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Il y a dans toute génération littéraire un type qui ne manque jamais, celui de l'homme qui passe sa vie entière à prendre des notes en nourrissant le projet de quelque chose d'important, et meurt sans avoir écrit le premier mot du livre qui devait faire sa célébrité. Notre siècle en a compté bon nombre. Tel était, par exemple, ce journaliste distingué de la Restauration, qui, après avoir promis pendant quarante ans une histoire des origines du christianisme, est mort en laissant la tâche à M. Renan, qui l'a remplie de la façon que Ton sait. Tel fut encore M. Clogenson, de son vivant magistrat à la cour d'Alençon. Il avait employé les loisirs de sa longue existence à rassembler les matériaux d'une histoire de Voltaire, et il a quitté ce monde sans avoir imprimé autre chose que des notes reconnaissables au G majuscule qui les signe, plus un petit écrit épisodique sur les relations de son auteur favori avec les académies.
4 UEURES DE LECTUAES D*UN CRITIQUE.
Il était d'ailleurs si plein de son sujet qu'il était arrivé à le croire réalisé; il fallait entendre M. Cousin raconter, avec ce feu dans la mimique et cet accent dans le débit qui faisaient de lui un si grand acteur, ses rencontres avec M. Clogenson. « Vous le trouvez dans la rue et vous lui dites : « Eh bien, que faites- « vous maintenant? — Dans huit jours, je publie ma « Yie de Voltaire. » — « Dix ans après, je le retrouve. « Et de quoi vous occupez-vous à cette heure? — Dans « trois jours, je publie ma Vie de Voltaire. » Il n'y avait rien d'exagéré dans le récit de M. Cousin, car, ayant eu moi-même l'honneur de recevoir, dans ses dernières années, une visite de M. Clogenson, je lui fis assez facilement déclarer quelque chose d'à peu près semblable. Mais l'homme qui, dans la génération à laquelle j'appartiens, a représenté ce type dans toute sa perfection, et j'oserai dire dans son idéal même, c'est cet infortuné Philoxène Boyer, que tout le Paris lettré a connu. Je l'ai fréquenté pendant de longues années, et je dois rendre ce témoignage à sa pauvre mémoire que je n'ai pas connu d'homme d'une érudition aussi singulière ; seulement, comme cette érudition avait été acquise non par travail patient et méthodiquement ordonné , mais par volupté fiévreuse et nervosité maladive, elle avait pris la forme d'une sorte de dilettantisme intempérant et frénétique qui empêchait de la reconnaître, ou enlevait lenvie de la reconnaître, ou permettait aux malveillants de la tourner en risée. Tout allait bien tant qu'il ne s'agissait que de causer; il y
JOHN AUBREY. o
avait eQ lui une surabondance de lectures véritablement diluvienne qui, sous le plus léger prétexte, et même sans prétexte, s'épanchait en torrents, en cascades, en cataractes. C'était un Niagara de citations, un fleuve des Amazones plein de rapides imprévus, entraînant tout au hasard du souvenir : poèmes, commentaires, anecdotes. Mais s'agissait-il d'écrire, c'était tout autre chose : alors les noms illustres, s'appelant les uns les autres, promenaient la pensée de l'écrivain à travers toutes les littératures, les notes s'engendraient dans le texte comme les insectes dans la matière en fermentation, et le sujet annoncé était abandonné dès la dixième ligne. Il me souvient encore d'une certaine féerie qu'il devait écrire en collaboration avec Théodore de Banville pour la porte Saint-Martin. Le sujet choisi par les deux auteurs était la légende du roi Arthur. Pour se préparer à cette œuvre destinée à être représentée devant un public si érudil, Boyer se dit qu'il était préalablement nécessaire de lire tout ce qui se rapportait à la Table-Ronde. Tout y passa, etTressan, et cette si amusante compilation du dernier siècle, la Bibliothèque des romans^ et M. de la Villemarqué, et M. Paulin Paris, et ce qui était alors publié de Chresliende Troyes et autres poètes du moyen âge. Mais les sources françaises, au bout de peu de temps, lui parurent insuffisantes, et il pensa qu*il serait honnête d'y joindre les sources anglaises et les galloises même, s'il se pouvait. N'était-il pas indispensable de lire le Mabinoglon de lady Charlotte Guest,
4 HEURES DE LECTUftES D'UN CRITIQUE.
Il était d'ailleurs si plein de son sujet qu*il était arrivé à le croire réalisé ; il fallait entendre M. Cousin raconter, avec ce feu dans la mimique et cet accent dans le débit qui faisaient de lui un si grand acteur, ses rencontres avec M. Glogenson. « Vous le trouvez dans la rue et vous lui dites : « Eh bien, que faitesce vous maintenant? — Dans huit jours, je publie ma « Yie de Voltaire. » — « Dix ans après, je le retrouve. « Et de quoi vous occupez-vous à cette heure? — Dans c( trois jours, je publie ma Vie de Voltaire. » Il n'y avait rien d'exagéré dans le récit de M. Cousin, car, ayant eu moi-même Thonneur de recevoir, dans ses dernières années, une visite de M. Clogenson, je lui fis assez facilement déclarer quelque chose d*à peu près semblable. Mais l'homme qui, dans la génération à laquelle j'appartiens, a représenté ce type dans toute sa perfection, et j'oserai dire dans son idéal même, c'est cet infortuné Philoxène Boyer, que tout le Paris lettré a connu. Je l'ai fréquenté pendant de longues années, et je dois rendre ce témoignage à sa pauvre mémoire que je n'ai pas connu d'homme d'une érudition aussi singulière; seulement, comme cette érudition avait été acquise non par travail patient et méthodiquement ordonné , mais par volupté fiévreuse et nervosité maladive, elle avait pris la forme d'une sorte de dilettantisme intempérant et frénétique qui empêchait de la reconnaître, ou enlevait l'envie de la reconnaître, ou permettait aux malveillants de la tourner en risée. Tout allait bien tant qu'il ne s'agissait que de causer; il y
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avait ea lui une surabondance de lectures véritablement diluvienne qui, sous le plus léger prétexte, et tnème sans prétexte, s'épanchait en torrents, en cascades, en cataractes. C'était un Niagara de citations, un fleuve des Amazones plein de rapides imprévus, entraînant tout au hasard du souvenir : poèmes, commentaires, anecdotes. Mais s'agissait-il d'écrire, c'était tout autre chose : alors les noms illustres, s'appelant les uns les autres, promenaient la pensée de l'écrivain à travers toutes les littératures, les notes s'engendraient dans le texte comme les insectes dans la matière en fermentation, et le sujet annoncé était abandonné dès la dixième ligne. Il me souvient encore d'une certaine féerie qu'il devait écrire en collaboration avec Théodore de Banville pour la porte Saint-Martin. Le sujet choisi par les deux auteurs était la légende du roi Arthur. Pour se préparer à cette œuvre destinée à être représentée devant un public si érudit, Boyer se dit qu'il était préalablement nécessaire de lire tout ce qui se rapportait à la Table-Ronde. Tout y passa, etTressan, et cette si amusante compilation du dernier siècle, la Bibliothèque des romans^ et M. de la Viilemarqué, et M. Paulin Paris, et ce qui était alors publié de Chrestiende Troyes et autres poètes du moyen âge. Hais les sources françaises, au bout de peu de temps, lui parurent insuffisantes, et il pensa qu*il serait honnête d'y joindre les sources anglaises et les galloises même, s'il se pouvait. N'était-il pas indispensable de lire le Mabinoglon de lady Charlotte Guest,
et la vieille compilation de sir Thomas Malory, la Mort d'Arthur^ Boyer ne savait pas l'anglais, mais cet obstacle n'était pas pour l'arrêter. Il apprit donc cette langue, et lut tout ce qui se rapportait à son sujet jusqu'aux Idylles du roi de Tennyson inclusivement. Seulement, comme vous pouvez aisément le croire, au bout de toutes ces lectures, le pauvre Boyer se trouva plus enchanté que Merlin sous son aubépine fleurie, et personne plus, ni auteur, ni collaborateur, ni directeur, ne pensait encore à la féerie.
Le rôle de ce personnage littéraire fut tenu en Angleterre, pendant la seconde moitié du xvii® siècle, par un hobereau du Wiltshire, du nom de John Aubrey. Gomme il était un adepte très convaincu de l'astrologie judiciaire — William Lilly, le roi des astrologues anglais de l'époque, le comptait au nombre de ses amis ou dupes les plus intimes, — il a dressé sa Nativité selon tous les canons orthodoxes de celte plus ancienne des sciences conjecturales, ainsi que l'ont fait, du reste, nombre de ses compatriotes illustres, Robert Burton et sir Thomas Browne, par exemple. Nous ne sommes pas assez versé en astrologie pour dire à simple inspection de la figure de celte Nativité ce qu'elle présageait au pauvre Aubrey; mais il est probable qu'il y eut là quelque conjonction malencontreuse ou quelque station prolongée de son étoile auprès de quelque astre malveillant. Ce fut un mortel inoffensif au possible et baroque à l'excès. Il a pris soin de consigner dans
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une sorte de registre sommaire, pour rinstruction de la postérité, ce qu'il considérait comme les principaux événements de sa vie; cela est d'une naïveté tout enfantine et quasi ridicule, qui justifie assez bien le portrait méchant avec préméditation qu'a tracé de lui Antony Wood, le célèbre historien des «intiquités d'Oxford. Né si faible, qu'il fallut le baptiser par précaution aussitôt après son entrée dans le monde, il fut affligé toute sa vie de maladies bizarres, déplaisantes, et même malpropres, qu'il nous énumère complaisamment, avec indication du temps qu'elles ont duré. De quatre à douze ans, Aromissemenls périodiques ; de huit à vingt et un ans, écoulement ou fontaine purulente à la tète. En 1634, fièvre violente qui faillit l'emporter; en 1639, rougeole ou éruption cutanée; en 1648, à Oxford, petite vérole ; en 1664, pendant un voyage en France, spleen et hémorrhoïdes à Orléans. Cette abondante gourme maladive semble avoir cessé de s'épancher vers les années de l'âge mûr; cependant, en 1677, :iious relevons encore un abcès à la tête. Après les accidents de la maladie, les accidents du hasard, et le chapitre en est long. Il est tombé trois fois de cheval, la première fois avec contusions graves, la seconde avec fracture d'une côte, la troisième avec lésion à un certain endroit d'une sensibilité fort exceptionnelle. Il a failli se casser le cou en visitant la cathédrale d'Ely. Il a failli se noyer deux fois, et, en revenant d'Irlande, il a presque fait naufrage. Les accidents qui lui arrivent par le fait des hommes ne
sont ni moins nombreux, ni moins variés. Au Temple, il a été, un jour sur le point d'être transpercé par Tépée d'un jeune étudiant. Un autre jour, dans une affaire d'élections, il s'en est peu fallu qu'il ne fût tué par lord Herbert, futur comte de Pembroke. Un autre jour encore, un gentilhomme ivre qu'il n'avait jamais vu s'est précipité sur -lui pour le faire passer de vie à trépas. Et le chapitre des femmes! Aubrey vécut célibataire, mais cette précaution bien entendue ne put préserver ni contre les déceptions de l'amour, ni contre les maléfices du sexe enchanteur, un être que le guignon poursuivait sous des formes si multiples. A plusieurs reprises, il fut saisi d'admirations attendries pour diverses gentlewomen, mais elles lui échappèrent par la malignité de la mort ou d'autres manières non spécifiées. Une certaine Jeanne Sumner, à laquelle il paraît avoir fait quelque imprudente promesse matrimoniale non suivie d'effet, l'attaqua en cour de justice, et il en résulta un procès dont il sortit vainqueur, mais non sans dommage pour sa bourse. Ses affaires de fortune enfin furent à l'unisson de ces malchances variées. Son père lui avait laissé des propriétés considérables répandues dans six comtés. Malheureusement, ce superbe héritage était quelque peu embarrassé, et prêtait à des affaires litigieuses dont sa nature baguenaudière, distraite et crédule à l'excès, et par là probablement sans défense contre les parasites que nourrit la chicane, le rendait parfaitement incapable de se débrouiller. Aussi voit-on cette fortune fondre comme neige sans une
gestion malhabile par l'effet de la pompe aspirante 4es gens de loi, peut-être aussi par suite de sa camafaderie avec les astrologues, alchimistes, possesseurs de secrets merveilleux, probablement encore par ses manies de collectionneur qui durent plus d'une fois le faire prendre pour dupe et l'induire en dépenses stériles *. Il en résulta que ses dernières années se passèrent dans une gène très étroite ; et que même, s'il faut en croire Anthony Wood, il en fut réduit à vivre, comme on dit vulgairement, aux crochets de diverses personnes de sa famille et de son intimité. <( C'était un esprit sans ressources, une tête à lubies, toujours dans la lune, et s'il n'était pas fou, il ne s'en fallait guère », dit ce même Anthony Wood; et il faut convenir que, si ce signalement est assez peu amical, il est en assez parfait accord avec le caractère que fait supposer le résumé biographique qu'Aubrey a tracé lui-même.
1. Unç circonstance curieuse, quasi historique, se rapporte à l'une (le ces propriétés d'Aubrey. Le 3 novembre 1099, la mer ensabla sur la côte du Kent une étendue considérable de terres qui avaient fait partie des immenses domaines de ce comte Godwin, si puissant sous Edouard le Confesseur, le père de Tosti et d'Harold, terres qui, par suite de cet accident, sont appelées depuis cette époque sables de Godwin, Or Aubrey possédait dans ce même comté de Kent des terres que la mer mit aussi à mal et qui Unirent par ne lui plus rien rapporter, de quoi il s'afflige fort. Mais s'il s'afflige, il ne s*ctonne nullement, car il était né un 3 novembre, jour qu'il considérait comme fatidique, et comme le 3 novembre était justement le jour où les propriétés du comte Godwin avaient été submergées, il est évident pour lui que ses propriétés ont subi l'influence de cette date, comme l'avaient subie, 580 ans auparavant, celles du comte saxon.
Le même guignon le poursuivit dans la vie intellectuelle. L'étude des antiquités anglaises avait été mise en faveur au xvii® siècle par plusieurs hommes émincnt«(, notamment par Gamden et sir William Dugdale, qui, au moment même où la vieille Angleterre allait disparaître sans retour, s'étaient consacrés avec zèle, avec piété, avec tendresse, à en conserver une image d'une familiarité vivante et d'une mina* tieuse ressemblance. Aubrey s'éprit dès sa jeunesse de ces études, et il les poursuivit toute sa vie, mais avec un enthousiasme intermittent et une activité à bâtons rompus qui ne lui permirent d'atteindre à aucun résultat sérieux. En 1639, il y eut dans son comté natal du Wiltshire une réunion de gentlemen férus, comme lui, d'amour pour le passé de leur province. Ils convinrent de s'en partager la description, et Aubrey accepta de se charger de la région du Nord, Tout ce qui nous reste de ce projet est un compte rendu écrit en 1671, douze ans après la réunion dont nous venons de parler. Ce petit morceau, où se rencontrent quelques phrases éloquentes, n'est pas cependant pour faire regretter outre mesure qu'Aubrey n'ait pas achevé sa tâche. C'est une sorte de portrait du bon vieux temps, écrit avec une candeur qui porte la marque certaine de la crédulité, et dans un sentiment de vénération donquichottique d'où l'esprit critique est entièrement absent, quelque chose comme une élucubration de roidbuck ou du Dominie Sampson de Walter Scott avec plus de sérieuse information. Aubrey semble avoir écrit toutefois une partie de sa
JOHN AUBREY. il
description, mais la vieillesse le surprit avant qu'il eût achevé sa tâche qu'il légua à Tévéque Tanner, et son travail incomplet est allé dormir à Oxford, probablement dans le muséum de son ami Elias Âshmole, en compagnie de tous ses autres papiers, pour le plus grand profit des chercheurs de l'avenir, car ces papiers d'Aubrey sont au nombre des documents les plus souvent cités par les érudits modernes. Pour le plus grand profit de ses rivaux en érudition aussi, car il paraît bien qu'Anthony Wood, entre autres, a largement bénéficié des travaux de ce pauvre homme sans défense qu'il prétendit ne pas connaître après l'avoir mis à contribution pour ses Fasti oxonienses. On voit qu'Aubrey appartenait à la famille de ces laborieux pour lesquels ont été faits les fameux vers :
Sic vos, non vobis, vellera fertis oves....
Ridicule ou non, ce naïf John Aubrey n'en a donc pas moins rendu aux lettres des services réels, et il les a servies vraiment de plus d'une façon, car il a été un des membres fondateurs de la Société royale de Londres, et son nom reste attaché à l'origine de ce corps célèbre comme celui d'un Chapelain à l'origine de notre Académie française.
C'est un an seulement avant sa mort, arrivée en 1697, qu'Aubrey paraît avoir renoncé à sa description du Wiltshire, mais cette résolution semble l'avoir quelque peu embarrassé. Il se trouvait parent par
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alliance à un degré plus ou moins éloigné du lord Abingdon de cette époque, et il en avait reçu l'hospitalité à son château de Lavington. Aubrey avait d'abord décidé de lui dédier sa description en manière de remerciements, mais Tabandon qu'il faisait de son œuvre le laissait maintenant sans moyen de prouver sa reconnaissance, et il tenait h la prouver. Alors il vint à penser que, dans sa longue vie de paperassier curieux, il avait assemblé sur le monde invisible et sur les communications de ses habitants avec notre monde visible — songes, apparitions, présages, — quantité d'extraits de lecture, de notes, de notules, de souvenirs personnels, de souvenirs de conversalions, de lettres à lui écrites par nombre de ses frères en superstition. Il réunit tout cela avec un semblant d'ordre sous le nom de MiscellanéeSy et l'offrit à Sa Seigneurie par une petite préface dont les termes résignés et respectueux sont vraiment pour toucher. Littérairement, ce petit livre est détestable. Il n'y a là ni méthode, ni style, ni mérite de pensée. La part de Fauteur y est d'ailleurs des plus maigres et s'y réduit, çà et là, à quelques lignes de commentaire aussi mince que puéril, par lesquelles il relie, tant bien que mal, pensées et anecdotes. Il n'en est pas moins fort curieux tant au point de vue psychologique qu'au point de vue historique. C'est un document d'une valeur réelle en ce qu'il nous présente rapprochées et liées en gerbe les superstitions très nombreuses et très variées qui sévirent sur l'Angleterre de son temps, et qui sont éparses isolément
^*^ez ses contemporains. Le Manuel^ le Catéchisme du Parfait superstitieux anglais au xvii° siècle, tel est ^^ litre que ce livre devrait porter, et ce titre serait ^Haplement justifié.
Le libre penseur Toland, qui n*était pas suspect dans ces matières, connaissait John Aubrey, et, au ï'apport du critique Malone, le tenait en réelle estime. « Quoiqu'il fût très superstitieux, disait-il, ou qu'il parût l'être, il était parfaitement exact dans ses exposés de faits. Or, ce n'était pas de ce qu'il pensait cjue j'avais souci, mais de ce qu'il savait. » A la bonne heure! voilà qui est judicieusement parler. Nous pensons comme Toland, nous n'avons cure qu'Aubrey soit ou non crédule, ou plutôt nous sommes enchanté qu'il l'ait été, car ce qui nous importe, ce ne sont pas ses opinions, mais les faits qu'elles lui ont fait accepter, et qui nous permettent de reconnaître les superstitions de l'Angleterre du xvii® siècle et d'en nommer 1 es sources véritables.
A quelques exceptions près, les superstitions rassemblées par John Aubrey sont marquées de ces deux caractères : elles n'ont à peu près rien de populaire, et sont en très grande partie des superstitions de gentlemen et surtout de lettrés; — elles sont de date très récente, même lorsqu'elles sont anciennes, et pour
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Il était d'ailleurs si plein de son sujet qu'il était arrivé à le croire réalisé ; il fallait entendre M. Cousin raconter, avec ce feu dans la mimique et cet accent dans le débit qui faisaient de lui un si grand acteur, ses rencontres avec M. Glogenson. « Vous le trouvez dans la rue et vous lui dites : « Eh bien, que faites- « vous maintenant? — Dans huit jours, je publie ma « Yie de Voltaire. » — « Dix ans après, je le retrouve. « Et de quoi vous occupez-vous à cette heure? — Dans « trois jours, je publie ma Vie de Voltaire. » Il n'y avait rien d'exagéré dans le récit de M. Cousin, car, ayant eu moi-même Thonneur de recevoir, dans ses dernières années, une visite de M. Clogenson, je lui fis assez facilement déclarer quelque chose d'à peu près semblable. Mais l'homme qui, dans la génération à laquelle j'appartiens, a représenté ce type dans toute sa perfection, et j'oserai dire dans son idéal même, c'est cet infortuné Philoxène Boyer, que tout le Paris lettré a connu. Je l'ai fréquenté pendant de longues années, et je dois rendre ce témoignage à sa pauvre mémoire que je n'ai pas connu d'homme d'une érudition aussi singulière ; seulement, comme cette érudition avait été acquise non par travail patient et méthodiquement ordonné , mais par volupté fiévreuse et nervosité maladive, elle avait pris la forme d'une sorte de dilettantisme intempérant et frénétique qui empêchait de la reconnaître, ou enlevait l^envie de la reconnaître, ou permettait aux malveillants de la tourner en risée. Tout allait bien tant qu'U ne s'agissait que de causer; il y
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même où la puissance toute nouvelle de Térudition se flattait de souffler sur les erreurs séculaires, Tenihousiasme de l'antiquité ouvrait à la crédulité des voies tout à fait inattendues. Tout ce qui venait de l'antiquité fut accepté comme chose sacrée. Il fallait bien croire à la divination, puisque Cicéron paraissait y avoir cru; il fallait bien croire aux révélations et avertissements des songes, puisque les historiens de l'antiquité en sont remplis; il fallait bien croire aux génies familiers, puisque Socrate en avait eu un; il fallait bien croire aux communications avec le monde invisible, puisque Platon et Plotin en avaient donné les lois; il fallait bien croire à la nécromancie, puisque Porphyre et Jambliquc l'avaient pratiquée. C'était le magistef* dixit du moyen âge qui continuait sous l'invocation d'autres patrons. Les récentes doctrines de géologie nous ont appris que ^^8 changements de notre planète se sont opérés par voies insensibles plutôt que par cataclysmes; les ''écenls historiens de nos origines modernes nous ont appris que l'invasion barbare se fit par infiltrations lentes et continues plutôt que par déluge soudain, et ^1 serait vraiment temps que la critique renonçât à présenter la Renaissance comme cette parfaite antithèse du moyen âge que beaucoup s'obstinent à y découvrir. Loin de détruire les superstitions du moyen âge, la Renaissance, au contraire, leur prêta main- 'opteet les justifia par les témoignages de l'antiquité ^t l'autorité de ses grands écrivains. Le merveilleux chrétien vieillissant mis en pièces et plongé dans la
cuve en fermentation de la Renaissance en sortit rajeuni comme Eson du chaudron de Médée, et réciproquement par ce contact avec le moyen âge le merveilleux de Tantiquité se trouva christianisé. « Les bons et les mauvais anges nous viennent de plus loin que notre religion, disait sir Thomas Brownë, car ils nous viennent de Platon » ; à quoi il ajoutait im.plicitement : « Et il n'y a aucune raison de douter des allégations de Platon, puisqu'elles nous sont confirmées par le christianisme ». Gomme exemple de merveilleux antique christianisé, voyez la fortune singulière que l'érudition fit aux oracles de compte h demi avec la théologie. Qui donc, en lisant les historiens de l'antiquité, n'a été frappé du nombre prodigieux d'oracles dont les événements se chargent de justifier les avertissements amicaux ou les équivoques perfides? C'est, disait la Renaissance (après le moyen âge, qui a émis exactement la même opinion, mais sans le même luxe d'érudition), que ces oracles étaient les voix des démons qui dominaient l'ancien monde et y avaient pris le titre de dieux sous lequel ils se faisaient adorer. Celte opinion se prolongea si tard et fut si généralement acceptée qu'un des premiers en date des livres de notre xv!!!*" siècle, V Histoire des oi^acles de Fontenelle, fut écrit tout spécialement pour la réfuter, et pour rendre à l'imposture et à la politique ce qui n'appartenait pas aux démons.
Et la sorcellerie ! A coup sûr, il serait mensonger de dire que c'est la Renaissance qui l'a mise au
monde; cependant, il est remarquable qu'elle n'a eu toute sa puissance que lorsque le pédantisme classique s'est rencontré avec le pédantisme théologique. L*ère véritable des procès de sorcellerie ne commence qu'au XIV® siècle, avec la première Renaissance, en sorte que cette lugubre épidémie se trouve contemporaine de Pétrarque et de Boccace, de Ghaucer et de Froissart; je ne cite ces noms illustres que pour mieux faire remarquer le contraste étonnant qui existe entre les lumières qu'ils représentent et la chose ténébreuse par excellence. Le temps marche, et, bien loin de s'effacer, ce contraste va grandissant au profit de là chose de ténèbres, qui voit son influence s'accroître de toutes les impostures renouvelées de l'antiquité. Ce n'est pas au moyen âge, c'est au xvi® siècle et dans la première moitié du xvii® siècle que la sorcellerie a trouvé ses historiographes, ses théoriciens, ses croyants fanatiques, et l'enfer ses géographes et ses statisticiens. Or ceux-là ne sont pas d'obscurs exorcistes ou des moines ignorants ; ce sont des savants sérieux, dont quelques-uns presque illustres : Corneille Agrippa, Cardan, Delrio, Bodin, Jacques P', etc. Et cette imposture monacale, si vaillamment raillée par Rabelais, Ulrich de Hutten, Calvin et autres, n'est-il pas vrai qu'elle ne disparaît que pour faire place à un autre genre d'imposture mise expressément au monde par la Renaissance, l'imposture savante et lettrée? Que ne vit-on pas en ce genre dans ce siècle où Calvin écrivit son redoutable pamphlet sur les faux miracles et les fausses reliques!
iS HEURES DE LECTURES D*UN CRITIQUE.
Corneille Agrippa n'avait-il pas un diable attaché au collier de son chien? Paracelse n'en avait-il pas un autre emprisonné dans la poignée de son épée? Cardan ne fut-il pas servi pendant de longues années par un démon que son père avait mis en esclavage à son profit? Le pauvre Torquato Tasso n'avait-il pas (bien sincèrement celui-là !) son démon familier avee lequel on l'entendait disputer de longues heures? Et la magie! Savants et grands de la terre à la fois ne se plaisaient-ils pas à croire, et surtout à laisser croire, qu'ils en connaissaient les secrets? Le xvu® siècle avait déjà vingt ans lorsque Robert Burton écrivait dans son- Anatomie de la mélancolie celte phrase curieuse : « Néron et Héliogabale, Maxence et Julien TApostat ne furent jamais aussi adonnés à la magie que le sont aujourd'hui quelques-uns des princes et des papes mêmes ». A princes ajoutez savants, et à papes théologiens, et cette phrase sera bien mieux encore l'expression de la vérité. Le moyen âge n'a pas ignoré l'astrologie judiciaire ; cependant il nous semble que la pratique de cette science y a été fort intermittente et en somme assez faible; mais tous les livres de la Renaissance en sont remplis, et toute l'histoire politique des xvi® et xvii® siècles porte la marque de son influence.
Voilà bien des superstitions au compte de la Renaissance, et nous pourrions continuer longtemps. Un dernier exemple pour finir, le plus intéressant peutêtre. Quel curieux et amusant essai on pourrait écrire sur l'interprétation philosophique des textes par les
hommes de la Renaissance! Combien de fois il leur arrive d'ajouter un sens occulte au sens apparent, et de mettre une superstition là où il y a un fait de nature, en sorte que les plus explicables mouvements de l'âme se trouvent .transformés en opérations de magie, et les plus simples phénomènes en influences mystérieuses. C'est ce qui leur arrive notamment pour toutes les choses de l'amour : regards, sourires, inflexions de la voix, rougeurs, pâleurs, chauds rayonnements du désir, froids rayonnements du mépris ou de la haine. Tout poète erotique se trouve ainsi quelque peu transformé en professeur de magie, et il ne faut pas prendre ce mot de magie dans le sens à demi métaphorique que nous lui donnons aujourd'hui lorsque nous parlons de Tamour, mais dans le sens le plus littéral possible. Cette puissance des regards amoureux ou haineux équivaut pour eux à quelque chose de très analogue à ce qui s'appelle aujourd'hui magnétisme, hypnotisme, suggestionisme, c'est-à-dire qu'une âme a par le regard la puissance de s'enchaîner une autre âme, mieux que cela, d'en modifier la substance. « Les regards de l'envie et de la malice blessent subtilement aussi, dit notre Aubrey, qui vient de parler des regards de l'amour; l'œil de la personne malicieuse infecte réellement et rend malade lesprit de l'autre. » Notez cette expression àHnfecter par le regard ; elle se rencontre fréquemment chez les écrivains de la Renaissance, et dit comment il faut entendre leur pensée sur cette fascination de l'œil. Il y a tel passage de
Marsile Ficin où, avec une audace qui n*appartieiit qu*à la seule Renaissance, et dans la Renaissance qu*à la seule Italie, cette prise de possession d'une âme par une autre âme au moyen de cette infection du regard est décrite et expliquée de manière à lever tous les doutes. Si la crédulité populaire des divers pays n'avait pas inventé le mauvais œil, les hommes d« la Renaissance auraient aisément comblé cette lacune.
Ce que nous venons de dire pour la Renaissance peut se dire également pour la Réforme, avec cette aggravation que les superstitions qui lui furent propres ou qui reçurent d'elle une vie nouvelle ne s'attaquèrent pas seulement aux lettrés, mais descendirent dans les plus humbles classes du peuple. La Réforme put bien attaquer un certain nombre de superstitions extérieures, mais pour toutes celles qui étaient d'essence morale et étroitement attachées au fond de Tâme, elle les rendit plus formidables qu'elles n'avaient jamais été. Il est une croyance à laquelle la superstition s'accroche avec une facilité exceptionnelle, qui sortit de ce grand mouvement avec une consécration terrible, la croyance au pouvoir du diable sur l'humanité. La vision que Luther avait eue du monde, le Christ et Satan se disputant la terre et se poursuivant pour s'arracher les âmes, fut réalisée véritablement par les puritains d'Angleterre. Jusqu'à la Réforme on peut dire que Satan n'avait rendu à l'humanité que des visites intermittentes ; car de même que les citoyens se reposent du soin d'arrêter les cri-
minels sur les magistrats, il y avait une autorité sur laquelle les fidèles se reposaient du soin d'expulser ou de punir le grand ennemi lorsque sa présence était soupçonnée ou constatée quelque part, TÉglise. Mais lorsque l'Église fut tombée et que le fidèle resta seul avec lui-même, sans autres armes que celles qu'il trouvait en lui-même, cette terreur du diable s'accrut de toutes les incertitudes du jugement privé chez des intelligences étroitement fanatiques, et de toutes les inquiétudes de la responsabilité morale chez des consciences sauvagement scrupuleuses. Et non seulement la présence de son infernale majesté devint permanente d'intermittente qu'elle avait toujours été, mais sa personne, d'invisible qu'elle était restée jusqu'alors — sauf pour ses fidèles ou ceux qui l'appelaient de toute l'ardeur des mauvais désirs, — devint visible sous les formes les plus variées, les plus familières, les plus intimes. Satan dépouilla ces formes extérieures, grotesques et repoussantes par lesquelles, pendant de si longs siècles, il avait compromis sa haute mission, en fournissant des moyens faciles de le reconnaître, et en se livrant ainsi à la risée et à la merci des gens avec qui il entrait en affaires, le front cornu, le pied fourchu, le profil caprin. Il prit des allures de gentleman plein de respectabilité et s'affubla des plus beaux titres : milord GarnaUty, prince Belzébuth, général Appollyon, duchesse Astarlé. Vous reconnaissez là, n'est-il pas vrai? l'origine des robustes symboles de John Bunyan. Malheureusement il y avait là pour le puritain plus que des
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symboles, il y avait de 7'éelles incarnalions de Satan. Evil spirits personating men, hommes personnifiant de méchants esprits et méchants esprits personnifiés sous formes d'hommes, ces mots étranges se lisent au tilre même du livre où Cotton Mather.a raconté tant de prouesses du grand ennemi. Sous ces apparences respectables ou imposantes, Satan pouvait bien tromper la vue des fidèles légers de foi, mais il ne pouvait échapper à la surveillance attentive de cet infatigable espion de Dieu qui s'appelait un puritain. Rien n'égalait son habileté à découvrir le diable ches les hommes à intelligence modérée, ennemis des . excès de la logique, chez les politiques amis des compromis, chez les jolies femmes amies des plaisirs mondains et des spectacles profanes, chez les disputeurs rclors aptes à trouver des matières de doutes dans des questions où il n*en trouvait aucune. Où ne rencontrait-on pas les multiples incarnations de ce tout-puissant auxiliaire de la Scarlet woman : à la cour, au conseil, dans le camp, dans l'église même. Oui, dans l'église, car si, au moyen âge, on l'avait vu maintes fois sous le capuchon du moine, on le surprenait maintenant sous la robe de quelque ministre presbytérien trop faible pour sa progéniture, à l'instar du grand prêtre Héli, ou de quelque prêcheur anabaptiste frauduleusement infidèle à sa mission divine, à l'instar de Balaam, pour ne rien dire des ministres de l'Église anglicane, car il va de soi que la plupart, depuis l'archevêque de Cantorbéry jusqu'au plus humble ministre de paroisse, s'ils
^ étaient pas le diable lui-même, étaient au moins ^^^ suppôts, ses affldés et ses amis. Comme nos ter- '^^ristes, les puritains allaient agrandissant sans cesse ^tirs listes de suspects, et comme leur domination fut ^^Irenïent longue que celle de nos terroristes et que ^nr influence fut autrement puissante sur la société S'^nérale, il n'est pas douteux qu'ils ne leur aient été ^Vissi supérieurs par l'étendue de la sévérité que par ^^ solidité des principes. La preuve en est dans Thé- ^ïsme à faire frémir qu'ils déployèrent contre Satan ^TDus forme de procès de sorcellerie, débuchers d'hépatiques, de cruelles fustigations de quakers, d'exils ^ tiques, d'infâmes piloris, partout où ils furent les "^^^aîtres, en Ecosse, par exemple, et surtout en Amé- ^^ique, dans les colonies de la Nouvelle-Angleterre, insi qu'en témoignent les livres des deux Mather, ticrease et Gotton. La preuve en est encore dans le hilTre effroyable de victimes que l'accusation de sorellerie fit pour la seule Angleterre durant le cours u xvii° siècle, chiffre dont une bonne part leur '^>evient incontestablement, quarante mille selon des écrivains qu'on a tout lieu de croire exactement infor- ^:nés *. Dans un livre écrit soixante et dix ans après la grande ferveur, YHhtoire du diable, de Daniel Def oë, on peut voir ce qui restait encore à cette époque de cet effrayant esprit de visionnaire dangereux et li'inquisiteur laïque. Nous recommandons tout parti-
li Ce chiffre résulte des calculs auxquels s'est livré un écrivain anglais contemporain, M. Mackay, dans un curieux Vivre intitulé : Extraordinary popular delusions.
24 HEURES DE LECTCIES D^ITS ClinQCE.
ealièrement aux eurieux on Geiiain chapitre oà un^^ pieux dénicheur de diables démontre à une dame de=^ la condition la plus élevée qu elle peut bien se donner pour une femme à d^autres que lui, mais qu'il sait bien, et qu'elle sait comme lui, qu*elle est une apparition (cVst-à-dîre Satan sous une forme qu'il emprunte), et pousse la démonstration avec une insolence et un entêtement extraordinaires qui rappellent Apollonius de Tyane dénonçant la lamie qu'il a découverte chez un de ses jeunes disciples et la forçant à avouer sa nature.
Ces superstitions puritaines ne sont pas représentées dans le livre d'Âubrey aussi copieusement que les superstitions de la Renaissance^ ce qui est peutêtre à son honneur. Il en est tout autrement d'un troisième genre de merveilleux, plus momentané et transitoire que les deux précédents, mais plus touchant, celui qui naquit des tragiques circonstances historiques de l'Angleterre au xvii® siècle. John Aubrey était né à la veille de la Révolution, et sa jeunesse s'écoula au milieu des troubles civils. Il va sans dire qu'il appartenait au parti royaliste, tant par sa naissance — étant de cette gentry qui composa la force la plus considérable de Charles P' — que par sa tournure d'esprit, qui était absolument rétrospective. Il appelle Cromwell l' Attila anglais, et nous le voyons aligner d'assez médiocres vers latins en l'honneur du due d'York (futur Jacques II). Grâce à ces sentiments, Aubrey, sans trop y penser, s'est trouvé porté à se faire le greffier de toutes les cir-
coastances merveilleuses qu'un si grand événement se passant chez un peuple aussi traditionnel que le IMîuple anglais, et à une date encore si rapprochée du moyen âge, ne pouvait manquer d'engendrer. Sous ce rapport, son petit livre est un document historique, sinon d'une importance considérable, au Daoins d'une extrême commodité. Quiconque veut connaître le merveilleux de la révolution d'Angleterre, présages, prophéties, visions, apparitions. Coïncidences singulières, songes révélateurs, au lieu de le glaner péniblement dans vingt auteurs différents, peut le chercher dans John Aubrey, où il le trouvera fort épars encore, mais sur un si petit espace qu'il lui sera facile de lier la gerbe.
Ce merveilleux commença de bonne heure. Lorsque le roi Jacques I" quitta l'Ecosse pour aller prendre possession du trône d'Angleterre, une sorte de vieil ermite, qui avait le don de seconde vue, vint faire ses adieux à la famille royale. Il ne porta qu'une médiocre attention à l'héritier présomptif, le prince Henri, mais s'approchant du futur Charles I", il se mit à pleurer sur lui comme sur un des princes les plus malheureux qui eussent jamais été condamnés à vivre *. Il fallait, en effet, que les menaces suspendues sur la tète du royal enfant fussent bien terribles pour que l'homme à la seconde vue eût ainsi négligé son frère, car il ne se pouvait pas qu'il n'eût pas vu le linceul funèbre enveloppant ce dernier. Henri mou-