes bien découplés, des bras maigres et longs, des jambes sèches et hautes. La chevelure est crépue et tassée, ou strictement rasée. Tous portent au cou. dans un sachet d'étoffe cousue, le gri-gri cabalistique qui donne protection contre les requins. L'amulette est à peu près toujours un bout du verset 113 du Coran suppliant : « Seigneur, gardez-nous du mal que t'iuii les choses créées par vous »...

Un rowing noir, étrange et débraillé, nous enserre et sollicite les porte-monnaie. Les nègres sont debout, crient, inter-

Dakar

Le* plongeurs sénégalais.

pellent, s'agitent, remuenl des mâchoires carrées el cherchent l'attention avec un tas de mines simiesques. [ls quémandent et plaisantent en un français de clown. L'un d'eux, s'accrochant partout et se limant les genoux aux flancs du bâtiment, est grimpé jusque sur le plat-bord de notre bateau et là, dit et répète avec des effets gutturaux et des apitoiements comiques, et la main tendue :

— Eh bien!... Dis donc!... Dis donc, mon cher ami... Est-ce qu'on donne pas à Albert quelque chose?... Dis donc, mon cher ami... Eh bien!... Dis donc... Dis donc...

Et quand tombe une pièce blanche qui a mine assez importante, tous piquent des tètes en concert natatoire, se disputent, luttent sous l'eau, se mordent et se pincent, et reparaissent, crachants et soufflants, riants et batailleurs, en un bruyant ébat de tritons de bronze.

Au milieu de la baragouinante natation des plongeurs, la descente à terre se pratique au moyen de grosses barques à voile, des embarcations massives, en forme de gabarre, conduites par des marins de type arabe accoutrés de costumes très composites. Le patron de notre embarcation se titre commissaire : un grand maigre, les yeux vifs et pénétrants, les lèvres en bourrelets, une barbe noire et légère qui encadre des traits foncés et doux. 11 se drape dans un burnous bleu très léger, flottant, non sans grâce pittoresque, sur une gandourah ou souquenille blanche. Il porte, avec grands égards, ses babouches sous le bras et un parapluie à la main.

La barque grinçante, avec des inclinaisons qui affleurent l'eau, effectue des louvoiements et des détours en crochets, puis, entre dans le port sur une eau grasse et mauvaise; des vases remuées lâchent des miasmes, de répugnantes émanations paludéennes qui se dilatent dans l'air torride.

Dakar. — L'estacade.

Nous mettons pied à terre au long d'une grêle estacade lisérée d'une voie Decauville qui conduit à la gare de Saint- Louis. Aux alentours, fonctionnent très mollement, dans une indolence solennelle et bigarrée, la vie et les installations d'un port restreint; les mouvements sans hâte de grands nègres solides s'arrêtent au moindre prétexte de curiosité; et des amoncellements de gens dorment en tas, sous des chiffons, devant la porto dos douanes et contre les entrepôts.

La chaleur est ahurissante.

Un peu d'ombre s'épand dans l'avenue qui monte vers les bâtiments administratifs, vers les magasins, le marché et le quartier indigène où les cases sont en clayonnages empâtés d'argile. La partie importante s'ouvre en rues et avenues droites plantées d'arbres; sur la terre battue de la chaussée, tombeni des flaques de soleil tout blanc qui découpent un vaste ramage d'ombres grises. Des maisons jaunes et roses, des terrasses bétonnées, des pavillons plats sont assoupis sous des verdures planantes, stratifiées, étendant de l'ombre:

Dakar. — Les entrepôts.

retraites et habitations sont calmes, très closes contre l'ardeur du jour: les balcons longs et couverts, attendent le soir pour s'ouvrir; puis, d'étonnantes verdures entre les constructions; le baobab et l'acacia flamboyant épanoui en pluie rouge, des arbres en opulentes panachures et, à coté, dans les découverts, grillées de soleil, une végétation flétrie, des terres sableuses crevassées, une dessiccation aride; et, au moindre souffle de vent, des paquets de poussières jaunes et brunes se soulèvent.

A notre approche filent, avec une rapidité peureuse, de mignons oiseaux vert bronze, clairs et brillants, des sénégalis dont le petit bec s'effile en fourchette à insectes.

Par les rues, la population circulante est de beaux noirs grands et peu vêtus, des nègres ouolofs, des foulas venus de l'intérieur, tous les échantillons, en superbe taille, de la race sénégalaise, noirs intenses à grosses lèvres et à dentures saillantes, des gens dont la gaieté à pleines dents semble mâcher

le rire. Habillés de bric-à-brac, sur un pagne de coton, ils promènent, avec une noble sérénité, de carnavalesques accoutrements. Flâneurs sombres, traînant pieds nus. ils s'agglomèrent aux environs du marché: construction quadrangulaire ouverte à tous les vents el dont L'architecture ultra-simplette a un petit air d'administratif pour exportation.

Sur le sol, le long de carrés marqués par la saillie d'un rangdo briques, — accroupies, étendues, inertes ou guettantes, des tommes en bleu, en violet, ayant sous des morceaux de jupes en rideaux, le corps libre, peu dissimulé dans le « boubou » — flottement lâche d'étoffes à rayures violentes, à bigarrures tranchées d'oppositions très crues. Les cheveux sont tressés, enroulés on minces papillottes, en frisures tuyautées formant pendeloques. Avec le madras, dont les tortillements et les attaches en nœuds ne manquent pas d une fantaisie grossière, c'esl le chic du tape à l'œil, la parade du très voyant, l'orgueil des couleurs grosses et criardes. L'ornement, la parure des femmes est, au cou, un collier de perles ou une amulette pendue à un cordon, un anneau ou une ganse battant à la cheville, quelques bagues d'argent travaillées au marteau... Los mères portent leur moutard sur le dos dans un enroulemont d'étoffes. Les marchandes ont une bourse de cuir attachée au cou... Et dans ce peuple traficant, dans cette circulation bizarre, se rencontrent de jeunes négresses vraiment belles de solidité, d'énergie, de formes peu cachées. Leur rire voluptueux esl agressif, allumeur. — et quand, lasses, elles s'asseyent sur le sol, les jambes repliées, le mouvement, l'attitude, le rampement sont un mélange de féminin et de sournoiserie féline.

Sur le pavement, de maigres étalages, de petits tas, offrenl du manioc, du maïs, des farines, des poissons, de petites morues gadoïdes, des arachides, des objets en cuir. Des mulets, des moutons et des chèvres maigriottes sont parqués dans le coin formant le marché au bétail.

Des vendeuses ambulantes, quelques oignons à la main, circulent, regardant de leurs grands yeux de porcelaine, — et demandent deux sous pour se laisser photographier.

Une jeune négociante, les mollets nus, est allongée sur l<i carrelage devant deux poissons secs. Une autre fume avec bonheur une vieille bouffarde de matelot... De cette foule, sans bousculade, sort un ramage confus accompagnant des chants monotones nasilles par des mendiants. Et sur des monticules de sables rouges, dorment des chiens de vilaine mine.

Une pittoresque variété de types anime de l'amusement devant la curiosité regardante :

Un garçonnet, habillé d'un vieux sac d'où émerge sa tête d'ébène, marche très vertical, raide, une minuscule charge en paquet sur le crépu des cheveux. Une belle et corpulente ténébreuse au teint d'encre, raconte une histoire à de noires commères stagnantes, leur calebasse aux pieds, autour d'une fontaine, et elles savourent un peu de fraîcheur devant les minces jets de la catadoupe publique. Un grand nègre, taciturne, pensif, les yeux fixes et la barbe blanche, passe, l'air souverain et impressionnant. Une coquette, en babouches de cuir brodé, s'exhibe à sa porte dans le luxe orgueilleux et très simple d'une chemise blanche. Des mercantis poursuiveurs offrent à l'étranger des peaux de léopards pour quarante francs. Un moricaud borgne, la tête rasée, porte solennellement une gaule — comme on porterait un cierge, en insigne d'autorité. Deux noirs, très absorbés dans une partie de dames, jouent, accroupis sur une natte, au coin d'un trottoir. Une jeune Sénégalaise s'en vient, une jarre à l'épaule, la hanche saillante : les jolis mouvements de sa marche, sans hâte, dessinent la liberté du corps. Des dormeurs, dans un coin d'ombre, ne se dérangent ni pour les chiens qui les flairent, ni pour les véhicules qui les frôlent, ni pour les passants qui les enjambent, et ils affirment, sous cette épuisante température, la volonté nationale de vivre en allongements.

Dakar. — Travailleurs du port.

Dans le peuple noir des rues et des places, les Sénégalaises promènent une impression coquette.

Bruyantes et gaies, gaillardes à l'œil hardi, elles passent superbement, à peine habillées, drapées tout au plus, le corsage franc et mouvant, les hanches cambrées. Roulées dans des foutas de couleurs très voyantes, d'une sacrante vulgarité, ou sous une simple retombée de cotonnade bleue ou d'étoffes très amples, rouges à rayures jaunes, elles ont une autre et plus brutale provocation que les Algériennes dans leurs amas de soies sous la transparence du haïk. Ce sont ici, des créatures élémentaires, sans détours. L'œil est sincère; le regard est d'attaque doucereuse; le nez fin, un peu retroussé et les ailes

ouvertes; les lèvres sensuelles, et la tête harnachée de drôleries de perles et de cheveux frisés, tournés en spirales de papillottes nombreuses. Le modelé du visage est attrayanl avec quelque chose de délicat dans l'énergie. Leur grâce est guerrière. Elles sont de belliqueuses femmes de tendresse.

Dans le flottement des étoffes, dans l'abandon, sous l'étouffante chaleur, les gorges se découvrent, franchement offertes avec un chic d'insolence; une insouciance met à l'air librement des charmes noirs, des formes aux intenses bronzages, aux luisants bruns et veloutés. Ces apparitions de couleur démoniaque se figurent sensuelles et donneuses de joies sans phrases, officiantes enthousiastes des matérialités de l'amour, des sabbats de volupté. Les fanfreluches do l'idéal ne circonviennent pas leurs étreintes sérieuses et de tout corps : elles sont toutes de sensation et sans autre commentaire que le rire.

Une ardeur de généreuse animalité, une impertinence et des désirs de filles nubiles d'hier, se glissent et ronronnent dans les étirements et les cambrures, dans la démarche lente et solide, dans les mouvements onduleux, dans les balancements en souvenirs de danses. Elles sont, sous les instigantes sèves de la chair, de vigoureuses et sombres fleurs de plaisir. Et leur joviale sensualité, et leur brûlante jeunesse s'affirment dans des gaietés qui éclatent, qui fusent au nez du passant, des gaietés qui surprennent et qui réquisitionnent. Dans ces visages de nuit, le sourire en blanc et rouge a une gaieté de fête populaire, un éclat d'illumination, — avec le bleu des yeux: c'est un pavoisement facial, un festoiement tricolore.

transpiration, un mouvant ha in do vapeur dans dos buées brûlantes... La transsudation s'active et met en commencement de liquéfaction ruisselante... Avec notre mine de gens tombés dans l'eau chaude, nous nous croyons plongés dans un grand pot-au-feu; on nous cuisine; Les pauvres obstinés à circuler seront transformés en rôtis babilles; on doit trouver au coin dos routes des grillades de voyageurs.

La température est pyrométrique.

L'atmosphère accablante est de plomb fondu.

Des battements aux tempes, le cerveau en ébullilion, on éprouve une dilatation, une distension et l'anéantissement. Par cette chaleur affolante et abrutissante, on ne rassemble même plus le courage de s'éponger : on se laisse dégouliner avec immense résolution de ne rien faire. Impossible de concentrer de la pensée. Tout effort est un inconcevable martyre, une navrante et inondante irréalisation. Et on demeure étendu, exténué, abattu et suintant, le linge poisseux, les vêtements collés au corps, les idées dissoutes... On s'effondre dans l'attente paisible du supplice de l'étuvée... On est résigné, prêt à une proche torréfaction, — avec la monstrueuse envie d'un bain froid ouïe rêve d'aller vivre dans un puits.

A la tombée du jour, notre barque nous reprend.

Des gamins noirs, des négrillons cirés, le nombril en bouton, se jettent à l'eau, nous suivent à la nage et sollicitent toujours des sous. Les têtes d'astrakan émergent autour de notre embarcation et leur barhotage jacassant nous fait quémandeuse escorte, longtemps, en rade... Mais, nous fixons l'impression que laisse, — dans la vie reposante de sauvages en contact avec la civilisation et connaissant l'appétit do l'argent et la poursuite du lucre, — une vivante bigarrure de paysage colonial.

Le respecl e1 l'émotion de l'espace s'amenuisent, se fondent en habitude, en ordinaire ; l'étonnemenf est émoussé par l'usage. L'Océan, devant nous, ne pose plus à la grandeur. Comme pour le prêtre qui manie usuellement les objets saints, la vénération recoiffe son couvre-chef; le contact, la permanence d'association dégrafent la parure de dignité, et un commerce familier, l'intimité du tous les jours suppriment les cérémonies du sentiment.

En ces deux semaines de liaison, la mer est devenue la camarade, la compagne toujours là. Après avoir, en termes de choix, déclaré le spectacle imposant, et octroyé une suffisante ration de solennité aux flots et au firmament, les passagers ont épuisé leur faculté admirative. Entre soi, on la déclare monotone, un peu rengaine d'azur; on commence à là trouver assez bien raseuse, la somnolente amie avec son perpétuel dandinement.

Le déclin de la sensation d'immensité est net. L'espace est si bien un domaine appris, plus du tout effarouchant, où nous nous retrouvons dans le trajet quotidien, que nous le confondons et que nous concentrons en une même entité la nappe bleue de la mer et l'océan des airs : nous concevons une mer atmosphérique, moins dense, mais de même famille; un océan superposé, qui a la brise pour vague; dont les ondes en lames violentes déferlent en claquades battant nos bouts de voilures; une vague fluide ou vaporisée, qui a aussi son chant, ses brutalités, ses remous, ses tourbillons. Et les grands convois de nuages passent comme des courants aériens dans un gulfstream supérieur qui souffle.

Comme des épeurements, en précipitation de fuites, sautent, filent et se dispersent autour de nous, des bandes de poissons volants. Les exocets, ailes ouvertes, plânenl sur la vague comme des papillons de l'a mer.

Ils ont dos proportions de beaux harengs blancs et un*' double paire d'ailes brillantes. Leur essor, jamais prolongé, n'est qu'une tentative aéronautique.

Les exocets s'éparpillent en compagnies légères, en essaims de poissons voltigeurs, rasant l'eau, les ailes pétillantes de clartés; leurs argentures à facettes écailleuses scintillent comme de minces allumages de lumières voyageuses à la surface des flots. Ne faisant que des apparitions, leur vol a le tracé droit, cinglant et rapide, avec soudaine éclipse en plongeon : ce sont de miroitantes étoiles filantes sur le bleu de ciel des eaux.

L'envol est limité, parait-il, par la dessiccation des membranes do l'appareil d'aviation dans le vont, — et ils piquent, tout aussitôt, une tête brusque dans la vague, ces volatiles sousmarins. Mais, d'autres apparaissent, réallument leurs mouvants éclats, cabriolent et se sauvent dans ce vol ressemblant a un saut en grande longueur, à un élan qui, nous dit-on, est pour ces fuyards un moyen de dépister la poursuite de gros poissons gourmands, chasseurs de ce gibier maritime.

Ces poissons â ailes, ces vertébrés aquatico-aériens, ayanl de maladroites prétentions d'oiseau, nous remémorent surtout la grosse cocasserie du populaire anversois se balladant en jours de carnaval, sous un informe parapluie, et portant sur le clos un hareng saur pendu dans une cage soigneusement cadenassée.

Un temps étrange, des sensations équivoques prouvent le dépaysement. Il faut déménager l'ordinaire de ses habitudes. Un changement de climat s'affirme dans une autre qualité d'air, par des chaleurs qui déconcertent et par un raccourcissement des journées en plein mois de juin. On se sent au seuil de l'autre hémisphère, au moment décisif où la météorologie retourne son cadre en enjambant l'Equateur.

Do premiers malaises tracassent les uns; la lourdeur des pays chauds écrase; des confessions sont faites au docteur; les ceintures de flanelle se serrent avec plus de précautions, et le régime se surveille.

Des atteintes de bourbouille agriffent, démangent et enflamment : une rouge et torturante irritation des pores de la peau, un mécontentement protestataire, une petite grève de l'organisme surmené qui trouve la transpiration trop laborieuse, le travail de sécrétion excessif. Devant un surcroît de peine, les opérations cutanées se fâchent et leur tentative de révolte se barricade derrière une éruption de petits boutons et de pustules irritées.

Le ciel est de coton gris. La mer est unie et plate comme la surface dune grande marmite d'eau tiède. Le temps est d'une moiteur molle. Dans la chaleur lourde et terne, des vapeurs montent, déposent partout une humidité gluante... Nous avons l'air de gens mal séchés.

Notre route entre dans la zone des condensations. Des nuages violets foncent et brouillent l'horizon; une longue bande de nues en formes de masses fusantes, en symboliques dissolutions, combine dans l'espace un paysage affalé, qui se résout en liquéfaction.

Une pluie mignonne, mince et légère, une voltige d'eau, une pluie toute petite et joliette nous arrive. Cette pluie, la première depuis notre départ, est un délice, un charme dans notre affolement de chaleur. Elle ne tombe pas sérieusement; elle ménage ses gouttes, étant sage et parcimonieuse d'une eau douce qui a sa valeur. La pluie n'est qu'un subtil pointillement liquide, de la poussière d'eau. Le phénomène pluvial semble envoyé par un gigantesque vaporisateur des tropiques; c'est l'organisation d'un service de rafraîchissement. Nous

nous dégourdissons dans la providentielle ablution qui épand un ravigotant bien-être; nous avons pris un air de bonheur, et les flots, eux aussi, ont de sinueux ravissements; les vagues tièdes roulent de la gaieté sous la bienfaisante douche.

Mais la zone devient de grande condensation. Les brumes s'amassent, s'agglomèrent; les nuages sont descendus et reposent sur le mouvement des vagues. L'arrosage équatorial devient une averse.

Il pleut en abondance, il pleut à toutes forces; nous avançons dans un environnement d'opacité submergée, dans une atmosphère flic-flacante. Des gouttes larges, cinglantes, battent de tous cotés, livrant attaque; l'eau versée par seaux, nous accable en cataractes et menace maintenant de noyade. Une gargouillante mélopée est violemment tapotée sur le steamer ruisselant, qui se secoue avec des balancements plus énergiques, et continue dans l'espace diluvien.

La pluie, partout autour de nous, clapote en bulles, sursaute dans l'eau; ses agressions, ses agaceries d'éclaboussements, ses perpétuels sautillements tourmentent l'onde; ses picotements irritent, — et la surface liquide, piquée et rugueuse, ressemble à une immense éruption, une bourbouille de la mer.

La pluie Unie, le temps se sèche en belle pureté.

L'ondée est tombée comme un vigoureux nettoyage. L'air est rincé, récuré, limpide. Le ciel est d'une soie claire et tendre, les nuages de crépons frais.

Le soleil revient, amadoué : un soleil dont on a rabattu l'infatuation et la grillante jactance.

Et les nuages satisfaits, la besogne faite, se tassent, se groupent et se disposent en longues bandes, comme en rangs pour se mettre en route et filer.

Les menaces d'orage plombent une atmosphère gonflée de pluies indécises.

Une lassitude, un esquintement terrassant nous enchaîne dans de l'accablement invincible... On sent l'effilochement de l'énergie, le vouloir tué.. On éprouve la fatigue de tout ce qu'on n'a pas fait.

Abîmé de chaleur, livré au travail fontainier de la transpiration, il faut se soumettre. Sous la sueur qui perle et inoncle, on subit une douche chaude, brûlante, dans un air irrespirable qui semble du coton tiède. Le corps s'étale, comme la pensée, dans le désintérêt total, la mémoire engourdie. La vie devient latente, plus du tout effective, dans une incapacité de mouvement. — avec des langueurs de pacha appelant le boy pour ramasser un éventail.

Dans le découragement mou, l'être tombe à l'état do pâte, n'éprouvant plus que les battements de petites congestions qui grimacent.

Les manières frétillantes et les tortillements que roule la vague chaudement palpée par le vent, deviennent l'obsédante mobilité.

Le va-et-vient du flot et l'amplitude de ses balancements, l'incessant retour de mouvements en bas et en haut, la danse de l'eau, les soulèvements, les sauts et lesretombées, donnent la conviction d'une élasticité marine — comme si la mer était montée sur tout un jeu de ressorts qui ne veulent ni la stabilité de la surface, ni le repos de la masse — condamnée aux oscillations molles d'un éternel pétrissage.

La zone des pluies nous détient encore, — mais sèchement. Tout un bastionnage de nuages gros gris fortifient l'horizon.

Des troupes de nuées, en tenue de pluie, sortent, emplissent le ciel, investissent l'espace et manœuvrent en grande démonstration.

Mais le soleil lutte. Il déchire les tulles de grisailles, bouleverse l'encourtinement du ciel, et l'end et traverse les nues légionnaires; il couvre la mer de miroitements qui réfléchissent et épanouissent de la clarté victorieuse clans ce temps de pluvieuse maussaderie.

Le soleil lutte, et, dans des complications d'éclairages contrariés, affirme sa suprématie vermeille. La complexité de lumière, le filtrage des rayons, fabriquent une opulence raffinée de tons précieux et de diaphanéités brillantes, des éclats de gloire et des effets de couleurs singulières, de transparentes dorures, des outrances enluminées de rouge, et d'infinies ténuités d'azur... Maintenant, les nuages dociles, dispersés en grands vols roses, soumis en dessins imprévus, brodent sur le ciel « des fleurs de tranquille lumière », comme a dit Emile Verhaeren.

Le soleil triomphe; sa puissance domine, imposant l'adoration, le sabéisme, la vénération. Le soleil règne dans sa toute clarté,

Si glorieux qu'il l'ait comprendre l'idolâtrie.

Le bateau a des balancements de grand hamac. Il assoupit en un bonasse roulement. Le chantonnement sourd de la machine, les pulsations du piston, leur monotonie de régularité murmurent une endormante complainte...

Le bateau, avec ses enveloppantes câlineries, le bateau, avec ses magasins de provisions, prend des airs de puissante nourrice qui nous tient et nous enserre dans un tendre bercement. Il a notre confiance et nous nous laissons aller...

Le temps passe tout uni: les journées sans préoccupation défilent pareilles; les heures semblent porter un uniforme.

•T'ai l'impression île feuilleter un grand cahier de papier blanc... Un grain de la pâte, une possibilité de tache, un incident de fabrication fixe l'attention étalée sur le vide de la page. Ainsi, pour nous, la plus minime éventualité, l'incident quelconque, un diminutif de rien devient un sujet, une question dans la traînée de ces journées blanches.

Une vague plus puissante ou une dispute de matelots sont des affaires ou des « histoireries » — comme dit le quatrième officier — tout de suite mises à Tordre du jour. La fumée d'un vapeur fait sortir et travailler toutes les jumelles qui épluchent, dissèquent, analysent; des connaissances maritimes improvisées détaillent le signalement du microscopique paquebot, insistent sur la couleur de la cheminée et savent péremptoirement la compagnie propriétaire et la destination de cette toute petite charade à fumée — qui disparait bientôt.

La pluie, elle aussi, a été accueillie en manière d'intermède et de variation fantaisiste dans l'impassibilité des journées de navigation.

Aujourd'hui, un autre numéro au programme des distractions inattendues est fourni par une escouade de cachalots, de dauphins et autres baleinoptères — ou «souffleurs», comme disent les marins. Nous avions déjà assisté aux exercices des marsouins, les poissons-clowns travaillant sur la vague-tremplin et risquant des essais de cumulets.

La bande des vastes cétacés, que nous devons intéresser et que de certaines gourmandises conduisent, navigue de conserve avec nous. Gros cachalots ou petites baleines, ces baveux mammifères folâtrent sur la bonace des eaux comme dans une arène, exécutent une gymnastique natatoire avec des bondissements, des pirouettes, des voltes et un chahut aquatique exhibant leurs masses en ballonnements noirs. Ils plongent et reviennent, jaillissant en brusque émersion, et naviguent et godillent au ras de l'eau en baladinage, eu évoluantes marsouinades secouant et saboulant la vague.

Un de ces gros personnages de la mer se montre et s'étale

généreusement à la surface comme si notre considération amusait sa flottante prestance. Il mesure bien huit mètres. Il promène, sans ('"motion, à travers les eaux, le déploiement de ses formes sombres; il lance des fusées d'eau; il joue la pompe à incendie ou les fougasses marines; il fonce en un brutal plongeon, et reparaît un peu plus loin, pour s'assurer que nous ne lui faussons pas compagnie.

Les soirs, bienfaisantes extinctions de chaleur, sont du réveil, une vie de fraîcheur.

Très longuement, on se baigne, on se délasse dans la sérénité de la nuit équatoriale. On s'étend, avec un bienaise de cure, sous un ciel de cachemire et de velours.

La nuit sans haleine est un paisible scintillement dans une auguste immobilité : une nuit en manteau d'argent bleu et qui a de galantes façons, presque de l'apprêt et du sourire dans sa parure, une coquetterie affectueuse, une accentuation de charme... Cette nuit bichonnée, arrangée, semble fardée de bleu. Elle trône, sous le dais du ciel gemmé et stellé. En broderie de lumière, se déploie la grande toison blanche de la voie lactée jetant sur la mer un sillage de reflets, — un long filet de rayons blancs tressés.

Quelques nuages, à la mine égarée, font des gesticulations éperdues, suppliantes.

Un peu de brise s'étire dans l'air.

Et cette nuit enlace, dans « ses grands bras de vent ». On lui fait la cour avec des songeries en compliments reconnaissants.

Très longuement, la contemplation retient... Dans le flottement de l'air, sur le glacis des eaux, vivent le râle de la vague et « les mille voix de l'énorme mystère ».

Dans les coins de solitude, à l'arrière du bateau, la rêverie

— (il —

distraite, en notes bleues, est enjôleuse — et brusquement cassée : des poissons-volants et des hirondelles de mer, de noirs pétrels, fascinés par l'incandescence des lampes électriques, viennent se buter et tombent sur le pont, inertes, blessés. Et des rats voraces, mettant notre rêveur accaparement à profit, gambadent et sarabandent dans les cabines.

Dans le golfe de Guinée, marchant dans l'Est à la hauteur du Niger, — une journée de chaleur assassine, une température de voisinage de chaufferie, le cauchemar dune initiation sur le chemin des flambaisons de l'enfer : les matelots nègres passent comme des apparitions de démons venant nous embrocher... Journée de malaise, de veulerie flemmarde, de contrainte d'inaction. C'est le mal de chaleur : on se lève, la tète lourde; on marche clans un étourdissement; les choses environnantes sont imprécises; on respire un brouillard tiède de paresse; on se sent machine sous insuffisante pression : il y a manque d'atmosphères.

Les très vagues envies de travail ne parviennent pas â soulever les vinculantes difficultés. Redoutable est la tension d'esprit qui élèverait encore la température cérébrale; dans la perspective de cette seule hypothèse laborieuse arrive, en nuageuses menaces, l'orage de la migraine.

Patraque opprimée, la pensée défaite, j'ai considéré pendant une heure, le crayon à la main, une feuille blanche de mon carnet... Je n'éprouve ni ennui, ni plaisir : une hébétude encotonnée d'indifférence.

Par 1° 39' N. un homme est tombé à la mer. Des bouées ont été lancées, un canot mis à l'eau, des recherches promenées... Le malheureux n'a point reparu; la mer l'a bien pris et n'a pas voulu le rendre; et le bateau, le cap remis au Sud, file, abandonnant un des siens aux avidités du gouffre.

Nous en voulons à l'hypocrisie bleue de cette eau calme.

Le bateau se croit le plus fort. Sa proue avance, tranchant l'immense résignation de la mer. Mais, cette soumission est feinte. En écoutant mieux, on entend combien l'eau qui s'écarte, chassée, grince et hurle la fureur baveuse de devoir laisser passer et subir le steamer, cette parcelle terrienne. La plainte écumante de la vague blessée dit, tout le long du jour, que nous sommes au milieu d'une hostilité, d'une fausse défaite qui ronge de l'animosité, qui combine des rages. Et la proue continue coupant, taillant, écartant, pour avancer sa provocation victorieuse. Elle sème aussi les ferments de furie qui soulèveront la tempête. Nous restons le maître, — le détesté; et quand les flots attrapent un de ces téméraires agresseurs, ils ne le lâchent pas.

La matinée s'attache à l'ancre devant San Thomé... La silhouette élégante de l'île se hausse comme un long triangle, entre deux grandes mottes, — l'île des Colombes et l'île des Chèvres, qui posent un double point vert dans l'eau.

La terre de San Thomé, sous le frisson du petit jour, avec son redressement de sommets, semble se lever : les buées matinales la coiffent encore d'un bonnet rose. Sa robe est faite d'un vert de jeunes pousses avec, en volant blanc, au ras de l'eau, la ville, le port, les bâtiments, un bastion angulaire et l'édifice cubique du câble sous-marin.

Le jour s'éclaire, se dilate; le soleil fait le ménage et la toilette de l'île; il allume ses feux; les nuages, au-dessus des crêtes, s'allongent et zigzaguent comme de vastes flammes

San Thomé. — Le pier.

blanches chassées et tordues dans le vent. Sur ce fond éclatant, San Thomé se pavane, île opulente, belle et dense, verdoyante. Les versants, avec facendas à mi-cùte, déroulent une végétation équatoriale, riche d'une luxuriance ébouriffée. Tout le luxe esl vert, dans un fourmillement de sèves puissantes et d'essences laborieuses qui peuplent les fonds,s'attachent au Monte Café et escaladent le pic de Santa Anna.

Devant le port, une malle portugaise fume, très placide, en attendant le courrier.

Et maintenant, sur un ciel de moire satineuse et bleue, l'île porte ses nuages comme un chatoiement d'auréole et un insigne de gloire, comme une couronne de royauté sur ces paysages de mer. Devant un soleil fulgurant, la ville se dessine et vit dans une criblante lumière, et se prélasse en blanc ardent. Elle habite un horizon de perle, devant la mer enluminée, où de grandes stries vertes et bleues rôdent et se frôlent avec des transitions violettes balayées par le grand courant équatorial.

Dans la rade, autour de nous, au fond des eaux transpa-

rentes, on voit remuer de longues algues, on surprend la faction des requins chercheurs, — et de petites écumes sautillent et jaillissent comme les éternuements des squales.

Des rues droites; un gros bourg en damier; des maisons basses; l'architecture delà ligne droite, style portugais; des constructions qui rampent ou se tassent dans le sol, sous le poids de leurs immenses toits plats; une place de vivace verdure entourant de cérémonieux arbustes et un kiosque à musique, une place qui rappelle Biskra. Un hôtel existe, mais pour y déjeuner, il faut prendre un abonnement d'un mois, cette digne maison voulant, pour l'honneur de son renom, une clientèle attachée et non le racolage de gens qu'on ne doit

San Thomé. — La place publique.

plus revoir. Alors, il faut bien parlementer chez les marchands de vins pour obtenir du pain et du fromage. Les comptes sont un embrouillage qui se chiffre longuement sur des papiers sales combinant et tranformant, par approximatives équivalences, les diverses familles de reis en des totaux toujours phénoménaux.

San Thomé. — Un magasin.

La ville en traits sommaires est jolie de sans soin, avec de Pair, de l'espace dans une physionomie très différente des ruelles tassées du vieil Alger de Barberousse et des pirates. Une ville en déshabillé, en laisser-aller : il fait trop chaud. Symboliquement, le service de la voirie est simulé par de singuliers et mornes flâneurs, à moitié nus, pas pressés du tout, leur constant repos paraissant une insatiable admiration devant la dignité de leurs fonctions administratives. Toute l'organisation coloniale des Portugais est pareille, dans une

San Thomô. — Hommes du porl

indolence obstinée à. laquelle s'ajoute parfois — comme dans les bureaux du télégraphe — une sereine exploitation du client.

Au port, le long du pier, un peu de mouvement pousse un calme transport de caisses et de sacs; mais, dans tous les coins, les ouvriers, travailleurs d'une impavide lenteur et majestueux de rechignement, savourent le beau temps et attendent du hasard la bonne venue d'une aide quelconque. Ces braves nègres, aux mines de philosophie noire et bonasse, sont haussés sur longues jambes nues: ils ont, sous un parcimonieux foisonnement de chevelure, une face écrasée, un double pli sur le haut du nez; ils avancent en pointe une denture canine; une barbiche maigre leur pendille au menton. La population — moins belle, moins vigoureuse qu'à Dakar, — est abîmée, gâtée, souillée de hideuses maladies; des nègres étalent des peaux dartreuses, rongées de moisissures; des

borgnesses loqueteuses tendent la main; partout, des miséreux en loques, en attifage donnanl une illusion d'habillement sans rien cacher de ces corps de mollesse, stagnent, paressent, les yeux mi-clos, ou implorent en grasseyant leur dialecte bounda.

La bonne surprise, c'est l'évasion au grand air des environs, la promenade dans les beaux espaces de culture. La

San Thomé.

I" ii cliemineau.

campagne se meut en pentes, en riantes vallées blotties sous de moutonnants feuillages. El la flore, qui stupéfie, a des verdures en larges rameaux, de graciles feuillées ou de plantureuses énergies résistant au soleil. En des taillis, s'étalent la fraîcheur de grandes herbes, des lits de repos. Des branches anguleuses semblent des gestes brisés laissant choir des

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