‹ Heures africainesChapitre 3 sur 4 · SI · texte numérisé non relu

SI

équivalences, quand un steward accoudé au bastingage dit é un autre.

— L'eau du Congo a la couleur du café que nous servons le matin...

Aux colorations <lo bistros caféeux, se combinent des bruns chocolats très clairs qui annoncent la nier envahie, conquise par les venues fluviales. Los endroits où les deux courants se rencontrent et luttent sont marqués de grandes plaques el de lignes d'écumes, jaune purin.

Le ciel aussi modifie ses arrangements; il s'opère un alour dissement des duos, une condensation en moiteur, à rapproche du continent qui se dissimule encore dans un très lointain de nuages cris clair, sur fond rose

Une heure de stationnement devant Cabinda.

Un redent de la cote, descendant do Loango, cintre une baie vaste à l'abri des vents et tient tête à la mer bruissante, au cavalement des vagues qui assiègent. Les hauteurs, en sables roux, sont moussues de végétation,- des arbres se serrent en massifs, se fabriquent et échangent une réciprocité d'ombre. Les pins parasols étagent leurs ramifications; des baobabs déjetés se mêlent aux cocotiers, dont le redressement a des airs de curiosité inquiète et épiante.

Des toits blancs, des toits rouges, épars, disséminent <\i>s fragments de petite ville; les entrepots, les factoreries se distinguent où opèrent les juifs noirs.

Un soleil tyrannique empourpre le sol; la province des Mavoumbu, couchée au long de la mer, parait dans un engourdissement de grosse chaleur. Le sol, avec, par-ci, par-là, des ombres en gris cendreux, semble se consumer dans les colonnes de fumées qui montent, à travers l'immobilité de l'air, au-dessus des longs feu d'herbes.

Le premier juillet; le déjeuner fini, il est une heure. Le temps est ineffablemenl clair.

Trois cormorans, le bec en hameçon, se livrenl autour de nous à une pêche zigzagante.

Et, à la fin, elle est signalée, la bouée, la première bouée qui, en pleine mer, annonce l'embouchure du Congo... On l'aperçoil très bien. Puis, on le longe, — et on le scrute, on le considère, ce premier signal congolais, comme on dévorera tout, de regards avides, dans le vaste pays neuf, qui est là, — enfin !

Nous sommes au seuil de la réalisation d'un grand désir. Une angoisse de curiosité nous tient : devant la solennelle présentation à la contrée de mystère, â cette majesté de la géographie.

On dévisage l'horizon...

De petits arbres se distinguent, piqués en minuscule rangée: des points sur une ligne d'eau. Les cotes se tracent en linéaments discontinus. La pointe de Banana s'ébauche, el sous des végétations mouchetant l'espace, grandit et se précise.

A gauche, les levées de terré du continent déroulent un long décor acajouté, dressent des apparences de falaises roussies, ombrées de verdures.

Les eaux troubles, pâteuses et brunes, triturent de vilaines écumes.

En lente grandeur, dans l'approche du steamer, le paysage se constitue; des morceaux se forment, se complètent; des niasses se posent, des détails — comme la mission de Moanda en blanc, à mi-côte — vivent par la netteté : des détails encore. en quantité, s'accumulent dans un tableau d'une impression vaste, immense. Une énorme baie taille, en trouée formidable, un morceau d'horizon : le fleuve béant apparaît comme un morceau de mer. comme une annexe de l'Océan. La grandeur souveraine du Congo, dans un estuaire illimité, allonge des plaines d'eau surajoutées à l'Atlantique.

La pointe Shark, la pointe portugaise ou pointe des requins avance des plages de sables clairs suivies de dunes très boisées. Sur l'avancée de Banana, voici maintenant les bâti-

ments en carrés blancs, el le grand drapeau bleu qui bal comme heureux d'affirmer sa parenté avec les couleurs claquanl à notre mât.

Le bateau avance encore, pataugeant clans les mousses jaunes d'une eau très réglisse, une eau de fleuve nègre.

Les liots houleux se frangenl de bouillonnements d'écume ei tracenl de longs circuits, d'amples méandres. Le renflemenl des terres boisées s'approche. Les îles font des liserés bleus sur le tond de Bulambemba. Des nuées cotonneuses semblent perdues dans l'immensité du ciel. Et le spectacle, — sans soleil et néanmoins grandement lumineux, — est un prestige.

Le steamer stoppe (dans cette puissante beauté, devant un paysage étrangement doux et sauvage â la fois, pensif et impressionnant dans ce grand abandon des solitudes.

Des signaux ont demandé le service sanitaire, ont requis un pilote.

La première manifestation administrative du Congo est, aussitôt, l'approche d'une baleinière élégante, coquettement blanche, battant pavillon à étoile d'or, amenant les fonctionnaires et conduite par les marins de l'Etat. Ces marins, de bonne allure et tirant avec crânerie, sont des indigènes; ils portent la vareuse blanche â galons bleus, et, entre les rabats de la vareuse très propre et largement échancrée, se fonce un triangle de poitrine nue et sèche. Le béret est campé n'importe comment, avec des variétés de déformations; mais la naïveté de coiffure est sans intention d'effets, la possession du béret étant une suffisante affirmation de dignité. Ces hommes, le front bas, la physionomie de sérieux grossier et simple, la face couturée, tatouée, avec des gouttes de chair sur la peau, la mâchoire en avant et les dents limées, ont un type d'énergie docile, un aspect de discipline, une figure de gaillarde

Banana. — Le canot de l'Étal.

satisfaction, — avec moins d'entrain rieur que n'en exhibent, à toute occasion el surabondamment, les troupiers de terre. Et ils chantonnent pour scander bien juste les mouvements de l'aviron, — comme des écoliers qui dans un choeur ont peur de perdre la mesure.

Dans leur jargon de matelot, en s'amarranl à notre escalier de coupée, ils semblenl croquer «les mois rugueux.

L'eau manque en amont; il faut alléger le bateau; nous restons à l'ancre devani Banana.

Entre la mer et nous, s'étend une langue de terres basses, la pointe de Banana qui tonne une crique allongée. La rive va sous une alignée de hauts eocotiers et avance, dans les flots de l'Océan, de verts bouquets d'espérance tendus aux incessants arrivages.

Nous distinguons, dans un mouvement de trafic, les factoreries longues et leurs grands toits passés au goudron, puis à la chaux; un petil steamerest enchaîné comme un chien de garde. En face de notre mouillage, repose la mélancolie de quelques croix : c'esl I*1 cimetière, dans la plainte des flots. Un vague espoir, une pieuse folie ont placé là, au seuil de l'Afrique, les morts, dans le vent passant et soufflant de ce côté qui est toujours celui de la pensée de tous, — comme si le vent du rapatriement pouvait, peut-être, en minces échos de gloire, faire résonner encore, là-bas, les noms de cet obituaire écrit sur des croix de bois noir...

Sur la berge, un groupe d'indigènes plantés debout, drapés de longues étoffes, et les bras croisés, regardent, immobiles, sans rien trahir du mystère de leur pensée.

Les ondes troubles du fleuve descendent d'un large tournant et frôlent les terres boueuses, les pâles ondulations des sables, les rives où restent, mornes, les palétuviers aux feuillages gris, aux penchements tristes. Quelques baobabs s'essayent ; les cocotiers se redressent à côté du vert triomphal des bananiers; des graminées descendent jusqu'à beau.

La pointe de Banana.

Banana.

Lp courant, toujours pressé et fuyant, entraîne dos herbes, des paquets de verdures, des branchages. Les eaux à L'étiage découvrenl des berges brunes, luisantes de sédiments.

Dos pagayeurs traversent dans leur embarcation grossière; ils sont debout, l'un à l'avant, l'autre à l'arrière, la pirogue

Bas-Congo. — Une pirogue.

mal taillée roulant dans la vague et faisant eau. Les deuxhommeslongsel secs, nus jusqu'à la ceinture, la jupe faite d'une bande d'étoffe tordue et nouée à la taille, manœuvrenl la pagaie avec dos raidissements du corps e1 desattitudes d'adresse; ils tendent les nerfs et multiplient l'effort au momenl décisif.

Des traînées rouges descendues du ciol tracent des sillons de

feu sur le fleuve. L'air est d'une limpidité cristalline.

Le soleil s'éteint dans un décor d'incantation sur / des eaux rosies. /

La verdure est immobile, fixée dans une solennité d'expectative.

Une dernière flamme vacille et s'éteint, brutaement soufflée, dans la cendre grise du crépuscule. Le jour ne fond pas, il trébuche dans le noir.

Les bleus et les rouges se foncent, tout d'un coup, en sombre. En un très court moment, les lilas intenses, les teintes attendries de vieux romans, les nuances précieuses d'amours anciennes tendues dans l'espace sont devenues des bruns ternis, des tristesses couleur feuilles brûlées. Le jour brillant, absorbé par une gravité soudaine, s'est effacé dans la consternation du soir, — et tout de suite se verrouille la nuit, la nuit qui domine les ardentes folies de couleurs.

Bas-Congo. — En pirogue.

La lune est à peu près au zénith... Des argentures tremblent sur les eaux. Les luminosités nébulaires épandent d'inquiètes

clartés sur les terrains sombres, déserts. Les cocotiers toujours alertes, détachent de vigoureuses étoiles noires sur le gris du ciel, — et des mares ont des reflets d'énormes prunelles fantastiques qui regardent et qui veillent.

Les plaines, dans la ténèbre firmamentaire, semblent, en chaos impétueux et âpre, affirmer farouchement leur prépondérance sur l'agitation des hommes : il y a, dans l'espace, les défis d'éléments orgueilleux, prêts à défendre leur chez-eux.

De violents feux d'herbes, sinistres, tordent do hautes flammes. Des désespoirs ardents, des menaces de catastrophes illuminent d'effroi le grand, le superbe silence, — quand passe, comme un effarement, le cri d'un pagayeur, le clapotement d'une pirogue. Le bruit disparaît et meurt bien vite...

Le calme rouge et imposant des incendies continue, en lugubre embrasement.

Le petit jour est orangé sous un ciel violet clair, tissé d'or et duveté de brumes.

L'ancre est levée. Nous quittons Banana pour la remonte du fleuve.

Entre les îles basses et limoneuses, le Congo, élargi en nappes, en immenses circuits d'eau, a l'air d'un enchaînement de lacs enjolivés de végétations paradeuses. L'eau est plane et calme, stagnante d'apparence; c'est un fleuve désarmé, arrêté en longues poses de lassitude; il traîne une souveraine nonchalance, que le bateau plisse et chiffonne. Mais, un petit cap, une avancée provocante des terres l'agace, et tout de suite un remous très vif manifeste une virulente protestation, une tournoyante mauvaise humeur.

Le bateau vire, cherche la ligne des meilleures profondeurs, passe un angle de terrain... Tranquillisé, le fleuve se dilate immensément devant des horizons qui sont des étalements de

Bas-Congo. — Les îles.

verdures. Entre des lignes festonnées d'arbres, grandit une surprenante ampleur d'estuaire, une gigantesque baignade d'îlots dans la solitude. Quelques oiseaux bruissent et se sauvent, dans ces parages de beau silence.

Le soleil se dégage, écarte ses rideaux de nuées, tombe en éclaboussures de clartés, jette des couleurs partout et illumine une admirable splendeur. La lumière, dardée à pleins feux, pare des iles vigoureusement boisées, des terres qui semblent des fragments de forêts.

Le chenal mène le navire près des côtes, aux environs de Bulembemba. Les arbres se contusionnent en cohue, en tassement désordonné de végétation véhémente, aux dessous noirs. Une autre ile montre des superpositions de verdures : sur le sol s'étend un embrouillis compacte de plantes basses, des arbustes en taillis d'où émergent des troncs élancés, des fûts droits portant les frondaisons supérieures et dentelant les pans de ciel jetés en frises d'air sur cette fantaisie théâtrale. Les plans de verdure s'avancent, se succèdent dans la perspective des eaux comme des coulisses de scène.

J>as-Conco. — La végétation des îles.

Ce stade du fleuve, après des milliers de kilomètres et après les bataillades des cataractes à travers les roches, est l'arrivée, la fatigue qui s'attarde rêveuse. Des retraites s'ouvrent par les caprices des iles dans d'indescriptibles flores. Et le tableau que le ciel enveloppe d'éternité silencieuse, est d'une large beauté harmonique.

Devant Ponta da Lenha, le lit se précise, le volume d'eau s'agglomère en cours principal : vaste et formidable descente, longues bandes aqueuses que les courants tendent violemment.

Le paysage est encore sauvage, mais autrement et austère avec plus d'attrait. Sur la rive portugaise, un comptoir a planté ses magasins le long de la berge; un aigle pêcheur, les ailes larges, plane; une pirogue suit la rive avec précaution; des feuillages, des branches, des épaves passent emportés sur un mouvement d'ondes brunes terreuses qui vont amasser les formations alluviales apparaissant sur les eaux basses... Puis, voici Kiassanga, une maison anglaise, et un premier

poste de l'Etat. Les rives se façonnent en décoration de féerie; dans une végétation rayonnante, de grandes palmes se penchent sur l'eau, des racines noueuses avancent de petits barrages, les bords se découpent en recoins, en criques où s'allongent les pentes luisantes des vases. Des iles de boue, des amoncellements sédimentaires, les dépôts des apports du fleuve confectionnent des hauts-fonds.

Sur terre, les arbres, palmiers et fromagers, poussent en extravagance, en déraison. Les palmiers se propagent en peuples, en légions impénétrables; les longues herbes ont des variétés folles; les fougères jetées en paquets sortent comme une fermentation du sol. L'ensemble est un aspect de désordre luxuriant, une pléthore de plantes, un étouffement végétal qui jaunit et meurt dans un deuil gris.

Et encore immensément, sur les fonds vaporeux, reprennent les écrans verdoyants, les amas de plantes chenues, les longs rideaux de forêts à la trame impénétrable; des arbres géants, jaillis en poussées prodigieuses, étendent, au-dessus des sous bois, une puissance protectrice. La rive échancrée, fendue, laisse des morceaux d'affluent se faufiler à travers la compacité des fourrés. Quand les terrains se dépouillent, le sol

Bas-Congo. — Kiassanga.

Bas-Congo. — Les iles.

trempé, spongieux se portionne en marécages avec des aspects d'ilôts pétris, formant monticules sur l'eau. Alors, apparaissent aussi lés étendues immenses de papyrus, bas et herbeux; le papyrus, en duvet vert, velouté d'interminables champs.

Le paysage s'est entièrement découvert.

Sitia et puis File de Mateba passent, conduisant vers un changement d'aspect.

Au loin, sur les rives, se gonflent des bulbes rouges; l'horizon se tuméfie; lentement, se fait une assomption de montagnes; la chaîne des monts de Cristal dentelle la perspective.

Dans un énorme cirque de prairies taillées par le courant en terres insulaires, tous les bras du fleuve semblent doucement jetés autour de ces iles coquettes; un enlacement attache les flots à toutes ces parcelles fraîchement vertes; c'est un roman d'amour qui se tresse et se chuchotte entre le fleuve et ses rives, dans les herbes de la savane. Le fleuve, attendri, câline ses jolies voisines dans une galante scène d'adieux, aux

approches de l'Océan. Grande et planante, règne un*1 mélancolie sans tristesse, douce et grave.

La végétation change; les arbres s'isolent, rares sur do longues plaines humides; sur les prairies jaunes et rousses dansent de grands papillons do belles couleurs. Los berges sont on éboulis, cassées en pans verticaux, comme taillées el tranchées par le courant; dos fendillements transversaux détachent le sol... Un héron blanc à aigrette, perché sur une patte, regarde avec d'hésitantes dispositions à la fuite. Les terres croulant sur des bases argileuses avancent des bancs — où médite l'hypocrisie d'un crocodile.

On croise et on salue un des petits vapeurs qui descendent à Banana.

Sur les terrains de gauche, les montagnes se bombent, s'arrondissent en bosses, en chaînes de molles gibbosités. Ces montagnes de formes rondos, en aspect de tas de sable rouge, sont sans arêtes vives, et paraissent usées, ou détériorées.

Le lit du fleuve est une terre séchée grise, boueuse et argileuse, avec des barres de sables jaunes et rouges, des alluvions dont le ton est vraiment groseille. Ces bancs s'entassent en dépôts créant, avant la courbe conduisant devant Shinka-

Bas-Congo. — L'Hirondelle.

Le pier de Borna.

kassa, un haut-fond dangereux en un point de navigation importante. Des travaux de dragage deviennent nécessaires en ces parages.

Au bout de l'eau belle et large, un bossellement dresse à droite la rive portugaise : la Roche Fétiche est un promontoire rocheux qui oblige à décrire un long tournant — au bout duquel on distingue le miroitement blanc de Borna sur ses \ ersants.

Le troisième aspect du fleuve s'est affirmé; les montagnes sont arrivées jusqu'au bord de l'eau el soulèvent un escarpement de rive; peu à peu, l'eau s'encaisse entre des masses en formes de grands terris dont le pelage jaunâtre et brun porte des végétations en taches vertes.

Les amas granitiques se multiplient, se serrent, puis descendent et trempent dans le courant. Le granit porphyroïde donne une physionomie sèche et dure au paysage. Un chemin rouge serpente en longue rampe d'accès jusqu'à la plate-forme de Shinkakassa, à mi-hauteur : c'est le fort de Borna, puis

Les autorités au bout du pier à Borna.

Borna, — où nous faisons arrêt devant un riant et vivant tableau.

Sur la rive, avec une complète insouciance à notre endroit, des négresses font la lessive, tandis que sur le pier, pendant les opérations d'accostage, une centaine de blancs se massent, se pressent, avec une impatience de curiosité : le steamer leur vient comme un fragment qui s'est détaché de la patrie, et ils sont là, avides de respirer un peu de fortifiante atmosphère du pays.

A quatre-vingts kilomètres de Banana, aussitôt l'amont de Borna, le cours du Congo se plie, se cambre, se tord dans les

mouvements el Les saccades do terrains accidentés, — où les mélanges et l'existence combinée des roches et de la végétation jouent des variations de pittoresque.

Un lony chantonnement d'eau courante entoure l'île des Princes, ses palmiers élégants, ses tentures fleuries et ses rideaux de fouillées, ses ruisselets insérés outre des massifs de fromagers, et l'ensemble en tableau d'exotisme végétal.

Mais, au delà, les montuosités s'affirment, se campent, en masses lourdes, dans Teau qui se contraint, se resserre avec, par place, des bouillonnements qui grognent des mouvements de fâcheries... Ces montagnes, qui tourmentent les rives et les dressent en inaccessible, sont de structure ronde et molle, en contours flous, en profils de bombement, sans angles, sans aiguilles. La végétation, arrêtée devant ces masses déroches grises, micacées, délaisse les soulèvements granitiques et les dévalements de cailloux roulés qui sèment du gravier rose dans le fleuve. Une élévation porte encore la houppe d'un ultime palmier: les escarpements se suivent, noués en chaîne, tous roussàtres, arides, sauvages. Quelques fagnes, de maigres bruyères persistent en pauvres tentatives... Et dans ce désert à courts horizons, dans cette zone pierreuse de ton saharien, se lève, singulièrement, une impression d'abandon, plus étreignante que dans les solitudes ouvertes et planes du Bas- Congo. Ces montagnes rêches forment barrière redoutée, clôture infranchissable, limites définitives qui enclosent hors du monde : c'est le commencement d'un pays d'oubli. On ne doit plus penser aux hardis et aux aventureux risqués dans ces montagnes en dédales accaparants, — où le fleuve, luimême, par ses brusques et complets retours, semble égaré. Puis, encore, la physionomie est d'une figuration bizarre, étrangère; ces reliefs, sous leurs reflets brunis de cuisson solaire, découvrent une géographie physique sans comparaison pour nous.

Les hauteurs dénudées continuent leur rapprochement et s'approprient la région; le fleuve interloqué, étranglé, est maintenant chez elles; il se soumet entre ces tyranniques montagnes fauves, — et sur les fonds de terres alluviales rouges,

Sur le Congo. — La factorerie de Mussuk.

les reflets du soleil semblent mélanger du sang â l'eau brune du Congo.

Au tournant de Mussuk, le fleuve, toujours aminci, parait passer à la filière dans un pays en grandes ondulations, en formidables vagues de terrain. La nature a pris des formes pâteuses de solidification.

Une factorerie hollandaise, puis un établissement anglais installés au bord de l'eau saluent du pavillon le passage d'un steamer.

Aux fonds de Noki, le culbutement du sol, les convulsions d'altitudes font un paysage de crise ; des monts surgis barrent le passage des eaux, et le fleuve paraît arrêté, coupé dans un cirque de sommets; il faut chercher l'issue de ces clôturants détours. Maintenant, les deux rives sont territoire de l'Etat indépendant. Des traces d'anciennes cataractes se manifestent toujours et agacent le courant qui devient des tourbillons de violence. Des dangers écument dans un dernier tournant, le Chaudron d'Enfer, englobé dans des murailles à pic, dans un bastionnement de roches opiniâtres et foncées, des quartzites et des poudingues. Le fleuve arrêté, mugit sur un lit de pierre, s' areboute aux parois, et, obligé de reculer en contre-cou va ni.

fait un coude de quatre-vingt-dix degrés, pour laisser passer l'impétuosité bouillonnante de ce régime faisant varier le plan d'eau devant Matadi dans une amplitude de huit mètres.

Dès l'issue de ce mauvais passage, dans une courbe très allongée, sur la rive concave, se montre Matadi. Les montagnes s'assouplissent un peu, en repos, suivant un dessin de terrasses, montrant gé< (logiquement les phases successives du creusement de la vallée.

jp-r rw n - JM|

Matadi.

Et dans une lenteur harassée, après ces semaines de route incessante, le bateau accoste au pier de Matadi à 130 kilomètres de la mer; ce pier métallique sur pieux à vis est le terminus delà navigation venant d'Europe.

A l'autre extrémité de cette jetée de fer, dans une tumultueuse et clamante activité d'indigènes, passent des trains, manœuvrent des locomotives, — dont le sifflet, en ce lointain esseulement et grossi par les échos delà vallée, prend une résonnance de triomphe.

Borna — la ville des arbres — avec ses avenues droites, ses constructions soignées, son mouvement de personnages importants, Borna, siège de l'Etat, capitale claire et dépositaire des archives, Borna, dans son calme administratif compassé et sa correction de fonctionnarisme, — c'est le Quartier Léopold du Congo.

Matadi — la ville des pierres — lâchée, dans le sans soin d'un labeur surmené, dans un désordre d'affaires toujours discutées, c'est la ville-entrepôt, le centre traficant, le marché où se rencontrent, se vendent, s'échangent les marchandises qui débarquent d'Europe, les produits apportés par les caravanes.

Le tableau de Matadi, comme une vaste expérience de science sociale, est la gestation d'une immense ville, l'allumage d'un grand foyer d'activité.

Le port a déjà figure; le pier de 60 mètres de long est devenu insuffisant; une seconde construction du même genre est commencée, â 250 mètres de la première, et les deux avancées métalliques seront réunies constituant un wharf de déchargement de deux hectomètres et demi en pleine eau fluviale. Le port, où se dandinent de gros chalands, a un commencement d'outillage, ducs d'Albe, corps morts en charpente et autres grands engins. Â côté, le chemin de fer, sa gare, ses ateliers, ses magasins ajoutent de l'importance. Puis, au delà encore, en escarpement, sur un versant de roches avec des routes larges, avec des passerelles métalliques sur les ravinements, la ville curieuse, très vivante, pleine d'étalages à l'américaine. Un négoce criard, un désordre de déballages, des installations sommaires de bazars s'étendant sur la route, des offres de vieilles marchandises, stocks et fonds de magasin qui trouvent encore à plaire : en plein soleil, un commerce où l'on peut se procurer — même des masques pour carnaval. Et dans toutes les directions, des alignements de rues nouvelles se tracent, des fondations se commencent, des constructions s'élèvent, des factoreries créent des succursales, multiplient leurs dépôts... On perçoit l'effort d'une ardeur de grande

Matadi. — Le marché.

activité, un élan vers un développement fourmillant; on voit

s'ouvrir un bourgeon de cité considérable : c'est une métropole qui pousse.

Le nègre, avec une tranquillité qui observe et combine, se mêle aux détails de ce mouvement d'échanges; il se trouve partout en coopérateur. Une des maisons de trafic est fondée et gérée entièrement par des noirs.

Le marché de Matadi — le Kandu — ;i une grosse importance régionale: il se tient le dimanche matin, el de tous côtés, en files chargées, en groupes jacassants, les indigènes viennent à cette bourse dominicale.

Les rues, la place en déclivité devant l'hôtel, sont couvertes d'une foule calme — avec quelques cris, des appels, du boniment. Tous ont l'œil très en alerte, guetteur avec vivacité; des étalages élémentaires rangent sur le sol ou sur des tronçons de natte, des fèves, des denrées pauvres, du poisson sec, des biscuits, du riz dans de vieilles casseroles, de la viande

salée sur une feuille de bananier, des gargoulettes et de jolies poteries grises, le manioc et le bakaïo, dos bananes et des fruits, des pains de singe que donne le baobab... Los acheteurs circulent, promenant une apparente indifférence; les hommes sont nus jusqu'à la ceinture, la tête tondue en partie ou touffue de crêpelures fignolées; quelques-uns essayent du chic, se font des accoutrements de défroques, s'arrangent un manteau avec un vieux tapis de table troué; les Sénégalais sont endimanchés, le bâton à la main; des porteurs passent brutalement un sac sur l'épaule ou sur la tête ; des soldats propres, le fez rouge sur l'oreille, accompagnent seigneurialement leurs épouses aux provisions; des gamins pouilleux se faufilent en maraudes, et de jeunes négresses, représentant la galanterie locale, se pavanent en vastes robes de cotonnades claires, les cheveux courts frisés, des anneaux aux chevilles, les bras et les pieds

Le marché de MataJi.

Un coin de marché à Maladi.

nus, une impertinente coquetterie clans les yeux. Elles flânenl par compagnies de quatre ou cinq, hameçonnant l'attention par des rires aigus; la promenade faite, elles vont s'asseoir, les jupes bien étalées, au long (Tune maison et regardent les passants.

Quelques noirs portent le luxe d'une casquette <lo soie, ou d'un veston informe; dos vendeuses s'habillent d'un long drapemenl d'étoffe attaché à l'épaule gauche ei laissant libres e1 nus le bras et la partie droite de la poitrine; une grosse mère, en surveillant une cuvette ébréchée contenant dos légumes, esl accroupie par terre et remmaillote son poupon ébouriffé. Les châles à grands carreaux de couleur sont aussi très bien portés... Ces femmes aborigènes sont d'une façon massive, carrées de corps, mais avec un afflnement de race dessiné dans la délicatesse des poignets et des chevilles.

Des marchandes ambulantes ont, attachée au dos, une hotte ronde en grossi' vannerie. Beaucoup fument la pipe à pleines

lèvres...

Toute la marchandise vendue, les noirs serrent leur monnaie dans un îmuidde mouchoiret vont, aux factoreries acheter des casseroles, des outils et des ustensiles qu'ils remporteront au village. En passant, aussi, ils descendent au fleuve où ils se dénudenl avec une totale simplicité pour faire un complet nettoyage corporel à vigoureuses frottées.

Dans un coin, non loin il*'* dépôts de briquettes du chemin de fer, un noir aux yeux futés est à cheval sur un tam-tam

Les élégantes au marché. — Maladi.

allongé en fuseau, et dont la peau est tendue par un ficelage. Le musicastre, à coups de doigts et de plat de la main, accompagne une danse â déhanchements, une voluptueuse simagrée que contorsionne, par toutes les parties de son corps, une vilaine négresse aux dénis abîmées.

— loi

Au marché de Matadi.

Par les cahoteuses montées, on gravit les routes, où les roches, en bancs puissants, affleurent et polissent le sol; on dépasse la bibliothèque franco-flamande, le corps de garde, la poste, — et on parvient, tout en haut de Matadi, devant la campagne.

En arrière, se dessine le large ensemble de la vallée du Congo : une longue et sinuante évasure, crénelée de vigoureux sommets, avec, dans le tréfond. une grande nappe d'eau engourdie ; les maisons claires de Matadi s'échelonnent sur le versant jusqu'au pier; et puis, les constructions cubiques et échassières, les factoreries multipliées remontent jusqu'au grand bâtiment â balcons de l'Administration du chemin de fer.

Plus près, pointe, en gris, le clocheton de l'église.

io:

Les hauteurs de Matadi.

De l'autre côté, le sol aride, où s'égrènent encore, en désordre poussiéreux, des huttes disloquées, des assemblages de paille et de bambous, des chimbèques entourés de claies mal façonnées en style de bordigues... Et puis, l'esseulement où la route s'efface sur un sol rocailleux, comme dans une carrière abandonnée. Les terrains s'accidentent vers le val de la Mpozo et découvrent bientôt le lointain sommet du pic Cambier. Partout, la brousse domine, s'étend dans des plaines de pierrailles : c'est l'installation intime de la nature africaine dans le grand repos du mi-jour.

L'herbe est drue et haute comme des roseaux poussés à sec ; les profils sont bousculés, et les pentes raides; par places, s'étendent les grandes plaques noires que laissent les combustions de végétaux... La région, vers le ravin Léopold, prend une expression rogue, renfrognée; la structure est anguleuse et méchante; les tons sont mornes et durs; des quartzites, des mica-schistes, des gneiss amphiboliques, des poudingues s'amoncellent en accumulations de résistance; les terres sont brunies par l'oxyde ferreux; et dans les lointains, des succès-

loi; —

Aux environs de Matadi.

sions de montagnes, des chaînes de sommets, toujours de même nuance brûlée, déroulent les annales tumultueuses et rougeoyantes de ce pays de violence.

La brousse, piquée d'arbres rabougris, est maigre et égratignante. Entre les cailloux, dans le sable, frétillent des lézards, s'allongenl des serpents, bondissent des chiques. — le «pulex penetrans», un ciron qui entre dans les chaussures et se loge dans les chairs du pied.

Le chemin s'embrouille dans les pierres, sous les plantes sauvages.

Un missionnaire passe à cheval, portant le grand casque blanc.

On rencontre une file de porteurs, l'eustache à la ceinture, la charge sur l'épaule dans la tresse allongée d'une feuille de palmier ; et ces noirs temporiseurs s'arrêtent fréquemment

pour discuter la route qui <ist unique, sans embranchements, sans égarement possible- Plus loin encore, on avance, en plein abandon, allant à l'inquiétant appel des solitudes absolues et neuves.

Sous le soleil, malgré les contours dépouillés, malgré le dessin très sec de dévastation ernpierraillée, dépouillée, déchiquetée sous les raflades du vent en ces hauts parages, rimpression persiste dans un lyrisme de couleurs chaudes; les sommets gardent des visions pindariques... Mais, dès que le grand allumage du ciel s'éteint, quand la lumière se ternit et que tout se fonce en un brun vulgaire, en un ton incendié, — qui est le liàle de cette nature miséreuse en sa nudité de pierre, — le paysage apparaît lamentable et rogue; les pics se hérissent en ligures maudites sur une région inconsolable, et on s'arrête déconcerté devant un spectacle de calcination. Des formes âpres et brutales, des cassures de désastre, un ensemble triste dans une quiétude de tombeau donnent, sur un

Une caravane dans la brousse.

mode bourru, à notre importune curiosité, la notion de la Longue et longue distance séparatrice; la conviction de l'irrémissible éloignement domine la pensée; une première sensation d'exil et de découragement saisit le moral et met du deuil dans les idées du solitaire.

Obstinément, nous avons prétendu, plus loin encore, malgré les coups de fouet de la brousse, malgré la dureté des pierres, malgré les aspérités des quartiers de roche, malgré les éboulis de sables, nous avons prétendu — comme en un pèlerinage — parcourir un bout de la route des caravanes... Route, est prétentieux comme titre technique : un sentier vagabond, sans tracé, flottant de droite et de gauche, se cachant dans de hautes plantes sauvages, puis devenant une sente à flanc de rocher, un passage barricadé de schistes par-dessus lesquels s'impose une désagréable gymnastique. La circulation doit se. taire en file indienne, le long de ce chemin en casse-cou, fabrique d'entorses. Les descentes, suivant les lignes de plus grande pente, sont des dégringolades, des fuites glissantes; on bute, on trébuche, — et, au bas, un cours d'eau se traverse à gué, ou bien un marécage boueux, de l'humus trempé formant fond de vallée, doit être passé; le voyageur, avec ses colis, se dépêtre comme il lui plait; il patauge, pour aller recommencer, sur le versant opposé, d'essoufflantes ascensions par des raidillons sur cailloux roulants, par des grimpettes de chèvre, par des montées qui disloquent les jarrets...

C'est le chemin du découragement, paraissant conduire à l'inaccessible, avec l'ironique affirmation du manque total de secours dans la multiple variété d'accidents probables... Et ce premier tronçon, la partie la plus fréquentée, est encore une des bonnes étapes, nous dit-on.

Cette courte expérience et cette exténuante reconnaissance

nous rendent miraculeuse l'héroïque opiniâtreté des hommes qui, sur ce chemin tuant, tout en escalades et en esquintements, sont parvenus, malgré les obstacles du sol, malgré les maladies de fatigues et l'inconsistante discipline des porteurs, à convoyer des constructions mécaniques, des bateaux à vapeur.

Pour nous, vagues curieux d'aujourd'hui, promeneurs d<>s lendemains de victoire, il se lève de l'émotion sur ce sol abandonné. Contrainte par une imposante volonté humaine, La civilisation, par ici, s'est insinuée, s'est faufilée jusqu'au Pool, suivant ce sentier rechignant, ce semblant de route tortueusement périlleux, cette rampe de calvaire, cette informe voie de communication, ce symbolique chemin de gloire.

Nous risquons l'étape de deux gros kilomètres à travers monts, dans la brousse à hauteur d'homme, pour faire plaisir au curé Buysse, — et pour voir de près une mission, un sanatorium, un poste catholique.

L'établissement deKinkanda est dans une belle retraite, dans un isolement enclos devant un plantureux morceau de point de vue, dans le grand air. Les bâtiments rectangulaires sont encore montés sur échasses, bâtiments d'habitation pour le personnel, bâtiments des chambres de malade, bâtiments de service, chapelle et logis de l'aumônier. L'ensemble est clair, soigné de façon très flamande. Les potagers, la basse-cour, l'étable et les jardins affirment la méthode et le labeur, les vigilantes et régulières précautions, l'ordre et la propreté comme précepte et consigne.

L'hôpital de Kinkanda est dirigé par des sœurs de charité appartenant à une institution gantoise. Elles nous accueillent avec une souriante surprise, un étonnement complimenteur. Les soeurs vont se chercher et arrivent recevoir les visiteurs;

elles oui gardé le pas menu et frôlant, le regard tombanl el la parole sucrée, — mais elles ne peuvent empêcher unejoie de leur illuminer les joues devant l'inattendu d'une réponse en vrai flamand des bords de la Lys... A cette distance-là, tout le monde a quelque chose de tricolore dans le cœur.

On suppose que des femmes, bravement parties pour ces aventures exotiques, soient de mine plus termes, de façons moins doucereuses. Seule, la supérieure a du geste, une ligne plus décidée, une volonté sachant prendre, devant l'assaut des événements, des allures plus capitaine, plus explorateur.

Les sœurs donnent des soins aux malades, dressent de jeunes femmes indigènes aux services de l'intérieur et trouvent encore le temps d'aller, en mission, cathéchiser la marmaille noire des alentours.

Dans ma contemplation, sur ce tond d'insolites végétations, ces religieuses, à la physionomie satisfaite, passent en pâles ligures de légende, et réveillent l'impression déjà produite, à Borna, par les sœurs en robe de flanelle blanche, sous de lourds parasols, promenant des ribambelles de négresses jeunes et vieilles, nigaudes et embarrassées.

En ce pays de hasards, ces femmes de religion, ces ardentes de dévouement, saisies d'enthousiasme et allant,

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Borna. — Les femmes de la mission.

machinalement, en extase, dans des visions d'apostolat, onl

une beauté de sacrifice. Ulles ont, très simple, un héroïsme d'inspiration, une exaltation de douceur; et ces créatures d'abnégation, dont tout le cerveau est dans un livre de messe, ces filles de campagne n'attendant que les angéliques récompenses de la foi, voisinent avec le sublime... Même, elle devient excessive, inadmissible, cette hauteur d'âme, — qui négocierait une réconciliation avec l'humanité, si de pareils sacrifices peuvent être accomplis dans une générosité sans calcul, toute de pure charité et d'amour. On redoute une combinaison sournoise d'intérêt, une discipline d'accaparement, une main caressante, mais agrippeuse, qui s'insinue pour se fermer au bon moment en une affirmation de propriété acquise.

Sur le pont du bateau amarré au pier de Matadi, le spectacle de la nuit, dans la vallée du Congo, est une longue et suave admiration... Dans un calme figé, sous une fraîcheur désoppressante, de vastes perspectives d'ombres conduisent la sérénité du fleuve. La lune molle, dans l'air très humide, n'épand qu'une pâlotte lumière de veilleuse sur ce profond sommeil.

Matadi s'allonge clans un repos noir, intense; les grands toits chaulés seuls étincellent en blanc vif, et font de curieux effets de neige. Les découpures des hauteurs environnantes se grandissent sur le ciel gris; leurs ombres puissantes s'agglomèrent, se foncent violemment, comme entassant des provisions de nuit. Du coté du Chaudron d'Enfer, des paquets de brume, des brouillards feutrent la demi-obscurité.

Un silence implacable domine partout.

Des flammes, prises dans un souffle d'air, se redressent, se raniment et serpentent sur les hauteurs. Ces feux d'herbes allument de gigantesques fanaux et jettent des odeurs d'incendie dans le vent.

La lune, comme par curiosité, se dégage de ses foulards de brumes; sa lumière délicate et subtilisée semble une très douce palpitation de l'espace.

Dans cette paix majestueuse, planent une pure béatitude, un recueillement de pensée, une exaltation grandissante, une volupté d'adoration. Les incendies et leurs vacillants effrois n'émeuvent plus; ils dardent du solennel, l'expression d'un culte, la grandeur de la messe du feu... Dans le lissage de l'eau qui, aux flancs du bateau, marmotte une litanie perpétuelle, l'ombre consciente et humble chante, en sourdine, le joli thème de la nuit.

11 faut subir le charme d'une ferveur prolongée devant ce soir imposant devenu une cérémonie, un office de merveilles qui, sur le repos de la nature, élève le ciboire de la lune

Le raihvay du Congo a son origine à l'extrémité même du pier d'accostage à Matadi. Une aire très vaste a été dérochée et planie. La station, les magasins et un large développement de voies de manoeuvre et de garage s'étendent jusqu'à l'extrémité de droite où se trouvent la remise aux locomotives et des ateliers grandement pourvus. Le bâtiment, très aéré sous une toiture de tôle ondulée et galvanisée, que porte des voliges, abrite, sur un sol cimenté, des tours à cylindrer et à fileter, rabotteries, étaux et bancs d'ajustage, cisailles, machines à forer et à aléser, tour à rafraîchir les bandages, presses à caler les roues, — et une machine à vapeur donnant la force motrice. Encore, se rencontrent des machines-outils, des forges où le marteau est manié par des travailleurs noirs, un atelier de peinture, un bureau de dessinateurs, des bancs pour le travail de pièces mécaniques, — toutes installations pratiquement conçues, qui permettent à cette exploitation de se suffire en sécurité dans son isolement. Les voies sous la remise

sont parallèles et reliées par un transbordeur; les approvisionnements en rails, traverses, aiguilles, clefs, pinces, anspects, machines à forer, signaux, bandages, pièces de rechange, etc., sont en abondance dans les chantiers voisins; l'effectif du matériel roulant est très nombreux : quarante locomotives timbrées à 14 atmosphères et brûlant des briquettes pour un service à 20 kilomètres par heure.

La gare de Matadi et ses dépendances donnent l'impression (Tune entreprise sérieuse, fortement établie, sans lésinerie comme sans faux luxe, et capable d'une grande activité de trafic.

La voie à écartement réduit est constituée de rails forts sur traverses lourdes et rapprochées; c'est une membrure puissante permettant le trafic au moyen de wagons de 10 tonnes remorqués par des locomotives de 30 tonnes en ordre de marche. Au delà du kilomètre 90, les courbes ont un rayon minimum de 00 mètres et les rampes maxima sont de 40 millimètres. Si le devis s'est trouvé au-dessous du coût réel, — 25 millions au lieu de 65, — les prévisions de recettes sont dès aujourd'hui grandement dépassées. Le chemin de fer, qui transporte avec sécurité en deux jours ce qui se portait périlleusement à dos d'homme en un mois, peut, avec grand avantage pour le commerce, maintenir les prix anciens. On payait autrefois de 1,000 à 1,500 francs à la tonne. Le chemin de fer maintient ses tarifs au-dessous de ces prix et trouve encore une très large rémunération.

La voie est à l'écartement de 75 centimètres entre les bourrelets des rails, soit, avec la surlargeur, 765 millimètres et 81 centimètres d'axe en axe. Le rail, qui a 110 millimètres de haut, 88 millimètres au patin, 9 millimètres à l'âme et 45 millimètres au bourrelet, pèse 21 kilogrammes le mètre courant.

La traverse métallique est du type Ponsard et Boyenval à section transversale en double fer zorès et terminée aux extrémités en forme de pied-de-biche. L'appui a lra50 de long sur 22 centimètres; la hauteur est de 51 millimètres. Par deux tire-fonds, le rail est fixé à une plaque d'assise rivée à la traverse.

Ces traverses sont au nom lire de dix par rail de 7 mètres, — ce qui fait un écartement d'axe en axe de 7^; centimètres, les traverses extrêmes, près deséclisses, se trouvant rapprochées à 55 centimètres.

Le poids total de la voie et de son armement constituant la superstructure est de 100 kilogrammes le mètre courant.

Les régions avoisinantes produisent des bois lourds donii.'iiit d'excellents supports de rail: mais, plusieurs essais ont démontré que le bois, dans cet emploi de traverses, et malgré tous les moyens usuels de conservation, résiste très mal sous ce climat aux actions de l'air et de l'eau.

L'armement métallique est bourré dans un ballastage qui a 1 90 en crête et 2m60 de base, avec une hauteur de 35 centimètre-..

La plate-forme des terrassements a 3n'50 de large sur remblai et 3 mètres en déblai, sans compter les rigoles latérales au pied îles talus sans berme.

La voie qui part de Matadi à la cote 26 doit gravir tout de suite les 280 mètres du massif de Palaballa et. plus loin, par des terrains compliqués, coupés de rivières importantes, s'élever à 180 mètres au col de Zolé et a 745 mètres au col de Sona-Congo pour aboutir dans les plaines du Stanley-Pool à l'altitude de 315 mètres. Comme l'espacement des rivières augmente vers le Pool, les difficultés du sol sont massées au commencement de la ligne. Les travaux ouverts en 1889, étaient au kilomètre 12 en 1802, au kilomètre 28 en 1893, au kilomètre 62 en 1S04, au kilomètre 104 en 1805, au kilomètre 105 en 1800, au kilomètre 291 en 1897, et au terminus, au kilomètre 399 en 1898. Les moindres difficultés physiques du sol et aussi la puissance d'une organisation mieux expérimentée ont été surtout les causes de cette progression géométrique dans l'avancement des travaux.

Les trains de la cérémonie inaugurale, — conduits par des machinistes sénégalais, — se composaient d'un wagon plat pour les bagages et les hommes de service et de deux voitures à voyageurs. Ces voitures sont à deux rangées longitudinales de six sièges rotinés, pivotants, avec tables mobiles; les panneaux

dos longs côtés sont ouverts par Mois grandes baies sans vitres; au fond du compartiment esl ménagé un réduit pour

le service du bar. Le plancher est recouvert de linoléum; les boiseries sonl en teak avec panneaux intérieurs d'érable dans un encadrement d'acajou. Trois lampes à pétrole éclairent chaque compartiment. Ce matériel est très confortable el heureusement conçu pour lutter contre les désagréments climatériques du voyage.

La voie, au départ de Matadi, suit le fleuve, montant dans le flanc de la montagne en tranchée de roc. Des ouvertures font passer de belles vues sur le Congo et sur la rive opposée : on voit Chionzo, ce qui reste de Vivi et le fond redoutable du Chaudron d'Enfer, — quand un premier crochet détourne le tracé pour lui faire franchir le ravin Léopold sur un pont de "^0 mètres. Le ravin, très rocheux et de profil accidenté, est a sec; sa tourmente pierreuse a l'aspect symbolique d'un champ de bataille : c'est le terrain où l'énergie européenne livra un des plus durs combats au sol africain; le nombre des travailleurs perdus ici fut terrible, et le voyageur qui sait ce que coûtèrent ces quelques hectomètres de rails, pense avec respect à ces vaillants, à ces soldats de l'industrie tombés dans le ravin, — qui, vaincu, garde sa menaçante physionomie. Sur l'autre versant, la voie se reprend à côtoyer le Congo et montre un cours d'eau qui se rétrécit, se déforme et s'encaisse; les eaux sont violentes et tourbillonnent en cette issue de la passe des cataractes. Les parois du raihvay sont de grès, de schiste, de quartz, de roches dures qui n'ont cédé qu'à la poudre. Le chemin de fer gravit ainsi la rampe jusqu'à la cote 04 — où il pénètre à droite dans la vallée de la Mpozo.

Par là aussi regimbe en rogue maussaderie, le passage des Echelles où la roche à pic a dû être attaquée par des hommes suspendus à des cordes. Puis, les défilés, les tristes ravins de la Fièvre et du Désespoir, noms funèbres qui disent et rappellent la désolation, le découragement quand le personnel, chaque jour, était décimé par la maladie, effrayé par les difficultés, réduit par la fuite et les défections.

Sur un demi-hectomètre, des murs de soutènement en

Une prise d'eau.

robuste maçonnerie étayent les roches colossales et les terrasses de pierre. La plate-forme en corniche est pour ainsi dire en porte à faux à près de 40 mètres de haut.

Les directeurs de la construction, MM. Espanet et Goffin, qui ont surmonté nombre de difficultés inattendues, ont eu, à certains moments, sous leurs ordres huit mille travailleurs dont deux cent cinquante blancs et deux mille Sénégalais, Acras et Sierra-Léonais; et délibérément, avec une mâle volonté, ils ont traversé, à la tête de cette armée, les périodes cruelles de dangers et de privations, les temps où la réussite a même pu paraître compromise devant les incertitudes de la première organisation, les lenteurs du début, les maladies et les désertions.

Sous la lumière douce du matin, quand se lève un soleil encore rose, enveloppé de bruines, le spectacle est d'une délicate beauté, d'une fantaisie sans apprêt. La Mpozo serpente et bouillonne; ses flancs sont de roches en rognons parsemant une

végétation sauvage. De longs remous entourent de grondements et d'éclaboussùres d'eau des récifs sombres. La voie, à flanc de coteau, montre à vif une muraille de stratifications rougeâtres. Le versant opposé est capricieusement paré d'un commencement de brousse avec de faux cotonniers. Comme dessin, c'est un peu l'Ardenne en rouge.

Dans le massif de Palaballa.

Sur un pont de 60 mètres, le chemin de fer passe cette rivière torrentielle qui a des crues de 5 mètres en une nuit. Ce pont est bien connu par les timbres de l'Etat indépendant à qui il fournit une vignette. La voie poursuit son ascension, parvient à la cote 95 et, peu après le kilomètre 10, quitte la Mpozo pour s'engager, toujours en rampe, dans le ravin du Diable — où des lacets nombreux, fantasques, contournent les hauteurs,

— lis

Une pompe d'alimentation.

passent les gorges par des ponts métalliques de 25 et de 40 mètres pour arriver, à la cote 200, devant le redoutable massif de Palaballa.

Quelques nègres, plantés à la porte de leur hutte de paille et de branchages, regardent, ahuris, filer le train; les plus téméraires risquent un geste de salut... La végétation, — où domine le bombax, le faux cotonnier à épines entourant quelques baobabs, — se fait rare en ces hauteurs; elle reste dans les fonds, le long des cours d'eau, dans le riche entassement d'humus. A droite, pointe le pic Cambier dans un paysage de sommets nus, sur une dévastation de pierres sèches, sur un pays tourmenté, culbuté, et de grand aspect farouche dans une imposante solitude.

La voie arrive à 280 mètres d'altitude, après avoir monté de

près de 210 mètres sur une longueur de 6 kilomètres de courbes et de contre-courbes. La difficulté technique a été considérable; la voie, vue do la plate-forme d'arrière du train, indique par ses coudes et ses serpentements, les détours, les trucs, les moyens, les contournements qu'il a fallu combiner pour trouver les passages les moins durs, s'insinuer dans les cols, profiter d'un pli de terrain et parvenir au sommet de celte rébarbative accumulation de hauteurs. Le chemin de fer, revenant sur lui-même, bouclant sa voie, pour repasser au même point, mais à un niveau supérieur, comme dans les tracés hélicoïdaux, est un petit Gothard sans tunnels. Et la locomotive, au bout du revêche ravin du Diable, a bien mérité le moment d'arrêt pour se ravitailler à un réservoir dont les appareils sont agilement manœuvres par dos noirs. L'alimentation se fait au moyen de pompes à bras à action rotative et à double effet avec cloche à air, — desservant de petits châteaux d'eau d'une dizaine de mètres cubes de capacité et montés sur charpente métallique.

La crête est franchie à cette cote de 280. L'air est frais. Les terrains sont rouges, piqués de quartz blancs; les étendues de cimes, aux aspérités déchirées et chauves, se multiplient et se tassent dans des perspectives accidentées, tumultueuses, fantastiques et claires. Le ruissellement des eaux creuse des descentes torrentielles et des dégringolades de roches, comme le ravin du Sommeil, que la voie traverse dans une descente en lacets et en série de courbes de petit rayon. Le sifflet de la locomotive dans ces immenses solitudes est un indicible étonnement.

Au ravin de la Chute, un pont dans une section de voie en courbe a un dispositif particulier : le longeron d'amont est armé de deux contreiorts dans le sens horizontal, donc latéralement au pont, et du côté de la concavité de la courbe; le tablier, en projection horizontale, est ainsi constitué de deux trapèzes réunis par une partie centrale rectangulaire; ce tablier, construit à Hal, présente de la sorte un surcroît de résistance au moment de renversement.

Passant une série de rubans de verdure maigre qui suivent

Un arrêt du train.

les ruisseaux, le train part en pente jusqu'au poste téléphonique de la gare de Palaballa. Descente toujours contrariée par le terrain, développée en zigzags, en crochets, à travers la brousse où de grandes taches gris noir marquent les feux d'herbes allumés par des chasseurs de rats. Cette section, particulièrement difficile à établir et sur laquelle le matériel circule aisément, sans heurts et sans secousse, prouve l'excellent armement de la voie, sa solidité et sa pose parfaite. Le Basoko qui tient le frein de notre voiture, manœuvre avec une adroite sûreté. Le rail, tout du long, est accompagné de poteaux métalliques à section de cornière portant deux fils, l'un pour le télégraphe, l'autre pour le téléphone.

Après le bassin de la Mia, se passe le col de l'Horizon, suivi du col de Kutadi, du kilomètre 25 au kilomètre 30, où s'étend une orographie moins violente et où les difficultés de construction s'atténuent. Des sommets moins âpres, toujours nus et roussis. Des lopins immenses brûlés, incendiés, couverts de

cendres sinistres. Puis, une verdure pauvre. Sur ces longues herbes folles appelées « mti » s'élancent des palmiers, le « teba » du pays, palmiers insouciants, irréguliers, épanouis en vastes plumeaux; puis aussi, les malolo, qui donnent une mauvaise grenade.

Après cette végétation abandonnée, délabrée, en teinte neutre, le pays prend un aspect plus riant. Le baobab se montre. Les arbres se tassent en faillis. A travers des plaines herbues, coupées de roches noires, les alignements droits se fonl plus longs et le train, mieux à l'aise, file plus vite. Un grand aigle blanc et noir, les ailes éployées, plane, fort indifférent à cette invasion de la mécanique voyageuse.

Des ponts métalliques traversent encore des torrents secs, inavoués, mais qui ont leurs heures d'inondation furieuse et ravageante. Les environs sont toujours déserts. Il paraît que les villages indigènes ont plié bagage devant la voie ferrée.

Curieux regardant le train.

Des travailleurs sénégalais demeurent seuls campés près de leurs anciens chantiers.

La voie file maintenant par de petits bois, morceaux épars de forêts. La richesse ligneuse de la contrée — massifs frais et sombres, terrains débroussés, arbres énergiques comme de beaux dracena — s'affirme aux bois de la rivière la Kimesa, dont le train suit la vallée, après le col de Tombagadio, pour arrivera la station de Kengé, au kilomètre 40 — où tournoie un aéromoteur.

A côté de la station, dans un abandon de cendres, de poussière et de décombres, gît le lamentable village d'une tribu de Lagos. Les huttes, en paille tressée sur une ossature mouvante de gaules, de perches et de rondins, forment cercle. Des bois carbonisés et quelques pierres — rudiment de four — occupent le centre de cette place. Notre venue fait événement, — en silence. Les hommes sortent de leurs misérables repaires et se postent, hébétés, devant leur seuil, attendant, sans un mot, sans une esquisse de salut. Ils ont la tète rasée. Des manteaux troués jetés sur leurs épaules laissent voir des triangles tatoués sur l'estomac; plusieurs, maigres comme des oiseaux de proie, ont le buste nu: les jambes se cachent jusqu'aux genoux sous une étoffe ou un morceau de sac ficelé à la ceinture. D'autres ont la tête enveloppée d'un chiffon. Tous ont un air brute, la face non dégrossie, et d'abominables yeux abîmés de taies et de suppurations. Impassibles, ils laissent notre curiosité errer, plonger dans l'intérieur des huttes où traînent de la paille, des enfants contrefaits, des poules picorant des morceaux de vieux biscuits. Une femme, la seule qui se montre, a le Iront barré d'une tresse de paille qui couronne et maintient les cheveux.

Près de ce fragment de village crasseux, poussent l'éponge végétale et le poiscajan, le « wandou » que ces malheureux font cuire dans de vieilles boîtes à conserves.

Ils nous laissent tout examiner, ces êtres abstrus, hagards, spectres de dénuement noir, ces Lagos accablés au rang inférieur dans la série des races du pays. Nous partons sans avoir vu la plus légère mobilité, un essai d'expression dans leurs traits inertes.

Le train se remet en marche, et dans la vallée do la Kengé, et le long des affluents de la Duizi, parcourt des terrains de fertilité latente, des superficies inoccupées où, sans doute, s'installeront des fermes, des cultures maraîchères et de sérieuses exploitations agricoles. Des arbres, eu vastes bosquets, versent de l'ombre sur les ruisselets, et le pays se calme en gracieux vallonnements, dans une géographie physique [dus tempérée. Des bandes de grands arbres s'alignent, entortillés de lianes et postés comme les premiers indices de la flore équatoriale : parmi eux, de beaux échantillons de « foucou », un excellent bois de construction. Les termites, dont pointent les champignonnages dans les champs, ont imposé au chemin de fer remploi des traverses métalliques.

Les environs sont abrités. Des noirs se rangent sur le talus au passage du train pavoisé; plusieurs sont armés de la machette, sorte de couteau allongé ou de faux sans manche qui sert à défricher en sabrant les herbes. De ces noirs, les uns demeurent impassibles et figés, nous faisant un accueil de fierté raidie, restant droits et d'apparence indifférente, sans une avance; les autres, ceux qui ont pris part aux travaux de la ligne, clament des joies bruyantes, les bras en l'air. Les habitats de ces tribus sont plus soignés et de longs dessins de galets et de coquillages enjolivent les allées irrégulièrement plantées.

La Duizi, que longe la voie ferrée au kilomètre 50, est une pimpante rivière gazouillant sur un lit de roches, se sauva ni sous des arcs de verdure. Les arbres sont, depuis les racines, parés de ramilles, habillés de plantes parasitaires. Ici, s'épanouit le «parasolier»qui semble s'entourer d'ombrelles vertes.

La Duizi, dans sa retraite de végétation dense et enclose, est l'abreuvoir des éléphants. Sur cette section, la locomotive a déjà dû lutter contre un de ces pachydermes ou contre un buffle qui ne prétendait point céder la place. Sur les talus se marquent profondément de grosses traces de pas d'éléphants.

Le long de la Lamballala, la forêt se resserre et se tasse encore, s'emmêle, occupe l'espace de ses ramifications enche-

Un arrêt du train.

vêtrées. Des souches tordues, des bois noueux, des feuilles larges, un encombrement d'essences curieuses et variées, une population de plantes agglomérées, un fouillis où paraissent asphyxiés quelques palmiers gris. Pas un chemin n'est réalisable dans cette forêt qui semble un gigantesque travail de fascinage et où la plate-forme de la voie ferrée a dû être ouverte à la hache.

Au Monolithe, — kilomètre 63, — l'air et l'espace sont rendus et sur les terrains qui s'égalisent et s'allongent, poussent le palmier élaïs et le bananier : un de ceux-ci porte un plantureux régime de certainement deux cents bananes. Ici, aussi, apparaît le faisan du Congo.

La montuosité du sol se calme toujours, les collines s'arrondissent, une végétation souriante se dispose en grands bouquets verts, — et ces agglomérations d'arbres montrent tin embrouillis de troncs et de branches de toutes formes, et non, comme sous nos latitudes, les régulières et longues hachures parallèles de mômes fûts.

Au long de la Bembisi, — kilomètre ~2, — le paysage sylvestre est charmant sur les bords de cette rivière qui a des crues soudaines de sept mètres. La forêt, où vivent des

bandes d'éléphants, a de verdoyantes coquetteries, de frais et sombres recoins, du mystère dans un poétique et rêveur arrangement.

L'importante Lufu est traversée sur un pont de 50 mètres de portée, et la voie, entre des parois d'apparences ardoisières et calcaires, arrive à la station de Lufu. Le chef de gare est un noir, un Sénégalais, grand, assez façonnier, habillé de blanc el portant de grandes lunettes bleues. La station sur la hauteur est un bâtiment soigné, clair et simple, entouré d'un jardinage de fleurs.

Dans la partie suivante s'étendenl des champs de papyrus; de nombreuses termitières se bombent en champignons; de hautes herbes en forme de glaïeuls garnissent les plaines qui filent en très beaux horizons, en pentes douces jusqu'à des collines couvertes d'arbres. De petits singes grimaçants, qui s'amusent et grignotent, sont pris de peur soudaine et s'esquivent en gambades, secouant les branches et disparaissant dans l'épaisseur du feuillage.

Après le col de l'Antilope, se projette, vers le kilomètre 90

sur la droite, les monts chevelus crétés d'arbres. Lr terrain est de sable rouge ferrugineux.

Entre des groupes d'élaïs s'ouvrent

^s^saum^JijiKS.

La gare de Songololo.

des perspectives immenses; dos étagements de plans irréguliers se perdent, se dissolvenl dans une brume bleuâtre, les lointains s'effacant, sVstompani en délicats effets de couleur. El bientôt la brousse a repris ses droits et règne dans cet étrange paysage en gris, vert el rouge. C'esl encore la grande savane rumorante, défrichée par le (eu, aride et désherbée. La vue se perd sur une immense dénudation, — mais sans se buter à une réelle impression de désolation et de tristesse.

L'arrêt à 6on<rololo.

La gare de Songololo, près du kilomètre 100, est une élégante construction en boiserie norvégienne. En face, est une grande remise à locomotives et tout un quartier d'habitations pour le personnel.

Plus loin, le train descend vers la Kunkula dans des fonds humides, herbus, où s'épanouissent de géantes et capricieuses «orchidées» violettes; dans cette zone de grandes surfaces planies, les terres sont toisonnées de hauts roseaux balancés dans

le vont. Do longs lézards mornes reposent près du ballast; à gauche, des canards bronzés pataugenl dans un marécage — où le soir, à la fraîche, les antilopes des environs viennenl se

désaltérer.

La physionomie de la région se fonce ensuite el la brous-

saille se multiplie à perte de vue; l'aspect de la végétation <isi morne, d'un vert jauni, fané; les plantes sauvages — populace de la botanique congolaise — envahissent d'une brutale domination l'immensité des plaines. Trois antilopes, avec grâce, les oreilles pointées, s'arrêtent à notre passage et, pris d'effarement, partent d'un galop léger.

Au loin se soulève, se gonfle, se masse, une imposante alignée de montagnes, et à partir du kilomètre 125 — où dorment des étangs et des marais, et où serpente le ravin des Singes, — la voie, après le passage de la Sansikua, monte pour l'ascension du Col de la Hutte. La végétation reste vivace, accrochée

Une forge volante à la Sansikua.

.m ix versants de montagnes étrangemenl conformées : lesbananiers se comptent à profusion ainsi que le safos qui donne des prunes violettes; des lianes accrochent des cordages aux moindres rameaux; des baies pendent en grappes rouges; des jardins vagues ouverts à tous s'ornent de grosses fleurs en cloches blanches; le terrain — disent les agronomes — serait excellent pour la culture de la canne à sucre.

Mais, l'altitude augmente toujours, et les plantes, attaquées par le grand vont, se blottissent dans les replis du sol. s'entassent dans les fonds comme en de vastes entonnoirs. La roche qui encaisse la tranchée est de coloration violacée, rappelant le minerai de fer manganèse. La ligne s'infléchit, sinue à flanc de coteau, se noue aux difficultés du terrain, revient et surplombe des sections déjà franchies; le voyageur domine un dédale de belles vallées béantes entre des montagnes vertes, entre des montagnes jaunes; ce panorama convulsé, ce jeu d'altitudes, ce peuple de sommets en flère assemblée rappellent certains passages de PArlberg. Comme couleur, la descente de la Malanga serait un paysage espagnol, s'il y avait des oliviers.

La ligne franchit encore le Col Manioc et le Col de Bafu près de roches bizarres qui manifestent très nettement des phénomènes d'érosion. Autour, traîne, en bandes immenses, en aspect de désastre, le deuil des parcelles récemment incendiées par les indigènes. Près du kilomètre 150, le pont tabulaire du Kwilu, de 80 mètres de long, est d'une légère et jolie construction: le tracé se reprend ensuite à monter dans une contrée large ouverte qui, — ainsi qu'en bien d'autres points, — ne donne pas l'impression d'une région pauvre, — mais d'une région sans habitants. Le paysage est à la sépia sur des teintes neutres d'automne. La voie ferrée se déroule sur les crêtes et, passant le Col des Deux-Versants, domine un superbe spectacle, une contrée capricieuse, grandiose, irrégulière, parsemée d'immenses roches grises, mélangée de végétations turbulentes, vivaces, qui poussent en étonnements et en surprises.

La descente se fait devant de majestueux aperçus de montagnes dans un tableau qui s'étend et s'enfonce à l'infini; à

l'avant-plan, un massif rocheux crénelé, bastionné en véritable

forteresse do granit, le massif imposant de Bangu. Comme grandeur dans une tonalité exquise,commemajestédéveloppée dans un ravissement de décor, le spectacle est certes parmi les plus superbes que traverse une ligne ferrée. Cette prestigieuse et stupéfiante descente se poursuit en nombreux lacets et, de çà, de là, de grandes roches noires se dressent en fantômes de pierre, gardiens de ce merveilleux panorama.

Après les premiers kilomètres, les roches très dures ont, disparu; tous les terrains sont de cohésion moyenne; quelques rares massifs de quartzites ont résisté à la pioche. Les roches non meubles le long de la route sont schisteuses et calcareuses; parmi ces dernières paraissent des bancs de marbre commun. Les talus montrent un terrain argileux mélangé de sables ou enfermant en rognons ou en agglomérats, un minerai de fer pauvre un peu granulé, couleur de limonite. Dans cette région émergent des bancs de calcaire dont on pourrait certainement faire de la chaux.

Les tranchées sont taillées dans un schiste calcareux rosé; des amas de calcaires gris usés, abîmés par le ruissellement,

Tmtm — H.W.U.! ■ —

(n arrêt du train.

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Les maisons de campement à Tumba.

font place à plusieurs affleurements de marbre; et au bout (1*11110 plaine de paisible végétation, la ligne arrive à la station de Kimpesse dans la vallée de la Lukunga.

Après cette station, qui sera un point important de la ligne, — on assiste, longtemps encore, au redressement en haute solennité de ce fantastique et énorme massif de Bangu; ce colosse de l'orographie, superbement vêtu de tons graves, étale, grandit, affirme sa puissance majestueuse, assise sur une formation de massive énergie. Sur les fonds des premiers plans, pointe en fantaisies une vivacité de plantes curieuses, dilatées en tous sens, épanouies bellement dans le bonheur de leur liberté.

Bientôt, quand la Lukunga s'éloigne restant aux pieds du massif de Bangu, les roches de Bemba accaparent le terrain, se resserrent et forment au long de la voie des muraillements étranges, les uns en forteresses, les autres en formes de ruines de vieilles architectures, d'autres encore alignées en colonnades. Le Col de Gambi est franchi, — et le train, engagé dans une vallée assez étroite, parcourt des terres jaunes, des étendues de brousses et, entre des parcelles de culture en coins de paradou, où sont postés de placides indigènes, contourne des pentes et des croupes, enlace le

terrain, traverse des champs d'orseille — une utile plante tinctoriale... Enfin, dans la vallée de la Lambessa, arrive à Tumba — kilomètre 188 — le voyageur fatigué d'attention, ravi d'émerveillement après ce long déroulement de panoramas africains.

Des rumeurs, dans le district, avaient répandu la nouvelle de la venue d'un représentant du Roi-souverain... Les chefs indigènes, pour s'affirmer sans messéance et pour prouver qu'ils ne sont point de grossiers sauvages dépourvus desavoirvivre, ont alors, très courtoisement, voulu faire accueil aux autorités.

A l'arrivée du train, à Tumba, les majestés noires et leurs suites sont rangées, dans une immobile et solennelle gravité, le long de l'avenue de la gare. En groupes, accroupis, étalés sur le sol, ils forment tas, par village ou par tribu. Avec un orgueil d'ostentation, chefs et seigneurs de toutes importances, ont sorti leurs plus étonnants oripeaux et se sont parés de ce qui, marquant la richesse et la puissance, doit en imposer aux étrangers... Or, cette grande tenue, cet appareil de superlative parade, piteuse contrefaçon d'officialité, donne, avant tout, une déconcertante drôlerie aux dignitaires emplumés. Ils nous servent, très consciencieusement, le spectacle d'une élucubration carnavalesque, sérieuse et imperturbable.

Le chef a fait porter par un adjudant son siège — qui est un fauteuil disloqué, un vieux voltaire troué, ou un simple pliant. Mais, ce meuble incomplet, détraqué est, tout de même, un luxe, une rareté; il est déposé, en manière de trône portatif, devant l'envieuse admiration des foules. Le chef s'est installé sur ce siège et a disposé de la plus manifeste façon son bariolage d'insignes. Son costume fantastique est combiné en surcharge de lambeaux d'uniformes, de vieux fonds de costumier,

jaquette à brandebourgs ou tunique de ton voyant. L'un, sur un jupon de toile, a gauchemenl endossé un habit rouge à grosses aiguillettes ternies, vieil babil de cour ou tenue de valet de pied. Les livrées, par leur charge de galons, ont an merveilleux succès. Un autre s'enorgueillit d'un vieux casque bossue, estropié, muni d'une seule moitié de jugulaire, mais surmonté d'un aigle à la russe. Un autre, en chemise de

Tumba. — Los peuplades indigènes.

flanelle bleue, tient entre ses jambes un haut sabre de cavalerie et se raidit la tète pour ne pas faire dégringoler un bonnet à poil trop étroit. Tous ont la poitrine constellée de médailles, de plaques, de grandes pièces de monnaie pendues au cou par des cordons; il faut du clinquant métallique très quelconque, insignes incompréhensibles mais marques de fierté certaines. Un dernier, drapé dans un tapis de table ei tenant un énorme parapluie, a tait étendre un morceau de

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