‹ Heures d'histoireChapitre 6 sur 15 · Par M. Emile Zola · texte numérisé non relu

Par M. Emile Zola

suit malgré soi lÉzéchiel qui nous ramène dans ces champs des Ardennes, remplis d'ossements. — « 11 me conduisit tout autour de ces os; il y en avait une multitude à la surface du champ, et ils étaient tout desséchés... Il se fît un bruit, et un mouvement; les os se rejoignirent aux os; les nerfs et les chairs montèrent sur eux, la peau les recouvrit; et ils n'avaient pas d'âme... A ma voix, l'esprit entra dans les morts, et ils furent vivants, et ils se dressèrent sur leurs pieds, innombrable multitude. »

Je ne l'aurais pas demandé, ce livre. On ne se reprend volontiers qu'aux douleurs riches de quelque orgueil. On parle de leur malheur aux veuves des héros; devant les veuves des naufragés, on se tait sur la sinistre aventure de ceux qui sombrèrent inutiles, sans gloire. Et nos âmes sont ces veuves. Mais la plume hardie de M. Zola n'a cure de nos pudeurs. Son livre est fait, il court le monde à grand bruit; l'auteur a bien voulu me l'adresser, j'ai dû le lire, le subir; il me serait impossible de parler aujourd'hui d'autre chose. D'autant plus que le romancier a placé ses personnages et le centre de l'action dans le corps d'armée, la division et la brigade où celui qui écrit ici fut jeté par le sort. Je devais mentionner cette rencontre, car elle donnera quelque sûreté à ma critique. A chacune des étapes qu'il raconte, des souvenirs précis me permettent de contrôler

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ses tableaux. Celte coïncidence augmente pour moi l'accablement que chacun ressentira, après avoir revu nos malheurs par les yeux de M. Zola. Elle ajoute à l'admiration que j'éprouve très vivement, entant que rhétoricicn français; elle justifie les réserves que je proposerai, en tant qu'homme et que témoin de ces mauvais jours.

La Débâcle prend le corps du général Douai à Mulhouse, à l'heure des premiers désastres; elle roule avec ce corps, au hasard des marches et des contremarches sans but, jusqu'au calvaire d'Illy; elle s'achève ou devrait s'achever logiquement avec la déroute de Sedan et la captivité clans la presqu'île d'Iges. La rallonge où l'auteur retrace à grands traits le siège de Paris et la Commune fait l'effet d'un raccord artificiel, ajouté après coup par quelque continuateur. Pour l'appréciation littéraire , il ne faut retenir du livre que sa partie vivante et organique, la retraite sur Sedan et la bataille.

Les premiers chapitres sont irréprochables. Le peintre pose les masses, il fait son fond, et c'est ce qu'il fait le mieux. Quand Regnault exposa le portrait du général Prim, on discutait le cheval, on discutait le cavalier; il n'y avait qu'un cri

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d'admiration pour la foule furieuse qui passe au fond du tableau, incarnant la révolution ; si l'artiste se fût borné à peindre cette foule , son œuvre diminuée eût paru un chef-d'œuvre complet. Ainsi pour le roman de M. Zola; on attend dans la suite le grand portrait individuel qu'il ne nous donnera jamais; au début, alors qu'il met sur pied et chasse devant lui cette armée, il peut défier la comparaison avec les plus puissants constructeurs d'épopées. Les masses baignent ici dans une brume de crépuscule, toute frissonnante de souffles inquiétants ; chaque détail concourt à l'effet total d'oppression; et déjà l'on voit planer la fatalité , sur ce troupeau qu'elle pousse à la boucherie. Les brusques oscillations, de la fanfaronnade à la panique, l'écho lointain de Frœschviller, victoire pendant quelques heures, désastre ensuite, la chute graduelle de l'enthousiasme apporté de Paris, faisant place à une incurable prostration, la repoussée sauvage de tous les mauvais instincts, à mesure que la discipline se relâche, — cette dissolution de l'animal multiple, tout à l'heure armée, maintenant bétail d'abattoir, M.Zola triomphe à la peindre ; c'est toute l'horreur d'alors dans toute sa vérité; et la sensation qu'il nous en donne, nous ne la devons pas à de faciles procédés d'analyse, mais toujours à la synthèse épique.

On a reflué du camp de Ghâlons sur l'Argonne, les étapes se succèdent dans les défilés. Le détail

des lieux et des circonstances est presque partout minutieusement exact. Je ne louerai point le romancier de sa précision, pas plus que je ne lui reprocherais quelques confusions, le cas échéant : cette exactitude matérielle importe peu. Ce qui importe, c'est l'évocation juste des sentiments. M. Zola ne les traduit pas tous; oh! que non! Mais ceux qu'il prête à ses créatures, aux brutes de son escouade, aux quelques officiers en qui il personnifie les différents types militaires, l'écrivain les voit et les rend à merveille. Ce sont en général les impulsions grossières et pénibles; il faut bien avouer qu'elles tenaient la plus large place et s'étalaient au premier plan. Il est absolument vrai que manger et dormir deviennent en pareil cas les uniques préoccupations de l'homme, redescendu à ses instincts primitifs; le plus affiné n'y échappe pas. Dans l'eau, toujours dans l'eau, avec les doigts gourds et cuisants d'avoir rebouclé les courroies du sac, c'était la sensation dominante de ces journées; M. Zola en ranime presque la souffrance physique, par son lourd martellement de répétitions, qui est ici une force de vérité.

11 se complaît à surprendre la bête humaine en flagrant délit de retour aux origines; il tient cette fois le sujet où sa théorie favorite pouvait le mieux s'éjouir sans choquer la vraisemblance; il en use copieusement. Les dialogues qu'il entend

sous la tente-abri, toujours les mômes, ne sont qu'une kyrielle de jurons et de sales invectives. On pourrait rêver une transposition pour honnêtes gens, qui leur montrerait cette brutalité sans les en accabler; quelques échantillons typiques nous instruiraient peut-être aussi bien que ce déroulement monotone du phonographe. Mais, après tout, M. Zola est ici dans son droit, quand il transcrit littéralement le vocabulaire de recrues grognonnes et démoralisées. Sachons-lui gré de ce qu'il poursuit, tout en collectionnant ces basses misères, une idée très haute et très fine : le rapprochement progressif et enfin la fusion intime de deux natures antagonistes ; Maurice, l'intellectuel, le produit d'une race délicate, et Jean, le rude fils de la terre. Entre ces deux hommes, et par le fait qu'ils se trouvent replacés dans les conditions de la vie élémentaire, l'équilibre habituel des supériorités se renverse au profit du second; c'est lui, l'inculte, qui détient la vraie force, qui la fait tutélaire pour le civilisé; et ces cœurs séparés par des barrières sociales se pénètrent fraternellement. Voilà des vues perçantes et soutenues.

J'aime bien aussi le colonel de Yineuil, une sorte de drapeau vivant que M. Zola promène de loin en loin sur le front du régiment, comme la personnification désolée du vieil honneur militaire. On n'aperçoit que ses dehors — ah ! cela, toujours, — nous ne connaissons de lui qu'une

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noble silhouette et un beau geste coutumier; nous voudrions bien apprendre, par quelques effusions, les retentissements inlimes de la tragédie au fond de cette âme; elle doit être plus intéressante que les âmes de Chouteau et de Lapoulle, sur lesquelles nous sommes si abondamment renseignés. D'aucuns prétendent qu'à s'insinuer trop avant dans ce cœur, on n'y trouverait que les sentiments catalogués des colonels de M. Scribe, chez qui Yineuil aurait servi dans sa jeunesse. N'importe, l'apparition est fière. Et si le pauvre général Bourgain-Desfeuilles est une caricature outrée, sachons encore gré au romancier de ce qu'il n'a pas infligé le môme sort à l'empereur. Je tremblais de voir arriver un Napoléon III d'estaminet, conforme au poncif des politiciens haineux, et tel qu'on peut se figurer le souverain de 36 millions de Rougon-Macquart. M. Zola n'a pas donné dans le piège, il n'a pas jeté de boue à cette infortune. Sauf l'invention fantaisiste du fard appliqué sur les joues ', le

1. On a beaucoup épilogue sur ce détail, puéril à mon sens, « shakespearien », au jugement de quelques reporters. Je l'avais révoqué en doute d'instinct, parce qu'il ne cadrait pas avec l'abattement fataliste de Napoléon III à cette heure suprême. Voici, puisqu'on y tient, la vérité sur la toilette de l'empereur, le 1er septembre 1870, d'après le témoin oculaire qui y assista. M. le vicomte d'Harcourt, officier d'ordonnance du maréchal Mac-Manon, fut chargé d'annoncer au quartier impérial la blessure du commandant en chef. Il s'acquitta de sa mission auprès d'Edgard Ney, l'aide de camp de service,

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pâle crayon qu'il trace do l'empereur reste exact et digne. On ne voit que les dehors du personnage, toujours; il ne dit pas les paroles qu'un Shakespeare ou un Goethe auraient arrachées à son malheur; mais sous la sauvegarde de grave pitié que l'écrivain lui accorde, ce fantôme, entrevu derrière la vitre par les gens de Sedan, est hien la victime sacrée du destin; anéanti par d'atroces souffrances, cherchant la mort , il achève de gravir le calvaire, avec son fatalisme, sa honte lasse, son impuissance de paralytique intelligent, poussé par d'autres aux fautes dont il a la vision trouble.

Parmi les épaves que la débâcle charrie à travers les Ardennes, militaires et civils, hommes et femmes, M. Zola en choisit quelques-unes pour ébaucher des épisodes romanesques, qui serpentent en marge du sujet principal. Il y touche avec une discrétion et une retenue auxquelles il ne nous avait guère habitués. Un de ces épisodes lui a fourni trois pages superbes. Avant d'aller se

qui entra dans la chambre de l'empereur et ressortit aussitôt, en disant : « Sa Majesté vous demande. » M. d'Harcourt fut introduit. — « Je trouvai, me dit-il, l'empereur au saut du lit, agrafant une bretelle sur son épaule : l'autre tombait encore sur la jambe. Il s'habilla devant moi pour monter à cheval, tout en me faisant redire ce que je savais de la blessure du maréchal et des événements de la matinée. Sa pâleur me frappa; tandis que je parlais, deux grosses larmes roulaient sur ses joues. » — C'est la vérité qui est toujours shakespearienne.

battre, Honoré s'engage à Silvine et pardonne la faute de la pauvre fille; la fenêtre est ouverte sur la nuit, le « souffle pénible des troupes » qui passent la Meuse monte comme une respiration de mort j usqu'à cet amour ; le soldat et la paysanne échangent quelques mots brefs et un baiser. Ces trois pages, c'est simple, sobre et beau comme le meilleur Millet. Je sais des choses autrement belles dans la littérature de notre siècle, je n'en sais pas de plus belles.

On trouverait encore, dans ce volume où la plupart des effets puissants ne sont obtenus que par l'accumulation lente et volontaire, d'autres «morceaux » à l'ancienne mode, avec leur beaulé ramassée dans un trait, jaillissante d'une seule explosion. Ainsi le passage où M. de Vincuil, apprenant la capitulation, se soulève sur son lit de malade pour briser son épée, et n'y réussit pas, trahi par ses mains tremblantes. La vieille amie qui le veille, Mrae Delaherche, comprend son vœu et saisit l'épée. — « Elle la brisa d'un coup sec, sur son genou, avec une force extraordinaire, dont elle-même n'aurait pas cru capables ses pauvres mains. Le colonel s'était recouché, et il pleura en regardant sa vieille amie d'un air d'infinie douceur. »

Avec un peu plus de rapidité dans le mouvement, la description de la journée de Sedan serait la bataille idéale, au point de vue de la facture

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technique; le roman et l'histoire s'y confondent dans une création imaginaire , faite tout entière de menus détails exacts. Toutes les phases historiques de l'événement passent sous les yeux du lecteur, et cependant l'âme de la bataille palpite et se développe dans ce carré de choux où sont concentrés les personnages du roman. Oui, le voilà bien, avec tout ce qu'on y voyait, ce carré de choux où étaient couchés les hommes du 82e; et le colonel de Vineuil se comporte de point en point comme son prototype; car il est impossible qu'on n'ait pas indiqué à M. Zola le modèle d'après lequel il sculpte son héros, le brave colonel Guys. Nous le vîmes de loin, toute la matinée, très haut sur son cheval blanc, entre les lignes des hommes rasés à terre; seul point de mire pour des centaines de canons et des milliers de fusils, invulnérable, protégé par un enchantement, nous semblait-il; jusqu'au moment, vers deux heures, où une balle l'arracha de sa selle. — Mais, en vérité, les jugements littéraires ont ici peu de poids; je n'ai pas le cœur à m'y abstraire, en revoyant les tableaux évoqués par M. Zola; et si cet aveu est le meilleur hommage qu'on puisse rendre à la force et à la fidélité de ses évocations, je ne le retire pas.

Puis, la débâcle de la débâcle, le reflux de la marée humaine dans Sedan, la vie sauvage dans la presqu'île d'Iges; enfin, le charnier, ces ambu-

lances où M. Zola s'attarde longuement, avec une sorte d'ivresse de la douleur physique , une volupté de carabin à voir manier les scies, désarticuler les os, drainer le pus, avec l'insistance à la fois nécessaire et funeste à son talent; si bien que ses idées et sa prose nous laissent la sensation des lourdes artilleries qui roulent tout le long- de ses pages, par les routes encombrées, et qui auraient passé sur notre cœur.

La suite du livre, mieux vaut n'en point parler. Le placage est si manifeste et si mince, au jugement de tous, que c'est servir l'écrivain de passer cette fin sous silence.

On a comparé le roman militaire de M. Zola à ceux de Stendhal et de Tolstoï. Gela ne pouvait manquer; et c'était comparer des objets incommensurables. Pour Stendhal, uniquement curieux d'analyses ingénieuses, la bataille n'est qu'un prétexte h développer le caractère de son héros ; ce dilettante s'amuse trop spirituellement à Waterloo pour que nous puissions prendre au tragique ses fines lithographies. Chez Tolstoï, la guerre est observée en elle-même, froidement, par un penseur qui la domine sans entraînement ni épouvante; et le drame même d'Austerlitz recule au second plan, pour laisser le premier à l'âme du prince André, sous ce grand ciel obscur où le blessé cherche le secret des destinées.

Pour quiconque ne se paie pas de mots et de

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théories d'emprunt, la vraie nature du talent de M. Zola crève les yeux. Sauf dans les rares moments où il se surveille , afin de justifier quelque aphorisme de ses manifestes littéraires, son tempérament remporte. Il reste ce qu'il était à ses débuts, le dernier en date et non le moindre de nos grands poètes romantiques; un constructeur épique et visionnaire, parfois mieux informé de la réalité que ses aînés, mais tout aussi esclave de son imagination; l'émule et le très proche parent de Victor Hugo romancier. Qui ne voit la similitude des instincts et des procédés chez les deux cyclopes? Pour faire un roman, tous deux soufflent an énorme symbole, qui enfermera un des aspects de la vie humaine; ici, la cathédrale de Notre-Dame de Paris , le vaisseau des Travailleurs de la mer; là, le cabaret de V Assommoir, la mine de Germinal, la locomotive de la Bête humaine, l'armée de la Débâcle, et tant d'autres.

Ce monstre vit d'une vie intense, aux dépens des créatures humaines qu'on loge dans ses flancs, et qui ne sont en quelque sorte que ses appendices. Rien de commun entre ces êtres, créés pour servir la fantaisie du poète, et l'homme que d'autres romanciers choisissent dans la foule, pour le placer en observation et étudier la libre expansion de son caractère. Les personnages de Victor Hugo et de M. Zola sont des signes algébriques,

très fidèles en somme à la tradition classique, où l'Avare, l'Envieux, le Jaloux étaient uniquement chargés de traduire une passion. Nos poètes inventent et numérotent une certaine quantité de ces signes, autant qu'il leur en faut pour représenter les différents types dont se compose, à leur idée, tel milieu social à tel moment donné. Il en faudra tant pour représenter les divers aspects pittoresques du Moyen âge, dans Notre-Dame; tant, pour la juxtaposition des principales catégories de misérables dans la société moderne; tant, pour se partager les penchants et les vices qui s'épanouissent dans la riche famille des Rougon-Macquart. Cette fois, M. Zola a dû se procurer tous les bonshommes typiques qui composaient pour lui une armée du second Empire : le général ignare, le brave colonel, le brillant officier , l'engagé volontaire, la brute goulue, la brute dévote, et ainsi de suite. Employés dociles de la machine imaginée par le poète, il leur est défendu de végéter capricieusement, comme de libres plantes humaines; une volonté tyrannique les ramène dans le cadre et les restreint jusqu'au bout à leur emploi. Qualis ab incepto...

Ces bonshommes sont taillés sommairement, pour faire quelques mouvements déterminés, toujours les mêmes. Comme les figurines de zinc, dans notre art perfectionné des ombres chinoises : prise isolément, au repos, chacune d'elles est

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grossière et peu vivante; l'artiste les a combinées pour produire ensemble de prodigieux effets de masses et de perspective. Si Victor Hugo romancier est plus brillant et plus saisissant par le coloris, la richesse du détail, l'éclat des antithèses, M. Zola lui est supérieur comme accumulateur et remueur de masses; il n'a pas à craindre de rival dans cet art.

Art inférieur, dites-vous. Affinés par une culture délicate, épris de psychologie, d'idées et de sentiments nuancés, nous voulons voir jusqu'au fond dans le jeu complexe des âmes; nous ne souffrons plus qu'on limite l'infinie variété de la vie ; nous préférons à toutes choses les surprises que réserve l'être humain, quand on l'examine sans parti pris. — Art inférieur, peut-être, pour nos salons, nos écoles normales, nos académies, pour nos classes raisonneuses et subtiles. Mais il ne m'est pas prouvé que cette infériorité soit absolue. Ces bonshommes, qui nous paraissent trop simples, trop extérieurs, sont seuls vivants pour la foule; elle juge les nôtres obscurs. Ces formes d'art sont les seules populaires, avec de vastes prises sur les imaginations ingénues. Et si l'on y regarde de près, ces procédés n'ont pas varié depuis l'antique épopée, depuis Ylliade. Faisons les dégoûtés; il n'en est pas moins certain que Rochas et Sapin, voire même Chouteau et Lapoulle, sont plus proches d'Achille et de Patrocle,

de Roland et de Turpin, que M. de Camors ou René Vincy. Je ne dis pas que ces tourlourous vaillent les héros d'Homère et de Théroulde. Mais à ne considérer que leur structure et leur mise en mouvement, ils sont nés de la même conception épique. Vous retrouverez la similitude jusque dans ces répétitions signalétiques, le leitmotiv, comme on dit aujourd'hui, qui annoncent la rentrée en scène de chaque personnage : le colonel de Vineuil, « impassible sur son grand cheval », Rochas, « le troupier français parcourant le monde, entre sa belle et une bouteille de bon vin », Silvine, « la fille aux beaux yeux de soumission »... Achille et Patrocle circulent de même avec des étiquettes invariables, révélatrices de leurs habitudes physiques et des passions simples qu'ils personnifient.

Nous sourions, quand on recourt aujourd'hui à ces moyens homériques; ils restent cependant infaillibles pour clouer une figure dans l'imagination du peuple, M. Zola le sait, il les emploie tous, et il n'a pas tort. Il en retire d'abord le plaisir fructueux d'être populaire; et l'expérience des siècles nous enseigne que les œuvres populaires montent lentement, font plus tard les délices de l'élite, et demeurent incontestées. Oh! pas toutes. Celles-là seulement qui embrassent la vérité de tous les temps et répondent aux exigences éternelles du cœur humain. Il nous reste à rechercher

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si cette condition est suffisamment remplie, dans l'épopée romantique d'un philosophe naturaliste, pour que l'auteur puisse se flatter de fournir des pensums à nos arrière-neveux. Dans les éditions expurgées, s'entend.

Si M. Zola s'était borné à écrire un roman de mœurs militaires, s'il n'avait prétendu nous donner que la monographie d'une de nos armées, la plus malheureuse, et une description de la bataille de Sedan, nos exigences seraient moindres et nous ne lui contesterions pas la réussite, tout en faisant nos réserves sur sa dure façon de voir. Mais son ambition est plus haute; il la déclare en conduisant artificiellement son récit jusqu'à la Commune; elle ressort de tous ses jugements d'ensemble ; et si les intentions philosophiques pouvaient nous échapper dans le volume, les gloses des reporters remédieraient à notre infirmité d'esprit. Il a voulu buriner dans un cadre de fiction l'histoire de la guerre de France; il a voulu montrer dans cette guerre l'effondrement d'un empire, d'une société, d'une nation pourrie par « les dix-huit années de corruption ».

La Débâcle, dans le sang et la boue, devait être la conclusion logique de l'histoire naturelle et sociale des Rougon-Macquart, c'est-à-dire des sept millions de coquins ou d'imbéciles qui firent et payèrent les plébiscites.

Pourquoi ces grands desseins n'ont-ils pas été remplis? Pourquoi l'histoire, et môme le roman de la guerre, restent-ils à faire, après la forte tentative de M. Zola? Essayons d'en chercher les raisons, ne fût-ce que pour rassurer les jeunes écrivains désireux de traiter ce sujet, et découragés peut-être aujourd'hui par le redoutable concurrent qui semble l'avoir épuisé

Ce gros livre boite, parce que l'auteur ne nous montre qu'une seule des deux forces en présence, dans le terrible duel qu'il raconte. Accordons-lui pour un instant que sa conception de la France impériale est juste et que toutes les énergies étaient taries. Encore faudrait-il nous expliquer en quoi consistait la supériorité de l'adversaire. La victime n'a pas été égorgée par une main anonyme, et c'est l'impression que laisse le roman, avec son trou vide à la place où l'on attend l'Allemagne. Je demande à voir l'Allemagne. Notre auteur ne nous donne que deux visions de l'armée ennemie; de près, dans les corps à corps de Bazeilles, des fauves au poil roux, dévisagés un moment; de loin, sur cet amphithéâtre de la Marfée où les bourgeois de

Sedan braquent leurs lunettes, des lignes noires de petits soldats de plomb, avec un petit soldat de plomb en avant, le roi de Prusse. Ayant pris une fois ce cliché, M. Zola le fait repasser à satiété sous nos yeux, sans jamais le développer. Qu'y avait-il dans ces soldats de plomb? Pourquoi nous ont-ils vaincus? Celui-là seul qui saura et osera le dire fera le livre définitif sur la guerre. La grandeur, la large beauté humaine, et aussi la leçon salutaire de ce livre, on ne les tirera que d'une franche opposition entre l'esprit de France et l'esprit d'Allemagne, incarnés en des êtres agissants et parlants, qui entre-choqueront dans le drame leurs deux âmes.

Si M. Zola ne l'a point fait, ce n'est pas manque d'un courage que personne ne lui refuse; quand il croit devoir foncer sur une vérité, il n'est pas homme à se laisser arrêter par quelques criailleries, par les préjugés d'un patriotisme faussement alarmé. Lui qui est si bien documenté sur le champ de bataille de Sedan, il sait à coup sûr ce qu'on y vit, ce qu'on y entendit, le soir du 1er septembre 1870. C'était un tableau pour tenter sa plume, ces innombrables lignes de feux qui étoilaient toute la vallée de la Meuse, ces chants graves et pieux que des centaines de mille voix se renvoyaient dans la nuit. Point d'orgie; nul désordre, nul relâchement; la garde montée sous les armes, jusqu'à l'achèvement de la tâche im-

plaçante; des hymnes au dieu de la victoire et à la patrie absente; on eût dit une armée de prêtres qui venaient de sacrifier. Ce seul tableau, peint comme le romancier sait peindre dans ses bons jours, nous eût révélé quelles vertus, défaillantes dans notre camp, avaient asservi la fortune dans l'autre.

Oui, il fallait nous montrer, dans l'âme de ces « soldats de plomb », la face dure, brutale, répugnante à notre génie doux et humain; mais aussi la face sérieuse, la longue accumulation de volonté dans le devoir, la discipline de tout un siècle au service d'une idée; et, dans « le premier soldat de plomb, en avant », l'esclave couronné d'une consigne, sincèrement persuadé de sa mission; le laborieux ouvrier qui fauchait impitoyablement la moisson, certain d'avoir mérité sa paie après ses longues journées de travail, et de l'avoir méritée aux dépens de ceux qui dormaient, durant ces journées, dans leur folie insouciante. On peut dire tout cela maintenant; grâce au ciel, si l'on appliquait de nouveau le dynamomètre aux deux forces antagonistes, tout permet de croire qu'il donnerait aujourd'hui d'autres indications. Le bonheur et ses suiles ont entamé, ce semble, rénergÎ3 neuve qui était à son maximum de tension en 1870. L'énergie abattue chez nous s'est relevée. Elle se relèvera d'autant plus qu'on lui fera mieux mesurer ses défaillances de jadis,

qu'on lui fera mieux apprécier des mérites et des exemples toujours admirables pour l'homme , alors même que sa chair sert à la démonstration. — « Ces cochons de Prussiens », comme disent à chaque page les créatures de M. Zola, « ces petits soldats de plomb », j'eusse voulu qu'il les grandît : par là même il nous eût moins rapetisses. Car il la rapetisse, ou plutôt il l'avilit trop, cette malheureuse France d'alors ; et ce sera ma seconde objection. Eh! quoi? A part quelques Vineuils impuissants, tous furent ignorants, frivoles, corrompus, vantards ou brutes? Tous Rougon, tous Macquart! Même pour cette pauvre armée de Sedan, agglomération de hasard, sans cohésion, rabattue du Rhin à la Meuse par la panique, même pour elle, le verdict du romancier est trop général. « Si l'on avait su les mener, on leur aurait fait manger des canons », disaient les vieux officiers. M. Zola n'exagère pas, j'en ai déjà témoigné, quand il peint la prostration, la démoralisation de la troupe, la grossièreté de mœurs et de propos habituelle aux soldats. Mais la prostration avait des intermittences. La gaîté élastique du tempérament national reprenait parfois le dessus; non pas cette gaîté lugubre, plus douloureuse que des larmes , qui inspire à toutes les créatures du roman leurs farces cyniques; mais la jovialité fine de la race. J'entends encore, dans un repli du bois de la Garenne, un ami bien cher,

sous-lieutenant aux chasseurs d'Afrique , rejoignant la colonne de prisonniers qu'on formait là, avec l'officier prussien auquel il avait dû remettre son épée. Au fond du vallon abrité, un cantonnier, la pipe aux dents, continuait de casser ses pierres au bruit du canon. Le Français montra gravement cet homme au Prussien : « Nous ne sommes pas finis, monsieur; admirez comme notre corps des ponts et chaussées a des agents dévoués! » Le Germain, entendant mal la plaisanterie, s'inclina cérémonieusement. Les auditeurs ne purent s'empôcher de sourire, dans l'instant de leur vie où ils en avaient certes le moins de sujet et de désir. Cela pourra paraître étrange. Pourtant, cet officier avait raison d'employer tous les moyens pour relever le moral d'hommes atterrés; en agissant ainsi, il faisait encore son devoir de chef.

La grossièreté du soldat a ses éclaircies, elle réserve des surprises, elle aussi. Je retrouve dans mes notes de ce temps plus d'un trait qui tranche sur la noire turpitude d'où l'escouade de la Débâcle ne s'échappe jamais. Un matin, au réveil, dans la chambrée de la citadelle allemande, deux camarades s'attablèrent près de moi. — « Allons, dit l'un, faut apprendre cette histoire; ça nous fera un beau conte pour le soir. » — Je me préparais à subir un de ces récits stupides ou obscènes dont les loustics nous régalaient quotidiennement. Le soldat tira de sa capote un volume dépareillé

et narra le scénario à son compagnon : « Tu vois, c'est un oncle qui veut épouser sa nièce; mais elle aime un jeune homme qu'elle reçoit en cachette. » Et il épela péniblement :

Dona Sol, est-ce vous que je vois,

Et cette voix qui parle enfin est votre voix! Pourquoi le sort mit-il mes jours si loin des vôtres? J'ai tant besoin de vous pour oublier les autres!

Les hommes de la chambrée se rapprochèrent, attentifs. C'était le rayon dans Yin-pace. Les chères syllabes venaient de soulever le fardeau commun pour tout un jour. — Une autre fois, à la cantine de la citadelle, je fis la connaissance d'un ancien artiste de l'Hippodrome. L'ex-pensionnaire de M. Arnaud avait le physique de l'emploi, un masque de gravité niaise sur lequel on cherchait involontairement la tignasse de chanvre et la farine classique. Il me raconta qu'il était élève de Mrae Saqui et avait travaillé sur la corde dans les principales villes de France. Puis, comme il lançait des tyroliennes en gesticulant, on lui demanda de passer au genre grave et sentimental, celui que le peuple préfère toujours. Un zouave alla déterrer sous sa paillasse une mandoline rudimentaire; on paya à boire aux exécutants, et longtemps, religieusement , on écouta le clown qui chantait de vieilles romances de France. Nous trouvions qu'il les chantait si bien, là-bas, si

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loin! Cela finit par la Marseillaise, toute drôle sur les lèvres de ce clodoche, qui aurait pu mourir en héros, plié dans le drapeau.

J'oublie la Débâcle.,. Je voulais seulement indiquer qu'on pouvait parfois en oublier l'horreur, et que la vie, au régiment comme partout, est plus changeante, plus complexe, moins uniformément ravalée que ne la peint M. Zola. Pourtant, s'il y tient, abandonnons-lui notre triste armée de Sedan. Mais il prétend embrasser toute la guerre; ses conclusions portent sur toute la longue agonie de la France. Comment en explique-t-il la durée? Si la bête de boucherie était aussi malade, aussi vidée de force qu'il le dit, elle aurait dû tomber sous le premier coup de masse, comme tombèrent en pareil cas d'autres nations, qui se croyaient plus saines que nous. Dans son estimation de notre vitalité, selon lui si profondément atteinte par l'Empire, l'historien-romancier semble ne pas tenir compte de ces efforts multiples, incoercibles, qui soutinrent pendant six mois une résistance unique dans les annales des guerres récentes. Efforts réguliers, irréguliers, groupant les vertus traditionnelles et les convulsions du sentiment révolutionnaire, peu importe la source et le mobile , pour reformer un faisceau toujours renaissant. La Débâcle ne reflète pas, il me semble, la physionomie vraie de cette résistance, follement conduite, sans doute, maudite alors par

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les gens à courte vue, mais infinimerJ sage dans son principe et à jamais bénie, car tout a*i que nous sommes aujourd'hui dans le monde, nous le devons à cette heure, à l'opinion que nous avons prise de nous-mêmes et donnée aux autres. Rien de ce qui s'est accompli dans ces derniers temps n'aurait pu se faire, sans cette preuve initiale de force ; on mesure la vigueur probable du convalescent à celle qu'a su déployer le blessé. Notre peuple a l'instinct de cette relation entre sa sécurité actuelle et son effort d'alors. Le peuple fait le plus souvent des choses profondément justes par des raisons apparentes qui sont fausses. S'il garde dans son cœur le nom de Gambelta, s'il élève des statues au dictateur de Tours et inscrit ce nom sur les rues de toutes les villes, ce n'est pas, comme il le croit peut-être, pour rendre hommage à des billevesées politiques ou aux maladroites boutades du tribun contre le cléricalisme; l'objet de sa tendresse inconsciente et justifiée, c'est l'homme qui comprit la grande nécessité, qui incarna l'âme de la France, qui fut et demeure le vrai, le principal fondateur de notre puissance présente. — Or, ce nom et cette page décisive de notre histoire ne figurent que pour mémoire, incidemment, dans le bilan dressé par M. Zola.

Me permettrait-il de lui signaler un curieux livre, récemment traduit de l'allemand? C'est les

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Souvenirs d'un prisonnier de guerre prussien, de M. Fontane, publiciste d'outre-Rhin, qui suivait son armée en amateur. Les Allemands ayant occupé Toul, aux premiers jours d'octobre, il eut la curiosité d'aller visiter Domrémy. Comme il frappait avec sa badine sur la statue de Jeanne d'Arc, pour s'assurer si elle était en bronze, des francs-tireurs lui mirent la main au collet; ce procédé lui causa un étonnement que j'ai de la peine à partager. Dirigé sur Langres, décrété de bonne prise, il fut promené pendant un mois d'étapes en étapes dans tout le midi de la France, jusqu'à Oléron, où il acheva son temps de captivité.

Cet honnête homme d'écrivain n'est pas un sot, car l'Allemagne vient de lui décerner le grand prix Schiller ; il observe bien et froidement; le témoignage qu'il rend de nous ne ressemble guère à tout ce qu'on a écrit en France sur cette époque. Il constate çà et là quelques désordres; mais son impression dominante est faite de respect et de sympathie. Partout un patriotisme ardent, « un fonds inépuisable de bonhomie et de belle humeur », un degré de culture au moins égal, il l'affirme, à celui des Allemands de condition analogue. « C'est un devoir pour moi de dire que mon impression générale est la meilleure qu'il soit possible d'avoir. » — La nation étudiée par M. Fontane diffère de celle qu'on voit crouler

dans la Débâcle autant qu'un Chinois d'un nègre. Qui a bien regardé?

M. Zola a-t-il eu sous les yeux un livre d'un autre ordre, le Général de Sortis, par M. L'abbé Baunard? C'est bien de l'audace de lui recommander l'ouvrage d'un curé, comme dirait Chouteau. De la petite littérature, assurément? C'est un document; ils sont bons à prendre de toutes mains. Bourget me disait, en m'engageant à lire cette biographie : c'est le plus fier livre de notre temps. Je ne suis pas éloigné de penser comme lui. Sonis est un compagnon de saint Louis; sur la dalle où il devait dormir dans son armure, il s'est réveillé pour prendre le commandement d'une des armées de Gambetta. Je voudrais pouvoir citer en entier le récit de la bataille de Loigny. Il fallait ramener à tout prix une troupe démoralisée. Le général s'élance avec 300 zouaves pontificaux : il en tombe 198; lui-même a la jambe brisée en vingtcinq morceaux. Laissé sur le champ de bataille, il y passe la nuit sous la neige, son autre pied est gelé. — « J'eus en ce moment la consolation d'entendre rouler derrière moi toute mon artillerie; et je suis heureux de pouvoir constater que le 17e corps n'a pas perdu une seule bouche à feu pendant le temps où j'ai eu l'honneur de le commander... L'armée prussienne ne tarda pas à passer sur nos corps, en ordre parfait. J'avoue que je ne pus me défendre, même en ce moment,

d'admirer la discipline et la tenue de ces troupes. » Telles sont ses pensées, avec des effusions de piété, tandis qu'on achève les blessés à coups de crosse, autour de lui, et que l'un d'eux, un jeune zouave, vient mourir en appuyant la tête sur son épaule. Le général était à jeun depuis vingtquatre heures. Un bon Prussien lui versa en délîlant quelques gouttes d'eau-de-vie sur les lèvres ; cet homme plaça la tête du blessé sur la selle, remonta la couverture, et lui serra la main avec ce mot : Camarade! Sonis, ne sachant comment le remercier, se contenta de lui montrer le ciel. On ne le releva que le lendemain à dix heures, pour le porter au presbytère de Loigny, où il fut amputé; toujours tranquille, maître de lui, ne songeant qu'au sort de ses troupes, et offrant ses douleurs pour la France. — Dans ce même village de Loigny, le commandant d'un bataillon du 37e qui défendait le cimetière, M. de Fauchier , tombe grièvement blessé : « Faites cesser le feu! lui crie le général von Isowitz. — Monsieur, ce n'est pas mon affaire d'arrêter le feu de mes soldats, c'est la vôtre ! » répond l'officier français. N'est-ce pas aussi beau que tous les mots classiques de Fontenoy et d'ailleurs?

Oh! je vous entends : — Il ne s'agit pas de beauté, mais de vérité. — Cela aussi est de la vérité, telle que la donnent de froids rapports officiels, — des documents. Ce sont d'autres

aspects de la vérité, qui en a beaucoup. Elle n'est complète que si vous les montrez tous. Oserai-je ajouter que ces dernières vérités sont les plus utiles à montrer? Ce mot scandalisera les intransigeants du réalisme. Pourtant, ils admettent encore qu'un homme doit être utile. Un livre, n'est-ce pas un être vivant? Pourquoi ne serait-il pas astreint aux mêmes obligations que l'homme? Je pense, je l'avoue, aux exemplaires graisseux de la Débâcle qui vont courir les casernes, les chambrées. Nul n'ignore qu'il y a deux façons de lire, sans aucun rapport entre elles. Pour nous, dilettantes, la lecture n'est que l'enquête sur une réussite d'art : « Ce détail est exact, bien mis au point; cet autre est bien inventé. Très réussi. » Pour les simples, tout ce qui est imprimé tient du catéchisme et de l'almanach; c'est un impératif catégorique : « Puisque des soldats, des officiers, agissent et parlent ainsi, et que ce monsieur si savant enregistre la chose , c'est donc qu'en pareille circonstance il faudra agir et parler comme eux. » — Je vois aussi les nombreux exemplaires qui vont se répandre sur le monde, à l'étranger. Si l'on y lisait ce qui nous fâche tant : que l'Allemagne est une grande nation, avec de grandes vertus qui ont surmonté les nôtres un moment, — personne ne s'étonnerait, car l'étranger sait cela et rend justice à l'Allemagne. Mais le monde s'étonnera de découvrir une France si

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petite, si putréfiée; même dans le temps de l'éclipsé, il attendait d'elle ce rayon voilé qui nous fait aimer des uns, respecter des autres. — Montrez au monde nos Lapoulle, si vous voulez : qui n'a pas les siens? Mais montrez-lui aussi nos Sonis !.

On conclura de ces réserves que je demande un joli tableau militaire, le soldat de parade pimpant et mensonger : Avant le combat... Certes non. Faites la guerre horrible, mais avec d'autant plus de noblesse que vous la ferez plus hideuse. C'est la loi même de l'art; le trivial n'y est supportable que dans les matières à plaisanterie. Le sujet de la Débâcle commandait nécessairement un livre triste. Il y a des tristesses douces ; il y en a d'amères et de salubres; celle que nous laissent les peintures de M. Zola, qu'il décrive une ambulance ou une noce, est presque toujours déprimante et désespérée.

J'en vois bien la raison générale, qui explique

1. « Je les ai montrés », répond M. Zola, dans les interviews où il a bien voulu discuter mes objections : a On ne m'a donc pas lu? Voyez Vineuil, Honoré, Weiss, et tant d'autres! » Je sais fort bien que l'écrivain a sincèrement essayé cette contrepartie; mais une seule chose existe pour le lecteur, l'impression dominante qui se dégage d*un livre; si l'impression est ici celle que je dis, les efl'orts de M. Zola ne peuvent rien pour la changer, parce qu'elle provient des préférences inconscientes de sa vision. Les personnages qui réhabiliteraient l'ensemble vivent moins que ceux qui le dégradent; donc ces derniers restent au premier plan de notre mémoire : tout est la.

tout l'œuvre du puissant romancier. Il la faudrait développer longuement, car elle domine nos débats littéraires : je ne veux aujourd'hui que l'indiquer. Il est convenu que depuis trois siècles, depuis Rabelais, la glorification de la nature, et de la vie animale dans la nature, a ramené sur notre terre la joie de vivre, si longtemps bannie par l'ascétisme du Moyen âge. Il est convenu que parmi les écrivains et les artistes, divisés en deux grandes écoles, ceux qui s'attachent à la philosophie de la nature représentent le principe d'allégresse et de liberté. Philosophie joyeuse et débridée chez Rabelais; déjà inquiète et sentimentale, quand elle arrive à Diderot et à Rousseau; mais toujours ferme sur cet axiome, que la nature est bonne, et que tous nos tourments proviennent d'une méconnaissance de ses lois. C'était bien convenu. Et voici que notre siècle, avec les résultats convergents de ses sciences , renverse toutes les notions accréditées; la nature lui apparaît de plus en plus comme un mécanisme aveugle, impitoyable, incomparablement plus cruel, dans son indifférence pour les créatures, que l'arbitraire du vieux Jéhovah juif. Cette conception nouvelle descend sur les artistes ; ne pouvant s'y dérober, ils se troublent ; les plus accommodants cherchent un terrain de conciliation. L'intransigeance de M. Zola ne se plie pas à ces tempéraments; il est bon logicien, comme le dit Goethe

au premier des naturalistes , Méphistophélès ; il lient quand même pour la philosophie naturelle; tant pis si elle a changé ses conclusions, si la bonne mère de jadis est devenue une machine à broyer l'homme. De là, l'accablante tristesse de la vie dans les images qu'il en donne. De là aussi les réactions actuelles de l'esprit humain ; l'esprit réagit contre la tyrannie démasquée, comme la chair réagissait, trois siècles plus tôt, contre la longue oppression de l'ascétisme. Et pour un peu l'humanité se rejetterait vers l'ancien excès, afin d'échapper au nouveau. Les livres de M. Zola sont tristes, parce qu'après Schopenhauer et Darwin, un Rabelais conséquent ne peut être que lugubre.

Je crois que j'ai versé dans la philosophie et qu'il faudrait une conclusion plus pratique. Parmi ceux qui liront ces pages, il y aura des cœurs dans la peine ; beaucoup peut-être , si les pages vont d'elles-mêmes aux lecteurs pour qui l'on voudrait écrire. Voici devant eux la Débâcle, et les autres ouvrages de M. Zola; voici les livres de Tolstoï. Je m'étais iuterdit ces comparaisons; d'abord, parce qu'on m'accusera de prêcher pour mon saint; ensuite parce qu'il n'y a, je le répète, aucun trait commun entre les deux romanciers, sinon que les très jeunes agrégés en font deux réalistes. Je crains bien d'avoir dit la même chose au temps heureux où ces étiquettes, collées sur

les fuyantes natures humaines, me paraissaient éclaircir les idées qu'elles embrouillent. Mais si Ton ne peut comparer les procédés et les complexions des deux écrivains, on peut comparer les impressions puisées dans leurs écrits. Souvent, quand sonnait quelqu'une de ces heures mauvaises qui tombent si lourdes sur le toit de chacun, j'ai ouvert au hasard un volume de Tolstoï; c'était avant qu'il fût en vogue, c'était aussi après, et malgré qu'il y fût; c'était parce que je ne me sentais pas de taille à chercher le réconfort dans les grands livres où sont les paroles d'en haut. De cette lecture, je sortais toujours apaisé et fortifié. J'en ai vu d'autres, et qui n'étaient pas des hommes, recourir au même remède dans les passes de chagrin, en revenir fortifiées et consolées. Pourquoi? A vrai dire, je n'en sais rien. Car enfin cet homme ne moralise pas, il n'est ni pieux, ni même affectueux, il n'a fait que fixer le spectacle de la vie, de la vie qu'on dit mauvaise, dans un miroir fidèle ; et cette vue exacte de la vie suffît à relever le cœur. Comment cela? Encore une fois, je n'en sais rien, mais c'est chose d'expérience. Or, je le demande aux plus chauds admirateurs de M. Zola, se réfugieront-ils dans ses livres pour fuir une souffrance? Pour se distraire, je le veux bien : mais pour y chercher un baume? Qu'il y ait dans la Débâcle, et dans les œuvres antérieures, des pages d'une vraie, d'une haute

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beauté, j'en ai témoigné avec joie, les ayant senties : que ce dernier ouvrage soit à bien des égards un chef-d'œuvre littéraire, j'en tombe d'accord, et je ne lui ai pas marchandé l'éloge littéraire. Mais le critérium des livres n'est pas là, jeunes élèves; n'en croyez pas vos traités de rhétorique, croyezen votre mère et plus tard votre amie. Elles vous diront que les bons, les beaux livres, ceux qui ont chance de demeurer quand leur auteur dormira sous terre, ce sont les livres qui nous aident à traverser les pas difficiles. Cela est si vrai qu'en achevant la Débâcle, ayant souffert par cette lecture dans mes plus tristes souvenirs, j'ai pris instinctivement un volume de Guerre et Paix.

Ainsi le voyageur qui s'est baigné dans la Mer Morte va se laver ensuite dans l'eau voisine du Jourdain; c'est, vous disent les guides arabes, le seul moyen de se débarrasser du liquide pesant, méphitique et corrosif, qui brûle la peau. La Mer Morte n'en est pas moins un phénomène curieux et magnifique; on vient la voir de toutes les partics du monde; on ne résiste pas à la tentation de s'y plonger. Mais comme elle paraît bonne après, l'eau douce et limpide du fleuve!

15 août 1892.

APRÈS M. RENAiN

Nous n'entendrons plus tinter les cloches de la ville d'Is. Une voix unique va manquer au concert de notre monde, qu'elle avait tour à tour instruit, charmé, inquiété, révolté, amusé. On l'a justement comparée au trille d'Ariel, de l'esprit libéré des poids du réel, formé sur une autre planète pour une humanité différente de la nôtre, et qui frôlait du dehors les idées, les sentiments habituels des enfants d'Adam, en les transformant pour son usage. Un second exemplaire de l'hircocerf, comme il se nommait lui-même, ne sortira sans doute jamais des combinaisons de l'être. Je regardais, dans le cloître de Tréguier, deux vols d'oiseaux s'ébattre sur la tour d'Hastings; des corneilles, habitantes de la vieille cathédrale, sédentaires sur ses arceaux, voletaient indéfiniment alentour, noires, timides, l'aile lourde et bornée;

au-dessus d'elles, Forage avait ramené quelques mouettes; blanches, légères, passantes d'aventure sans nids et sans attaches, ces coureuses d'horizons repartaient pour la mer, emportées aux vents du large qui fouettaient leur éternelle inquiétude, leur folie de tempête et d illimité. Supposez làhaut une rencontre d'amour entre ces deux espèces : il en naîtrait un oiseau chimérique, travaillé par les instincts contraires des deux races, obstiné sur le cloître, entraîné vers les eaux fuyantes. Ce prodige hybride s'est réalisé une fois, dans l'esprit de M. Renan.

Je n'entreprends pas ici une étude suivie sur l'homme et sur son œuvre. Elle viendrait trop tard pour les curiosités hâtives, déjà gavées de détails parles reporters; trop tôt pour les intelligences réfléchies, celles qui ont besoin d'un peu de lointain pour embrasser toute la montagne, qui suspendent une partie de leur jugement, attendant l'heure calme où tomberont les passions haineuses et les enthousiasmes de commande. Selon l'usage de la Revue, quand elle perd un de ses amis du premier rang, la dette commune sera plus amplement payée à M. Renan. Quelqu'un saura dire les beaux aspects de cette vie de labeur, la genèse deei idées chez le philosophe, la magie du talent chez l'écrivain, l'exquise aménité des relations chez l'homme, ce qu'il y avait de charmant et d'un peu décevant dans cette bonhomie

inattcntive, qui se faisait attable pour tous, qui n'accordait l'audience intime à personne.

Si le biographe aborde les débats religieux où M. Renan fut mêlé, je le suivrai avec d'autant plus d'intérêt que je me sens inhabile à discerner la seule chose qui importe, les contre-coups définitifs de l'œuvre en discussion sur la pierre angulaire de l'Eglise. Je doute qu'on puisse décider, avant cinquante ans au moins, si M. Renan a servi l'idée religieuse, comme il l'affirmait sans relâche, ou s'il l'a desservie, comme le déplorent les avocats de l'Église qui ressentent douloureusement une blessure momentanée. Au xvie siècle, quand se levèrent Calvin et Luther, on n'aperçut d'abord que le dommage causé à l'Eglise mère. Nous savons aujourd'hui que le désordre de la discipline et des mœurs l'avait gravement affaiblie; un remède héroïque la fit revenir à ellemême et lui rendit des forces pour garder la direction de l'esprit moderne, avec les nouvelles exigences qu'il allait manifester. Réveillée en sursaut, toute saignante du membre arraché, l'Eglise opéra sa réforme intérieure et produisit la grande génération chrétienne du xvue siècle. A notre époque, la discipline et les mœurs sont irréprochables; qui oserait soutenir que le progrès des sciences profanes n'appelait pas une rénovation des études théologiques, un élargissement de certains points de vue? L'avenir dira si

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les recherches audacieuses de M. Renan ont ~timulé cette évolution; en ce cas il aurait été, comme tant d'autres, l'excitateur involontaire de la force traditionnelle qu'il se flattait d'énerver. On assure que la plus grande voix du monde catholique, sollicitée de porter un jugement sur l'auteur de la Vie de Jésus, n'aurait laissé tomber que cette parole : oportet hœreses esse. Je reconnais là une charité sur laquelle d'autres pourraient se régler, et une sagesse qui pénètre le sens profond du mot de saint Paul; il est bon que des souffles inquiétants viennent parfois ranimer la lampe du sanctuaire.

Non, je ne veux pas remuer ces anciennes controverses; et je ne me permettrai pas de discuter la sincérité d'un homme qui a toujours proclamé la persistance de son sentiment religieux, alors même qu'il le transportait sur des abstractions où le commun de nos semblables trouve peu de nourriture pour ce sentiment. A l'heure où M. Renan nous quitte, devant le large trou creusé par cette tombe dans le chemin intellectuel où nous marchions, on peut se proposer un plus utile sujet de méditation. Je voudrais, si la tâche n'est pas trop ardue pour mes moyens et pour un écrit de quelques pages, résumer en traits rapides le cycle d'idées dont il fut la plus haute expression, déterminer ce qui en reste, et discerner ce qui croît pour demain dans le champ qu'il aban-

donne à nos efforts. Un grand arbre nous masquait l'horizon; nos regards habitués n'imaginaient pas un paysage composé sans cet élément; l'arbre s'est abattu ; de nouvelles perspectives s'ouvrent dans le vide qu'a fait sa chute; c'est l'instant de les reconnaître et d'y chercher notre route.

Je dois d'abord répondre à l'objection que je pressens chez beaucoup de personnes . — Vous exagérez, diront-elles, l'importance philosophique de M. Renan; l'écrivain séduisit les imaginations par le prestige du bien-dire; le philosophe, n'ayant de doctrine arrêtée sur rien, n'a pu marquer une empreinte solide dans l'esprit de ses contemporains. — Il y a dans ce lieu commun une double erreur. Quand même il serait vrai que M. Renan n'eût pas de doctrine, sa valeur représentative n'en demeurerait pas moins des plus considérables dans notre temps. Il fut dans le monde des idées ce que Victor Hugo était dans le monde des formes : le miroir universel, l'interprète des façons de penser les plus répandues à son époque. Il a parlé quelque part « des grandes influences morales qui courent le monde, à la manière des épidémies, sans distinction de frontière et de race » '.Il fut le principal véhicule d'une de ces influences. Il s'examinait pour des milliers d'in-

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