‹ Heures africainesChapitre 4 sur 4 · loo · texte numérisé non relu

loo

paillasson sous ses pieds, et porte, pour bien affirmer son faste et son opulence, trois chapeaux superposés.

Derrière le chef, sont plantés des étendards, le plus grand nombre en peaux de léopards tendues surdes perches en croix. Plusieurs chefs, toujours pour déployer leur chic, ont amené les plus séduisantes de leurs épouses qui sont assises dans le sable, le cou entortillé de perles. Près de ces dames, se

Le chef Maketu et ses sujets.

trouvent les joueurs de tam-tam et les sonneurs de trompe. Aux côtés du maître, au premier rang de préséance, sont postés aussi les féticheurs à l'air malin et sournois, habillés de plumes baroques, de bibelots talismaniques et d'amulettes de première valeur; puis, parmi les autorités et les gens de cour, encore, le poète ou le chanteur de louanges qui récitera et hurlera à pleine voix les exploits belliqueux du maître, — non seulement pour chatouiller les oreilles de celui-ci, mais beau-

coup pour ennuyer et défier les voisins. Autour enfin, en attroupement, en galerie admirative, sont les notables, les importants de la tribu, costumés d'une moindre bizarrerie de singularités, de fantaisies cérémonieuses, parmi lesquelles beaucoup de vastes parasols à rayures vives; les propriétaires de ces raretés ont grand soin de les tenir ouvertes afin que nul n'en ignore... Au nombre des gens de qualité, se pavane un gaillard crasseux, la tête turbanée de chiffons et la face abominablement balafrée : il se carre dans une capote de soldat, fume la pipe et n'a qu'un soulier. Son voisin porte la peau de chat sauvage qui est insigne royal et, devant ses féaux, très majestueusement, se mouche dans ses doigts. Pour un autre, encore, un gilet de flanelle est devenu, par l'ajoute de perles cousues devant et dans le dos, un dolman de cérémonie. Une simple et ignoblement sale chemise de nuit et une casquette galonnée font, tout aussi bien, figure jalousée. Le meilleur luxe, le suprême genre épatant des seigneurs de deuxième classe, parait être le bonnet grec à lourdes broderies de couleur. La canne longue, les colliers de griffes de fauves, les calottes en fibres d'ananas sont aussi des affirmations de dignité, des éléments de parure recherchée dans ce caricatural congrès de grands chefs en chiffonniers et d'empereurs grabataires.

Le spectacle est inimaginable, avec des détails d'une drôlerie sincère et désarmante. Doutant, malgré tout, de la réalité possible, on croit à un rêve de parodiste, à une invention d'étudiants fumistes, à une énormité de mascarade.

Chez eux, avec énergie, le sérieux persiste : ils se gobent magistralement... Ravis, béats, gonflés de morgue, ils demeurent immobiles, très certains d'être imposants dans leur bric-à-brac d'accoutrement. Les fiertés sont grotesques, les solennités empesées; la conviction a un naturel et admirai île resplendissement de ridicule.

La politesse, la règle de l'étiquette et la loi du protocole bakongo veulent que les étrangers passent minutieusement la revue de ce luxe de maraudeurs. Il faut aller devant chaque groupe, regarder, avec un petit étonnement, le chef, détailler sa tenue, analyser son esbrouffe : ils traduisent notre curiosité

en vénération. Et quand on touche les galons, quand on soupèse les torsades graisseuses, quand on regarde de près les médailles dont ils ignorent les inscriptions et le sens, — que le blanc doit comprendre et respecter, — ils se laissent contempler avec un dorlottement de satisfaction, une complaisance qui daigne honorer le passant, une visible griserie de fatuité. Ils restent, après cette comédie d'hommages, roidis de gloriole, boursoufles de contentement orgueilleux, toutes leurs prétentions étalées sous un semblant de hautaine indifférence. L'apparat de ces députations de peuplades du district des Cataractes, tribus de Bakongo, autochtones des environs, le faciès altier de ces noirs crépus et tatoués, les dents cassées, la mine dure sans méchanceté, le corps huilé ou rougi de «ugula», les pointes d'ivoire portées en signes cabalistiques de fétichisme, l'ahurissant assemblage de parures ficelées, de défroques rabisto-

Le chef Maketu et ses sujets.

quées, de funambulesques déchets de costume, l'ensemble de ce travestissement délabré e1 insensé est d'un superbe inconcevable de sérieux authentique : la vision d'un peuple d'aliénés.

Au nombre de ces chefs, trône, en évidence, et couronné de plumes, le fameux Maketu des Banza Matadi; il portes sur la poitrine, au bout d'un collier de viroles de cuivre, une médaille aussi grande que sérieusement officielle et qui lui fut décernée par le Roi-souverain pour avoir compris et secondé l'influence des civilisateurs.

Les tambourinaires et les sonneurs de trompe.

Quand l'inspection est terminée, quand ils sont convaincus de l'impression produite, leur tour est venu de manifester, de reudre la politesse reçue en faisant connaître leurs sentiments de joie et leur parfaite allégresse.

Tout le monde est debout, brusquement.

Alors, commence un affreux et assourdissant concert, un ensemble de cris, de hurlements, de vociférations devant constituer un enthousiasme charivarique. Les instruments et les gens cornant et beuglant, les parapluies, les étendards et les

armes en virulente agitation, toute la cohue, prise de rage, se trémousse, saute, trépigne avec une exaspération de vacarme, autour du chef, toujours grave, mais debout maintenant et menant cette sarabande de forcenés. Ils se répandenl dans la plaine, tapageant avec férocité, chacun manifestant suivant les us de son pays. Les uns dansent en vertige, pivotent comme des toupies, les bâtons, les cannes, les flèches agités, les lances tournoyantes, les sabres effectua ut des moulinets désarticulés, les bras remués et battant l'air... Un autre groupe exécute des simulacres de chasses et de combats, imite la poursuite et l'ardeur de la tuerie, joue des scènes d'attaque avec des cris d'entraînement, des provocations é pleine voix. Un des mimes remplit le rôle du gibier; il se dissimule, se blottit, cherche des chances de fuite ; et le tout aboutit à des tableaux de victoires hurlantes et braillantes, les armes frappées les unes contre les autres.

De toutes parts, se démène et éclate en résonnances furibondes, la brutale gueulerie, la joie du bruit. Les trompettes s'essoufflent, les tam-tams, les tambours de danse résonnent fortissimo, des « artistes » se crèvent les joues sur des cors de chasse, pour atteindre le comble de la surexcitation dans les cris à pleins poumons, dans une frénésie de tapage, accompagnée de trémoussements et de : hou!... hou!... — qui doivent signifier des : très bien ! entièrement approbatifs.

D'un autre côté, un chœur entame gravement une mélopée énigmatique dont le rythme régulier, traînant, est agaçant et crispant de lente monotonie. Puis, la mesure s'anime, s'enfièvre; les chanteurs pressent le mouvement, s'emportent et glapissent à se retourner la poitrine.

Cette démonstration effrénée, ce hourvari en solennité si pompeusement insensée, est un étonnement à pouffer de rire, qui devient un douloureux assourdissement et l'envie de s'esquiver. Mais, devant cette ardeur emballée, dans cette parade à grand boucan, pas un instant ne se dessine un soupçon de mystification. Elle est drolatique avec une immense mais naïve bizarrerie, cette démonstration de bruit infernal, dégageant de vilaines odeurs et remuant des parapluies multi-

Tumba. — Chefs indigènes.

colores fiévreusement agités à bout de bras... Et Ton pense peut-être que leur tenue de tiers et misérables primitifs, leurs chiffons symboliques, leurs loques prétentieuses et leurs panaches dépenaillés ne sont, au fond, guère moins explicables ou moins convaincus que certaines dorures ou aigrettes, couleurs de rubans ou formes de chapeau consacrant de l'offlcialité ou des grades dans notre très supérieure civilisation. Simplement, nous assistons à une démonstration sociologique découvrant l'initiale évolution des conventions qui s'imposent à tout assemblage d'hommes.

Non loin des maisons danoises qui nous servent de campement à Tumba, dans la vaste plaine nue qui, de l'autre côté du chemin de fer, monte vers les bâtiments de l'Etat, un attroupement d'indigènes s'est formé. On entend une vague et criarde confusion de chants et de glapissements d'appel : des Bakongo se divertissent au «tam-tam», aux danses de fête. Le tam-tam, c'est la joie de la jeunesse, l'irrésistible et seul amusement,

l'occasion de contacts, les trouvailles d'éventualités amoureuses : c'est la valse noire.

La galerie est faite de curieux immobiles, plantés droits qui, très flegmatiquement, les bras croisés sur la poitrine et l<i couteau dans la gaine de peau attaché au bras ou à la ceinture, sucent à grosses lèvres un court brûle-gueule. Au centre de cette curiosité, les garçons d'un coté, les filles de l'autre, sont en deux rangées se faisant vis-à-vis. Danseurs et danseuses sont nus jusqu'aux hanches; une étoffe fanée, aux tons de poussière, juponne les jambes au-dessus des genoux. Les jeunes personnes ont les cheveux courts, crépus, jardines par des arrangements qui tracent des allées rasées allant de l'avant à l'arrière de la tête. Elles portent un ivoire taillé pendu au cou, des bracelets et des chevillières en torsades de cuivre. Les plus coquettes ont, sur la poitrine, un tout minuscule foulard carré, rouge d'un vif éclatant; mais, la plupart, généreusement, dansent les seins au vent, — et cette exposition déjeunes poitrines en formation, de seins se gonflant et mûrissant est d'une grâce franche.

La danse est conduite par un tambourinaire à cheval sur un instrument étendu dans le sable; il tape des doigts, cogne des jointures et pianote énergiquement sur la peau résonnante. Le musicien se démène et se dandine en des agitations d'énergumène; il crie, il hurle, il excite.

Les deux rangs de danseurs avancent l'un vers l'autre, puis reculent, et recommencent le va-et-vient; cette double oscillation est le seul, le continuel mouvement, — que les intervenants, sur le rythme du tam-tam, accompagnent de battements de mains et d'un chant long, nasillé sur trois notes toujours répétées. Et les danseurs continuent, avec une inlassable patience et une obstination agaçante et froide, ces allées, ces venues, ces rencontres suivies de retraites, en un mouvement de vague se reformant toujours pour retomber... Les avancées et les reculs s'effectuent avec des contorsions de poitrine, des balancements de ventre, un roulement des hanches, des torsions mêlées de dandinements ridicules. En se trémoussant, le corps a des remous, des gaucheries d'atti-

tudes contraintes où se cache une singerie de doux propos, une vague expression de tendres désirs. Mais toujours, sans un geste autre que le battement de mains, la figure immuable, les traits fixes dans une indifférence froide, c'est le corps qui joue tout le rôle. La mine distraite des opérateurs donne même, à ces manœuvres erotiques, une simple agitation machinale; dans l'accomplissement d'un rite, ils semblent officier et exécuter les cérémonies graves et ambulantes d'une idolâtrie naïve.

A la longue, tout de même, les chants devenant plus cris, plus appels, le batteur de tam-tam, s'esquintant en plus violentes diableries, corse sa musique, précipite sa cadence, chauffe son public. Les contorsions, les mouvements de ventre, les étals de corps se font en simulations d'offres, d'avances, d'invites amoureuses; l'équivoque sensuel s'avoue, se précise par une mimique où seuls manquent le clignement d'oeil ou la sortie d'une pièce de monnaie.

Un couple reste au milieu et, très naturellement, la face toujours impassible, mime, en sèches mignotises et dans le naturisme le plus précis, l'accouplement. Les deux protagonistes, tandis que les camarades accompagnent, sont accolés; les poitrines nues se serrant l'une à l'autre, l'homme tient la femme aux épaules très étroitement, et la femme caresse le dos de son mâle, — tandis que les deux corps ondulent, et se frôlent en des mouvements caractéristiques et honnêtement obscènes... Après le temps moral que veut cet exercice, les deux danseurs, — dont la physionomie n'a exprimé aucun semblanl de sensation, — rentrent dans le rang... Et paisiblement, dans un calme toujours rêveur et distrait, reprennent ces danses tranquilles, ces réjouissances sans précipitation, ces exercices pour pays chauds... On ne retrouve pas l'enthousiasme furieux et le paroxysme que décrit le journal des Goncourt.

Le chant nègre, qui accompagne, a une forme de complainte, de poésie grossière appuyée de perpétuelles reprises, de répétitions alanguies, puériles, d'une navrante sincérité et aussi d'une suavité indicible.

Les manœuvres de balancements l<inis ei de secousses enferment une notion de joie, manifestent de l'instinct; elles sont, informes, la recherche d'une chose essayée dans une incapacité d'expression. Une lourde maladresse de moyens fait de cette danse une tentative, une ébauche, qu'un affineraient des sens et une plus soigneuse recherche transformeront, accuseront voluptueusement en souplesses, renversements et provocations, — pour aboutir à ces pas d'aimées, aux cambrures de grâces étranges, au charme de gestes ei d'enlaçantes invites, aux pâmoisons haletantes, aux spasmes, aux ondulations clairement et savamment lascives de la vieille Arabie.

La danse congolaise est une candeur trémoussée, une crudité brutale de nature sauvage, — et c'est par cela que cette volontaire ardeur de la chair, dans sa gaucherie solennelle, garde une étrange attirance.

Interminable, elle recommence, reprend et se poursuit, toujours identique, la danse qui paraît ne jamais plus devoir finir. Toute la nuit, résonne le tam-tam et geignent les chantonnements en brouhaha de joie...

Auprès du groupe, un chétif allumage de branchettes grésille. Sur ce feu, cuisent de minces morceaux de viandes embrochés à des baguettes fichées dans le sol. Et tout autour, une couverture aux épaules et se garant de l'humidité froide de la nuit, des Congomen accroupis, gravement silencieux, fument un mélange de tabac et de chanvre.

Des garçonnets pincent du « ndimbi», un bois creusé en caisse d'harmonie et sur lequel sont fixées, avec ornements deperles, des lamelles d'acier que le joueur fait vibrer.

On se serre et une place s'ouvre devant le feu, quand un danseur, épuisé, vient s'allonger près de la chaleur, se roule dans un drap et s'endort.

De ma cabane, je l'écoute, bizarre, dans le grand calme de l'ombre, cette persistante harmonie barbare, ignorante de la mélodie, simple indication d'un rythme vague, tapoté en notes sourdes.

De Tumba, la seconde moitié du railway congolais descend par de vastes fagnes encore tachées en noir de parties incendiées, la vallée de la Lambessa, jusqu'au passage de la rivière Gongo, — où des arbres abattus marquent la place do l'ancien chantier de montage du pont. La série des bassins hydrographiques secondaires, que la ligne recoupe ensuite, sont d'une luxuriante fertilité; le profil en long est en rampe continue; de part et d'autre de la voie, ondulent sous le vent des tourmontes de hautes herbes en désordre, de roseaux, d'arbustes sauvages à grandes feuilles étalées, un gaspillage d'énergie végétale. Aux roches disparues succèdent des sables argileux. Dans les forêts à distance, se blottissent et se dissimulent nombre de villages indigènes.

Après Kunda, au kilomètre 210, aux abords de la Luvu, s'étendent éperdument des fagnes monotones, des herbes sèches et minces, le « mianga », toujours surabondant dans les terrains qui ont été cultivés, puis abandonnés; ce mianga est un assez bon textile travaillé par les indigènes. L'immense pays de végétation pauvre donne l'impression d'une Campine équatoriale.

La situation de la voie à flanc de coteau a imposé la construction d'un long réseau de fossés de garde pour empêcher l'action ravinante des eaux pluviales; dans les plis de terrain, les eaux sont souvent conduites sous la voie au moyen d'aqueducs métalliques en tôle d'acier.

Dans les tranchées qui suivent Kama, vers le kilomètre 217, le déblai parait avoir été économisé; le profil en travers est resserré par des surfaces raides, bien loin du talus naturel de ces roches meubles; des fendillements, des commencements de lézardes permettent do croire que les grandes pluies attaqueront ces talus et feront des éboulements sur la voie. Les eaux sont, du reste, si violentes que sur une section très voisine le rail a dû être déplacé et ripé devant la venue des inondations.

Un arrêt du train.

Dans la vallée que longe le train, des parties très boisées avoisinent la ligne; entre les arbres s'embrouillent des réseaux de lianes longues et balancées, pendues à toutes les branches et semblant constituer un outillage de gymnastique pour les singes.

Après la Zumbula, au kilomètre 221, le pittoresque se reconstitue; les terrains se déforment, montent et descendent; l'aspect s'accidente en arrangements variés. La ligne gravit les rampes de Zona. Un cantonnier nègre, le drapeau blanc à la main, tire son chapeau de paille au train défilant et montre sa figure grimacée d'un sourire d'ahurissement... Une balastière ouverte sur un des flancs de la tranchée montre d'excellents matériaux pour l'assise de la superstructure.

Devant la montée, où la locomotive dépense de la vapeur, les paysages se déploient et reculent jusqu'à l'infini en plaines, en forêts, en landes rousses, en steppes chiffonnées.

Par des ravins boisés, par des gorges vertes, par des détours à travers de fraîches arborescences, l'ascension se développe, se poursuit vers des hauteurs sous bois. Les

perspectives s'ouvrent el se dilatent sur un bel ensemble <le sites forestiers; et au point culminant de la ligne, au Col de Zona, à la cote 7 15, la vue embrasse immensément des échappées panoramiques sur des horizons de forêts... La descente s'opère devant cet étonnant tableau : des bruyères folles, des versants sauvages en bizarreries de combinaisons, des végétations venues en coups de tête, au hasard, semées par le vent, ravagées par places, — et le fond de l'étendue est un éploiement de la contrée. La vue porte jusqu'à Tumba, à quarante kilomètres. De tous les côtés, des perspectives sans lins, couvertes d'un moutonnement d'arbres en touffes, en masses sylvestres, en foules toujours renouvelées jusqu'aux derniers plans, perdus dans le ciel en vert et rouge. Cette longue tortueuse pente promène une intarissable jouissance contemplative.

La garde d'une station.

1 ir>

Un peu plus loin, dos cumulées 241 à zi~), une tranchée nouvelle en confection montre L'adoption d'une variante qui doit corriger et simplifier le premier tracé adopté. Evidemment, sur un terrain aussi compliqué et sans documents complets, on n'a pu vouloir, du premier coup, trouver partout les passages définitifs; en différents points, des corrections à faire ou déjà commencées assurerontun meilleur système de pentes, de rampes et de courbes; les différences de kilométrage prouvent ces modifications.

Avant la station importante et bien outillée de Congolo, on constate encore que les talus ont peu de base; en plusieurs endroits du déblai, des commencements d'affaissement se montrent. Les indigènes ont pris, malgré toutes les défenses, la mauvaise habitude de circuler ou sur la voie ou sur le francbord le long de la crête des talus — ce qui n'est pas pour consolider ceux-ci. Cette seconde section du chemin de fer, depuis Tumba, n'a pas encore la perfection d'exécution de la première parlie; la voie, moins régulièrement posée, n'a plus ces alignements impeccables, et les cahots du train comme les outrées de courbe ont de la dureté. 11 convient de remarquer, en mémo temps, que la voie plus neuve et moins affermie dans son ballastage par un trafic sérieux, doit être moins bien assise, les tassements ne s'étant point encore effectués. Bien naturellement, la construction trahit la hâte d'ouvrir au plus tôt à l'exploitation, — quitte à faire plus tard des frais de réfection.

Au delà de Congolo, un pont tubulaire de cent mètres de portée, pesant 408 tonnes, un ouvrage métallique très soigné traverse l'Inkissi, une importante rivière dont le cours est irrégulier et le régime fantasque. Les culées, avec hauts murs en ailes, sont en maçonnerie de moellons débrutis; les tablettes et les dés d'appui sont en béton de petit gravier. Les eaux brunes, chargées do matières limoneuses, ont des crues violentes; jamais les habitants du pays n'étaient parvenus à jeter d'un bord à l'autre une passerelle de bois; l'ouvrage était toujours emporté, et devant ces eaux indomptables, l'Inkissi avait été déclarée la rivière fétiche. Très charitable-

ment, les noirs avaient prévenu les ingénieurs belges, afin qu'ils ne perdissent point du temps, leur affirmant que jamais un pont ne subsisterait sur la rivière fétiche. Or, par un plaisant |hasard, le premier pont provisoire, établi en bois pour le service du chemin de fer, fut enlevé la nuit par une crue subite. Les noirs triomphaient et haussaient les épaules,

Un badaud dans un arbre.

voyant la fatuité des travailleurs blancs reprendre L'ouvrage. Mais, un nouveau guignon faillit confirmer la superstition locale. Le tablier métallique, suivant l'ordinaire, était mis en place avec l'aide d'un pont de service. La partie métallique était amenée et parvenue dans la verticale de sa position définitive, les sabots surplombant les galets d'appui, quand une masse de troncs d'arbres charriés dans le courant violent

des eaux vint casser net une palée de la charpente. Il était heureusement trop tard; le tablier en descendanl prit exactement sa place... L'indolente philosophie du nègre déclare aujourd'hui tout bonnement que le blanc est plus fort que le fétiche : voilà tout.

De l'autre côté de ce pont, qui a son roman dans la construction du chemin de fer, le train remonte, passe au pied du grand drapeau bleu de la mission de Kisantu et rencontre l'ancienne et méchante route des caravanes, pauvre sentier sinueux et rugueux, irrégulier et raide. Les talus hauts sont revêtus d'arbustes à feuilles rouges, de plantations qui ont l'air de jardins sans propriétaire.

Une nouvelle rivière, la Guvu, à lit de roche, est traversée à la lisière d'un bois très dense où s'ouvrent, sur fond de verdure sombre, de beaux palmiers rafla. Du milieu de plaines de sable blanc, la locomotive domine les méandres des forêts de Madimba. Ce décor de toute puissance végétale est de la féerie, du rêve qui a de la fantaisie et de la violence. Partout, la lourde toison de forêts qui couvre les ondulations du sol, dit la richesse grasse et puissante, étalée et prodigue, les terrains productifs, le climat favorable. Partout, une énergie verte sort de terre, s'épand, se recouvre, se tasse et lutte; et cette ardente et fastueuse végétation, en débordante abondance, chante une des plus belles strophes dans cette longue et brillante chanson de la nature équatoriale. Des bandes, en caps de forêt, avancent jusqu'au talus de la voie, montrent une verdure hautaine, magnifiée par cette solitude; des légions de cocotiers, la tête étoilée et paradante, planent très haut. C'est une série d'étonnements et d'admirations devant ce grand gala de la botanique, — où remuent l'acrobatie de petits singes rieurs, le trot effaré des antilopes et les fumées maigres des villages indigènes — et où se chasse le léopard.

Après les points secondaires do Màngwele et de Kibuya, au kilomètre 310, la ligne est allongée au milieu des sables : des sables colorés, des sables roses, des marbrures de sables cuits, des sables gris, des sables blancs de silice très pure... Et brusquement, par un crochet, la voie pénètre dans la plus émer-

Un groupe de curieux.

veillante ei délicieuse] partie, la grande séduction de ce long parcours. En pleine forêl touffue, serrée, dans les ombres massées, le train s'insinue, rampe, et semble écarter les branches. C'esl la violente forêt enchevêtrée, la forêt dans son débraillé hirsute e1 volontaire. Pendant plus de quarante kilomètres, la ligne suit sous bois les bords delaLukaya dans ces fonds déroutants; les troncs s'emmêlent, se tordent, se croisent en indébrouillable confusion: des yuccas sauvages, des fougères en bigarrures découpées forment le sol d'où jaillissent des arbres étranges et des euphorbes en gigantesques candélabres. Des feuilles larges, jaunes et brunes, des grappes rouges, des ramures de parade, des arbres en bosquets impénétrables, dos berceaux envoûtanl des ruisselets, une éclatante joie de frondaisons puissamment chez elles, — et encore des fougères colosses grandies en prétentions d'arbres, des ramilles qui rampent, qui grimpent, qui enlacent, des plantes singulières et complexes qui semblent se préparer pour des expositions, des fleurs étoilées en belles joies de couleurs, de vieux baliveaux ficelés de lianes : tout un labeur d'accumulation d'années,

un persistant effort du sol, jouent cette extasiante verdure â grand orchestre. C'est une exagération bizarre, un grossissement des plantes de nos climats : notre végétation dessinée en extravagances. Dans une clairière, <l<is huttes en branchages, abandonnées par les Sénégalais ; puis, encore la croisée de l'ancienne route des caravanes; des coins de repos au bord de la rivière qui trottine, va et vient et fait la coquette; puis, la ligne rentre sous le tunnel de feuillage; on est convaincu que la forêt a dû être sabrée et hachée pour donner passage aux deux files de rails; des arbres coupés, abattus, sciés, gisent au long des talus, sont renversés dans la rivière, improvisant des barrages qui taquinent l'eau. C'est à travers un ravage, par une démolition de forêt, et au milieu de décombres végétaux que le train avance jusqu'aux ateliers de Moakela et â la petite gare du kilomètre 350.

Le chemin de fer continue parallèlement à la Lukaya dont les rives sont maintenant des sables d'un rose chaud, des sables

Les curieux le long de la ligue à la Lukava.

A N'DoIo.

qui ressemblent à de la brique pilée et qui remontent en tapis jusqu'aux sous-bois. Longtemps encore, persiste ce compagnonnage ombreux de la voie ferrée et de la forêt; les sables se teintent de gris, les verdoyances sylvestres se succèdent et se renouvellent en pittoresque variété, de grandes larges feuilles brunes, jaunes, vertes pavoisent les branches — et les arbres, gréés de cordages de lianes, semblent des mâtures en fête.

Au kilomètre 360, la forêt se disperse ; le train, revenu au grand air, quitte les parties basses et prend son élan pour franchir une dernière barrière de hauteurs. 11 laisse la Lukaya à droite, monte dans le flanc d'un coteau devant un bel horizon de collines forestières, passe aux côtés de la mission de Kimuenza, retourne et revient en S devant un majestueux el

vaste tableau d'espace où ondulent de maigres savanes remuant dans la brise dos tons changeants, dos reflets singuliers, des nuances insolites. Vers Zama, au kilomètre 377, et à la cote 430, la vue se développe encore et s'étend sur un infini de plaines où les hautes herbes jaunes ont des colorations dorées de champs de blé. En ligne droite, en alignement sur ce plateau d'allure régulière, le train s'élance et file jusqu'à l'importante station de Dolo, où se rangent des avenues de bananiers.

Dès le départ, alors, le voyageur découvre la grande nappe I ileue du Stanley-Pool, le beau lac songeur, vaste repos du Congo entre des rives dentelées. A Kinshassa, un arrêt près des établissements commerciaux belges installés au bord du lac immense dont on voit les bancs de sables blonds, les îles allongées sous les verdures en panaches. Puis, une dizaine de kilomètres arrêtent la ligne et déposent le voyageur dans les allées sablonneuses de Léopoldville... Quatre cents kilomètres

Terrassiers sénégalais.

ont été parcourus, sans un moment de lassitude, à travers des fantaisies de paysages d'une impressionnante grandeur, de figurations gigantesques, sauvages ou gracieuses, toujours d'une puissante variété d'aspect.

Et au terme de ces deux journées de mouvement, surgit le respect pour cette œuvre opiniâtre, réalisée malgré des années de difficultés et de dangers, aujourd'hui triomphalement vivante et prônant rang parmi les grandioses travaux voulus parla témérité de l'homme.

La factorerie, dans l'isolement de la forêt, au bout des communications régulières etau débouché des voies du Haut- Congo, est un tableau d'arrangement d'existences européennes dans l'exotisme. Un confort relatif et accommodant est campé dans des maisonnettes à véranda bien garées de la chaleur, construites avec des recherches d'aérage, des défenses contre des armées de moustiques, de chauves-souris, de serpents. Cette installation pratique, ingénieuse fortification et illusion de villa, est plantée au milieu d'un charme de curieuses verdures ornementales, près des services d'un potager géométriquement conçu, devant des allées qui s'avancent dans des parcs sous les 1 tranches à longues pendeloques des baobabs, — ces arbres grimaçants, aux contorsions grises, aux ramifications saugrenues. Dans le décor d'alentour, les très dignes palmiers semblent de gigantesques bouquets de plumes d'autruche teintes en vert. Des plantations, en soigneuse toilette, assemblent, mélangent des massifs de caféiers aux graciles mignonnes fleurs blanches, fleurs d'un jour, des essais de légumes d'Europe, des bandes de précieuses pommes de terre, les orangers monstres, les mandariniers et les manguiers, les avocatiers, — et toujours des foules de bananiers qui paraissent fabriqués de bandes de toiles vertes sur fil de fer. Dans tous

les coins, sans une parcelle inoccupée, grandit, pousse, grimpe, s'épanouit la diversité de ces plantes que l'indifférence indigène appelle du nom général de matiti.

L'amabilité des propriétaires, dans la joie rare d'une vomie de compatriotes, oblige à goûter la papaïe, un melon doux, le corosol ou coeur de bœuf, une poire en beurre de cacao, et une quantité de fruits fantaisistes qui sont des desserts conlits, dos entremets délicatement sirupeux ou des rafraîchissements acidulés.

Il faut encore, pour parachever notre initiation et ne point désobliger nos hôtes, manger de la trompe d'éléphant, ce qui est une volumineuse charcuterie, du bifteck d'hippopotame, ce qui est du bœuf vénérable avec dos tendances coriaces, puis déguster les pommes de terre de la région, les excellents poissons du lac et, enfin, le café congolais.

Dans les dépendances de la factorerie s'activent des noirs, travailleurs dressés aux besognes intérieures, gens heureux d'un profit et d'une protection, et vivant très fidèlement aux portes

de l'exploitation. Leur village, rangé le long d'une route, est un aspect de vie indigène. L'homme, debout dans ses penaillons, est planté à la porte de la case. Il fume une pipe délabrée, la mine hautaine, la physionomie immuable, la pensée paraissant bien loin. Les femmes travaillent, vont et viennent; leur démarche lourde de créatures grasses, avec des anneaux de cuivre sonnant aux chevilles, a une cadence, des ondulations, comme une valse marchée. Elles ont la tête nue,

Kinshassa. — Une indi "•eue.

Kinshassa. — Le village indigène.

les cheveux en partie rasés, la lèvre inférieure retombante, les yeux aux aguets toujours en mouvement, des mines de bonnes sorcières, avec des sourires copieux incarnant de la violence et du désir. Sur la terre battue, près d'un vacillant feu de branchettes, distraitement, tournaillant avec mollesse, elles élaborent les travaux très sommaires de leur ménage, préparant la bouillie de maïs, nommée chez nous de la gaude, ou écrasant des racines séchées pour faire ce qu'on appelle dans le pays la farine de manioc — dont le vrai nom est la cassave. Elles font cuire le safou ou confectionnent la chikwangue.

Des chiens efflanqués rôdent et flairent; de pseudo-jars pataugent clans des boues, et de grosses araignées, grises et pelucheuses, courent à toutes pattes dans le sable.

Aux magasins de la factorerie, une femme apporte un pain de manioc enveloppé clans une feuille de bananier. Puis, un noir, le pagne déchiré, un Wamfunus, présente des balles de caoutchouc, que le commis fait couper en deux pour s'assurer qu'aucune ajoute de sable n'augmente frauduleusement le poids. Le noir a d'excessives prétentions; il faut marchander. L'employé offre un rabais, devant lequel le vendeur se récrie

bruyamment; après quoi, il dépose la marchandise sur le sol, s'assied à côté, et attend des heures, pour venir refaire la même proposition, suivie du même refus et de l'identique manœuvre du marchand nomade, avec l'espoir de lasser ou de surprendre le blanc, — le temps n'ayant aucune valeur pour le noir. Quand une transaction moyenne est conclue, le nègre, très attentif, prend le paiement en barrettes de cuivre, en pièces d'argent ou en cauries, le coquillage-monnaie, — et puis, quémande, en souriant, la, gratification, le traditionnel el indispensable matabish.

Le jour finit en gracieuse préciosité sous lui ciel estompé de bleu, pomponné de rose, — et sur les berges sablonneuses du Pool, devant Kinshassa, près d'une fournée de briques en déchargement, des noirs, à coups de machette, tranchent et dépècent la difformité accablée d'un hippopotame.

La masse énorme vient d'être très péniblement tirée <le l'eau, au moyen de lianes et de cordages. La bête, en écrasant amoncellement, se tasse dans le sol. La tête déjà est coupée et poussée à part; le morceau est affreux, d'une colossale hideur; les grosses lèvres baveuses et ciliées sont béantes, déchirées; les yeux troubles, abîmés, visqueux, coulent; la peau et ses replis usés, sont tailladés; le museau à poils paraît, dans ses déformations, hogner encore d'inertes menaces... L'amas gluant et boueux du corps est attaqué, ouvert : des cataractes de boyaux et d'entrailles, de viscères, d'organes bleus et sanguinolents, coulent dans le sable. Les noirs marchent et pataugent dans cet effondrement de répugnantes tripailles, et les quartiers de viande sont violemment taillés et débités, tandis que les bas morceaux, rejetés à la volée, sont abandonnés aux curieuses accourues du village. Les femmes se précipitent sur l'aubaine ; elles s'attellent, par

Kinshassa. — L'avenue de la erare.

groupes, à ces volumineux déchets de pachyderme et traînent, sur le sahle, dans la poussière, la portion de monstre englué de boue et de souillures. Avec des hâtes alléchées ci des gaietés qui s'excitent, le cortège, en cris et en grimaçantes joyeusetés, traverse le jardin de la factorerie pour gagner les cases qui bordent l'avenue de la gare.

De la flânerie solitaire, dans la béatitude de la nuit, le long du Pool... La lune a allumé tous ses toux blancs; l'astre esl vivant; il s'en donne librement, au milieu d'un ciel myriadaire, sablé d'étoiles. Le Pool, sous un glacis de lumière, a de longs

miroitements, des frissons argentés, dos éclats charmants

d'atténuation. Los iles "sombres, on fond, se haussenl derrière dos haies de brumes. Dans la paix do l'immensité reposante, le souffle de la nuit, affectueusement, distribue de la fraîcheur. L'œil, qui s'habitue à la pénombre, écarte l'obscurité el voii très finement, en grisailles ajourées, le dessin fantastique d'un baobab; le monceau du tronc est encombrant et fait une bâtisse noire. A côté, les palmiers ont des attitudes religieuses, des balancements graves <ii bénisseurs; des arbustes se compliquent, s'évasent comme de géantes fleurs ténébreuses.

Les montagnes, derrière les rivages boisés, s'en vont en longs profils do galopades, en cahots de terre jetant des sablées de bleu confus dans les lointains. Un ensemble se compose, vit et se développe sous la très douce pluie lumineuse que versent les rayons lunaires.

Une pirogue échouée à la rive fait événement, et l'eau en passant y arrête la curiosité d'un incessant clapotis.

Le tableau, en coquet demi-deuil, est une dilatation, un épanouissement, une mise à l'aise dans la sereine tranquillité. Mais, des singularités de formes, un vent frais sans aucune des senteurs de verdure auxquelles nous sommes accoutumés, de l'extraordinaire partout, ajoutent de la bizarrerie à l'admiration.

Dans le crécellement des cigales, des grillons, des insectes susurrent; des grincements, dé clandestins appels viennent des arbres. Par nuées agitées, des chauves-souris ont des affolements vagabonds. Puis, s'ajoute le rythme barbotant de pêcheurs qui reviennent en pirogue.

Comme l'oeil voit maintenant dans le sombre, l'oreille distingue et divise les vagues bourdonnements, détaille une étrangeté de rumeurs, le travail des millions d'existences infimes et laborieuses manifestées encore par les voltiges de moustiques, les assauts de bibets, moucherons et bibus ailés qui font fourmiller l'air. Une passe de vent apporte du lointain un bruit cotonneux, les résonnances molles du tam-tam.

Plus avant, le terrain se découvre, se libère. Le calme est

intime, l'isolemenl plus solennel, et une poignance réside dans les hésitantes brumes. On la voit, on la touche, dans sa familiarité, la nuit douce el languide, étendue sur le prélassement des eaux. Les astres reposent dans des tulles do ténèbres; les nébuleuses ont dos câlineries de lueurs; l'intimité du soir écarte tout mésaise; les buées qui s'évaporent, s'élèvent en ascensions d'encens, et, idéalement, dans une surélévation mystique, le spectacle se transmue en paysage de prodige, — épandant la tolérance et la miséricorde pour toutes les petites grandes choses de la civilisation fanfaronne et éclipsée. Maintenant resplendit, dans une majesté d'énigme, la fête discrète où passent de beaux dédains et de généreuses timidités ;

Les sons et les parfums tournent dans l'air du soir, Valse mélancolique et langoureux vertige.

Au bord du Pool, dans la candeur du matin, l'étonnemenl du jour qui s'éveille... Sous l'industrieuse magie de la lumière,

les colorations s'avivent et font un paysage apuré, tout neuf.

Les vagues très mollesjouent et s' allongent sur le doux sable des grèves.

Les premières clartés s'élucident, bonnes et tendres, débarrassant la nature de ses lourdes ténèbres; la texture et la vie des végétations se débrouillent; et la jeune beauté du jour s'épanouit à l'approche du soleil qui fera l'atmosphère vermeille.

L'œuvre d'éthérisation s'accomplit dans do graciles pâleurs; des lueurs très fines, des rayons vaporeux s'effusent, tracent et détaillent les belles arborisations des rives... C'est l'heure bleue : tout se dilate, se redresse dans une brume claire et impalpable ; tout dépouille l'accablement nocturne, s'évade

de la nuit, se libère, se tend, se mire, se pare devant le miroir des eaux... C'est la toilette délicieuse et L'apprêt d'un frais et frissonnant décor.

Le silence, en marque d'expectative, est immensément recueilli, — quand un lent ramage, un caquetage, rumoranf sous les baobabs, approche, grossit... Les femmes du village viennent aux filets d'eau qui sourdent des berges du grand lac. Elles arrivent aux sources faire leur provision d'eau, femmes kassaï et femmes manyanga, allant majestueuses de lenteur et l'indolence regardante; elles vont, sans hâte; leur nonchalance épaisse a des balancements du ventre; les hanches ondulent; la poitrine mi-nue émerge, avec les bras et les fortes épaules, de longues étofïes légères, ballantes, retenues par une ceinture à vif lignage. Sur le noir du cou, scintillent des colliers de coraux ou de perles; l'une d'elles porte, en guise de médaillon, une clochette. Très gâcheuses de leur temps, traînant les pieds nus dans le sable, elles marchent, le buste redressé, la gargoulette campée sur la tête ou à l'épaule. Ce sont de solides gueuses sombres, à bonnes faces grossement douces, les yeux en bossettes, la balôvre en saillie d'un rouge de raisiné; pour coiffure, elles ont une houppette sur le milieu de la tête, â côté de parties de crâne rasées; quelques-unes ajoutent la coquetterie d'une ganse rouge serrant le front.

Ma présence ne cause qu'une fort mince curiosité sans étonnement; c'est plutôt un essai de gaieté avenante qui s'indique dans des airs de petites masques, une joie en dessous, des idées de rire qui animent drôlement la musarderie de ces gaupes traînaillantes... Les mères portent leur bébé, leur tchi-tchi, dans un enroulement de ceinture large. Une d'elles sort le mioche de son étoffement : un joli petiot gracile, couleur de citron, la tête en ébouriffement hagard, les joues rondes comme des pommes, le ventre gonflé en bonbonne; le môme a pour tout habillement deux rangs de perles bleues et blanches autour de la taille.

Les femmes jacassent et commèrent, et emplissent leurs récipients, leurs cruches de terre...

La brume matineuse, qui s'est amassée sur le Pool, confec-

tionne la petite pluie saisonnière des commencements de journées : la « cassime ». comme on dit dans le parler local. — ou ce que les ouvrages scientifiques dénomment cacimbo. Cet arrosage d'une demi-heure n'est qu'une bruine inconsistante, une condensation de 1 >rou il la ni. un débarbouillage de l'atmosphère, une ombre humide qui passe, c'est une mousseline de fraîcheur, une très vague pluie vaporeuse.

Les porteuses ont chargé leur provision d'eau: elles gravissenl la berge et s'en vont à la file, en cortège flânant; elles traversent les jardins de la factorerie et disparaissent sous le dôme vert de l'allée des acacias flamboyants, — vers le village indigène de Kinshassa.

Une pirogue de pécheur:

Dans une longue pirogue, — frêle et roulant embryon d'embarcation, — six noirs, des pêcheurs bayanzi, le buste nu, longent la rive du Pool, et vont au travail. Ces Congomen, —

dont l'un atrouvé un chapeau de paille, — ont La figure massive et plate, un sourire à dents étincelantes dans un teint de réglisse. L'un mâchonne une tige de fleur; et lentement, les bras mous, en gens mal réveillés, ils vont sans presse, comme si, balladeurs, ils savouraient la douceur de vie dans cette joie de lumière. Seulement, le calme d'action est mêlé d'une verbosité surabondante, intarissable; ils crient, jacassent, discutent et contredisent; ils s'invectivent avec naturel, sans idée de coups; ils lâchent la pagaie et se fâchent avec simplicité, remuant toujours des épithètes, tempêtant, faisanl un bruit de gros mots. Ce durant, le bateau avance toujours, car, dans leur fureur verbale, ils restent pratiques, manœuvrent sagement, en mesure, sans gâcher de l'effort. Mais, quand l<i guetteur d'avant signale un écueil, ou qu'une venue de courant attaque l'embarcation, tous les six, ardents et vigoureux, tendent de solides musculatures et luttent avec obstination... La passe franchie, ils reprennent leur mollesse de bras et leur activité de verbiage. Leur façon de besogner est la discussion par le fait du manque d'ordre. La moindre chose se présente comme une difficulté devant le nègre sans expérience, non accoutumé au travail. Son inquiétude de l'incident, son effarement de l'imprévu, l'importance du moment et la nécessité de l'attention se traduisent par des criailleries et des controverses, par un débordement d'épithètes et une nervosité d'expression, par un besoin de cris et de tapage, — qui se retrouve encore chez nous dans le petit peuple.

Un noir au crâne rasé s'est prestement dépouillé de ses chiffons et, une longue serpette entre les dents, commence la grimpade le long d'un superbe palmier droit, lancé en admirable verticale. L'indigène, pour cette ascension, ferme par un nœud une longue bretelle de liane faisant une ellipse lâche

circonscrivant l'homme el l'arbre ; ainsi, en remontant le long de Farine par secousses cette bretelle, et la tendant par un dangereux renversement du corps, il monte, pas à pas — à la

La récolle du vin de palme.

manière des clowns japonais. Parvenu au nœud d'épanouissement de la tête de l'arbre, il choisit sa branche, l'abat, entaille le cœur végétal et recueille le vin de palme. Ce vin, employé comme levure pour la fabrication du pain

avec la farine importée, est aussi mis en fermentation pour devenir le malafu, la liqueur enivrante, la joie et l'excitation des grandes fêtes noires, la griserie et la bamboche, l'ivresse aux rêves fous.

Cette sève de palmier, que nous goûtons fraîche, est un breuvage aigrelet, un liquide d'un blanc laiteux et citronné; il dissimule quelque parenté avec le vin suret la bière de Louvain; mais il s'agrémente d'un petit piquant, d'un léger montant : c'est un cidre blanc.

L'étonnement est inconcevable de trouver, après ces milliers de kilomètres, dans cette sauvagerie d'isolement, sur des eaux si fortement défendues par les cataractes, de vigilants et énergiques bateaux à vapeur, grands et confortables, besognant sous des panaches de fumée. Ils semblent des appareils magiques, des constructions fabuleuses : on se demande par où ils ont pu se faufiler ici.

Le Brabant, qui nous prend à son bord, est le principal de ces steamers curieusement construits pour habiter un pays chaud et des eaux peu profondes. La coque en profil de barge est à fond plat, à gabarit évasé. Le bâtiment est partagé en deux étages. Le bas est occupé par les matelots, la machinerie, le service des manoeuvres. Au-dessus, le pont couvert porte le massif des cabines, la plate-forme des passagers. Le Brabant, qui jauge 150 tonnes, est chauffé au bois; il est mû par deux roues à aubes, placées à l'arrière, poussant le bateau en jetant de longs remous écumants. C'est le type des sternwheels à très faible tirant d'eau et capables de développer une grande force de propulsion; malgré peu d'immersion.

Les marins de l'Etat qui font le service, sont des noirs empressés et agiles, portant une courte jupe blanche sur les jambes nues, et un maillot bleu, étoile de jaune, sur la poitrine.

Ce sont des Sango, des hommes du haut fljuve, ayant, sous le béret, le front crété de tatouages.

La conduite est difficile, dans ces eaux basses et violentes, sans aménagements. Pour aborder la rive, le bateau doit venir drosser, échouant l'avant dans la vase. Le départ, quand il faut dégager la partie enlisée du bâtiment, est une opération souvent laborieuse; le bateau, faisant machine en arriére, n'arrive pas toujours à se remettre à flot. Alors, au commandement, les hommes dépouillent lestement leur costume et, intégralement nus, se jettent à l'eau; avec une solide unanimité d'effort, ils soulèvent et poussent le steamer qui, peu â peu. sort de l'ensablement et glisse vers le large. Tous les marins, à la nage, attrapent le plat-bord et regrimpent sur le pont, — où ils enfilent leur tenue et reprennent leur prestance.

La navigation, autour du Pool, est précautionneuse; des tourbillons, des contre-courants, des récifs et des rapides se succèdent; des hauts-fonds barrent les passes entre les iles qui sont des ébouriffements de végétations avançant des langues de sable sous les eaux. Des blocs de pierres émergent comme des essais d'enrochement; on croise des pagayeurs qui dansent violemment dans les remous du vapeur; près d'un îlot, des points noirs se bombent à fleur d'eau : ce sont les oreilles et le muffle d'un hippopotame... Le bateau, qui vire, louvoie et cherche les passes à travers des flots limoneux, effarouche des poules d'eau filant â tire d'aile, — tandis que de beaux hérons, plantés sur un écueil, contemplent, avec une dignité impassible, le défilé du Bradant et de son cortège de fumée.

Après l'ascension croulante dans des épaisseurs de sable menu, sec. insinuant, la vue, sur les hauteurs de Brazzaville, embrasse superbement le Stanley-Pool et ses labyrinthes bleus

entre des îles flottantes. Le lac, à l'infini, est bordé de sables blancs, de verdures en massifs sur des soubassements de pierres tombées et enrochantes. La grande nappe, sous une vaporeuse grisaille de lagune, occupe son humide domaine en vastes sinuosités. Et dans sa magnificence lumineuse, dans sa quiétude, le Pool ronronnant et tendre, — avec cette captieuse poésie dont tout lac est bénéficiaire, — semble un long repos du fleuve dans une région de mystère et de douceur. L'entour de végétations claires, jeunettes, très irrégulièrement, se mélange de tons graves, patriarcaux; des dômes de frondaisons se bombent; plus loin, de fraîches perspectives partenl vers l'horizon; des arbres longs et pensifs, attirés par l'eau, semblent verser leurs branchages dans le courant; les ajoncs de la lande bordière s'ébouriffent; et, très loin, soupçonnées dans des tons hydratés et calcareux, se dressent les falaises de Douvres. Dans les hauteurs boisées, de maigres et tremblantes colonnettes fumeuses annoncent des aidées disséminées, des hameaux indigènes. Une pointe montueuse cache Kinschassa et la baie de Ndolo. Derrière file de Bamu, se massent d'immenses festonnements de verdure, des lointains embués, des horizons qui, sur les découpures sylvestres, semblent faits d'un flottement de dentelles bleues.

Devant nous, l'étiage découvre des interstices de roches, des bancs, des monticules, une convulsion de rocs sousmarins qui sont les récifs et les écueils, les menaces embusquées dans ces dangereux parages, où des bateaux ont été engloutis. Par là, brusquement, sur des anfractuosités rocailleuses, des remous tourbillonnent, des barres écument; les eaux rechignent à quitter leur délicieux repos; elles opposent des façons résistant à la poussée qui les jettent dans le goulet des cataractes. A droite et à gauche, les cotes avoisinantes, en vertes visions, sont parées de jolis palmiers qui sont la consolation du regard, — et derrière nous, dans les branches, des singes examinent, épient, la tète mobile, virant de tous les côtés.

Brazzaville, sur son élévation, a une coquetterie coloniale, malgré l'air peu accueillant que donnent le manque de déve-

— KiO —

Brazzaville. — La revue des tirailleurs.

loppement bâti et l'absence de toute installation d'accès à la rive. Une garnison de marins et de tirailleurs manœuvrant sur la place d'armes qui domine le site, parait le principal élément vital, — avec d'intéressants essais de culture. Des porteurs, en flottante gandourah de cotonnette, offrent le trajet en Lippoï, — le hamac do toile suspendu â deux perches que quatre hommes portent sur l'épaule. Ce moyen de locomotion tient en éveil par la multiplication des cahots, sursauts, choppades et secousses.

Le long des routes débraillées qui s'enfoncent dans la sauvagerie environnante, on voit, regagnant leurs paillottes, des nègres à face brute, des nomades de tribus forestières; ces hommes, la figure peinte et le ventre dans un pagne de couleur vive, ont encore les allures méfiantes des « cibles à chicot te » de la vieille région des razzias. Chez beaucoup, la chevelure, partagée au milieu de la tète, est raidie, poissée en deux cornes pointant latéralement en courbe légère un peu audessus de l'oreille.

La vivacité remueuse et amusante de la faune fait passer des tortues, des caméléons, des serpents d'eau, des martinspêcheurs, des ibis, des mygales, de grandes tarentules à corps

de souris, <los criquets, des charaxes et de longues chenilles brunes qui sont un très recherché comestible pour les gourmets indigènes.

Une tribu de Bateke vient, en palabre démonstrative, près des autorités françaises de Brazzaville.

Des hordes de noirs à faces bestiales, vilainement cruelles, le front très découvert, les cheveux en bandes ou en touffes sur le sommet de la tête, le buste nu, un chiffon formant pagne autour des reins, un lourd bracelet de cuivre au poignet. Beaucoup sont armés d'une lance de bois mince, coiffée d'une délicate ferrure ouvrée; quelques-uns ont un chapeau souillé,

Brazzaville. — Un tippoï.

troué, ou bien un parapluie de couleur; un long diable agite un drapeau français attaché à une gaule... Ils suivent, en désordre, leur chef, un abominable drôle à tête de bandit, porté sur un brancard recouvert de peaux de léopards. Ce suzerain penailleux a le crâne enveloppé d'un madras noué;

Arrivée d'une tribu de Bateke.

il est couvert de colliers, de bracelets, d'ornements de cuivre et de verroteries; sa figure est ignoblement arrangée et maquillée; les yeux sont peints d'une bouillie de craie, pour donner au maître une expression surnaturelle et terrifiante; et le chenapan a des regards fixes, des attitudes de mauvais comparse marquant des menaces qui sont comiques : grimaces de croque-mitaine, défis de fier-à-bras, expression de malandrin sur une tête de commandant de pirates. Il tient é la

main une espèce de sceptre-martinet et gonfle sa solennité grotesque.

Les porteurs déposent lé vilain personnage sur 1<^ sol, Le brancard devenant litière et les peaux étant éployées en étalage de descentes de lit. La foule noire fait galerie en demi-

Palabre de Bateke

cercle sur les côtés ; les hommes s'asseyent, s'accroupissent à croppetons, gardant un étonnement de silence.

Dans l'espace central resté libre, le féticheur, le nganga, se présente, cérémonieusement juponné de longues plumes noires et le cou surchargé de bizarres amulettes, de griffes de fauves et de talismans de premier choix. Un tambourinaire travaille, tandis que le féticheur se contorsionne, danse et pérore; il se tient l'estomac à deux mains, jette des cris au

ciel, sursaute avec des trépignements furieux et hurle des affirmations.

Le tassement des figures noires est une collection de curiosités tendues, de faces violentes, hagardes et très attentives. Les physionomies, horribles par l'épilage des cils et des sourcils, sont durcies d'expressions hargneuses, montrant des dents voraces, des instincts de fauves bipèdes. L'ensemble est barbaresque et pas rassurant.

Indisciplinés, qui ont quitté le territoire de l'Etat indépendant, ils ne sont ici encore que des aubains, — et dos officiers nous préviennent, en vue des promenades isolées que nous pourrions être tentés de faire, que beaucoup de ces Batekc n'ont pu encore perdre la mauvaise habitude de l'anthropophagie.

Le mois précédent, ce chef, qui veut faire du spectacle déclamatoire, était on révolte. Il a été pris parles tirailleurs et colloque pour huit jours au bloc. Aujourd'hui, dans la parade piteuse de son tumultueux équipage, il vient, avec sa peuplade, jouer un semblant de soumission, — en attendant que l'occasion soit meilleure pour la rébellion.

Comme une accumulation de volonté vigilante qui surveille et commande le débouché du haut cours du Congo, Léopoldville, dans son appareil militaire, au milieu de camps en exercice, s'érige sur les hauteurs, à l'endroit où le fleuve quitte le Pool. La ville, en ébauche et de physionomie sérieuse, est bâtie sur des vallonnements et des crêtes; un ravin partage les habitations, taille la cité par une vaste tranchée, un fond allongé, — et la topographie se dessine en petite façon d'Edimbourg.

La voie maîtresse, l'avenue du Roi-Souverain, dans une belle ampleur, part du poste de la force publique, du quartier

officiel où, dans un square, une colonne élève une civilisation, le flambeau à. bout de bras, au-dessus du buste de Léopold II. La ville, — familièrement appelée Léo, — possède donc des monuments publics, comme elle a des plaques indicatrices aux coins de routes et des services affichant une naïve organisation communale et approximative. Les constructions, régulières et solides, sont en briques et pans de charpente; dos enclos, des jardinets les agrémentent, bordés d'ananas; l'avenue part dans un accompagnement de bananiers et d'acacias, passe devant des maisonnettes rectangulaires entourées de colonnades, dos établissements commerciaux, le commissariat de district, des habitations carrées au centre de vérandas, des constructions en boiseries dans le style du Nord.

Le ravin, à gauche, se déroule sous les plantations. Le chemin des Bambous, normal à l'avenue, traverse ce ravin par un pontsur des eaux herbues, où pataugent des canards couleur bronze; un escalier en terre et en bois remonte l'autre versant jusqu'aux maisons et aux bureaux de la poste.

L'avenue principale fait un arrêt sur une place dominante où le repos est charmant près d'un banc circulaire, très à l'ombre, sous un arbre rempli de gazouillements d'oiseaux. La vue s'en va sur le Pool, dans des lointains vaporeux d'azur tendre, découpés par les forêts et où s'ouvrent de superbes morceaux de solitudes... Ensuite, la route descend à la rive, aboutit à la place de la Marine que centre un sémaphore planté sur une tour grise crénelée. Là, dans l'amollissante tiédeur de l'air, le déchargement des steamers du Haut-Congo s'opère; la flottille de l'Etat fait des préparatifs; à côté, se trouve le chantier de réparations navales; des marins, des artisans travaillent, laissant circuler de petits cochons noirs, le groin fureteur; des nègres démontent le lourd pâté d'un four à briques; et d'autres nègres, les bras croisés, regardent très consciencieusement; des chèvres sournoises, la barbiche malicieuse, grignottent, à la dérobée, les plantations bordières, — et le Pool, dans sa souveraine distraction, poursuit son grand rêve bleu.

La promenade, continuée dans les environs, croise le non-

laloir de Bakongos, des hommes qui semblent tout en taffetas noir; leurs yeux épiants ont des lueurs singulières, comme tilt reuses de curiosités ; la denture encadrée de grosses lèvres gourmandes se montre en expression de sourire bon garçon... La rencontre des blancs a son émotion : on sent l'impulsion de ces affinités instinctives qui apparentent et rapprochent les êtres de même race; et spontanément, on cause avec des inconnus parce qu'ils sont des compatriotes ; on parle tout de suite de santé et de climatologie, de paludisme et de coups de chaleur, de désordres viscéraux, de malaria et des risques hâbleusement exagérés que surmontent les constitutions solides et les natures prudentes, sans redouter plus la fièvre paludaire d'Afrique que la fièvre des polders.

Enfin, par dos chemins de poussière brune, de sables fins et insinuants, dans un poudroiement desséchant, on gagne le vieux Léopoldville, le quartier des employés, les camps militaires et le point culminant, — où l'on assiste à la descente blanche des eaux embouquantes précipitées vers les rapides ; le bouillonnement et la fureur mugissante de la première cataracte couvre d'une domination le fleuve contraint de reprendre son cours.

Par là, aussi, se découvre une partie de Léopoldville : un panorama de cultures, de bâtisses, de grands toits, la gare et la longue voie ferrée qui rattache cette avancée de civilisation au vieux monde. L'aspect dit une installation solide, d'une énergie calme et raisonnée, où vient sourdre un effort puissant, sous une volonté nette et bien dirigeante.

Un veilleur

Quatre nègres, puissamment indolents, drapés de morceaux d'étoffes ramassées, poussent, le long de la route, un petil tonneau, à efforts minuscules, mal tendus, avec des lenteurs magistrales... Le fardeau léger, tout disposé à rouler sous la moindre poussée, semble indigne d'une peine sérieuse ; les nègres, en placide nonchalance, dans une fierté de paresse, opèrent avec des façons hautaines; ils officient une cérémonie de transport; leur solennité de manœuvre est grandement considérable. Mais, estimant que l'opération se précipite de manière déraisonnable, ils s'arrêtent pour discuter, controverse^ criailler; ils parlent tous les quatre à la fois, jargonnent à pleine bouche, les bras ballants : ils se reposent de la fatigue à venir.

Ils se remettent à la besogne, mous, condescendants, les nerfs lâches; ils jouent la peine, simulent du labeur, grandiosement flemmards, sans l'aiguillon d'une surveillance. Ces fatalistes demeurent persuadés que tout se réalise et aboutit, et que le blanc est bien sot, pour une question de plus ou moins d'heures, de dépenser de la fatigue, afin de contraindre des événements qui se résolvent tout seuls, — comme les fruits mûrissent aux branches.

Loin de la route, à l'écart, je me suis assis sur une pierre, en un coin de retraite très solitaire, où la brousse hésite devant un commencement de forêt. Des taillis, des arbustes secs vivent là, et aussi de grandes fleurs bleues et jaunes, de couleurs saines et vigoureuses, mais sans odeur, — et cette impassibilité donne à la fleur plus de sincérité, plus de nature, comme si le parfum était un perfectionnement, un truc malin, un artifice de chimiste.

Le paysage est d'une gravité de choral. Son négligé a de l'énergie; son désordre a du solennel ; son expression de puissante liberté est belle — et se fiche souverainement des professionnels de l'esthétique et ignore le code académique des colorations.

Des rafales tièdes, des bouffées de foehn lourd soufflent, attisent et excitent le frisson des germes. Et l'homme se reconnaît un ferment, une menue force organique, prise et entraînée dans l'effervescence chaude, sous le grand attouchement delà nature. La tranquillité du sol est faite d'ardeurs tracassées, de violences laborieuses. En suivant l'humble détail, l'herbe au ras du sol, les tiges montant patiemment en coîonnettes grêles, élaborant sans arrêt, et toujours recommençant, on découvre toutes les petites veines en mouvement dans cet immense organisme végétal fait d'activité obstinée. On admire, visible, étalée, avouée, la perception du labeur amplifié des gramens construisant petit à petit les géants de la terre sauvage.

Des glissements de reptiles s'insinuent; des lézards au repos attendent; entre les tigelles froissées, farfouille une maraudée de bêtes; une migration de fourmis blondes passent, en longue colonne, bien en rangs et surveillées par des conducteurs; sauterelles et carabiques se démènent, des lépidoptères légers voltigent, des bergeronnettes et des bengalis s'envolent avec de petits cris; un coléoptère très gros va à ses affaires; des nuées de bestioles et d'insectes très occupés mettent partout une crépitation grêle, des sautillements vivaces, une remuante variété, de vagues chuchotements, — une vie universelle qui se dit en murmures suaves, amoureux, enfantins. De petits coups de vent promènent ces gentilles rumeurs de préoccupations sur le merveilleux travail physiologique de l'infatigable fécondeuse. L'admirable laboratoire sans savants, sans microscopes, sans manies coordinatoires et cataloguantes: cVst l'histoire naturelle en grande liberté, le superbe rythme secret des formations, les murmures impétueux delà vie... La nature oeuvrante, évocatrice de grands phénomènes, après avoir provoqué une respectueuse multiplication de l'attention, devant la magnificence

vitale, impose un endormement, une magnétique domination et l'évanouissement des aptitudes analytiques. On regarde encore les fonctions atomiques des choses inlassables; on suif les corpuscules à l'œuvre dans la chimie vivante du monde, — mais on n'a plus conscience que de Féquivalenl mécanique de son être. Sans autre idéal, on prend son rang dans l'organisation travailleuse; on s'avoue une force insinuante, une simple résultante d'instinct animé, — ni papou, ni aryen, sans orgueil de pensée ou de devination.

La nature fascinante affirme sa possession, sa toute-puissance dans cet esseulement, où rien encore n'est agencé par l'industrieuse humanité. L'être, en plus intime communication avec les courants de la terre, éprouve la vertu dos harmonies et se pénètre de désirs de simplification, de naïveté. La candeur souhaitée, l'attirante primitivité voudrait presque aller nue sous les belles frondaisons, très tranquillement, et dégagée des formules et des surcharges de vêtements baroques... Il faut avoir subi le grotesque phénomène, pour savoir le ridicule invraisemblable, la penauderie et l'inextinguible comique d'habits noirs et de chamarrures empanachées, portés avec essais d'orgueil dans cette grandiose indifférence des terres vierges. Ils allaient, ces dignitaires, raidissant leurs prétentions surdorées, sans comprendre ces bruits d'activité, ces murmures délicieux, ces chuchotis remuants, unis en une grande solennelle voix d'annonciation : sur ces régions toutes pures, dans ces étendues d'ardente lumière et de pleine liberté travailleuse, la révélation de la nature, en allégorie vivante et ingénue, ramène la vanité de l'homme à un chétif élément, momentané dans la continuité de la substance à travers le temps.

Ils sont amusants d'abord, et bien vite énervants, avec leurs yeux de singe, ces grands garçons noirs, institués boys près du blanc, et ayant l'air de faire les courses et le service. Ils organisent avec calme la tromperie, l'illusion d'une utilité, pas du tout empressée, mais toujours à point pour solliciter une rémunération, avec supplément de pourboires consentis ou soustraits, ces polissons crépus, aides de camp aux mains sales. Leur paresse est faite de malice et s'agence avec art. A son entrée, le premier soin du boy est de se documenter sur les menues propriétés du patron et de reconnaître l'endroit où se tapit la boîte aux cigarettes. Quand le maître arrive, le serviteur, mis en mouvement, promène très mollement une branche de palmier sur le sol pour soulever beaucoup de poussière et avoir l'air de balayer le chimbèque. Mais, un moment après, il est assis, méditatif, dans le coin le plus cachette du logis... Le boy a l'oreille dure aux appels. Il fait semblant de ne rien comprendre; il n'entend point le langage du blanc et il déclare, imperturbable : — Moi, pas connu ça... Il sait aussi très bien répondre solennellement à un visiteur : — Moi, pas ton boy... Et il passe. Quand, à bout de patience, on lui dit : — C'est bon, tu peux t'en aller, va-t'en, file... La compréhension est subite, et il disparait sans faire répéter.

Le maître parti, le noir use de ses droits domestiques pour ranger et casser; il goûte les pommades, boit l'eau dentifrice et se mouche dans les serviettes de toilette. Il ne met de l'ordre que pour dissimuler de petits objets à sa convenance, des choses qui lui plaisent, autour desquelles il fait de l'ombre et de l'oubli, et qui deviendront un jour sa propriété.

Il donne à ses méfaits des explications en charabia impénétrable ; il simule, avec des simagrées godiches, un air penaud de grand dadais pris en faute, — ou bien, son gros rire niais, sa^ satisfaction de négro, ses grimaces compliquées affirment que la bévue est sans importance ou que le premier venu n'en ferait pas autant. Il se gratte de la façon la plus alarmante, prend une mine apitoyante et attend, avec des façons de mauvais gamin guettant la taloche.

Le congédier, serait un remède illusoire, — car tous, ils

sont d'une identique race de mortes-payes, ces artistes en maraude, friponneaux nés pour la foire d'empoigne avec l'instinct du truquage et de la dissimulation, chapardeurs intimes, organisateurs de la piraterie à domicile, — avec une unique ambition : le pourboire, la gratification, le matabish.

L'air d'une tiédeur dense comme une haleine de calorifère, la température et ses sautes brusques, le mélange des saisons, le raccourcissement des jours, la configuration végétale en dessin d'art, la couleur violente des choses : un défilé de stupéfactions, des étonnements finissant en doutes sur l'authenticité, le vraiment naturel de ces singularités; une instinctive naïveté voudrait soupçonner des apprêts, du simulé devant l'exceptionnel de décorations que, depuis l'enfance, nous avons toujours vu représenter de la féerie... Follement, volètent des passereaux, des cardinals, des oiseaux multicolores, des papillons de feu. Toutes ces surprises joyeuses et chantantes animent une réalisation de fantaisie; c'est un rêve vivant, un pays de musée : on se promène dans un jardin zoologique en liberté, sans grilles, sans cages; on s'émerveille dans une serre démesurée et libérée de vitrages.

Plus loin, une cahute planchéiée, des cabanes coniques, des paillottes sur charpentes de perches, des constructions instablement élémentaires où campent des négrillons s'essayant à mimer nos façons; puis, des pagayeurs se mettant à l'eau; et aussi, notre arrivée promenant la badauderie des blancs devant les travaux usuels des noirs... Voici que le bout de village indigène, au bord du lac, me retrace furieusement des coins de l'Exposition de Tervueren...

Mais, il ne faut pas penser au pays ; il est imprudent de laisser l'imagination naviguer sur le millier de lieues du retour : la nostalgie est prompte à sauter à la gorge.

Dans le souvenir des paysages équatoriaux, restent, en incompréhensions et en étrangetés : les forêts, les forêts furieuses qui désorientent nos régulières lois de vision... Comme de gigantesques et violentes broussailles condensées, elles poussent, en tous sens, follement; elles s'emmêlent, s'entrelacent et se contusionnent, colossal inglobo, — alors que la sylve, dans nos pays d'ordre lucratif et de culture de rapport, en apparentant des essences similaires, en réunissant des arbres de même famille et des individus à peu près de même âge, présente un aspect de tracé régulier, une ordonnance d'ensemble et de la symétrie. Ici, dans un enrénement de barbarie, en farouche indiscipline et au caprice du hasard, poussent en expressions d'imprévu et se développent en mélimélo, toutes les essences pêle-mêle, toutes les catégories et les espèces d'arbres et de plantes, en tas, en vrac, n'importe comment, se faufilant où il reste un peu d'espace. Le rapprochement, toujours plus compact, devient un plexus indébrouillalile, un fouillis, une extravagance pléthorique, confectionnant, sous le soleil, un vaste bouquet de fantaisies vertes, — ou le bazar en désordre de toute la végétation ligneuse... La multitude de superbes troncs, de fûts élancés ou trapus, les tiges droites ou souples s'entortillent, se joignent, s'épaulent; des arbres se tordent, se coudent pour s'insinuer et trouver passage; les branchettes, les ramures se tressent les unes aux autres; les végétaux de toutes natures s'emboîtent, se prêtent un peu de place, et, s'allongeant toujours, se soutiennent, so liguent ou s'attaquent, et les plantes se serrent, se blottissent dans la cohue sylvestre. Une branche, qui déniche un peu d'air libre, sort de l'étouffement, se frise, se défripe; mais ce mince réduit de liberté, déjà guigné par les alentours, sera bien vite assailli et conquis. Partout, des poussées de sève, desardeurs feuillues cherchent un peu d'aise, un petit morceau d'espace; les feuillées entrecroisées, les limbes et les pétioles

ratatinés, les futaies et les frondaisons en attroupement se pénétrant et se conglomérant, forment un empaquètement de forêt, un vaste fouillis tassant ses mailles, le rassemblement d'une rebelle furie, tout un capharnaiim botanique tissé en bois. La complication est inextricable. Et toujours, obstinémont, lutte et persiste, la fougue organique confectionnant, et serrant plus encore, ce désordre bourré, cet imbroglio d'arboriculture, ce foisonnement densifié en bloc de vie végétale, — qui barre toute tentative de pénétration.

Par la solitude des déserts, sans lois et sans police, Papprêl du civilisé se défait et craque sous la tension des instincts d'origine. Une passion de liberté remplace les fausses glorioles de la science appliquée. L'être se simplifie, se fait élémentaire, végétatif, regardant des pensées très unies. On la perd vite, le long de ces brousses folios, l'âme moderne, très compliquée, faite de chiffres et de subtilités...

Nous sommes sans aucune nouvelle de nos pays; nous ignorons ce qui a pu se passer depuis six semaines dans les importances qui nous illusionnaient d'anxiété. Pour nous, dans le monde entier, les événements marquent le pas, et nous sentons, assez voluptueusement, une reposante et totale indifférence, une ataxie mentale, la parfaite inaction de la pensée engourdie : un hiver cérébral. Et sans fièvre de soucis, d'intérêts, d'ambitions, l'homme se refait de la jeunesse, de l'enfance; il se laisse vivre dans l'espace, comme dans un reposant étui d'azur. Très béatement, il savoure le temps vide, et, contemplatif, il n'ose trop remuer ou proférer un cri qui offenserait le silence. Les tâtonnements et les inquiétudes de l'esprit, ses tracas de curiosité, sont bien apaisés. Notre modernisme se détend, se décomplique. Nous avons la conscience de redevenir primaires et candides, dans cette existence

plane et toujours identique, sans notions de calendrier, dans une vie qui n'est plus paginée.

La quiétude d'une belle journée dissipe toutes les querelles des docteurs. Un sentiment tendre et naïf, une volonté animale remplace les subtils moteurs de l'âme, en ces heures calmes et régulières, où ne tressaille plus que l'idée accaparante de nourriture et de femelle. Rien de plus. Et des expressions de franche félicité, de jouissance se rencontrent dans cette réduction, dans cette restitution à la nature, où notre éducation perfectionnée perd ses contours, où les théories sagaces fondent leur précision, et où la matérialité de l'être s'affirme par le bonheur dans la belle santé et le manque d'idéal...

Nos conceptions, dépêtrées de conventionnel, comprennent a lors le nègre, ses façons de forte bestialité, sa peau tailladée, ses bracelets lourds, sa chevelure en partie rasée. Cette ornementation brutale ne nous semble maintenant pas plus drolatique ou déraisonnable que les fausses frisures et le maquillage des Européennes très désirées, coiffées, comme des sauvagesses, de plumes, de rubans et de perles, d'oiseaux empaillés, de fleurs en toile peinte, de boucles en amoncellements extravagants... Dans la simplification de l'esprit, et à cette distance, les édifications architecturales de nos villes deviennent de la composition dramatique, du panneau théâtral ; et nos paysages, industriellement arrangés, avec travaux d'art et rivières canalisées, font l'effet d'une nature teinte et qui se frelate de postiches.

Le soir approche dans les longues solitudes... Des cris rauques d'animaux inquiets blessent l'heure respectueuse. Le paysage grave, dans un calme de résignation, est du Leconte de Lisle. Les horizons se foncent en sinistre, — d'une émotion

grandiose.

Et le soleil, comme s'il était épuisé des violences de la journée, semble choir plutôt que se coucher : c'est un tomber de soleil, un déclanchement brusque, précipité, un évanouissement de l'astre qui casse net le jour.

Déjà, le ciel, en azur puissant sous des poussées d'indigo, a pris des tons de sévérité. Bien vite, il se maquille de poudre violette, transforme en lueurs verdâtres les dernières réfractions solaires; puis, il s'ardoise, — et tout de suite, s'endeuille d'ombres profondes.

Au loin, s'élèvent des colonnes de brumes bâtissant des édifices de brouillards... Autour de nous, accaparante, régne la nuit ardente et nue, la nuit équatoriale, épandue et sereine comme un grand songe d'éternité...

L'abandon dans la liberté des éléments devient un rajeunissement, un bain de fraîche nature, une reviviscence énergique. L'imagination, absorbant les remarques qui surgissent et les incidents qui passent, perd l'impression première de l'étrangeté : elle retrouve, elle réveille de confuses notions, — et comprend que cette nature si neuve, c'est, pour nous, du passé. Le transformisme a conduit nos ancêtres par des milieux semblables; et cette incursion explorative nous fait simplement rebrousser chemin sur la route de l'évolution. Vaguement, nous sommes des voyageurs se disant : nous avons traversé cela, quand nous étions enfants...

Dans cet esseulement, notre existence de là-bas, faite d'un furieux mouvement d'imprimés, ne parait plus qu'un trimbalage essoufflé, une surmenante galopade vers les duperies et les déceptions. On voit mieux, d'ici, comment le pompeux factice du progrès, la cruauté du sens pratique et l'avortement du bonheur font ce régime complexe et haletant où, pour emporter une émotion, il faut la voler. Ici, l'énergie

positive de la création, méprisant les trucs et les falsifications, toute mécanique et spontanée, verse l'ivresse d'un vin de vie. Plus rien d'intellectuel : le retour à l'instinct dans le prodige et le mystère du inonde. L'Européen se familiarise ainsi, par rapprochement, avec l'Africain incompréhensif, — comme deux esprits convergeant, par-dessus les âges et les constructeurs de doctrines, et ils reconnaissent leur parenté. On comprend la tentation conduisant en ces plaines, des individualités qui dépouillent le formalisme du vieux monde pour revenir au primitif, sur la terre généreuse et féconde, pour trouver une vie isolée et désintéressée dans un ermitage équatorial. Ces aventures ont un attrait captivant; bien vite, on devine la nostalgie qu'elles laissent à nos compatriotes. Très loin des contraintes et des flagorneries cérémonieuses, loin de notre progrès où il est impossible de vivre sans haines, c'est le bon heur do la lutte et de la victoire, la bataille contre toutes les forces animales et végétales; c'est la rentrée dans l'état de nature, — où l'homme souverain, affranchi de réglementations et de gendarmeries, daus un enivrement dp liberté, est vraiment roi do la création.

La diversité dos tribus, hordes et peuplades rencontrées, nomades ou autochtones, le long dos côtes maritimes ou fluviales, échantillonne une série fournie de silhouettes, do têtes, de faciès, de dessins physiques, de conformations et de physionomies fières ou grimacées, toutes variations exprimées autour du type noir : le nègre... Des longs, des chétifs et aussi quelques joufflus; des figures à l'encre; des mines doucement sinistres, avec un rire en blanc et noir faisant éclater dos façons de compères jouant le benêt; le sans-soin des uns marqués de psora ; d'autres luisant sous les huiles et les ablutions; une dureté saillant souvent dans le prognathismo; le noz

renfoncé ; le ptyalisme qui mouille les grosses lèvres;la tête conique et des airs de jocrisse au cirage, sous des cheveux moutonnants, en touffes, en petits taillis ; des tatouages et des peinturâmes de peau; et beaucoup, pris par la traîtrise du brusque refroidissement du soir, les épaules rentrées, une toux pénible leur raclant la poitrine; toutes les variétés de déformations faciales se présentent. En réalité, ces physionomies sont plutôt des traits en ébauche; elles rappellent les opérations du sculpteur préparant un visage et modelant et massant des formes générales : l'expression attend le coup de pouce terminal, l'éveil qui affinera les traits dans la précision. Ces effigies béantes, un peu bonzes et empesées de gaucherie, montrent une mentalité à peine tâtonnante, non instiguée par la curiosité. Une lueur do sens simple, dos évidences naïves, brillent dans les brumes d'incompréhensions. Le nègre, devant une nouveauté, regarde : il ne comprend pas, mais il voit, il constate, c'est une conclusion, et elle lui suffit. Il n'a mémo pas d'étonnement après coup, quand la révélation se fait. Dans les travaux de terrassements du chemin de fer, les noirs, qui n'avaient jamais vu une plate-forme de route, raillaient le blanc et trouvaient absurde d'être payés pour prendre de la terre ici et aller la déposer là-bas. Aujourd'hui, très calmes, ils considèrent le résultat comme s'ils l'avaient toujours deviné et prévu. Leurs curiosités sont vives, mais courtes. La pensée atrophiée, l'attention engourdie sans habitude d'exercice, ne font que des efforts momentanés, des essais, — et ils retombent bien vite dans l'inerte placidité, dans la lourde inaction, ces hommes qui semblent de molles machines à sommeil... L'ahurissement gai, le rire énorme et fantasque les prend devant l'allèchement d'un plaisir, la joie des danses ou de l'alcool, le bruit du tam-tam dont le bruit insipide résonne en écho de ces natures.

La simplicité des Congolais trouvait évident de fabriquer de la monnaie divisionnaire en coupant les pièces de cent sous en cinq secteurs égaux. Une logique courte et minuscule leur fournit des éléments de prudence et de circonspection, des préceptes de sagesse gardés comme des miettes d'expérience.

Ils disent que c'est à jeun qu'il faut discuter, que c'est la sensation du bâton dans la main qui incite à frapper et que le dieu Zambi est trop grand et trop haut pour se soucier des hommes qui doivent donc se débrouiller eux-mêmes.

Au total, le nègre est englué d'indolence et d'indifférence par le manque de l'habitude du travail, par lanon-constatation de l'utilité du labeur. C'est une éducation à faire, — petit à petit. On ne peut pas, à un moment donné, imposer l'activité à des hommes qui ont été façonnés dans un ordinaire d'oisiveté et à qui les avantages et les profits de la peine ne sont pas encore démontrés. Le noir, qui est solide et malléable, est un emmagasinement d'énergie inutilisé; il a de l'endurance et du zèle; à Matadi, il prouve un sens commercial. Le ressort est bon, — il suffit de le remonter.

Dans l'état présent, le nègre allongé dans dos repaires puamment négligés ou, sous un arbre, imitant, roulé dans une étoffe, reste, plus proche que nous, le frère des animaux, le moricaud hébété et bizarre, étonnant avec son rire on ébouriffemont de Bamboula ; et lui, nous regarde avec plus do stupéfaction que d'envie, nous qui, dans notre pâleur, (lovons lui faire l'effet d'une race de Piorrots astucieux.

En descendant lo fleuve, dans un paysage rouge et cendreux, — qui est du Chateaubriand équatorial, — nous avons embarqué le peloton des petits instrumentistes bleus, la musique de la Mission.

Une bande de grands gosses circulant, pieds et mollets nus, la chemisette bleue à galons jaunes, et la taille enveloppée d'une vaste ceinture do flanelle bleue. Ils promènent, sous leur fez rouge à ganse jaune, une vivacité curieuse, très regardante, observant et commentant. Ils ont la têto grosse, brutalement modelée, une chevelure court frisée, dos yeux on

pruneaux dans des mines de louveteaux apprivoisés. Plusieurs ont le front ramage de tatouages descendant sur un nez plat. Le menton est dur ci proéminent; le sourcil, tombé, esl froncé par le soleil; les oreilles, écartées en vastes pavillons, oui souvent le lobe trôné.

Ils campent à l'arrière, au milieu des caisses, et se font très promptement les aises d'un chez-soi en plein air. Ils enlèvenl

Les musiciens de la Mission.

les parties de vêtement qui les gênent; les uns, comme des guetteurs, grimpent aux cordages avec des instincts de singe ; d'autres ramassent des choses qui traînent, déballent un pauvre matériel de campement, usant de vieilles boîtes à conserves en manière de gamelle; ils tirent de leurs poches entrepositaires, du poisson fumé, d'énormes miches de pain dans

lesquelles ils mordent à pleins crocs. On leur a donné des bouteilles de limonade gazeuse, qu'ils appellent, par harmonie imitative: du mata-boum ! Ils risquent des essais de français assez informe ou affirment simplement : bote ! bote !... avec un sourire de bonne digestion.

Quelques-uns, dans un coin, feuillettent à doigts sales un cahier de musique et répètent des passages en chantonnemcnts éraillés.

Des pauvrets, la poitrine concave, toussent douloureusement.

El quand le moment est arrivé de faire montre de leurtalent, ils se rangent en bonne tenue, avec une gravité de petits fonctionnaires, et ils jouent. Les longs doigts noirs manœuvrent sur les pistons nickelés; les grosses lèvres spongieuses salivent sur les embouchures; dans ces attentions d'ébène, une vivacité de gros yeux émaillés suit les mouvements du chef, — et les couacs partent à la venvole. Ils jouent faux avec sérénité et orgueil... Mais, quand ces pardonnables maladroits, aux mines d'un autre monde, entonnent, dans l'éloignemenl de ces rives rébarbatives, et jettent aux échos d'Afrique un refrain de ducasse de Wallonie, la puérile ritournelle du Doudou, nue émotion de plaisir tressaille. Et ensuite, la Marche des Carabiniers, qui nous parait banalement cuivreuse le long du Treurenberg, devient, — jouée sans conviction par la gaucherie de ces morieauds, — un admirable élan, avec des envies de lancer les casquettes en l'air.

Borna, — les bâtiments propres et alignés, — a une apparence très ville, des avenues tracées et soignées, un tramway à vapeur, des magasins et de la réclame, un bureau de police, une église dominant le verdoyant tableau, des résidences, des « palais » dans de beaux parcs officiels, le télégraphe, des

places bien entretenues, — comme la place des Cocotiers qui, devant le pier d'accostage, est l'entrée de la coquette capitale. Là, converge l'activité des promeneurs : des blancs causent a. l'ombre ; des indigènes somnolent; le mouvement du port amène, en blanc et bleu, les marins de l'Etat, des Ubangi

JJoina rive. — La place.

et des Sango à profil de léopard, les dents limées; les sergents de ville, portant l'écharpe rouge et le casque écussonné, montent la garde, très dignement, près d'un édifice en briques grandement titré : Commissariat de police; le bâtiment de la paix citadine s'ouvre en perron où s'étalent les affiches et les annonces avec des casques d'agents.

L'ensemble montre une aisance de civilisation bien implantée, qui a pris racine et, solidement, pousse et se développe.

Une claironnée violente remue la curiosité de la foule : les troupes indigènes arrivent en tenue bleue flottante, les pieds

La revue des troupes à Borna.

Borna. — La revue.

et les mollets nus , La tête coiffée de rouge. Les troupes, qui doivent être passées en revue, prennenl position pour la cérémonie. Les fusiliers noirs présentent les armes avec une nerveuse conviction, une évidente fierté de la correction de leurs mouvements. L'attitude est disciplinée et la marche allègrement martiale quand, par pelotons, derrière les commandants

Borna. — Le défilé des pupilles.

en uniformes d'officiers de marine, ils défilent, au pas de parade, ces soldats de bronze, sous le déploiement du drapeau bleu.

Après la troupe, passent, crânement et sans armes, les pupilles... La force, dans cette initiation des peuplades sauvages, s'impose : elle est le premier ressort du progrès, l'élément tout d'abord nécessaire; elle caractérise la phase première dans l'évolution vers une condition supérieure, vers un éveil d'intelligence et de conscience, quand l'autorité, —

toujours indispensable, — pouvanl par raisonnement convaincre, ne devra plus empoigner.

La promenade par les boulevards, opulemmeni plantés, est amusante devant la variété des négoces, les boutiquettes à grandes affiches, les bonnes femmes drôlement accoutrées vendant des bibelots et des objets de toilette, les bazars de pacotille et Shanu, le noir, habillé à la dernière façon, le maître-bijoutier s'exprimant en français aussi bien qu'un membre de la Chambre des représentants. Les passants sont des indigènes baguenaudant, des porteurs allant droits sous la charge, le pas raide; des fonctionnaires habillés de coutil blanc; des boys très posément en courses; des soldats, des agents de compagnies sous le vaste feutre; un disparate circulant où surgit la surprise de se trouver soudain devant un

Les curieux regardant la revue à Borna.

Bonia. — Le boulevard, un jour de fête.

Une rue de Borna.

camarade connu jadis aux environs dos Galeries Saint-Hubert ou à l'Université...

— Eh bien! mon vieux, comment ça va?

— Pas fort... Mais je me retape tout de même...

Le pauvre diable, pâle, défait, les joues tirées, relève le col

Le tramway de Borna-plateau..

de sa veste. Malgré l'épuisement du corps dévoré par la lièvre et bourré de quinine, il veut causer, avoir des nouvelles... Il est pris d'une suffocante quinte de toux, tend une main longue et osseuse, et s'en va, taisant le fort, — sous une expression de poignante mélancolie...

Un négrillon, les lèvres boursouflées et les yeux éteints sous une envie de sommeil, est assis dans le sable, les jambes en V, à la porte d'une cabane. Le boy, l'attention vague, passe à la craie le casque de son maitre. Sans idée de précipitation possible, il caresse distraitement de son chiffon blanc, le

Le tramway de Boma-plateau.

casque, sur lequel ses doigts crasseux renouvellent toujours des marques brunes. Sans inquiétude, machinalement, il poursuit l'opération, très insoucieux de la lutte engagée entre la saleté de ses doigts et la craie de son tampon. Il a grandement le temps. Ce nettoyage se terminera bien un jour ou l'autre, et on verra comment.

Une seule chose serait peut-être susceptible de dérider ce patient serviteur, et de décrocher son insouciance : c'est de savoir ce que, dans un naïf langage, l'Européen appelle travailler comme un nègre.

loi —

Au bout d'une descente, par une avenue de sable, à travers un champ de bananiers, deux piliers sévères, quadrangulaires, maçonnés, forment une entrée toujours béante, sans grille... Le cimetière.

La promenade se fait lente, réfléchie comme l'accomplissement d'un devoir. La méditation se prolonge, s'attarde dans les allées droites, — et déjà si étendues, — entre les tertres, les uns, simples bombements du sol, les autres, surmontés d'une croix noire numérotée. Quelques pierres tombales, des monuments dressés, de la statuaire funèbre, des couronnes de perles, des envois touchants, des souvenirs, des hommages venus du pays. Des noms sont peints en grands caractères ou gravés sur la pierre, au milieu de touffes d'herbes et de fleurs qui éclairent d'un peu d'existence le sable mortuaire.

On suit ces noms avec de l'anxiété, — et on retrouve de vieilles amitiés gisant là, des camaraderies d'autrefois; on iv'vit la souvenance de scènes d'adieux. Je lis : Candeilh... Condry..., puis, au bout de la lugubre rangée, le nom de ce bon garçon : Warlomont, avec la date 1888, et une énorme couronne envoyée par le régiment des grenadiers... De ce coté : Gilmont... Voici encore le nom de Hoton... la tombe du père Dedeken... Et par ici, des Portugais inconnus, — et aussi des croix de bois sans nom.

Ils n'ont pas eu une mort inutile, les aventureux qui reposent ici, payant en sacrifice et en généreuse vaillance, en dévouement et en deuil, la victoire du jeune Empire. Les feuilles de marbre, allongées sur le sol, sont autant de pages notoires dans ce cimetière qui remémore, — comme la colonne Doit du Grand Livre africain. C'est la dette qui se marque et demeure envers ceux qui bravement furent des initiateurs de prospérité.

L'enclos recueilli, — champ sacré, semé d'héroïsme, — apparaît comme le sanctuaire de l'Exemple, vers lequel l'avenir viendra pèleriner, continuant une dévotion de gratitude, aux non-oubliés.

L'impression es! profonde et austère. Elle retient le passant songeur dans le repos, dans le calme de cette solitude au grand air, à mi-côte, devant le fleuve qui passe toujours.

Des oiseaux volètent avec un chant aigre, et vont se cacher dans un acacia flamboyant solennellement planté près de rentrée. Et le vent, qui agite les arbres, enlève d<vs feuilles jaunies, des pétales de fleurs flétries, qui planent un instant et viennent, symboliquement, mélanger, sur les tombes, une expression d'Afrique aux tendres souvenirs envoyés d'Europe.

A Boma-plateau, où le tramway arrivé par l'Avenue royale fait une première halte, se déploie la régularité, le méticuleux du fonctionnarisme : les allées sont spacieuses, les avenues

Boma-plateau. — Foule indigène.

Boma-plateau.

solennellement plantées; en des jardins méthodiques, se dressent des édifices rectangulaires largement aménagés, la résidence du gouverneur, les bâtiments de l'intendance, les bureaux du secrétariat général et une imprimerie où des typos, noirs comme leur encre, composent et tirent les affiches et les circulaires du gouvernement. L'église de fer, avec ses appentis donnant de l'ombre, fait vis-à-vis au bâtiment crénelé de la force publique; mais, entre les deux, sinue un vallon allant retrouver la Rivière des crocodiles. Les alentours sont plantés de beaux arbres épanouis, de cocotiers, de bananiers, d'eucalyptus; des essais de plantes, des élevages de jeunes pousses, des pépinières très surveillées, préparent, pour les ans prochains, une flore merveilleuse.

De l'autre côté, sous le ciel calendré de soleil, coule Tétagement des villas descendant la colline et formant une petite cité riante qui affirme de l'énergie et de la prospérité. Là-bas, le fleuve décrit une grande boucle dans le bel espace de la

Borna. — Les femmes revenant des champs.

vallée; les érosions se marquent en lisérés rouges; la dénudation du substratuni se perçoit, — et son étude est scientifiquement entamée. Des commencements de collections de la faune malacologique et ichthyologique montrent un travail de documentation suivie; la cité studieuse a des velléités de musée ; des cartes fluviales sont ébauchées et le dossier du pays se forme.

Dans les larges allées de la descente, traînassent, le fardeau sur la tête, des femmes de soldat revenant des champs.

Borna. — Une indigène.

négresses charnues, replètes et mamelues, les lèvres peintes de sang, et des regards bien doux coulés sous un plissement de paupières.

On quitte Borna, emportant une impression jeune et saine... Borna, qui affiche une aisance confortable, qui fait môme du genre, avec quelque distinction assez britannique, dans l'élégance do ses cottages coloniaux, est — soigneusement rangée, — la cité du classement, la ville administrative : l'organisation et la méthode s'affirment dans ce carrefour de tous les grands services de l'Etat africain.

I"n Te bruni à l'église de Borna.

lî)0 —

Borna. — L'extrémité «lu pier.

Un moment de troublant enthousiasme et d'étreignante sincérité dans les adieux...

Les amarres sont lâchées.

Le steamer se détache du pier — qui est chargé de compatriotes et vibrant d'acclamations. Et tout le monde entonne, à pleins poumons, la Brabançonne... Cette musique, qui nous parait si galvaudée par les pistons de festival et si réduite en banalité dansles expositions de bétail, prend ici, dans Féloignement, une saisissante grandeur : le chant ému se dresse, monte dans les airs, en majestueux symbole des affections lointaines.

La distance s'allonge entre eux et nous... Eux, gardent cette mélancolie obstinément pensive et toujours tendue vers le pays. Nous, nous sentons le réconfort et le ravissement

Le pier de Borna.

orgueilleux d'avoir trouvé, par la volonté et l'abnégation de ces bravoures, un déploiement de la nation belge sur ce sol

africain.

Longtemps, les mouchoirs s'agitent, les adieux se gesticulent, — et nous éprouvons, en quittant le Congo, autant d'émoi qu'au départ, devant les quais d'Anvers.

Le bateau, qui a repris la régularité de ses fonctions itinérantes, descend la large estuaire du fleuve.

Nous saluons la pointe de Banane d'un ultime adieu aux terres congolaises.

Et maintenant, voguant vers la haute mer, sous la tombée de la nuit, dans les songeries longues qui s'accoudent au bastingage, chacun, après ces journées de grand intérêt, après ce millier de kilomètres parcourus en pays original, chacun classe ei condense ses souvenirs, cherche la résultante de ses impressions, dégage l'émotion maîtresse qu'il emporte.

La vie africaine apparaît dans la tumultueuse activité traficante de Matadi: l'administration travaille à Borna; des

stations énergiques propagent des idées de travail et d'instruction, entretiennent et multiplient des commencements de cultures et d'exploitations, favorisent la mise en valeur de territoires immenses. En même temps, une organisation sage, habile, raisonnée, s'étend, s'affirme, se fait accepter et apprécier, préparant, au milieu d'une fertilité hier inactive et abandonnée, une gigantesque civilisation laborieuse et riche.

La barbarie, peu à peu, patiemment, jour par jour, est défrichée, transformée par des hommes généreux, des intrépides, des déserteurs du banal, des audacieux violemment trempés, offrant leur vie pour une généreuse fantaisie de gloire, campant dans la brousse et y bâtissant un Etat. Parmi ces caractères de belle décision, les officiers surtout emportent une véritable admiration. Nous les avons trouvés dans les districts, au milieu des indigènes; et nous avons reconnu partout l'énergie calme, la prudence pacifiante, la sagesse de ces vaillants, dont beaucoup sont devenus très simplement des héros, quand il a fallu prendre les armes. L'installation des stations comme le plus substantiel de l'œuvre africaine sont dus à des militaires dont les noms resteront des fiertés pour leur pays.

Le pouvoir judiciaire, confié à de jeunes hommes, — dont plusieurs n'ont pas même d'heureux débuts à leur actif, — ne fait pas bon effet. Une magistrature maladroite, parfois cassante, parait le point faible dans ce gouvernement.

Enfin, on brave même le prompt soupçon de courtisanerie, tant il est impérieusement juste de reconnaître que l'Afrique congolaise donne, avant tout, un sentiment de respect pour celui qui, depuis des années, a deviné et compris ce qui est aujourd'hui en plein épanouissement; pour l'homme qui a voulu que la petite nation belge fût la marraine du colosse congolais et qui, malgré les criailleries de gazetiers impondérants, malgré les déclamations d'avocats à tout faire, malgré les gros mots d'une politique intéressée, a fermement créé, avec les faibles ressources de la neutralité belge, l'Etat du Congo. Les régions, déjà travailleuses, étalent un spectacle d'ordre, de discipline et d'effort conscient; elles montrent la puissance

d'une idée non pas livrée à des bureaux de ministères électoraux, mais dirigée par une même et constante volonté bien avisée. Le conducteur de ce superbe mouvement est un clairvoyant, un vrai maître. Comme le disait devant nous, à Léopoldville, le 6 juillet 1898,1e colonel Tins, dans une très belle et chaude allocution, à la cérémonie inaugurale du chemin de fer du Congo : « la conception de Léopold II dominera, comme un poème grandiose, l'histoire du Progrès dans la fin du dix-neuvième siècle. »

Nous avons repris le flottement et l'inaction de l'existence maritime. Nous avons retrouvé nos habitudes dans les coins du bateau, — et nous poursuivons, encore dans le Sud, allongeant toujours Téloignement du chez nous.

Après la pointe Saint-Georges, par 8 degrés de latitude australe, le jour se lève, alourdi, rechignant. La matinée est d'un gris hivernal. La mer, planie et lissée sous un long glacis, est troublée et déchirée seulement parles ailerons des squales, les nageoires dorsales des requins, qui abondamment nous suivent et nous surveillent.

L'air, sous les moussons chargés de vapeurs, est tassé, compact comme une condensation de clarté, une matérialisation de lumière qui fatigue la vue; il faut baisser les visières des casquettes pour soutenir ce jour qui est vif sans éclat. Le ciel et l'eau dans cet épanchement de luminosité, — le soleil restant au-dessus d'un écran de nuages, — ont une môme teinte; ils s'emboivent et se dissolvent un peu l'un dans l'autre. La mer molle, en lourdeur de pâte vert bleuet tout unie, a l'air désorienté d'un grand lac qui aurait perdu ses rives.

Le port de Saint-Paul-de-Loanda.

Saint-Paul-de-Loanda et les monts do l'Angola sonl devanl nous.

La baie, dans un recul des terres, est défendue des vents et des courants côtiers, — sous la garde de la forteresse Saint- Michel. Au fond, des constructions s'étendent devant un paysage d'euphorbes, de steppes, d'eriodendrons, de nappes onduleuses de savanes, de gommiers; et dans l'étalement des

Saint-Paul-de-Loanda. — Une avenue.

verdures, pointent les villas des planteurs, les musseques des grands propriétaires.

L'orgueil de la ville est sa gare, origine du chemin de fer d'Ambaka, — une voie d'un mètre d'écartemeni étourdiment poséesur traverses de bois. Los installations ont un air pas soigné; les caravaniers encombrentles quais déballes et de sacs de café; et le service d'exploitation est paternellement conciliant.

Vers la ville, les rues sont larges, plantées d'arbres et en plein sable ou sous pavement de coquillages. Quelques mathurins saurés par l'air salin, des nègres bantous très hilares, des gandins noirs pieds nus, dos chasseurs de rats, des porteurs, la tête écrasée do charges, animent cos voies, où des perroquets s'égosillont. Mais surtout, et impressionnante, la mendicité horrifique du pays est sinistre : un délabrement d'êtres, une trainaillerio de souffrances, un étal de difformités geignent au soleil, contre les murs, dans les ruisseaux, clans les encoignures, sous les portes... Des paquets do chairs grises el do loques, des traîne-la-quille chiragres ou cicatriciels sortem d'une promiscuité do coupe-gorge: des rachitiques flétris, tous les phénomènes de l'endémie, les anormaux, les dépravés, comme une décomposition physique, montrenl l'extermination inéluctable de la race. Une humanité endommagée, abîmée, expose le pus, le sang, la sanie; les tissus dos corps sont on chiffons ; les tares et les emplâtres se collent sur des chairs corrompues; des êtres informes, contaminés, rampent comme

Saint-Paul-de-Loanda. — Un mendiant.

des songes tristes... Mercenaires, mis hors d'usage par l'anémie, le vice ci la saleté, par les émanations e1 les miasmes, ils font voir les os saillant sous la peau verdâtre, les scrofules sur d'atroces maigreurs, les chairs collées aux tibias et aux fémurs, et tous les maux, et foutes les hontes qui atrophient et dégradent. Sur un seuil, une guenilleuse a mis sa poussinée, une tiaulée de mioches nus sur un morceau de paillasse. Des aveugles marchent en file hésitante, en chapelet de misérables, se tenant par le manteau, allant, le bâton tâtonnant et les yeux vides vers le ciel en attitude d'imploration. Sur le trottoir, un mendiant pourri, gisant dans des chiffons, bredouille du vague...

La ville est lépreuse comme ses habitants : maisons en bois peint, constructions basses, varandes, murailles roses replâtrées, angles épaufrés, masures chancelantes, — puis le luxe médiocre de l'Hôtel de France avec sa familiarité apparentant la cuisine et la salle à manger.

Les demeures semblent faites de démolitions; cloisons, perches, solives,cordes, panneaux de fenêtre et décombres, sont à peu près assemblés, fabriquant des maisons d'architecture rabistoquée , des baraques comiques , des constructions pouffantes, des bâtiments contrefaits et grimaçants , une gaudriole de lignes...

OU serait tenté de faire Saint-Paul-de-Loanda. — Un aveugle.

Saint-Paul-de-Loanda. — Un mendiant.

la spécifiante coquille typographique en écrivant des t arcades.

L'étiolement d'une puante marmaille grouille à tous les coins. Et dans ce1 ensemble poudré dépoussière, et sous le beau soleil, la ville d'accalmie, qui sent la crass<\ parait un réaliste poème de saleté. Elle porte une prétention de chère guenille, cette bâtisse décrépite; et on croirait qu'il a été volontairement construit du délabré et confectionné des ruines. Malgré l'humidité de ses magasinstaudis, malgré les moisissures des baraques crou-

Saint-Paul-de-Loanda. — Une marchande.

lantes, la capitale, en repaire de marchands d'esclaves, se drape d'une certaine morgue, affichant de vieux parchemins souillés, et so titrant encore Sao Paolo da A.ssumpçao <!<• Loanda.

Saint-Paul-de-Loanda. — Un carrefour.

Dans la reposante fadeur de Saint-Paul-de-Loanda, le marché appelle un pou d'animation dans un grand carré planté d'arbres maigres, étiolés. Quelques flâneurs passent dans l'affalement général d'un négoce stagnant. Los légumes, les fruits, les pâtes et les bouillies sont en grandes mannes ou on augées, — et la marchande est assise ou allongée par terre au milieu dos épluchures et des déchets.

Les achats se négocient en lentes caqueteries, très dépenseuses de temps.

De jeunes femmes, les oisives, prétentieuses négresses aux lourdes frisures de toison, paradent, enveloppées d'étoffes claires et légères. Les plus riches se coiffent du luxe d'un

ws& .x

Saint-Paul-de-Loanda. — Le marché.

foulard lustré, et fument le cigare à pleines lèvres... Le tour

dp marché accompli, elles s'en iront, toujours traînassantes el jaboteuses, s'installer etcoqueter devant les longs comptoirs où se vendent des bagues en torsades d'argent, des colliers de perles, du tabac, des badines en peau d'hippopotame, du bibelot voyant el du toc à gros effet.

En raison du dimanche, en l'honneur du. jour de domingo, dos affiches, très longues et détaillées, convoquent la foule à la Praça de touros, annonçante grande torneio tauro-machico, six bravissimos touros, de nombreux et émerveillants banda-

rilheiros et cavalleiros el un distincto amador, — et, en surplus, une musique abrilhantara o espectaculo coin o seu vastissimo report orio.

A travers des terrains bruns à végétations maladives, toutes les voitures de la localité montent vers les arènes, — qui ne sont, en réalité, qu'une maigre installation foraine, peinte en gris, secouant au vent de petits rideaux rouges devant les portes des loges.

Le sable de la piste est arrosé. Des valets de toril, des gens de service, déguisés en vert et jaune, font les derniers arrangements. La foule, pas bien fournie, se tasse sur les gradins, dans les coins d'ombre, au sombra.

Les musiciens sont des noirs en tenue de coutil gris avec képi blanc. Leur entrée est saluée de cris, de trépignements, d'un tapage battu par les cannes sur les planches. Dans le public impatient, remuent des nègres en veston clair et des

Au marché de Saint-Paul-de-Loanda.

blancs au teint jaunâtre, des matelots de la flotte en large béret blanc, dos femmes du peuple, la tête coiffée du madras jaune ou rouge, le nœud d'étoffe à l'oreille; des connaisseurs discutent en agitant leurs vastes sombreros, et des clames mulâtresses, pas vilaines, sont endimanchées de plumets et de panaches extravagants: les décolletages sont gracieux; les toilettes, trop esbrouffeuses et villageoises, multiplient les effets de

• . . ii i . r i . •■ m ii-.ii in il- 'iiiinilluiM '- »«li**l- ' M , ' Mit l. j :ll. I . i ' I •' UillHI !'-'lf

Les arènes de Saint-Paul-ile-LoancIa.

jaune; les bras nus, les mains habillées de mitaines, balancent, sur cette exposition de modes coloniales, une agitation d'éventails multicolores... Des cris, des appels, des interpellations, des défis, des promesses se clament, — quand sonne la trompette annonciatrice.

Le quadrille des «illustres» toréadors fait solennellement son entrée, avec salut au président, hommage au public, jet de la clef, marches et défilés respectueux, suivant un formalisme de rite... Le cavalier, en pourpoint de velours noir et monté sur un cheval blanc, effectue un tour de piste et, avec une pose

d'écuyer de cirque faisant de la haute-école, il salue les bravos qui s'envolent.

La porte du toril — dont les vantaux bas sont écussonnés de têtes de taureaux aux cornes formidables — s'ouvre, donnant passage à un petit bœuf noir, l'allure pas méchante et les cornes emboulées sous une gaine de cuir.

Courses sans intérêt, espèce de jeux landais auxquels l'animal, de caractère peu querelleur, cherche à se mêler le moins possible. Il s'offusque seulement, estimant la plaisanterie sotte, quand les banderilles le mordent et lui sautent le long du corps, mêlées à des rubans de sang... Mais, la colère n'est point dans la nature de la bête; ne se défendant que devant des attaques trop véhémentes, le bovin résigné attend le troupeau des camarades qui le ramèneront à l'étable.

Le public, malgré tout, manifeste, discute, conteste, acclame et lance des chapeaux dans la piste.

Et le même manège, couraillant et sautillant, et vainement provocant, recommence pour une deuxième course :1e bœuf est roux, — c'est l'unique différence.

Sur la mer équatoriale, le soleil disparaît, après une journée très pure, — malgré les passades de nuages.

L'adieu solaire est précipité. Le jour craque dans une explosion de splendeur, dans une décomposition de l'astre en énorme beauté... L'espace est en alerte, pénétré d'attention devant le déploiement de solennité. Les colorations s'accentuent et se violentent. Des feux et des outrances, des vibrations écarlates semblent, flamboyante confusion, jaillir d'un cratère sous-marin. La vision est volcanique, furieusement ignée. Les nuées ont du bouillonnement; les fumées violettes, les rayures d'or fondant, les déchirures rouges, en craquements, tracent l'impétuosité en flammes d'un phénomène plutonien s'imposant sur l'empire des eaux.

Le ciel est d'incandescence, en parure de vive clarté ; il mêle étrangement des tons de colère et d'effroi, des nuances douces de supplique, des tendresses d'agate, à du sinistre de feux de résine à des fantasia d'incendie, à de chimériques teintes diamantées, éclaboussées de lueurs. Des jaunes safran, des moires lilas se marient délicatement; par de longues courbes de lumière, les nues emportent de mouvantes marbrures roses mêlées de rayons verts... Le ciel entier est envahi de ce fastueux débordement, de cette folle liquidation de tout le coloris du jour, — tandis que le soleil, foyer d'or calme, drapé de pourpre, tend un dernier rayon, éclat suprême, dans cette cérémonie d'apothéose.

Aussitôt, les ombres guetteuses se ruent et commencent le saccageinent et la démolition. Des éboulis dégringolent et ravagent; des dessins de cascades et des torrents se précipitent. Les hordes de nuages galopent, se lancent ou se bastionnent, s'attaquent en formidables cataclysmes rouges. Des masses grises et jaunes se buttent dans des abordages immenses; des effondrements s'écrasent; des gouffres terrifiants s'ouvrent dans des péninsules violettes; des vapeurs iodeuses montent à côté de translucidités frêles comme en gardent les plus mignons coquillages de la côte...

A son rôle, et placide, une étoile de laiton s'allume dans un coin de firmament.

Et la cotonneuse fumée du steamer jetant ses cocons en longue écharpe, en astragales de fusain, se déroule, s'allonge, se tord, — et prend le fantastique d'une immense chenille noire rampant sur le ciel.

Nous mouillons devant Sainte-Hélène.

L'ile, un bloc solide et foncé, le profil hargneux, les pics dessinés en crocs, est de toutes parts abrupte : paysage de

consternation, en rouge sombre, couleur de colore. C'est bieD « l'immense cercueil flottant sur l'Océan » — et la vision du poète est exacte :

Il est au fond des mers, que la brume enveloppe, Un roc hideux, débris des antiques volcans...

Comme sous un titanesque coup de hache, l'île est fendue, déchirée. « On dirait, écrivait M1Ie Betsy Balcombe, dans ses souvenirs de Napoléon à Sainte-Hélène, que le rocher, las de son existence solitaire et immobile au milieu de l'Océan, s'est mis à bailler largement et n'a pu refermer la bouche. »

En cette faille — appelée prétentieusement la Vallée — repose, encaissée, tombée dans le pli de pierre, amincie et coincée dans l'échancrure, aux pieds du Peak-hill, la petite ville de Jamestown, — avançant en signal, sur le bord escarpé, le clocher gris de son église. Et autour de cet amas d'existences, s'élèvent, se dressent, se rangent une garde de roches brunes et dépouillées, des terres à l'ensemble desquelles on a voulu trouver un vague profil d'énorme tête de nègre, des massifs calcinés, grillés au grand vent, sortant des angles, avançant des pointes, se retirant en grottes, en cavités où s'engouffre bruyamment la vague. Le tuf, déchiqueté, tout en aspérités, est une barricade politique sur un pêle-mêle de rochers en plein Océan : une île sur la défensive, affirmant son humeur mal accueillante par les batteries de Munten et les canons braqués sur les hauteurs de Ladder-hill. La ville se défend derrière des murs, dans une enceinte à créneaux et à meurtrières; la garde est montée par de vieux affûts dans un parc d'artillerie, par tout un appareillage de fortifications ancrées dans les blocs de maçonnerie de soutènement qui consolident les pans de roches.

La cité, longue rue montante et tortueuse, a un aspect de faubourg anglais. Cottages exotiques, et britannisme d'exportation. Des négresses mal peignées sous le chapeau à plumes ; des misses d'occasion; des dames jouant les ladies par leur chignon en tapon clans le cou et leurs robes de toile blanche et sale; des mulâtresses aux énormités pectorales crevant les

corsages; des métis qui tiennent d'infects bars avec avis que les dames ne sont point admises; un maigre marché aux poissons où il y a cent mille fois plus de mouches que de poissons; une Napoléon Street; un épouvantail d'escalier en fer grimpant tout droit, par 730 marches, jusqu'au tort: un unique hôtel appelé the Hôtel; des blanchisseuses galantes; des boutiques de photographies; des soldats bruns à guêtres blanches, la badine à la main; de jolies fillettes au teint de citron qui vendent des objets indigènes, bracelets, ceintures, pochettes en pépins noirs et jaunes... La ville est rapidement explorée.

On entame la longue marche de huit à neuf kilomètres vers Longwood, le pèlerinage obligé de Island-Sainte-Helena, par des routes en interminables rampes, des sentiers de mulet, des grimpettes de montagnards.

Le chemin, qui part dans le flanc droit de la longue vallée étroite, permet de voir en détail et de plus près la structure du paysage... Les fonds s'enjolivent de vagues tentatives fie cultures revèches; les hauteurs, d'une obstination implacable, restent arides, desséchées; la couleur générale est chromée; des tas de scories dévallent; des superpositions de roches fonl des parois vives et renversent les figuiers de Barbarie à palettes poilues qui tentent de vivre sur les penchants.

La route monte, monte toujours, cassant les jambes et découvrant des profondeurs de gorges sinistres, dures, où pointent des cactus, où se balancent des bananiers, où végètent des champs de vignes étriquées, des indigotiers, — et vite reprennent les accaparantes ronces, les genêts, les ajoncs. La vue se désole devant un bouleversement de roches volcaniques, qui, sous la chaleur bouillante et dans leur couleur rouge feu, forment un décor d'enfer.

En des coins, à l'abri des vents, vivotent blottis, effarés, des

arbres desséchés, des pins sauvages, une misère de végétation, de pauvres troncs tordus, des parcelles chichement boisées — où un bûcheron en haillons charge de bois un ânon

efflanqué. Les mornes solitudes de ce pays de spleen s'étendent et s'attristent ; cet esseulement de roches moroses, enfermées par l'Océan, donne une impression de grande cage à lion.

Dans une partie plus haute encore, — où le sol toujours tourmenté se boise plus abondamment, — les sommets s'enchaînent en longue crête enroulée en élément de spirale. Au bout de cette crête, que suit la route, est Longwood, — et dans L'entonnoir formé par le contournement de cette longue chaîne, le Napoleon's Yale... On descend par des chemins de gazons glissants, — et le tombeau gît dans un recoin de retraite fraîche, silencieuse, ombragée. Une clôture de bois à claire-voie enserre l'enclos funèbre ; au centre, ce qui fut la tombe du « géant broyé sous le talon des rois » ; une grille rouillée encadre un cimentement de carreaux formant un grand rectangle peint en blanc et fendillé — sans une inscription. Autour, dans ce fond méditatif, le calme et la solennité de cyprès et de chênes; et dans le grand silence de la mer voisine, le cri d'alarme de petits oiseaux écarlates. Le saule célèbre, mort lui aussi, est continué par la pousse d'un saule jeune et fluet, conservateur de la tradition :

Napoléon alla s'endormir sous le saule...

A la sortie de cet enclos, — point de résolution dans l'histoire du monde — est postée une Anglaise faisant au passant la demande d'une signature et l'offre de photographies et de souvenirs.

Le chemin remonte à travers une verdure malingre et grise, des tiges nourries de poussières et de terres caillouteuses, des frondaisons funéraires, des plantes abîmées, courbées par le vent, des arbres arc-boutés, l'échiné ployée.

Au bout, enfin, — à 1,771 pieds d'altitude, dit la borne fichée à l'entrée, — un semblant de parc pierreux, aux arbres tordus,

Sainte-Hélène. — Longwood.

aux contours exténués, entoure la résidence basse et modeste de Longwood, la retraite du « prisonnier de l'Europe ».

Le bâtiment livré aux intempéries fut très délabré. On sait que le gouvernement français donna mission à un officiel- du

Sainte-Hélène. — Lon<nvood.

Sainte-Hélène. — La maison du général Bertrand.

génie de rétablir la maison et ses avoisinements dans l'état où tout se trouvait au temps de l'Empereur. L'habitation a été rigoureusement refaite et reconstituée; des lambeaux de papiers trouves aux murs ont servi à refabriquer d'identiques tentures qui tapissent aujourd'hui les locaux. Les salles, petites, basses, sont vides et nues. L'une contient des drapeaux français et un buste de Bonaparte au long d'un mur, derrière une barrière de bois. Ainsi, en reconstitution sur place se retrouvent la véranda et les coins où le vaincu rêvait, combinait encore et dictait son Mémorial, le bout de jardin, la terrasse, la salle à manger et son papier doré, la chambre à coucher, le salon — où déjeunes misses à lunettes, en taille claire, vendent des photographies. Ces jeunes personnes, malgré leur dehors et leur parler britannique, sont, afflrmet-on, des Françaises, filles de préposés français.

A côté, la maison du général Bertrand est en pimpante toilette de fleurs, de fuchsia, de bégonia, de coleus à grandes feuilles veloutées, décorant le perron où le prisonnier venait, la longue- vue à l'œil, regarder manœuvrer les troupes

— -ils —

anglaises. Devant, s'étendent, dans un gris de très vieux souvenirs assombris, une plaine en pente douce, de vagues terrains et des roches violentes avancées en puissant promontoire. C'est le rocher de Sainte-Hélène et ses menaçantes dégringolades, ses éboulements, ses écrasements entassés découvrant la vue immense, l'horizon d'une mer en frissonnantes couleurs, dans une rêverie de tons bleus.

Ici, où s'éteignit vinculé le « voleur du tonnerre », vit une effervescence de souvenirs, de curiosité, une recherche de détails, un travail de mémoire devant ce promontoire qui a ses grades dans l'Histoire comme dans la Poésie. Machinalement reviennent et défilent des bribes de textes, des vers fameux...

Des rochers nus, des bois affreux, l'ennui, l'espace, Des voiles s'enfuyant comme l'espoir qui passe.

Sur les escarpements croulant en noirs décombres Il marchait seul, rêveur, captif des vagues sombres.

Les aigles qui passaient ne le connaissaient pas.

Mais au total, guère d'émotion : le sentiment d'une justice, d'une volonté pacifique infligeant, dans cette solitude, l'expiation à un tourmenteur de peuples, à ce brutal génie de la

Le rocher de Sainte-Hélène.

bataille. On examine sans révolte le panorama de celle ile, écueil où vint s'abîmer et sombrer une sanglante aventure, aboutissement de tontes fortunes trop éclatantes. Le poète des Contemplations le dit :

Il est au plus profond de noire Histoire humaine Une sorte de gouffre où viennent tour à tour Tomber tous ceux qui sont de la vie et du jour.

Et Ton quitte, sans autre impression que le calme d'une curiosité satisfaite, cette terre d'abord méchant, ces rochers qui, sans un phare, sans un feu, sans un signal, s'enveloppent d'obscurité et se dissimulent dans la complète nuit avec des précautions de prison.

Le cap est mis sur le Nord : c'est le retour, — et en même temps la constatation de la distance, l'empoignante impression de l'éloignement... On calcule, on réduit les degrés en milles et en lieues; on additionne qu'il faut maintenant suivre une immensité de huit mille kilomètres pour aller retrouver l'ordinaire des habitudes matérielles et de quelques amitiés, — qui sont les habitudes du sentiment.

On se confectionne une armature de patience. Dans l'avancée persistante du bateau, un consolant enfantillage regarde fondre et se réduire, minute par minute, la grande étendue séparatrice. On va même jusqu'aux encouragements affectueux à la machinerie, à la vigoureuse hélice, dont chaque tour nous approche de quelques mètres...

Car, après ces semaines de mouvement, nous nous sentons rassasiés de nouveautés. C'est du calme, que l'esprit souhaite, à présent. Les magasins aux souvenirs sont emplis; il faut la tranquillité de la rentrée pour la mise en ordre, le débrouillage des documents et le rangement méthodique.

Plusieurs de nos compagnons sont moins pétulants qu'à l'aller. Guéris de la crise que donne la fièvre du neuf, ils sont maintenant plus enfermés, plus enveloppés de pensée, avec le besoin de se reclure dans le travail réfléchissant... Après cette vaste ration émotionnelle, nous digérons.

Vers le neuvième parallèle Sud. la mer violette, balançant des écharpes de vapeur sur un azur fané, se fronce. Le temps grimace. Des nébulosités grises, épaisses d'humidité, se gonflent. L'horizon embué, est trouble, indistinct, — et il disparaît... La pluie marche sur nous, envahissante, semblant soulever la mer pour la laisser retomber en grosses gouttes.

La sirène hurle et prévient.

L'ondée opaque nous aborde, agressive. Nous coupons un nuage, une compacité humide. Le bateau claque dans la vague tourmentée, et nous barbottons dans une nuée descendue, surchargée et trop lourde. Le ciel a disparu; l'averse englobe. Des rafales trempées, balayantes, font d'amples chasses d'eau... Et après ces journées de surchauffe, on se laisse mouiller avec jouissance; sous la pluie doucheuse, parmi les sautillantes éclaboussures, le pataugement sur le pont est savoureux et rafraîchissant. La pluie tropicale, orage sans tonnerre, assaille; les violences fouettantes, les cinglades d'averse, l'arrosage à pleins jets, inondent; on cogne des paquets d'oau chassés à la galopade; on entend des chutes dégoulinantes, une musique de gouttières, partout un ruissellement, des cascatelles, une pulvérulente submersion.

Des lassitudes perdurent... Le temps est calé dans une monotonie toujours étirée sur la pérennité de l'eau.

De Sainte-Hélène aux îles du Cap- Vert, huit jours de pleine mer en des parages non fréquentés par les lignes do navigation. Des suites de jours et de jours sans rencontrer une voile, sans apercevoir une fumée, un mouvement qui annonce d'autres existences. L'inquiétude se figure très loin dans

Sur le pont.

l'abandon irrémissible. L'Océan toujours vague, non repéré, s'en va, se développe, s'étend en amplitudes perpétuelles : c'est dans l'inépuisable que fonce notre route... Le calme imperturbable de la mer — qui toujours, toujours « allonge l'illimité » — impose un régime sans aboutissement; notre marche prend des allures régulières d'éternité établie, instituée.

L'énormité quantitative des eaux est devenue excessive; il y en a trop, du continuel liquide bleu et vert. On s'avoue des

indigestions de sempiternel océanique, — et les languides contemplations se transforment, chez plusieurs, en blagueuse ingéniosité d'invectives. Elle agace, l'eau — même dans le bain du matin, l'eau servile e1 cajoleuse. Une horripilation, un énervement voudrait un pou de solidification des plaines environnantes; et c'est en protestataires contre l'élément submergeant, en révoltés anti-aquatiques, que nous allons au bar avaler des grogs.

D'autres contrôlent les rhumbsdela boussole pour être bien sûrs qu'il ne dévoie pas el forlonge, le bateau trop lent qui semble musard, épris d'onde et de vont, sous le ciel qui n'a pas la ride d'un nuage.

Et dans le vide continuent l'attente et les bêlements de l'ennui...

Enfin, nous avons repassé la ligne équinoxiale; nous réintégrons notre hémisphère, et nous patientons, déroulant une résignation baudelairienne,

Tant l'écheveau du temps lentement se dévide.

ïëïfr

Iles du Cap-Vert. — Praya de Santiago.

L'estacade de Prsya.

Dans l'àttroupemenl dos iles caboverdiennes, l'escale est laite devant Santiago: une langue de terres liasses; des maisons jaunes, sur un fond de montagnes brunes, arrondies en gros dos; un massif bastion surélevé portant les principales constructions de Praya ; un promontoire qui avance dans une opposition de ressac bondissant ; un phare rond et nu comme un puits extrait de terre.

Les canots accostent au musoir d'une estacade rouge en réfection. Le travail de charpente a de l'intérêt : les pilots sont des fûts de palmier battus â la sonnette. Au bout de cette jetée de bois, l'arrivant est reçu par le bâtiment clair et morne de la douane. A droite, la route, longeant des murs que surmontent de balançantes ramures, vient â des fermes, â des exploitations où travaillent des moulins â maïs : les grains dorés sèchent, étendus sur des toiles au soleil. Plus loin, se

Prava. — Un moulin à maïs.

dresse la montée raide en lacets, vers Praya, une villette soigneuse, à grandes rues d'équerre, à maisons liasses et rectilignes, une cité de mine administrative, gérée de façon acceptable et montrant une propreté au-dessus de la pauvre moyenne portugaise. La ville tout en l'honneur de Serpa Pinto a des réverbères, un beau bâtiment des postes, des places carrées, pleines d'air, ombragées sous de beaux a ri ires; par les rues bien empierrées, passent des attelages de bœufs, de petits bourricots écrasés

Praya. — Une ramasseuse de bois.

sous " l'empilement des charges; des marchands de singes ; de souples mulâtresses portant sur la tête de grosses jarres d'eau fraîche; puis, des l o ii rm i 1 lements d'enfants, quelquesuns nus , d'autres vilains d'afiections cutanées rosissant des placards de chair... Ces passants, pas pressés, charmés de trouver de l'ombre, s'arrêtent sous une porte ou près d'un arbre et bavardent en jolis groupes de fantaisie, en vivant pittoresque de couleurs.

La population est d'un type réduit, des gaillards en diminutif, le teint brun gris, des ligures au café. La mendicité dévolue à de vieilles décharnées, harcèle, — et les pauvresses branlantes, éjouies devant l'aubaine rare de vingt reis, remercient avec des confusions, des révérences et des envois de baisers.

Les jeunes femmes, graciles et bien découpées de profil, sont assez jolies; elles ont le nez malin, la mine futée, affinée d'une raillerie chaude, d'une moquerie alerte. Elles se promènent juponnées jusqu'aux genoux, les mollets nus, lebuste libre dans une chemisette flottante, très dégagée. Au marché, — qui assemble le commerce et les commérages autour de montagnes de bananes, d'oranges, d'ananas, — elles exhibent, par l'incomplet de la toilette, un vif sans façon, une impudeur rafraîchissante, des langueurs foncées et aguichantes, des

Prava. — Un coin de rue.

morceaux de corps prenant l'air. Ces révélations attrapent l'attention; et l'on ne sait plus bien quelles sont les denrées offertes dans les grandes corbeilles et les calebasses. Vaguement, on se rappelle l<is calamités de mouches sans nombre, et le papier-monnaie décoloré, gluant comme un torchis de

Praya. — Types du peuple.

crasse; et aussi, dans le coin des charbonniers, — qui ne craignent pas de se salir les mains, — le combustible vendu par petits paquets, par minuscules provisions emportées dans un mouchoir. Le chauffage est peu connu dans ce climat heureux, sous un ciel bienfaisant, dans une atmosphère de paressant bien-être qui reste des années sans pluie. Les insouciants flâneurs cueillent, le long des chemins, des fruits nour-

pp:

rissanis, mâchonnent du maïs ei acquièrent — 1rs jours de bamboche — pour quelques reis, de copieuses rations de vivres.

Fraya. — Sur la place.

Dimanche. Le dîner a été balancé, — et le soir, de grands nuages d'un noir méchant passent devant la lune, étendent de l'obscurité. Les eaux plus dures cinglent et frappent. Le tangage a des retombées dans des jaillissements qui raflent l'appontement d'avant. Le vent grogne. La vague, au long du bateau, mugit. La mer en rebroussements a des brusqueries de colère. On comprend une hostilité des éléments, — et le

Un ffamin de Prava.

baromètre, ce confident de l'atmosphère, marque de l'inquiétude.

C'est du gros temps pour la nuit.

Ou ferme tout; ou visse à fond les volets dos hublots; les hommes qui passent avec des bouts de chanvre, assurent les élingues, renforcent des attaches, consolident les nœuds, enlèvent une partie des tentes... Le commandant fait mettre le cap un peu dans l'Ouest pour gagner plus au large, pour prendre la vague de front et la trancher normalement.

Mais le bateau s'agite de plus en plus. L'arbre de l'hélice a des mouvements irréguliers, des saccades, des sursauts quand les ailes émergent. Le tangage se violente, les lampes oscillent et des craquements crient la peinante souffrance et les fatigues du bâtiment.

Au marché de Praya.

Les officiers circulent, regardent, inspectent : des passagers gagnent leur couchette avec des idées de bourrasques, des idées en préparation de cauchemar, — et aussi cette résignation de fatalisme qui est la philosophie des flots.

Sur le pont, quelques-uns assistent à l'agitation de la mer et aux changements de décor dus au défilé de longs nuages déchirés provoquant des allumages lunaires, puis des extinctions brusques. L'eau battue, secouée, agacée, se rebiffe.

Une pauvresse à Praya.

prête à perdre patience; de la révolte bondit dans la tourmente des eaux. Les heurts et les coups de vague attaquent le steamer, l'empoignent et, par des soulèvements sur de puissantes lames, semblent le saisir et l'emporter. Le bateau se reprend par des coups de barre, et recommence la lutte, le pont raboté par la rafale. Le navire a des inclinaisons, des

Embarqués à Praya.

penchements qui semblent décisifs, vaincus. En bas, la verrerie entrechoquée sonne, les portes claquent, des ferrures grincent, comme une expression de fatigue, le halètement de la lutte contre les violences et les résistances de la mer.

Dans cette agitation, dans ce tableau d'alerte, le médecin du bord annonce que l'ingénieur mécanicien, un bel homme de 32 ans, pris d'une attaque de miserere, ne passera pas la nuit. Dans un délire d'agonie, déjà, le malheureux n'a plus que des essais de mots : devant l'extinction de sa vie, il a repris le

patois du pays de Galles, le parler de son enfance, dans lequel revient le nom de sa femme.

A minuit vingt-cinq, devant le capitaine et le médecin, il succombe, — ayant pu faire comprendre sa frayeur d'être laissé à la mer.

Le commissaire dresse les actes de formalités civiles que signe le capitaine.

L'affligeante nouvelle est répandue... Les rats gros et voraces qui nous dévorent ont tenté déjà de venir explorer le cadavre.

Les obsèques, l'immersion, sont décidées pour ce matin, les lois de la mer n'accordant pas plus de douze heures d'attente.

Le pavillon d'arrière est en berne.

Le corps étendu sur une planche est enseveli, avec des barres de fer, dans un sac qui est ensuite cousu solidement et roulé dans le drapeau anglais.

A onze heures — par 23 degrés 40 de latitude Nord — le quartier-maître et trois matelots en tenue montent la dépouille mortelle... Une coupée d'arrière à bâbord a été ouverte. Le corps est déposé là, sur un plan incliné, installé sur le pont. Tout l'équipage en tenue, les passagers en toilette de deuil sont rangés.

Le capitaine, en uniforme de cérémonie, lit en anglais l'oraison mortuaire, des versets bibliques... Il lève le bras : la machine s'arrête; le bateau stoppe, et les quatre matelots inclinent la rampe de bois et soulèvent le drapeau mortuaire. Sous les couleurs du pavillon, le cadavre glisse, tombe à l'eau, les pieds en avant, entraîné par le lest de fer...

Quelques éclaboussures, — et l'effacement sous l'indifférence des eaux.

Formalité d'une simplicité brutale et expéditive, — et effroyable image symbolique de la disparition de nos douleurs dans le temps — dont les ans, comme des vagues, se referment avec une même impassibilité.

La matinée, sous la brise apaisée, est claire d'un radieux soleil. La mer bleue est crépitante de lumière, — mais il semble sinistre, ce bleu de la grande tombe mouvante, toujours ouverte.

L'hélice s'est remise en marche ; le pavillon d'arrière, rehissé à sa place, claque dans un vent d'insouciance.

Mais chacun emporte sa songerie et son recueillement en regardant la place, là-bas, qui s'éloigne, et la mer, ce déversoir infini, la mer happeuse et féroce qui remue, sous un brillant dp joie, des colorations et des clartés faites de tant de dépouilles, de tant de drames, de tant de sinistres.

Et la mémoire psalmodie un vers de Baudelaire dans YHarmonie du soir :

Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir...

Une belle heure de nuit, à la poupe, dans la solitude... Sous les abîmes du zénith, dans le vertige de l'immensité, par la solennité sombre, — prend une gravité de prêtre dans une cathédrale.

La lune rayonne un charme de mansuétude. Du ciel. — où se blottissent des morcelets de nuages pu nichées vaporeuses,— une lumière dialysée coule, lumière de tendresse, timide, à travers des translucidités do voiles. Et sur l'eau, dans l'agitation que secoue le bateau, les phosphorescences parsèment un long effeuillement de pétales de clartés.

On entend la sourde respiration de la mer.

El la pensée, en extase, suil le sillage, comme le vague

chemin des admirations que nous abandonnons, là-bas, — et nostalgique, et visionnaire, retrouve les contrées de splendeurs clans le grand lointain et dans la nuit.

Et la vie des caractères à bord, dans cette petite province flottante?...

Une entente affable, sous des jours de fois à autre gris, — et sans orage.

Des arrangements, des affinités, des accommodements oui assorti les natures; mais, le psychologue a, sans doute, entrevu, en ébauche, les phénomènes que suscite dans toute agglomération d'êtres, la dissemblance des goûts et des façons. Tous les tempéraments étant représentés, le fâcheux devait en être; et les grincheux n'ont point fait surir la pâte de conciliation à laquelle toutes les bonnes volontés ont voulu travailler... Taquins et semeurs de mécontentement, critiques obstinés, — qui regretteront perpétuellement de n'être point intervenus dans la création du monde, — complètent, sans aigreur, ce nomade rassemblement très échantillonné en toutes variétés. Les officiels un peu empesés marquent de souriantes condescendances, jouent des rondeurs de manières qui se savent flatteuses; les autorités, les munis de pouvoirs, dans leur conscience de gros personnages, prennent de la place, régentent les conversations et tranchent les controverses; des militaires assaisonnent leurs très longues parties de cartes, de plaisanteries à la graine d'épinard ; les vieux Africains qui « la connaissent dans les coins » ne s'épatent pas, prennent de la quinine et font de philosophiques siestes; les fonctionnaires titrés émettent des questions bizarres et frayent peu avec le commun; les financiers, majestés actionnaires commandant la manœuvre des millions, ont l'assurance maximaque donne la poche lourde; des journalistes, les uns font des calembours

en sautillant parce qu'ils se doivent à leur réputation d'esprit amuseur, les autres ne voient rien parce qu'ils griffonnent avec continuité du matin au soir, et transcrivent des statistiques ; l'officier supérieur, qui ne parle que par affirmations nettes et par défis, a toujours raison : un tyranneau de Bergerac; les médicos, bons vivants, tutoient et purgent à la ronde ; le littérateur profond aux attitudes de prêtrise, le vêtement insolite et solennel, penche indéfiniment sa méditation sur la proue ; les mondains distingués et dédaigneux font des effets de chaussettes et ne lisent que des auteurs chics; l'observateur pénétrant se brûle aux tuyauteries, se cogne ou trébuche à tous les coins indignes de ses remarques; des réputations de naïveté se pavanent dans un sillage de gaieté; le jovial et bon camarade très parleur termine tout par de vastes régalades ; le loustic complote et manigance des charges dans les cabines; des solennels, la tenue correcte, s'embêtent sénatorialement ; bien d'autres encore se font cataloguer, — sans omettre le désolant piano, champ de tapageuses gymnastiques où boucane une musique très spéciale : le Beethoven pour transatlantiques.

Dans cette compilation personnifiée, les conversations du bord sont du bariolage et passent des administrateurs, ne négligeant pas la réclame, au chauvinisme proférant la gloire prédominante de son pays, ou bien se fondent dans les fadaises fort polies d'une rencontre au pied d'un escalier. Le littérateur très creusant établit l'équation qui doit relier l'admiration à la distance; le major accable de sa gaieté en bourrades; un directeur de revue fait de la politique coloniale; un ancien de l'Afrique déroule des souvenirs d'expédition; un autre gémit sur le persistant mauvais vouloir de son kodak détraqué; les manies, les tics et les drôleries sermonneuses se manifestent et victiment... Aussi, le besoin d'isolement, — surtout pour les pensifs peu habitués à vivre en tas et à se dépenser en babil cérémonieux, — fut parfois vif. Plus d'un, après avoir essuyé un flux de bavardage ou écouté un défilé de considérations doctorales, a pensé que le bonheur eut été rare et trop beau de faire seul, à sa libre guise, ce voyage, sans de notoires

premiers sujets sur les grandes scènes de L'attention publique.

Dans ce tohu-bohu de caractères si variés par l'instruction, les opinions et les tendances, surviennent des aimantations de sympathies et aussi des heurts, des défiances avec le sentiment de mésintelligence prochaine. Naturellement. Alors, on se partage, on se subdivise pour former des cantonnements reliés les uns aux autres par des jeux de politesse et des manifestations de courtoisie ordinaire...

Les anciens, qui ont la pratique de ces aventures, nous racontent comment, dans toutes les longues traversées, sous toutes les latitudes, le petit monde d'un paquebot présente toujours les mêmes phénomènes sympathiques, — qui ont pour réaction les mêmes phénomènes antipathiques. Le naturel ne se laisse pas longtemps contraindre. Et, malgré tout, les uns, par énergie de tempérament ou par habitude professionnelle, commandent, — et d'autres, par défaut persistant, sont chineurs ou débineurs. Des volontaires, après carrière heureuse, ont l'orgueil de la réussite et ne retiennent pas des mouvements cassants. Ce sont les puissants, — contre lesquels la fâcherie serait puérile. Ils sont les beaux sujets pour l'observation studieuse, ces hommes à la main lourde, ces impératifs, oseurs aux formes violentes. Ils savent qu'on n'emporte pas le succès avec le sentiment ; toute victoire est faite de brutalité qui brise et qui façonne; il faut la poussée de confiance que donne le grossissement du moi pour aller de l'avant, en négligeant les personnalités accessoires et les moyens temporaires. Et ceux-là, parce qu'ils ont froissé et écrasé, sont, dans leur éclat, suivi des animosités envieuses qui font cortège à toutes les réussites, et qui attendent, — comme les requins derrière notre bateau.

Ainsi, dans toute communauté d'existences inoccupées, qui pourraient se fédérer en naïve cordialité confiante, des soucis de préséance, de grade, de dignité à tant de galons surgissent et aussi le sentiment si humain de régir et d'être la vedette.

Or, l'autorité ne s'affirme point sans attiser des émois et des résistances qui s'agglomèrent en coteries, en clans; des ferments d'inimitié revêche sont jetés, — tant la division et la

tracasserie s'attachent au caractère de l'homme. Les chiffonnements qui tentent de déranger la meilleure volonté d'entente dessinent bien la folle utopie de la fraternité dans une nation : association bien plus vaste et plus bigarrée, n'ayant pas le coude à coude de relations de tous les jours, et devant, avec une opiniâtreté désespérée, soutenir des rivalités d'intérêts. Les rêveurs d'égalité, clamant les brillantes et sonores naïvetés du socialisme, se trouveraient déçus devant cette minuscule république, qui aurait pu, délicieusement, laisser flotter l'insouciance de sa vie contemplative. Cette vie devient une politique avec ses inquiétudes, parce que dans toute organisation de groupement humain, le désir d'évidence, et après lui la méfiance, s'insinuent; puis, l'envie, dans son coin, conjugue le verbe détester au mode acerbe...

Mais, le doux moraliste, pas plus étonné qu'indigné, conclut que la politique ne peut être que la science des inévitables divisions entre des hommes obligés à une association d'existences.

L'activité prise par la ligne Anvers-Congo justifie le lancement, sous pavillon entièrement national, d'une marine sérieuse avec outillage complet de vitesse et de confort. Pour qui connaît les ordinaires transatlantiques de France, d'Angleterre et d'Allemagne, Y Albert cille, qui nous transporte, est un vapeur de troisième ordre. Filant avec peine ses douze nœuds, ce steamer, — qui doit, du reste, après cette traversée, prendre sa retraite, — est encore un des mieux cotés; il en est, dans la flotte, — comme le Coomassie, — qui ont une pas flatteuse réputation.

A côté d'un aménagement de machines excellentes, les installations et les services de Y Albertville sont médiocres. Le personnel est insuffisant et mal dressé; le commissaire sans obligeance est dépourvu de tous renseignements; la cuisine

se confectionne sur le pont devanl les passagers; les gens d'équipage donnent au public l'inutile spectacle de leurs peignées; à sept heures du matin, pour aller déjeuner, on patauge dans les grandes ondées du nettoyage; les conduites fuyent, et par les planchers non étanches, l'eau dégouline dans les chambres; le service des bains est fantasque : ou bien les tuyaux sont engorgés et il faut attendre, ou bien l'eau est brunie de rouille; le service postal est ignoré, et les missives partent ou ne partent pas; le pitancier du bord ravigote dans des sauces picratées des viandes abîmées par la congélation ; les stewards et les marmitons viennent faire de bruyantes parties de cartes aux portes des cabines, dans des salons qu'il conviendrait de réserver aux passagers... L'ordre, la discipline, la bonne tenue, l'entretien des bâtiments sur les lignes de grande navigation doivent être imités. Et nous restons étonnés que des capitaux belges n'arment point une flotte marchande, qui desserve, d'une façon irréprochable, ces relations commerciales d'une importance déjà acquise et encore si grandement prometteuse.

Le matin se débrouille. L'espace se multiplie en explications de clartés qui élucident, — et dans le groupe des Açores, vers lequel nous naviguons, San Miguel se détaille, avec des commentaires bleus et verts, clans des dessins de lumière.

L'ile capitale avance de radieux paysages de mamelons, en formes de grandes taupinées rebondies, de montagnes bosselées, lourdes et chamarrées de végétations velouteuses. Des maisons s'éveillent, comme pour nous recevoir. Des moulins à maïs tournent et miment de l'activité.

Le panorama est de douceur accueillante.

Dans la baie du centre, est assise en apparat commercial, la ville de Ponta Delgada, centre de ravitaillement qui a

Aux Açores. — L'ile San Miguel.

dépossédé le bourg de Villa Franca. pour prendre l'autorité.

Les jetées, commencées puis abandonnées devant les résistances <h lf s rudesses contrecarrantes de l'Océan, demeurenl en morceaux, — dans une très suffisante sécurité de mouillage, — affirme la capitainerie. Derrière ces pierrailles qui serpentent dans la vague, Ponta Delgada, très consolée, s'ouvre gracieusement au fond de la rade par un arc de triomphe â triple portique. De là. partent des rues ombreuses où s'emmêle une vitalité pittoresque allant aux marchés, allant aux églises, à Saint-Joseph, â l'Espérance, au pieux édifice d'architecture jésuite très ouvragée, en style d'encadreur, toutes les baies lisérées d'enjolivures plates en pierre grise.

Des magasins sombres et frais sont emplis d'acheteuses qui marchandent; des tailleurs cousent dans des boutiques en pierres nues ayant des airs d'entrepôt vide; des curiosités s'arrêtent devant les nombreuses tabacaria, devant les boucheries où les viandes ont des manteaux de moustiquaire; la fabrica de cerveja empile les bouteilles de bière sur le trottoir; la plaque d'un « solicita dor judicial » affirme promptidâo e preços modicos; des orfèvreries exposent des filigranes fragiles et de vieux bijoux portugais sertissant des crysolithes.

Les maisons sont basses et roses; Les fenêtres ouvertes derrière des balcons à ferrures légères, aspirenl l'air. Les rues en petits carrelages sont coupées de « traversa », ruelles calmes où rôde la silencieuse hypocrisie de gros chats gris souris.

Sur la place joliette, devant l'Hôtel Açoriano, Le bâtiment clair de la Banque portugaise fait de la gravité; de beauxarbres sont ceinturés de bancs de bois où se tassent et s'empilent, dans une fainéantise transpirante, des maraudeurs, des traînards miséreux et pionçants. Des mendiantes sont assises sur un seuil de porte, dans un carré d'ombre.

Dans le jardin Saint-François, se repose un square carré, autour d'un grêle kiosque pour concerts. Une fontaine, qui déborde, fait de l'irrigation ; des arbres, des cèdres, des araucaria, le pied entouré de corbeilles, ombragent les bancs vert clair et les grands dessins en cailloutis des avenues, — où le

III? ï lll|J#«g

■ MB t.

7 fi k - ' à

Ile San Miguel. — Le port de Ponla Delgada.

•JK) —

Le quai de Ponta Delgada

soir, à la fraîche, la flânerie des insulaires se promène dans les mélodies d'une musique militaire.

De jeunes laitières, le jupon court et une cruche sur la tête, crient d'un ton rauque : leiteî... leite!...

Dans des caboulots gités au fond de caves aux blocs de pierres suintantes, des hommes à figure bistrée boivent de gros vins rouges, des vinhos do alto douro à 120 reis le litre.

Au milieu de l'animation des rues principales, passent des gens barbus de noir, la cigarette aux lèvres et la vareuse sur l'épaule, des femmes en grandes mantes avec capuchonscloches ressemblant au kapmantel brugeois, des ménagères en peignoir et pieds nus. des mulets chargés à plusieurs étages, de petits chevaux habillés de branchages protecteurs contre les mouches. Des gamins aux yeux effrontés sous de vastes chapeaux de paille fument à grosses bouffées; devant les débitants d'aguardente superior des pauvresses attendent et supplient portant deux doigts aux lèvres ou découvrant leur poitrine sous une chemise en lambeaux: des perroquets à col jaune braillent à tue-tête; dans l'anse de la pêcherie, le long

du quai des Sardines, des gens de mer en bonnel napolitain

attendent la rentrée des barques.

L'air est lourd, et la chaleur «importante» comme dit un jeune guide qui annonce la « mauvaisation » <lu temps.

Le Café Suisso offre un rafraîchissant repos; rétablissement nu, dans une spacieuse clarté, a un peu la physionomie d'une cuisine où Ton vendrait, avec de la boisson, des photographies, des timbres-poste et des gâteaux . Dos consommateurs lapent des limonades ou prennent aux alcarazas de longues lampées d'eau fraîche, des cavalheiros jouent des parties de dames, d'autres dégustent des sorvetes de laranja; des Anglais en flanelle blanche lisent de vastes journaux ou le Diario dos Açores, — et par les fenêtres se ((('couvrent l'Océan reposant, et la grande baie bleue, rayée du tronçon do mule gris ruiné par la mer; do mignonnes voiles triangulaires rasent les flots, et les gros points rouges des bouées sautillent dans la vague.

Ponta Delgada, — à mine de petite province exportée, — est une cité propre et coquette, paressant avec une saine

Ponta Delgada. — La place.

Ponta Delgada. — Les manteaux féminins.

gaieté, en rose et vert, une ville où passent des femmes fringantes dont le teint et les joues ambrées semblent un reflet des cascades d'oranges croulant à tous les coins de rues : ville de repos et de vacances, avec une note européenne , des échos du continent. Une population souriante, vivace, honnête fait circuler des rumeurs d'affaires dans cette île très parée, — qui se classe parmi les premières et les plus avenantes dans la diversité des colonies portugaises.

La banlieue et les environs, en choix d'excursions, sont des jardins, des parcs, de longues plantations, dans une séduisante variété d'aspects. D'un coté, les agressives formations volcaniques et les cratères surgissent, asséchant l'aridité des plaines de pierrailles; d'autre part, une région exploitée, toute de cultures opulentes; le travail agricole, la production fruitière égrènent de la prospérité dans des sites où villégiaturent des élégances autour de sources d'eaux sulfureuses.

La zone plutonienne, redressée dans l'étagement de montagnes, fait des reliefs fantasques, heurtés, des surfaces soulevées, fendillées, un bousculement d'irrégularités. La bizarrerie de formation ignée figure, sous les chaînes de collines molles, de grandes vagues de terre, la tumescence d'un pays

Une rue de Ponla Delgada.

pâteux figé dans une crise de bouillonnement, l'arrêt subit de brutales vibrations du sol, la fixation d'une tourmente, l'image d'une tempête solidifiée. Des soulèvements de terrain montrent de la furie, du vouloir batailleur, en bosses déchirées et ravagées. Sur les sommets et dans les fonds, comme des blessures ou des abcès, l'éruption a crevé des cratères béants en forme de coupes, — qui se sont comblés de sables et de cendres, sont devenus de petits lacs mous et circulaires, des mares dans des terrains de calcinations, sur des épanchements de laves, devant des coulées de cendrées, de mâchefer de vitrifications... Dans les scories grises, un crapaud, hagard, demeure affalé.

L'informe chemin monte toujours. Des vaches pâturent dans les hauteurs désolées et rougeâtres. Quelques guipures de fougères sombres flottent, au long des sentiers de chèvres. Par là, de pauvres diables maigres, noirs d'un mélange de sueur

et de poussière, chargent du terreau pour les cultures d'ananas.

Plus haut encore, la route tortueuse passe une ligne de partage d'où se domine, dans son ensemble, la constitution imposante du sol; on voit, en dessins de violence, la projection de l'île comme par une explosion au-dessus des eaux. La perspective d'aridité ocreuse, image comme un chapitre de furie dans la vie de la planète, les grandes aventures de la géologie et le travail patient du Temps, le puissant niveleur qui calme, efface et use les aspérités et les tourmentes physiques, — comme il endort les blessures du sentiment. De ce culminant crochet de chemin, les deux côtes de l'île se découvrent dans l'enveloppement de la mer. Les sommets pointent, les flancs s'évasent, fléchissent et s'étendent dans les découpures des plages. Des traînées de nuages passent à un niveau inférieur, cachant des portions de paysage... La route devient folle et sursautante à travers de longues landes torturées. Des conduites et des barrages de réservoirs prennent des précautions d'aménagement contre l'impétueuse violence des eaux ravinantes. Des cassis en écharpes éreintent les malheureuses voiturettes condamnées aux travaux forcés de ces vagues itinéraires. Et par l'autre versant, on atteint le lac, le lac très écossais, le Lagoa grande, gigantesque dépression tassée dans un environnement d'altitudes boisées. La formation cratérienne est englobée dans des soulèvements en immenses pustules. Plusieurs gonflements de cratères conservent des structures très nettes, gardent leurs profils menaçants

l'ne habitante «le Ponta Delffada.

débouches de feu et de lave... Dans ce pays à mine de cataclysme, en ce coin des Sete Cidades, la légende veut que sept villes aient été englouties.

Le lac, avec ses habitations, ses petits ateliers, son auberge, est un intermède de repos, un tableau de calme dans le tumultueux et sec désordonnement des roches éruptives, — ou les pierres ponces allument des éclats blancs sous le soleil.

Après les explorantes fatigues sous la grosse et tuante chaleur de lajournée, — on s'étend dans les longues chaises d'osier, en un coin découvert, avec la compagnie d'une limonade glacée. Et l'on se recueille pour compléter, parachever les souvenirs qui se rangent dans la mémoire.

Sous la bonne fraîcheur du soir, la douceur apaisante de la nuit envahit... Une nuit sans ténèbres, une nuit toute fluide dans les clartés de la lune. Le repos est caressé par le moelleux du bateau à l'ancre, qui semble battre une lente mesure de chantonnement maternel, et nous câliner sur des oreillers d'insouciance...

A distance, deux bâtiments, arrêtés comme nous, en rade, silhouettent un treillis de mâtures et des masses sombres sur la moire argentée.

L'atmosphère, sereine et affectueuse, s'étire et s'éploie en décor de calme et de rêve, en composition lunaire, en nocturne vague, flou et merveilleux.

Ile San Miguel. — La banlieue de Ponta Delgada.

La région des cultures, dans une autre direction de File San Miguel, part de Villa Franca, une modeste et coite bourgade baignant au bord de la mer des façades blanches, des toits rouges, des tours carrées, une image de petite ville lombarde sur les lacs du Nord de l'Italie.

La route, soignée par des équipes de cantonniers, va vers des fonds de montagnes, suivant de longs penchants découpés, suivant des plaines en pente douce sur lesquelles luisent les serres immenses où se cultivent, par milliers de plants, l'ananas açoréen récolté en toutes saisons. Des paysans brunis, la barbe longue et noire, travaillent la terre. Dans un manège en plein vent, des bœufs tournent lentement, battant le blé suivant le mode antique décrit dans l'Histoire sainte. Des paquets de beaux hortensias bleus se penchent sur les talus et les perrés. Des attelages descendent, traînés par une paire de bœufs le joug en frontal; le chariot est une caisse en clayonnage d'osier qui grince sur des roues pleines.

Les terres accentuent leurs mouvements, évoluent et s'accidentent à l'approche des torrents. Des lacs s'enferment dans

Ile San Miguel. — Une église de campagne.

des cirques de hauteurs forestières. Le paysage a de la violence sans brusquerie, une grâce de grandeur, et semble un enjolivement de pittoresque alpin : c'est la Suisse en grande toilette.

Dans les chaumines qui bordent la route, on voit, par portes et fenêtres ouvertes, des intérieurs rangés, le lit très paré, le traversin roulé sous des broderies; dans un coin, une commode chargée d'objets de pauvre luxe, dos chromos godiches et un Christ. Le sol de terre battue est couvert de jonchées d'herbes fraîches. Des campagnardes assises par terre, tressent des joncs, des roseaux blancs ou teints en rose; le travail de la vannerie, la confection de petits paniers de formes contournées est l'industrie régionale. Ces ouvrières, qui ont de beaux yeux et qui sont coiffées d'un foulard formant fronteau, ont une figure de solennité biblique.

Des recoins feuillus s'enjolivent de somptueux jardins fleuris et font, auprès des lacs, des retraites de calme et de flânerie

— 2iS —

pour les villégiaturants, — car, à une quarantaine de kilomètres de Ponta Delgada, voici Fumas et ses chalets, dans des perspectives montagneuses... La petite ville de deux milliers d'habitants est installée dans une vaste cuvette, à deux cents mètres d'altitude, sur un immense terrain volcanique encore en grondante fermentation. Les roches sont craquelées, tièdes et trépidantes: les blocs de basaltes et do laves se mélangent de cendres, de produits hyalins, — et des fumerolles enlèvent de grosses bouffées blanches... Plus loin, le sol se sulfure en jaune; des jaillissements d'eau brûlante et de vapeur font clapoter des boues ; on entend des grognements qui semblent sortir de cavernes; les bouillonnements d'eau, les fumées filtrant dans les sables, les rumeurs sourdes donnent l'inquiétude d'une proche explosion. Des odeurs acres d'anhydride sulfureux acidifient l'espace; les dépôts, les oxydations et les hydratations font des ruisseaux rouges et bruns dans ce paysage diabolique. Là, fument et tapagent les geysers, les caldeiras, marmites cyclopéennes, laboratoires du soussol, les chaufours de cette nature comburante. Des colonnes de vapeurs, des panaches de gaz balancés dans le vent, montent au-dessus des mares en ébullition, jetant l'eau à gros Mots. La « Caldeira grande » lance, en vingt-quatre heures, plus de cent mille litres d'eau à la température de 98° centigrades. Les neufs geysers du groupe ont un débit de huit cent mille litres. A côté, des bains d'eaux thermales ont une clientèle de gens avariés, — comme les marins qui rapportent du Brésil des restes de béri-béri, — et les malades reprennent un peu de santé dans ce pays d'angoisse. Continuellement, le sol tremble, les profondeurs sont en remue-ménage ; on vit sur des vibrations, sur les frissons d'une fièvre souterraine. A peu près chaque jour, la crise menace, les terres sont saisies de tressaillements, d'esquisses de tremblements qui font dégringoler des blocs de roches. Quand les oscillations prennent de la violence, les habitants sortent de leurs demeures et s'agenouillent en prières au milieu des chemins, implorant la clémence des forces mystérieuses.

Aussitôt le calme réintégré, bonnes gens, ils oublient et se

rassurent, devant l'enchantement des sites, et devant leurs lacs de roman, les habitants de cette île à secousses, de cette terre électrique... Et la clientèle revient aux baignades, aux parcs et à l'anxieuse distraction de toutes les cités portugaises: le jeu.

A Furnas, la roulette — comme une toupie du hasard rouge et noir — pivote, distribuant la chance ou le guignon, dans une pièce du rez-de-chaussée de l'hôtellerie. Le local est nu; le gris clair des murailles est orné d'une vulgarité de chromo; les chapeaux et les cannes s'entassent sur une table; une porte ouverte autorise une promenade dans un jardinet négligé où s'empilent des bûches, où sèche du linge. Le luxe de la maison est la musique des valses et des polkas confectionnées par un piano et un violon. Sur la cheminée, des verres entourent une carafe d'eau.

La table de jeu est gérée par deux croupiers en blanc; et des gens très quelconques, snobs de pacotille, les ordinaires flâneurs équivoques des villes d'eaux de deuxième classe, jettent, avec un faste modique, des pièces de cinq cents reis sur le tapis.

Le soleil disparait, — et notre steamer à petite vapeur contourne l'île San Miguel pour aller prendre la mer clans le N.-E.

Nous regardons, intarissable contemplation, l'ensemble des terres, le dessin travaillé, les tourmentes du sol, les côtes en velours verts, largement ombrées, les criques déchirées en noir, — et dans le très loin, une silhouette bleutée de l'île cadette Santa Maria.

C'est l'heure de la couleur, opérant des variations, des changements de ton, des combinaisons, des effacements ou des agencements de teintures capricieuses, — sous de grands nuages blancs, alourdis, descendant comme des drapements

de dentelles... Les lignes se renforcent, se durcissent sur les crêtes accidentées, dans les sinueuses pentes entrecroisées, dans les descentes et les éboulis. Le travail de déformation volcanique, arrêté par des gorges béantes, comme des entailles, se décompose, par ses pans allongés et ses arêtes vives, en une géométrie curieuse d'hétéroclites solides, et pétrit des volumes non catalogués dans les coordonnées classiques. Un inexpliqué de formidable gracieux est recouvert de selles de verdures maniérées, de cultures en damier, où se lotissent les carrés de maïs, les maisonnettes avec tous les petits yeux noirs de leurs fenêtres, — et, en haut, la fantaisie solitaire de quelques arbres sur un sommet. Dans les bois touffus et sous la ramageante tapisserie des végétations sauvages, la masse insulaire s'allonge, s'expose sur un fond de nuages dressés comme un décor. La parure de l'île est faite de tous les verts : du clair souriant au plus profond et farouche, nuance jeune pomme et couleur vert-de-gris, vert mousse et vert de gentillesse tendre, des verts qui mélangent le printemps et l'automne, les verts chimiques et le vert sentimental, avec une association en gris de roches froncées. Les ombres des nuées glissent sur les surfaces, promènent des effets de lumière, font remuer et frissonner des colorations qui, peu à peu, deviennent graves, pensives. Des ondes de nuit semblent sortir des failles, comme de sinistres déchirures. Devant la mer unie, comme engourdie sous un charme, les teintes contrites, dans une lente agonie, s'apprêtent à mourir doucement, étouffées dans les ombres du soir.

Alors, L'île, enveloppée d'indécises diaphanéités, prend des nuances bizarres, adorablement fausses, momentanées comme des essais. Des bruns de lignite s'avivent d'étincellements d'acier; des tons fanés de tapis anciens s'allument de l'incandescence d'un dernier rayon solaire réfléchi dans une vitre; des chastetés de couleur s'étendent sous des teintes de vision, des rouges impératifs et des lumières de vitrail.

Dès l'extinction absolue du soleil, des brumes de soies se déroulent, s'étendent ou se replient comme pour un lent et précautionneux empaquetage. De longues et flânantes ara-

besques mauves s'étirent en chatoiements, en caresses sur l'immense immobilité bleue, et des murmures de consolation entourent l'île — qui se ternit et s'efface.

Nous avons retrouvé les placides tins de jours et leurs lentes rêveries moroses. Le crépuscule, sans brutalité, est redevenu l'heure longue et mélancolique, l'effacement du jour en regrets qui insistent, en hésitations dilatoires, en atermoiements infinissants.

Dans l'air subtilisé, sur le ciel en songeries cristallines, vit un monde de vapeurs qui étouffent graduellement la lumière, — et les marbres roses des nues deviennent des schistes; les couleurs se défont comme un abandon de parure. Le ciel se déshabille.

La magnificence du couchant nous est rendue avec ses blondeurs septentrionales, ses idéales fluorescences, ses mousselines vaporeuses, ses frissonnantes tendresses. Nous nous reconnaissons chez nous, dans le décor de notre nature, — et nous trouvons l'ensemble bien délicatement beau. Affectueusement, nous admirons les anilines solaires, les pâleurs adriatiques, les harmonieuses tonalités...

La nuit approche dans une sérénité de requiem sur la mer infiniment verte. Les fantaisies décomposées du prisme se brouillent dans l'ombre, dans le noir chaos funéraire, — et le ciel, foraminé d'étoiles, se crible de points d'or.

Avec une hâte d'évasion prochaine, tous emballent, ficellent des caisses, ferment des cadenas.

En rangeant trois gros cahiers gonflés de crayonnages, je feuillette un moment, je revis des souvenirs... Devant cette provision de notes, après une bonne prise d'impressions, je me sens la rétine gonflée de dessins et de couleurs. La surcharge de cet emmagasinement veut de Tordre, un rangement. Le besoin d'une mise à jour de ces dossiers enjoint une comptabilité de pensée.

En donnant, à l'encre, une forme à des ébauches descriptives, je ne prétends nullement avoir découvert ou exploré. Je n'ai rien rencontré qui n'ait été vu depuis longtemps, consigné et décrit en dos rapports, récits et journaux de voyage. Ma promenade n'a eu ni le temps, ni les moyens d'étudier. Mais de simples journées dans ce pays équatorial, encore mal accessible dans ses solitudes inexploitées, laissent de grandes émotions de nature. Un contact suffit pour provoquer une sensation, — et je ne cherchais pas plus.

Donc, en confirmant des souvenirs, en complétant dos notules rapides, je ne tente pas do raconter un pays aussi vaste, où tant d'attentions intelligentes et tant de curiosités vaillantes ont passé, regardant de près. Bien simplement, je livre l'émotion éveillée en traversant les pays et la vie du Congo; j'écris le détail, l'à-côté, l'incident ou l'amusement d'observation et le mouvement des idées devant le tout neuf du spectacle africain. Et ce volume les classe et les enferme, surprises d'aspect, menus croquis, bribes d'études, minutes de contemplation, étonnements de passant ou notations personnelles, vignettes à traits sommaires, essais de paysages figurés même avec leurs contradictions, suivant les changements d'humeur ou la couleur du temps, — et qui doivent uniquement, dans la mise en ordre de mes carnets, préciser des images formées un instant dans la chambre noire cérébrale.

Juin-Août 181)8.

— Emménagement

— Les présentations

— Premières relations avec la mer

— Dissolution des journées . . .

— La mer regardante ...

— Acclimatation .

— La proue

— Nuit noire . .

— Le cocktail

— Le miroir bleu

— ■ Envolée des heures ...

— Fin de jour .

— Le contact de l'illimité . .

— La défaite de la vague .

— Le territoire du bateau. . .

— Le divertissement des flots . .

— L'organisme à hélice . .

— Renouveau de la pensée .

— Le Tage

— Lisbonne

— Retour à la mer

— Les eaux d'Afrique

— Porto Santo

— Déserta

— Funchal . .

— Madère

— Premières chaleurs .... . . .

— Journées blanches et vides . . ....

— Les chaises longues . . . . . . .

— ■ Ténériffe ....

— Le pic de Teyde . . .

— Premières étoiles . . . .

— Le tropique . . . . .

— Dimanche

— Fraîcheur du matin

— L'impossible description . .

— Vers les côtes de Sénégambie ... . .

— Le cap Vert. . ... . . .

— Devant Dakar .... . .

Page 1