‹ Heures d'ItalieChapitre 8 sur 11 · VA H ALLO · texte numérisé non relu

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d'insectes; l'ombre y est nette et claire, et le soleil seul, à travers les branchages, la troue de ses rais (For.

Du sommet, la vue s'étend sur tout le Valsesia et sur les hauteurs qui le dominent. J'avoue que j'ai préféré jouir de ce panorama au lieu d'entrer dans chacune des quarantecinq chapelles, où des groupes en terre cuite et des fresques reconstituent, hélas! bien tristement, et à la façon des bonshommes de cire du musée Grévin, les divers épisodes de l'histoire du Christ. Je regrette qu'à ces ouvrages, qui préparent, — comme les œuvres de Mazzoni et de Begarelli à Modène, — l'art de Saint-Sulpice, Gaudenzio Ferrari se soit associé, en brossant quelques fresques et en modelant quelques figures. Je suis venu à Varallo, en effet, pour y mieux connaître le plus célèbre de ses enfants, le bon peintre Gaudenzio Ferrari qui naquit à Valduggia,

tout près d'ici, et habita Varallo pendant la plus grande partie de sa vie. Voilà encore un de ces artistes qui, dans tout autre pays, serait presque illustre. Mais l'Italie est si riche qu'elle l'a un peu négligé. Sa gloire n'a ^uère franchi la contrée où, il est vrai, la plupart de ses œuvres sont jusqu'ici demeurées. Et peut-être est-ce justement une des raisons de ce dédain, ainsi que le fait remarquer M. Téodor de AYyzewa, « l'atmosphère des lacs répandant dans les âmes une sorte de voluptueuse torpeur qui fait redouter la secousse d'une trop vive émotion artistique ».

On peut avoir déjà une idée du talent de Ferrari quand on a vu ses tableaux de Novare, de Gannobio et de Corne, ses fresques de Verceil et de l'île d'Orta, et surtout cette magnifique coupole de Saronno, que j'ai admirée l'autre jour, et que Y Histoire de V Art

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d'André Michel met au rang des principaux monuments de la peinture italienne, en la comparant à celle du Corrège. Mais on ne peut vraiment le connaître qu'à Varallo, dans la petite église de S. Maria délie Grazie qui s'élève au pied de la montée du sanctuaire. C'est là que bat encore son cœur, sur cette place ensoleillée où l'on conserve sa maison et où ses concitoyens lui dressèrent une statue, voulant honorer, ainsi que le déclare l'inscription, celui qui s'est immortalisé « nelVarte del dipingere c del plasticare ». Si cette formule se comprend sur le chemin du Sacro Monte, — puisque l'artiste mit la main à quelques statues des chapelles. — elle est, d'une manière générale, trop ambitieuse. Ferrari ne peut prendre rang que parmi les peintres, mais à un rang très honorable ; et sans aller jusqu'à le compter, comme Lomazzo, parmi les sept plus grands

maîtres de l'époque, il est juste de rendre hommage à ses mérites.

Avant d'entrer à S. Maria délie Grazie, j'ai voulu voir un de ses tableaux qui orne encore l'autel de l'église paroissiale, bâtie, au milieu de la ville, sur un rocher où l'on accède par un fort pittoresque escalier. Une inexactitude de Burckhardt pourrait laisser croire qu'il y a deux églises possédant un Mariage de sainte Catherine ; il distingue la Collegiata et San Gaudenzio qui sont le même édifice. Ce tableau à six compartiments est d'une parfaite harmonie. Le Christ est très beau; rarement fut mieux rendu ce corps sans vie, qui pourtant n'est pas un cadavre, puisqu'il doit ressusciter ; le fragment central représentant le mariage de sainte Catherine est également tout à fait délicieux de composition et de couleur.

Mais c'est dans la fresque, comme Luini,

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que triomphe Ferrari, et son chef-d'œuvre est, à S. Maria délie Grazie, le vaste retable peint sur le jubé. Dans la chapelle de gauche, au-dessous de ce retable, la Présentation au Temple et le Christ parmi les docteurs sont également très remarquables ; mais l'importance de la grande fresque permet de les négliger. La paroi est divisée en vingt et un panneaux retraçant l'histoire du Christ. L'ensemble n'est pas du tout monotone ; chacun des épisodes sacrés offre une remarquable variété d'exécution. A les regarder de près, il semble que Ferrari, sauf pour le dessin et la grâce, l'emporte sur Luini. 11 a plus de mouvement et de puissance. Par moments, j'ai songé à Signorelli. On trouve des détails d'un naturalisme assez osé; je ne vais pas, comme Corrado Ricci, jusqu'à parler de « modernisme ». Les vêtements sales et déchirés des flagellants, les attitudes des apôtres

regardant Jésus qui lave les pieds de l'un d'eux, les effets de lumière dans la scène de l'arrestation, entre autres exemples, indiquent ses recherches et son constant souci de la vérité. Il lui arrive même d'exagérer. C'est ainsi que, dans le panneau du crucifiement, il y a de nombreux détails inutiles ou même ridicules : le diable qui torture le mauvais larron, le petit chien qui saute au premier plan, nuisent à l'émotion. On sent l'artiste ballotté entre les diverses intluences qui agirent sur lui, influences que M. Téodor de Wyzewa, après miss Ethel Halsey, s'est efforcé de dégager. D'après ces critiques, le peintre reste d'abord fidèle à ses origines lombardes ; puis ils constatent dans ses œuvres une nouvelle manière que tous deux trouvent si nettement allemande qu'ils supposent que Ferrari a travaillé quelques mois au bord du Rhin. J'avoue n'avoir pas senti aussi clai-

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rement cette intluence dans le tableau San Gaudenzio dont je parlais tout à l'heure et qui date de cette période. Puis l'artiste va ;i Parme et subit l'enchantement du Corrège; les anges de la Fuite en Egypte, dans la cathédrale de Cùrne, et le chaud coloris de l'admirable Marche au Calcaire de Cannobio, ne peuvent sur ce point laisser aucun doute. Enfin, à la fin de sa carrière, Ferrari, fondant toutes ces influences dans son génie personnel, donne ses chefs-d'œuvre de Verceil et de Saronno.

Ces divisions sont toujours un peu arbitraires. Je trouve d'ailleurs — et c'est ce qui fait pour moi le charme de Ferrari — que. plus ou moins, mais toujours, il est resti lombard. Ayant passé presque toute sa vie dans ses montagnes de Varallo et sur les bords des lacs, il conserva la saveur de son pays et de sa race. Il fut le dernier à résis-

ter au joug de Léonard de Vinci; quand il meurt, en 1546, on peut dire que la peinture lombarde a vécu.

Ce n'est pas sur les bords, du lac de Varèse, comme une phrase un peu ambiguë le laisserait croire, que Taine souhaita d'avoir une maison de campagne ; il ne s'approcha même pas de ses rives et se contenta de le regarder de la route qui mène à Laveno. Ce fut le lac Majeur qui l'enthousiasma au point de désirer y vivre ; il le préféra au lac de Corne dont il ne sut pas goûter la volupté. Mais je comprendrais que la ville de Varèse

eût fixé son choix, car elle est charmante et ses environs comptent parmi les coins les plus ravissants de la Lombardie. Gaie, prospère, animée, parfois même grouillante aux jours de ses célèbres marchés et de ses courses de chevaux, les Milanais l'ont adoptée comme une de leurs résidences préférées et y ont fait construire de riches villas. En dehors des périodes de fête, comme elle est ignorée des touristes, on peut y paresser tout à son aise et savourer le calme majestueux de son jardin public, l'un des plus beaux qui soient dans l'Italie du Nord. C'est le parc de l'ancienne Gorte que le duc François III de Modène avait édifiée au xviii6 siècle. Planté dans le vieux style italien, il est infiniment noble et sévère. Des charmilles centenaires encadrent de larges pelouses. Je me rappelle l'avoir vu jadis, au printemps, quand les camélias, les marron-

niers, les magnoliers d'Australie aux souples Heurs blanches, les lilas l'emplissaient de leurs jeunes parfums. Aujourd'hui, les senteurs, moins fortes, mais plus subtiles, de l'automne enfièvrent les bosquets. Dans le fond, une hauteur ombragée de sapins et de pins parasols donne à ce jardin plus de caractère encore et plus de grandeur ; de cette terrasse, la vue s'étend sur tout le lac de Varèse et jusqu'à la chaîne des Alpes occidentales que domine toujours le mont Rose. En se retournant, on aperçoit, pardessus les toits de la ville, la Madonna dei Monte et, plus loin, le Campo dei Fiori qui surplombe de mille mètres la plaine, incomparable belvédère où, depuis quelques jours, hélas ! on monte en funiculaire. Déjà un chemin de fer à crémaillère avait déshonoré l'illustre pèlerinage de la Madonna, que l'on gravissait autrefois à pied ou en charrette à

bœufs, par un rude chemin de croix aux interminables lacets. Gomme on savourait mieux alors la joie de s'élever peu à peu et de découvrir à chaque tournant une plus vaste étendue î Du sommet, le panorama est grandiose. Le regard embrasse toute la Lombardie, jusqu'à Milan que Ton devine à l'horizon. On distingue six lacs : à gauche, celui de Corne ; devant soi , celui de Varèse ; à droite , les petits lacs de Biandronno, de Monate et de Comabbio; enfin, très loin derrière eux, deux morceaux du Majeur. C'est sans doute ce qui faisait compter jusqu'à sept lacs par Stendhal qui s'écriait : « Ensemble magnifique... on peut courir la France et l'Allemagne sans avoir de ces sensationslà ! » Il est certain que peu de vues sont aussi splendides, surtout vers le soir, quand les masses d'eau miroitent au soleil couchant comme des reliquaires d'or. Mais, malgré

son cri d'admiration, ce jour de juin 1817, Beyle était profondément triste, triste au point de regarder à peine les femmes qui l'accompagnaient dans sa promenade et dont deux au moins, nous déclare-t-il, étaient très belles. « N'ayant pas le temps d'être amoureux d'aucune d'elles, je le suis de l'Italie. Je ne puis vaincre ma mélancolie de quitter ce pays... » Et sans doute il était sincère : mais à ce regret se joignait un souvenir qui lui mettait aux lèvres un goût d'amertume. Il se rappelait une autre ascension, faite six ans avant, par un matin d'octobre « où le soleil se levait environné de vapeurs, où les coteaux inférieurs paraissaient des îles au milieu d'une mer de nuées blanches ». Comme il montait allègrement ! Il allait retrouver Angelina Pietragrua qu'il avait connue dans sa jeunesse, qu'il venait de revoir plus belle encore que son amour ne l'avait imaginée

pendant les anne'es de séparation, et qui s'était enfin donnée à lui. Mais la Madonna del Monte ne fut guère favorable aux amants. Bien que le frère du curé lui eût confié la benedetta chiave, la clef de la porte qui faisait communiquer son logement avec le péristyle de l'église, il ne put rejoindre la jolie Milanaise. Soit pour exciter son amour, soit parce que la jalousie de son mari était réellement éveillée, elle s'arrangea pour lui échapper. Sur cette terrasse, d'où je contemple l'admirable panorama, Beyle médita sur l'amour et attendit vainement celle qu'il devait plus tard traiter de « coquine ». Un siècle après, presque jour pour jour, je ne sais quelle grâce plus émouvante ce souvenir ajoute au paysage, à ce paysage que ses yeux regardaient mais ne voyaient pas.

Gomment quitter la Lombardie et repasser les Alpes sans m'arrêter au bord de ce Lario où j'ai si souvent promené mes flâneries qu'il me semble y avoir vécu des années? Mais, cette fois, au lieu de séjourner à Bellagio ou à Cadenabbia, je veux rester à Corne même et subir le charme de cette ville qui est plus aujourd'hui la cité de Volta que celle de Pietro da Bregia, l'architecte du Dôme, mais où l'on peut encore trouver de pures joies d'art.

Je me souviens d'avoir, à la suite de Maurice Barrés, raillé Taine qui, dans son Voyage en Italie, réserve plus de pages à la cathédrale de Côme qu'aux rives mêmes du lac. Et certes, je ne me dédis pas entièrement, car le chapitre de Taine reste bien amusant. Quand l'auteur quitte Milan et ses musées, il exulte : « Après trois mois passés devant des tableaux et des statues, on est comme un homme qui pendant trois mois a dîné tous les jours en ville ; donnez- moi du pain et pas d'ananas. On monte en chemin de fer l'esprit léger, sachant qu'à l'arrivée on trouvera des eaux, des arbres, des montagnes véritables, que les paysages n'auront plus trois pieds de long et ne seront plus enfermés dans quatre baguettes d'or... » Et, le lendemain, après avoir fait le tour du lac sans descendre de bateau, il consacre une courte page aux merveilles qu'il a eues sous les yeux

et qu'il semblait désirer avec tant d'ardeur ; puis, il ne résiste pas à la tentation d'aller visiter le Dùme, et il écrit tout un chapitre où il disserte longuement sur l'heureux mélange de l'italien et du gothique dans les œuvres de la Renaissance.

Maintenant que j'ai pu regarder en détail cette cathédrale, je comprends l'enthousiasme de Taine. Même à la fin d'un voyage d'Italie, elle peut retenir et séduire le touriste en quête de beauté. A côté du si joli Broletto de marbre tricolore, dont on dut amputer un tiers pour lui donner son développement, la façade est infiniment originale avec ses trois divisions marquées par des cordons verticaux de statues superposées. La partie médiane est particulièrement ouvragée et d'une grande richesse décorative. Le portail central, surmonté de cinq hautes figures et d'une rosace entourée de niches, est flanqué,

à gauche et à droite, d'élégantes et minces fenêtres au-dessous desquelles sont les célèbres statues assises des deux Pline. Je remarque qu'il y a partout abondance de statues ; les bords des fenêtres en sont euxmêmes garnis ; on en compterait peut-être une centaine sur cette façade qui, à cause des vastes espaces plats, paraît au premier abord presque nue. Les détails d'architecture sont tantôt gothiques, tantôt renaissance ; rarement se voit mieux, matérialisée dans le marbre, la lutte des tendances qui se partagèrent le xve siècle. Ces œuvres de transition ont d'ailleurs une simplicité et une vigueur d'accent qui témoignent d'un art jeune et sain. Sans doute, comme Taine le constate, des naïvetés, des imitations trop littérales des formes réelles indiquent un esprit qui n'a pas encore atteint tout son essor; les cambrures exagérées, les chevelures surabon-

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dantes montrent les excès et la sève irrégulière de l'invention; mais ce désir de rendre et d'exprimer la vie a, dans ses gaucheries, plus de séduction que bien des perfections trop savantes et trop froides. Du reste, ainsi que je l'ai noté déjà plusieurs fois, la sculpture lombarde est surtout ornementale et a pour but de concourir à l'effet d'ensemble; les artistes sont des décorateurs plus que des statuaires. On s'en rend encore mieux compte devant les deux portes qui s'ouvrent sur les cotés de la cathédrale. Celle du midi serait de Bramante; bien qu'on l'ait contesté, il me semble qu'elle a sa marque : l'ampleur du dessin, la sobriété des détails, la fermeté des lignes, la noblesse de l'ensemble sont en tout cas dignes du grand architecte. L'autre porte, que l'on appelle généralement la Porta délia Rana, à cause d'une grenouille

sculptée dans l'un des piliers, est des frères

Rodari. On devine que les deux artistes lombards ont voulu faire mieux que le modèle dont ils s'inspiraient; ils n'ont réussi qu'à faire plus riche et plus touffu, trop riche et trop touffu. Pourquoi, sur l'entablement, ces figures et cette niche surmontée à son tour de statues? Pourquoi ces immenses colonnes ciselées et chargées d'ornements comme des supports d'autels? Je reconnais bien là les mains et l'esprit des artisans qui travaillèrent au Dôme de Milan ou à la Chartreuse de Pavie...

Mais ne faisons pas comme Taine et don nons ces dernières heures au lac. A la fin de mars dernier, revenant de Tolède et des âpres plateaux de Castille, j'éprouvai une telle allégresse physique en arrivant sur ces bords que jamais ils ne m'avaient paru si beaux; je déclarai qu'à la neuve saison, mieux qu'à l'automne, s'en goûtait le charme prenant.

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