III. i REH Ij ITALIE
gpame, dans ses Ci//d dW Silenzio :
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Mais entrons dans la chapelle Colleoni.
! le chef-d'œuvre d'Araadeo de Pavie et l'une des plus belles productions de la sculpture lombarde. Celle-ci. en effet, n'a guère eti que d'habiles artisan-, sans grande personne lilf*, qui s'occupèrent surtout à des besoj collective) , comme la décoration touffue du dôme de Milan et <l<- la Chartreuse de Pavie; Amadeo |>rii lui même une importante pari h <<■- travaux dont il eut la direction pendant quelque) années; mais il a laissé des œuvrai plut marquantes, telles que les bas-reliefi de deui chaire* de la cathédrale de Crémone et les monument funèbres de Sainte Marie* de I -i â< ' & Milan, dont on lui a dernièrement re titué la paternité ave< ai sez <l<:
vraisemblance. La chapelle Colleoni suffirait en tout cas ft taire de lui le meilleur sculpteur lombard de la Renaissance.
La façade est plus une grande décoration qu'une œuvre architecturale et il n'est pas douteux que les moulures du socle, la galerie sous le dôme et les seul pluies soient de la main d'Amadeo; il n'y a qu'à se rappeler les détails do la façade de la Chartreuse de Pavie. C'est le même art gracieux, riche et varié, mais un peu surchargé et bigarré, je n'ose dire, comme Burckhardt, un peu enfantin. Les marbres blancs, routes et verts. forment un ensemble chatoyant et, somme toute, asse/ harmonieux.
L'intérieur a malheureusement été restauré et les trois fresques de Tiepolo jurent dans ee décor : elles achèvent d'enlever à eette chapelle tout caractère funèbre et religieux. Outre les deux monuments qu'elle renferme,
Amadeo a sculpté la délicieuse petite fontaine de la sacristie et les piliers de l'entrée du chœur qu'il orna de feuillages, de raisins et d'enfants foulant la vendange. La tombe de Medea, fille du Colleoni, fut élevée originairement a Basella, dans un cloître de l'église des Dominicains; ce n'est qu'au siècle dernier qu'elle a été transportée dans cette chapelle; tout en marbre de Carrare, elle est d'une élégance finie, d'une grâce légère et très simple. Le cercueil est orné de trois bas-reliefs dont deux ne sont que les armoiries de la cité de Bergame et de la famille Colleoni entourées d'éléganles couronnes de feuillages et de fleurs. Au-dessus du sarcophage, se dressent trois petites statuettes, la sainte Vierge entre sainte Madeleine et sainte Catherine. J'aime surtout la stalue de la gisante, vêtue d'un riche vêtement brodé. C'est un portrait de grandeur naturelle, délicat et vivant.
Colleoni, très satisfait du travail cTAmadeo, songea à sa propre gloire et lui commanda son tombeau. Mais comme un simple sarcophage dans la chapelle d'une église quelconque ne lui parut pas suffisant, il demanda à l'artiste de construire en même temps un bâtiment spécial pour le renfermer.
La tombe du condottiere, plus imposante et plus riche que celle de Medea, occupe tout ie fond de la chapelle, Amadeo ayant relégué l'autel dans une petite rotonde latérale qu'il annexa à la construction principale. Le monument se compose de deux rangs superposés de bas-reliefs, surmontés d'une statue équestre en bois doré qui est l'œuvre d'un artiste allemand. L'ensemble est disparate et d'un aspect un peu trop théâtral. Les bas-reliefs inférieurs sont de beaucoup les plus importants et les meilleurs; ils sont sculptés dans un seul bloc de marbre qui
repose sur quatre colonnes supportées par des lions: ils représentent des scènes de la Passion : une Flagellation qui est une véri table miniature, un Portement de croix fort mouvementé, un Crucifiement où j'ai noté une très jolie attitude de la Vierge évanouie, une dramatique Déposition et une Résurrection qui est le moins bon morceau, un peu floue et mal composée. Ces bas-reliefs sont infiniment séduisants, mais ne dépassent guère, à les regarder avec attention, un excellent travail d'atelier. On ne sent chez l'artiste aucune flamme, dans l'œuvre aucune vie intérieure. C'est un art précieux et fouillé, mais qui reste de façade; l'expression outrée et agitée a quelque chose de superficiel et d'un peu factice. Amadeo résume bien les caractères de la sculpture lombarde qui se borne presque toujours à n'être que de la belle et riche décoration.
UERGAME 131
Cette chapelle me parait un peu mièvre pour abriter le sommeil de ce Bartolomeo Colleoni dont la haute et rude figure, telle qu'elle se dresse sur le campo S. Giovanni e Paolo de Venise, me poursuit au milieu de tant de grâce et de fadeur. Mais peut-être est-ce Verrocchio qui a exage'ré et qui a voulu élever, plutôt qu'une «ffigie particulière, une statue aux condottieri dont celui-ci était le dernier représentant. Avec lui, en effet, finit le règne des grands aventuriers, et Colleoni mourut sans avoir su ou pu, ou peut-être même voulu se conquérir une principauté. Aux sénateurs que Venise envoya pour le saluer sur son lit d'agonie, il déclara : « Ne donnez jamais à un autre général le pouvoir que vous m'avez coniié ; j'aurais pu en user plus mal que je n ai fait. » Il semble n'avoir eu d'autre ambition que d'acquérir de la fortune et d'en jouir, d'autre souci que
sa gloire et le nom qu'il laisserait. Il expira avant que fût terminée cette chapelle où il désirait reposer. Pendant ses derniers jours, il venait parfois lui-même surveiller les travaux; puis il allait contempler la plaine, où il s'était alternativement battu pour Venise et pour Milan, du haut des remparts que la paix faisait déjà inutiles.
Aujourd'hui, les fortifications n'ont plus rien de guerrier; mais elles donnent encore à la ville un aspect majestueux que celle-ci garde avec orgueil, comme ces princes déchus qui conservent jalousement l'appareil de leur ancienne splendeur. On les a transformées en une magnifique promenade, ombragée de beaux arbres, et si déserte, dès que le soir tombe, qu'Arlequin, sans crainte, peut y donner ses rendez-vous. Par une claire matinée de septembre, faire le tour de Bergame sur ces remparts est une chose exquise. Les vues
que l'ou a sont infiniment variées. Les paya - changent comme une gigantesque toile de fond. Au nord, c'est un panorama de montagnes où se déploie toute la chaîne si pittoresque des Alpes bergamasques que domine le pic des Trois-Seigneurs. Le val Brembano, le val Imagna, le val Seriana ouvrent leurs gorges profondes et accidentées, tapissées de pâturages et de forêts. Au sud, la merveilleuse plaine de l'Adda s'étend à perte de vue, verte et unie, comme une mer immense aux Ilots calmes et amis. Les champs de céréales et de maïs, les prairies, les vignes, les rizières, les mûriers et les arbres fruitiers la couvrent avec une exubérance que l'on ne retrouve nulle part en Europe. Je ne connais pas de campagne donnant cette même impression de richesse, d'abondance et de fertilité. Perpétuel champ clos des nations, je comprends l'enthousiasme qu'elle inspira
à tous les conquérants qui la virent, depuis les hordes d'Alaric jusqu'aux soldats de Barberousse et de Napoléon. La Lombardie est le jardin et le verger de l'Italie. Toutes les récoltes y sont doubles et l'on y coupe le foin plusieurs fois par saison. Ce sont les Alpes qui renouvellent sans cesse le miracle avec la fonte de leurs neiges et le trop-plein de leurs lacs. Une féconde et constante humidité trempe la terre grasse. En cette saison surtout, après une journée de pluie, on songé instinctivement aux vers des Géorgiques : Plenis rura natant fossis... véritablement, les prairies nagent, les fossés regorgent. C'est dans la plaine pareille du Mincio, affluent du Pô comme l'Adda, que s'éveilla lame élégiaque du poète mantouan. Jamais je ne me suis senti si proche de lui. C'est la même atmosphère qui me baigne, la même atmosphère chargée d'allégresse et de bien-être.
Au pied des remparts, sur les terrasses ensoleillées, des paysannes coupent les raisins et ! les recueillent dans de grandes corbeilles, chantant et bavardant, tout heureuses de vivre dans la tranquille joie du matin, comme devaient chanter et bavarder, il y a deux mille ans, les femmes qui vendangeaient sur la terre d'Énée, dans la même joie du matin, sous un plus jeune soleil.
20 septembre.
Comment quitter ces jardins de la Lombardie sans m'arrêter au moins quelques heures à Bellagio ? J'ai voulu voir tomber le jour sur les rives fleuries, du liaut de ces terrasses de la villa Serbelloni qui, contournant le merveilleux promontoire, dominent tour à tour les trois bras du lac incomparable. Les allées sont bordées de rosiers, de camélias, de magnoliers, de grenadiers aux troncs noueux et tordus pareils à d'énormes câbles
tressés, d'orangers, de citronniers, de cactus dressant leurs glaives bleutés, d'immenses aloès aux feuilles massives et charnues. Les lauriers-roses plient sous les grappes trop lourdes de leurs bouquets vénéneux. Par cet après-midi d'été finissant, de la terre surchauffée et des massifs de fleurs montent des senteurs plus grisantes que le moût des cuves, des émanations troublantes, comme on en respire au printemps, à Florence, dans l'atmosphère sursaturée du Mercato Nuovo. On a l'impression, tantôt d'être au milieu d'une serre où des pollens seraient en suspens dans l'air embrasé, tantôt de baigner dans une nappe liquide de parfums. Et pardessus tous ces effluves, l'olea fragrans verse ses arômes puissants. Aucun arbre en fleur ne dégage une odeur plus subtile, plus pénétrante, plus délicieusement voluptueuse que cet olivier d'Extrême-Orient qui s'est accli-
maté au bord des lacs italiens, où il fleurit en septembre. Un seul arbuste suffit à embaumer tout un jardin; en approchant de son feuillage, on est environné comme d'un invisible encens ; au soir tombant, la senteur est si forte qu'on en est étourdi.
À chaque pas, au travers du fouillis de verdure qui borde le chemin, des échappées magnifiques s'ouvrent sur les rives du lac, sur Bellagio, diamant que fait ressortir le saphir des trois lacs qui l'enchâssent, et sur les bourgades couchées au bord de l'eau, comme des bètes paresseuses, dans un éblouissement de soleil. On aperçoit des villas blanches et roses, de claires maisons de plaisance au milieu de jardins et de beaux ombrages.
Devant moi, des bourdons fusent et retombent lourdement sur le sol. De petits lézards gris fuient à mon approche, se blot-
tissent dans un trou de muraille et me regardent de leurs yeux luisants. Des pigeons courent sur le gravier du chemin, d'une démarche pesante, n'ayant pas la force de s'envoler, comme ces colombes Borromées dont parle Barrés qui, demi-ivres des parfums accumulés sur les terrasses de l'Isola Bella, se levèrent d'un vol si lourd qu'on aurait pu les prendre avec la main. La breva, le vent du sud qui souffle sur le lac après le calme de midi, est encore si tiède que. parfois, en passant sur la peau, elle donne l'illusion de lèvres humides. De chaque côté du sentier, les fleurs s'inclinent avec des langueurs d'amoureuses exténuées. Au sommet de leurs longues tiges, les cannas s'ouvrent tout grands aux caresses de l'air. De l'écorce brûlante des pins coulent de chaudes larmes de résine. Des mouches cantharides étalent sur Lee feuilles leurs ailes vertes, immobiles.
Une buée d'or enveloppe les pointes aiguës des cyprès qui .semblent vibrer dans l'atmosphère métallique. Des arbres sont tapissés de vignes vierges qui saignent ainsi que des chairs déchirées; d'autres, couverts de lierre et piqués de roses grimpantes, rappellent les portiques fleuris de Mantegna.
Sur la plus haute terrasse, à la cime même du promontoire d'où l'on embrasse les rives septentrionales du lac ainsi que de la proue d'un haut navire, un vaste apaisement règne. Des pins parasols découpent sur le ciel leur élégaute silhouette et font un encadrement délicat à ce paysage de lumière. Au-dessous d'eux, les jardins s'estompent dans une poussière bleue. Les troncs décharnés des oliviers se détachant sur le ciel semblent plus noirs encore ; mais l'ombre de leur feuillage frémissant a toujours la même douceur virgilienne : quand le vent souffle, des ondes argentées se
\\k HEURES D'ITALIE
propagent à travers les branchages mouvants. C'est l'heure où le soleil incliné semble s'attarder à plaisir et s'arrêter avant de disparaître, comme s'il voulait immobiliser, pendant un instant, le somptueux décor qu'il illumine. L'immense nappe liquide reflète, ainsi qu'un miroir, lestons d'or et de cuivre que le déclin du jour met sur toutes choses. L'eau moirée de rides est pareille à un taffetas changeant; là où donne le soleil, elle luit comme un bouclier damasquiné et couvert d'écaillés brillantes. Les montagnes se nuancent de teintes opulentes et chaudes, se revêtent d'une paroi de métal et incelant. Sur les rives vermeilles, les bourgades reposent au milieu de halos lumineux. Tout près, Varenna au débouché du val d'fisino, s'étend dans la fraîcheur de ses jardins. Le Fi urne Latte est tari par les chaleurs; mais on devine encore la traînée du torrent qui descend, au prin-
LES TERRASSES DE BELLAGI0 1 'to
temps, en une cascade aussi blanche et aussi écumeuse qu'un ruisseau de lait.
Près de l'eau, sur la voie ferrée taillée en plein roc, h coté de la route du Stelvio qui serpente en corniche au bord du lac, un train se hâte vers Colico ; vu d'ici, il est tout petit, pareil à un jouet d'enfant; il s'engouffre dans les tunnels successifs, si courts parfois que la machine en sort avant que les derniers wagons s'y soient engagés. Vers le nord, de minces lignes claires permettent de deviner les villages lointains, tassés sur les rives comme des troupes de mouettes, Rezzonico et son vieux château, Giavedona, Dervio au pied du Legnone pointu. Un bateau blanc se dirige lentement vers Menaggio, laissant derrière lui un triple sillage qui vas'élargissant sans cesse. Du côté de Lecco, l'eau est d'un vert uni, pareil à des émeraudes fondues, qui rappelle la délicieuse image de Dante, le
fresco smeraldo a Fora che si fiacca; du côté de Bellagio,au contraire, le lac étincelle aux derniers rayons.
Mais le soir tombe, il faut descendre. Avec le jour qui meurt, les parfums des fleurs se sont encore développés. Jamais la nature ne parle plus aux sens que par un crépuscule d'été. Le charme des matins, comme unamour de jeune fille, est tissé de tendresse légère et de pureté; la splendeur des après-midi est lourde de volupté. L'aube est joyeuse et candide; les couchants sont ardents et langoureux. Les tou files de lierre, les guirlandes fleuries qui pendent aux arbres ou aux murailles me semblent nonchalantes et lascives comme des bras de bacchantes endormies.
Dans mon exaltation qui croit peu à peu, j'ai l'illusion de me promener au milieu des jardins enchantés d'Armide; les couples enlacés que je rencontre deviennent les héros du
LES TERRASSES DE BELLAGIO liT
Tasse oubliant le monde dans le délire amoureux. C'est que ces jardins, comme tous ceux qui se mirent dans ce lac, ne sont point inertes; tant de désirs y promenèrent leurs fièvres, tant de vices s'y abritèrent, tant de passions coupables ou terribles errèrent sous leurs verdures complaisantes, qu'ils sont comme saturés de ferments voluptueux. Les belles histoires d'amour, troubles ou vertigineuses, remuent toujours le fond obscur de notre sensualité. Ah! comme Jean-Jacques Rousseau eut raison d'abandonner l'idée qu'il avait eue d'abord de placer les scènes de la Nouvelle Hélone sur les bords de ces lacs : la lutte héroïque que Julie soutint si longtemps contre l'amour défendu aurait été par trop inégale. La nature, surlout cette nature italienne encore soumise au vieux Pan, est la conseillère la plus dangereuse, l'auxiliaire la plus redoutable, la complice la plus insi-
nuante des amants. Elle enseigne l'asservissement aux forces brutales. Il fallait toute la candeur du Povcrello et de ses compagnons de la Portioncule pour ne pas trouver Satan dans les allées ombreuses des bois.
Sous le grand chêne qui ombrage la terrasse près de la villa, je m'accoude à la balustrade de marbre dont les veines rouges semblent gonflées de sang chaud. Entre les branches de l'arbre et au travers du mince rideau de feuilles immobiles qui s'interpose comme le premier plan d'un décor de théâtre, je vois les deux anses du lac palpiter sous la lumière, au milieu d'une double courbe de vertes collines. L'eau est pareille à de l'or en fusion, or miroitant jaune et roux. C'est le soleil qui, quoique disparu, produit encore cette magie, en éclairant quelques légères nuées qui Ûottent dans le lointain, au-dessus du Generoso. Les nuages,
d'un rouge éclatant, donnent au lac des lueurs fauves; les coins où le ciel est à nu rayonnent d'une clarté diffuse qui teinte l'eau de reflets plus clairs. Admirable symphonie d'or! Le peintre qui la mettrait sur la toile serait traité de fantaisiste; dans la nature comme dans la vie, la vérité est souvent plus étrange que la fiction. Entre les <bras de Corne et de Lecco, la Brianza étale ses prairies, ses vignes, ses mûriers, ses oliviers, véritable jardin suspendu émergeant d'un bain d'or fluide. De nombreuses maisons aux toits rouges la parsèment. On aperçoit les jardins célèbres aux noms chantants, Melzi, Poldi, le parc de la villa Giulia et ses bosquets de camélias qui dorment, immobiles, dans la mollesse de l'air. Dominant le plateau et les rives, des collines vertes et rondes, aux courbes infiniment gracieuses, s'élèvent, bondissent les unes au-dessus des autres,
pareilles à des vagues soudainement figées. Peu de panoramas sont plus séduisants.
Certes, Florence vue de Fiesole ou de San Miniato et la douce vallée ombrienne contemplée, à Pérouse, du Giardino di Fronte, donnent des émotions plus profondes ; mais, à coup sûr, il n'est pas de vision plus voluptueuse. Peut-être même pourrait-on lui reprocher d'être trop belle. L'émoi causé est trop violent, trop physique, comme je le disais déjà à propos du lac dlseo. Nos sens sont entièrement pris par la langueur qui se dégage de toutes choses, de cette eau surtout qui revêt le paysage de je ne sais quelle grâce féminine. Ces rives ont la chaude sensualité des filles de Lombardie; ces collines offrent au regard le modelé de leurs beaux seins gonflés; cette plaine assoupie dans la lumière se pâme, comme elles, dans une sorte de perpétuelle lassitude amoureuse. La près-
qu'île de Bellagio semble s'être creusée ellemême en deux golfes largement évasés, afin de pouvoir mieux s'ouvrir toute aux caresser du flot. Les villas fardées, plus enguirlandées que des maisons de danses, les toits peints, les façades maquillées sourient aux passants comme des courtisanes. N'est-ce pas Bellagio, mieux que Salo, que Carducci aurait pu dépeindre :
lieta corne fanciullachein danza entrando abbandona le chiome e il vélo a Taure,
e ride e gitta fioricon le manpiene, e di fiori le esulta il capo giovine ?
Hélas ! plus encore que Venise, Naples ou Païenne, les rives de ce Lario, chantées par Virgile, ont été envahies par la foule cosmopolite. Comme le pauvre Beyle souffrirait s'il revenait à l'ombre des platanes de Cadenabbia, au-dessous de cette admirable Casa Sommariva, aujourd'hui débaptisée et ger-
manisée ! Pourtant les hommes n'ont pu défigurer complètement les lieux. Tant de beautés naturelles ne se détruisent pas en quelques siècles. D'ici, Stendhal pourrait relire sa belle description qui ouvre la Chartreuse de Panne, sans avoir trop à y changer. Il reconnaîtrait les sites enchanteurs de Tremezzo et de Grianta, la villa Melzi, les bois sacré des S fondrai a et « le hardi promontoire qui sépare les deux branches du lac, celle de Gôme si voluptueuse, et celle qui court vers Lecco, pleine de sévérité : aspect sublime et gracieux que le site le plus renommé du monde, la baie de Naples, égale mais ne surpasse point ». Peut-être trouverait-il encore qu'ici <( tout est noble et tendre, tout parle d'amour»; mais sans doute n'ajouterait-il plus, comme alors, que « rien ne rappelle les laideurs de la civilisation ».
Peu à peu la nuit est lombée. Les choses
se sont drapées de voiles soyeux. Une buée invisible est montée de l'eau, a estompé les reliefs, enveloppé les rives de souples velours. Les collines se sont resserrées autour du lac. Des écharpes de vapeur flottent à la cime des arbres. Le ciel sans lune est criblé d'étoiles qui, à cause del'humidjté del'air, paraissent moins lointaines et brillent d'un éclat inaccoutumé. Les Pléiades, haletantes encore de la poursuite d'Orion, scintillent d'un frémissement précipité, comme des cœurs angoissés. La voie lumineuse ruisselle pareille à une traînée de lait éblouissant. Vraiment, ce soir, les astres ne font pas songer aux clous d'or des anciens, mais à des globes de feu suspendus dans la nuit et prêts à tomber, attirés par les parfums de la terre et la langueur de l'eau. Mais bientôt ils pâlissent. La lune se lève à l'horizon, du côté de Lecco où les montagnes s'abaissent. On dirait qu'elle sort du
lac. 'Dans la brume qui donne aux choses des aspects imprécis, la vieille divinité païenne, confidente des astrologues et des amants, est une barque en flamme brûlant dans la nuit. Sous ses obliques rayons, le bras de Lecco luit comme un miroir de vif argent.
La soirée est très chaude. On entend le halètement sourd d'un grand bateau qui s'éloigne vers Menaggio tout resplendissant d'électricité. Puis le calme se fait, absolu. A peine, par instants, le vol maladroit d'une chauve-souris et le bruit inlassable du flot qui se casse au rivage. Et, peu à peu, je suis pris par cette émotion grave que toute âme impressionnable éprouve devant la quiétude de la nature, par une nuit sereine. Il semble que la vie, pendant ces heures nocturnes, s'arrête et sommeille, comme la femme de Michel-Ange, les membres repliés, et qu'au jour naissant seulement les hommes
et le monde continueront de vieillir. Du ciel argenté tombe une cendre bleuâtre suites jardins aromatiques dont les effluves montent toujours, en ondes lourdes. La voile d'une barque brille sous les rayons, grand cygne blanc nageant sur l'eau tranquille. A peine quelques lumières de loin en loin scintillent, petites prunelles clignotant dans la nuit. Bellagio s'endort dans les parfums.
22 septembre.
Après la riche et voluptueuse Lombardie, j'ai voulu revoir une fois de plus la douce Ombrie et, pour mieux en goûter le charme, j'y ai pénétré, non par les routes toscanes, mais en traversant les Marches et les rudes Apennins. De Bologne, j'ai fait un détour par Rimini et Ancône. Les merveilles de L.-B. Aiberti dans le vieux temple du Malatesta et un coucher de soleil suri' Adriatique m'ont amplement dédommagé de cet allongement de
chemin. À partir de Pesaro, la voie ferrée court le long de la grève, au milieu des cabines et des baigneurs étendus sur les plages au sable luisant. L'eau est si bleue, d'un bleu tellement intense, qu'elle a des reflets de métal et semble un bain chimique où les mains se teindraient en se plongeant. La mer est déjà orientale. Quand le vent souffle du sudest, il vient directement de Grèce, tout chargé des parfums de la terre antique. Dans les voiles gonflées des tartanes palpite le Levant : jaunes ou rouges, souvent rayées de larges barres brunes, leurs couleurs s'avivent et flamboient sur cette plaque de lapis-lazuli ; quelques-unes arborent encore les emblèmes des pirates barbaresques, le croissant ou le soleil. L'air est si pur que, parfois, aux lins de journées, les montagnes des côtes dalmates se dessinent nettement à l'horizon, à plus de quarante lieues... Je les revois encore,
A TlîAYERS LES MARCHES 161
en ce crépuscule de septembre, se dressant comme des terres de rêve au-dessus de l'eau étincelanle. Du côté de Venise, c'était un éblouissement de lumière dorée, un de ces fonds comme essaya d'en peindre Ziem et dont la clarté vive fait mal aux yeux. Vers Ancône au contraire, le ciel était d'un violet sombre et tragique, bordé d'une bande écarlate. Les deux couleurs se heurtaient violemment sans transition, sans gradation, comme les costumes moitié rouges et moitié bleus des pages du Pinturicchio...
Encore un de ces paysages entrevus par la portière d'un wagon, un de ces coins de nature où j'aurais voulu m'arrèter, où je souhaite de vivre pendant quelques jours et que, peut-être, je ne reverrai même pas... Une ligne, une simple ligne vient de l'évoquer. J'avais ouvert mon carnet de voyage, croyant y trouver de longues notes. Après
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quelques pages sur le temple de Sigismond Pandolphe, j'ai lu : « Coucher de soleil sur l'Adriatique ». Mais ces simples mots out tout fait apparaître, et le ciel, et la mer, et les barques lumineuses, et les nuages éclatants, ainsi que ces coquilles qu'il suffit de porter à l'oreille pour entendre encore le bruit des vagues qui les roulèrent pendant des milliers d'années. Et j'ai cru respirer aussi la brise marine, comme en cette soirée passée sur le môle désert d'Ancône, éclairé seulement par la lumière frémissante de ces constellations que, chaque nuit, et presque du même lieu de la terre, Leopardi contemplait « scintillantes sur le jardin paternel ». Peu de panoramas sont plus attristants que celui qui se déroule ensuite, à travers le sombre pays des Marches, jusqu'à Fossato. Ah! comme on les comprend et comme ils sont bien d'ici les vers désolés du solitaire de
Recanati : toute la rudesse d'un sol infécond est passée dans cette poésie hautaine et sévère où nulle grâce ne sourit. Mais, très vite, le paysage s'éclaire et s'égaye, se pare déjà d'un reflet d'Ombrie. Les oliviers argentent les plus proches coteaux. Les cyprès dressent leurs glaives aigus, groupés comme des faisceaux de lances romaines ou alignés régulièrement le long d'allées étroites et mystérieuses, pareils à d'infatigables gardiens. Après Foligno, l'enchantemeDt commence.
Le train se hâte vers Pérouse, longeant les collines sur la crête desquelles sont posées des villes presque aériennes, tellement serrées dans la ceinture crénelée de leurs murailles qu'elles paraissent aussi naïvement construites et aussi inaccessibles que les cités peintes à l'arrière-plan des vieilles toiles de Bonfigli...
Ici encore, j'ai en vain cherché de longues
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notes. Pendant la première semaine, les yeux avides absorbent passionnément tout ce qui s'offre à eux. L'esprit essaie de tout saisir; mais trop de sensations neuves se présentent. Le souvenir des choses vues, l'attente des surprises prochaines se heurtent et se gênent. La mémoire des jours écoulés, des coins de nature qui furent chers, des œuvres d'art qui émurent le plus, se mêle au désir des heures ardentes que nous allons vivre en un décor nouveau — et tout cela se fond en une délicieuse mélancolie, à la fois joyeuse et triste, en une sorte de griserie hostile à tout travail, que connaissent et savourent les vrais voyageurs. Alors, suivant le conseil de Renan, il faut se borner à « ouvrir notre âme aux douces impressions des choses ». Plus tard seulement, lorsqu'il y a un certain recul, tout se met en place. Quelques mois après un voyage, nous sommes un peu comme au haut d'une mon-
tagne d'où les villes, les coteaux, les fleuves, nous apparaissent à leur juste valeur. Toutes les heures où s'exaltèrent notre imagination et notre sensualité prennent alors leur véritable physionomie, leur charme propre.
Nous n'avons qu'à les évoquer. Pareilles à de riches fontaines aux eaux toujours vives, elles nous versent à notre gré du plaisir et de la beauté...
Quand j'arrive à Pérouse, le jour tombe dans une fulguration de soleil. L'énorme globe de feu disparait à motié derrière les collines du Trasimène. Sous ses obliques rayons, la route et les murailles ont des reflets sanglants. Des lueurs d'incendie s'allument aux vitres des croisées, aux verrières des toits. Le ciel est un gigantesque brasier où les monts, au couchant, semblent flamber. La poussière même est lumineuse. Les moucherons qui la traversent luisent comme de
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mobiles grains de phosphore. C'est par un soir pareil que Ruskin dut faire cette entrée à Sienne qui frappa si fort son esprit qu'il se la rappelait encore aux ultimes heures de sa vie : « Comme elles brillent les mouches de feu ! Comme elles brillent! On dirait des parcelles d'étoiles se mouvant derrière des feuilles de pourpre... »
26 septembre.
Revenir et revoir ont bien souvent pins de charme que découvrir. A se retrouver dans une ville chère on a la même joie qu'à relire un beau livre où chaque fois paraissent des grâces nouvelles, des raisons nouvelles de l'aimer et de l'admirer. Rien n'est plus agréable en voyage que de s'arrêter, de loin en loin, dans des cite's familières où l'on peut sortir librement, au gré de sa fantaisie, sans avoir à consulter un plan ni à suivre les
indications d'un guide. Dans les musées ou les églises, au coin d'une place ou d'une rue, on sait quelque œuvre d'art vers laquelle on va, joyeux et confiant, certain qu'elle vous accueillera avec une tendresse amie. Au contraire, en arrivant pour la première fois dans une ville, on a hâte de tout voir, d'examiner chaque œuvre, de la situer dans son siècle et dans son école; et rien n'est plus pénible que cet incessant travail d'esprit, surtout pour un simple romancier en vacances qui a le malheur, comme dit Bourgel, de n'être ni archéologue, ni critique d'art... Mais faut-il le regretter? Pour sentir les belles choses, en jouir en dilettante, recevoir d'elles les douces, profondes ou violentes émotions qu'elles recèlent, peut-être vaut-il mieux n'être pas chargé d'un trop lourd bagage d'érudition...
Une année précédente, presque à pareille époque, j'avais eu, en arrivant à Pérouse,
l'impression d'entrer dans une autre ville, tant il y avait de mouvement et d'agitation dans les rues. Certes, M. Schneider, dans son beau livre sur l'Ombrie, exagère un peu son rôle d'explorateur quand il nous dit qu'elle est « restée dans une solitude presque arcadienne » et qu'elle est « aussi peu connue qu'elle est belle »;mais enfin, j'avais surtout gardé de Pérouse le souvenir d'une ville tranquille, sommeillant à l'ombre de ses vieilles murailles, et je trouvais une cité fiévreuse, vivante, grouillante môme. Par une curieuse coïncidence, les fêtes du cinquantenaire de la célèbre Madone de la Grâce — et une fête religieuse en Italie ne va pas sans concerts, illuminations, feux d'artifices, etc. — se déroulaient en même temps que les dramatiques péripéties du procès Modugnoqui passionnait alors l'Italie. Et j'étais arrivé le jour même où l'un des défenseurs, le très fameux avocat
Bianchi, avait été assassiné, sans que d'ailleurs ce meurtre eût le moindre rapport avec le procès qu'il plaidait. Je tombais en pleine tragédie. Malgré les sentiments violents qui agitaient la foule, j'avais été frappé par sa tenue et sa dignité d'attitude. L'Ombrien, comme son voisin de Toscane, a le souci de ne point paraître ridicule; réfléchi et sérieux, il est moins lourd que le Lombard, mais moins exubérant aussi que le Romain ou le Napolitain. Les femmes, de même, sont élégantes et de mise recherchée; jadis on en médit quelque peu; peut-être n'est-ce pas un simple hasard qui fit trouver à Pérouse le miroir du musée de l'Université, le plus beau miroir que l'art romano-étrusque nous ait laissé. La race se rapproche beaucoup du type florentin, avec pourtant plus de rudesse. L'Ombrie a, dans son passé, trop de siècles de guerres et de violences pour qu'il n'en reste
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pas encore des traces. L'histoire de Florence est presque pacifique à côté de celle de Pérouse qui, pendant deux cents ans, fut plus une forteresse qu'une cité et compta plus de tours que de maisons. Perugia turrita, L'appelait-on. Le bec menaçant, les ailes hérissées, les griffes écartées et prêtes à déchirer, son griffon fut un symbole véridique : les louves de Rome et de Sienne, les lions guelfe et vénitien, l'étalon hennissant d'Arezzo ont un abord moins hostile. Etrusque ou romaine, féodale ou démocratique, sous le joug des papes ou d'un tyran, Pérouse fit constamment la guerre. Au moyen âge surtout, écrasée entre Rome et l'Empire, déchirée par des querelles intestines, elle ne déposa jamais les armes. Dans les petites rues de la ville, tortueuses, étroites comme des couloirs, parfaits coupe-gorges où tout parle encore d'attaque et de défense, entre ces vieux palais
aux fenêtres grillées, sur ces dalles qui n'ont pas bougé depuis les siècles où elles furent si souvent ensanglantées, comment ne pas songer à cette terrible famille des Baglioni dont on a pu dire que les enfants naissaient avec l'épée au côté et dont pas un des membres ne mourut de mort naturelle? Un jour, le petit Simonetto dut se défendre, seul, contre une poignée d'ennemis. Si le jeune Raphaël n'assista pas à la scène, il vit souvent de pareils exploits et ce sont certainement des souve- j nirs personnels qui lui inspirèrent les deux j tableaux du Louvre, le Saint Georges et le I Saint Raphaël, si libres et si fringants, qu'il ! peignit pour sa ville natale pendant son séjour à Pérouse. Que de scènes tragiques virent les murailles de ce Municipio, masse sombre et farouche qui ne s'égaye d'ouver- I tures, de colonnades et d'ogives qu'à la hauteur où l'assaut n'est plus à craindre! Les
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églises elles-mêmes étaient rudes et guerrières, comme cet étrange Saint-Herculane, aux murs hirsutes et crénelés, où bien des messes furent dites sans que, sur le sol, les taches de sang aient été effacées. Un matin, avant une cérémonie, comme l'eau manquait, il fallut laver les murailles de la cathédrale avec du vin...
N'est-ce pas d'ailleurs l'un des phénomènes les plus curieux de l'histoire d'Italie, ce mélange perpétuel de barbarie et de religion qui fut à l'aurore de la Renaissance? Sigismond Pandolfe, capitaine de la Sainte-Eglise, commanda à L.-B. Alberti le beau revêtement du temple de Rimini en l'honneur de sa quatrième femme, après avoir répudié la première, empoisonné la seconde et étranglé la troisième. Mais nulle part le contraste ne fut plus saisissant qu'ici, dans ces bourgs qui vivaient de pillages et de meurtres, où la
guerre régnait de cité à cité, de quartier à quartier, de famille à famille, et où fleurirent cependant, entre les pavés rouges de sang, les œuvres délicates de l'école ombrienne et de la piété franciscaine. Saint François luimême, d'abord guerrier, n'est-il pas le symbole de l'Ombrie belliqueuse et mystique où le chêne et l'olivier alternent leur feuillage sur les coteaux?
La dévotion des Italiens est d'ailleurs tout extérieure et formaliste. A une grand'messe célébrée par le cardinal de Ferrare, qui présidait, cette année-là, les fêtes du cinquantenaire, j'ai vu les gens entrer comme à un spectacle, aller d'un autel à un autre, s'extasier bruyamment sur la décoration de l'église et les illuminations. Les femmes se promenaient, l'éventail à la main, s'arrêtaient pour suivre un instant l'office, faisaient une génuflexion et un signe de croix, puis reprenaient
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leur promonade, s'entretenaient avec des voisines rencontrées, admiraient la Madone de la Grâce que, du haut de la nef, de mouvantes projections lumineuses éclairaient comme une étoile de ballet.
Aujourd'hui le Dùme est désert. Le sacristain, voyant un étranger, accourUet veut me montrer les œuvres d'art de son église et tout d'abord la Descente de Croix du Baroccio ; mais, tandis qu'il soulève le rideau qui la recouvre, je m'éloigne. A quoi bon revoir celte toile déclamatoire qui m'a laissé l'impression d'une scène d'épilepsie et ne dégage aucune émotion? Combien, dans sa rude simplicité, est plus poignanle la Madone avec quatre saints de Luca Signorelli ! Voici un admirable artiste, le précurseur direct de Michel-Ange. A l'époque où il peignit ce tableau, nul, pas même Mantegna, n'avait une connaissance plus profonde de lanatomie.
Quelle sobriété, quelle gravité d'ordonnance, quelle force sévère et parfois même un peu âpre ! Vraiment, c'est cette œuvre qu'il faudrait venir voir après avoir regardé les Pérugins de la Pinacothèque : au sortir du milieu factice et froid où se plut l'imagination du maître de Pérouse, on goûterait mieux encore la joie de se trouver devant le réel, devant la vie.
En quittant le Dôme, je m'engage dans le dédale des petites rues qui s'enchevêtrent en tout sens, montent, descendent, se croisent, se terminent en escaliers ou aboutissent à une terrasse par-dessus laquelle on aperçoit le moutonnement clair des oliviers et l'ondulation des collines souples couvertes de maisons. Rien de plus émouvant que ces places minuscules, comme la Piazza di Porta Sole ou la Piazza délie Prome suspendues au-dessus des ravins qui séparent les divers fau-
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bourgs de la ville. L'àme du passé flotte sur elles, sort des vieilles demeures, rôde autour des jardins discrets et silencieux endormis à l'ombre des murs d'où dépassent seulement les quenouilles endeuillées des cyprès. Des branches de saule et de vigne vierge pendent aux grilles, retombent le long des fers rouilles, lasses et pensives, comme si elles se souvenaient. Le gazon croit aux fissures des dalles, entre les pavés usés, et recouvre le sol, assourdissant, ouatant les bruits. Su r les murailles aussi, la mousse jaillit aux joints des pierres, si abondante parfois que les maisons en sont comme feutrées et absorbent les vibrations sonores. Moellons déchaussés des portes en ruines, toits où l'herbe pousse, tout a ce grand air résigné mais fier des choses d'autrefois qui attendent la mort sans lutter, sachant que rien ne pourra les faire revivre. Pourtant, une fenêtre ou-
verle, une silhouette entrevue au fond d'un couloir sombre, une boutique, un petit étalage, une façade fleurie de lauriers-roses rappellent que la vie quotidienne continue, que des gens naissent, luttent et meurent, que des amants s'étreignent et souffrent, ici comme ailleurs...
La merveille de Pérouse est le Giardino di F route, balcon accroché à la montagne qui s'élance au-dessus de la vallée comme l'éperon d'un navire sur les flots. Presque toutes les cités de Toscane et d'Ûmbrie ont ainsi des terrasses admirablement situées d'où l'on domine la plaine et qui, plus que pour l'attaque ou la défense, furent choisies pour la seule joie des yeux. Sans frais, les Italiens surent s'offrir des spectacles infiniment variés. Allégresse des matins, splendeurs des pleins midis éblouissants, violence ou douceur des crépuscules, ils connurent toutes les
ûiagies de la lumière. Si loin qu'on soit encore de la Grèce, on comprend déjà les adieux à la vie dos héros antiques. Sous ce ciel d'un bleu moins intense mais aussi pur que celui d'Athènes, ce qui, plus que tout, doit attrister, c'est de songer que l'on ne verra plus la radieuse clarté du jour; et l'on ne serait point surpris d'entendre les pauvres auxquels on fait l'aumône vous remercier avec l'admirable souhait des mendiants de Corfou : « Puissiez-vous jouir longtemps de vos yeux! » Les peuples septentrionaux, quand ils s'effraient de la mort, pensent au néant, au non-être, à la disparition de leur personnalité morale ou intellectuelle ; ceux d'ici regrettent surtout le bonheur de vivre, de respirer sous le soleil, la joie d'aimer et d'admirer qu'ils ne connaîtront plus.
C'est à l'heure fuyante du crépuscule que j'aime avenir rêver dans ce jardin, quand le
ciel est déjà d'un bleu très doux, presque laiteux, de la nuancé adoucie des violettes de Parme. La vallée ombrienne s'enfonce entre la double chaîne des Apennins et des collines qui dominent le Tibre. Les montagnes se resserrent et forment un de ces fonds imprécis et flous qu'aimait Léonard. Les villes s'estompent dans les lointains, sous la légère brume qui monte du sol surchauffé. Pourtant l'on distingue encore les méandres du fleuve, les toits de la Portioncule et de Bastia, la blanche Assise au flanc du Subasio. Et je devine même, tant ce panorama m'est familier, Spello, Foligno dans la plaine, Monte falco au sommet de son pic et, derrière la colline de Betlona, la Rocca de Spolète et son bois de chênes verts.
La chute du jour accroît encore la spiritualité de cette terre que Dante appela « le jardin de la Péninsule » et Renan « la Ga-
lilée del'Italie ». Aucun spectacle de nature ne peut donner la même impression de douceur et de grandeur. Que d'heures déjà j'ai vécues sur cette terrasse ! Je n'en sais pas de plus belles. D'autres furent plus éclatantes ou plus voluptueuses : celles-ci sont les meilleures. Devant cette vallée où tant de civilisations se succédèrent, où tant de siècles d'histoire laissèrent leurs traces, où la religion et l'art trouvèrent leurs plus pures expressions, il semble que toute sensation s'avive, que toute pensée s'eunoblisse. Autant de bourgs dans la plaine ou sur les coteaux, autant de noms glorieux et d'œuvres illustres. En oubliant même Pérouse — où naquit et grandit toute une école, où travaillèrent les Pisano et l'Angelico, d'où sortit le Pérugïn, où étudia Raphaël — voici Assise avec Cimabue et Giotto, Spello et ses Pinturicchio, Trevi et ses Spagna, Spolète et
ses Filippo Lippi, Montefalco et ses Gozzoli. Les yeux errent du vieux Tibre au Clitumne sacré, du Topino chanté par Dante aux toits de la Portioncule, des collines du Trasimcne aux murailles de Spolète où régna Lucrèce Borgia. Du haut de ce même belvédère, les Pérugins virent passer les cohortes étrusques et les légions de Flaminius, les foules qui suivaient saint François et les armées des papes et les soldats de Napoléon : vraiment l'on pourrait graver sur les portes de Pérouse, en en faussant légèrement le sens, une inscription analogue à celle qui se lisait à l'entrée de Sienne : Cor mayi* Perugia pandit.
A mon arrivée, quelques personnes étaient assises sur les bancs de pierre et, le 0;e«leker à la main, cherchaient à reconnaître les villes ou à suivre le cours du Tibre qui se perd au milieu de la verdure et des champs. Mais, la nuit tombant, elles sont parties.
Seul un vieillard est resté et se promène de long en large, tenant par la main une petite idiote qui balbutie d'une voix monotone des mots sans suite...
Peu à peu l'obscurité s'étale. L'heure virgilienne commence. Les collines se rapprochent encore et forment un cercle plus étroit autour de la plaine, enfermant les vallons dans leur ombre. Une cloche sonne tout à côté, au clocher de San Pietro, grêle et fêlée, et semble, suivant la mélancolique expression de Dante, « pleurer le jour qui se meurt ». Le vent de tramontane se lève, aigre et froid. Je rentre rapidement par le Corso Cavour désert, laissant derrière moi la petite idiote dont la voix lamentable me poursuit...