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San Thomé. — Le service de la voirie
feuilles aux teintes étranges, chagrinées de fatigue. Lps plantes entassées poussent partout, en désarroi, dans les crises de chaleur qui mettent l'atmosphère en vibration. Des cascatelles, comme le Blu-Blu, de sinueuses ribeiras bondissent. Puis, de longues bandes de défrichement ont pour accueillante capitale des fermes, des « rossas » dans dos champs de cafiers et de cacaoyers. Les planteurs vont en équitation de parade sur des mulets de luxe.
Plus loin, un surgissement de piton, de roc, le ruissellement des laves, les pierres croulantes sous la broussaille bigarrent et rapiècent des bois qui sont les propriétés des singes et des serpents. Les routes se bordent de singularités botaniques, d'arborescentes curiosités; le borassus est plantureux, le calice rouge des grenadiers se détache sur le fond vert bronze des cactus et des aloé's; les ananas, la canne à sucre poussent négligemment, et des cocotiers immenses, en aigrettes triomphales, dominent les frondaisons, portant des touffes, des paquets de noix. La surprise est offerte de goûter fraîche la fève violette de cacao entourée d'une matière mucilagineuse utilisée par fermentation.
Et, dans un flegme de force, sur les routes défoncées, passent de longs attelages de huit bœufs tranquilles, majestueux de lenteur, les cornes déployées en effilements, mouvant les cahots indifférents d'un écrasant véhicule à roues pleines.
San Thomé. — Les attelages.
Los vagues de l'Atlantique sont amples et arrondies, d'une large puissance, d'une lente énergie. Elles se tournent, se pelotonnent, se tordent en rouleaux immenses. Les ondulations s'enroulent comme de longs bandeaux mouvants. 11 semble que la mer se fasse d'immenses papillottes, se tuyaute el se frise une colossale perruque. El ronde qui déferle el s'ébouriffe, n'esl qu'une défrisure, un échevèlemenl dans la brise, une taquinerie du ventqui chiffonne la parure et décoifïe lamer.
Gabon. — Libreville.
An contact de l'Equateur, après la baie de Corisco, les terres du Gabon se soulèvent.
Une eau large, en grande poussée, s'enfonce dans un ébrasement du pays et ouvre un passage derrière la pointe Saint- Joseph... Le bateau flotte sur des bancs de sable, entre des hauts fonds, le long d'atterrissements; il faut marcher avec lenteur, à la sonde. La profondeur manque; des balises, des bouées jalonnent le chenal, — et des deux cotés avancent des terres étonnamment boisées, chargées de verdures touffues, en vrac. Dans un fond capricieux, — au delà du sable blanc que découvrent les basses eaux, les rives se façonnent en cultures de phénomènes, en jardins d'étrangetés : la verdure, en ses surprises, nous semble du dessin imaginé, du combiné, du travail de décorateur.
Un long tournant, — et Libreville, en blanc et rouge, se surprend couchée dans un parc... Le plateau, les hauteurs du mont Bouet, ondulent, se dressent et surveillent une rade très fermée dans un circuit d'estuaire ensablé.
Les canots al tordent un môle maçonné faisan!, d'une anse, un tronçon de port.
Diminutif de ville équatoriale, la capitale exotique, en grande tenue de végétations, étale, sur des rampes douces, ses maisons blanches, ses constructions plates, une chapelle, des factoreries, un hôpital... Lue belle allée droite monte au palais tout blanc de la résidence. Une voie Decauville, disloquée, grimpe sur l'accotement, filant vers les plantations... Encore, de larges avenues soignées épandent, autour du bâtiment central de l'Administration, des ombrages profonds et se perdent, d'un côté vers les casernes et les huttes d'indigènes, de l'autre, vers les jardins et le marché... La promenade vague dans un décor de magnifique oisiveté. Le site joli, paré, sur un terrain rouge ferrugineux, donne un ressouvenir de Madère mais en accentué, en brutal, en plus intense, sous une atmosphère de cuisson.
Des soldats en tenue de turcos, avec raideur, saluent notre casque blanc et emportent une satisfaction flore de l'empressement de notre réponse. La cloche de la mission tinte, accom-
Oahon. — L'entrée de Libreville
pagnée du cri aigre d<is paonneaux dans les taillis. Les habitations sont bâties sur piliers en maçonnerie. Des réverbères au pétrole, malgré de maigres attitudes do penaude timidité, affirment des services municipaux.
Plus loin, vers les cases pailleuses en palissades debambous, les routes deviennent un piétinement de chemins vagues que les plantes cherchent à reconquérir ; un sentier poursuit dans la campagne, à travers un gâchis d'herbes et une indiscipline de brousse où glissent et se faufilent des serpents.
Libreville. — Lu résidence.
La population — assemblage de peuplades sénégalaises confondues avec le Krou et le Mpongoué — est faite d'un contact de races, d'espèces et de tribus mélangés en « tous couleurs » — comme on dit au commissariat. Le type se diversifie en variations nombreuses, en grands gaillards très noirs, en joufflus goudronnés, en carcasses osseuses, en drôleries do tignasses et de tatouages. 11 est ainsi, l'ensemble : — un peu
pantins de cuir sombre par les gesticulations en saccades, — un peu caricature américaine par les dents en scie et les yeux en rondes saillies d'effarement, — et, au total, d'expression gaie avec de gros appareils de mâchoire et des grincements de rire. Sous le chic d'un feutre déjeté, campé de guingois, ces bonshommes, dans leurs drolatiques attitudes, semblenl apparentés à des cirques, à des familles de clowns noirs.
Beaucoup portent le couteau ou l'eustache ficelé le long du bras. Un grand paresseux, immobilisé, a une jupe de flanelle trouée el un chapeau de paille forme canotier. Un autre, coiffé d'une casquette de jockey, sautille dans la joie d'avoir trouvé une bouteille. Les femmes se vêtenl d'étoffes longues, en pièces tombantes, tendues au-dessus des seins — on au-dessous. Une négresse, n'ayant qu'une unique boucle d'oreille, porto un gros parapluie de coton en manifestation de chic, et elle répond à notre souriante attention par des cérémonies balourdes et des révérences de folle. Aux environs des boutiques, des gamins, en morceaux de caleçon, portenl sur la tête de légères charges empaquetées dans un foulard. Au milieu d'un groupe, une grosse femme noire fume goulumenf une pipe de racine : mais en ayant assez de cette joie de tabac, elle passe la pipe à la bouche de sa voisine qui continue, avec un même plaisir, cette pipe de société.
Une Européenne en robe Manche, le casque portant, en lia volet, un couvre-nuque en dentelle, passe en hamac de transport, en tippoï, porté par deux noirs en longue chemise.
De pauvres diables, les pieds à moitié dévorés, le corps habillé de déchirures, rôdenl el supplient. Une misérablea un mioche, tout en sourire, attaché sur le dos: une autre boite, fureteuse, la poitrine offerte au soleil e1 à la curiosité.
Ce mouvement de chiffons, â petits pas, avec des yeux â l'affût, prend la direction du marché où se vendent (h^s nattes curieuses, de fétide tabac, des merveilles de fruits. Là. le boucher, le seul du pays, ne me le bœuf qu'au moment où toutes les parties de la bête ont trouvé preneur sur engagement signé : l'acheteur s'inscrit par avance comme sur une feuille de location.
Boys sénégalais.
L'assemblée du négoce se tient au bout d'une allée de cocotiers admirables, arbres imposants, érigés en morceaux d'architecture. Tout le long, en promenade, flânent les Gabonaises, les pauvresses et les femmes en évidence, dont le maladroit esbrouffe de toilette se vante, très ouvertement, des laveurs d'Européens.
Il en est qui portent six ci même huit chevillières annelant de cuivre le bas du mollet ; l'une ploie sous une manne ficelée au dos comme une hotte; celle-là se pavane en robe blanche très décolletée, — et, touchée d'un compliment assez impertinent qui lui est décoché au passage, se prélasse, se tortille et campe tout son orgueil de femme dans cette attention. Beaucoup ont de vraiment belles ;itiitu<lrs, une marche souple et flexueuse, le buste dressé en fierté; elles mettent de la solennité dans le drapement des étoffes, — mais crachent comme
des charretiers. Bon nombre aussi, bavardes el curieuses, nous dévisagent, nous analysent avec effronterie, gloussent une équivoque gaieté, l'ont de grosses singeries dont le sens nous échappe : el l'une de celles-là, après nous avoir envoyé un brocard certainement carabiné, va niaisement se tapir, se dissimuler dans les herbes.
Dans un silence très pur, la promenade est abstrayante et les instants de charme, parles allées et les vallonnements, par les replis et les détours du jardin des essais. Le parc est une organisation d'expériences végétales, le plein air d'un laboratoire floral, un majestueux jardin d'acclimatation de la'plante équatoriale. Partout — à l'aise dans les soins de leurs régimes respectifs — une abondante curiosité de végétaux fantasques, gracieux, difformes, ou bien mettent la gaminerie des pimprenelles autour de la sérénité des plantes grasses, ou bien enlacent des arabesques minaudières sur des feuilles de vieille soie et sur des fleurs en rosaces de perles, ou bien secouent des dentelles de fougères, ou bien accrochent des lianes parasitaires en longues fausses barbes aux difformités d'un baobab. Des arbres ont des silhouettes de maniaques; d'autres, sauvages hirsutes, portent leurs feuilles en flèches. Les dragonniers, très hauts, sont présidentiels. Des souches trapues bedonnent en bulbes arrondies; d'autres se targuent d'aigrettes immenses, de glorioles en gigantesques épanouissements. Toute la lignée des palmiers très aristocrates, palmiers à huile et palmiers rares, s 'exhibent, les branches en ramures lourdes et graves. D'autres encore, les limbes et les pétioles en nervures d'énergie, se blasonnent de noeuds et d'exfoliations ou s'attachent au sol sur un accroupissement de racines, dans des attitudes animales. Les bambous sont en massifs impénétrables, en cohue anarchique et enchevêtrée; et les bananiers agitent leurs brandies
comme de longues ailes vertes... Partout, des fleurs on clochettes géminées, en cornets bleus, en évasements de coupes, mettenl dos coquetteries étranges, neuves, exaltantes. Ces fleurs on! des folâtreries de couleurs, un arl de nuances très délicates inventant du rose d'aurore, s'aninanf dans des teintes exténuées, de mystiques enluminures, des ions jetés à travers une décomposition de prisme... Dos fleuraisons sonl arrondies e1 gonflées, jaspées de lueurs connue de légères bulles; les boutons craquent, les bourgeons s'ouvrent comme de jolis secrets et des Heurs en grappes retombent, lasses, défaillantes comme les stances de cet enchantement de poésie. C'est de l'inédit de toutes les couleurs, tendre comme des essais de corolles, comme des joliesses de frivolités précieuses, comme une ingéniosité charmante, chercheuse des genres à lancer : on se croirait dans une fabrication de fleurs a la mode prochaine. Et en face, l'attention rencontre, dans un quartier plus positif, de grosses plantes de menthe, le cotonnier duveteux â fleurs jaunes, les fromagers et les raphias, les mangues ;ï la crème, des commencements de cacaoyères, les caféteries...
Parmi le vertigineux fouillis des caprices qui vivent et trépignent dans cette toute licence de végétation, on trouve de jolis mouvements d'idées; on perçoit des poussées d'inspiration surgies dans la bizarrerie des dessins, clans l'inattendu des tons, — en cette retraite tiède, paisiblement laborieuse, au milieu d'un grand divertissement de couleurs... Et, dans l'étonnante mise en scène du fastueux climat africain, résident, accueillantes, des paresses sentimentales, un recueillement préparatoire, une juvénile extase.
Vers deux heures, un coup de canon est tin'1 sur le gaillard d'avant : nous franchissons la Ligne.
L'enjambée est l'aile dans l'hémisphère Sud.
La mascarade neptunienne, les formalités de savonnées e1 de baignades sont accomplies en tapageux arroi, — avec concession de pourboire aux hommes de l'équipage...
Il paraît que ce carnaval éjouit, jusqu'au délire, les plus engoncés dans leur officialité. Le tempe est donc bien long, el les distractions, même de pauvre qualité, chèremenl précieuses pour les personnes qui, sans politesse envers leur fertilité d'intellect, confessent trouver de l'ennui dans la solitude, — qui es1 l'intimité avec soi-même.
Trois jours de flottaison sur les abîmes bleuâtres, dans les vaporisations chaudes de l'atmosphère, — et puis, les eaux brouillent leur belle tonalité. Les bleus passent au jaune, puis au brun limoneux; elles portent des débris végétaux : nous entrons dans les eaux les plus avancées du Congo.
Le fleuve, pa r son embouchure de douze kilomètres de large, projetant sa masse énorme de cent mille mètres cubes à la seconde, s.' dilate, se gonfle dans un affranchissement: il s'évade dans les immensités de l'Océan, et son irruption, en hâte de fuite, repousse la mer: il se fait place immensément et se déploie. Le courant du fleuve se marque encore avec vigueur à trois lieues au large et s'épanouit le long des cites. Ce sont les contins de cette masse liquide, la frontière de cette province congolaise dans les eaux de l'Océan, que nous abordons.
Le ton bleu des eaux est entièrement rongé; la mer est jaune boue, un jaune assez clair néanmoins, un jaune où il y a de l'ambre et de la topaze brûlée. Des kilomètres plus loin, Fonde, encore un peu plus foncée, devient jus de tabac, — et des herbes, des branchettes, des feuilles, des détritus flottent, emportés et tournoyants dans le courant.
Nous considérions cette teinte, recherchant d'analytiques