Heures d'Italie
Je publie ces impressions de voyage à peu près telles qu'elles ont paru dans la Revue des Deux Mondes, fax préféré ne les alourdir d'aucune note ou référence, tenant à leur ôter jusqu'à l' apparence d'une œuvre dogmatique ou d'érudition. Le titre que je leur ai donné semble bien répondre à ce que j'ai voulu mettre dans ce livre et à ce qu'y trouvera le lecteur. Pour chacune des villes auxquelles j'ai consacré un chapitre, je n'ai point tenté, comme d'autres l'ont essayé, d'écrire une sorte de Bœdeker littéraire. On ne résume ni en vingt, ni en cinquante pages, ces cités italiennes dont le rôle fut souvent si éclatant et si décisif dans la politique ou l'histoire de l'art. Mon but a été plus mo-
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deste. J'ai simplement voulu revivre quelquesunes des heures vécues sur la terre latine au cours de 1 un de mes derniers voyages, en rappelant mes souvenirs et en rédigeant — avec quelque soin — les trop rares notes que f en ai rapportées. Si j'en juge par l'accueil que le public a bien voulu faire aux pages sur VOmbrie déjà publiées en librairie, je puis espérer — et c'est là tout ce que je désire — que les lecteurs ayant conservé, comme dit Bourget, « le goût passionné de l'Italie » prendront à lire ce volume un peu du plaisir que j'ai eu à l'écrire.
LA DESCENTE DU BRENNER
LA DESCENTE DU BRENNER
6 septembre.
De toutes les voies ferrées qui traversent les Alpes et descendent sur l'Italie, il n'en est pas de préférable à celle du Brenner. Stendhal qui, au cours de ses Promenade* dans Rome, se demande quelle est la meilleure manière d'aller de Paris en Italie, hésite entre le Simplon, le Gothard, le Cenis et même la route de Nice à Pise par Gènes. Il ne parle pas du Brenner et se décide pour le Simplon qui mène plus vite, dit-il, ou bord du lac Ma-
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jeur, vis-à-vis des iles Borromées. Mais aujourd'hui, la question ne se pose plus ainsi. Quand nous venons par le Simplon, le Cenis ou le Gothard, nous sommes toujours trop pressés pour prendre encore les vieux chemins des diligences et, dans notre hâte fiévreuse, les express les plus rapides nous paraissent même trop lents. Que de fois, brûlant les stations, ayant à peine le temps de courir d'une portière à l'autre pour contempler les bords sauvages de la Doire Ripaire, le pittoresque val d'Ossola ou les sites grandioses du Tessin, je me suis promis de revenir et de refaire lentement, une à une, chacune des étapes de ces routes illustres et désertées! Les plaisirs trop brusques sont incomplets et Ton savoure mal la joie de retrouver la douceur italienne lorsque, au sortir d'un long et pénible tunnel, les yeux, à peine réhabitués à la lumière, reconnaissent
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déjà les faubourgs de Turin ou de Milan. Par le Brenner au moins, on peut, avec quelque imagination, se figurer que l'on suit l'ancien chemin des piétons et dei voitures, l'anlique voie romaine Claudia Augusta : le train, qui la longe constamment, monte tout tranquillement jusqu'au col même du Brenner, comme autrefois les diligences, et descend sans trop de hâte sur Vérone, laissant le loisir d'admirer... Les vrais voyageurs ne sont jamais pressés.
« Voyager, a écrit madame de Staël, est un des plus tristes plaisirs de la vie; traverser des pays inconnus, entendre parler un langage que vous comprenez à peine, voir des visages humains sans relation avec votre passé ni avec votre avenir, c'est de la solitude sans repos et de l'isolement sans dignité. Car cet empressement pour arriver là où personne ne vous attend, cette agitation
dont la curiosité est la seule cause, vous inspirent peu d'estime pour vous-même... » Madame de Staël n'aimait pas à voyager parce qu'elle ne savait pas regarder. Cette femme intelligente, infiniment sensible à l'esprit et à l'éloquence, était aussi peu artiste que possible. Son opinion nous semble aujourd'hui presque incompréhensible, tant nos goûts et nos habitudes ont changé. Mais, vraiment, nous exagérons. Nous ne savons plus goûter le moment présent. Nous sommes toujours sur le point dp... Ouand nous serons à... quand nous partirons pour... Puis, les jours passent; les déceptions commencent ; les beaux projets échouent. Mais, déjà, nous vivons dans l'attente d'autres choses; si bien qu'entre- les désirs et les regrets, les espoirs et les désillusions, nous ne jouissons pas des heures de la vie. Notre génération, qui ne se pâme plus au Lac de Lamartine, n'éprou-
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ve pas le besoin de demander au Temps de « suspendre son vol ».
Et cependant, comment ne pas savourer la simple joie de vivre.de respirer, d'ouvrir les yeux, sur cette terre latine où je reviens si souvent, comme vers une maîtresse aimée, avec des larmes aux paupières ? « A vingt ans. dit Barrés, l'on se persuade que les villes fameuses sont des jeunes femmes. On se hâte, le cœur en désordre, vers un rendez-vous d'amour. » Pour l'Italie, il me semble que j'ai toujours vingt ans. Parfois. dans l'agitation de Paris, il me suffit d'un tableau entrevu, d'une rue ensoleillée, d'un air entendu, d'un jardin en fleurs, d'un faitdivers dans un journal, pour me rappeler un coin précis de Rome ou de Florence, pour me donner l'envie irrésistible de revoir telle ou telle de ces petites villes où j'ai vécu quelques jours et qui, depuis, me semblent
presque miennes : un peu de notre cœur resterait-il ainsi partout où, nous avons passé, comme ces plantes vivaces qui se fixent au sol dès qu'elles s'y sont posées? Quand je franchis les Alpes, quand je suis l'une de ces routes par où le Nord aborde l'Italie, l'une de ces belles civilisatrices, comme les appelle l'auteur du Voyage de Sparte qui déclare qu' « à chaque fois que nous les descendons, elles nous rajeunissent lame », le seul fait de mettre le pied sur le sol italique me donne une joie enfantine et presque ridicule. J'ai l'impression que mes yeux s'ouvrent de nouveau à ce que Léonard de Vinci appelait la beflezza delmpndo. Je songe ;i ce doge aveugle qui, lors de la prise de Constantinople, tendait les bras vers les murs conquis et demandait aux croisés où il devait poser les mains pour avoir l'illusion de posséder plus vile celte Byzance qu'il ne
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verrait jamais. Le salut magnifique de Virgile me revient aux lèvres :
Salve, magna parent frtiqum, Saturnia tellus
et, instinctivement, je répète l'exclamation de Pline : Hssc est Ilalia diîs sacra...
Ces mêmes mots, en ces mêmes lieux, au début de ce même mois de septembre, Goethe les prononça sur cette route du Brenner dont les lacets serpentent au-dessous de la voie ferrée, entre des prairies et des bois de sapins. C'est ici que la lumière des cieux latins charma pour la première fois les yeux avides et le cœur tourmenté du chancelier de la cour de Weimar. Son enthousiasme est touchant; il se manifeste avant la frontière, dès Bolzen. « Tout ce qui végète à peine dans les montagnes, écrit-il, est ici plein de vie et de force, le soleil est ardent et chaud et l'on se remet à croire à un Dieu... Sur cette
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terre, je me sens chez moi, non en voyageur ou en exilé... 11 me semble que j'y suis né, et que j'y ai été élevé et que je reviens d'une excursion au Groenland ou d'une pèche à la baleine... Je salue jusqu'à la poussière qui couvre ma voiture... » La conquête fut immédiate et devait être définitive. Six semaines plus tard, dans une mauvaise auberge de Foligno, mal installé, ne pouvant reposer sur un lit malpropre, à la lueur d'une pauvre chandelle, il écrivait : « Dùt-on me traîner jusqu'à Rome sur la roue d'Ixion, je ne me plaindrais pas. »
Rien n'est plus charmant, plus délicieusement italien que cette Botzen autrichienne, toute fleurie comme une ville toscane, qui étale ses jardins de roses entre les rouges parois de ses monts de porphyre. Peu de sites sont aussi pittoresques. Vers le Nord, l'horizon est fermé par quelques-unes des crêtes
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dentelées de ces montagnes dolomitiques dont les lignes étranges avaient tellement séduit l'œil de Léonard de Vinci qu'on peut les reconnaître dans plusieurs de ses paysages et notamment à l'arrière-plan de la Suinte Anne du Louvre. Des vignes superbes couvrent la plaine, plantées d'une façon assez spéciale, formant comme une série de toits sous lesquels on peut librement circuler. La campagne, les costumes, les maisons, la ville que souvent l'on appelle Bolzano, tout a l'aspect italien et l'on trouve déjà dans l'accent un peu du zézaiement vénitien.
Cette vallée de LAdige est infiniment curieuse avec ses deux murailles de porphyre qui la longent de chaque côté. Les teintes rouges des rochers, le vert des arbres, le bleu intense du ciel font un ensemble à la fois très chaud et très gai. Trente, moins encore que Botzen, est autrichienne; et. plus
bas, des l'entrée du val Lagarina, clos souvenirs de Dante ajoutent encore à cette impression d'Italie. Voici, près de Lizzana, les restes du château où, exilé de Florence, il fut l'hôte du comte Castelbarco ; et voici les Slavini di Marco, d'une tristesse et d'une désolation poignantes, qui frappèrent si fort son imagination. Le charme de la vallée est complètement détruit par ce colossal éboulement ; au soir tombant, l'effet est vraiment tragique et je comprends que le poète, au début d'un chant de son Enfer, voulant dépeindre l'horreur d'un lieu particulièrement sauvage, se soit rappelé cette sinistre vision. Comme pour en sortir plus vite, le train se hâte. Il franchit, dans un grand bruit de ferrailles, la célèbre Ghiusa di Verona où l'Adige s'est lui-même creusé un passage dans le roc; et rien n'est plus fantastique que ce sombre défilé vu par un crépuscule d'été. Tantôt les
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parois sont éclairées par la lueur douce et bleuâtre de la lune, tantôt le rouge couchant leur donne des rellets d'incendie. A chaque coude du fleuve, les aspects changent comme en un rapide cinématographe. Puis, brusquement, les collines s'abaissent. La grande plaine vénitienne commence. Vérone s'allume dans la nuit.
7 septembre.
Si je n'ai qu'un après-midi à donnera Vérone, comment ne serait-il pas pour le jardin Giusti ? De tous les beaux jardins de l'Italie — qui en compte tant et où si souvent j'ai promené mes rêveries — je crois bien que voici mon préféré . D'autres sont plus émouvants par les souvenirs, d'autres plus voluptueux par leur situation au bord d'un lac ou de la mer; celui-ci ne tire que de lui sa grâce et sa séduction.
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Toujours les Italiens eurent le culte des jardins. Pline nous parle si souvent des siens et avec un si grand amour que Ton pourrait presque en dresser le plan ; leur décoration ne devait guère être différente de celle d'aujourd'hui ; dans une lettre à Apollinaris, il célèbre « ses allées plantées d'arbres verts, touffus et bien taillés, ses platanes où le lierre grimpe et relie les troncs par des guirlandes souples». Ce n'est que beaucoup plus tard, à la Renaissance, qu'on ne se contenta plus des beautés naturelles et qu'on les compléta par des ornementations compliquées, des portiques, des fantaisies architecturales, des pièces d'eau machinées et tout ce que Barrés appelle si joliment « l'art de disposer les réalités de manière qu'elles enchantent l'âme ». Pourtant, à la différence des Anglais et quelquefois des Français, les Italiens ne. cherchèrent pas à imiter artificiellement la na-
ture ; ils ne voulurent que l'embellir suivant les règles de l'art.
A Vérone, plus qu'ailleurs peut-être, les jardins furent toujours en honneur. De tous temps, les bords de la Brenta se couvrirent de parcs et de maisons de campagne. L'un des plus anciens documents sur les villas du moyen âge fut écrit, dès le xivc siècle, pour la famille véronaise des Cerruti et c'est également un Véronais, Leonardo Grasso, qui lit les frais du fameux Songe de Poliphile où sont décrits et gravés plusieurs bosquets fleuris. Ce matin encore, au Musée Civique, j'ai remarqué une belle fontaine et un décor de verdure dans la Sainte Catherine du Véronais Vittore Pisanello.
Une petite cour aux murs crénelés précède le jardin Giusti; mais les murs sont de briques roses, les créneaux tapissés de vigne vierge et, à travers les grilles, le parc sourit
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si aimablement qu'il semble qu'un visage ami vous accueille dès le seuil et vous engage à entrer.
« La nature, dit de Brosses, a assez bien servi le palais Giusti pour lui donner dans son jardin même des rochers et quantité de cyprès prodigieusement hauts et pointus qui lui donnent l'air d'un de ces endroits où les magiciens tiennent le sabbat. » Depuis la visite du spirituel magistrat dijonnais, auquel Vérone rappela Lyon avec la colline de Fourvière, le parc n'a guère dû changer d'aspect. Valéry, bibliothécaire du roi à Versailles, le trouva, en 1827, occupé par un bataillon autrichien, et tout ce que lui inspire l'allée de cyprès — l'une des plus belles du monde — c'est que « ses perpétuels gradins, destinés jadis à foire sécher les draps, évoquent le temps où le travail de la laine était noble et ne faisait point déroger ».
Ce qui caractérise les jardins de Vérone ou de Florence, de Bellagio, de Gènes ou de Rome, c'est qu'ils sont bâtis sur des collines et étages- en terrasses. Les pas peuvent monter avec le rêve. Les parcs de l'Ile-de-France ou de la Ton raine s'étendent au contraire sur de vastes espaces plats ou à peine ondulés; leurs lignes se développent en majesté et rendent une harmonie un peu froide et sévère, comme les belles périodes de Racine ou de Bossuet. Ici, les villas ont l'aspect tourmenté des âmes qui les créèrent et l'on en goûte incomplètement le charme si l'on ne sait pas exalter sa sensibilité par le décor. Les campagnes de Versailles ne s'admirent jamais mieux que dans le calme et la solitude. Les allées italiennes aux détours brusques, aux coins de soleil et d'ombre, saturées de senteurs fortes, conviennent aux cœurs tumultueux et passionnés.
Avec le jour qui décline, les fleurs embaument. Des parterres d'oeillets parsèment les pelouses. Des massifs de sauges pourprées luisent d'un éclat d'incendie aux rayons obliques du soleil. De grands cannas rouges et jaunes, des glaïeuls roses s'inclinent au sommet de leurs longues tiges, comme lassés. Des lichens rongent les statues qui se dressent dans la verdure, animant seules ce paysage de rêve. Les marbres s'écaillent. Les troncs des vieux arbres s'usent et se dessèchent sous l'étreinte des bras épuisants du lierre qui se multiplie. Une fontaine moussue pleure le temps passé. Pourtant une petite maison de jardinier toute fleurie, tapissée de roses et de glycines, rappelle à la réalité. Un mur lui fait suite, entièrement recouvert d'une haie de jasmins; le feuillage est constellé de points blancs, comme après une neige d'avril. Sur les premières ter-
rasses, aux coins les plus ensoleillés, des lauriers-roses, des orangers, des palmiers mettent quelques notes plus chaudes. Et partout, par cette fin d'après-midi de septembre, des tubéreuses en fleurs répandent au-dessus du sol des ondes lourdes de parfums qui grisent étrangement.
Mais la gloire du jardin, c'est l'allée de cyprès qui, grimpant de gradins en gradins, escalade la colline. On n'y pénètre qu'avec gravité. Un mystère plane. Je ne sais quoi d'émouvant est autour de vous, qui ôte toute envie de rire ou de plaisanter. Quand vous gravissez les escaliers de briques rouges, le bras de votre compagne s'appuie plus fort sur le vôtre. Vous lisez les inscriptions sur les arbres : 300, 400, 500 ans... et une angoisse vous prend. Ainsi trois, quatre, cinq siècles et plus ont défilé devant l'immuable sérénité des cyprès vénérables qui régnent sur les
magnificences du parc et de la ville qu'ils dominent. Et vous regardez, presque avec crainte, ces arbres sombres comme la nuit, hautains, rigides, impénétrables à la lumière et même au vent qui les courbe sans les effeuiller, insensibles aux saisons, orgueilleux et toujours pareils, se dressant vers le ciel en une attitude hostile et raidie, indifférents à tout ce qui vit autour d'eux. Et cependant, par-dessus les murs du palais, ils ont vu Vérone frémissante s'exalter dans la joie du triomphe ou agoniser sous le piétinement du vainqueur. Mais, sentinelles inconscientes, ils n'ont pas gardé le souvenir. Ils n'ont fait que jouer leur rùle décoratif. Ils se sont bornés à vivre, solitaires et stériles. Nous les admirons, nous ne les aimons pas. A mesure que l'on monte, on découvre mieux la ville et la plaine fameuse où Constantin défit l'armée de Mâxence, où Théo-
doric fut vainqueur d'Odoacre, où Charlemagne porta ses pas victorieux. De la terrasse supérieure, le guide indique avec émotion le champ de bataille de Custozza et la tour de Solférino, la Spia delV Italia, dloù les soldats autrichiens surveillaient l'ennemi et qui, maintenant inutile, ne domine plus que des terres libres. Il est peu d'endroits au monde où l'on se soit plus souvent battu que sur les bords de cet Adige que nous voyons déboucher avec impétuosité de la longue vallée où il a été enserré et qui, comme las d'avoir suivi si longtemps une ligne droite, se replie sur lui-même en une double courbe élégante et souple. D'ici on se rend compte de l'admirable position de Vérone qui, au pied des Alpes, encerclée et défendue par le large fossé torrentueux, commande la plaine vénitienne et garde l'accès de la Lombard ie.
La vue est ' à peu près la môme que du château Saint-Pierre. Vérone s'étale avec ses tours et ses clochers. Le haut mur des Arènes projette une ombre démesurément allongée. Le dôme de San Giorgio in Braida rutile aux derniers rayons du soleil. Les briques du vieux pont, des Scaliger semblent teintes de sang coagulé. Les quais de l'Àdige ont des tons rouge sombre comme la peau brûlée des mendiantes de Naples. Le fleuve impétueux se devine d'ailleurs plus qu'il ne se voit ; par places, il luit ainsi qu'un bouclier damasquiné, tel que l'a dépeint Carducci :
Tal mormoravi possente o rapido sotto i romani ponti, o verde Adige, brillando dâl limpido gorgo, la tua scorrente canzone al sole.
A droite, les Alpes brescianes, le pic pointu du Pizzocolo et les montagnes qui surplom-
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bent le lac de Garde. En face, la campagne immense avec ses vagues de cultures d'où émergent des bourgades, des clochers, des villages, les tours de Mantouetrès nettes à l'horizon, et parfois même, parles temps clairs, la ligne des Apennins. A l'est, des collines trop proches cachent Vicence et Padoue : mais on découvre la plaine à perte de vue. jusqu'à la lagune et la mer qu'on pressent à l'horizon.
Tout un morceau d'Italie est là, sous mes yeux, avec, au premier plan, la ville glorieuse qui repose, majestueuse et élégante. Les Véronais sont très tiers de leur cité qu'ils appellent souvent la Florence du Nord. Une estampe du xvue siècle la représente avec une inscription latine que l'on peut traduire ainsi : « Si celui qui te voit ne t'aime pas aussitôt d'une tendresse éperdue, c'est qu'il n'a ni le sens de l'art, ni le sens de
l'amour. » Charlemagne la trouva si belle qu'il ne jugea nulle autre plus digne de son fils Pépin qui y régna trente années ; et il n'est pas désagréable de rencontrer ici la mémoire d'un Franc qui, adoré de son peuple et longtemps pleuré, revit encore aujourd'hui dans une statue du portail de la cathédrale et dans une fresque de cette nierveilleuse église San Zeno dont le campanile se dresse, près des remparts, dans la darté du soir.
Ce n'est que d'un lieu élevé qu'on peut vraiment comprendre une ville et l'aimer. D'une tour au milieu des maisons, on ne l'embrasse pas dans son ensemble ; on n'a qu'une série de vues forcément restreintes et incomplètes. Les plus parfaites visions des cités d'Italie, on les a des hauteurs qui les dominent. Il semble alors que chacune se rassemble pour nous plaire et émette à la
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fois toutes ses notes pour un accord voulu et définitif. Vue d'ici, Vérone laisse en notre esprit un dessin que l'on n'oublie pas. Le dédale des rues et des places qui paraissait si compliqué, l'enchevêtrement des toits, des églises et des palais, tout s'ordonne, prend sa signification exacte, devient simple et familier. Enseigneuse de beauté, la ville se serre si harmonieusement que nous avons l'impression que nous pourrions la tenir dans nos deux mains et la soulever jusqu'à nos lèvres.
Au soleil qui meurt, les briques rougeoient et s'enflamment, les verrières étincellent.Des pourpres vives flottent. Une lueur vermeille baigne la campagne. Des buées roses s'accrochent aux cyprès. C'est un soir du Poussin, noble et grave, une sorte de décor féerique où s'exalte une cité dans la gloire de la lumière agonisante. Une à une, les cloches des
églises se mettent en branle, sonnent à toute volée. Nous sommes à la veille du 8 septembre, fête de la Nativité de la Vierge. Les vibrations se heurtent, se mêlent, se fondent en un bourdonnement ininterrompu qui met au-dessus de la ville, entre les maisons et nous, comme une voûte sonore.
Souvent, assis au bas du jardin, près d'une Vénus antique, j'ai regardé le jour décliner et l'ombre gagner peu à peu les gradins successifs. A mesure que le couchant se dore, les cimes des cyprès se détachent plus nettes, pareilles à d'immobiles fuseaux, à de sveltes pinceaux figés dans un bain d'or.
J'ai voulu voir, aujourd'hui, Vérone s'endormir du haut des terrasses supérieures. Une brume impalpable, à chaque instant plus dense, comme une sorte de linceul posé par d'invisibles mains, s'étend sur les toits, les recouvre uniformément, noie tous les dé-
tails. Les monuments, les églises, les places, les quais de L'Âdigè restent encore distincts. Plus que l'élévation, l'obscurité simplifie. Seules les choses essentielles demeurent. Nos yeux s'emplissent d'une vision qui, cette t'ois, sera définitive, parce qu'elle trouve asile au plus profond de nous, parce qu'à cette heure grave qui précède la nuit, nous regardons avec toutes nos facultés, avec notre esprit, avec notre cœur.
11 septembre.
C'est la ville des palais : vraiment on peut la résumer ainsi ; je ne crois pas qu'une autre cité puisse se glorifier de plus beaux monuments ni déplus grands architectes. Il est, en effet, très curieux de noter que, même sans Palladio, Vicence jouerait un rôle dans l'histoire de l'architecture. Bien avant lui, s'élevèrent de superbes maisons gothiques dont quelques façades nous attestent encore la splendeur. Les trois Formenton furent des
artistes réputés et Trissino, dont le nom est resté, écrivit un traité didactique auquel Palladio rendit hommage.
Il y a, à Vicence, une série d'édifices intéressants qui sont comme le prélude de l'œuvre du Maître. Celui-ci fait trop oublier ses devanciers de la première Renaissance qui, pourtant, en nous révélant le goût des Vicentins pour les belles constructions, nous expliquent sa vocation et l'éclat de sa carrière dans son propre pays. Palladio, en effet, malgré son amour des voyages (il étudia sur place la plupart des monuments antiques de Rome, Aneône, Pola, Spalato, Ravenne, Suse et môme de Nîmes), réserva presque exclusivement son génie pour une ville si apte à le comprendre. En dehors de Vicence, de Venise, — qui lui doit le Rédempteur, San Giorgo Maggiore et la façade de San Francesco délia Vigna, — et de la Vénétie
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où il construisit quelques villas, on peut dire qu'il n'existe aucune œuvre importante de Palladio. Vicence suffit à son activité : jamais cité ne fut mieux préparée à comprendre un homme, ni artiste mieux destiné à être compris par elle. Sa mort fut un deuil unanime. La poétesse Isicratea Monti composa un sonnet où elle déclarait que Palladio avait été appelé dans la patrie éternelle « pour la faire plus belle ». Rien de plus puéril que le racontar dont le président de Brosses s'empressa de se faire l'écho. « Palladio, dit-il, ayant reçu quelque mécontentement de la noblesse de sa ville, s'en vengea en mettant à la mode le goût des façades dont il leur donnait des dessins magnifiques qui les ruinèrent tous dans l'exécution. »
Le goût pour l'architecture persista à Vicence après Palladio dont l'enseignement fut la meilleure garantie contre les excès du
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baroque. Grâce à lui, se conserva ce sens des proportions qui est si caractéristique dans la plupart des monuments de la Haute-Italie. C'est à peine si, dans cette région, se fait sentir la fâcheuse influence du Bernin, des Borromini et des Vanvitelli. Après les élèves du Maître, dont le plus illustre estScamozzi, il y a une période moins brillante ; mais, dès 1700, Palladio redevient l'oracle absolu; Ottone Calderari reprend ses traditions et donne un nouveau lustre à l'architecture vicentine.
Aussi, les rues de la ville sont-elles un véritable musée ouvert à tous. 11 suffit de se promener pour contempler des chefs-d'œuvre. Dans cette cité, qui n'a guère plus d'une quarantaine de mille habitants, comme un de nos moyens chefs-lieux de département on peut compter une centaine de palais ou d'édifices intéressants. On c omprend l'en-
thousiasme qu'elle excita parmi les écrivains et les critiques d'art. Si quelques-uns ont exagéré en allant jusqu'à dire qu'elle était à la fois l'Athènes et la Corinthe de l'Italie, Ranalli a raison de s'écrier, dans son Histoire des Beaux-Arts : « 0 veramente aventurosa Vicenza ! Altre potranno vincerti di grandezza e potenza, niuna di leggiadria e di bellezza ! » N'ayant pas connu les splendeurs d'une vie de cour, Vicence n'offre point la tristesse et la décadence de certaines villes qui, comme Parme ou Mantoue, furent des capitales et ne sont plus rien. Son éclat, moins vif, est plus durable. Et, bien que ses rues soient bordées de palais, on n'a pas l'impression de ces cités d'Italie dont parle madame de Staël, « qui semblent arrangées pour recevoir de grands seigneurs qui doivent arriver, mais qui se sont fait précéder seulement par quelques hommes de leur suite. »
La situation de Vicence est d'ailleurs charmante, au confluent du Retrone et du Bacchiglione, dans un frais vallon, entre les dernières collines des Alpes et les pentes verdoyantes des monts Berici. Elle est bien, suivant l'expression de Gourajod, « un lieu béni du ciel, un de ces nids préparés par la nature pour l'éclosion de l'art italien qui, au printemps de la Renaissance, ne manqua pas de s'y installer. »
Quand Palladio paraît, ce printemps est depuis longtemps fini. La Renaissance a partout triomphé. Pour l'architecture cependant, une nouvelle période commence. Après l'âge d'or, après les grands constructeurs parmi lesquels brille, au premier rang, Bramante, nous trouvons, pendant la seconde moitié du seizième siècle, une pléiade d'architectes dont le plus illustre est le Maître de Vicence. Ce sont surtout des théoriciens. Ils réglementent
l'imagination hardie et parfois un peu fantaisiste de leurs devanciers dans des sortes de canons qui fixent les proportions, les dimensions, les ornements de chaque ordre. Ils n'ont pas autant que ceux-ci la richesse d'invention, les trouvailles originales, les belles audaces et surtout le talent d'adapter à de grandes lignes une décoration très riche et très fouillée. Chez eux, le détail passe au second plan et ils ne s'occupent guère que de l'ensemble. Leurs colonnes mêmes ne sont qu'un revêtement que l'on pourrait supprimer sans que la construction générale perdit son caractère. C'est un art un peu froid peut-être, mais qui n'est jamais mesquin et ne tombe pas dans les excès du style baroque qui maltraite le détail, le diminue ou le multiplie, dans l'unique souci des effets arbitraires qu'il poursuit.
Les seuls modèles de Palladio furent les
anciens ; mais il ne les copia pas servilement. Il s'inspira, il n'imita pas. Nul ne montra à l'antiquité plus d'ardente dévotion, d'amour plus vivant, plus passionné, ne pénétra plus profondément jusqu'à l'essence même de ses monuments , tout en gardant une absolue indépendance de manière, en pliant, avec une habileté parfaite, les vieilles règles aux nécessités modernes et au besoin plus développé du confort. L'impression si forte que produisent ses œuvres vient de leur simplicité sévère et de la subordination constante des parties à l'ensemble. Le secret de son art. tout illuminé d'intelligencey c'est l'extrême propriété des termes. Malgré les formules qu'il posa, il ne se répéta pas. Aucun artiste n'est plus divers dans son apparente unité ; chacune de ses constructions, de ses façades même, a son caractère propre. Il restreignit à ses justes mesures la décoration exubérante
qui était de mode au début de la Renaissance et s'efforça de ne jamais troubler le rythme des lignes par la fantaisie de l'ornementation. Il est peut-être le seul architecte qui n'ait jamais recherché un effet de détail décoratif, ni eu d'autre souci que l'ordonnance logique et la justesse des proportions. Aussi, nul enseignement ne fut-il plus fécond. Quand Michel-Ange s'écriait, avec cette sorte de divination des génies : « Ma science créera un peuple d'ignorants », c'est qu'il sentait que lui seul pouvait se permettre les hardiesses qu'il osait et que ses chefs-d'œuvre portaient en eux-mêmes, pour les simples artistes qui voudraient les imiter, des germes de dissolution et de mort. Palladio, qui n'avait jamais sacrifié qu'à la raison, put, en toute certitude, écrire son grand ouvrage : / guattro libri deir Architettura et établir des lois qu'il savait éternelles.
La moindre de ses gloires ne sera pas d'avoir été le premier à donner à Gœthe une représentation matérielle de l'art classique. Nul ne pouvait être plus instructif pour le Germain qui , à la recherche de la beauté antique, devait être d'abord sensible à l'architecture. A Vérone, qu'il visita avant Vicence, il n'avait guère été séduit que par l'Arena. Les peintres n'intéressent pas beaucoup celui qui, à Assise, ne remarqua que les restes d'un temple de Minerve ; il l'avoue d'ailleurs avec franchise : <« Je reconnais sincèrement que je comprends peu de l'art et du métier du peintre ; aussi mes observations ne porteront-elles que sur la partie pratique, c'est-à-dire sur les sujets et la manière dont ils sont traités. »
J'ai voulu, cette année, après tant d'autres séjours à Vicence, revoir les constructions de Palladio qui frappèrent le plus vivement
l'esprit de Gu-the et, suivant L'exemple de l'illustre auteur du Voyage de Sparte, essayer de saisir l'inlluence que cette révélation avait eue sur son génie.
Arrivé à Vicence le 19 septembre 1786, Goethe va immédiatement au Théâtre Olympique. Il le trouve dune beauté « inexprimable » et déclare aussitôt que son auteur est « essentiellement un grand homme ». 11 est certain que peu de constructions produisent un effet aussi saisissant que ce dernier joyau laissé par Palladio à sa ville natale. Quand on l'a vu, on ne peut oublier la grâce de la salle elliptique, la colonnade audessus des gradins avec son entablement de statues et surtout la superbe façade de la scène où le maître voulut en quelque sorte se résumer, y mettant toute sa science et tout son art, et qu'il eut la joie d'achever avant de fermer les yeux à la lumière. Rien
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n'est plus élégant que ses deux ordres superposés et son attique. Trois magnifiques baies s'ouvrent sur le décor, suivant la formule chère à l'architecte, c'est-à-dire une grande porte centrale, large et haute avec une arcade, et deux autres plus basses et plus étroites. L'édifice fut terminé par Scamozzi d'après les plans de Palladio; il les compléta en dessinant les décors de la scène qui représente, parait-il, la route de Thèbes. Le succès fut énorme. Toute l'Italie envia ce théâtre, sur lequel furent représentées les œuvres des plus illustres auteurs. Ouand l'un des derniers Gonzague, le si curieux Vespasien, eut besoin d'une salle de spectacle pour sa capitale de Sabbioneta qu'il avait bâtie de toutes pièces à l'image d'Athènes, il demanda à Scamozzi de lui en construire une pareille à celle de Vicence. Avec le temps, l'enthousiasme n'a pas dimi-
nué. Lorsque, quelques années après Goethe, Napoléon pénétra dans la salle, il se retourna vers la reine de Bavière qui l'accompagnait et lui dit : «Madame, nous sommes en Grèce. >> C'était bien, en effet, l'amour de la Grèce et de l'antiquité qui avait donné naissance à ce théâtre. Une « Académie olympique », dont Palladio fut l'un des promoteurs, s'était fondée à Vicence, en 1556. dans le but de ressusciter les chefs-d'œuvre. On demanda à l'architecte d'élever dans la Basilique un théâtre en bois pour y jouer une Sophonisbe desonamiet protecteur Trissino. La réussite fut telle que les membres de l'Académie résolurent de construire à leurs frais la salle actuelle sur un terrain que leur donna généreusement la commune de Vicence. L'inauguration eut lieu en 1585 avec un Œdipe traduit par Orsata Justiniani, noble vénitien. Parmi les acteurs figurait ce Veralo pour qui
le Tasse a écrit l'un de ses plus beaux sonnets ; et. au dernier acte, le rôle d'QEdipe était tenu par Luigi Grotto, auteur dramatique, aveugle de naissance. Sans doute, les vers deJustiniani devaient être médiocres ; mais qu'importe ? Le frisson de la beauté antique avait secoué les Vicentins.
La Basilique, qui retint ensuite l'admiration de Goethe, est peut-être le chef-d'a?uvre architectural du xvie siècle. Burckhardt déclare qu'à Venise elle rejetterait tout à fait dans l'ombre la Libreria de Sansovino qui est cependant l'une des parures de la place Saint-Marc. Elle est en tout cas la merveille de cette Piazza dei Signori que complètent si pittoresquement la Loggia deï jCapilanio, l'église Saint-Vincent, la bibliothèque Bertoliana, la grande tour de briques rouges et les deux colonnes de marbre blanc sur l'une desquelles le lion vénitien affirme encore
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l'antique puissance de la ville des Doges. Depuis longtemps Vicence, avec son goût passionné pour les beaux édifices, avait le dessein de restaurer son vieux Palais communal. Les projets abondèrent. Tous les architectes de la région, ceux qui avaient décoré Venise :% Sansovino, l'auteur de la Libreria; Riccio qui avait élevé la façade intérieure du Palais ducal et l'escalier des géants ; Spaventa, le constructeur des Procuraties ; Sanmicheli, Jules Romain, tous s'évertuèrent pour faire adopter les divers plans qu'ils avaient conçus. Palladio lui-môme en présenta quatre ; et c'est l'un de ceux-ci qui rallia les suffrages. L'artiste n'avait guère alors plus de trente ans : jamais carrière ne débuta plus glorieusement. On travailla trois quarts de siècle à cette œuvre gigantesque que le Maître ne put terminer, mais qu'il vit suffisamment avancée pour n'avoir aucun doute sur sa
beauté. Nulle part, il ne déploya plus de génie. 11 ne s'agissait pas de bâtir un palais sorti de son cerveau ; il devait utiliser de vieux murs, les consolider, les agrandir et faire cependant un tout entièrement nouveau, original et somptueux. Pour une telle entreprise, il fallait de l'intelligence, delà science, de l'invention, de l'habileté, de la souplesses Palladio eut tout cela à un point dont on reste confondu à mesure que l'on se rend mieux compte des difficultés qu'il dut vaincre. On est ébloui par tant de majesté et de splendeur ; on se demande surtout comment un tel résultat a pu être obtenu par des lignes aussi simples et presque sans ornements. Le double étage de portiques qu'il imagina répond entièrement au but à atteindre ei constitue en même temps un ensemble d'une harmonie et d'une noblesse parfaites. On ne conçoit pas concordance plus absolue entre
le nouveau revêtement et les piliers intérieurs qui soutiennent la première construction. Qui ne saurait l'histoire du monument ne pourrait avoir l'idée que les façades actuelles n'ont pas toujours constitué son aspect extérieur. Les arcades reposent sur de sveltes colonnes accouplées qui augmentent l'ouverture et donnent plus de légèreté à l'ensemble: elles sont doriques à l'étage inférieur, ioniques au supérieur, avec entablements conformes, suivant la formule favorite de Palladio qui lui a pour ainsi dire donné son nom ; pendant longtemps on n'en voulut point d'autre : on la retrouve partout alors, même dans les constructions imaginées par les peintres, comme dans le Repas chez Lévi de Véronèse, par exemple, où l'architecture tient tant de place.
Plus encore que le Théâtre Olympique et la Basilique, la Rotonde séduisit Goethe. On
s'y rend par la promenade qui est lune des principales attractions de Vicence, vaste avenue ombragée de beaux marronniers, bordée par un portique de sept cents mètres de long, qui s'élève sur le flanc du Monte Bcrico et se termine au point culminant, devant l'église de la Madonna del Monte. Dans les murs, de loin en loin, des fenêtres s'ouvrent, avec des échappées imprévues sur la ville et sur les collines où tombèrent, en 1848, les héroïques compagnons de Danielo Manini. Les gens du pays font l'ascension à dos d'àne ou dans d'étranges petites voitures dont les banquettes fixées au milieu semblent, à vide, deux pauvres canapés qu'emporterait un déménageur. A mesure que l'on monte, la vue s'étend sur la plaine du côté de Bassano et de Padoue, vaste nappe verte, couverte de vignes, d'où émergent les quenouilles noires des hauts cyprès et les
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campaniles des plus proches villages. A micôte, au carrefour d'une autre voie, la route forme un coude et s'arrondit en une sorte de terrasse d'où l'on a un splendide panorama de Yicence avec sa mer de toits rouges que dominent le dôme de la cathédrale, la masse grandiose de la Basilique, dont on aperçoit très nettement la rangée d'arcades supérieures, et l'élégante silhouette de la tour qui semble veiller sur la ville comme le beffroi des cités flamandes.
Pour aller à la Rotonde, il faut, au lieu de continuer à suivre le portique, prendre un curieux petit sentier, aux pavés rudes et pointus, qui passe entre des murs, d'abord nus et hauts comme des clôtures de prison, puis riants et tout couverts de vigne vierge. On longe la villa Fogazzaro, où l'illustre écrivain promène ses nobles méditations, et la villa Valmarana où dorment des fresques
de Tiepolo. Les murailles sont surmontées de ces vieilles figures grotesques et grimaçantes, comme il y en a tant dans les villas de la région, notamment sur les bords de la Brenta. Drôle de mode et drôle d'idée qu'avaient les gens du xvme siècle de faire garder leurs demeures par ces magots difformes ! La pierre s'effrite chaque jour et c'est à peine si l'on peut reconnaître encore ce que pouvaient bien représenter ces nains contrefaits et bizarrement accoutrés. Puis le sentier devient champêtre. Le pavé fait place au gazon, tout fleuri de menthes à l'odeur forte. Des pins, des cyprès jaillissent au-dessus des murs. On croise une route et l'on est à la Rotonde.
Hélas ! on ne la visite plus. La Signera madré h qui elle appartenait est morte, me dit-on, il y a quelques mois, et son fils, le nouveau propriétaire, n'y laisse plus péné-
trer. Pourtant on me permet d'entrer dans les jardins. Je ne pourrai pas revoir les appartements ; mais la peine est légère : ce n'est pas là l'important. Le chef-d'œuvre, c'est la construction elle-même et le site délicieux où elle s'élève, le plus amène qu'on puisse imaginer, amenissimo comme le déclare lui-même Palladio. Ces maisons de la Renaissance étaient faites, en effet, surtout pour le plaisir des yeux. De tout temps, d'ailleurs, il en fut ainsi en Italie. Qu'on relise la lettre où Pline le Jeune décrit son cher Laurentin : on verra que la question d'un logement commode et spacieux était secondaire. Il ne s'agit pas de bâtir un château à la française ou l'une de ces grandes constructions confortables des pays du Nord, mais simplement une villa, suivant l'expression antique, c'est-à-dire un lieu de repos et d'agrément où la vie pourra s'écouler lumi-
neuse et gaie. Paolo Almerico, qui commanda cette Rotonde, était un simple homme d'église, référendaire des papes Pie V et Pie VI. Le domaine passa ensuite aux marquis de Gapra, dont le nom se lit encore au-dessus de l'entrée principale.
L'édifice est un carré, dont chaque côté est précédé par un péristyle à six colonnes ioniques soutenant un fronton triangulaire orné de statues. Dans ce carré s'inscrit une salle circulaire où l'on pénètre de plain-pied, par quatre portes correspondant aux péristyles qui forment autant de petites terrasses d'où la vue s'étend dans toutes les directions. Et c'est hien là le charme incomparable de cette Rotonde: sur chaque face, les horizons qu'on découvre sont admirables. Au Nord, la plaine ondulée de Vicence avec, comme fond grandiose, la ligne des Alpes; à l'Ouest, les coteaux que domine la Madonna de!
Monte ; au Sud, les croupes vertes des monts Berici ; mais les plus beaux s'aperçoivent de la terrasse du levant que gardent trois vieux aigles et un cygne de pierre : toute la vallée de la Brenta jusqu'à Padoue et jusqu'aux collines Euganéennes que l'on distingue par les temps clairs. Au premier plan, tout autour de la Rotonde, des jardins, des champs, des prairies, des massifs de fleurs et des bosquets de lilas lui font, au printemps, une ceinture odorante.
Nulle part, plus qu'en Italie, aux années de la Renaissance, on n'eut l'idée mélancolique de la fuite des jours et de la fragilité des plaisirs. Di doman non c'è Certezza, dit un vers de Laurent de Médicis. Aussi, au milieu des pires catastrophes et des événements les plus graves, les gens cultivés et riches n'ont-ils d'autres soucis que de jouir en paix. Ce matin, dans cette villa, je songe
à ce Luigi Cornaro, qui avait pourtant vu les guerres les plus terribles et le sac de Padoue, et qui rédigea, dans son traité De lia viia sobria, ce qu'on pourrait appeler le code du parfait dilettante. Avec quel amour il nous dépeint « sa belle maison de Padoue, si merveilleusement située, si habilement protégée contre les ardeurs de l'été et les rigueurs de l'hiver, avec ses jardins arrosés d'eaux courantes ». Au printemps et à l'automne, il ne connaît pas de plus grande volupté que de passer quelques semaines dans sa villa, sur une hauteur « d'où Ton a la plus belle vue sur les monts Euganéens ». Presque tous les écrivains italiens — sauf Dante et Leopardi dont les pessimismes, si différents d'ailleurs, s'expliquent par des raisons très particulières — chantèrent la joie de vivre. L'appétit du plaisir devient souvent ici une sorte de délire, de frénésie qui faisait dire à Goethe
un soir de mardi-gras : « Il me semble que j'ai passé cette journée avec des fous. » En aucun pays, les fêtes publiques ne furent une préoccupation aussi essentielle et les plus grands artistes rivalisèrentd'ingéniosité. Palladio lui-même construisit l'arc de triomphe élevé en 1574, à Venise, pour la réception de Henri III. Le carnaval, les retraites aux flambeaux, les feux d'artifice sont d'invention italienne. Ici même, à Vicence, dès le xive siècle, un chroniqueur nous parle d'une fête donnée par le collège des notaires où « une composition ignée s'embrasa avec un tel fracas que la plupart des assistants frappés de terreur tombèrent à la renverse ; on vit en traits de feu le Saint-Esprit, les Prophètes et une colombe enflammée descendre sur l'autel ». D'ailleurs, malgré la guerre et les pillages, ces provinces lombardo-vénitiennes furent toujours riches. Même aux dures années des
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xive et xve siècles, on trouve des communes obligées de prendre des règlements somptuaires. L'industrie des étoffes précieuses avait un tel développement que des villes comme Yicence envoyaient chaque année à Venise plus de cent pièces de brocart d'or ou d'argent. On comprend qu'une noblesse et une bourgeoisie si aisées aient demandé à Palladio de leur construire les palais de Yicence ou ces somptueuses maisons de campagne dont nous n'avons plus guère que les ruines glorieuses. Car, hélas ! ici, tout se meurt. Les statues, les colonnes, les escaliers, les murs s'effritent. Entre les pierres ou les briques disjointes, l'herbe pousse. Jadis, je me souviens d'avoir fait le souhait qu'un riche propriétaire vint restaurer cette Rotonde... Aujourd'hui, je n'ose plus émettre un tel vœu. Ce serait peut-être la pire des choses, la plus sûre mort de tant de beauté.
Il vaut mieux que cette villa ne soit pas remise à neuf, réparée, modernisée, éclairée à l'électricité... Tout au plus faut-il désirer qu'on en empêche l'écroulement, qu'on prolonge le plus possible, en lui laissant tout 9on caractère, ce vestige d'une splendeur et d'une époque à jamais disparues.
Nul édifice ne présente plus de majesté et je conçois l'enthousiasme de Goethe. « Je ne crois pas, dit-il, qu'il soit possible de pousser plus loin le luxe de l'architecture. Les quatre péristyles et les escaliers occupent plus de place que le palais lui-même; chacune des façades ferait une grandiose entrée à un temple... Les proportions de la salle sont admirables. » Il vante aussi l'art avec lequel a été choisi l'emplacement. « De même que l'édifice se voit dans sa magnificence de tous les points de la contrée, la vue qu'on a de la Rotonde est infiniment agréable. On voit
couler le Bacchiglione, emportant les barques vers la Brenta...»
Je crois bien que ce jour-là, 21 septembre 1786, le sentier qui mène à la Rotonde fut en quelque sorte pour Gœthe son chemin de Damas. Le conseiller intime et premier ministre du duc Charles-Auguste de Saxe-Weimar, voyageant sous le nom de Jean- Philippe Mœller, avait quitté l'Allemagne, sans en rien dire à ses amis, en proie à L'idée iixe, presque maladive, de voir l'Italie. Il l'avoue dans l'une des premières lettres qu'il envoie après avoir passé la frontière. « Déjà depuis plusieurs années, écrit-il de Venise le 12 octobre, je ne pouvais plus voir un auteur latin, ni regarder rien qui me rappelât l'Italie. Quand cela se produisait par hasard, c'était pour moi des souffrances effroyables. Herder me raillait souvent d'apprendre tout mon latin dans Spinoza; il
avait, en eflet, remarqué que c'était le seul livre latin que je lusse; il ne savait pas combien je devais me garder des anciens et que c'était encore avec angoisse que je me réfugiais dans ces généralités abstruses... Si je n'avais pas pris la résolution que j'exécute maintenant, j'étais un homme perdu, tant avait mûri dans mon âme le désir passionné de voir de mes yeux l'Italie. » Depuis dix ans, absorbé par ses occupations politiques et administratives, il n'a presque rien publié. A peine a-t-il écrit le plan de quelques grands ouvrages. Mais il sent que ces, ébauches ne pourront prendre corps et vivre dans le milieu germanique où il étouffe, dans cette cour potinière qu'illumine seul le clair regard de Charlotte de Stein : il leur faut le soleil d'Italie. Il éprouve le besoin de voir les lieux où naquirent les chefsd'œuvre immortels, de connaître la beauté
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classique, non plus en esprit et dans les livres mais en elle-même, de se trouver face à face avec les monuments qu'elle inspira. Parmi les papiers qu'il emporte, il y a des fragments de drames ou de poèmes, quelques scènes de son Tasse abandonné depuis des années. Mais la plus volumineuse liasse était celle d'Iphigénie... Elle surtout, la jeune Grecque qu'il appelait « l'enfant de ses douleurs », ne devait trouver la vie que sur la terre antique. Et, en effet, trois mois plus tard, au début de janvier 1787, la pièce était terminée et il la lisait à ses amis de Rome. Déjà sur le Brenner, — c'est lui qui nous le raconte», — il l'avait retirée de ses paquets pour l'avoir toujours sous la main. Quelques jours après, elle s'éveillait d'elle-même, loin des brumes du Septentrion, dans les bosquets de magnolias du lac de Garde. « Sur ces rives, écrit-il, où je me suis senti aussi isolé que
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mon héroïne sur les rivages de la Tauride, j'ai posé les premiers jalons. » Mais c'est ici, ;i Vicence, où il eut la révélation do génie latin, où ses yeux émerveillés s'ouvrirent à la Beauté et à la Raison comme ceux de Faust à la jeunesse reconquise, qu'il eut la première vision, lumineuse et nette, de la tragédie qu'il voulait écrire : Palladio avait fait le miracle.
L'enthousiasme de Gœthe pour le grand architecte est tel qu'il tint à voir, chez le vieil architecte OttavioScamozzi,les planches originales sur bois des Œuvres dt- Palladio qu'il venait de publier. Peu de temps après, à Padoue, il se procura une édition nouvelle de ces mêmes œuvres, gravées sur cuivre. que l'on devait aux soins pieux d'un consul anglais de Venise, nommé Smith, qu'il déclare « homme d'un très grand mérite, mort trop tôt pour les amis des arts » et auquel il
rendit ensuite un nouvel hommage dans le cimetière du Lido. Le bourgeois de Francfort est très étonné de voir le culte rendu par tous à Palladio. Lorsqu'il entra dans la boutique, il y avait cinq ou six personnes qui se mirent aussitôt à lui faire compliment sur son acquisition. « Me prenant, dit-il, pour un architecte, ils m'ont félicité de ce que je voulais étudier Palladio que, dans leur estime, ils plaçaient bien au-dessus de Vitruve parce qu'il avait mieux approfondi l'antiquité et qu'il était parvenu à la rendre applicable aux besoins des temps modernes. »
Approfondir l'antiquité et la rendre applicable aux besoins des tempsmodernes, n'estce pas là d'abord le secret désir de Gœthe. puis son unique recherche? Maintenir la tradition, élargir les lois de la sagesse antique par la science moderne, tels sont les buts identiques de Gœthe et de Palladio. Tous
deux, comme d'ailleurs les véritables artistes et les véritables écrivains, tendent à résoudre l'éternel problème de concilier les règles immuables et la vie mouvante, à vaincre l'éternelle difficulté qui est. suivant la formule de Barrés, de « rester naturel et vrai en stylisant. » N'est-ce pas à lui-même que l'auteur de Poésie et Vérité pensait, quand il disait de Palladio : « Ses conceptions ont quelque chose de divin, comme la force créatrice d'un poète qui, de la vérité et du mensonge, tire une œuvre nouvelle dont l'existence empruntée nous ravit. »
Et c'est pourquoi Iphigénie devient le drame même de Goethe, le drame d'un esprit en quête d'ordre et de beauté, d'abord obscurci par le chaos germanique, puis apaisé par le génie gréco-latin et son souverain équilibre. En face d'Oreste et de ses fureurs romantiques, il dresse la radieuse ligure
d'Iphigénie, symbolisant la Raison et la Sagesse antique. Aussi, quand il lit son œuvre à des artistes allemands, ceux-ci s'étonnent : « Ils s'attendaient, dit Goethe, à quelque chose de semblable à Gœtz de Berlichingen, et ils eurent de la peine à se faire à la marche calme et régulière d'Iphigénie. »
Goethe est venu en Italie pour se délivrer de Weimar; en moins d'un an, l'évolution est accomplie. Commencée à Vicence, elle se termine à Rome. « Il y a un an aujourd'hui, écrit-il, que j'ai quitté Carlsbad : quel jour mémorable! C'est l'anniversaire de ma naissance à une vie nouvelle. Je ne puis calculer tout ce que j'ai gagné pendant le cours de cette année; et cependant je ne fais que de commencer à comprendre... » Sa joie déborde à chaque instant dans ses lettres et dans ces élégies romaines où il mit tant de Lui-même. « Que je suis heureux, s'écrie-t-il
au début de la septième, lorsque je pense au temps où, dans le Nord, un jour grisâtre m'enveloppait, où le ciel trouble et lourd s'appesantissait sur ma nuque !» Il a trouvé la joie et la paix intérieure. Les écailles, comme il dit, lui sont tombées des yeux. Il s'est trempé aux sources mêmes de la Beauté. Désormais, son œuvre prendra une signification plus haute; elle sera la seule œuvre allemande classique au dire de Nietzsche. N'est-il pas émouvant de penser que c'est ici qu'il en eut pour la première fois la claire vision, sous la lumière des cieux latins, devant les monuments de Palladio ?