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GRIFFON DE PEROUSE

(Statut! di Perugia — Ed. di Francesco cartulari — 1528)

Rome et l'Empire, déchirée par des querelles intestines, elle ne déposa jamais les armes. A une époque où l'Italie donna le

jour à tant de princes illustres par leur cruauté, elle connut certainement les plus cruels. Un sonnet célèbre a flatté le Malatesta ; car (( parmi tous les tyrans qu'un peuple détesta » les Baglioni ont le droit de passer avant tous. Dans les petites rue* de la ville, tortueuses, étroites comme des couloirs, parfaits coupe-gorges où tout parle encore d'attaque et de défense, entre ces vieux palais aux fenêtres grillées, sur ces dalles qui n'ont pas bougé depuis les siècles où elles furent si souvent ensanglantées, comment ne pas songer à cette terrible famille dont on a pu dire que les enfants naissaient avec l'épée au côté et dont pas un des membres ne mourut de mort naturelle ? Un

jour, le petit Simonetto Baglioni dut se défendre, seul, contre une poignée d'ennemis. STle jeune Raphaël n'assista pas à la scène, il vit souvent de pareils exploits et ce sont certainement des souvenirs personnels qui lui inspirèrent les deux tableaux du Louvre, le Saint-Georges et le Saint-Raphaël, si libres et si fringants, qu'il peignit pour sa ville natale pendant son séjour à Pérouse. Que de scènes tragiques virent les murailles de ce Municipio, masse sombre et farouche qui ne s'égaye d'ouvertures, de colonnades et d'ogives qu'à la hauteur où l'assaut n'est plus à craindre ! Les églises elles-mêmes étaient rudes et guerrières, comme cet étrange Sant-Erculano, aux

murs hirsutes et crénelés, où bien des messes furent dites sans que, sur le sol, les taches de sang aient été effacées. Un matin, avant une cérémonie, comme l'eau manquait, il fallut laver les murailles du Dôme avec du vin...

N'est-ce pas d'ailleurs l'un des phénomènes les plus curieux de l'histoire d'Italie, ce mélange perpétuel de barbarie et de religion qui fut à l'aurore de la Renaissance ? Sigismond Pandolfe fut capitaine de la Sainte-Eglise et commanda à L.-B. Alberti le revêtement du temple de Rimini en l'honneur de sa quatrième femme, après avoir répudié la première, empoisonné la seconde et étranglé ia troisième. Mais nulle part le contraste

ne fut plus saisissant qu'ici, dans ces bourgs qui vivaient de pillages et de meurtres, où la guerre régnait de cité à cité, de quartier à quartier, de famille à famille et où fleurirent cependant, entre les pavés rouges de sang, les œuvres délicates de l'école ombrienne et de la piété franciscaine. Saint François lui-même, d'abord guerrier, n'est-il pas le symbole de l'Ombrie belliqueuse et mystique où le chêne et l'olivier alternent leur feuillage sur les coteaux ?

La dévotion des Italiens est d'ailleurs tout extérieure et formaliste. A une grand'messe célébrée, l'an dernier, par le cardinal de Ferrare, qui présidait les fêtes du cinquantenaire, j'ai vu les gens

entrer comme à un spectacle, aller d'un autel à un autre, s'extasier bruyamment sur la décoration de l'église et les illuminations. Les femmes se promenaient, l'éventail à la main, s'arrêtaient pour suivre un instant l'office, faisaient une génuflexion et un signe de croix, puis reprenaient leur promenade, s'entretenaient avec des voisines rencontrées, admiraient la Madone de la Grâce que, du haut de la nef, de mouvantes projections lumineuses éclairaient comme une étoile de ballet.

Aujourd'hui le Dôme est désert. Le sacristain, voyant un étranger, accourt et veut me montrer les œuvres d'art de son église et tout d'abord la Descente de Croix du Baroccio ; mais, tandis qu'il

tire le rideau qui la recouvre, je m'éloigne. A quoi bon revoir cette toile déclamatoire qui m'a laissé le souvenir d'une scène d'épilepsie et ne dégage aucune émotion ? Combien, dans sa rude simplicité, est plus poignante la Madone avec quatre Saints de Signorelli ! Voici un admirable artiste, le précurseur direct de 1\Iichel-Ange. A l'époque où il peignit ce tableau, nul, pas même Mantegna, n'avait une connaissance plus profonde de l'anatomie. Quelle sobriété, quelle gravité d'ordonnance, quelle force sévère et parfois même un peu âpre ! Vraiment c'est cette œuvre qu'il faudrait venir voir après avoir regardé les Pérugins de la Pinacothèque : au sortir du milieu factice

et froid où se plut l'imagination du maître de Pérouse, on goûterait mieux encore la joie de se trouver devant le réel, devant la vie.

En quittant le Dôme, je m'engage dans le dédale des petites rues qui s'enchevêtrent en tout sens, montent, descendent, se croisent, se terminent en escaliers ou aboutissent h une terrasse par-dessus laquelle on aperçoit le moutonnement clair des oliviers et l'ondulation des collines souples où les maisons des bourgs se serrent les unes contre les autres comme des nids d'hirondelles au bord d'un toit. Rien de plus émouvant que ces places minuscules, comme la Piazza di Porta Sole ou la Piazza délie Prome suspendues au-des-

sus des ravins qui séparent les divers faubourgs de la ville. L'âme du passé flottent sur elles, sort des vieilles maisons, rôde autour des jardins discrets et silencieux endormis à l'ombre des murs d'où dépassent seulement les quenouilles endeuillées des cyprès. Des branches de saule et de vigne vierge pendent aux grilles, retombent le long des fers rouilles, lasses et pensives, comme si elles se souvenaient. Le gazon croît aux fissures des dalles, entre les pavés usés, et recouvre le sol, assourdissant, ouatant les bruits. Sur les murailles aussi, la mousse jaillit aux joints des pierres, si abondante parfois que les maisons en sont comme feutrées et absorbent les vibra-

tions sonores. Moellons déchaussés des portes en ruines, toits où l'herbe pousse, tout a ce grand air résigné mais fier des choses d'autrefois qui attendent la mort sans lutter sachant que rien ne pourra les faire revivre. Pourtant, une fenêtre ouverte, une silhouette entrevue au fond d'un couloir, une boutique, un petit étalage, une terrasse fleurie de lauriers-roses rappellent que la vie quotidienne continue, que des gens naissent et meurent, que des amans s'étreignent et souffrent, ici comme ailleurs...

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