‹ Heures d'Italie (volume 2)Chapitre 2 sur 4 · LE LAC D' ISEO · texte numérisé non relu

LE LAC D' ISEO

12 septembre.

De môme que l'attrait de Venise fait délaisser les cites qui s'échelonnent sur Ici route de Milan à l'Adriatique, l'attrait des grands lacs italiens fait négliger le délicieux lac d'Iseo qui est une sorte de résumé minuscule de tous les autres. Il a des coins de végétation aussi luxuriante que les lacs de Cùme ou de Garde, des sites plus sauvages que celui de Lugano, et, comme le Majeur, un fond grandiose de montagnes

avec les cimes neigeuses du massif de l'Adamello, le Pian di Nive et les glaciers de Salarno. Si petit qu'il soit, il s'offre même l'originalité d'une île* la plus vaste île lacustre de l'Italie.

En quittant Vicence, j'ai voulu revoir ce lac où flotte un peu de l'âme française. Sur ces rives, en effet, « dont les abords, dit-elle, sont doux et frais comme une églogue de Virgile », George Sand promena quelques jours ses rêves tumultueux et mit un peu d'elle-même, beaucoup peut-être, dans l'histoire des malheureuses amours du jeune prince Karol de Roswald et de la comédienne Lucrezia Floriani.

Mieux qu'au printemps, malgré la merveille des fleurs et des allées des jardins toutes chantantes des azalées épanouies, c'est en septembre que je préfère venir au bord de ces lacs dont les noms seuls, aux

LE LAC d'iSEO 75

journées tristes de Paris, me font battre le cœur. Lacs et jardins italiens, ah ! pourquo ces simples mots, plus que tous les autres, m'émeuvent-ils ? Oh ! je ne fais point, comme certains, le vœu de vivre toujours sur leurs terrasses parfumées, àBellagio ou à Pallanza; mais il est doux de s'y arrêter une semaine, de savoir qu'on les a comme refuge, asile de paix ou asile d'amour...

Leur charme opère immédiatement. A peine les a-t-on vus luire sous le soleil qu'on est conquis. Tout de suite ils sont familiers. Et cette subite impression que donne un lac, une ville, une contrée ne saurait tromper ; elle est presque définitive. Bonne ou mauvaise, il est rare qu'elle se modifie ; en tout cas, elle ne s'efface jamais complètement. Comme entre gens qui s'abordent pour la première fois, de la simple rencontre naît la sympathie, l'indifférence ou l'hostilité. 11

semble que nous prenions aussitôt contact avec l'âme de ce lac, de cette ville ou de cette contrée, cette âme faite de tant de choses, de l'air qu'on y respire, de la lumière qui l'éclairé, de la ligne du rivage ou des rues, des visages qu'on y rencontre, de la courbe des collines, de mille autres détails visibles ou invisibles.

Les lacs de Savoie, de Bavière ou de Suisse sont trop froids, trop sublimes ou trop austères ; ils n'ont pas cette noblesse, cette justesse de proportions et aussi cette langueur qu'on ne trouve réunies qu'ici, sur ce versant des Alpes qui regarde la terre de lumière et de beauté. Taine, qui a vanté le lac de Corne, ne l'a pas vraiment aimé. Il n'y resta qu'un jour. Tout radieux de songer qu'il va enfin ne plus voir des tableaux, mais se retremper dans la nature, il s'embarque au matin, l'ait le tour du lac sans môme des-

LE LAC D'iSEO 77

cendre à terre, rentre à Corne dans l'aprèsmidi et consacre deux pages à ce qu'il vient d'admirer. Le lendemain, il ne résiste pas à la tentation d'aller visiter la cathédrale qu'il a seulement aperçue la veille ; il y passe de longues heures et emploie sa journée à disserter sur la fusion de l'italien et du gothique ! N'aurait-il pas mieux valu qu'il s'arrêtât à Bellagio pour savourer simplement la joie de vivre dans les jardins de la villa Serbelloni? On goûte mal un paysage quand on n'a d'autres préoccupations que d'en tirer quelques pages documentées. Le vieux Dumas déclare qu'au bord de ces lacs, dans le plus beau pays du monde, il fit les trois plus mauvais articles qu'il ait jamais écrits. Et je crois bien que sur ces rives d'Iseo, George Sand vint moins pour travailler que pour accorder les battements de son cœur au murmure cadencé de l'eau.

Au lieu de prendre tout de suite le bateau en partance pour Lovere, j'ai voulu d'abord suivre, pendant quelques kilomètres, la nouvelle voie qui longe le bord oriental jusqu'à Pisogne. C'est un chemin merveilleux, le plus souvent taillé en corniche dans le rocher, qui peut rivaliser avec la route du Ponale ou la célèbre Axenstrasse du lac des Quatre- Cantons.

Sous la clarté ardente du plein midi éblouissant, l'eau étale ses plis harmonieux comme une souple étoffe de soie brillante et pailletée. Des vignes courent d'arbre en arbre, chargées de grappes aux grains dorés qui me rappellent un excellent vin de Predore au goût fruité. Quelques jardins s'étendent mollement entre la route et le lac. Sur les coteaux, d'abord des oliviers, puis, faisant ressortir leur gris mat, des chênes verts et des châtaigniers. Dans le fond, les hautes montagnes

LE LAC D'iSEO TV)

se dessinent nettement sur le ciel d'un azur si intense qu'il a des reflets de métal et rappelle ces bleus que les primitifs peignaient derrière la tête de leurs madones. Plus loin encore, une Une ligne blanche indiquela crête des glaciers.

Mais l'eau m'attire. Je demande à un pécheur de me faire traverser le lac. Comme en un songe, bercé par le mouvement monotone des rames, je vois s'éloigner la terre et les maisons claires qui étincellent au soleil, dans un poudroiement d'or. Quelques villages sur les collines s'accrochent autour d'un campanile, ainsi que des nids d'hirondelles au bord d'uu toit. L'eau miroite tellement que l'on semble glisser sur une glace sans tain. Une brise chaude, alanguie des parfums <i<- l'été finissant, souftîe. Parfois, à certains coups de vent, les senteurs d'un jardin proche arrivent si denses que la barque parait en-

trer dans un nuage d'encens. L'air est si pur que je perçois distinctement les bruits venus des deux rives et que lorsque, au loin, la sirène d'un bateau déchire l'air, je crois voir au-dessus de ma tête se propager les ondes sonores.

L'heure est exquise et il me semble que je comprends tout à coup le charme propre de ces lacs. C'est que l'horizon en est limité et que les yeux s'arrêtent à des choses précises et réelles. Tout au long des côtes méditerranéennes, sur la Riviera, à Naples, Palerme ou Gorfou, d'aussi beaux jardins reposent, dans la langueur de l'air, au bord d'une eau aussi bleue. On peut y goûter la volupté de vivre devant d'aussi merveilleux panoramas. La mer en augmente même la majesté: mais justement, à cause de cette majesté^ de son infini, de sa mobilité surtout, elle a une prise moins immédiate, moins

LE LAC D'iSEO 81

physique en quelque sorte. Elle ne borne ni le rêve ni le regard; elle nous offre trop l'aventure ; elle n'est pas comme le lac à la mesure de notre vue et de nos désirs. La mer est une femme qui danse au loin dans un mouvant décor; les lacs d'Italie sont de belles jeunes tilles qui se pâment pour nous. Il n'y a qu'à tendre les mains pour les atteindre et les étreindre. Comme ces roses d'octobre qu'un simple heurt défeuille, elles sont prêtes à tomber dans nos bras. Il semble qu'elles s'offrent, pareilles à la nymphe dont parle Politien dans une de ses Stanze. qui s'avance, chargée de fleurs, et dont il vante, d'un mot presque intraduisible, la démarche glissante et suave, il dolce andar soave.

Une vision moins riante me ramène à la réalité. La barque passe devant Tavernola, où je me rappelle avoir déjeuné, un matin,

sous une tonnelle de roses. Le délicieux village n'est plus qu'un amas de ruines, de maisons éventrées. Le 3 mars 1906, toute une partie du bourg a glissé et disparu sous l'eau... Mais à quoi bon s'attrister? Cela ne nous enseigne-t-il pas une fois de plus qu'il faut jouir de la vie pendant les quelques jours qui nous restent?

Pourtant, cette idée de la mort, au milieu de la splendeur joyeuse des choses, me revient avec insistance. Je songe au surgit amari aliquid de Lucrèce, d'une si acre saveur. Et, presque malgré moi, une fois à terre, je suis allé pousser la porte d'un petit cimetière que j'avais aperçu de ma barque. Personne, pas même un gardien. Seule, une troupe de moineaux s'envole à mon approche avec des piaillements aigus. Infatigables gardiens, des cyprès veillent sur les morts; leurs glaives endeuillés s'élèvent, en un morne et ri^i<lt>

LE LAC D'i-Eii 83

alignement, le long des allées bordées de buis. Entre leurs troncs noirs, se dressent les marbres clairs de quelques monuments funèbres ou d'humbles croix de bois que des grilles entourent; des glycines et des vignes vierges, roussies par l'été, s'accrochent aux fers déjà rouilles. Sur quelques tombes, des saules laissent mollement tomber les pleurs de leur feuillage.

Comme on doit mieux dormir ici que dans les modernes et somptueux cimetières où s'étale si affreusement le mauvais goût des Italiens d'aujourd'hui ! Il me serait pénible de penser que je reposerai un jour dans le Campo Santo de Gênes ou de Milan, au milieu de ces hommes en redingote de pierre et de ces femmes en robes à volants, pleurant et minaudant, un mouchoir à la main, dont les attitudes de grossier réalisme bourgeois rappellent les bonshommes de cire du

Musée Grévin. Combien l'ombre de ces saules doit être plus légère et plus douce!

Hors de l'enclos mortuaire et sur les terrasses lumineuses qui s'étagent au-dessus de lui, des arbustes en fleurs, des mûriers, des figuiers chargés de fruits, des oliviers d'argent terni étalent leurs verdures. Un arbousier, entièrement couvert de baies rouges, semble au soleil un arbre de corail. Des vignes grimpent aux peupliers ; les treilles n'ont pas encore été vendangées ; des essaims de guêpes et d'abeilles bourdonnent autour des raisins trop mûrs, gonflés à éclater. La vie partout triomphe. Entre ces murailles, au contraire, à l'ombre triste des cyprès se dressant vers le ciel dans une éternelle prière, règne une immobile paix, un silence claustral. Seule, la longue chevelure d'un eucalyptus ondoie au vent avec des reflets argentés. Et, plus encore que tout à

LE LAC D'iSEO 85

l'heure sur le lac, de ce contraste un trouble étrange me vient. Jamais je n'ai pu pénétrer dans un cimetière sans être ému; mais nulle part comme dans celui-ci, entre ces images du néant et cette exubérance de la nature, je n'ai senti plus vivement combien sont voisines la mort et la vie. Je me vois pareil aux seigneurs d'Orcagna, à l'un de ces trois-vifs qui, au retour d'une chasse, après avoir savouré la joie de vivre et les parfums des bois, passent devant des cadavres et respirent la pourriture et la mort. Qu'elle est émouvante cette idée de Barrés qui voudrait que les cimetières des petits villages qui entourent les lacs italiens fussent situés au bord même de l'eau, pour qu'ils puissent recevoir les caresses des vagues rejetées sur les rives par les barques joyeuses ! Ces visions de la mort doubleraient le plaisir des amants et leur donneraient l'exaltation qu'éprouvent les

couples vénitiens, quand ils se signent au passage de leur gondole devant les murs rouges et les croix de San Michèle, ou errent, en se tenant par la main, sous les ifs funéraires de l'île franciscaine. N'est-il pas naturel, en effet, que la volupté s'accroisse lorsqu'on songe qu'elle est périssable et que la seconde qui vient peut à jamais la ravir? Ah ! qu'ils étaient prévoyants ces amoureux d'autrefois qui donnaient en cadeau à leurs maîtresses un memento-mori ! Le petit squelette délicatement ciselé tournait à chaque instant leur méditation vers la mort et rendait plus ardent leur désir. Et je comprends Michelet qui conduisait sa fiancée au Père Lachaise pour mieux lui parler d'amoiii parmi les tombes. C'est que l'Amour se plaî dans le voisinage de la Mort; et, souvent, ton deux marchent la main dans la main. 1, main tiède et rose de l'Amour dans les doigl

le lac n'i-i:o 87

décharnés de la Mort. Je ne sais où j'ai lu que c'est Don Juan de Mafiara qui aurait commandé à Valdès L»-al l'horrible tableau des Deux Cadavres qui est encore à la Caridad de Séville et où l'on voit un évêque et un gentilhomme couchés dans leurs cercueils, dévorés par des larves immondes, minutieusement reproduites; l'amant des mille et trois se plaisait, assure-t-on, à exacerber la volupté de ses regrets en imaginant son beau visage, qu'il avait vu tant de fois se refléter dans des prunelles luisantes de désir, pareillement décomposé et mangé par les vers. Quand Henri Heine nous parle, dans ses Mémoires, de son amour pour la fille du bourreau de Dusseldorf, il se souvient surtout les tresses de ses cheveux. ces tresses si rouges qu'elles avaient des reflets de sang et si longues qu'elles pouvaient se nouer sous le menton de la jeune fille et lui donner l'aspect d'une

décapitée. Mais nulle part la mort et la volupté ne sont moins séparables qu'ici, sur le sol italien. Je regrette de n'avoir pas emporté les œuvres de Leopardi ; j'aurais relu les vers où le poète de Recanati proclame la douloureuse fraternité de l'Amour et de la Mort. Dans ce cimetière qu'entoure la splendeur des jardins de la Lombardie, j'aurais mieux senti toute l'àpreté de cette élégie dont la facture si sévère rappelle les rudes paysages des Marches :

Fratelli, a un tempo stesso, Amoree Morte Ingenerà la sorte.

Nés en même temps, l'Amour et la Mort sont frères : cette idée fut toujours chère aux âmes italiennes. Déjà Dante, dans plusieurs pages de la Vita Nuova, exalte sa passion en imaginant Béatrice recouverte d'un linceul ; et déjà, sur les vieux murs du Campo Santo

LE LAC D'iSEO 89

de Pise, au dernier plan de ce Triomphe de là Mort auquel je songeais tout à l'heure. près de la vieille virago bardée de fer, il y a un bosquet touffu où, à l'ombre dore'e des orangers, comme en une scène galante du Décaméron. des amants insouciants se divertissent et savourent le plaisir de vivre. La religion aussi est proche de l'amour; dans l'adoration des hommes pour la Vierge, des femmes pour Jésus, il y a souvent une ardeur sensuelle. Certes, je ne doute pas de la pureté et de la sincérité de la plupart des sentiments religieux. Mais, parfois, la dévotion féminine n'est qu'une tendresse déviée qui, à défaut de l'amant, s'adresse au Fils de l'Homme. Je ne crois pas qu'il y ait eu jamais une amoureuse plus ardente que sainte Thérèse qui en arrivait à plaindre Satan de ne pouvoir connaître les joies de l'amour. Mais c'est encore ici, en Italie, que se marquent le

pins difficilement les limites de la religion et de la sensualité': et, plus encore que la sainte espagnole, sainte Catherine, lafarouche dominicaine, fut brûlante d'amour. Les lettres de la Siennoise sont débordantes d'une passion où il y a plus de volupté réelle que d'extase religieuse. Malgré l'dglise, quelquefois même sous ses auspices — puisqu'un pape ne craignit pas de faire enterrer à Saint-Grégoire, au milieu des sépultures sacrées, la fameuse courtisane Impéria et d'inscrire sur sa tombe la désignation du métier qui l'avait illustrée — l'ancienne religion de la Beauté et de la Volupté renaît sur cette terre qui l'a nourrie si longtemps et se mêle au culte chrétien. Je ne sais s'il est vrai, comme on le prétend, que certaines entremetteuses de Venise et de Xaples choisissent de préférence les églises pour y montrer les jeunes filles qu'elles ont à vendre, mais je me souviens d'avoir été

LL' LAC D'iSEO 91

accosté derrière un pilier de Saint-Marc — Pendant que je songe ainsi, une femme du peuple, toute jeune, nu-tête et vêtue de noir, est entrée dans le cimetière. Ses zoccoli, qui, suivantlamode du pays, ne lui couvrent que la pointe des pieds, claquent sur le sol. Elle s'approche et dépose un bouquet sur une tombe fraîchement creusée que marque une simple croix de bois. Ma présence la gène. Elle ne s'agenouille qu'un instant, murmure une courte prière et s'en va, essuyant furtivement une larme.

L'odeur vanillée d'un laurier-rose se mélange à l'odeur acre des buis et des cyprès. Par bouffées, le vent apporte les senteurs des jardins proches. Ici encore, tout nous enseigne qu'il faut jouir de la vie pendant les quelques jours qui nous restent, quelques jours déjà comptés.

BRESCTA

16 septembre.

Si Vicence est la ville de Palladio, Brescia est celle du Moretto. Certes, par bien d'autres côtés, Brescia offre un très haut intérêt. Mais, dans ces cités italiennes, si riches en merveilles de toutes sortes, il faut savoir se borner et, parmi tant de fleurs écloses dans un même massif, choisir les plus belles et les plus rares.

Jusqu'à nos jours, la ville intéressa peu les voyageurs. Stendhal, qui la vit en 1801, nous

9fi HEURES D'ITALIE

dit qu'elle est < assez jolie, d'une grondeur médiocre, située au pied d'une petite montagne et abritée du vent du Nord par son fort situé sur un mamelon de la montagne ». Voilà tout ce qui frappa l'auteur de la Peinture pu Italie dans la patrie du Moretto. Taine ne s'arrêta pas entre Vérone etMilan ; à peine daigna-t-il, à Desenzano, jeter de son wagon un coup d'œil sur le lac de Garde. Théophile Gautier nous parle bien de Vicenza. mais c'est le nom d'une brune Vénitienne dont il lit un pastel ; quant à Brescia. il y passa de nuit et n'y resta qu'une heure, le temps de changer de chevaux : il y remarqua seulement la hauteur des maisons et l'exquise fraîcheur de l'eau.

La situation de la ville est délicieuse, au pied des Alpes dont le massif brescian est traversé par le val Camonica. le val Trompia et le val Sabbia. L'( »^li<>. la Mella et la Chiese

débouchent de ces trois vallées, el répandent La fertilité dans la plaine. Peu d'horizons sont plus variés H verdoyants que ceux qu'on découvre de la promenade <{ u i fuit le tour de Le citadelle. On comprend que les habitants aient le goût des paysages ei des bellesperspectives et l'on ne s'étonne plus de voir en -i grand nombre, les cours intérieures des maisons badigeonnées de fresques qui donnent L'illusion de la campagne et de la fraîcheur des bois.

Haressont les cités dont l'histoire est plus glorieuse que celle de

Brescia la forte, Brescia la ferrea, Brescia leonessa d'Italia beverata nelsangue nemico.

'les vers de Carducci disent bien le côté guerrier de la ville qui tire encore aujourd'hui sa richesse des armes qu'elle l'orge et

qui se proclame elle-même « la mère des héros ». La plaine de la Mella porte toujours le nom de val du fer et les tours délia Pallata et del Popolo évoquent les sièges mémorables que Brescia subit, à cause de sa position stratégique, au débouché desvallées qui descendent du Tyrol. Il n'y a presque pas de siècle où elle n'ait eu à se défendre. Gaston de Foix la livra au pillage pendant une semaine. Bavard, qui commandait son avantgarde, s'y comporta noblement; il faut lire dans le Loyal Serviteur comment il agit avec les deux jeunes filles de la maison où on l'avait conduit, blessé ; à la mère qui s'effrayait et lui offrait une rançon : « Madame, déclara-t-il, je ne sais si je pourrai échapper à la plaie que j'ai; mais tant que je vivrai, à vous ni à vos filles ne sera fait déplaisir non plus qu'à ma personne. » Loin de France, il est agréable de se rappeler les traits cbe-

valeresques des nôtres. Les Brescianes ellesmêmes se battaient et ont laissé une réputation de mâle courage. On garde ici le souvenir de Brigitte Avogrado qui, à la tète d'un bataillon de femmes, repoussa un assaut de l'ennemi. Celles d'aujourd'hui ne se battent plus ; mais elles paraissent avoir gardé leur caractère belliqueux, si l'on en juge par les vers satiriques d'Alfieri:

Yeggio Bresciane donne iniquo speglio

farsi cle'ben forbitl pugnaletti,

cui prova o amante in/ido o sposo veglio.

Ce passé belliqueux, qui commence aux luttes de la vieille Brixia des Celtes et va jusqu'à Solférino, met une auréole de gloire à la ville que semble garder l'admirable Victoire du temple d'Hercule élevé par Vespasien. C'est l'une des plus émouvantes statues que je connaisse. Tous les grands poètes ita-

BIBUOTHÉCA

liens l'ont célébrée. D'Annunzio lui a consacré l'un de ses plus tiers sonnets :

Bella nel peplo dorico, la parma poggiata contro la sinistra coscia, la ijran Nike incidea la sua parola.

« 0 Vergine, te sola amo, te soin ! » grilla V anima mia neW alta angoscia.

Ella rispose :.« Chi mi vuole, s'arma ! »

Mais oublions la ville guerrière ; accordons une heure au délicieux Municipio, où se retrouve, dans l'encadrement des fenêtres, la main de Palladio, et au Duomo veccbio, si noble, si austère, si poignant que l'âme même de la cité semble y palpiter encore. Et consacrons-nous au Moretto.

Alessandro Bonvicino, dit le Moretto : voilà bien un de ces peintres dont tout le monde sait le nom, mais dont très peu connaissent les œuvres. Quand on a parlé de son gris ar-

genté et ajouté qu'il est un des maîtres les plus charmants de l'Italie septentrionale, on croit avoir tout dit. Certes, en dehors de Brescia, il est assez difficile de s'en faire une ide'e complète. Pourtant, la Lombardie et la Vénétie ontgardé quelques-unesdeses toiles. J'en ai noté plusieurs à la Brera et à San Giorgio in Braida de Ve'rone. Venise en possède à l'Accademia et dans la collection Layard ; elle a de plus le Christ chez le Pharisien qui est à la Pieta, dans la tribune des religieuses : malheureusement l'église est en réparation depuis plusieurs années et l'on ne peut plus voir ce tableau, l'un des plus importants de l'artiste. Au Louvre, lesdeux volets que nous avons, représentant l'un Saint Bernardin de Sienne et Saint Louis de Toulouse, l'autre Saint Bonaventure et Saint Antoine, sont également bien insuffisants. A les regarder avec attention cependant, on est

102 heures d'itaeik

séduit par les physionomies calmes et largement rendues, les attitudes nobles et tranquilles, les draperies harmonieuses et sobres qui donnent à l'ensemble une simplicité et une unité d'aspect que Ton trouve assez rarement chez les peintres de l'époque. .

A Brescia, au contraire, il est facile de suivre pas à pas l'artiste dans son développement. La ville est comme une galerie de ses peintures. Toutes les églises en renferment et l'une d'elles, Saint-Clément, est un véritable musée des œuvres du Maître qui y dort son dernier sommeil. Quant à la Pinacothèque Martinengo, le Moretto garnit presque à lui seul la salle principale ; on peut compter jusqu'à quatorze de Ses tableaux; et, cette année, le gardien m'en a montré un quinzième qui provient de l'Institut Sainte-Zitta.

L'exposition consacrée au Moretto, qui eut lieu à Brescia en 1898, contribua à faire con-

naître son nom. On put établir un catalogue de 70 œuvres, provenant presque toutes de la ville même ou des environs immédiats. Beaucoup, faute de place, furent laissées de côté. C'est ainsi que n'y figurait pas l'adorable tableau du sanctuaire de Paitone, la Vierge apparaissant à un sourd-muet.

Le coloris gris argenté, dont parlent tous les critiques d'art, est, en effet, l'une des caractéristiques du Maître, surtout à la fin de sa carrière. On s'en rend compte quand on peut le comparer à d'autres, par exemple à l'Accademia de Venise ou même à San Giorgio in Braida de Vérone qui est un peu comme un musée des écoles du Nord-Est de l'Italie : sa très belle Sainte Cécile a une coloration tout à fait particulière. Pourtant il ne faut rien exagérer et on retrouve ce gris argenté chez Romanino, son maître et rival, et chez quelques peintres de la région. Cette année

même, je l'ai remarque' chez Girolamo de Trévise, dans deux tableaux de la galerie qui précède la célèbre chapelle Malchiostro.

Du reste, leMoretto vaut par ailleurs. Après plusieurs heures passées à la Pinacothèque, je me suis efforcé de dégager quelques idées d'ensemble sur son œuvre. Deux qualités tris nettes m'ont apparu.

Tout d'abord, le peintre possède au plus haut degré le talent d'harmoniser et de graduer les couleurs. Son goût est délicat et sûr. Les tons s'opposent et se balancent avec l'art le plus savant. Des gris, des jaunes, des bleus pâles donnent à toutes ses compositions de la fraîcheur et de l'éclat. Il y a. dans certaines toiles, un peu de ce fondu qui a suffi pour immortaliser le Corrège et cette dégradation vaporeuse des teintes que les l'aliens appellent sfumato. Tout est disposé pour la joie des yeux : les personnages, les drape-

ries, les ornements, les motifs accessoires et aussi les paysages on il excelle. L'une des dernières acquisitions du Musée est la fresque du milieu de la salle, un Jésus portant sa croix, que Ton a enlevée de l'église Saint-Joseph où elle se détériorait : on peut y admirer un panorama de montagnes couronnées de châteaux forts, qui permet également d'apprécier sa science de la perspective.

L'autre qualité du peintre, c'est rééquilibre parfait qu'il met toujours entre l'idée et sa réalisation, entre la conception de l'œuvre et son exécution matérielle. Traitant des sujets religieux, il donne à ses personnages la dignité et la noblesse qui conviennent. Une vie profondément spirituelle rayonne sur les visages. Dans son Saint Antoine de Padoue, la majesté tranquille et simple du saint élevant un lys d'un geste large, l'ardente vénération de saint Nicolas de Tolentino contemplant le

thaumaturge, la sérénité bienveillante de saint Antoine L'abbé s'appuyant sur sa béquille, forment un trio que Ton ne peut oublier. Toutes ses Vierges ont une gravité pénétrante. Nous sommes loin de Fart eompliqué des Florentins, de la Madone de $ai/it- Barnabé, par exemple, sous laquelle Botticelli dut inscrire le vers de Dante

Vergine madré, filia del tuo Figlio

pour expliquer tout ce qui, dans les yeux: tic la Vierge, ilotte d'énigniatique et de mystérieux; et loin également des Vierges que peignait à la même époque le tendre Luini, avec leur chair savoureuse dont la carnosilà] la tondezza, comme disent les Italiens. <v-t plus proche de la beauté païenne que de l'idéal chrétien. Le Moretto a suivi en soin m»1 la tradition vénitienne qui est exempte des préoccupations littéraires, théologiques où

philosophiques des peintres de Rome et de

Florence. Gomme Titien ou Palma; aupre- de qui il travailla, Bonvicino est tout à fait indemne de ces influences [dus intellectuelles que picturales. Sa Salomé elle-même a un visage si sérieux et si calme qu'on s'étonne qu'elle ait pu être, ainsi que l'indique l'inscription en bas du tableau, la farouche princesse qui " eaput saltando obtinuit ►. Cette constante sérénité a même été prise par certains pour de la tristesse et je ne sais plus quel écrivain cherche à l'expliquer par l'im-

sion qu'auraient produite sur lui les malheurs qui frappèrent Brescia pendant jeunes années...

- qualités du Moretto se retrouvent dans l'abondante série des tableaux qui ornent les mur- des sanctuaires de Brescia. Le chefd'œuvre est le Couronnement de la Vierge de l'église Saint-Nazaire-et-Saint-Celse. Mais

c'est à Saint-Clément que l'on goûte le mieux, dans toute sa pureté, le doux génie du peintre. Là vraiment est, avec son corps périssable, l'âme même de Bonvicino. De quel éclat rayonne, derrière le maître-autel, sa Vierge entourée de saints! Gomment oublier, quand on l'a vu, le saint Florian guerrier, si superbe d'allure dans son armure à reflets dorés ! La toile attire dès le seuil <Je la petite église et, irrésistiblement, on y revient. Toute la nef en est comme illuminée. Nulle part on ne peut mieux apprécier les deux dons de l'artiste: le coloris et la composition.

Le Moretto fit aussi quelques portraits dont l'un est à la galerie Martinengo ; à ce point de vue cependant, sa gloire est éclipsée parle plus habile de ses élèves, Giambattista Moroni. Mais celui-ci, bien que pouvant se rattacher par son maître à L'école de Brescia,

appartient surtout à Bergame. Et Brescia est assez riche pour ne rien emprunter à sa voisine.

Romanino, par contre, malgré qu'il se soit plus répandu au dehors et qu'il ait beaucoup voyagé, — jusqu'à Paris où il travailla au Louvre dans les appartements de la Reine mère, — est vraiment brescian. Né treize ans avant son élève et rival Bonvicino, il lui survécut encore une dizaine d'années. Sa carrière tut longue et féconde. La province de Brescia est pleine de ses œuvres et il n'est pas une église du plus pauvre village du val Camonica qui ne puisse montrer un tableau ou une fresque de Romanino. 11 est représenté dans la plupart des grandes galeries d'Italie, quelquefois par des cbefs-d'œuvre. comme à Padoue par exemple où sa Madone est peut-être le plus beau tableau du Musée.

Plusieurs églises s'enorgueillissent aussi de

lu

ses peintures, notamment San Giorgio in Braida de Vérone et surtout la cathédrale de Crémone qui possède d'admirables fresques que j'ai voulu revoir, cette année, pour me faire une idée plus complète de l'artiste. Si l'on peut y relever quelques négligences et quelques lourdeurs, on ne saurait trop admirer la noblesse des attitudes et surtout le coloris où domine le beau jaune qu'il affectionnait et qui se fond si harmonieusement avec les dorures de la voûte et des piliers. A côté d'elles, les célèbres compositions de Pordenone paraissent noires et déclamatoires ; elles font l'effet de tableaux. Romanino, au contraire, possédait au plus haut point l'art de la fresque. On peut s'en rendre compte ici même, à Brescia, soit à la chapelle Corpus Domini de San Giovanni Evangelista où il rivalise sans désavantage avec le Moretto, soit au Musée où l'on a transporté deux fresques qui

H RESCIA Hl

ornaient le réfectoire du monastère de Rodengo ; sauf l'attitude un peu disgracieuse de la Madeleine (que l'on retrouve d'ailleurs dans une peinture de l'église Saint-Jean et dans un Moretto de S. Maria Calchera), la composition est puissante; mais c'est vraiment par le coloris qu'elles triomphent et produisent cet « effet extraordinaire » dont parle Burckhardt. Près d'elles, les toiles' de l'artiste pâlissent un peu ; pourtant il faut mettre à part le tableau d'autel de San Francesco, page magistrale qu'il peignit assez jeune, à son retour de Venise. On y sent l'influence du Titien. Le cadre somptueux qui l'entoure ajoute encore à l'impression que donne cette œuvre où la beauté des formes rivalise avec l'éclat des couleurs.

A côté de ces deux maîtres, les autres peintres brescians me semblent bien inférieurs et je m'étonne que l'on mette parfois Savoldo

presque au même rang. C'est un artiste secondaire dont les paysages et les effets de lumière ont seuls quelque intérêt. D'ailleurs, à part la naissance, rien ne le rattache pariiculiêrementà Brescia où il est à peine représenté. Il ne se dégagea jamais de l'influence de Venise où il travailla longtemps; il n'a aucune personnalité. Iln'estpas plus à noter qu'un grand nombre d'élèves du Moretto et de Romanino qui créèrent un centre artistique assez important pour qu'un historien ait pu écrire : « Brescia, pour le milieu du xvi siècle, est bien supérieure à Florent'. » Ce qui est curieux et regrettable, c'est que l'on connaisse si peu ces écoles du Nord de l'Italie. Le mal vient de ce que, pendant longtemps, la critique délaissa l'art vénitien1 et les écoles qui s'y rattachent au profit de Florence et de Rome. Elle sacrifiait les qualités vraiment picturales à l'idée ou à la pu-

roté du dessin. Elle suivait en cela Vasari qui parle très sommairement des peintres du Nord et s'étend au contraire avec complaisance sur les maîtres de l'Italie centrale qu'il avait connu> en personne ou par une tradition immédiate. Ce n'est que plus tard, lorsqu'on fit à la couleur la place prépondérante qu'elle doit avoir en peinture, que l'on s'aperçut qu'en face de Florence et de Rome, les ignorant presque, Venise avait été aussi une capitale de l'art et, pendant un siècle, au moins leur égale. Et naturellement, comme on avait peu de documents et de renseignements sur les écoles voisine"s moins importantes, on les aflilia à Venise et on fit de tous les peintres du Nord-Est de l'Italie des disciples du Titien, dont le règne avait été le plus éclatant et le plus long. Aujourd'hui, les choses sont à peu près remises au

point et on a dégagé les caractéristiques de

chaque groupe. On a tout d'abord mis à part celui de Padoue qui, quoique le plus proche de Venise, a le moins subi son influence ; sa curiosité scientifique, sa recherche de l'expression, sa précision qui va parfois jusqu'à la sécheresse n'ont rien du charme voluptueux des Vénitiens. Des autres écoles de Vérone, Trévise, Vicence, Bresciaet Bergame, c'est certainement celle de Brescia qui eut le plus d'importance et d'originalité. Le Moretto est un des meilleurs peintres de l'Italie septentrionale.

19 septembre.

« En traversant les plaines de la Lombardie, Oswald s'écriait : — Ah ! que cela était beau lorsque tous les ormeaux étaient couverts de feuilles et lorsque les pampres verts les unissaient entre eux! Lucile se disait en elle-même : — C'était beau quand Corinne était avec lui... » Il est vrai : c'est nousmêmes qui nous projetons sur les paysages ; mais n'est-elle pas délicieuse cette route de Milan à Bergame, par une claire matinée de

septembre? « Elle est superbe » dit, dans son Journal, Stendhal qui déclare le pays « le plus beau lieu de la terre et le plus joli qu'il ait jamais vu ». Certes, lui aussi, le regardait avec ses yeux de dix-huit ans et je sais bien que lorsqu'il est ému par les splendeurs de la nature, lorsqu'un panorama, suivant son expression, « joue sur son âme comme un archet », c'est qu'il se met lui-même dans les choses; qu'on se rappelle cette phrase si curieuse : « La ligne des rochers, en approchant d'Arbois, fut pour moi une image sensible de l'âme de Mdtilde. » Mais cette Lombardie fut toujours son séjour de prédilection et il faut lui rendre cette justice qu'il resta fidèle à sa tendresse et à son admiration, lui qui ne voulut d'autre titre sur sa tombe que : milanese. Dans son enthousiasme, il va jusqu'à prétendre qu'aucun peintre n'a su immortaliser dans ses œuvres la beauté lom-

barde ; en quoi il est souverainement injuste pour Léonard de Vinci et Luini qui ont si bien rendu la riche carnation des femmes et la chaude lumière des campagnes. Rien qu'à marcher sur cette route, au soleil nouveau, on comprend le charme que dut éprouver Léonard, au sortir de la suave mais un peu austère Toscane, en découvrant cette plaine où tout respire la joie de vivre et la volupté; avec quel amour il étudia ces jeunes filles et ces adolescents aux grands yeux allongés, si profonds et parfois si énigmatiques dans l'ombre ardente des paupières ! Quant à Luini, n'a-t-il pas exprimé rame même de ce pays et cette beauté dont parle Manzoni, « molle a un tratto e maestosa che brilla nel sangue lombardo »? Nul n'a mieux fixé cette race un peu lourde, à la fois douce et robuste, et surtout ces femmes aux chairs fraîches, aux narines frémissantes, aux joues opulentes

que l'on devine moelleuses au toucher comme la pulpe d'un fruit mûr.

Ah! la grâce des matins italiens, par les chemins bordés de champs et de prairies! L'air est pur et léger. Le soleil commence à peine à faire monter de la terre humide la line brume si caractéristique de cette plaine, ce brouillard impalpable mais partout présent où, selon le mot de Michelet, « flottent la lièvre et le rêve ». La lumière se joue dans l'atmosphère et se répand en ondes calmes sur la campagne d'automne. Les vignes courent d'arbre en arbre, d'un pioppo à l'autre, le long de la route, comme des guirlandes de fête. Il n'est pas étonnant qu'elles aient toujours séduit les gens du Nord, habitués à voir les vignobles de France ou des bords du Rhin, avec leurs ceps revêches et rabougris. Gœthe déclare qu'elles lui ont appris « ce que c'est que des festons ». Quant au

président de Brosses, il s'attarde à les décrire avec toute la tendresse d'un Bourguignon qui se déclare moins sensible au plaisir de voir les belles choses des villes qu'à celui de jouir des spectacles de la nature. Il célèbre la richesse de ces vignes « qui sont toutes montées sur des arbres dont elles recouvrent toutes les branches, puis, en retombant, elles retrouvent d'autres jets de vignes qui descendent de l'arbre voisin avec lesquels on les rattache, ce qui forme, d'arbres en arbres, des festons chargés de feuilles et de fruits. Il n'y a point de décoration d'opéra plus belle ni mieux ornée qu'une pareille campagne. Chaque arbre, couvert de feuilles de vigne, fait un dùme de pavillon duquel pendent quatre festons qui s'attachent aux arbres voisins. »

Mais voici Bergame qui parait à un coude

du chemin. La vieille cité se dresse dans la

lumière blonde avec sa ceinture de remparts rappelant son passé guerrier, le temps de la ligue lombarde et des luttes contre Milan. Philippe-Marie Yisconti la céda, en 1428, à Venise qui la garda sous sa domination jusqu'en 1797, sauf pendant les quelques années où elle appartint à Louis XII, après Agnadel. Durant près de quatre siècles, elle connut ainsi la paix et la prospérité. On s'étonne que, si près de Milan, elle soit restée si longtemps au pouvoir de Venise ; mais on com- ! prend aussi l'orgueil de François Foscari qui, du haut du campanile, par delà l'admirable panorama du grand canal, de la lagune et des îles reposant dans une poussière lumineuse, pouvait contempler, avec la joie du | possesseur, les rives de la plaine immense où il devinait Trévise, Padoue, Vicence, Vérone t déjà serves, et plus loin, les nouvelles sou- I mises dont il venait de doter la Sérénissime :

République, Bergame et Brescia. Qu'elle est émouvante la destinée de ce doge qui, après avoir épuisé les ivresses de la gloire et de la popularité, en connut toutes les amertumes, dut condamner et exiler lui-même son fils, puis abdiquer, et mourut, d'une congestion subite, en entendant sonner les cloches qui appelaient Venise an mariage de son successeur avec la mer !

La nouvelle ville s'étale dans la plaine, entre le Brembo et le Serio, affluents de l'Adda. Elle n'offre rien de particulier. L'ancienne foire de la Saint-Alexandre, qui dure un mois, de la mi-août à la mi-septembre, et où, pendant des siècles, se vendirent les plus beaux draps d'Italie, est bien déchue de son ancienne splendeur. La fiera est terminée et les marchands démolissent leurs mobiles étalages. Rien n'est plus amusant que de regarder vivre ce peuple exubérant que Bandello nargue

déjà dans ses Nouvelles. Il est un peu grossier et vulgaire, comme leur danse bergamasque, comme la musique de leur Donizetti; est-ce de songer que je suis au pays d'Arlequin, mais il me semble que les gons jouent toujours la comédie. Tous ces commerçants, tous ces paysans ont une physio- j nomie excessivement mobile et variée; avec ! leur bouche grimaçante, leurs yeux qui rient, leurs bras sans cesse en mouvement, ils mettent dans l'expression de leurs sentiments une exagération qui, quoique sincère, paraît i plus près du théâtre que de la vie.

J'ai hâte de revoir la vieille Bergame : au : lieu de suivre la route qui serpente au flanc du coteau et longe les remparts comme si elle voulait brusquement entrer à l'improviste, je prends un trop moderne mais agréable funiculaire qui me monte au milieu ) de la cité. Là, les rues sont calmes et vides.

RERGAME 125

Rien n'y distrait de la contemplation du passé. Il n'est point pour le rêveur de villes plus chères que celles qui, presque mortes, ■ressemblent à de beaux sépulcres. 11 n'y a pas à faire, comme à Rome ou à Florence, un constant effort pour se dégager du présent. Le silence des voies désertes, la paisible sérénité des monuments, le grand air d'abandon morne des palais et des maisons, tout ramène l'esprit vers une même époque et aucune préoccupation étrangère ne vient troubler la méditation. Plus évocatrice encore est la grand'place, si petite mais si poignante, où, pendant des siècles, battit le cœur de la commune. Tous les édifices civils ou religieux, nécessaires à la vie publique, sont réunis dans un ensemble majestueux. Aujourd'hui, la solitude y règne. Par endroits, l'herbe pousse entre les pavés disjoints et rappelle les vers que d'Annunzio consacra à Ber-

ii*

Page 1