L'Avenir de la science, préface, p
lumière, de la moralité cl de Tari; car cette minorité n'a pas le secret de donner la vie, secret dont le peuple est dépositaire. Les jugements comme les créations du peuple sont souillés d'erreurs grossières, choquantes, mais ils reposent toujours sur un fond de vérité; les établissements comme les opinions des gens d'esprit sont rationnels, ingénieux, harmonieux, tout ce qu'on voudra, mais artificiels et souvent faux de toutes pièces. Le peuple crée; les autres ne peuvent que façonner. Le peuple fait des saints et des gloires; les autres ne font que des sages et des réputations. L'expérience des essais politiques et sociaux, quand on la poursuit assez longtemps pour distinguer ce qui est viable de ce qui ne l'est pas, laisse peu de doutes à cet égard. Les gens d'esprit font des lois, des chartes, des septennats, des combinaisons diplomatiques; au moment où ils les font, rien ne semble plus judicieux, plus éminemment raisonnable, plus conforme aux besoins du pays, aux probabilités du lendemain, à la logique apparente des affaires humaines; seulement ces inventions sont mortnées, elles ne correspondent pas au vœu de la nature et de l'histoire, on le voit vite à l'usage. Le peuple ébauche des créations monstrueuses, ridicules, iniques; il fait une république désordonnée et boiteuse, il fait avec des exagérations naïves une alliance étrangère qui n'est pas une
alliance, il fait des syndicats ouvriers tyranniques; mais parce qu'il a \e sens de la vie, ces créations imparfaites sont vivantes, elles plongent dans la réalité, on les voit se développer et rentrer dans le plan général de l'histoire. Les gens d'esprit travaillent aux fondations populaires comme le jardinier qui taille un parc régulier clans la folle végétation d'une forêt. Le jardinier sait ce qu'il veut; mais il ne dépend pas de lui de faire pousser un brin d'herbe, si la nature n'y a pas consenti; la nature ne sait pas ce qu'elle veut, à notre estime du moins; mais elle sait faire pousser. Nature et peuple ont reçu en propre le mystère de la vie. — Que l'on ne m'objecte pas les rares génies qui ont dirigé avec bonheur et sûreté les destinées d'une nation; l'histoire nous les montre incarnant l'âme populaire ; ils n'ont fait œuvre vivante que dans la mesure et durant le temps où ils incarnaient cette âme. On peut discuter sur chaque cas particulier, et il est impossible de prouver les assertions er cette matière; on y est averti par le sens historique. Ceux qui ne l'ont pas ne verront qu'un paradoxe dans ce qui était axiome pour un Michelet.
La vie! c'est le premier besoin de l'humanité, avant même la vérité ; si tant est que vie et vérité ne soient pas synonymes. Les hommes ne se résoudront pas à vivre de ce qui suffisait à l'Ecclésiaste du Collège de France, « de l'ombre
d'une ombre ». De là noire objection capitale contre la méthode en honneur dans l'école de M. Renan, notre peu de confiance dans la durée de cette méthode, qu'on pourrait appeler la destruction de la vie par l'analyse. Il a dit un jour : « Nous nous éloignons de la nature à force de la sonder. Gela est bien; il faut continuer; la vie est au bout de cette dissection à outrance *. » Conclusion difficilement soulenable; prémisse rigoureusement vraie, et qui donne bien à réfléchir. On sent aujourd'hui dans le monde de la pensée une réaction contre ces empiétements de la chimie intellectuelle, et comme l'arrêt épouvanté de l'être qui veut vivre devant le narcotique où il flaire le poison. Réaction tardive pour beaucoup d'entre nous; nos efforts pour nous reprendre seront peut-être vains. Nous avons tous dormi de délicieux sommeils à l'ombre du mancenillicr. Et c'est si curieux, si amusant, la chimie! Mais ceux qui viennent, ceux qui arrivent d'en bas, restreindront des expériences où se volatilisent les aliments dont ils ont besoin. Ils n'accepteront plus l'erreur de raisonnement qui présente un corps organique comme suspect, artificiel et inutile parce qu'on a su le décomposer en ses éléments premiers. La foule se précipite vers la source, assoiffée d'eau; le chimiste a décomposé