‹ Heures d'Italie (volume 2)Chapitre 4 sur 4 · L'ART OMBRIEN · texte numérisé non relu

L'ART OMBRIEN

29 septembre.

Avant d'entrer au Musée, j'ai voulu revoir la Fonte Maggiore, l'une des plus belles fontaines de l'Italie qui en compte tant. Rien n'est plus élégant que ses trois vasques superposées et sa double rangée de bas-reliefs. L'un de ceux-ci porte une pompeuse inscription que l'on peut déchiffrer encore et où les noms de Nicola et de Giovanni Pisano sont pour la première fois réunis. Le père termine son illustre carrière ; le fils com-

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mence la sienne. L'aube du xive siècle luit déjà. Abandonnant les antiques formules, l'art se tourne vers la nature et ne se borne plus à l'expression du sentiment religieux. C'est la sculpture qui opère d'abord cette révolution sous la double influence de la statuaire antique, dont Nicola vit des modèles dans l'Italie méridionale, et surtout du nouvel art français. Quand, par qui et comment les deux Pisano connurent-ils l'admirable floraison de nos cathédrales ? C'est aux historiens à se mettre d'accord sur ce point. Ce qui est certain, c'est que, dès le milieu du xue siècle, l'art gothique leur fut familier. Les chaires du baptistère de Pise et du dôme de Sienne en témoignent ; certains détails de la Fonte Maggiore également: la Dialectique, par exemple, est habillée à la française et la Musique, au lieu de tenir une lyre suivant la tradition iconographique, frappe sur de

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petites clochettes, ainsi qu'au chapiteau de Chartres où elle est représentée au-dessus de Pythagore.

Mais une autre influence est à la source de cette rénovation artistique : le mouvement franciscain. Si Thode est allé trop loin en soutenant que la Renaissance était issue de ce mouvement et si, de même, Renan a forcé sa pensée quand il déclare que le « sordide mendiant d'Assise fut le père de l'art italien », il est hors de doute que nul, plus que saint François, ne hâta l'éclosion du renouveau. Sa vie, tout imprégnée d'humilité et d'amour, de pitié et de charité, la légende de la Portioncule mêlée à chaque, instant à la vie des hommes, l'histoire de l'ordre populaire des Fratelli parlèrent directement à la sensibilité des artistes qui essayèrent, du mieux qu'ils purent, de traduire les impressions tendres ou pathétiques qu'ils ressen-

taient. On a tort de vouloir quelquefois, au sujet de la renaissance artistique italienne, joindre le nom de saint Dominique à celui de saint François. Certes, le violent apôtre de Calahora et les frères prêcheurs qui répandirent sa doctrine par le monde, employèrent aussi l'art comme moyen d'éducation et pour la diffusion de leur enseignement ; mais ils n'inspirèrent pas directement les artistes. Ils se bornèrent à leur demander de vastes compositions symboliques qui devaient servir à la moralisation des foules et dont la manière synthétique correspondait à leur esprit doctrinal et froid. La meilleure preuve qu'ils n'eurent aucune influence sur la rénovation artistique, c'est que l'on ne possède presqu'aucun portrait de saint Dominique et de ses disciples, tandis que les images du Poverello peuvent se compter par milliers. Déjà on le reconnaît dans les mosaïques de

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Baint-Jean-de-Latran et de Sainté-Marie-Maleure, dans de. vieilles fresques de Giunta et le Berlinghieri, dans une des sculptures d'Or-

vielo. A la coupole du baptistère de Parme, la scène des stigmates l'ait déjà pendant à la vision d'Ezéchiel. L'an dernier, à l'Institut des Beaux-Arts de Sienne, j'ai été frappé par la quantité de Saint François qui s'y trouvent : le premier tableau que Ton voit en entrant, attribué à Margueritone d'Arezzo, les deux suivants portés sur le catalogue comme étant <( à la manière grecque », plus de quarante autres à travers les salles, tous le représentent écartant de la main sa robe de bure pour montrer à son liane la trace du coup de lance que reçut le Christ.

Pour illustrer le poème franciscain, les artistes, à défaut de tradition, durent observer directement la vie. Jusqu'alors, ils n'avaient guère exprimé qu'un sentiment,

commun d'ailleurs à toute la chrétienté : l'effroi de l'homme devant la divinité. Dans les antiques peintures qui nous restent, Dieu est un maître farouche et menaçant, inaccessible au fidèle. La Madone est toujours la Vierge byzantine, impassible et rigide, qui, dans la scène du Calvaire, pleure debout. Les personnages autour de la croix, immobiles et roides. ont des tètes trop gros des yeux vides et sans vie. suivant la vecc/iia maniera greca goffa e sproporzionata dont parle Vasari. On sent le peintre oppressé par l'angoisse religieuse qui pesa >ur tout le moyen âge. Quand le soleil d'As eut illuminé le ciel italien, l'art, entr'ouvrant son lourd cercueil de plomb, s'élança verla radieuse lumière. Le vieux drame chrétien se rajeunit et s'humanisa, connut lapitié et l'amour. Les moules usés cédèrent aux coulées nouvelles que les artistes, avides ei

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pressés, y jetèrent joyeusement. Délaissant les formules péniblement apprises, ils cherchèrent autour d'eux des inspirations et des modèles; leurs personnages furent réels et vivants, semblables à eux-mêmes, tels que saint François les avait montrés dans ses récits. Le Christ redevint le Fils de l'Homme; on le représenta couronné d'épines, les yeux fermés, la tête inclinée sur l'épaule, le corps fléchissant et ensanglanté, comme dans ce beau crucifix de bois de la Pinacothèque que le Pérugin accola à l'une de ses œuvres ; ce n'est plus le Christ de gloire et de majesté, mais le Christ de douleur mort pour les péchés des hommes. La madone hiératique s'attendrit; maternelle, elle se penche sur son enfant et le serre sur son cœur. La scène représentée de préférence sera la plus humaine de toutes, la Pietà comme diront désormais les Italiens, la Vierge tenant sur ses

genoux son fils mort et sanglant. En même temps, peintres et sculpteurs regardent la nature, cherchent autour d'eux des inspirations, paraphrasent le Cantique des Créatures. Des arbres, des fruits, des guirlandes de vigne, des paysages paraissent. C'est ainsi qu'à cette Fonte Maggipre, malgré le délabrement des bas-reliefs et la grille qui empêche d'approcher, on peut distinguer encore des scènes champêtres, les travaux des mois, la cueillette, la chasse et la pèche, des animaux, non plus grimaçants et terribles, mais vrais et vivants, un agneau, un loup, un chien, des oiseaux, un faucon, tous ceux que le saint avait aimés et auxquels, d'après la légende, il avait si souvent parlé. Le mois d'avril est symbolisé par une femme qui tient une corne d'abondance et une corbeille de roses : n'est-ce pas l'annonce de la Renaissance qui va s'avancer, comme le Printemps

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de Bolticelli, couronnée de feuillages et semant des fleurs ?

Mais entrons au Munieipio. Dans la Pinacothèque, presque personne, les deux ou trois Anglaises inévitables, peu gênantes d'ailleurs, s'assura nt avec calme que chacune des jpeuvres indiquées parleur guide est bien à sa place sur les murs.

Doccati, Bonfigli, Fiorenzo : combien j'aime vos œuvres, actes de foi ardente et vive! Vos couleurs se lirent lucides et comme transparentes pour mieux traduire la pureté de vos cœurs; nulle matière n'en semble épaissir la fluidité limpide. Vos coloris sont rouges comme la flamme de votre amour ou bleus comme l'azur immaculé de votre ciel où brilla la plus claire lumière qui ait lui sur les hommes depuis l'étoile de Bethléem. Certes, je déplore que vos peintures ne soient plus

dans les églises pour lesquelles vous les

aviez exécutées. Ici, du moins, vous a-t-on épargné des voisinages choquants et vos douces Vierges qui s'émeuvent à l'approche de l'ange annonciateur ne sont pas encadrées par des nymphes au bain ou de provocantes Léda. Vous n'avez pas regardé les légendes sacrées comme des anecdotes agréables et commodes à illustrer. Votre christianisme- est sincère, non théâtral et faux, ainsi qu'il le deviendra trop vite chez vos voisins de Florence, de Rome ou de Bologne. Par l'art, vous vouliez servir la religion ; après vous, ce sera la religion qui devra servir l'art. Et je vous aime aussi parce que toujours vous fûtes des méconnus. Aujourd'hui encore, les critiques sont sévères, quand ils ne vous ignorent pas. S'ils parlent de vous, c'est presque à regret, pour être complets : l'un d'eux, tout récemment, à propos de Bonfigli, se borne à mentionner « les médiocres essais d'un peintre d'anges mi-

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gnards, couronnés de chapeaux de roses ». D'autres, parce que vous èles pieux, naïfs et sincères, vous ont considérés comme des mystiques, obstinément hostiles au mouvement réaliste, ce qui, ajoutent-ils, est tout naturel puisque vous viviez au pays de saint François : ils n'ont pas vu qu'il y avait tout au. moins quelque illogisme à attribuer au même homme la révolution naturaliste de Giotto et la prétendue réaction des peintres de Pérouse. D'ailleurs, même chez le vieux Boccati, il y a une curieuse recherche de la vérité. Quoi de moins mystique que la frise où se heurtent archers et cavaliers ou que le Bambino jouant avec un lévrier ? Le portique fleuri, qui se dresse derrière la Vierge, rappelle ceux qu'aimait Mantegna, et la variété des instruments de musique, dans le concert d'anges, indique un évident souci du réel. Chez Bonfigli, les tendances naturalistes s'accentuent. Ses naï-

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vetés ne sont pas toujours dos gaucheri< des inexpériences ; elles sont souvent voulues pour obtenir des effets dramatiques. N'est-il pas émouvant le geste de ce frère qui, dans les Funérailles de saint Ludovic, devant le cercueil éclairé par les flammes funèbres des cierges, se couvre le visage avec la main pour dissimuler ses larmes? Dans la Bannière de <aint Bernardin, quel sens du pittoresque el du mouvement! Homme le peintre a su rendre vivante cette scène si curieuse où le peuple fanatique, sur l'exhortation du saint, brûla tous les objets de vanité et de luxe, les livres et les bijoux ! Le fond du tableau reproduit avec exactitude la façade de San Bernardino qui venait d'être achevée ; la plupart des personnages sont des portraits- L'œuvre de Fiorenzô di Lorenzo est plus exempte encore île tout mysticisme et, chose extrêmement curieuse pour l'époque, cet artiste fut beaucoup

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plus préoccupé de poindre la vie extérieure que des scènes de piété. L'élégance et le mouvement sont ses principales recherches et, bien plus que du Pérugin, c'est de Ghirlandajoet même de Verrochio qu'il se rapproche. Plastique des ligures et des corps, coloris des étoffes, animation des scènes : tout cela est porté à un haut degré de perfection dans chacun de ces petits panneaux destinés à une porte de sacristie, qui sont bien Tune des œuvres les plus délicieuses que je sache. Tout y est vivant, nerveux et spirituel. Quelle' légèreté, quelle souplesse presque féline chez ces jeunes guerriers! Quelle grâce et quelle fantaisie dans ces perspectives de paysage, dans ces constructions architecturales ! Quelle richesse et quelle variété dans les vêtements couverts de pierreries et brodés d'or qui font songer aux somptuosités de Crivelli !

Telles étaient les tendances de cette école

de Pérousequ il ne faut pas appeler ombrienne, car ce terme trop vaste ne permet plus de distinguer entre ces peintres et d'autres artistes qui, quoique nés en Ombrie, se rattachent soit à Sienne, soit à Florence. Les idées si peu nettes et souvent contradictoires émises à ce sujet tiennent surtout à ce que Ton a voulu réunir en une seule école tous les peintres nés ou ayant produit en Ombrie. Il me paraît essentiel, au contraire, pour comprendre ces artistes, de les distinguer en trois groupes.

Il y a d'abord les peintres de l'école méridionale, que j'appellerais volontiers de Foligno, puisque ses deux principaux représentants naquirent dans cette ville : Gentile da Fabriano et Niccolo Aluimo. Ceux-ci subirent fortement l'influence de Sienne et, plus tard, celle de Benozzo Gozzoli, lorsqu'il travailla dans la région, c'est-à-dire à une époque où

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il était tout imbu encore des idées de son maître Fra Angelico. Ce sont des artistes d'une piété passionnée et sévère, obstinément fidèles aux vieilles traditions et tout à fait étrangers ou mouvement d'émancipation qui venait de Toscane.

A l'autre extrémité de l'Ombrie, dans la partieplusvoisine.de Florence, les tendances nouvelles se manifestent rapidement. Piero délia Francesca, Melozzo da Forli et Luca Signorelli de Cortone sont d'admirables arlistes, hardis et novateurs, n'ayant rien de commun avec l'idéalisme des peintres de Sienne.

La véritable école ombrienne, c'est en réalité l'école de Pérouse, qui naquit et grandit précisément sous cette double influence de Sienne et de Florence. L'idéal religieux y persiste dans toute sa pureté et toute son ardeur, mais les artistes cherchent à l'expri-

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mer d'une manière plus réelle, plus vivante et plus vraie. Boccati, Bonfigli et Fiorenzo di Lorenzo en sont les représentants. Malheureusement, le Pérugin arrêta le mouvement réaliste qui se dessinait. Mieux doué, connaissant mieux la technique des procédés à l'huile, il obtint le plus grand succès avec des tableaux doucereux et mystiques où la perfection matérielle était poussée à l'extrême. L'amour de l'argent, auquel il sacrifia tout, le décida à les recommencer indéfiniment. Parmi les artistes qui se sont ravalés au métier, nul exemple n'est plus lamentable. Son atelier devint une imagerie religieuse. La Toscane etl'Ombrie furent inondées de ses productions mercantiles, ouvrages de pratiqua courante, exécutés de mémoire et d'après les formules chères au public. Quand le Pérugin a fait autre chose que de se répéter — soit • fins les œuvres où il mit quelque orgueil,

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soit dans des portraits comme ceux du Cambio et de la sacristie de San Pietro — c'est vraiment un grand peintre. Fut-il toujours incrédule ou d'abord croyant ? La question, souvent débattue, importe peu. 11 est cependant intéressant de noter que le môme homme qui, au bas de son propre portrait, inscrivit les premières paroles d'un sermon de Savonarole, mourut en refusant de se confesser, ce qui était alors passablement audacieux. Je croirais volontiers qu'il fut toujours athée. Il peignit des scènes religieuses parce qu'un artiste ne représentait guère autre chose. Et, comme il ne savait ni animer une action ni reproduire le mouvement, il ne s'occupa que des physionomies, du coloris des vêtements et des paysages. S'il avait eu une forte sensibilité, s'il avait perdu la foi dans une crise, nous trouverions, à un moment donné, une coupure, un changement.

S'il avait été vraiment sincère avant, quelque chose le trahirait après. Or. c'est toujours la môme froideur, la même expression extatique moins pieuse que dévote. Ses personnages n'ont jamais vécu, jamais souffert; leur physionomie impassible est éternellement indifférente ; ils semblent, suivant la remarque de Taine, retenus dans l'enfance par l'éducation du cloître. Il ne se regardent jamais. Ils ont l'air étrangers à la scène à laquelle ils participent. La symétrie de leur attitude et du paysage augmente encore leur fadeur. Dans une Adoration des bergers il y a, comme encadrement, quatre piliers de bois surmontés d'une petite toiture triangulaire qui sont bien le décor le plus stupide qu'ait jamais imaginé un peintre. Prises en elles-mêmes, les figures, les draperies, les perspectives sont belles, mais l'ensemble est glacial et parfaitement ennuyeux. Les défauts du Pérugin s'accentuent

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surtout dans les salles où ses œuvres sont mélangées aux œuvres d'autres artistes, par exemple dans la salle de la Pinacothèque où Y Adoration des Mages de Fiorenzo di Lorenzo fait vis-à-vis à son Couronnement de la Vierge . Autant la première de ces peintures est chaude de ton et vivante, autant l'autre est inerte et froide. Rien de mystique- chez Fiorenzo dont les personnages, vrais et animés, participent à l'action ; ceux du Pérugin, au contraire, sont immobiles, faux d'expression et d'attitude, avec des pieds et des visages trop petits, sans rapport aucun avec la longueur démesurée des corps.

En la portant au faîte de sa renommée, le Pérugin avait tué l'école de Pérouse. Les artistes locaux — si nombreux à en juger par la quantité d' œuvres cataloguées sous la dénomination de « scuola del Perugïno » — se bornèrent à imiter celui qui s'était tant

imité lui-même. Parmi eux peut-être, s'ils avaient pu échapper à cette intlence déprimante, se seraient formés quelques grands peintres comme Giovanni di Pietro, dit Lo Spagna, dont Spolète, Assise et Pérouse ont gardé de belles œuvres, ou Giannicola Manni, artiste trop peu connu, dont j'aime la facilité et l'élégance, et qui, au Cambio, voisine sans désavantage avec le Pérugin. Heureux Pinturicchio qui fut appelé à Rome, plus heureux Raphaël encore qui alla respirer l'air libre de la Toscane! Déjà, chez ce dernier, dans sa fresque de San Severo, passe un souffle plus vif. Le culte de la beauté est près de renaître sur la vieille terre païenne. Bien vite la sensualité percera sous la religion. Les Vierges ne seront plus que de jeunes femmes, à la chair riche et souple. Raphaël à Pérouse, au retour de son premier voyage à Florence, me semble le vivant symbole de

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ce moment si (''mouvant dans l'histoire de la sensibilité humaine, où le rêve pieux du moyen âge s'efface devant le paganisme renaissant.

lur octobre.

Intra Tupino e l'acqua cite discoïde Del colle eletto dal Beato Ubaldo, Fertile cosla d'alto monte pende...

Cette côte fertile, qui s'e'tale au pied du mont Subasio, entre le Chiascio et le Topino, c'est la côte d'Assise; couverte de vignes et d'oliviers, je l'aperçois de ma voiture qui descend vers le Tibre, au calme trot de deux chevaux qui semblent déjà las au départ. La matinée est lumineuse et fraîche.

Il a plu pendant la nuit et, à travers l'atmosphère lavée, les choses prennent une telle netteté que l'on songe au lumine acuto dont parle Dante. Une simple averse a suffi pour faire renaître, comme par un enchantement, VUmbria verde. Des gouttes d'eau luisent encore sur le clair feuillage des oliviers dont les mornes troncs, nettoyés par la pluie, semblent plus noirs et plus tragiques. Rien n'est douloureux comme l'aspect de ces arbres ; vraiment l'un d'eux était digne d'abriter la seule défaillance du Christ. Ceux qui couvrent les versants de ces collines comptent parmi les plus vénérables d'Italie. Ils sont si vieux qu'ils devaient être déjà centenaires au temps de saint François. Troués, fendus, ravag comme par une souffrance intérieure, déchiquetés, crevassés, ouverts de tous côtés, ils portent les traces du constant effort qu'ils eurent à soutenir pour écarter le roc et vivre

sur un sol avare. Parfois l'écorce seule est restée et l'on se demande comment la sève peut circuler encore. L'hiver, le froid, la pluie, le soleil brûlant, le vent, les ont torturés pendant des siècles, comme ces damnés qui hurlent aux plus sinistres pages de ÏE/i/'cr. Serpents enlacés dans un combat frénétique, câbles tordus et noués, muscles cambrés pour une incessante défense, tous les aspects de l'arbre pacifique cher à Pallas symbolisent ici la lutte plus que la paix. Mais, par un curieux contraste, un délicat feuillage recouvre ces troncs tourmentés et rien n'est plus séduisant que le miroitement des petites feuilles luisant sous le soleil comme des écailles d'argent.

Au bas du coteau, la nature change et devient riante. Il n'y a presque plus d'oliviers. La campagne ressemble à un vaste jardin. Les mûriers, les vignes, les blés et les maïs

se partageât les champs de cette plaine où s'étalait jadis le lac du Topino. Sur les légères ondulations, quelques groupesde chênes verts massifs et puissants ; de loin en loin, un peuplier ou un cyprès, moins vigoureux mais concentrant toute leur sève sur un seul point, pour monter plus haut vers le ciel. Autour des maisons, des vergers et des tonnelles. Des tas de tomates séchant au soleil font de larges taches rouges. On sent que la vie doit être facile et l'horizon lui-même, fermé de tous côtés par une ligne d'harmonieuses collines, incline l'àme à la sérénité. Une brise légère souffle et son murmure est doux comme celui du vent dans les roseaux duTrasimène. Une impression de force et de santé monte de la terre grasse. L'Ombrie est à la fois plus joyeuse et plus rude que la Toscane; mieux qu'elle, elle réalise le soavr austero. On est facilement la dupe des mots, de la « piperie »

desquels Montaigne avertit de se défier, et souvent l'on trouve aux choses l'aspect que par avance on désire leur voir ; mais vraiment « douce Ombrie » n'est pas un cliché, à la condition toutefois de prendre le mot, non comme synonyme de fade, mais dans son sens le plus large et le plus fort. Douce Ombrie, parce qu'elle est pacifique, d'un rythme égal et tranquille, parce que l'admiration qu'elle inspire est sans terreur, parce qu'elle est vraiment humaine. Je comprends que le bonheur de vivre ait tenu dans la religion de saint François plus d<> place que la crainte de la mort.

Si, à Pérouse, il est possible d'oublier le Poverello, ici, dans cette vallée sur laquelle ses yeux s'ouvrirent et se fermèrent, le long de cette route jalonnée par de petits autels à la Madone, il n'y faut pas songer. Chaque coin raconte un épisode de sa merveilleuse

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vie, fut témoin de l'un de ses miracles. Son nom est partout. On marche véritablement sur ses chemins. Et ceux-ci ont si peu changé ! Voici le Ponte San Giovanni, le vieux pont romain en dos d'âne jeté sur le glorieux Tibre : bien qu'il soit presque à sec, ce fleuve est émouvant; les eaux sont des miroirs mystérieux qui gardent le frisson des choses reflétées. Sur ce pont passa saint François toutes les fois qu'il allait d'Assise à Pérouse, et le soir où, prisonnier, il fut emmené parles Pémgîns triomphants. Les mêmes prairies, les mêmes arbres le virent, et aussi les mômes habitants, aimables et doux, auxquels il contait ses rêves et ses croyances. Je l'imagine, aux matins d'été, sortant de la PortioDCule, allant à la rencontre des paysans, s'entretenant avec eux et les aidant dans leurs travaux. Puis, la journée linie, après le repas pris en commun à la ferme, devant la tranquille

magnificence de la nuit »'loilée, il leurdisaii

les splendeurs de l'univers.

Le sentiment, l'amour de la nature sont devenus chose banale. 11 n'est presque personne aujourd'hui qui n'admire — plus ou moins sincèrement — un lever ou un coucher de soleil, la mer étincelante, une prairie en fleurs, un bois rougeoyant à l'automne. Dans les poèmes et les romans de ces dernières années, il est plus de belles pages inspirées par la beauté des paysages que par l'analyse du cœur humain. Et beaucoup d'écrivains pourraient répéter après la poétesse du Cœur innombrable :

La foret, les étangs, et les plaines fécondes

Ont plus touché mes yeux que les rei/ards humains.

On trouve assez rarement au contraire, dans la littérature médiévale italienne, quelques lignes consacrée- à un spectacle naturel. Les

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détails pittoresques y sont rares. Pourtant il faut mettre à part Dante, Pétrarque et, au siècle suivant, ce Sylvius yEneas Piccolomini qui, devenu pape, se plaisait à tenir le consistoire au bord d'une prairie, à l'ombre d'arbres séculaires, et dont les descriptions de Todi, de Nemi et de Sienne nous semblent presque modernes. Encore est-il tout h fait curieux de lire, par exemple, dans Pétrarque, le récit de son ascension au Ventoux. Longtemps il hésite et il ne se décide qu'après avoir vu dans Tite-Live que le roi Philippe avait gravi l'Hémus. Un vieux berger le conjure de revenir sur ses pas, lui prédit toutes sortes de malheurs... Il poursuit sa route; mais, au sommet, son émotion et sa crainte sont si fortes qu'il est obligé de s'asseoir... Il ouvre les Confessions de saint Augustin et tombe sur ce passage qui l'effraie et lui semble choisi par Dieu même :

« Les hommes vont admirer les hautes montagnes et la mer qui s'agite au loin, et les torrents écumants, et ils s'oublient eux-mêmes dans cette contemplation... »

Cette plaine d'Ombrie, si célèbre et si célébrée aujourd'hui, n'inspira point jadis les écrivains qui la virent. C'est à peine si Montaigne lui consacra quelques lignes lorsque, sur la route d'Ancône, il s'arrêta à Foligno, sans daigner remonter jusqu'à Assise. Le président de Brosses ne quitta point son coche et admira négligemment par la portière le paysage illustre, « se gardant bien, ditil, d'aller à Assise, craignant les stigmates comme tous les diables ... (iœthe ne remarqua qu'un temple de Minerve dans la ville de saint François et Stendhal lui-même ne parle pas du chemin qu'il suivit quand il revint de Rome à Pérouse; à l'aller, il n'avait même pas pénétré en Ombrie: il s'était contenté de re-

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garder distraitement, dormant sous un clair de lune romantique, <■< lesrestes de ces villes de l'antique Etrurie, toujours situées au sommet de quelque colline ». et il n'avait éprouvé, à leur aspect, qu'un seul sentiment, de l'indignation contre les Romains « qui vinrent troubler, sans autre titre que le courage féroce, ces républiques qui leur étaient si supérieures par les beaux-arts, parles richesses et par l'art d'être heureux •>. Saint François, au contraire, passa sa vie à chanter cette vallée, à s'enivrer de sa lumière, à la boire des yeux, suivant une expression vulgaire mais exacte. Il la contempla dès son enfance, à cet âge où les impressions laissent des traces ineffaçables sur une neuve imagination, où Ruskin émerveillé, apercevant la plaine de Croydon, s'écriait que les yeux lui sortaient de la tète. Les parents du jeune Bernardone habitaient à Assise, dans le

haut de la ville, et, de ses fenêtres, il pouvait admirer la campagne dans toute la grâce de son printemps ou la mélancolie de son automne. Les vastes horizons aux lignes souples n'avaient plus de secrets pour lui. Même là où le Chiascio disparait sous la verdure, ses yeux avertis pouvaient en suivre encore le cours sinueux à travers les champs. Peu de coins de nature sont plus lourds de poésie que cette vallée qui va de Pérouse à Foligno. Quelles sensations douloureuses dut éprouver le Poverello, lorsqu'au retour de son voyage d'Egypte, avide de retrouver la terre natale, il s'arrêta dans la lagune vénitienne, sous les ifs funèbres du petit îlot désolé qui, depuis, lui est consacré! Avec quelle hâte il dut quitter ce décor lugubre où tout parle de tristesse et de mort! Comme il les voyait claires et riantes les collines d'Assise, sous le feuillage de leurs oliviers

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d'argent! Et comme elles allaient accueillir avec joie le fils aimant et soumis!

Au grand étonnement de mon cocher, je lui dis de ne pas s'arrêter à l'église Sainte- Marie-des-Anges. C'est le souvenir le plus pénible de mes anciens pèlerinages à la colline sacrée : à quoi bon le réveiller? Certes, c'est là que fut la Portioncule. c'est là le berceau de cet ordre illustre qui donna cinq papes à la chrétienté : mais que reste-t-il de la cabane primitive où se déroula l'idylle naissante de saint François et de « madame la Pauvreté »? Sur une brochure achetée à une précédente visite et que j'ai retrouvée dans mes notes, je lis bien que « l'élégance des divers styles, la parfaite pureté des lignes, l'ampleur de l'enceinte font de cette basilique l'une des plus belles du monde et qu'en y entrant le cœur se sent comme agrandi, tant elle est spacieuse et lumineuse », mais je me

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rappelle douloureusement la petite chapelle si misérable dans la vaste église neuve, et l'horrible fresque d'Overbeck, et le trop moderne jardin des roses sans épines dont les moines vous donnent — moyennant une offrande — quelques feuilles tachées de rouille. Doux Poverello, qui voulus un jour renverser les murs couverts de tuiles que tes compagnons avaient, en ton absence, substitués aux cabanes de chaume, que dirais-tu si tu entrais dans la froide et somptueuse demeure que les gens de ce siècle f élevèrent? Vainement tu chercherais le toit de l'humble cellule sur lequel, le soir où tu mourus, des alouettes vinrent, au coucher du soleil, se poser et crier joyeusement, des alouettes qui pourtant ne chantent que dans la clarté du matin, alaudse aves lucis arnicas...

A un tournant de la route, Assise apparaît dans son majestueux développement. Vue

d'ici, la cité est formidable. C'est une ville guerrière, une forteresse imprenable, dressée sur un contrefort du Subasio. N'est-ce pas d'ailleurs une citadelle, l'une des plus glorieuses du monde spirituel ? A son aspect, comment ne pas éprouver l'une de ces secousses profondes qui, deux ou trois fois dans l'existence, nous font tressaillir jusqu'en nos fibres les plus secrètes ; quand, devant une œuvre d'art, nous découvrons la pure beauté; quand, sous les lignes d'un livre, nous entrevoyons les lois mêmes de la vie ; quand, d'une hauteur, nous apercevons tout à coup, comme Ruskin de la terrasse de Schafl'ouse, un panorama si merveilleux et si éclatant que nous nous sentons prêts à ployer les genoux ?

Toujours nous émeuvent les lieux où vécut un grand homme, lorsqu'ils servirent à façonner sa sensibilité. Les paysages parlenl

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surtout à notre imagination parce qu'ils ne changent point et que nous pouvons nous dire : voici l'horizon qu'il avait sous les yeux, voici les campagnes et les collines, pareilles après des siècles, dont ses regards s'enivrèrent. Plus que le couvent et les églises d'Assise, la nature environnante éveille notre émotivité. Ces arbres déjà roussis par l'été, ces pampres dorés suspendus aux ormeaux, ces prés jaunissants reverdiront encore, toujours jeunes et toujours nouveaux, quand ces murs formidables seront depuis longtemps écroulés...

Aucun saint n'a plus passionné les érudits et n'a provoqué plus de commentaires savants que celui qui condamna la science et vendit un jour, pour donner du pain à une vieille femme, l'unique psautier de la Portioncule. Je ne sais qui a dit, assez méchamment, que saint François avait eu la haine des livres

parce qu'il prévoyait ceux qu'on lui consacrerait. Nul ne lui témoigna plus de tendresse que l'auteur de la Vie de Jésus; celui-ci goûtait surtout son amour de la pauvreté, cet amour si particulier et si rare que même ses disciples ne le comprirent point, qui regardèrent la mendicité comme une œuvre de piété donnant des grâces spéciales. « Comme le patriarche d'Assise, dit Renan, j'ai traversé le monde sans attache sérieuse au monde, à l'état de simple locataire, si j'ose dire. Tous deux, sans avoir rien eu en propre, nous nous sommes trouvés riches. Dieu nous a donné l'usufruit de l'univers et nous nous sommes contentés de jouir sans posséder. » Ce qui fait le charme de saint François et explique l'attrait qu'il exerce sur les esprits les plus éloignés de lui, c'est que nul n'est moins homme d'église. Il n'est pas du tout prêtre, pas du tout théologien. Il sait mal sa

Bible, ignore le premier mot de la scolastique. Il connaît à peine les saints dont il devait être le plus grand. ïl est surtout profondément humain. Ayant vécu de la vie de ce monde, il n'en ignore ni les tristesses ni les déboires. « Il en est de lui, a écrit très justement un de ses historiens, comme du livre de Y Imitation où les hommes les plus opposés d'idées et d'opinions trouvent leur pâture et qui était cher au fondateur du positivisme. Pour goûter passionnément ce livre, comme pour admirer les actes et les paroles de ce saint, il n'est pas nécessaire de croire ; il suffit d'avoir vécu, aimé et souffert. » Le fils de Bernadone, le drapier d'Assise, avait vécu, aimé et souffert. Il aurait pu faire siens les vers que l'abbé Le Cardonnel me récita, il y a quelques années, sur ce petit balcon de San Pietro que j'aperçois d'ici, suspendu au flanc du coteau, ce balcon

où le cardinal Pecci venait rêver quand il n'était encore qu'archevêque de Pérouse :

Comme le voyageur qui n'a trouvé que sables, Chercheur d'ivresse, cœur amèrement puni Pour avoir trop aimé les beautés périssables, Je sais quelle tristesse est au fond du fini...

Ce n'est pas un simple hasard qui conduisit ici, dans ce couvent d'Assise, celui qui écrivit les plus beaux poèmes chrétien&de notre langue, l'auteur de cette admirable Attente mystique, dont les tercets me reviennent aux lèvres, tandis que je monte lentement vers la colline sainte, entre les oliviers poussiéreux.

MONTEFALCO

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4 octobre.

L'un des faits les plus extraordinaires de l'histoire de l'art est cette prodigieuse floraison de peintres qui, aux alentours de la Renaissance, revêtirent de chefs-dYruvre les murs des églises d'Italie et plus particulièrement de Toscane et d'Ombrie. De toutes petites chapelles perdues dans la montague renferment des fresques souvent remarquables, presque toujours dignes d'intérêt. Chaque jour, sous le badigeon, en apparaissent de

nouvelles. Beaucoup sans doute dorment encore sous leur blanc linceul. Dans leur hâte stupide de faire disparaître ces vénérables reliques, les gens des xvneet xviu8 siècles ne prirent point le temps de les détruire et se contentèrent de les recouvrir d'une couche de plâtre. Ces artisans barbares devinrent ainsi les conservateurs inconscients des chefsd'œuvre dont leur mauvais goût s'offusquait. Que n'ai-je le loisir d'aller visiter quelquesunes de ces humbles églises, celle de la Rocchicciola,par exemple, où l'on ne peut accéder que par un sentier abrupt et où, il y a quelques années, M. Broussolle eut la joie de rendre la vie à toute une série de belles peintures! Mais le temps presse : il me faut quitter l'Ombrie. Je n'ai plus que deux journées ù lui consacrer et je les ai jalousement gardées pour Montefalco.

La traversée dclaplaine deFoligno, l'ascen-

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sion du pic sur lequel est perchée la petite ville comme un faucon sur son aire, la montée dans les oliviers, les horizons sans cesse agrandis à mesure que l'on s'élève, les trésors d'art qui vous attendent dans la vieille église de San Francesco : voilà certainement l'une des séries d'impressions les plus exquises et les plus fortes que réserve cette prodigue Ombrie. C'est que là, vraiment, la civilisation moderne n'a presque rien changé. Montefalco est restée à peu près telle qu'elle était aux siècles passés et les touristes y sont rares encore. Pendant deux jours, j'ai été le seul étranger à errer dans les rues désertes; nul autre pas sacrilège n'a résonné sur leurs cailloux pointus.

La plaine de Foligno est l'une des plus fertiles de l'Italie. Même en Lombardie, j'ai rarement vu d'aussi belles vignes. Le long des arbres courent, en épaisses guir-

landes, les rameaux touffus d'où pendent les grappes lourdes aux grains dorés, gonflés à éclater. Les ceps vigoureux, gros parfois comme des bras, enlacent les troncs des mûriers et des ormeaux ; les branches flexibles de la vigne jaillissent des têtes rondes des arbres, légères et ondulant au vent, comme autant de banderoles de fête. Les teintes différentes des verdures se marient avec une rare élégance. Par endroits, les vendanges s'achèvent. Les vignerons hissés sur des échelles, enfouis dans le feuillage, cueillent les raisins venus aux plus hauts sarments et les passent aux femmes qui les recueillent dans de grandes corbeilles: quand celles-ci sont pleines, d'un geste vif, elles les chargent sur leurs épaules et les emportent, le pas souple, la démarche harmonieuse. Où donc ai-je déjà vu pareille scène? Ah ! je me souviens : au Campo Santo de Pise, dans ces

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Vendanges de Noé, si célèbres pour le détail, d'ailleurs accessoire, de la Vergogviosa. C'est certainement ici que (îozzoli dut avoir la première, idée de sa fresque ; je reconnais ses mêmes vignerons, ses mêmes vendangeuses; près dune ferme, voici la même tonnelle. Et, serait-ce suggestion? il me semble que le décor qu'il a peint est justement ce coin de paysage que j'aperçois entre la double ligne des vieux saules longeant les fossés de la route.

Nous croisons des chariots traînés par de grands bœufs blancs, aux cornes magnifiques et luisantes. Leurs yeux sont pensifs, tristes et doux. Leur pelage est clair, sans une tache, de la nuance laiteuse des vieilles majoliques de fîubbio. Tout à coup mon vettufino se retourne, m'indique d'un geste théâtral un mince ruisseau et solennellement annonce : « Le Clitumne! » Puis il m'explique

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que c'était là le fleuve sacré dont l'eau donnait la blancheur aux animaux qui s'y désaltéraient. Le ponceau sur la rivière est tellement en dos d'âne qu'il faut lancer les chevaux au- galop pour l'escalader : encore un auquel les ingénieurs de ce siècle ne touchèrent point ! L'eau est d'une absolue limpidité. On comprend la vieille croyance.

Sans doute, bien d'autres torrents sur le liane des Apennins ont la même transparence; mais pourquoi ne pas ajouter foi aux légendes ? Elles sont chères aux poètes. Pline, qui l'était à ses heures, compare la couleur de cette eau à celle de la neige. Ne le contredisons point, pas plus que Byron qui nous affirme que les nymphes n'eurent jamais pour se baigner un plus pur cristal.

Après une série d'autres petits ponts sur les nombreux bras du Teverone qui va rejoindre leTopino en arrosant les champs de

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Bevagna, l'ascension commence. Les chevaux se mettent au pas ; le cocher descend de son siège : en voilà pour une bonne heure. Mais c'est une si douce sensation de s'élever ainsi au-dessus de l'une des plus glorieuses plaines du monde, au milieu des oliviers argentés frissonnant sous le blond soleil, que l'on trouve presque la route trop courte. La volupté est complète : joie de l'âme et de l'esprit, joie aussi de ■ notre frère le corps » pour parler comme saint François. A mesure que l'on monte, les pics, les collines, les vallons se dessinent. Derrière les coteaux, les bourgades paraissent. surgissent à chaque pli du terrain. Dans le creux, la vallée s'étale, parfaitement unie : on se rend compte qu'elle est l'ancien lit d'un lac desséché.

Pendant qu'à l'auberge de la Poste on me prépare une chambre et un frugal déjeuner.

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je cours à San Francesco. Le gardien s'approche de moi, grave et vénérable. D'un geste cérémonieux, il m'invite à pénétrer dans « son » église.

Rien n'est lamentable d'aspect comme un sanctuaire désaffecté. Toute mort nous émeut ; mais celle-ci plus qu'une autre, parce que la vie s'est éteinte là où elle fut plus qu'ailleurs fervente. Pourtant mieux vaut encore avoir laissé ces peintures aux places où les artistes les conçurent. Transportées dans un musée, des fresques me rappellent ces oiseaux des îles qui, blottis dans un coin de leur cage, grelottent sous notre ciel froid et nous regardent d'un œil morne et douloureux.

Le custode m'indique la Madone de Giotto, les œuvres complètement restaurées, celles qui commencent à apparaître sous le crépi blanc. Presque tous les peintres ombriens

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sont représentés dans cette église que sa richesse artistique a fait transformer en musée d'Ktat. Mais j'ai hâte de voir le chœur et les fresques de Bcnozzo Gozzolî.

Quelle fraîcheur! Quelle suavité de composition et de coloris ! Jamais le peintre ne fut plus parfait : c'est que jamais il ne fut plus sincère : c'est qu'il s'est mis tout entier dans son œuvre, sans chercher à nous étonner ou à nous éblouir. Tout ce qu'il sait déjà, tout ce qu'il a appris auprès de l'Angelico ou devant les fresques d'Assise, lui sert à exprimer les sentiments que lui inspire la pieuse contrée qui avait offert le creux de ses collines comme berceau au christianisme renaissant. Nul autre horizon, nulle autre atmosphère ne pouvaient mieux séduire une âme artiste et croyante. Deux ans, Gozzoli vécut ici. Après le travail du matin, à la tombée du soir, ses yeux se reposaient dans la con-

templation de la douce vallée. Des blanches murailles d'Assise, des toits de la Portioncule où fleurirent les premières fleurs mystiques, des champs de Bevagna où saint François prêcha les oiseaux, les parfums de la merveilleuse légende montaient vers lui, en lourdes et grisantes bouffées. Mais cette plaine, comme d'ailleurs la vie même du Poverello, lui enseigna aussi l'amour de la nature et de la vérité. Quelle différence avec les premières fresques auxquelles il travailla sous la direction du moine de Fiesole ! Si son cœur est resté fidèle au tendre idéal du maître, son esprit s'est ouvert. L'artiste s'est dégagé des formules et rapproché du réel. C'est par là, du reste, qu'il nous séduit. Plus tard, à Florence , à San Gimignano ou à Pise, il s'émancipera encore, mais aux dépens de sa sincérité. Il ne sera plus attentif qu'au spectacle bariolé et brillant de la vie mondaine.

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Son art deviendra profane, presque païen. Metteur en scène habile, conteur pittoresque à la verve endiablée, il déroulera ses ingénieuses cavalcades sur les murs du palais que Michelozzo Michelozzi venait de bâtir pour Pierre de Médicis : mais il ne sera plus alors le peintre ému et émouvant de Montefalco et, malgré toute sa science et tout son esprit, il nous paraîtra plus loin de nous qu'ici, dans cette église de San Francesco, où il se borna à laisser parler son cœur. Il n'apporte pas à l'exécution de ses fresques ce souci de correction, cette recherche de l'élégance et du fini qui seront, par la suite, sa principale préoccupation. Souvent même, il est gauche et incorrect, mais il est loyal et véridique. Nulle recherche d'attitude, nul travail d'expression. Il peint comme il voit ou comme il imagine. Il illustre, du mieux qu'il peut, le poème franciscain tel qu'il chantait dans

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la tête d'un chrétien d'alors, avec toutes ses naïvetés et toutes ses candeurs. Il adapte à la vie du saint les scènes populaires auxquelles il est mêlé chaque jour. Les visages qu'il prête aux acteurs de la légende sont ceux qu'il rencontre dans les rues de la petite ville. Comme décor, il met les paysages qu'il a sous les yeux : les Apennins, le Subasio aux flancs ravinés, Spello, Bevagna au milieu de ses grasses cultures, Montefalco avec ses remparts, ses tours et ses églises. Ce souci du réel le rapproche parfois de nos modernes. La silhouette grave et tranquille de la mère de François l'accueillant au haut de l'escalier m'a rappelé Puvis de Chavannes et sa Mainte Geneviève veillant sur Paris. Dans la Prédication aux Oiseaux, la physionomie du saint est si vraie et si expressive qu'il semble qu'on entende le délicieux sermon : « Mes frères, louez votre Créateur qui vous a cou-

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verts de si belles plumes et donné des ailes pour voler dans l'air pur et spacieux. » Tous les oiseaux que Gozzoli voyait autour de lui y sont : les blancs pigeons, les canards, les fauvettes qui chantent dans les buissons et les hirondelles qui nichent aux murailles de Montefalco. Vraiment toute l'Ombrie, tout le charme et toute la douceur de cette vallée sont résumés là, dans le chœur de cette modeste église, où l'un des plus exquis parmi les peintres du xvfl siècle vint glorifier la plus pure idylle qui, depuis le Christ, se soit déroulée parmi les hommes.

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