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telligences, moins lucides ou moins attentives; et ces intelligences, sentant des affinités de complexion entre elles et lui, s'appropriaient les conclusions de son examen. Par l'effet d'une loi connue de tous, le réflecteur d'où n'émane aucune lumière propre augmente l'intensité de toutes les lumières qu'il réfléchit.
Mais est-il vrai que M. Renan n'eut pas de doctrine? En avançant cette affirmation, on confond une doctrine avec un système. Il n'a pas laissé de système, c'est-à-dire un de ces moules de fer où le métaphysicien, qu'il soit Spinosa, Kant, Hegel, s'efforce d'enfermer l'univers ; instrument complet, puissant, qui travaille longtemps après que s'est refroidi le cerveau d'où il était sorti. M. Renan fut l'homme le moins soucieux de construire un système; il eut une doctrine et une méthode, ce qui suffit amplement pour expliquer son règne intellectuel.
Les gens du monde, — il affectionnait cette désignation, où il mettait une pointe de dédain sacerdotal pour tout ce qui est du siècle, — les gens du monde l'ont très mal lu; ils n'ont guère lu que ses fantaisies littéraires, ses propos de table, et le livre signalé par l'éclat des polémiques, la Vie de Jésus, qui est peut-être le moins substantiel , le moins révélateur de ses ouvrages. Trompés par les retouches et les sinuosités de cette pensée, dès qu'elle passe aux applications
pratiques de son principe théorique, les gens du monde n'ont pas vu la persistance de ce principe, bouée flottante et creuse, mais bouée de fer, autour de laquelle jouaient sans l'entamer les eaux vaines qui composaient pour M. Renan tout le reste de l'univers. Qu'ils lisent le premier livre, le grand livre de l'écrivain, Y Avenir de la science : et les articles de la même époque, si le livre leur paraît suspect de corrections ultérieures. L'auteur se connaissait bien, quand il inscrivait en tète de Y Avenu' : Hoc nunc os ex ossibus nieis et caro de carne meâ. En le livrant sur le tard à la publicité, il plaisantait son « vieux Pourana », son « encéphalite », et cette prétention d'un jeune homme de vingt-trois ans à régenter les hommes, qu'il n'avait jamais vus, du fond de la mansarde où il vivait avec ses bouquins. M. Renan comprenait-il que, de tous ses ouvrages, Y Avenir de la science est celui où il est le plus facile de saisir l'erreur du principe? C'est aussi, je me plais à l'ajouter, le plus généreux, le plus sincère, et à bien des égards le plus puissant; un acte de foi et d'espérance égarées, qui restera le véritable titre d'honneur de son auteur. Oui, il y eut vers 1848, dans cette mansarde de la rue des Deux-Églises, un des plus nobles spectacles que l'humanité puisse offrir : une jeune intelligence uniquement et effroyablement tendue vers la recherche de la vérité, un cœur d'une moralité supérieure, une conscience
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déchirée par un cruel sacrifice où n'entrait pas un grain d'intérêt terrestre. Le matin de sa vie intellectuelle méritait toute l'admiration qu'on lui prodigua sur le soir pour des qualités moins austères.
Si l'on met hors de compte les toutes dernières années, où son ironie prit quelque chose d'inquiet et de fébrile, peut-être parce qu'il sentait le gouvernement des esprits lui échapper , — la suite de ses écrits et de ses paroles publiques, depuis Y Avenir de la science jusqu'à YExamen philosophique de 1889, n'est pendant quarante ans que le développement des mêmes principes; développement logique , scolastique ; pour qui regarde d'une vue attentive, le plus chatoyant et le plus moderne en apparence des philosophes demeura toujours l'élève de Saint-Sulpice, une raison pure lâchée dans les faits, fascinée par la rigueur de quelques propositions scolastiques. — Résumons ces propositions, qui reviennent dans chaque volume, exprimées avec les mêmes termes, comme les articles de son Credo.
L'univers obéit à des lois invariables, et l'on n'a jamais constaté de dérogation à ces lois. Il n'y a pas, il n'y a jamais eu dans le monde trace d'une volonté particulière, d'une intention, en dehors de celles qui sont le fait de l'intelligence humaine. Deux éléments, le temps et la tendance au progrès, expliquent l'univers. Une sorte de ressort intime, un nisus, pousse tout à la vie et
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à une vie de plus en plus développée. Il y a une conscience centrale de l'univers qui se forme progressivement et dont le devenir n'a pas de limites. (Ici, M. Renan ne fait que fondre et s'approprier les idées de ses maîtres allemands, Hegel et Schopenhauer.) L'avenir de l'humanité est dans le progrès de la raison par la science. Le seul instrument de connaissance est la science induclive; au premier rang, les sciences de la nature; ensuite les sciences historiques, en tant qu'elles empruntent les procédés analytiques du naturaliste, du chimiste. La poursuite de la vérité par la science est l'idéal divin que l'homme doit se proposer. Tout est illusion et vanité, sauf le trésor de vérités scientifiques lentement acquises et qui ne se perdront plus jamais. Augmentées par la suite, elles donneront à l'homme un pouvoir incalculable, et la sérénité, sinon le bonheur.
Pendant quarante ans, M. Renan a réglé tous ses dires sur cette doctrine, tous ses travaux sur la méthode analytique qui en découle. Je délie qu'on relève dans ses ouvrages une seule contradiction à ces points fondamentaux. Dans le monde de la pensée, en dehors des groupes orthodoxes, il a gagné bon nombre de ses contemporains à ses convictions; il en a fait pénétrer quelque chose jusque dans les esprits les plus réfractaircs à la totalité de ses conclusions. Et déjà, suivant la loi de chutes des idées, cette doc-
trine descend dans les masses irréfléchies; en tombant chez les simples, elle se déforme, se contracte et se cristallise en un petit résidu tenace. J'en ai eu naguère un exemple frappant : je dois le rapporter ici, car je ne sais rien de plus suggestif.
Je recevais, il y a quelques mois, la visite de ce compagnon anarchiste qui s'avisa de venir échanger des vues et glaner des subsides chez la plupart de nos confrères du monde littéraire. Il avait un de ces crânes étroits, volontaires, où les circonvolutions cérébrales ne saisissent que deux ou trois idées, qu'elles ne lâcheront plus : merveilleux microcosme pour étudier ce qui subsiste de la pensée générale d'un temps, après que l'alambic populaire en a déposé l'essence dans ces petites cornues. Les grands systèmes philosophiques s'y retrouvent, concentrés en quelques pilules de Liebig. Mon homme n'avait à sa disposition que deux pilules ; elles résumaient deux siècles d'efforts de l'esprit humain. Il exposa son utopie, une société sans lois, sans liens, sans hiérarchie, où chaque individu, absolument libre, serait défrayé par la collectivité selon ses capacités et ses besoins. A toutes les objections que l'on devine, il avait une première réponse : « L'homme est naturellement bon ; c'est l'état social qui le déprave. Supprimez l'état social, il n'est plus besoin de lois et de protection mu-
tuclle. » — Ceci n'est pas nouveau, vous reconnaissez la pilule Rousseau, le résidu de tout le rêve du xvme siècle. Mais comme j'insistais sur la difficulté de produire en quantité suffisante et de répartir dans la mesure des besoins les choses nécessaires à la vie, étant donné le peu de goût d'un grand nombre de citoyens pour le travail libre quand leur bien-être est assuré d'ailleurs, je me butai à un second axiome : « Grâce aux progrès indéfinis de la science et de la machinerie, l'homme, avec peu de travail, aura abondamment tout ce qu'il lui faut. La science améliorera sa condition et résoudra les difficultés que vous m'opposez '. » — Ceci est plus neuf et plus intéressant; c'est la pilule Renan, l'Avenir de la science, le résidu de tout le rêve du xixc siècle. En reconduisant le compagnon anarchiste, je le remerciai sincèrement de sa visite; elle m'avait permis d'apercevoir, réduits et amalgamés au fond de ce pauvre creuset, tous les brillants sophismes qui ont occupé les sages de ce monde et travaillé notre société depuis deux cents ans. Plus j'y songe, plus il me paraît qu'un mot
1. Comparez Dialogues philosophiques, Probabilités, p. 85. « Qu'on se figure la révolution sociale qui s'accomplira quand la chimie aura trouvé le moyen, en imitant le travail de la feuille des plantes et en captant l'acide carbonique de l'air, de produire des aliments supérieurs à ceux que fournissent les végétaux et les bêtes des champs... », et tout ce qui précède et suit.
caractérise la philosophie de M. Renan et le moment de l'histoire dont elle a traduit le malaise : on datera de ces idées et de cette époque le triomphe de Y individualisme.
Le terme est barbare, mais il éveille une notion suffisamment claire, l'usage l'ayant consacré pour exprimer l'ensemble de nos conditions politiques, sociales, intellectuelles. J'ai hâte d'ajouter que je n'attache à ce terme aucune défaveur absolue. L'individualisme est un des facteurs nécessaires de la civilisation, le pôle vers lequel gravitera toujours l'humanité, quand elle aura supporté des liens trop pesants à l'autre pôle, celui qui nous occupera tout à l'heure. 11 a cela pour lui qu'il est conforme aux grandes lois de la nature, quand elle procède par sélection individuelle pour améliorer ses créations, quand elle les extrait, comme disait notre philosophe, « d'un énorme caput mortuum de matière gâchée ». Depuis trois siècles, les courants généraux ont porté notre occident vers ce pôle. La contrainte du Moyen âge avait été trop dure; la Réforme fut le premier tressaillement de l'individualisme. La philosophie du xvme siècle, de Bayle à Condorcet, en inaugura le règne dans les idées, en prépara l'avènement dans les faits. La Révolution, abattant les constructions du passé, lui livra la table rase où il allait sortir toutes ses conséquences. Depuis 1789 jusqu'à nos jours, tous les établisse-
mcnts du siècle ont été marqués au coin de l'individualisme. De grandes et belles forces lui ont dû leur éveil, en attendant que son excès nous apparût comme une cause de faiblesse. Dans l'ordre intellectuel, il s'est manifeslé par le romantisme, exaltation du moi individuel, et enfin par la prédominance de l'esprit critique, qui donne la plus exacte mesure de ses progrès. Pour constater et définir le triompbe de l'individualisme, je laisse la parole à l'écrivain qui eut le don de résumer si clairement toutes ses vues d'ensemble.
« Toujours grande, sublime parfois, la Révolution est une expérience infiniment honorable pour le peuple qui osa la tenter; mais c'est une expérience manquée. En ne conservant qu'une seule inégalité, celle de la fortune; en ne laissant debout qu'un géant, l'État, et des milliers de nains; en créant un centre puissant, Paris, au milieu d'un désert intellectuel, la province; en transformant tous les services sociaux en administrations, en arrêtant le développement des colonies et fermant ainsi la seule issue par laquelle les Etats modernes peuvent échapper aux problèmes du socialisme, la révolution a créé une nation dont l'avenir est peu assuré, une nation où la richesse seule a du prix, où la noblesse ne peut que déchoir. Un code de lois qui semble avoir été fait pour un citoyen idéal, naissant enfant trouvé et mourant célibataire; un code qui rend tout viager, où les enfants
sont un inconvénient pour le père, où toute œuvre collective et perpétuelle est interdite, où les unités morales, qui sont les vraies, sont dissoutes à chaque décès, où l'homme avisé est j' égoïste qui s'arrange pour avoir le moins de devoirs possible, où l'homme et la femme sont jetés dans l'arène de la vie aux mêmes conditions, où la propriété est conçue non comme une chose morale, mais comme l'équivalent d'une jouissance toujours appréciable en argent, un tel code, dis-je, ne peut engendrer que faiblesse et petitesse... Avec leur mesquine conception de la famille et de la propriété, ceux qui liquidèrent si tristement la banqueroute de la Révolution, clans les dernières années du xvme siècle, préparèrent un inonde de pygmées et de révoltés '. »
Quand il écrivait ce réquisitoire sévère jusqu'à l'injustice, mais si fortement motivé, M. Renan se doutait-il qu'il était lui-même la plus significative expression et le meilleur propagateur de ce régime individualiste dont il déplorait Fincohérence? Il l'était par sa doctrine, qui fait des points de croyance et de la conception du devoir une affaire purement individuelle; il Tétait par l'abus du crilicisme, qui achève de désagréger les derniers organismes encore existants; il l'était par cet effroi de tout pouvoir spirituel, de tout