Anecdote empruntée par Aubrey à Thistoire de Thomas May
rut prématurément, el, dans l'opinion d'Aubrey, le roi Jacques fut quelque peu responsable de sa mort, par suite d'une imprudence de très lugubre nature. Comment, en effet, ce roi si savant en démonologie, si versé dans la connaissance de toutes les influences mystérieuses, avait-il eu l'idée malencontreuse de faire retirer le corps de sa mère du Nortbamptonshire, où elle avait été décapitée et enterrée? Retirer les corps de leurs tombes pour les transporter plus loin est chose qui porte toujours malheur aux familles, dit Aubrey, car quelques-uns de leurs membres ne manquent jamais de mourir, ce qui arriva pour le prince Henri et aussi pour la reine Anne. Une morne époque que ce règne de Jacques P% en dépit de ses fêtes royales, de ses exploits d^ gentilshommes, de ses splendides pagea7is, et de ce magnifique prolongement de la Renaissance qui continue jusque sous le règne des puritains les splendeurs de VElisabethan era^ en dépit de son Shakspeare finissant, de son Bacon, de son Ben Jonson, de son Philippe Massinger, de son Robert Burton. Des signes sans nombre disaient hautement que ce qui avait été permis aux Tudors ne le serait pas aux Stuarts. On sentait venir de formidables événements, et sous les menaces de cet avenir redouté par les uns avec un abattement mélancolique, espéré par les autres avec une ardeur violente, les esprits et les cœurs, conàme baignés dans l'atmosphère d'un orage indéfiniment suspendu, s'affolaient d'inquiétudes ou s'enfiévraient d'impatiences. Admirable terrain moral pour la superstition qu'une telle attente anxieuse. Un
homme d'im génie morose, d'un pédanlîsme vigoureusement satirique, d'une loquacité vigoureusement éloquente, fait entièrement à l'image de cette société éruditQ et chagrine, se rencontre juste à point pour eu exprimer Tesprit et en nommer le mal aux formes innombrables. Cet homme s'appelle Robert Burton, et il écrit avec longue préméditation un quasi in-folio, iniilulé VAnaiomie de la mélancolie ^ pour prouver que tous ses contemporains, lui compris, auraient eu besoin d'être purgés. Le roi trop calomnié qui préside aux destinées de cette époque en partage lui-même la sombre humeur et aurait pu ajouter à son titre royal celui de premier superstitieux de son royaume. S'il faut en croire Aubrey, sa mort fut en accord assez exact avec l'esprit de son règne. Gomme il était assis devant sa cheminée, un diamant qu'il portait au doigt se détacha de son chaton, et immédiatement i' expira. Or cette circonstance avait été prédite en deux vers latins avec une précision qui ne laissait f'en à désirer :
Sexle *, verere deos; vilae libi terminus inslat Cum tuus in medio ardebit carbunculus igné.
Aubrey attribue ces vers à ce George Buchanan ?"i» par patriotisme, paya si résolument d'ingratitude l'admiration que Marie Stuart avait pour son savoir. Or George Buchanan avait cessé de vivre plus "^ vingt ans avant l'accession de Jacques au trône d Angleterre, plus de quarante-trois ans avant la
*• Jacques I" du nom en Angleterre, Vlo en Ecosse.
mort de ce roi; voilà qui s'appelle voir les choses de loin. Comme il est évident que ces vers ne peuvent pas être de lui, à moins d'admettre que sa haine pour les Stuarts avait ajouté à ses autres talents le don de prophétie, ou qu'en sa qualité d'Écossais il avait la seconde vue, Aubrey émet l'opinion que dans ces vers il n'y a de Buchanan que la forme, et que la substance lui en a été fournie par quelque voyant calédonien.
Après l'avènement de Charles !•', les pronostics continuèrent, mais avec cette différence qu'ils ne sont plus vaguement menaçants ou lointainement prophétiques, comme sous le règne de son père, mais pressants, instants, à brève échéance, montrant pour ainsi dire la main qui va frapper, la tête qui va tomber. Trois mois avant la mort du duc de Buckingham, un certain M. Towes reçut en plein jour et en plein état de veille la visite du spectre de son défunt maître, sir George Villiers, père du duc. « Je ne puis reposer dans ma tombe, dit ce moral spectre, à cause de la conduite de mon fils, et je vous prie d'aller de ma part l'exhorter à sortir du mauvais sentier où il est engagé, sans quoi il finira mal *. » Lorsque ce message d'outre-tombe lui fut transmis, le duc de Buckingham rit à chaudes larmes; mais trois mois après il expirait sous le poignard de Felton, sans avoir même le temps de se repentir de son incrédulité.
1. Celte anecdote est rapportée par Clarendou. Aubrey la tenait directement des personnes qui prétendaient avoir été les témoins ou les premiers Informés de l'apparition.
L."* ^Divertissement sinistre que le vieux voyant d'Ecosse a^^^-ait donné si longtemps auparavant au futur Charly ^ I«' se renouvela aussi sous des formes variées, dont une est faite plus particulièrement pour nous to^^cher, car ce sont de grands artistes et d'inoublial>l«s œuvres d'art qui sont celle fois les prophètes de na alheur. « Comme le buste de Charles I", œuvre de ^^rnin, était transporté à Londres par la Tamise, tin. oiseau étrange, dont les bateliers n'avaient jamais v"«a. le pareil, laissa tomber une goutte de sang ou de c^ixelque chose semblable à du sang qui fit sur le •^ïcàsirbre une tache qu'on ne put effacer. Ce buste ^"v^ait été sculplé d'après un dessin d'Antoine Van ^yck, et le sculpteur avait trouvé le front défect la. eux, comme portant des signes d'extrême maltk^ur. Le front était en effet partagé par une ligne allant de haut en bas, ce qui est un très mauvais ^igne en métoposcopie. » Rapprochons de ce proï^ostic mélancolique le très curieux fait suivant que Charles I®' racontait lui-même, paraît-il. « Lorsque j'étais tout nouvel étudiant à Oxford, dit Aubrey, gavais coutume d'aller à Christ Church pour voir souper le roi Charles P% et une fois je lui ai entendu dire qu'un jour qu'il chassait au faucon en Ecosse, ayant chevauché jusqu'à l'endroit où était la Pfoie, il avait trouvé que la compagnie de perdreaux s'était tournée contre le faucon, et je me rappelle cette expression qu'il ajoutait : « Et je jurerais sur «le saint livre que c'est vrai! » Lorsque je revins à ^^ chambre, je racontai cette histoire à mon pré-
cepteur; il me dit que la compagnie de perdreaux était Londres. » À la bonne heure! voilà un pronostic non plus vague et puéril, mais précis et pour ainsi dire plastique. Et qu'il est bien en rapport exact avec son objet, qu'il symbolise autant qu'il l'annonce! Gela donne à l'esprit le même genre de plaisir qu'une image bien venue ou une allégorie bien trouvée. Je ne connaîtrais rien d'aussi directement prophétique que celte compagnie de vaillants perdreaux insurgés contre l'oiseau royal, si la baleine, qui, quelques années plus tard, sous Cromwell, vint se promener dans la Tamise et se faire prendre à Greenwich, n'était pas également une image anticipée, aussi fidèle que possible, de la carrière où l'Angleterre commençait à s'engager et où elle allait mériter le nom de Léviathan des mers.
Lorsque éclatèrent enfin ces troubles civils que William Tyndal avait prédits, selon Aubrey, dès le commencement du règne d'Elisabeth, les signes funestes se mirent à pulluler avec une abondance extraordinaire. La plupart sont des accidents fort naturels, et tels qu'il s'en rencontre dans la vie de tout homme heureux ou malheureux, menacé ou en sécurité : portraits qui se détachent de la muraille, têtes de sceptre qui tombent à terre, tourmentes malicieuses qui retardent ou empêchent un départ, étendards royaux qui refusent de rester collés le long de leurs hampes et veulent vaillamment se tenir déployés comme par opiniâtre fidélité au roi dont ils portent les couleurs, signes dans le soleil sous la
forme de quelque jeu de lumière inaccoutumé (arcen-ciel merveilleux, aurore boréale, météore quelconque); mais les événements se chargeaient de donner à ces accidents la valeur prophétique qu'ils n'avaient pas par eux-mêmes. Par exemple, lorsque le procès de Laud commença, on se rappela que le portrait de Tarchevêque était tombé dans son cabinet quelque temps auparavant, et on comprit la signification de cette chute. De même, lorsque le roi Charles fut condamné, tous ceux qui, pendant le procès, avaient vu la tête du sceptre se détacher, pouvaient dire qu'ils connaissaient d'avance la condamnation. L'extrême agitation des âmes, pendant cette terrible période, nous est encore visible à ces pauvres signes qu'elles cherchaient partout avec Tavidité de la passion et qu'elles tiraient dans les sens les plus contraires pour légitimer leurs colères ou les mettre d'accord avec leurs haines. Plus d'un cavalier pris de tristesses rétrospectives remarqua sans doute, comme Aubrey, que la querelle du roi avec son Parlement avait commencé le 3 novembre 1640, et que c'était un jour de bien mauvais augure, car c'était le jour où, un siècle auparavant, le roi Henri YIII avait pris le titre de chef de l'Église ; d'autre part, plus d'un puritain zélé y vit la preuve que cette adultère usurpation des pouvoirs de Dieu allait disparaître, condamnée qu'elle était dans les secrets de l'éternité comme elle l'était dans les âmes des vrais fidèles. Sous l'obsession des anxiétés du temps, les vieilles superstitions connues engendrèrent
des variétés nouvelles d'elles-mêmes. On connaît rhabîtude qu'avaient les gens de la Renaissance de consulter, dans les circonstances graves, quelque livre vénéré; Panurge a rendu célèbre parmi nous les sorts virgiliens *. Il arriva non seulement que le prayer book fut consulté pour connaître la volonté divine, mais que la liturgie anglicane fit d'elle-même spontanément office de prophétie. Ainsi, le 11 d'un certain mois d'été (ni le mois ni l'année ne sont donnés par Aubrey) fut remarquable par des attroupements tumultueux en faveur du Long Parlement; or il se trouva que les psaumes de ce jour, pour les offices du matin et du soir, ne parlant que de troubles et de révoltes, étaient en parfait accord avec les événements. Une autre fois, il arriva que la leçon du service lue devant le roi Charles roula sur le procès du Christ, de quoi le roi eut grand déplaisir, croyant que l'évêque qui officiait l'avait fait exprès; mais l'évêque se justifia aisément en présentant le service du jour et montrant que, s'il y avait un auteur à ce cruel hasard, c'était Dieu même.
On aura pu remarquer le rôle important que joue, comme agent prophétique, le don de seconde vue *
1. Pendant son séjour à Oxford, le roi Charles I®' fut invité par lord Falkland, qui cherchait à le distraire, à consulter les sorts virgiliens, et il tomba sur la partie la plus menaçante des malédictions de Didon au départ d'Énée.
2. La meilleure partie du livre d'Aubrey est celle qui est consacrée à la seconde vue. L'enquête qu'il ouvrit pour se renseigner à ce sujet auprès de ses correspondants est conçue dans un esprit très suffisamment philosophique et conduite avec une logique qu'il n'apporte guère dans d'autres ma-
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dans toutes ces anecdotes. Ce don appartenant, ainsi qu*on le sait, très particulièrement aux Écossais, la répétition de ces oracles lugubres acquiert une importance historique, car ils éclairent les sentiments de rÉcosse presbytérienne pour cette race royale issue de son sein et sufflscnt à expliquer l'ardeur avec laquelle elle s'unit à l'Angleterre pour la combattre. Ce sont ces voyants écossais qui ont commencé, ce sont eux qui vont achever le court tableau que nous avons voulu présenter. Voici encore une de ces prophéties qui, pour l'exactitude, ne laisse rien à désirer, puisqu'elle s'est accomplie de point en point. « Sir William Dugdale m'apprit aussi ce qui suit sur le major (depuis lord) Middleton, qui le rendit dans les Highlands en vue d'y former un parti pour le roi Charles I", Un vieux gentilhomme.
tières. Les questioDs sont bien et neltemeut posées. Ce don est-il héréditaire ou purement individuel? Si on l'acquiert individuellement, peut-on le transmettre, et commencer ainsi une race de voyonts? Comment ce don vient-il à se manifester d'abord? S'étend-il au passé aussi bien qu'à l'avenir? Comment voit-on le fait futur, en esprit ou par le moyen d'apparitions? Les voyants sont-ils hommes pieux et d'habitudes vertueuses? Enfin, ce don entraine-t-il pour celui qui le possède fatigue ou altération de santé? Sur ce dernier point, les correspondants d'Âubrey lui révèlent un fuit fort curieux, c'est que les voyants arrivent à voir des apparitions même lorsqu'il n'y en a pas, c'est-à-dire qu'il passe devant leurs yeux en processions interminables, en foules compactes pour ainsi dire, des ombres dont ils ne distinguent pas plus l'individualité que nous ne distinguons les passants dans une rue très fréquentée; et cela, parait-il, sans une minute de relâche, ce qui fait souhaiter souvent au voyant d'être débarrassé de ce don fatal. Aubrey est, je crois, le seul & mentionner ce fait.
qui avait le don de seconde vue, vint et lui dit que la tentative était bonne, mais qu'elle serait sans succès, et qu'en outre ils mettraient le roi à mort. Il ajouta que diverses autres tentatives seraient faites, mais toutes en vain; que son fils reviendrait et ne régnerait pas d'abord, mais qu'à la lin, cependant, il sérail restauré. » Il est permis de croire que cette seconde vue écossaise consentit à s'assoupir quelque peu sous le prince voluptueux et finement politique dont nous venons de voir annoncer la restauration, car nous ne trouvons dans Aubrey aucun pronostic de ce genre concernant son règne; mais, sous celui de Jacques II, elle se réveilla plus intrépidement visionnaire que jamais, seulement cette fois ce ne fut pas seulement à la personne royale que ses prophéties s'appliquèrent, ainsi qu'en témoigne le mélancolique fait suivant : « J'étais présent, écrit un des correspondants d' Aubrey, lorsque Archibald Macdonald prédit devant lord Grant, sa femme et quelques autres personnes, que le duc d'Argyle, dont on ne connaissait pas alors le lieu de résidence et dont on n'avait aucune nouvelle, arriverait dans les Highlands de l'ouest, deux ans plus tard, qu'il y soulèverait une révolte, mais que les révoltés se diviseraient et Se disperseraient, et que le duc serait par malheur pris et décapité à Edimbourg, où sa tête serait placée sur le Talbooth, comme y avait été celle de son père, toutes choses qui arrivèrent en 1685, date marquée par la prophétie. »
Daniel Defoë, qui est un témoin si important et si
peu suspect pour tout ce qui concerne les opinions
populaires, nous dit, dans son histoire de la Peste de
LondreSy que le peuple anglais du commencement de
I^ Restauration fut un des plus superstitieux qui aient
jamais existé. Nous n'avons aucune peine à le croire
^^ voyant quelles erreurs et quelles illusions han-
^ient encore les classes les plus cultivées de la
société, savants, érudits, médecins, ministres de
'%Iise. Aubrey est ici une véritable autorité, car,
^® coéme que pour le passé il ne reproduit guère que
'^s superstitions lettrées, pour le présent il ne
s adresse qu'aux superstitions de la haute société et
^^ prend jamais ses anecdotes dans les rangs popu-
laiPe^. Comme les semblables s'attirent aussi bien
daas l'ordre moral que dans Tordre physique, les
^n^îtîés et relations mondaines d'Aubrey étaient
faites absolument à son image; les noms de ses deux
lûltnaes, William Lilly, le roi des astrologues anglais
^® l'époque, et Elias Ashmole, le disent suffîsam-
^^ï^t. En sa qualité de parfait superstitieux, il se
trouvait donc comme un centre pour tout ce qu'il y
avait de superstitieux en Angleterre. Partout où il y
a ^u médecin qui guérit par le moyen des charmes,
^ ministre de l'Église qui exorcise des esprits, une
dame qui a eu des visions, un gentilhomme qui a eu
des songes, Aubrey est sûr deTavoir pour correspondant ou collaborateur. Eh bien, regardons un peu rimage de cette société dans le miroir fêlé qu*il nous présente, en complétant le tableau par les souvenirs de nos propres lectures sur cette époque. Le nombre des hommes célèbres par leurs talents, illustres par leur naissance, respectés par leurs vertus que nous allons surprendre en flagrant délit de superstition est à n*y pas croire. Quoi! ce sont là les contemporains, quelquefois les acteurs ou les fauteurs de cette révolution d'Angleterre, qui s'est attaquée au droit divin de la royauté comme étant une superstition politique! Quoi! ce sont là les contemporains de Hobbes, les prochains lecteurs de Bolingbroke, de Shaftesbury, de Toland et de Pope ! Jamais cette force de la tradition, qui a fait en partie la grandeur de TAngleterre, en réglant sa marche et en la retenant contre toute précipitation de mouvement, n'est apparue avec plus de puissance que dans ce fait, petit d'apparence, mais si important par le rayon, à la fois aigu et blafard, comme le jet de lumière d'une lanterne sourde, dont il éclaire la nature du génie anglais.
Cette maladie de la superstition sévit à peu près également sur tous les partis, sauf chez les ex-cavaliers et le très haut torysme ; encore y aurait-il des réserves à faire sur ce point. Ils y passent tous, violents et modérés, mais plus particulièrement les modérés, centre droit et centre gauche, comme nous disons en France^ bons anglicans sans ferveur exagérée, dévoués royalistes sans zèle indiscret, honnêtes
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presbytériens sans trop de fanatisme, hommes de compromis de tout plumage et latitudinaires de tout ramage, chrétiens philosophants et philosophes évangélisants. En écrivant ces derniers mots, je pense surtout à sir Thomas Browne, que je rencontre au nombre des correspondants d'Aubrey ; ils sont la définition exacte de cet homme éloquent et original. Si, dans cette seconde partie du xvii" siècle anglais, rindépendance de la pensée a été représentée avec une dignité sans raideur, c'est bien par sir Thomas Browne. Le latitudinarisme de son esprit lui permet de tout comprendre, la tolérance de son cœur lui permet de tout sentir. Si quelqu'un, à cette heure avancée du siècle, conserve encore un rayon de ce platonicisme qui fut une des âmes de la renaissance anglaise, c'est sir Thomas Browne. Si quelqu'un, dans cette société insurgée du bas en haut contre le^ erreurs papistes, conserve l'intelligence des doctrines et le respect attendri des pratiques du culte catholique, c'est sir Thomas Browne. Chrétien sincère, il l'est à toutes ses pages, quoi qu'on en ait dit; libre penseur, il l'est au point d'avoir été soupçonné d'athéisme. Personne depuis Bacon n'a été un plus vaillant pourfendeur d'idoles : idoles du forum y idoles du théâtre, idoles de l'académie; s'il n'en est aucune qu'il démolisse bien sérieusement, il n'en est aucune à laquelle il ne jette au moins sa pierre en passant. Eh bien, cet homme, si tolérant et d'esprit si ouvert, n'hésite pas à admettre que Satan a parmi nous des sujets avec lesquels il est en communication directe
et régulière, faux prophètes, devins, magiciens, sorciers et sorcières. En conséquence de cette opinion, il viendra affirmer en justice qu'il y a réellement des sorcières et que les lois édictées contre elles peuvent être appliquées par le magistrat en toute tranquillité de conscience. Il a ainsi imprimé à sa renommée une tache de sang, mais avec une telle bonne foi qu'il est mort sans se douter de son méfait et qu'il a pu échapper au châtiment du remords.
Du commencement des troubles civils à la chute de Jacques II, c'est-à-dire pendant le cours entier de la révolution d'Angleterre, Richard Baxter fut l'oracle des presbytériens, et son nom est encore aujourd'hui cité avec honneur par les théologiens et les historiens. Nombre de nos lecteurs le connaissent certainement par Macaulay. C'est ce Richard Baxter qu'ils peuvent se rappeler aux Assises sanglantes si violemment invectivé par le grand juge Jefferies : « Richard, Richard, tu es aussi plein de perversité qu'un œuf est plein de nourriture! » Après avoir été pendant toutes ses vertes années un très ardent pourchasseur de sorcières, cette lumière des dissidents composa, peu avant sa mort, un livre portant ce titre significatif : V Existence certaine du monde des esprits. Il cherche à y établir qu'il y a communication incessante et comme commerce quotidien entre le monde naturel et le monde surnaturel, et, pour ce faire, il ne craint pas de prendre ses autorités dans les superstitions foncièrement populaires. Ce n'est pas sans surprise qu'on le voit, par exemple, citer comme
^^euves de ces relations entre esprits et humains, les ^^dndelles de mort {corpse candies, ou en cambrien can- ^yllan cyrph) du pays de Galles. Ceux qui ont lu la ^armante excursion de George Borrow dans le pays ^ Galles savent en quoi consiste cette superstition. « sont les feux follets faisant office de prophètes our les morts prochaines, principalement pour les orts par submersion. Lorsqu*on aperçoit une de ces umières dansantes, on peut se tenir pour sûr que 'arrivée d'un cadavre n'est pas loin. Il faut aussi aire très attention à la marche de la lumière et aux ircuits qu'elle parcourt, cela indique la manière "^Ciont la mort s'accomplira et quel chemin suivra le répassé pour aller à sa demeure dernière. Ainsi on vit jour une de ces lumières courir, comme prise de 'Vertige, tout le long d'une certaine rivière, sans fin ni %rève, pendant un fort long temps ; on eut l'explication ^u fait lorsque, quelques jours plus tard, une jeune -«mazone se fut noyée après avoir longtemps monté «t descendu la rive pour trouver un gué sans pouvoir y réussir. Les adeptes du spiritisme seront aussi heureux d'apprendre qu'ils comptent Richard Baxter parmi leurs précurseurs. Comme les corpse candies, les rapping spirits sont essentiellement d'origine galloise ^ ; mais nul n'est prophète dans son pays, pas plus les superstitions que les superstitieux, et c'est en
1. Un des hommes les plus remarquables de TAngleterre du moyen âge, Gérard le Cambrien, le précepteur de Jean sans Terre, dans son Itinéraire du pays de Galles, écrit à la Pm du xii« siècle, a raconté longuement les prouesses de ces esprits tapageurs qui se riaient même des exorcismes.
Amérique que les rapping spirits devaient arriver à la haute fortune et aux brillantes destinées que vous savez. En Angleterre, et à cette fin du xvu* siècle, on voit par le livre de Baxter qu'ils n'étaient encore que des agents d'édification qui venaient avertir le fidèle de se détourner du mal, de fuir Tivrognerie et autres vices qui menaçaient d'une mauvaise mort. Ils ont progressé avec le temps, et ils ont porté de nos jours des messages plus variés, plus équivoques et plus amusants.
Isaac Walton est Fauteur d'un de ces livres, comme il s'en rencontre un ou deux dans chaque pays, qui ont eu l'heureuse fortune de se faire accepter même des ignorants les plus épais. Le Pêcheur accompli, ou la récréation de V homme contemplatifs il n'est pas de si humble ménage rustique où ce livre ne se rencontre sur la même planche que la Bible de famille, entre le Common prayer book et le Livre de cuisine. C'est un traité sur la pèche, agréablement dramatisé sous forme de dialogue, qui se propose un but d'édification autant que d'amusement, un livre fait à l'image de son auteur et comme lui tout innocence. Je ne connais, dans aucune littérature, d'homme qui inspire plus invinciblement le respect que ce candide Isaac Walton. Une âme toute blanche, sans artifice aucun d'écrivain, qui croit à la vertu, à la morale, à la religion et en parle naïvement, comme ù c'était arrivé, pour employer le langage de nos jours. Il était si naturellement bien né que, laissé orphelin tout jeune et élevé dans la profession fort bourgeoise de mercier,
on le voit aller de lui-même, comme par un mouvement instinctif et inconscient, vers la société des plus honnêtes gens, des plus lettrés, et même des plus nobles, dignitaires ecclésiastiques, diplomates, poètes, lui inconnu et sans litre aucun, et ce qu'il y a de plus étrange, c'est qu'il conquiert leur amitié d'emblée, sans ciFort, et qu'il est reçu parmi eux sans le plus petit étonnement. Il a été l'ami de Ben Jonson, de Michel Draylon, de Donne, de George Herbert, de sir Henri Wotton. En reconnaissance de leur amitié, il a écrit les biographies de plusieurs d'entre eux, œuvres d'un art tout naïf, exquises par la sincérité et l'amour de tout ce qui est honnête. Lisez dans ces biographies les récits de songes et d'apparitions qui sont racontés avec un tel caractère de bonne foi, que non seulement ou voit que l'auteur ne doute pas de leur vérité, mais que l'idée ne lui vient même pas de chercher s'il y aurait à ces élrangetés des explications autres que merveilleuses.
Après Gamden, il n'y a pas, au xvii® siècle anglais, d'érudit supérieur à sir William Dugdale, l'auteur du Slonasticon anglicanum^ le généalogiste de Tarislocratie anglaise, l'historien de la cathédrale de Saint- Paul. Or, nous trouvons ce grave érudit, dans le livre de John Aubrey, aussi croyant aux apparitions que l'éloquent sir Thomas Browne l'était aux sorcières, et tout disposé à en attester l'authenticité sous serment, si cela était nécessaire. 11 est un des cinq ou six témoins qui ont certifié l'apparition de sir George Villiers,le père du duc de Buckingham. Nous l'avons
va raconter à Aubrey comment lord Middleton avait été informé, par un voyant écossais, de la manière dont tourneraient les événements révolutionnaires. II racontait encore que ce même lord Middleton avait fait, avec un de ses amis d'Ecosse, la convention que celui qui mourrait le premier viendrait donner à l'autre des nouvelles du par-delà^ et lui porter aide s'il en avait besoin. Middleton, ayant été fait prisonnier au combat de Worcester, fut enfermé soigneusement sous trois serrures à la tour de Londres. Gomme il était un soir dans son lit, plongé dans de mélancoliques réflexions sur le peu de chances que ce luxe de précautions lui laissait de s'échapper, son ami lui apparut tout à coup, lui dit qu'il était mort et qu'il venait l'avertir que sous trois jours il pourrait s'évader, ce qui arriva en effet. Puis, quand le spectre eut délivré son message, il fît une gambade et s'évanouit en prononçant deux très mauvais versj qui faisaient allusion aux événements d'alors, et peuvent se traduire à peu près ainsi :
Givenni, givanni, il est bien surprenant
Dans le monde de voir si soudain changeoaent.
En érudit consciencieux, sir William Dugdale citait ses autorités. Il tenait l'apparition de sir George Villiers du beau-père de sir Edmond Wyndham, et l'histoire de lord Middleton de l'évêque d'Edimbourg, et devant d'aussi honorables témoignages, il ne songe pas à douter. C'est exactement le même genre de confiance au témoignagne d'autrui que l'on rencontre
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perpétuellement dans les historiens du moyen âge, dans Guillaume de Malmesbury, par exemple, pour ne citer que celui-là. « Je tiens d'un homme digne de toute foi », dit-il toutes les dix pages, et là-dessus il se met à. raconter quelque superbe conte à dormir debout, qu'il a eu raison de rapporter, puisque huit cents ans après lui un Mérimée, un Heine, un Tieck en ont tiré des partis merveilleux.
Cependant, les habitudes de Térudit le disposent, s'il n'y prend garde, à bien des superstitions, et Ton peut rejeter, si l'on veut, sur ces habitudes, la crédulité de sir William Dugdale. Voici quelque chose de beaucoup plus singulier. Thomas Hobbes, le libre penseur par excellence, l'homme qui, par haine et terreur du fanatisme religieux, avait philosophiquement établi la légitimité du despotisme, ne savait trop ce qu'il devait croire relativement aux sorcières et se montrait tout disposé à être reconnaissant envers celui qui pourrait lui donner de ce fait une explication tant soit peu rationnelle. C'est ce qui ressort très positivement d'une conversation entre le philosophe et le duc de Newcastle, que rapporte, dans son intéressante biographie de son mari, l'excentrique duchesse Marguerite. Selon elle, le duc aurait tiré de peine le philosophe en lui développant une opinion qui est, en effet, des plus remarquables, et que l'on peut lire dans le Leviatkan, où Hobbes Ta transportée sous forme succincte et sans lui donner les développements qu'elle mérite. Fait bien curieux aussi, et qui montre à quel point la superstition était
tyrannique et souffrait peu qu'on la discutât, à peine la duchesse a-t-elle rapporté cette opinioh, qu'elle est saisie de peur d'en avoir trop dit. Elle se bâte d'ajouter que le duc ne tient pas son opinion pour si absolue qu'il n'admette bien qu'il peut y avoir d'autres sorcières que des sorcières par imagination. C'est exactement la réserve qu'à peu près à la même époque faisait Malebranche, dans la partie de sa Recherche de la vérité où il traite des erreurs d'imagination ; mais sa qualité de religieux oratorien sufQt pour expliquer l'hésitation de Malebranche à rejeter l'existence de toute sorcellerie, tandis que le duc et la duchesse de Newcastie n'avaient à ressentir aucun scrupule de ce genre. Qu'avaient-ils donc à craindre? rien, si ce n'est la tyrannie de l'opinion établie et l'accusation d'irrévérence envers les pouvoirs publics, et c'est ce que la duchesse fait immédiatement sentir en disant que son mari considère comme inoffensif de penser comme il lui plaît sur les matières indifférentes, mais que, pour tout ce qui regarde les institutions fondamentales de l'Église et de l'État, il en est un si ferme adhérent, que jamais il ne maintiendra ou défendra des opinions qui pourront leur être préjudiciables. Comprenez- vous combien devait être forte et générale une superstition qui obligeait un duc de Newcastie, libre esprit véritable et chef des cavaliers, dont un grand nombre pensaient comme lui, ex-gouverneur du prince de Galles, devenu Charles II, à mettre une telle sourdine à ses opinions? Voilà aussi, ce me semble, qui peut aider à expliquer le
crime innocent de sir Thomas Browne et les innombrables viclimes de raccusation de sorcellerie.
Parmi les amis d'Aubrey, il y en avait un qui lui était plus particulièrement cher, et cela ajuste titre, car il semblait avoir été fait à sa propre image. Cet ami du cœur s*appelait Elias Âshmole. Pas plus qu*Aubrey, ce n*élait le premier venu, quoiqu'il fût crédule à Texcès, et, comme son ami, il a rendu aux lettres de son pays de signalés services. D'abord solicitor à la cour de la chancellerie, ses goûts d'antiquaire le détournèrent de la pratique des lois et Taidèrent à se faire nommer héraut de Windsor. Il écrivit, en celte qualité, une histoire de Tordre do la Jarretière ; mais ce n'étaient pas seulement les antiquités qui Tattiraient, il était ardent collectionneur des choses les plus diverses, et une assez grosse fortune lui permettait de satisfaire ses goûts à cet égard. Il acheta la collection de curiosités naturelles assemblée par les Tradescants, une sorte de famille «le la Quinlinie anglaise, qui, depuis trois générations, étaient jardiniers de la couronne. C'est cette collection, léguée par lui à l'université d'Oxford, qui a été le fondement de VAshmolean Muséum. Cependant cet homme, qui a si bien mérité de la science, croyait à Talchimie, à l'astrologie judiciaire, qu'il pratiquait avec son ami Lilly, à la médecine magique, surtout aux charmes écrits ou récités comme moyens de guérison. En voici un, comme spécimen, que son ami Aubrey a copié dans un de ses manuscrits : « MarSy huVy abursa, aburse. — Jésus^Christy pour
Vamour de Marie, délivrez-moi de ce mal de dents, » Écrivez ces mots trois fois sur trois papiers séparés, et à mesure qu'il lira les mots, le malade devra brûler un des papiers, puis le second, puis le troisième. M. Ashmole dit qu'il en a vu faire l'expérience, et que le malade a été immédiatement guéri. Anthony Wood, l'historien des antiquités d'Oxford, le biographe de ses dignitaires et des hommes illus* très sortis de ses collèges, était l'ennemi de John Aubrey, et nous l'avons vu s'exprimer avec le plus profond mépris sur sa crédulité: cependant son érudition à lui-même n'était pas si bien armée de critique qu'elle le préservât de choir dans les mêmes trous que son inoffensive victime, et d'admettre comme authentiques des histoires passablement sau-grenues. En voici une, entre autres, qui prouve que les spectres ont parfois des idées amusantes et touchant même au grotesque. Un certain Henri Jacob, fclloiv d'Oxford, apparut, huit jours après sa mort, à un sien cousin, médecin à Cantorbéry, qui portait le même nom que lui. Le revenant était en chemise, un bonnet blanc sur la tête, et les moustaches retroussées en croc. Un accoutrement véritablement ludi- C7'ouSy non moins qu' indecorousy pour un spectre qui aurait dû avoir quelque souci de son ancienne dignité de fellow universitaire et de la nouvelle dignité que lui avait fait la mort. Le médecin n'eut cependant pas la moindre envie de rire, mais il se pinça pour être bien sûr qu'il était éveillé, puis il se tourna sur le flanc pour éviter la vue du spectre. Ayant repris
JOHN AUBBEY. 47
courage après quelques minutes, il se retourna : l'apparition était toujours là et ne s*évanouit qu'une demi-heure plus lard. Elle ne quitta pas la maison pour cela. Une servante ayant besoin de bois pour ^ cuisine la trouva, toujours en cUemise et en bonnet blanc, perchée sur une pile de bûches. Aubrey P'^étend qu'Anthony Wood lui est redevable de cette *^6lle histoire, mais le grincheux antiquaire affirme ÇuUl la tenait du docteur Jacob même; toujours est- " qu'il Ta acceptée sans le moindre sourire, et gra- ^^tcicnt insérée dans IçsAthenœ oxonienses.
Nous ne pouvons accorder un paragraphe à chacun
"®s illustres superstitieux dont nous trouvons les
DOnas dans le livre d*Aubrey, ou que notre propre
'^^OQoire nous rappelle, et force nous est de nous
'^^ï'iierà une sorte de dénombrement homérique, qui,
P^vit-être, ne sera ni sans intérêt ni sans instruction.
C*est un plaisir comparable à celui qu'on éprouve-
^û^if. à voir passer d'une lucarne toute Télite d'une
s^oîélé. Lord Roscommon, le poète, don t. la famille
®^^il menacée de tous les côtés par les troubles civils,
'^t par suite de ces circonstances élevé à Caen, en
^^i*mandie. Or, un jour que dans cette ville, il jouait
^^^c ses compagnons, plein d'un entrain plus qu'or-
^ï^aire, il s'interrompit subitement au milieu de ces
8^ietés, et cria : « Mon père est mort ». Quelques jours
^Près arriva d'Irlande la funèbre nouvelle; l'enfant
*^^it alors dix ans, âge sur lequel la superstition n'a
^ Ordinaire guère de prise. Sir Christophe Wren,
* admirable architecte de Saint-Paul, véritable homme
de génie, rêva, en 1651, qu'il voyait un combat, et, parmi les fuyards, il reconnut un de ses parents, qui faisait partie de Tarmée du roi Charles II en Ecosse. Le lendemain, ce parent arriva chez le père de sir Christophe et apporta la nouvelle du combat de Worcester. Sir Roger L'Ëstrange, le pamphlétaire royaliste bien connu, rêva qu'à une certaine place qu'il affectionnait dans son parc il voyait un de ses domestiques venir à lui pour lui annoncer que son père s'était subitement trouvé très mal. Le lendemain, à cette même place, qu'en souvenir de son rêve il avait voulu éviter, mais où Tentrainement d'une certaine chasse le conduisit malgré lui, il vit arriver ce même domestique pour lui porter la lugubre nouvelle. Edmond Halley, l'astronome, avant de faire le voyage de Sainte-Hélène, rêva qu'il était en mer et qu'il découvrait l'île de son vaisseau; quand il la vit en réalité, il se trouva que l'aspect en était le même que dans son rêve. William Penn, propriétaire en Amérique, a raconté à Aubrey que la femme de l'amiral Dean avait vu en rêve son mari commander un combat naval où un boulet de canon lui enfonçait le bras droit dans le côté; quarante-huit heures après, elle reçut la nouvelle d'un combat où son mari avait été tué de la manière prédite. James Harrington, le républicain utopiste, l'auteur d'Oceana, a dit à Aubrey que le comte de Denbigh lui avait affirmé que pendant qu'il était ambassadeur à Venise, un magicien lui avait fait voir dans une glace les choses passées et futures. John Evelyn, l'auteur du si curieux jour-
nal sur le règne de Charles II, a montré à ses collèges de la Société royale Tattestation écrite et signée par un certain vicaire de Deptford de la merveilleuse êiUérison que voici : comme ce vicaire était au lit, balade d'un rhumatisme, il avait eu la vision d'un ''îaître es arts, sa verge blanche à la main, qui lui avait promis guérison s'il restait couché sur le dos ^'*oÎ8 heures de suite; il obéit et redevint ingambe, ^nauel Pepys, secrétaire de Tamirauté, qui pendant "®ux règnes fut le véritable directeur des affaires de - 'a nciarine anglaise et tint, comme son confrère de la ^^ciété royale Evelyn, un registre minutieux des évé- ''^ïtients du règne de Charles II, était collectionneur Passionné de vieilles ballades et papiers curieux, et c est cette collection qui fournit au siècle suivant à ^^Véque Percy les matériaux de ses Reliques de la ^^^Ule poésie anglaise. Mais il ne collectionnait pas Sôvilement des poésies, il collectionnait aussi des ^^^^rmes, et il en a transcrit bon nombre dans son J^Viipnal qui sont beaucoup plus curieux que tous ^^:x qu'a cités Aubrcy. John Dryden, le plus grand P^fete de Tépoque, croyait fermement à Tastrologie J^^iciaire, ainsi qu'il ressort d*une lettre adressée à *^^ fils voyageant en Italie et insérée par Samuel ''^linson dans ses Vies des poètes anglais,h\\\y n'était P^^ seulement très fort en astrologie judiciaire, il était ®*^^ore assez versé dans la connaissance du monde ^^Ciulte pour en reconnaître les habitants à première '^^llucinalion. En 1670, étant à Girencester, il eut la ^ï^ance d'être témoin d'une apparition à laquelle il
fut demandé si elle appartenait aux bons ou aux mauvais esprits. « Elle ne rendit pas de réponse, dit Aubrey, mais disparut avec un singulier parfum et un bruit très harmonieux. M. Lilly croit que c'était une fée. »
Nous ne citons que des noms de lettrés, mais si nous abordions le monde de TÉglise et celui de l'aristocratie, nous trouverions bien d'autres histoires, plus merveilleuses, plus terribles, moins significatives cependant, en ce sens qu'elles indiquent moins bien que ces crédulités de lettrés Tétiage de la superstition générale. Les plus curieuses à tous les points de vue sont celles des personnes qui se voient en double ou qui voient en double les personnes présentes. Une des plus grandes dames de l'époque, lady Diana Rich, fille de lord Holland, se promenant dans le parc de son père avant le dîner, se trouva, au tournant d'une allée, face à face avec elle-même ; elle mourut un mois après. Un certain ecclésiastique, du nom de Trehern, était fils d'un cordonnier; une nuit, il avait vu le fantôme d'un des apprentis de son père assis au milieu de la chambre, et, pour comble de merveilleux, cet apprenti couchait précisément dans cette chambre, et se vit lui-même aussi. Mais toutes ces histoires de doubles doivent céder la palme à celle d un certain médecin, du nom de sir Richard Napier, la plus effrayante en ce genre que nous connaissions. Étant en voyage, il s'arrêta pour passer la nuit dans une auberge du Bedfordshire. En entrant dans la chambre qui lui avait été réservée, il aperçut un mort étendu
sur le lit, il s'approcha pour mieux regarder, et il reconnut que cet homme mort c'était lui-même.
Ce sir Richard Napier nous est une transition natu- ' relie pour dire de quelle étrange façon se pratiquait la médecine en Angleterre pendant le cours, du xvu® siècle. Il avait un oncle de mêmes nom et prénom que lui, qui portait le titre de docteur en sa double qualité de ministre de TÉglise et de médecin, c< C^était, dit Aubrey, un homme d'une grande abstinence et de beaucoup d'innocence et de piété. Lorsqu'on venait le consulter, il se rendait aussitôt dans son cabinet pour y prier, puis il annonçait la mort ou la guérison du malade avec une certitude admirable. Il parait par ses papiers qu'il conversait avec l'ange Raphaël, qui lui dictait ses réponses. Elias Ashmole avait eu tous les papiers qui concernaient sa pratique médicale pendant cinquante ans; ils sont maintenant déposés dans la bibliothèque du musée, à Oxford. Devant les réponses à ses questions se trouve celte marque : R, Itis^ qui, selon M. Ashmole, signifiait : Réponses de Raphaël. L'ange lui disait si le patient était curable ou incurable. Il y a aussi diverses questions à l'ange sur la transsubstantiation, la religion, etc., que j'ai oubliées. En voici une dont je me souviens : « Quels sont les plus nombreux des bons ou des mauvais anges? » Réponse de Raphaël : « Les bons ». Que ce docteur Napier n'était pas une exception, mais avait, au contraire, de nombreux émules, ce petit alinéa d'Aubrey, qui suit immédiatement la citation précédente, suffirait pour le faire
soupçonner : « Le docteur Richard Napier, recteur de Lyndford, était un bon astrologue, ce qu'était aussi M. Marsh deDunstable; mais M. Marsh confessa sérieusement à un de mes amis que Tastrologie n'était chez lui que pour Tapparence, et qu'il faisait toutes ses affaires par l'aide des esprits bienheureux avec lesquels les hommes sérieusement pieux, humbles et charitables, peuvent seuls entrer en relations, et il était un de ces hommes. Il avait cent ans à l'époque où mon ami le connut. » Quelquefois l'intervention angélique était sollicitée par des moyens qui se rapprochaient un peu plus de la magie, par exemple par un béryl consacré, c'est-à-dire une sorte de cristal bombé enchâssé dans un disque de cuivre sur lequel étaient gravés les nonis des principaux anges. On faisait ce qu'on nommait un appel (a call) parle moyei^ de certaines prières, et si l'appel était entendu, les esprits apparaissaient dans le cristal, ou, à leur défaut, l'ordonnance du médecin céleste s'y laissait lire. Voilà une bien innocente magie, mais aussi une bien étrange façon de pratiquer la médecine, n'est-il pas vrai? Si étrange qu'elle soit, cette médecine miraculeuse n'en a pas moins des explications fort naturelles. Comme la science, même la plus profane, était encore, qu'elle le voulût ou non, soumise à la domination des doctrines chrétiennes, on était enclin à regarder la vie du corps comme une dépendance de la vie de l'âme, en sorte qu'il y avait entre la théologie et la médecine une alliance assez étroite pour qu'il ne fût pas de médecin qui ne tînt à passer pour bon théologien.
Par suite de cette alliance ou de celte confusion, les deux ministères se trouvaient fréquemment réunis chez les ecclésiastiques, et les circonstances historiques se chargèrent de multiplier ce cumul dans des proportions exceptionnelles. On lit, en effet, dans les lettres que Gilbert White a consacrées aux antiquités de sa paroisse de Selborne, qu'un très grand nombre des ministres anglicans qui furent dépossédés de leurs bénéflces pour n'avoir pas voulu adhérer au Covenant se rejetèrent pour gagner leur vie sur l'exercice de la médecine. Ce fait, peu connu, peut servir à expliquer la faveur dont jouissait cette médecine merveilleuse. Dans leur nouvelle profession, ces ecclésiastiques portaient tout naturellement les pratiques de la première^ et de même qu'ils employaient naguère la prière pour obtenir la cure des âmes, ils l'employaient maintenant pour obtenir la cure des corps.
Ce n'était là cependant qu'une des formes de cette médecine superstitieuse. Il y en avait d'autres beaucoup plus répandues qui se sentaient encore des vieux paganismes celtique et Scandinave dont elles étaient issues. La plus connue était celle des charmes, ou vieilles formules de médecine magique transmises par tradition immémoriale et à demi christianisées dans le cours de cette longue transmission. Il y en a dans Aubrey une superbe collection, qui ne laisse rien à désirer pour la variété et Tineptie. Il y en a pour les hommes, il y en a pour les animaux, il y en a pour les maisons hantées des mauvais esprits, il y on a
pour empêcher la bière de tourner, pour prévenir le cauchemar, pour repousser les sorcières. On faisait aussi de la médecine par le moyen des enfants. « Diverses personnes ont élé guéries du mal du roi (écrouelles) par rattouchcment d'un septième enfant. Ce doit être un septième ûls, sans filles intermédiaires, et issu d'un Ut conjugal très pur. » Enfin, on faisait de la médecine par le moyen des rêves, qui indiquaient le remède que les médecins étaient impuissants à trouver, et qui guérissait toujours infailliblement le malade. C'est ainsi que sir Christophe Wren se guérit à Paris de la gravelle, en méprisant les conseils de son médecin, qui voulait le saigner à Tinstar de Sangrado, et en mangeant force dattes qu'un rêve lui avait recommandées en le promenant en Egypte, où il lui montra une Égyptienne qui lui offrait ces fruits bienfaisants.
Après la peinture que nous venons de présenter, on ne sera pas surpris que la superstition ait été le fléau social le plus généralement dénoncé, et le caractère du superstitieux un des plus fréquemment tracés dans la littérature anglaise du xvii^ siècle. Robert Burton tonne contre les superstitieux; sir Thomas Browne les poursuit de ses railleries; son ami Joseph Hall, évêque de Norwich,un des hommes les plus respectables et l'un des plus beaux esprits du siècle, en fait un portrait plein de juste dédain et d'éloquente réprobation; la duchesse de Newcastle en trace un caractère à la façon de La Bruyère, qui n'est ni sans finesse ni sans esprit; seulement, il se
trouve que le livre de Burlon est un admirable répertoire de superstitions; que sir Thomas Browne croit aux sorcières; que son ami, Tévêque Hall, y croit comme lui, et que la duchesse de Newcastle use de ménagements extrêmes pour empêcher qu'on la soupçonne de n'y pas croire. Cette particularité est le complément du tableau.
La superstition est un champ immense, tellement immense que la moitié de l'histoire de l'humanité y est enfermée, et que la moitié n\x moins des œuvres de l'esprit humain (dans Tordre Imaginatif et de sentiment) ne sont que la végétation naturelle de cette terre à la surprenante fertilité. Aussi, des réflexions qui se pressent dans notre esprit, nous ne prendrons que quelques-unes, celles qui se rapportent plus particulièrement à ce tout petit coin du temps et de l'espace que nous venons d'explorer.
Il suffirait de cette persistance opiniâtre de la superstition pour révéler, si on ne le savait pas, que le premier, le principal, et l'on pourrait presque dire Tunique agent de la transformation politique de TAnglete'rre au xvu® siècle, a été la religion. Si cette persistance était un si grand mal, il semble que le remède était tout trouvé. La plupart des doctrines qui devaient faire fortune au xviii® siècle étaient déjà nées, et nées en Angleterre ; mais ce qu'il y a
de remarquable, c'est que cette société regarda ce remède sans vouloir y toucher, et que^ si quelquesuns y portèrent leurs lèvres, ils le rejetèrent aussitôt comme poison, préférant garder leur mal plutôt que de s'en délivrer par une guérison qu'ils estimaient mortelle à leurs âmes et ennemie de leurs plus chers intérêts temporels.
D'ordinaire, les superstitions s'attachent plus volontiers aux vieilles causes ; mais, par un effet presque paradoxal de cette logique occulte qui fait se dérouler les événements et qui est la plupart du temps si contraire à la superficielle logique de la raison, il en fut tout autrement en Angleterre. Si la révolution put s'y accomplir, le progrès des lumières n'y fut pour rien, ou il y fut pour si peu, que ce peu doit être tenu pour uiie quantité absolument négligeable, pour employer une expression en singulière faveur depuis quelques années. Il n'y avait pas de libres penseurs dans le camp de Gromwell, et si les pires erreurs politiques et sociales purent cependant y trouver des représentants, c'était ailleurs que dans la philosophie que ces erreurs prenaient leurs racines. Aucun grand mouvement intellectuel à la façon de notre xviii® siècle ne précéda et ne prépara le renversement du trône des Stuarts. Pour si glorieux qu'il soit, le courant de la littérature anglaise, depuis Elisabeth jusqu'à la mort de Charles P^ n'a eu part que très indirectement aux événements de l'époque ; et, loin d'avoir exercé une influence sur les idées destinées à triompher, on peut dire qu'il leur fut
plutôt hostile. Un seul nom littéraire très illustre se rattache à la grande rébellion, celui de Milton, mais a posteriori^ lorsque la cause était déjà engagée et même gagnée. Voilà une révolution dont les ennemis n'auraient pu dire rien d'analogue au fameux : « c'est la faute à Rousseau, c'est la faute à Voltaire », que les ennemis de la Révolution française ont répété si souvent. Ils n'auraient pu le dire pour une autre raison encore, c'est que, s'il y avait alors en Angleterre quelque chose de ce qui a fait l'esprit de Voltaire, et même de Rousseau, c'est-à-dire absence de préjugés et liberté d'esprit, c'était dans leur camp à eux, cavaliers, royalistes, fauteurs de despotisme, que ce quelque chose se trouvait et non dans le camp des révolutionnaires. Dans les rangs commandés par Newcastle et Rupert, on aurait certainement trouvé assez peu de soldats cherchant avec tremblement la voie du salut; maison en aurait encore moins trouvé de disposés à faire brûler des sorcières, ou a découvrir Satan sous la figure de quelqu'un de leurs frères d'armes. Rome est une terre de liberté, disait à M. Victor Cherbuliez le moine hiéronymite qui lui montra le masque du Tasse à Saint-Onuphre ; sur quoi M. Cherbuliez fait cette réflexion, que cela est bien possible, car, après tout, la liberté est un grand mystère. Non seulement la liberté, mon cher confrère, mais le libéralisme aussi, car il vous est arrivé quelquefois, n'est-ce pas, de le rencontrer là où vous ne le cherchiez pas, et de ne pouvoir le dénicher là où l'on vous disait qu'il avait élu domicile?
Ces cavaliers qui ne pouvaient dire : « C'est la faute à Rousseau, c'est la faute à Voltaire », murmurèrent cependant quelque chose de tout autrement grave : « C'est la faute à la Bible », et les plus fermes d'esprit, poussant jusqu'à la racine première qui produit bibles et évangiles, dirent nettement : « C'est la faute à la religion ». Qu'est-ce qui avait fourni deâ recrues en nombre aussi extraordinaire aux armées de Fairfax et de Cromwell? Le fanatisme religieux» Sur quels principes tous ces gens de rien, guidés par des gens de peu, tailleurs presbytériens, merciers anabaptistes, cordonniers niveleurs, s'étaîent-îls appuyés pour se révolter contre l'autorité suprême de l'État? Sur celui que leur fournissait leur religion : qu'ils ne relevaient que de leur conscience, et qu'ils n'étaient réellement sujets que de Dieu. Et la révolte une fqis commencée, où avaient-ils trouvé l'énergie nécessaire pour la soutenir, sinon dans l'ardeur malfaisante nommée fanatisme que leur avait prêtée la religion? Et sur quel droit s'étaient-ils appuyés pour juger Taulorité qu'ils avaient vaincue et commettre le crime de régicide? Encore sur le droit qu'ils avaient tiré des mille exemples détestables que leur présentaiept les livres saints. La religion, voilà la racine du mal, l'ennemie de tout bon ordre civil, car elle fait pis que ce que nous venons de dire : elle donne à l'homme des prétextes sacrés de satisfaire cet instinct sanguinaire qui le porte à se précipiter sur l'homme, instinct que toutes les lois civiles ont été inventées pour réprimer; elle prête aux plus méchants de beaux
noms pour couvrir les pires convoitises et les pires ambitions. Et le mal est sans remède, puisque la ''eligibn crée un pouvoir en dehors du pouvoir poli* Uque, un pouvoir dont Faction indépendante peut toujours se retourner contre TÉtat. La Révolution ^'Angleterre a montré que la religion peut être un principe inéluctable de désordre, et si Ton y regarde ^e plus près encore, on verra qu'elle peut être une ^aosc permaneqte d'anarchie, à moins qu'on ne cesse ^e la regarder comme la source d'un pouvoir particulier, que, lui niant toute indépendance, on ne l'absorbe dans le pouvoir civil, et que le sujet ne soit pas plus juge des doctrines de la religion qu'il pratique qu'il n'est juge des lois civiles qu'il subit.
Ces idées furent celles d'une bonne partie des cavaliers pendant les guerres civiles et au sortir des guerres civiles, et le vigoureux esprit de Thomas Hobbes se chargea de leur donner forme et logique. Elles furent en atscz grande faveur sous la Restauration, car elles répondaient aux pensées secrètes de catégories sociales puissantes, mais la masse de la nation ne s'y trompa pas. Au fond, athéisme à part, ces doctrines ressemblaient fort à celles que TÉglise anglicane avait toujours soutenues sur le pouvoir royal; mais maintenant les esprits pieux et sages de cette Église voyaient avec terreur leurs doctrines se retourner contre eux-mêmes et protestaient que, s'ils avaient soutenu les droits de la royauté, ce n'était pas pour amener l'Église à l'esclavage ou à la destruction. D'autre part, la défiance protestante
découvrait assez facilement dans ces doctrines un catholicisme masqué d'athéisme, mais qui, sous ce masque, restait parfaitement fidèle à son principe favori d'autorité. Le catholicisme, en effet, pensaient les fervents, ne refusera pas d'admettre ces droits du prince sur les consciences de ses sujets ; toute la question pour lui est d'avoir un prince à son gré, et c'est à quoi nous voyons qu'il s'efforce d'arriver avec le roi Jacques II. Cette défiance protestante n'abdiqua pas pendant un long siècle, et lorsque les sectateurs de Hobbes eurent fait place à ceux que l'on nomme les libres penseurs, elle sut découvrir aisément des insolences aristocratiques et des aversions anlipopulairès dans le déisme d'un Bolingbroke, et chez un Toland et un Tindal des ferments premiers de catholicisme qui se transformaient en levain d'incrédulité. L'esprit du xviii^ siècle est bien réellement né en Angleterre, mais s'il n'eût passé en France avec Voltaire et n'eût été propagé par nos écrivains, il ferait aujourd'hui piètre figure dans l'histoire littéraire et philosophique. On ne voit pas que ces libres penseurs, si acclamés chez nous, aient jamais eu la moindre faveur populaire dans leur pays natal, ni même qu'ils y aient exercé une influence sensible sur les classes cultivées de la nation. Il y a mieux, c'est qu'on peut se passer parfaitement d'eux pour comprendre le xviii® siècle anglais, car le vrai génie anglais de cette époque est absolument contraire aux tendances qu'ils représentaient, et les noms les plus illustres (sauf un seul, celui de Pope, Swift ne pou-
vant être pris pour un libre penseur qu'en donnant à
ce titre une extension exceptionnelle), Defoë, Ri-
chardson, Samuel Johnson, Goldsmith, Fielding
fflême, le démontrent aisément. Y a-t-il aujourd'hui
noms plus effacés dans la littérature anglaise que
ceux de Toland, de Tindal, de Bolingbroke même?
''s soulevèrent quelques controverses et produisi-
''cnt un bruit de scandale, et c'eût été tout, s'ils
i^avaient trouvé toujours dans le haut torysmc des
sectateurs avoués ou secrets. Jusqu'au dernier mo-
D^enl, la libre pensée combattit pour la cause des
Stuarts, et cela ne leur porta bonheur en aucune
Voilà la raison pour laquelle l'Angleterre du ^vujc siècle se montra si tiède pour l'esprit qu'elle ^^ait elle-même enfanté; mais n'admirez-vous pas *® >ra-et-vient des doctrines, et n'est-il pas curieux "^ constater que cette doctrine de la prédominance "^ pouvoir civil sur le pouvoir religieux, ou même ^^ l'annihilation du pouvoir religieux par le pouvoir
^^ vji^ qui se présente à nous aujourd'hui comme le
^^Xnble du radicalisme, soit née précisément de l'hor- ^^r qu'avait inspirée le radicalisme rehgieux des
*^^rilains, et soit essentiellement d'origine monar*
^'^^ique et aristocratique?
Cette opiniâtreté superstitieuse s'explique mieux
^core peut-être par les raisons morales et psycho-
^giques que l'on peut tirer de la nature du génie
^ïïglais. Il y a en effet, dans ce génie, une aptitude
^*une originalité singulière, qui s'est rencontrée en
rapport surprenant avec une certaine disposition éternelle et universelle de l'esprit humain, laquelle explique et justifie tellement la nécessité de la superstition, qu'on peut douter qu'elle soit jamais détruite, ou, si elle l'était, que sa destruction fût pour la masse des hommes un aussi grand hienfait qu'on le croit.
Les conditions que notre vie terrestre fait à notre intelligence sont telles que toute chose de nature morale ou spirituelle qui n'arrive pas à se manifester extérieurement, à donner aux yeux et aux sens une apparence, un fantôme d'elle-même, est destinée à n'avoir qu'une faible action sur l'immense majorité des hommes, et à n'obtenir d'eux aucun amour, et par suite aucune obéissance, ce qui explique pourquoi les différentes philosophies ont toujours eu si peu d'action sur la vie générale. Or séparez les différents dogmes de la religion de toute manifestation sensible, et il ne restera rien de plus qu'un ensemble d'idées purement métaphysiques, plus ou moins logiquement liées, dont on ne pourra se rendre compte que par la seule intelligence, et dont il faudra se résigner à ne jamais connaître la figure et à ne jamais contempler Taction. Ce fonds métaphysique sera suffisant sans doute pour le philosophe, c'està-dire pour l'homme qui, par l'exercice assidu de l'intelligence, est arrivé à pouvoir se passer de toute représentation des choses, mais il sera de nulle valeur pour la grande masse des hommes. Et l'on comprendra aisément qu'il en doit être ainsi, si l'on veut
bien tenir pour vrai que la seule faculté, que Ton trouve toujours éveillée en tout homme quel qu'il soit, est celle de rimaginalion, parce que celle-là n*a besoin ni d'éducation ni de culture. Au contraire, comme ces doctrines métaphysiques vont prendre dans la vie de ce premier venu un intérêt tout-puissant, si un témoignage sensible vient lui attester leur réalité! Or, ce témoignage sensible, c'est ce que nous appelons superstition, qui d'ordinaire peut seule le donner. Voici, par exemple, le dogme de l'immortalité de l'âme. Eh bien! que sais-je de cette immortalité, et que sais-je de l'existence de mon âme que je suis impuissant à voir jamais séparée de mon corps? La croyance aux fantômes est d'autre part une superstition. Cependant, si j'étais bien sûr qu'il y a des fantômes, ou si j'étais assez heureux pour en voir quelqu'un, cela m'aiderait singulièrement à comprendre ce dogme, mieux qu'à le comprendre, à en aimer ou à en redouter les conséquences. Le gouvernement du monde par la Providence divine est encore un dogme, mais si je puis m'en rendre compte assez facilement par l'intelligence, je serai bien plus enclin à donner mon obéissance à ce gouvernement si je puis surprendre de visu quelques-uns de ses effets sous forme d'événements miraculeux ou exceptionnels, et apercevoir à l'action quelques-uns de ses ministres. La religion nous révèle l'existence d'un monde surnaturel dont je dois désespérer de rien savoir, à moins que ce monde ne communique avec le nôtre par l'intermédiaire d'esprits angéliques
et infernaux, et alors pourquoi la croyance aux esprits serait-elle une supei*stition? C*est si peu une superstition que TËglise nous Timpose sous toutes les formes, sous la forme des âmes des morts, pour lesquels elle nous apprend à prier; sous celle des anges, dont elle nous recommande de chercher l'assistance; sous celle des démons, dont elle nous ordonne d'éviter les pièges. Et comment s'établissent ces communications? Les rêves ne sont-ils pas Ift moyen le plus direct, le plus discret, le plus conforme à la nature des esprits lorsqu'ils se rapprocheront de nous, comme l'extase et la vision sont les moyens les plus conformes à notre nature lorsque c'est nous qui nous rapprochons d'eux? La religion nous enseigne que le principe du mal a sa personnification sous la forme d'un esprit de ténèbres auquel nous devons toutes nos mauvaises pensées et tous nos actes pervers. Je ne serai pas superstitieux si j'accepte de confiance l'existence de ce redoutable personnage, mais je serai superstitieux si j'accepte l'existence de sorcières et de sorciers. Cependant, s'il m'était prouvé bien sérieusement qu'il y a parmi nous des personnes qui entretiennent avec Satan les mêmes relations que des sujets avec un prince, il me semble que j'aurais là une manifestation très suffisamment sensible du pouvoir occulte de sa noire majesté pour me tirer à jamais hors de doute. De toutes les pratiques religieuses, la prière est certainement la plus naturelle; cependant elle n'a sa pleine efficacité qu'à la condition que nous serons sûrs d'être entendus et que
JOHN AUBRET. 65
nous recevrons une réponse de Têtre auquel nous l'adressons sous une forme quelconque. — Eh bien! il y a dans le génie anglais une aptitude qui, dis-je, est en rapport singulièrement étroit avec celte exigence de Tesprit humain à vouloir à toute idée une manifestation extérieure, si toutefois cette aptitude et cette exigence ne sont pas une seule et même chose. Le génie anglais veut un visage aux idées pour qu'elles apparaissent ce qu'elles sont, adorables ou haïssables, des pieds et des mains aux vérités pour qu'elles accomplissent leur mission pratique en un monde où tout est concret. Il supporte difficilement l'obsession de l'invisible, et rien n'égale l'admirable furie avec laquelle ses grands poètes et ses grands écrivains bondissent vers l'idée qui se présente devant leur esprit pour la tirer de l'inaccessible, et la faire entrer de gré ou de force dans un corps où ils pourront la toucher, la manier, la caresser longuement, la flageller et parfois même la violer. Nous avons en d'autres temps assez souvent insisté sur cette aptitude pour n'avoir pas envie d'y revenir aujourd'hui plus longuement. C'est l'aptitude qui fait à la fois les grands poètes et les grands superstitieux> et c'est pourquoi l'Angleterre a eu les uns et les autres en plus grande quantité peut-être qu'aucun autre pays de l'Europe.
C'est bien le xviii® siècle qui a eu l'honneur, si honneur il y a, de porter le coup de mort à la superstition, mais il est remarquable qu'il n'a pu le faire qu'en emportant la religion avec elle, d'où il faut
conclure que certaines des croyances et opinions que nous appelons superstitions sont peut-être attachées de plus prés qu'on ne le croit à l'essentiel de la religion, et n'en diffèrent souvent que pour l'incrédule ou l'indifférent, impuissant à reconnaître en elles les effets naturels d'une foi qui n'est pas en lui. Mais le croyant, même éclairé, songera rarement à les mettre en doute, et l'idée qu'on puisse s'interroger à leur égard lui paraîtrait souvent ajuste raison une curiosité naïve ou la preuve d'un esprit peu logique. Ce que nous appelons superstitions, les hommes d'autrefois l'appelaient de tout autre nom, et je me demande de quel droit nous venons aujourd'hui établir des différences que ces hommes, qui vivaient avec la religion en rapports autrement intimes que nous, n'ont jamais soupçonnées et n'auraient jamais voulu admettre. Non, ils croyaient aux fantômes parce qu'ils croyaient à l'âme immortelle, ils croyaient aux événements miraculeux parce qu'ils croyaient au gouvernement de Dieu sur le monde, ils croyaient aux esprits parce qu'ils croyaient au monde surnaturel, ils croyaient aux sorciers parce qu'ils croyaient à Satan. Les deux termes ainsi rapprochés, pouvezvous me dire où commence la superstition et où finit la religion?
Il y a dans le Coran une sorte de légende qui nous a toujours beaucoup frappé, et qui est certainement parmi les plus remarquables des choses que l'ange Gabriel ait dites au prophète. Selon cette légende, les démons errent autour du ciel et essayent de s'y
faufiler par ruse; mais ils en trouvent les portes strictement fermées, et ils restent ainsi, moins la iurme de repentir, dans la situation de la péri de Moore. Repoussés eomme de vils Touraniens qui n'ont plus le droit d'entrer dans un royaume dont ils refusèrent autrefois de faire partie, les malins ne se tiennent pas pour battus. S'ils tournent autour du paradis, ce n'est pas qu'ils voudraient y séjourner, c'est qu'ils voudraient surprendre les secrets du toutpuissant Allah et voler la science des anges. Ils guettent donc, ils s'insinuent, ils espionnent. Celui-ci regarde par un trou de serrure, celui-là colle son oreille à une fente de porte, cet autre appuie sa tète contre un volet clos derrière lequel il entend la musique des voix angéliques conversant entre elles. Mais les fentes et les trous de serrure ne leur laissent apercevoir que peu de chose des splendeurs célestes, et les portes et les volets les séparent trop de la cour divine pour qu'ils puissent entendre des conversations suivies. Ils attrapent donc des mots isolés, des phrases sans commencement ni fin, et, malgré tous leurs efforts, ils ne peuvent attraper rien de plus. Ils s'en retournent cependant avec cette provision de fragments, et, en esprits subtils qu'ils sont, sèment ces bouts de phrases parmi les hommes, certains de l'action funeste qu'ils ne pourront manquer d'avoir, séparés, comme ils le sont, de toute liaison avec les autres parties des discours auxquels ils se rapportent. La prévision des démons se réalise : ces mots sont acceptés avec empressement par les
hommes, qui leur reconnaissent quelque chose de surnaturel ; mais comme ils sont toujours forcément mai interprétés, ils ont des conséquences véritablement démoniaques, quoiqu'ils soient d'origine angelique. Cette légende est mieux qu'un symbole, c'est l'histoire vraie, authentique, littérale, de l'origine et des destinées des superstitions dans l'histoire de l'humanité. Ce sont des mots de la science divine surpris par l'espionnage des démons et semés dans le monde comme autant de pièges pour engendrer Terreur, les ténèbres, le mal et la haine. Mais celui qui les examine avec une attention pieusement patiente reconnaît la langue à laquelle ils appartiennent, et, parvenant à induire de leur signification les discours auxquels ils se rapportaient, découvre que là où ils parlent de haine, ils ne parlaient que d'amour; que ceux qui sont tout ténèbres, mis en leur vraie place, étaient tout lumière, et que ceux qui ont engendré l'erreur n'étaient que vérité dans les bouches qui les avaient d'abord prononcés.
Juillet 1887.
Pope est, après Dryden, le nom le plus illustre de l'époque dite classique en Angleterre; mais je crains fort que cette réputation, déjà près de deux fois séculaire, ne lui soit à désavantage auprès de plus d'un lecteur de l'an de grâce 1888. Cette consécration classique détourne la curiosité au lieu de réveiller, et certainement ils sont nombreux ceux qui, s'ils étaient sincères, avoueraient qu'ils n'ont jamais ouvert ses poèmes, soit par crainte d'ennui, soit parce qu'ils croyaient savoir d'avance ce que pouvait contenir une poésie née d'une inspiration secondaire, enfermée dans des cadres de convention, et désormais surannée. J'entends d'ici leurs excuses : qu'avonsnous à faire aujourd'hui de Pope? trop de courants intellectuels ont passé sur nous, et de trop puissants. Cette poésie est refroidie désormais et fait partie de l'histoire littéraire, mais non de la poésie éternellement vivante où chaque génération peut venir puiser
à tour de rôle Teuthousiasme et Tamour. Même en admettant qu'elle conserve en tout ou en partie les mérites qui ont fait la célébrité de son auteur, nous n'avons plus les qualités requises pour la goûter librement, puisqu'il faudrait oublier pour cela les sentiments nouveaux par lesquels nos âmes restent ensorcelées, et qui n y laissent plus de place pour de plus petits et de plus discrets. Pour nous y plaire, il faudrait n'avoir pas connu une poésie autrement féconde avec Goethe, autrement variée avec l'école romantique française, autrement éloquente avec Shelley et Byron ; et que peuvent nous dire les élégantes descriptions de Pope, à nous qui avons été initiés par Wordsworth à une manière autrement profonde de voir la nature, et par Lamartine à une manière autrement vibrante de la sentir? Ces excuses sont, je crois, valables pour beaucoup; aussi ces pages ne s'adressent-elles qu'à ceux qui peuvent avoir conservé assez de souplesse morale pour sauver la liberté de leur esprit de la pression formidable des grandes poésies qui ont passé sur eux en ce siècle. Ceux-là peuvent ouvrir Pope sacs crainte d'un froid voyage au pays des mânes, et ils s'étonneront, j'en suis sûr, de trouver ses sentiments et ses pensées si peu éloignés des leurs, et de découvrir en lui un précurseur inconscient sans doute, mais bien réel, de rinspiration moderne.
Pour comprendre d'abord d'une manière générale
combien Pope est rapproché de nous, on n'a qu'à le
comparer à son prédécesseur John Dryden. A coup
sûr, des deux, Dryden est le plus grand, mais il n'y
^ que des lettrés accomplis qui aient le droit de
prononcer un pareil jugement, parce qu'eux seuls
peuvent connaître la raison de cette grandeur. Tout
le Dryden qui vaut qu'on s'y arrête aujourd'hui est
compris entre les années 1678-1688; c'est sur cette
courte durée que le lecteur doit concentrer toutes les
forces de son imagination s'il veut en saisir l'esprit
et la passion. C'est dire qu'on ne peut aborder
I^ryden sans préparation prolongée et nombreuses
tectures antérieures, car la moitié au moins de son
solide mérite est comme enfouie sous l'amas des
^circonstances historiques de son temps : frénésies
politiques, controverses théologiques, intrigues obs-
cures des factions, scandales de cour et d'Eglise,
toutes circonstances qui laissent singulièrement froid
^^ lecteur moderne, surtout s'il est étranger. De
"^^ne foi, quel homme de nos jours peut partager
^^ passions nées de la querelle sur le bill d'exclusion
^^ point d'entrer dans les sentiments qui ont donné
Naissance à Absalon et AchUopheH Qui donc peut
Ressentir assez de haine contre Ashley Cooper, pre-
^^^r comte de Shaftesbury, pour lire avec l'enthou-
siaste ardeur de ses contemporains ennemis le poème de la Médaille'^ Qui peut s'associer avec assez de sympathie aux menées politiques de Jacques II contre TÉglise anglicane pour éprouver Tadmiration qu'il convient à la lecture de la Biche et la Panthère"^ L'érudit qui a remué cette cendre refroidie a seul puissance pour ressusciter en lui ces haines et ces sympathies; c'est donc pour lui seul que Dryden conserve encore tout son feu et toute son énergie. Jamais poète n'a été, au même point que Dryden, rhomme d'un temps; ce n'est pas assez de dire qu'il est l'esclave et le prisonnier du sien, qu'il écrit sous sa dictée immédiate comme un secrétaire ou un greffier; pour être tout à fait exact, il faut des images beaucoup plus fortes. Dryden est absolument enchâssé dans son époque, à la manière de ces cariatides à la posture robuste et pénible qui restent immobilisées dans l'édifice dont elles supportent les balcons et les galeries. De là une grandeur incontestable, puisque les poèmes de Dryden sont si indissolublement associés à cette courte et orageuse période, qu'ils sont assurés de vivre aussi longtemps que l'histoire d'Angleterre; de là aussi certaines conditions d'infériorité, et des défauts sérieux et souvent choquants.
Nous venons de nommer, dans les lignes précédentes, le premier et le principal de ces défauts, celui d'où découlent tous les autres. Comme Dryden, emprisonné qu'il est dans son temps, ne s'élève jamais au-dessus, il manque nécessairement d'idéal;
et comme il ne peut jamais s'en échapper ni rétrospectivement du côté du passé, pour lequel son éducation primitivement puritaine ne lui a donné aucune tendresse, ni par anticipation du côté de l'avenir, que ses doctrines étroites ne lui permettent pas de pressentir, il manque nécessairement d'horizon. Par conséquent, absence de tout caractère d'universalité par lequel il puisse se rendre accessible aux hommes de tous les âges. Avec lui nulle rêverie n'est possible, nul voyage d'imagination : ses œuvres composent la lecture la moins suggestive qui se puisse concevoir, et l'on en sort sans accroissement aucun de vie morale. Un autre défaut de Dryden, c'est de traiter les choses les plus générales, non dans leur caractère d'universalité, ni même selon l'esprit restreint de son siècle, mais au point de telle ou telle année particulière, et de les traiter ainsi avec toute la chaleur de cette conviction momentanée qui fait le parfait journaliste, mais que tout homme éclairé a bien soin de secouer de son esprit avec la circonstance éphémère qui l'a produite. Qu'est-ce, en effet, que la Religio laicî, sinon la religion traitée au point de vue des années qui précédèrent la rupture de Jacques II d'avec l'Église anglicane? Et qu'est-ce que la Biche et la Panthère, sinon la religion traitée au point de vue de 1687, après cette rupture? Toutefois, comme il n'est pas rare que nous soyons mieux servi par nos vices que par nos vertus, rien n'a plus contribué à la gloire de Dryden que ce défaut, par l'énorme prise qu'il lui donnait sur les hommes de son temps. Aussi
ses vrais lecteurs furent-ils ses contemporains; mais, pour ceux d'aujourd*hui, qui ont plus souci de poésie que d'hisloire, n'étaient ses deux admirables odes : Sainte Cécile et la Fête d Alexandre^ il n'y aurait vraiment rien là pour eux.
La forme de ces œuvres, plus mémorables que séduisantes, et plus puissantes que sympathiques, est en rapport étroit avec cette servitude du poète. Elle a empêché et entravé en lui l'artiste à un degré presque incroyable. Par exemple, il aime à se servir de Tallégorie, et cette préférence est parfaitement justifiée par la nature des sujets qu'il a traités, Tallégorie étant en poésie le vêtement naturel des idées philosophiques, la forme qui peut le mieux les cacher et les montrer à la fois, leur enlever tout caractère d'abstraction et leur conserver en même temps leurs caractères d'idéalité et d'éternité; voyez l'emploi qu'en ont fait Dante, Spenser, Milton, Goelhe. Seulement il est clair que, pour que l'allégorie ait son plein effet, il faut que le poète la soutienne jusqu'au bout, sans fléchir et sans laisser apparaître un seul instant l'idée ou les idées qu'elle est chargée de personnifier. Eh bien, si vous avez lu Dryden, avez-vous remarqué qu'il n'a jamais pu soutenir ses allégories vingt vers de suite? et d'où vient ce vice énorme, sinon de cette préoccupation constante des circonstances du moment qui le porte h moins se soucier de servir la vérité pour tous les âges que de la servir pour la semaine où il écrit? Voyez la Biche et la Panthère \ le début allégorique
en est des plus heureux, mais ce charme dure peu, et, dès la troisième page, la fiction s'est pour ainsi dire liquéfiée pour laisser à sa place une controverse entre un Burnet et un père Petre quelconques sur les mérites comparés de TÉglise catholique et des diverses sectes protestantes. De même que cette servitude du temps entrave l'artiste chez Dryden, elle altère en lui le poète en le réduisant à la seule éloquence, éloquence admirable sans doute, mais tellement passionnée, ardente et pressée de convaincre, qu'elle n'en respecte pas les lois naturelles du discours, et qu'arguments de Texorde et arguments de la péroraison se joignent et se confondent. Ce tour oratoire donne aux poèmes de Dryden les défauts indispensables à l'avocat, au tribun, au controversiste, au prédicateur, qui veut emporter la conviction d'emblée, sans temps d'arrêt, sans intervalles, sans repos. Cela est lancé d'un jet ininterrompu, dur, compact, fort, et vaut surtout par l'énergie et la véhémence. Pas d'air, pas d'atmosphère où les pensées puissent librement se mouvoir et faire valoir leur beauté, pas de plans heureusement et naturellement distribués : jamais grand poète n'a moins connu que Dryden les lois et la valeur de la perspective. Ah! voilà une Musc pour laquelle n'a pas été faite l'expression antique, Musa ales^ celle de Dryden; car, si l'on veut absolument associer l'idée de vol à cette poésie, il faut penser aux allégoriques animaux d'Ézéchiel, mieux encore à leurs prototypes, les taureaux ailés des palais et des temples d'Assyrie : voilà la vraie
figure de cette Muse. Le puissant quadrupède a beau être muni d'ailes, il est avant tout fait pour la terre, et si parfois il les agite, leur battement lourd, fort et court, ne sert qu'à faire mieux comprendre Ténormité du poids qu'elles soulèvent et la force d'attraction qui rappelle cet étrange Pégase au sol ferme d'en bas.
Il est extrêmement remarquable que cette idée de puissante pesanteur s'est presque toujours présentée à l'esprit de qui a cherché à le juger d'un Irait. Au cours d'une conversation. Voltaire dit à Boswell : « Pope conduit une belle voiture élégamment attelée de deux pur sang nerveux, et Dryden conduit un carrosse d'apparat attelé de six chevaux majestueux ». A quoi Johnson ajouta, lorsque Boswell lui rapporta cette comparaison d'une spirituelle justesse : « La vérité est qu'ils conduisent tous deux des carrosses attelés à six; seulement les chevaux de Dryden sont toujours galopants ou trébuchants, tandis que ceux de Pope vont à un trot constant et égal ». Et Pope lui-même, lorsqu'il veut définir le génie de Dryden et les innovations dont la poésie anglaise lui fut redevable, comment s'exprime-t-il? Il nous apprit, dit-il, à réunir
the full resounding line,
The long majestic marché and energy divine *
1. Thomas Gray, l'auteur de la célèbre Élégie sur un cimetière de campagne, dans sa belle ode intitulée le Voyage de la poésie, s*est souvenu de ces vers de Pope, précisénrent à
vers superbe qui, sous une autre forme et avec plus de respect, exprime par anticipation le même jugement que la comparaison de Voltaire.
Lorsque Dryden mourut, en 1701, Pope avait treize ans, et dix ans après il était déjà célèbre ; mais ce n'est pas pour ce peu d'années que nous disons qu'il est plus rapproché de nous : c'est parce que, n'ayant rien en lui de ce que nous venons d'observer en Dryden, il ne réclame pas des érudits pour uniques lecteurs et qu'il est accessible à tout venant, pourvu qu'il y ait chez ce tout venant innéilé sufGsante de bon goût, imagination ordinaire, facilité modérée à l'émotion, jugement sans trop de lenteur, et liberté d'esprit assez grande pour ne pas s'en laisser imposer par les étiquettes consacrées. L'époque dans laquelle vécut Pope n'était pas au fond meilleure que celle où vécut Dryden, et si l'on lient que la brutalité séditieuse est moins dangereuse pour la moralité des sociétés que la pratique eflTronlée de l'intrigue, on peut soutenir qu'elle fut pire. Clandestinement] factieuse, intolérante sous couleur de droits de conscience, oppressive sous couleur de libéralisme, corruptrice sous prétexte de bien public, elle réunit à la fois toutes les violences rusées des régimes encore mal
propos de Dryden, qu'il représente emporté par deux chevaux de race élhérée, le cou enveloppé de tonnerre, le pas longuement retentissant.
With necks in thunder clolhed, and long resounding pace.
Cette ingénieuse transformation des expressions de Pope laisse toujours subsister, comme on le voit, ces mômes impressions de force et de puissance.
assurés qui s'efforcent de s'affermir, et toutes les duplicités turbulentes des régimes renversés qui cherchent à revenir. L'égoïsme s'y déguise en prudence, la trahison y guette son heure sous le masque du patriotisme, Tesprit de parti y dissimule ce qu'il a de plus atroce sous le nom de loyauté. Mais que cette époque, dangereuse aux écrivains par les facilités de versatilité toujours justifiable qu'elle offrait à leurs consciences et les amorces qu'elle présentait aux gloutonneries de leurs ambitions, a peu pesé sur Pope! Vous pouvez le lire presque en entier sans prendre souci de l'histoire du temps, ce que l'on ne saurait dire ni de son ami Swift, ni de son confrère Addison, ni d'aucun autre de ses contemporains illustres. Vous pouvez ignorer à votre gré les victoires de Marlborough, le traité d'Utrecht, les intrigues jacobites de la cour de la reine Anne, le triomphe du parti protestant avec l'accession de la maison de Hanovre, car rien dans ces événements ne vous est sérieusement nécessaire pour lire et goûter Pope, tant il a eu l'art de parler d'une manière générale, et de passer au travers de ses contemporains sans embarrasser son esprit, naturellement sain, de leurs opinions partiales. C'est que ce spectacle des luttes des partis lui était odieusement antipathique, et.qu'il s'en tint toute sa vie à l'écart, non seulement par obéissance à sa nature, mais par choix raisonné et volontaire. Pope eut très jeune l'ambition de la renommée, et semble avoir pris dès ce premier âge l'engagement envers lui-même de ne devoir cette re-
nommée qu'à la seule poésie, tout autre moyen de la gagner lui paraissant acte d'intrigant politique ou de ruffian littéraire. Cet engagement intime, qui perce dès sa gentille petite Ode à la solitude^ écrite dans sa douzième année, se découvre ouvertement dans nombre de passages de ses œuvres, mais nulle part avec autant d'éclat, d'éloquence et, disons le mot, de grandeur morale que dans la conclusion de son Temple de la Renommée :
. . . teach me, heaven! to scorn the guilty bays; Unblemished let me live, or die unknown ; Oh grant an honest famé, or grant me none * /
1. Comme il ne faut jamais perdre une occasion de répandre les nobles sentiments, voici cette conclusion admirable : « Tandis que je me tenais là attentif à voir et à entendre, il me sembla que quelqu'un s'approchait et murmurait à mon oreille : Quoi donc, ton ambition téméraire prétend-elle si haut? es-tu donc, ardent jeune homme, un candidat à la gloire? — C'est vrai, répondis-je, je ne suis pas venu sans espérances, car qui est aussi avide de renommée que les jeunes poètes? mais peu, hélas! peuvent se vanter de ce bonheur aléatoire, si dur à gagner, si aisé à perdre. Combien vains sont cette seconde vie que donne le souffle d'autrui, ce domaine dont les beaux esprits héritent après leur mort! La tenare en est sans sécurité, mais combien vaste en est la redevance! Aisance, santé, vie, il leur faut tout résigner pour cela, endurer les insultes des grands sans les profits, misérables être enviés et pauvres être flattés, avoir pour ennemis déclarés tous les beaux esprits malheureux, et pour amis jaloux au mieux tous les beaux esprits qui ont réussi. Je ne fais pas plus fl de la renommée que je n'appelle ses faveurs. Elle viendra sans que je l'attende, si elle doit venir jamais. Mais si elle coûte un prix aussi cher que flatter la folie et exalter le vice, si la muse doit courtiser la puissance illicite et marcher derrière la fortune dans le chemin qu'elle guide, ou si mon nom pour s'élever ne doit trouver d'autre base que les ruines de la renommée d'un autre, alors, ô ciel!
Le sentiment qu'il eut dès Tenfance d'appartenir à un parti irrévocablement vaincu, sentiment dont il est impossible de faire comprendre Taltière tristesse à qui ne Ta pas éprouvé, fut sans doute pour beaucoup dans cette résolution. Il était né d'un père catholique romain , si ardent contre le nouveau régime, qu'à la révolution de 1688 il abandonna les affaires et la capitale pour se retirer sur la lisière de la forêt de Windsor, où il préféra vivre sur ses capitaux plutôt que d'en aider le crédit public. On peut dire que Pope ne désavoua jamais l'héritage moral que lui faisaient de telles opinions. Quoique son catholicisme n'ait jamais été une gêne pour sa pensée, il se conduisit cependant toute sa vie comme s'il l'obligeait. On ne le vit jamais faire aucune avance aux sectes régnantes; il eut des évêques pour amis, et ne fut pas flatteur de l'Église établie; il vécut au milieu de confrères et de rivaux qui appartenaient au christianisme protestant, et il n'eut aucune complaisance pour la religion triomphante. Il est vrai qu'il garda toujours à l'égard du catholicisme la même réserve ou la même neutralité; et si l'on songe que ses premiers maîtres étaient catholiques, qu'une grande partie de sa société habituelle, surtout dans sa jeunesse, était composée de catholiques, que les personnages de la Boucle de cheveux enlevée étaient tous
apprenez-moi à mépriser les lauriers coupables, chassez de mon cœur cette misérable convoitise de louanges, faites-moivivre sans tache ou mourir inconnu, accordez- moi une honnête gloire ou ne m'en accordez aucune! »
catholiques, que ses deux amies, Thérésa et Marthg. Blount^ur lesquelles il porta tout ce que son pauvre corps débile permettait à son âme d'ardeur et de tendresse, étaient catholiques, cette neutralité ne sert qu'à faire mieux ressortir le souci constant qu'il eut de tenir son intelligence libre en restant à l'écart de toute controverse et de tout esprit de parti. Il n'eut donc avec la société de son temps d'autres relations que de vie mondaine ; mais là encore il porta cette même indépendance et cette même réserve. Les noms aristocratiques que vous rencontrez dans ses œuvres sont ceux d'amis et presque de confrères, nullement ceux de protecteurs, de patrons et de maîtres. A aucun il n'a donné le droit d'ordonner, d'aucun il n'a sollicité la faveur de la dépendance, d'aucun il n'a consenti à servir les intérêts. Ce qu'il veut d'eux, c'est leur compagnie, ou leurs louanges, ou des conseils d'architecture et des modèles de décors naturels pour sa maison et ses jardins de Twickenham, non leurs 'passions ou leurs opinions. Ces rapports libres que J 'artiste et l'écrivain de notre xix^ siècle entretiennent avec le monde du pouvoir et de la richesse. Pope les a devancés d'un siècle, et cela dans un temps et dans un pays où le patronage était encore la condition presque indispensable du succès. Le vœu que sa jeunesse avait formé a été réalisé par lui avec autant d'adresse que de discrétion, sans lever aucun drapeau de révolté, sans s'insurger contre aucun despotisme de doctrine, et cette conduite était tellement dans sa nature que ses contem-
porains la remarquèrent à peine et n'y virent qu'une légitime obéissance aux penchants de son esprit. Simple spectateur des choses de son siècle^ il n'a connu d'autres passions que littéraires, n'a livré de batailles que contre les dunces et a mérité le bel éloge qu'il se décerne justement dans son épître à Bolingbroke : « Ce qui est vrai, ce qui est juste^ ce qui est convenable, que cela soit tout mon souci, car cela est tout.... Mais ne demande pas à quels docteurs je m'adresse. Ne jurant par aucun maître, je ne suis d^aucune secte.... » Si ce rôle de spectateur était celui d'un indifférent à la vérité, VEssai sur rhomme et les Épîtres sont là pour répondre.
Il a été récompensé de ce noble souci de rester libre; il lui doit en grande partie son inaltérable pureté et sa correction. Comme il n'appartient à aucune secte, il n'a besoin en effet de parler le jargon d'aucune, et il est exempt de ce pédantisme d'école et de ces modes de langage qui, de tous les viees d'esprit, sont peut-être ceux qui établissent les plus longues distances entre les écrivains et les lecteurs des générations suivantes. Gomme il s*est abstenu de toute controverse, sa charmante voix qui, dans son enfance, l'avait fait surnommer le petit rossignol, est restée juste et sonore, et n'a contracté aucun accent rauque, comme il arriva à Dryden, qui, pour répondre aux sectaires de son temps, se vit amené à imiter leurs croassements politiques et théologiques. Par la même raison qu'il chante avec justesse, il pense avec clarté. Ses idées qui ne prennent aucun
mot de passe enflammé se déroulent harmoniquement, en bel ordre, enveloppées d'une lumière douce k ïœïl de Fesprit, sang éclat fulgurant qui le tyrannise, ni ombre noire qui l'attriste, une lumière qui est bien le vêtement naturel de l'optimisme dont VEssai $ur r homme est l'exposé si noble et parfois si touchant. Pope fut un libéral dans la plus ancienne et la meilleure acception, et voilà pourquoi ses œuvres nous apparaissent tout près de nous, séparées seulement par une distance aérienne où notre œil les atteint du premier regard, et pourquoi le lecteur qui s'y engage ne s'y sent nulle part dépaysé.
Cette proximité n'est encore que bien générale ; c'est celle qu'ont su se créer nombre de grands poètes avec les lecteurs de la plus lointaine postérité, et les plus étrangers aux formes de sociétés où ils ont vécu. Il y en a pour Pope une autre bien plus étroite et particulière. Par sa forme et ses cadres, il est presque notre contemporain, et il le paraîtra tout à fait par les sentiments, si l'on s'arrête plus exclusivement aux œuvres de sa jeunesse.
Il y a deux Pope, en effet, fort différents l'un de l'autre, séparés par l'énorme labeur de la traduction poétique d'Homère. Le premier est tout lyrique, d'une fantaisie ailée et hardie, d'une passion vive et charmante; le second, fort noble de pensée et de faculté
d'observation fort originale, est tout didactique. Aucun des deux ne nous est bien étranger, mais le plus voisin de nous c'est le premier. C'est aussi le plus vrai, celui que la nature avait voulu former, qu'elle avait pour ainsi dire décrété, et plus nous relisons celui-là, plus il nous semble apercevoir en lui un poète en puissance bien autrement grand que celui que nous connaissons. Ce premier Pope, en effet, a passé avec une rapidité extraordinaire et a été épuisé en quelques années. Il débute en 1709, atteint son zénith en 1711, et disparaît pour ne plus revenir avec l'édition générale des premiers poèmes en 1717. Pourquoi ce premier Pope s'éclipsa si vite sans tenir les promesses splendides de ses poèmes de jeunesse, il y a peut-être quelque intérêt à le chercher un instant.
Quand nous considérons d'ensemble la vie de Pope ou que nous sortons de la lecture de ses œuvres, nous éprouvons la sensation pénible d'un magnifique avortement, masqué de gloire et de succès. On n'aura aucune peine à comprendre que le poète qui était en lui en puissance n'ait pu se développer, si l'on sait qu'il y eut aussi en lui un homme moral qui ne parvint pas davantage à son plein épanouissement, et que ses contemporains ne surent pas toujours reconnaître. Il a gagné la réputation déplaisante d'un être taquin, susceptible à l'excès, irritable d'une manière enfantine, satirique jusqu'à la méchanceté, vindicatif et boudeur, mais il nous semble que la réputation qu'on a faite à son caractère, comme celle
qu'on a faite à son talent) pourrait être soumise à délicate révision. Que Pope ait eu une très belle âme, il serait difficile de TafOrmer, mais qu'il ait eu de très nombreuses parties d'une très belle âme, voilà ce qu'on ne peut contester sans justesse et sans justice. Il fut un fils admirable. Il entoura des soins les plus assidus sa vieille mère qui mourut nonagénaire, longévité qu'il a tjotéc dans VEssai sur Vhomme comme une faveur particulière de cette Providence en laquelle il aimait à se confier. Et qu'elle est belle la conclusion de l'épitre à Arbuthnot où il venge avec une si noble fierté la mémoire de son père outragée par lady Mary Wortley Montagne, assistée de lord Hervey! Il n'y a de comparable à cela que l'épître Ad librum meum, où Horace invite son livre à prendre sa volée et à aller raconter au monde comment, fils d'affranchi, il est devenu poète illustre. Pope s'en est certainement souvenu; mais, malgré ce souvenir, j'oserai dire que l'avantage est de son côté par la noblesse exceptionnelle du sentiment qu'il exprime, car enfin Horace ne mentionne son père TafiTranchi que pour tirer orgueil d'avoir su s'élever au-dessus de sa condition, tandis que Pope rappelle son père le drapier pour redescendre jusqu'à lui des hauteurs où la renommée l'a placé, et s'efl'acer respectueusement derrière ses vertus. Rebuté par l'amour et chassé hors de ses joies. Pope prit sa revanche avec l'amitié et il la prit complète. Il fut, presque à tous les égards, un ami incomparable. Boileau seul a su parler mieux encore de ceux qu'il aimait et admirait, mais il
manque chez ce dernier cet accent si particulier de tendresse qui distingue Pope lorsqu'il s'adresse à ses amis. My Saint John, my Swift : ce qui résonne d'affection presque enfantine dans ce my ne se peut dire. Jonathan Swift a fait à cet égard l'apologie de Pope dans une certaine pièce où il se représente mort, et calcule combien durera le regret de chacun de ses amis : « Le pauvre Pope en sera triste tout un mois, et Gay une semaine, et Arbuthnot un jour ». H fut souvent un confrère grincheux et susceptible, jamais injuste, indélicat et jaloux. 11 eut au plus haut point le sentiment de ce que les lettrés se doivent entre eux d'égards et de tolérance. Il ne sollicita de sa vie jamais pour lui, mais les sollicitations ne lui coûtaient rien dès qu'il s'agissait de tirer un malheureux de la détresse, ou de sortir d'embarras un homme de mérite, et il sollicitait alors non seulement ses amis tories, mais ses ennemis whigs, Robert Walpole comme Harley et Bolingbroke. Jamais il ne refusa un secours à un confrère malheureux, et sa libéralité fut sans morgue et sans pédantisme. Rien n'est touchant comme la protection qu'il ne cessa d'étendre sur le misérable Richard Savage, sans qu'aucune des erreurs énormes de cet énigmalique et équivoque personnage, ni l'inconduite confinant au crime, ni la prodigalité conQnant au vol, parvinssent à le rebuter et à le lasser. C'est lui qui eut l'idée d'une souscription pour faire vivre Savage dans le pays de Galles, et il fut un des seuls à la payer jusqu'à la fin.
Voilà bien des vertus, ce me semble, et de peu
Communes; elles- autorisent à croire que la beauté morale eût été plus entière encore chez Pope sans les fatalités de la nature. Beaucoup de nos lecteurs connaissent sans doute Tamusant portrait que M. Taine a tracé de notre poète dans son Histoire de la littérature anglaise. Qu'ils se rappellent cet homme rabougri ^t souffreteux, toujours enveloppé de lainages, les jambes tapissées de trois paires de bas mises l'une sur Tautre pour en dissimuler la minceur, si faible ^u'il ne pouvait ni se déshabiller ni s'habiller sans ^de, si petit que, lorsqu'il dînait en ville, il fallait Je hausser jusqu'au niveau de la table au moyen de coussins ou d'in-folio à mettre des rabats, et puis <]u'ils disent si un tel homme n'est pas excusable de ressentir les menues contrariétés de l'existence avec moins de calme qu'un homme de cinq pieds et quelques pouces, joyeux compère de par la grâce de la santé et dédaigneux des roquets humains de par la grâce de la force? Et cette faiblesse physique, non seulement lui faisait ressentir injures et railleries avec une vivacité exceptionnelle, mais elle l'y exposait par la prise facile qu'elle donnait à la malignité de ses ennemis. Une si ridicule personne physique, un tel lusus na^urâ?,quelle matière admirable>de plaisanteries faciles pour le plus sot et le plus vulgaire, et puis il est clair que, contre un homme si faible, on peut tout se permettre, même de nier son génie contre toute évidence. Par exemple, un critique d'une certaine autorité, du nom de Dennis, se croyant outragé par Pope, imprima qu'avec les initiales et la dernière
lettre d'Alexandre Pope^ on obtenait le mot ape, singe, et le poète fut peut-être excusable de ne pas goûter cette fine plaisanterie. Il eut peut-être tort, un certain jour, de parler des chemises sales et des négligences de toilette de son ex-amie lady Montagne; mais c'est qu'aussi il est bien blessant lorsqu'on est un Pope, parce qu'on a eu une minute de trop présomptueuse imagination, de se voir répondre par le plus insultant des éclats de rire et rappeler à rhumilité qui convient naturellement à un magot grotesque et impotent. La vie de Pope est pleine de ces misères-là; mais sous les irritations d'enfant qu'elles lui arrachaient, il avait une raison supérieure qui les dominait au besoin de la manière la plus noble. Il vint un jour où ce John Dennis, qui l'avait si grossièrement insulté, vieux, malade, aveugle, tomba dans la plus noire détresse; une représentation à bénéfice fut organisée, et généreusement Pope écrivit le prologue chargé de recommander le vétéran à la bienveillance des contemporains. Plusieurs fois, il crut avoir à se plaindre d'Addison, la dernière fois assez grièvement ; mais se refusant à croire aux rapports qu'on lui faisait, il n'y répondit que par l'envoi de son épltre sur le Dialogue des médailles» Nous voulions mettre les travers de Pope en regard de SCS qualités; remarquez-vous que, malgré nous, nous sommes ramenés à ses vertus?
Ce qui est certain, c'est qu'il ne permit jamais à son état d'éternel valétudinaire d'influer un instant sur son esprit. Pas le moindre accès d'amertume, nul
mouvement de sérieuse misanthropie, nulle tristesse chagrine; sa pensée reste invariablement sereine. Satirique très aiguisé, il a des traits de malice pénétrante, voire de cruauté pour les individus, mais, les dunces mis à part, on ne lui voit sérieusement de mépris ou de haine pour aucune catégorie sociale. Voyez-le surtout dans son Essai sur rhomme, un vrai chef-d'œuvre, non seulement pour la forme, qui est absolument exquise, mais pour le fond des doctrines, qui sont beaucoup plus fortes et plus neuves que ne Tout cru Samuel Johnson et d'autres critiques à sa suite. C'est la seule œuvre poétique que je connaisse où le pessimisme des faits aboutisse à des conclusions optimistes, et cela naturellement, naïvement; si le poète n'est pas sans erreurs, il est au moins sans sophismes. La misère de la condition humaine est ouvertement confessée, la faiblesse et la cécité de la raison humaine sont hautement proclamées; mais de cette misère Pope tire un motif d'espérance et de cette cécité un motif de confiance. Cette misère n'est extrême que pour nous et n'est que partielle pour Tordre universel des choses; cette cécité nous ordonne non la révolte contre un plan dont nous ne connaissons que quelques points, mais la soumission à un pouvoir universel dont le but nous échappe. Tout mal n'est qu'un acheminement à un bien que nous ignorons, et toutes nos dissonances terrestres disparaissent dans la musique d'universel amour que chantent les sphères. De la part d'un homme qui a passé sa vie enveloppé dans la
92 HEURES DE LECTURES d'UN GRITIOUB.
flanelle, et qui aurait été si excusable d^accuser la Providence et de tirer de son état de valétudinaire un motif de blasphèmes éloquents, savez-vous que cela a quelque noblesse !
L'histoire du poète répète celle de i*homme moral. Pas plus que de ses vertus, la nature, à la fois envers lui généreuse et marâtre, ne lui a permis le libre 'développement des dons qu'elle lui avait prodigués.
Sauf Victor Hugo, aucun poète n'a été célèbre aussi vite ni d'aussi bonne heure, et, sauf Mozart, personne n'a eu une pareille précocité de génie. En écrivant ces noms illustres, surtout le dernier, je n'entends faire aucune comparaison qui serait écrasante pour Pope; je veux simplement dire qu'il était maître de son art à un âge où d'ordinaire on a peine à en comprendre les premiers éléments. A douze ans, il était poète, ainsi qu'en témoigne une gentille petite Ode à la solitude, où le sentiment horatien de la vie studieuse et tranquille s'allie à ce désir de gloire honnêtement acquise que nous avons déjà signalé comme étant très caractéristique de sa nature. On peut dire en toute vérité que Pope dut sa célébrité aux travaux de son enfance. Lorsqu'en 1709 il goûta pour la première fois aux plaisirs de la renommée, ce fut avec ses Pastorales^ qui remontaient à 1704, date de sa seizième année, et qui, depuis cinq ans, circulaient parmi ses premiers admirateurs, allant des mains du vieux Wycherley à celles du satirique Garth, et de celles de Walsh à celles de Granville. Presque tous les poèmes qui suivirent les Pasto-
raks sont antérieurs à 1709. Les traductions et imitations de Staee, Ovide, Chaucer, Rochester, surpre^ nantes par le sentiment exact, juste et fin d'originaux si scabreux, ont été écrites entre sa douzième et sa seizième année. En 1713, il publia la Forêt de Windsor; mais la presque totalité de cette œuvre datait de 1704, comme les PastoraleSj et ce que le poète y ajouta lors de la publication ne vaut pas la partie composée par l'enfant. Ce Temple de la Renommée^ dont nous ayons cité la noble conclusion, son Ode sur la musique^ où il a essayé la fusion des deux célèbres odes de Dryden, Sainte Cécile et la Fête d! Alexandre, sont de 1708, et c'est probablement aussi à cette année qu'il faut rapporter son charmant petit poème didactique, Essai sur la critique, bien qu'il ait suivi de près les Pastorales en 1709. Si le lecteur de ces divers poèmes ignore l'âge qu'avait l'auteur lorsqu'il les écrivit, rien ne le lui révélera, tant l'instrument est paifait et tant le poète en joue avec maîtrise. Cet instrument, c'est le vers de Dryden choisi par Pope avec clairvoyance, comme celui qui, assoupli et adouci, pouvait le mieux se prêter à l'expression des pensées du nouveau siècle, où les généralités philosophiques d'une part et les descriptions naturelles de l'autre allaient tenir une place qu'elles n'avaient pas eue dans le passé. Quant aux secrets propres à la poésie, il n'en est aucun que cet enfant n'ait pénétré. Il sait quels effets délicats on peut obtenir par la répétition d'un vers ramené avec adresse et sentiment; il connaît la valeur de l'énumération poétique ;
il sait qu'il n*y a pas d'heureuse composition sans une juste distribution des parties, et que cette distribution équivaut à celle des plans, qui, en peinture, créent la perspective. Il sait que le coloris en poésie s'obtient surtout par le choix des épithètes * ; il sait même sur ce sujet quelque chose de beaucoup plus important, e'est-à-dire que quel que soit le mérite d'une œuvre, un coloris faux ou seulement défectueux suffit pour lui enlever tout naturel et toute vérité. Cependant, ce qui étonne le plus dans ces productions juvéniles qui témoignent d'une lecture si étendue et n'ont pu être accomplies sans un savoir déjà très profond, c'est l'absence absolue de pédantisme. Jamais esprit d'enfant n'a porté avec une telle légèreté le poids de ses études. Voyez-le surtout dans ces traductions et imitations que nous avons signalées. Le choix de la plupart des sujets est fort risqué : c'est VÉ pitre de Sapho à Phaon, tirée d'Ovide, le Prologue de la bonne femme de Bath^ et le conte fort équivoque de Mai et Janvier de Chaucer, tous sujets qui dépassent de beaucoup l'expérience des passions, surtout des passions amoureuses, que peut avoir une âme d'enfant. Eh bien, ces sujets, il les interprète librement, et ce n'est pas la moindre preuve de précocité qu'il ait donnée. Il y a là un petit mystère que nous ne nous chargerons
1. Il en a de singulièrement nuancées, comme, par exemple, dans ces deux vers de la Forêt de Windsor ;
Hère in full light the russei plains extend : There wrapt in clouds the blueish hills ascend.
pas d'expliquer, mais qui peut nous aider à comprendre la ravissante audace des poèmes qui suivirent de si près ces productions juvéniles : la Boucle de cheveux enlevée \ Élégie à la mémoire d'une dame malheureuse] la Lettre d'Héloîse à Abélardy tous poèmes nés d'une veine tendre, ardente, passionnée, qui surprirent visiblement les cœurs, car ils lui conquirent une célébrité aussi rapide que son génie fut précoce. Ces poèmes parurent entre 1709 et 1717, et cette dernière date est celle de la fin du Pope lyrique. Comment donc cette veine tendre et ardente s'estelle arrêtée de si bonne heure pour ne reparaître jamais, et si complètement que rien plus ne la rappelle dans les œuvres de sa maturité? C'est que la faiblesse maladive qui fut la fatalité de Pope fît plus qu'altérer son caractère : elle restreignit son inspiration et en changea le cours et la direction. Il était fait pour la société des femmes, comme le prouvent les poèmes dont nous venons de citer les titres, et des relations de compatissante sympathie furent tout ce qu'il put obtenir d'elles. Ses aventures avec iady Montagne et Thérésa Blount sont célèbres, et si la société de Martha Blount lui resta jusqu'à la fin, ce fut à titre d'affectueuse garde-malade plutôt que d'amie enthousiaste. A cette défaveur de l'amour, il perdit toute cette source d'inspiration qui s'était exprimée par la Boucle de cheveux enlevée et la Lettre dHéloïse à Abélard pendant le printemps si rapide de sa jeunesse. Sans la pratique des passions, il aurait pu suivre encore cette veine féconde de poésie par la
simple ardeur de Tâme, mais cette ardeur ne peut aller sans une certaine force de tempérament qui puisse soutenir la verve et la renouveler lorsqu'elle est dépensée, et par là aussi cette veine lyrique était condamnée à se refroidir et à s'éteindre. Le pauvre Pope sentit de très bonne heure qu'il n'avait rien à espérer des Grâces et qu'il faudrait faire sa compagnie des seules Muses, et il concentra toute sa vie et tout son génie sur la seule liltérature. Ah! qu'ils sont touchants et qu'il y a de tristesse réprimée dans les vers qu'il adresse à Martha Blount en lui envoyant sa Forêt de Windsor : « Salut, ombrages autrefois aimés, autrefois inspirateurs, scènes de mes jeunes amours et de mes heures heureuses, où les tendres Muses m'arrêtèrent comme j'allais rêvant, et, me pressant doucement la main, me dirent : Sois nôtre. Prends tout ce que tu auras jamais, une Muse constante, A la cour, tu pourrais être apprécié, mais tu n'y gagnerais rien; tu peux acheter et vendre des fonds, mais pour toujours perdre *, et aimer les yeux les plus brillants, mais les aimer en vain *. » Hélas! le commerce des Muses, même lorsqu'il est entièrement chaste, ne va pas non plus sans certaines conditions qui étaient encore refusées à Pope. Son imagination était cu-
1. Allusion probable à une perle qu'il éprouva dans la faillite de la compagnie de la Mer du Sud, faillite célèbre sous le nom de South sea bubble, l'équivalent de notre crac de la rue Quincampoix.
2. Pour être tout à fait exact et juste, il faut dire que dans ces vers Pope s'est souvenu d'Abraham Cowley, qui a exprimé le môme sentiment et sous les mêmes formes.
rieuse, et toute sa vie il rêva voyages, vain rêve qu'il ne put jamais réaliser. Il aimait la nature, et il aurait excellé à la décrire : toute sa vie il.lui fallut se contenter de celle qu'il pouvait embrasser de sa terrasse de Twickénham. De véhémente et d'errante qu'elle était à l'origine, son inspiration devint donc forcément casanière, sédentaire, et voilà l'origine de cette poésie de cabinet, de cette poésie chambrée qui remplit la seconde et plus longue partie de sa vie. Voilà aussi l'origine de cette correction qui lui est quelquefois reprochée comme excessive. L'inspiration étant chez lui intermittente, il employait le peu qui lui en venait chaque jour à remanier, retoucher, refaire. Nul poète n'a moins rougi des ratures, et ne s'est moins fié à la spontanéité de la verve. En vérité, de quelque côté qu'on regarde, on ne voit qu'empêchements à la pleine expression de son génie poétique. Ainsi, il avait le goût de la peinture, et il en poussa l'étude et la pratique assez loin sous la direction de son ami Jervas *; mais sa myopie coupa court à cette poursuite et priva sa poésie des ressources qu'elle aurait pu trouver dans ce second art, qu'elle y trouva même dans un moment unique, ainsi que nous en - témoignera tout à l'heure l'adorable poème de la Boucle de cheveux enlevée. Enfin, son indépendance même lui fut fatale. Dès qu'il fut arrivé à la célébrité,
1. Suivant Johnson, un portrait de Facteur Betterton de la main de Pope était en la possession du lord Alansfield de l'époque, et un des récents éditeurs du poète nous parle aussi d*un portrait qui est la propriété du duc de Norfolk et se trouve au château d*ArundeI.
il pensa prudemment à l'avenir et slattela à Timmense besogne de sa traduction poétique d'Homère. Il y gagna sa jolie maison de Twickenham, mais il y perdit ses années les plus fertiles, et avec elles l'inspiration charmante qui avait fait son nom. Toutes les circonstances se réunirent donc pour rejeter Pope dans une vie exclusivement et étroitement littéraire. Or, une vie littéraire trop assidue entraîne qui la mène à donner à la longue aux questions de forme et de technique une importance exagérée; en sorte qu'on peut dire sans paradoxe que, favorable à Tacquisitipn des subtilités et délicatesses du métier, elle est mortelle à l'inspiration, et qu'elle dépouille le poète tout en enrichissant Touvrier. Si jamais carrière poétique témoigna avec éclat des profits et des dangers d'une vie trop strictement littéraire, à coup sûr ce fut celle de Pope *.
Le romantisme est tellement l'essence du génie poétique anglais, qu'il n'a jamais épargné aucun des vrais poètes qui ont eu des aspirations au classicisme. Voyez, par exemple, la très originale et très glorieuse
1. Pour ceux de nos lecteurs qui seraient curieux de plus amples détails sur la vie de Pope nous recommandons le ivre excellent publié, depuis que ces pages ont été écrites, par M. Gourthorpe (Murray, 1889). Pourtout lettre qui ne Test pas de profession cette belle étude rend inutiles les travaux antérieurs, qu'elle complète et dépasse.
mésaventure de Ben Jonson. En face de l'inspiration libre de Shakspeare, il eut la prétention de fonder un théâtre classique, soumis à Tobservation des règles transmises par la critique et où l'exploitation babile et savante des richesses de l'antiquité aurait plus de part que les fantaisies d'une imagination relevant d'elle seule. Heureusement pour sa gloire, il y a mal réussi. Tous ses efforts pour vaincre sa robuste originalité ont été inutiles; ils ne sont parvenus qu'à la meurtrir, à la fausser, à la faire dévier dans l'excentricité, à lui imprimer les formes les plus étrangement martelées qui se puissent concevoir. Gela un théâtre classique! Figurez-vous un théâtre composé de personnages qui sont au moral ce que les Han d'Islande, les Quasimodo et les Triboulet de Victor Hugo sont au physique : des personnages porteurs d'âmes bossues, bancroches, affectées de strabisme, chargées de verrues et d'excroissances bizarrement placées, possédées de manies énormes offensives envers la morale à l'égal d'un crime, décorées de groins aptes à fouiller la fange appétissante et de gueules armées de crocs de mastiff anglais destinés à retenir sous leur prise cruelle la proie où elles on une fois mordu. Ces âmes si singulièrement difformes, Ben Jonson ne se contente pas, pour nous les faire comprendre ou haïr, des actions résultant dç leurs vices, il nous fait assister, par la plus mons^ trueuse des psychologies, à leur vie secrète, aux mystères à faire frémir de leurs convoitises, au somnambulisme de leurs vanités, aux gloutonneries de leurs
lambitions^ aux châteaux en Espagne de leur bestialité Imaginative. Regardez-les agir, ivres de leurs vices comme des buveurs invétérés sont ivres de vin ; écoulez-les parler, éloquentes d'effronterie inspirée; entendez-les rêver, apoplectiques de sanguine sensualité, chaudes de passions grasses sous lesquelles elles étouffent et qu'elles suent par tous leurs pores! En créant de tels personnages, Ben Jonson croyait créer la comédie de caractère, mais il s'est trouvé qu'en poursuivant ce projet il n'a réussi qu'à peindre encore plus de simples individus qu'aucun de ses comtemporains, c'esl-à-dire des personnages singulièrement dramatiques et intéressants, mais qui ne repré^ sentent rien qu'eux-mêmes et ne peuvent en rien aspirer à la dignité de types. Cet ambitieux de classicisme, après avoir bien sué, bien peiné dans sa forge savante pour fabriquer des créatures harmonieusement classiques, à l'instar du divin Vulcain, en sort avec des créatures barbarement romantiques, à l'instar du magicien-forgeron Veland des traditions norses ou du magicien-forgeron Ilmarinen du Kalewala,
Cependant Ben Jonson, bien qu'appartenant aux règnes d'Elisabeth et de Jacques, peut être dit un attardé de la pleine Renaissance, et l'on sait ce que charriait d'éléments romantiques la sève épaisse et abondante que les hommes de cette époque puisaient, avec une avidité sans choix, dans le trésor de l'antiquité. Peut-être ce romantisme aura-t-il épargné les poètes de l'époque dite classique, qui ont subi l'in-
fluence de la littérature française? Charles II est monté sur le trône apportant avec lui la mode de l'esprit précieux des poètes qui fréquentaient Thôtel de Rambouillet, le goût des grands romans de La Galprenède et de Mlle de Scudéry, et l'enthousiasme de la tragédie représentée par Corneille, laquelle, changeant de nom en Angleterre, va s'appeler heroic piay. Tenons-nous à ce dernier genre, qui est le seul important, et à l'homme qui, pendant les vingt-cinq années du règne de Charles, Ta représenté avec le plus d'abondance et de génie, John Dryden. Certes il fut un grand admirateur de la tragédie française, car c'est à elle qu'il doit les innovations qu'il introduisit dans le drame anglais, par la substitution du vers rimé au vers blanc et l'abus de la tirade. Que Corneille eut sur lui une prise assez facile, il n'y a pas à s'en étonner, car il y avait entre eux une certaine similitude de facultés, par exemple cet esprit de controverse et ce besoin de plaidoirie que l'un tenait de son origine normande et l'autre de son origine puritaine. Ce genre singulier de dialogue renouvelé pour ainsi dire du jeu de volant, où les deux interlocuteurs se renvoient, comme à coups de raquette,leurs aimantes injures ou les subtilités de leurs raisonnements, Dryden l'a emprunté à Corneille, comme Corneille l'avait emprunté au théâtre espagnol. C'est dire que le poète anglais a poussé Timitation de notre grand tragique jusqu'à ses défauts ; il n'y a que sa mâle décence et sa haute moralité qu'il ne lui ait pas empruntées. Mais, cela dit, on se trompe-
rait grossièrement si Ton croyait que cette admiration pour la tragédie française l'empêcha de mettre quelque chose au-dessus du drame héroïque, et ce quelque chose c'est le drame anglais tel qu'il fut pratiqué par Shakspeare et ses contemporains. Tout ce qu'il vantait de la tragédie française, c'étaient ces innovations prosodiques dont nous parlons plus haut, mais il en repoussait le système comme monotone, manquant de variété et conduisant à des invraisemblances pires que l'indiscipline de composition qu'elle prétendait condamner; les principes qu'il a exposés sur ce point, dans son Essai sur la poésie dramatique , auraient été acceptés par tout romantique. Classique, ce Dryden ! Il a eu beau faire effort pour le devenir, ses conceptions dramatiques, violentés, turbulentes, immorales, effrontées, font craquer de toutes parts le moule pur et correct du drame français. Il suffirait vraiment, pour dénoncer ce qu'il est réellement, du choix de ses sujets qui ressemblent aux sujets cosmopolites des contemporains de Shakspeare, surtout de Fletcher et de Massinger, plutôt qu'aux sujets de nos deux célèbres tragiques. Et ne dites pas que le choix des sujets importe peu, car les sujets sont une indication probante de la nature de Timaginalion de l'auteur, des tableaux où elle se complaît, des passions qu'elle préfère. Le sujet influe fatalement sur la liberté du poète, qui est entraîné à lui donner une expression qui lui soit adéquate, et c'est là ce qui arrive à Dryden; par la véhémence des discours, l'abondance des images, l'audace des sentiments, sa
poésie, qu'elle s'exprime en vers rimes ou en vers blancs, reste romantique au premier chef. Non moins que par l'expression des sentiments, Dryden est romantique par la pompe du spectacle et l'emploi qu*il fait du merveilleux et du surnaturel : apparitions, fantômes, démons et génies, tout comme s'il était un contemporain même de Shakspeare, et comme si cette tragédie française, objet de son admiration, n'avait pas réduit tout le merveilleux aux seuls songes. La part faite à l'imagination reste aussi grande chez Dryden que chez aucun de ses prédécesseurs, et il suffirait de ce caractère pour dénoncer le romantique caché sous le classique équivoque, incertain, partagé.
A l'époque de Pope, l'influence de notre véritable littérature classique, celle qui va de 16G0 à 1700, avait eu le temps de se faire sentir, et on ne peut pas dire que Pope ne Tait pas subie, mais il l'a subie beaucoup moins qu'on ne le croit et qu'on ne le dit. Et d'abord il eut toujours une connaissance extrêmement imparfaite de notre littérature et de notre langue. Nous avons à cet égard deux témoignages de premier ordre. Le premier est celui de Johnson, qui nous apprend que Pope apprit le français en même temps que l'italien, ses études classiques une fois terminées, c'est-à-dire à une date très rapprochée de la publication de ses premiers poèmes. Or, si l'on songe que tout ce que Pope sut jamais bien, il l'avait appris dans son enfance, cette date qui, pour tout autre, serait précoce, est pour lui relativement tardive, d'où l'on peut conclure qu'il ne poussa jamais loin cette
étude. Le second témoignage est eeluî de Yoltatre, qui, dans ses Lettres anglaises^ nous dit que Pope )ie fut jamais familier avec notre langue. On s'en aperçoit, en effet, aux très rares jugements qu'il a portés sur nos écrivains, car, pour ne citer qu'un seul exemple, comment un homme d'un tel goût, s'il eût vécu dans un commerce plus intime avec nos écrivains, n'aurait-il pas trouvé pour caractériser Racine une autre épithète que celle d'exact, même en prenant ce mot dans le sens de justesse ou de fidélité à la nature? D'ailleurs, s'il accepte les doctrines françaises, c'est avec des réserves dont quelques-unes sont peu flatteuses pour notre amour-propre. Que disait-il* de Boileau, lorsque, tout frais sorti de ses lectures françaises, il écrivit son charmant poème didactique : Fssal sur la criliquel « La science de la critique fleurit principalement en France : Une nation née 'pour servir obéit aux règles^ et Boileau gouverna de par le droit d'Horace. » Lequel de ses lecteurs n'a pas gardé dans sa mémoire ce célèbre passage de son épître-satire à George II, ingénieuse imitation de Tépître d'Horace à Auguste : « Nous conquîmes la France, mais nous sentîmes les charmes de notre captive; ses arts victorieux triomphèrent de nos armes.... Ce n'est que tard, très tard, que la correction fit l'objet de nos soucis, lorsque la nation fatiguée respira au sortir des guerres civiles. L'exact Racine et Corneille au noble feu nous montrèrent que la France avait quelque chose à faire admirer. Ce n'est pas que le génie tragique ne fût nôtre; il
^ril]a avec plénitude dans Sbakspeare, avec beauté dsLTxs Otway, mais Otway oublia de polir et de purifier, et Tabondant Shakspeare ne ratura jamais une ^'grme : le fécond Dryden lui-même ignora ou négligea c<i dernier et ce plus grand des arts, Tart d'effacer. » ^^à le voit, c'est moins le génie de Racine et de Cor- '^^îlle que leur souci de la correction qu'il propose à '**Xjitation de ses compatriotes, et remarquez bien ^^^^ son admiration pour nos deux tragiques ne ^^xnpèche pas de placer au-dessus d'eux ce Shaks-
P^^ire dont il fut le premier éditeur moderne, et dont •1
" ^e recommande tout autant que Dryden.
Il nous semble, d'ailleurs, qu'on se méprend quel* ^ ^^ e peu sur le classicisme de Pope. Bien lu, son ^^ -^sai sur la crilioue nous en révèle le vrai caractère. *^ y enseigne que la seule source d'inspiration véri- ^ble du poète est la nature, et que les règles aux- ^Vjelles le poète est tenu d'obéir ne sont pas distinctes ^e la nature, mais se confondent avec elle. D'où sor- ^^nt les règles, en effet, si ce n'est des modèles classiques institués par la critique des anciens? Et pourquoi les en tira-t-elle, si ce n'est parce qu'elle avait reconnu que ces modèles étaient la nature même, et que, par conséquent, obéir aux règles serait se conformer à la nature? Mais ces règles demandent à être interprétées librement, en esprit, non pédantesquement et selon la lettre, et quiconque s'en tiendra aux règles sans avoir préalablement consulté la nature d'où les premiers modèles classiques sortirent, ne pourra créer qu'une œuvre morte s'il est poète, ou énoncer
un jugement sans valeur s'il est critique. Ce que Pope propose réellement à l'imitation non passagère, mais permanente de ses compatriotes, ce sont les modèles anciens, parce qu'il identifie la nature avec eux. Son classicisme n'est pas une affaire de mode littéraire ni d'influence momentanée, c'est une foi très ferme et qui s'est choisi une base faite pour durer.
Ce romantisme inconscient, inéluctable, natif et de race que nous avons remarqué chez un Ben Jonson et un Dryden n'est pas aussi apparent chez Pope, parce qu'il est plutôt dans les sentiments que dans les formes, qui restent sagement correctes; cependant il est une de ses œuvres au moins* où il a tout pénétré, genre, cadre, machines, et cette œuvre est justement celle qu'on aime le plus communément à rapporter à l'influence étrangère, la Boucle de cheveux enlevée. Certes, il nous serait doux de pouvoir revendiquer pour notre littérature l'origine de cette bagatelle merveilleuse; malheureusement, la vérité nous oblige à reconnaître que cette fantaisie est essentiellement anglaise, et qu'elle reste anglaise même dans les choses qu'elle prétend avoir tirées de notre pays.
La Boucle de cheveux enlevée est rangée d'ordinaire parmi les poèmes héroï-comiques, mais il n'y a rien là qui oblige le lecteur à se rappeler les maîtres du genre, Tassoni et sa Secchla rapita^ Boileau et son Lutrin^ voire même Gresset et son Vert- Vert *; toute comparaison qu'on essayerait serait
1. Comme Vert-Vert est de beaucoup postérieur à la Boucle de cheveux enlevée^ il n'est ici cité que pour le genre.
bientôt reconnue boiteuse, ou forcée, ou artificielle, €t forcément abandonnée. Si Ton veut que la Boucle de cheveux enlevée soit un poème héroï-comique, il faut dire alors que la Princesse de Tennyson en est un aussi, et ce n'est pas à l'aventure que je mentionne cette dernière œuvre, car, quelles que soient les différences de sujet et d'étendue entre les deux poèmes, ils se ressemblent par quelque chose de tout à fait essentiel, l'élégance absolument parfaite obtenue par remploi exclusif de la grâce que repousse le genre héroï-comique. Non seulement Pope a transformé ce genre, mais il en a changé ce que Ton appelle les machines^ et celles qu'il a inventées sont issues du romantisme. Avec un sentiment profond du surnaturel que réclamait son sujet, aux divinités et aux allégories classiques il substitua les esprits élémentaires, sylphes et gnomes. Il prétendit, il est vrai, les avoir empruntés au roman célèbre de l'abbé de Villars, le Comte de Gabalis, ce qui leur donna une apparence d'origine française; mais il n'avait pas besoin d'aller les chercher outre-Manche, et il les aurait facilement trouvés dans les traditions et chez les poètes de son pays, où ils font assez gracieuse figure, ainsi qu'en témoignent Ben Jonson, Michel Drayton, Spcnser, surtout Shakspeare, dont l'Ariel a laissé son nom au sylphe en chef de la Boucle de cheveux. A chacune des prétendues imitations ou réminiscences françaises ou italiennes de ce poème, il est facile, comme pour les sylphes, d'assigner une origine purement anglaise. On n'y trouve
qu'une seule allégorie à la manière classique, celle du Spleen, divinité anglaise s'il en fut. Voltaire s'est rappelé à son sujet la Mollesse de Boileau; plus familier avec l'ancienne littérature anglaise, il se serait aussi bien rappelé les allégories et les descriptions de Spenser. Et le b'adinage de Pope, comme il est loin du badinage classique! C'est en vain que le correct bon goût voudrait retenir son imagination qui s'amuse. Pope porte dans les jeux de l'imagination une verve hasardeuse, une véhémence drolatique, une poésie caricaturale qui ne sont que de son pays. Voyez, par exempile, comme, dans la scène de la partie d'hombre, le tableau devient naturellement fantastique, comme ces figures des cartes prennent aisément une personnalité. Il n'y a vraiment que Dickens qui ait su créer des visions lilliputiennes aussi vivantes avec les riens du ménage et de la chambre. Voyez encore les métamorphoses opérées par la déesse Spleen pour meubler sa caverne, ces théières vivantes qui se tiennent dans l'altitude indispensable pour verser la liqueur, ces pots qui mar-^ chent comme les trépieds d'Homère, ces cruches qui soupirent, ces hommes en mal d'enfant et ces filles changées en bouteilles qui crient qu'on vienne les déboucher. Voilà des métamorphoses fort différentes de celles dont Circé peuplait ses parcs. C'est le genre de comique des caricaturistes anglais, et si, en dehors ,des papiers satiriques de la Grande-Bretagne, vous avez par hasard rencontré quelque part ces fantasques drôleries, c'est dans les œuvres peu classiques
de la peinture flamande ou hollandaise, dans quelque Tentation de saint Antoine de Téniers, quelque Réception de sorcière d'Adrien Brauwer, ou dans les bouffonneries amusantes de notre Callot, tous noms que les œuvres classiques, même gaies et comiques, n'ont pas d'ordinaire l'habitude d'évoquer.
On connaît l'anecdote qui a donné naissance à ia Bbucle de cheveux enlevée. Un jeune beau, lord Petre, féru d'un caprice irrésistible, a commis l'amoureuse espièglerie de couper subrepticement une des boucles de la chevelure de miss Arabella Fermer, et, pour comble d'audace, il a aggravé sa faute en refusant de rendre son larcin; de là, brouille envenimée entre deux familles jusqu'alors en rapports des plus intimes. Garyll, secrétaire de la reine Marie de Modène, femme de Jacques II, qu^il avait suivie en exil, entreprit de réconcilier ces deux familles dont il était l'ami commun, et proposa à Pope, alors dans sa vingtième année, d'écrire un poème sur cette aventure, comme le meilleur moyen d'atteindre le but qu'il désirait. Pope accepta, et il en résulta ce poème que nous ne craindrons pas d'appeler une des plus heureuses rencontres de talent dont jamais poète ait été favorisé, tant toutes les qualités nécessaires d'élégance, ' de subtilité, de grâce, d'enjouement, se sont trouvées réunies au juste point et amalgamées dans la juste
proportion pour produire ce rien tissu d*air et de lumière où la recherche mémo est exquise, où la mièvrerie même est délicieuse, tant enfin toutes les
difficultés de cette délicate entreprise ont été tournées avec dextérité et résolues avec finesse.
Je ne sais si Pope a donné jamais une preuve de génie supérieure à la transformation qu'il a fait subir dans ce poème au genre héroï-comique. Avec un tact admirable, il comprit que les lois ordinaires du genre n'étaient pas applicables à cette aventure, dont les deux héros étaient jeunes, beaux, élégeuits et amoureux. La boufi'onnerie, la parodie, sont l'essence de ce genre, qui appelle nécessairement pour héros des personnages à qui le ridicule est légitimement dû. Mais tel n'était pas ici le cas. Il n'y a rien de ridicule dans le fait d'être jeune, rien de comique dans le fait d'être beau, rien de burlesque dans le fait d'être amoureux, lorsqu'on réunit toutes les'conditions requises pour l'être; ce serait perdre ses peines que de vouloir se moquer de ces privilèges divins, et il n'y aurait en tout cela de risible que le rieur malavisé. Rarement on a mieux observé ce respect que le poète doit toujours garder pour la jeunesse et la beauté, respect auquel il ne peut manquer qu'au détriment de son caractère et de son talent, parce que par là il dénonce lui-même son infériorité et révèle qu'il lui manque quelque chose d'essentiel qne rien ne peut remplacer. Mais si le rire n'est pas de jeu en pareilles aventures, elles' appellent, en revanche, les sourires les plus radieux,
POPE. m
et Erato^ la seule Muse consultée pour ce poème, y a partout reiQplacé la bouffonnerie railleuse par un ton de galanterie enjouée.
Cette dirOculté si bien résolue n'était pas la seule, ni même la principale. Qui dit poème béroï -comique dit une action bouffonne présentée et racontée avec les formes parodiées de Tépopée béroïque. Le sujet, aussi léger soit-il, doit donc offrir assez de substance pour se prêter aux développements. Mais ici où trouver cette substance? Supposons un poète préocr cupé d'obéir aux lois du genre, et il sera clair que Tenlèvement de la boucle de cheveux de miss Arabella ne pourra être qu*un exorde, un point de départ, et que le véritable sujet sera la querelle des deux familles. Et ce sujet s'imposait si naturellement^ qu'une fois accepét, vous pouvez aisément constituer vous-même le poème ou deviner ce qu'il aurait été sous la plume d'autres poètes, sous celle de Pope même, s'il eût été plus désintéressé dans la question. Supposez ce sujet traité, par exemple, par un poète de la Renaissance, et voyez comme il va dérouler lentement son action au travers d'épisodes accumulés à plaisir pour la suspendre pu la retarder. Une machinerie toute clas2»ique, appelant les substantielles divinités de l'Olympe à prendre part à la querelle, va rendre le cas de lord Petre aussi fécond en cataslropiies que le jugement de Paris. Voyez-vous les deux familles combattant sous un nuage épaissi à plaisir par lea dieux, les rencontres chevaleresquemept bouCToones d'oncles et de cousins, ou risiblo-
ment plébéiennes de valets et de clients, la vengeance de Taimable offense remise au sort des armes, une joute solennellement instituée à cet effet dans des conditions burlesques, et, pendant que les hommes combattent, les dames des deux familles s'$issemblant en parlement à Tinstar des cours d'amour provençales et s'évertuant à discuter le larcin de lord Petre dans des discours pleins de subtilités captieuses? Enfin, tous ces moyens n'aboutissant pas, sur une inspiration venue d'Apollon ou des Muses, par quelque songe ou quelque oracle, un ami commun, jouant le rôle de Garyll, aurait proposé l'intervention de la poésie, la puissance pacificatrice dont les bêtes et les pierres mêmes ont ressenti Tinfluence — vous devinez le défilé de noms et d'histoires qui prouvent cette influence : Orphée, Amphion, Arion, Davidj — et là-dessus le poète aurait terminé son poème en faisant, en manière à! envoie un appel à la paix! Supposez, au contraire, le sujet traité par un poète de la fin du xvii® siècle, ou même contemporain de Pope, la composition sera à peu près la même, avec cette difîerence que les moyens de la ruse seront substitués partout aux moyens de la force, et que le monde des Géronte et des Sbrigani remplacera celui des don Quichotte ou des Hudibras. Il s'agira, cette fois, d'enlever par manèges secrets la précieuse boucle transformée en talisman, car là où le Uon ne peut réussir, le renard doit entrer en scène. Que de conciliabules nocturnes pour arrêter les voies et moyens de l'entreprise î que de mines et contre-mines pour sur-
prendre le ravisseur, et que de précautions subtiles inventées par ce dernier pour ne pas se laisser surprendre ! que de messages trompeurs fabriqués par d'artificieuses Nérines pour préparer l'occasion favorable, et que de fausses clés essayées par des Frontins gagés pour forcer la précieuse cassette où le trésor est enfermé ! Oui, certes, le sujet entendu et traité de l'une ou l'autre de ces deux façons aurait fourni très aisément la matière d'un poème héroïcomique où toutes les lois inhérentes au genre auraient été respectées; mais alors que serait devenu le but proposé à l'auteur, et accepté par lui, la réconciliation des deux familles? Ce but aurait été complètement mis en oubli, ou si, par hasard, le poète avait fait appel à la paix, c'eût été après avoir ri tout son saoul des ennemis en lutte, ce qui n'eût pas été précisément le moyen de les décider à s'embrasser.
Tel est le délicat petit problème qui se posait à Pope, et il l'a résolu avec une adorable hardiesse. Cette bçucle de cheveux enlevée, qui semblait n'être ci n'était en effet qu'un point de départ, il en a fait le dénouement. Mais alors, demanderez-vous, de quoi le poèmesecompose-t-il? De rien, si ce n'est des préparatifs du larcin. Tout le poème est combiné de manière à prêcher la paix sans en prononcer le nom, en montrant comment le larcin a été possible, quels sentiments secrets ont poussé les deux personnages de l'aventure, et en attribuant à chacun la part de responsabilité qui lui revient. En un. mot, Pope s'est
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tiré d'affaire, en faisant, en même temps qu'un délicieux poème, une œuvre d'une psychologie élégante et fine au possible, digne en tout point de ces sylphes à qui il en rapporte l'honneur, une œuvre dans laquelle on ne sait ce qu'on doit le plus admirer, de la subtile intuition des petits mobiles de l'âme révélée par le poète, ou du tact merveilleusement discret avec lequel il a su faire entendre à l'héroïne la part qu'elle a prise elle-même à l'offense dont elle se plaint. Si jamais homme a su bien parler aux femmes dans ce langage couvert, enveloppé, à distantes allusions, qu'elles préfèrent, comme étant celui qui rend seul inoffensive l'approche de la vérité et laisse ses visites sans blessures, c'est Pope dans ce poème.
Supposons-le un instant chuchoter à l'oreille de son héroïne et dévoiler ainsi tout bas les intentions voilées de son poème, et puis dites s'il est un poète qui ait saisi de plus près ces mouvements particuliers aux passions amoureuses à leur naissance, ces mouvements si secrets qu'ils en sont occultes, si finement équivoques que, tout en les ressentant, on refuse d'y trouver un blâme pour soi-même ou une excuse pour les entreprises audacieuses d'autrui, et qu'ils restent toujours inavoués.
« Certes, votre indignation est légitime, Belinda; cependant n'y entre-t-il pas quelque feintise? Vous saviez d'avance qu'il se tramait quelque dessein amoureusement pervers contre votre adorable personne, et vous saviez quel serait le doux malfaiteur ; tout ce
que vous ignoriez, c'était seulement ia forme que prendrait ce dessein, serrement de main téméraire, baiser furtif, gant dérobé ou boucle de cheveux prestement coupée ; car c'était l'heure, l'occasion imprévue, la circonstance d'être assise ou debout, au repos ou en mouvement, l'inattention momentanée de vos adorateurs ou la complicité sournoise de vos rivales qui devait décider de la nature du larcin. Vous le saviez, car vos sylphes vous l'avaient dit. Est-ce que jamais ils ont négligé de faire une aimable belle comme vous devineresse des dangers qui la menacent? C'était là le secret de ces inquiétudes vagues qui vous remplissaient d'une angoisse voluptueuse, comme une pythonisse qui pressent l'approche du Dieu. C'était là le secret de ce songe par lequel ils vous ont envoyé leurs oracles protecteurs. Vous le saviez, et vous le dirai-je, Belinda? vous avez ressenti avec délices ces aimables anxiétés, vous avez pris plaisir à les accroître, pis encore, à attendre le danger que vous redoutiez, et vous en avez souhaité la réalisation. Vous saviez que l'attentat serait pour le jour même où il a été commis; je n'en veux pour témoignages que la dévotion exceptionnelle que vous avez apportée ce jour-là au culte de votre divine personne, le scrupule avec lequel vous avez accompli tous les rites de cette toilette que j'ai décrite, j'ose m'en flatter, avec an bonheur rarement égalé. Ainsi parée, vous êtes allée au-devant du danger avec une anxieuse curiosite, et toute la journée vous ave^ épié l'heure qui serait propice au forfait. Vous l'attendiez sur la
ii6 HEURES DE LECTURES D'UN CRITIQUE.
Tamise, dans Télégant bateau où vous voguiez avec les jeunes beaux et les jeunes belles; mais vos sylphes faisaient trop bonne garde, c'est-à-dire qu'il y avait là trop de lumière, trop d'yeux attentifs ou jaloux, que le théâtre était à la fois trop ouvert et trop étroit pour Taccomplissement du crime. Vous y avez pensé encore, une fois arrivée à Hampton-Court, pendant toute la partie d'^omôre; mais là encore le têteà-tôte obligé des joueurs n'était pas favorable, et vous avez été rassurée plus que vbus ne désiriez l'être. Enfin est venue l'heure du café, heure où, quoique étroitement réunis dans un même lieu, tous vos amis étaient cependant séparés par la dégustation égoïste de la délicieuse liqueur, et vous avez saisi cet instant, Belinda, car votre sylphe protecteur a vu votre pensée coupable et s'est enfui en vous abandonnant à ses conséquences, qui n'ont pas tardé à se produire. Une fois, deux fois, vous avez donné à votre tête une inclinaison enchanteresse ; oseriez-vous dire que c'était en toute innocence? Le forfait prévu une fois accompli, vous avez poussé un cri, était-il bien de surprise, et l'évanouissement qui a suivi n'était-il pas quelque peu rusé? Faites l'examen de votre conscience, Belinda; voyez combien vous avez péché par pensée sinon par paroles, par curiosité sinon par volonté, par omission sinon par action, et cela fait, pardonnez généreusement à l'audacieux. Laissez-le en possession paisible de ce larcin que vous vouliez si peu lui refuser et, en récompense de cette noble action, je vous promets d'assurer à cette boucle les
plus glorieuses destinées. Gomme la chevelure de Bérénice, elle passera au rang des astres, et conservera le nom de Belînda aussi longtemps qu'il y aura dans le monde des cœurs sensibles à la grâce et des oreilles ouvertes à l'harmonie. »
S'il est vrai que cette fine et enjouée psychologie soit l'âme secrète du poème, on voit à quel point la substitution du surnaturel des sylphes au surnaturel des amours mythologiques a été un coup de génie, combien elle a été motivée par des raisons plus profondes que ne le dit Johnson, qui l'admirait cependant, et combien Addison, lorsqu'il déconseilla à Pope l'emploi de ce surnaturel, était mal inspiré et ^vait peu pénétré la délicate structure de cet élégant édifice poétique.
Nous avons dit que Pope était quelque peu peintre, ayant pratiqué cet art sous la direction de son ami Jervas. Je ne sais quelle est la valeur des peintures qui restent de lui; ce qu'il y a de certain, c'est que, dans ce poème, il a montré les qualités du peintre au premier chef, et, parmi ces qualités, celles qui sont particulièrement propres aux artistes de son pays, la finesse des tons, la science des secrets les plus rares de la lumière, la transparence embrumée des ombres. Combinez ce que les teintes de l'aquarelle ont de plus tendre et le pastel de plus souriant à l'œil, et vous obtiendrez à peine la couleur exquise de ce poème, où il n'y a pas une sécheresse de ligne, pas une dureté de pinceau, pas une note violente, où tout est noyé, estompé, vaporeux, /7ow, comme disent
les artistes. Mais il y a, sous ce rapport de la pein«* ture, dans la Boucle de cheveux enlevée, quelque chose de beaucoup plus singulier, quelque chose qui semble presque une révélation des sylphes du poème, et ferait croire que, de même que certaines idées, certaines formes de Fart sont suspendues dans Tair à telles ou telles époques, attendant (fui les apercevra le premier. La Boucle de cheveux enlevée, c'est véritablement la révélation par la poésie de Tart qui fut propre au xviiie siècle, et cela au début même du siècle (1711), alors que cet art n'existait encore dans aucun pays. Que la scène de la partie d^hombre, celle du café, celle de Fémoi général après le larcin de la boucle, fassent penser par anticipation à Hogarth, cela peut s'expliquer assez naturellement; ce qui est beaucoup plus surprenant, c'est qu'on puisse mettre au-dessous de la plupart des épisodes du poème les noms de nos artistes français du xviii° siècle, sans s'exposer à la plus petite inexactitude. N'est-ce pas le plus voluptueux Watteau que Belinda enveloppée de ses sylphes noyés dans le jour dormant de cette chambre où elle rêve assoupie, et ne serait-ce pas le plus joli pendant à V Embarquement pour Cythère que la promenade sur la Tamise? Ces peintures où Fragonard s*amuse, avec une sentimentalité si pleine de recherches, à donner aux choses de l'amour et aux habitudes d'élégance des airs de rites sacrés et de cérémonies dévotieuses, aux pâmoisons sensuelles des aspects d'évanouissements conventuels et aux flammes amoureuses des affinités avec les trépieds des vestales, n'ont-
elles pas été devinées par avance dans cette scène où Belinda procède à sa toilette avec toute la piété que lui commande son idolâtrie d'elle-même, et dans celle où le jeune lord brûle en sacrifice religieux ses lettres d'amour pour se rendre digne du larcin projeté? Une heureuse fortune analogue échut plus tard à Sterne, lorsqu'il écrivit le Voyage sentimental; mais lorsqu'il présenta ses petites scènes de mœurs françaises et ses personnages français sous les formes et avec les couleurs de Fart du xvm« siècle, cet art existait au ^rand complet depuis longtemps, et le spirituel Iiumoriste n'eut qu'à se souvenir ou à regarder autour de lui. L'application ingénieuse autant qu'imprévue qu'il sut faire de Part de l'époque reste bien surprenante, mais l'aimable prescience de Pope Test bien plus encore.
Littérairement, le petit poème dont nous venons d'essayer de saisir la subtile beauté constitue à lui seul un genre à part, qui marque la transition entre l'ancien poème héroï-comique et le poème lyrique et de fantaisie tel que les poètes modernes, et en particulier les Anglais, Font pratiqué. Ne serait-ce qu'à ce seul titre, Pope mériterait justement d'être considéré comme un initiateur et un précurseur.
L'accord, exceptionnellement rare, d'un goût d'une extrême pureté avec une grande hardiesse de pensée
et de sentiment, telle est la définition la plus générale qu'on puisse donner de Pope. Cette définition cependantest bien éteinte dans son exactitude. Samuel Johnson va nous en donner une plus vive. Pope avait, nous dit-il, Timagination ambitieuse, aventureuse^ et ces épithètes sont d'un maître critique qui sait voir à travers les formes l'élément original qu'elles dissimulent aux yeux mal exercés. Son imagination était aventureuse en effet, et aventureuse au point de ne redouter ni le paradoxe dans les sentiments, ni les couïbinaisons les plus tém^aires dans la fantaisie. Ce qu'il a soumis aux règles, c'est l'expression de sa pensée, nullement sa pensée elle-même, qui reste presque toujours d'une singulière nouveauté. Que vous dirai-je? Pope, au moins celui de la première heure, fut un véritable hérétique dissimulé sous les formes les plus scrupuleuses de l'orthodoxie classique, un hérétique qui, par le choix risqué de ses sujets, les thèses dangereuses qu'ilsoutientet l'audace compromettante des sentiments qu'il expose en toute franchise, a devancé un instant les romantiques modernes les plus intransigeants sur le sujet délicat et scabreux des choses de l'amour. Lorsque , sur la fin du xviii® siècle, le poète Lisle Bowles leva l'étendard de la révolte contre l'autorité jusqu'alors incontestée, quoique souvent désobéie de Pope, un des reproches qu'il lui adressa fut celui de grossière licence. L'exagération /fait plus d'honneur à la candeur de Bowles qu'à la fermeté de son goût; toutefois, il y a là un atome de vérité, qui d'ailleurs est loin d'être au désa-
vantage de notre poète. Il est certain que Pope comprend tout, absolument tout, des choses de l'amour, depuis les plus triviales jusqu'aux plus nobles et depuis les plus futiles jusqu'aux plus hautes. Sur ce ^ujet, quand il est enjoué, son imagination est libert^ine avec délices, et quand il est sérieux, son âme est jpassionnée avec emportement. Et il exprime ces C3hoses avec autant de finesse et de force qu'il les sent, ^ans pruderie, sans réticences, sans hypocrisie de langage, pensant sans doute avec Montaigne qu'il n'est j)as d'un esprit ferme et sain de n'oser parler qu'entre les dents du plus universel de nos sentiments. Le vice même n'a rien qui l'effraye ; voyez-le dans ses portraits <le femmes, Atossa-Sarah Marlborough, Chloë-Lady Suffolk, Narcissa-Duchesse Hamilton, voyez-le surtout dans cette amusante Églogue de la ville, dialogue entre deux mondaines dont Tune est la proie du clémon du jeu, et dont l'autre exprime les tourments cuisants et chers que lui fait ressentir sa basse passion pour un beau tricheur qu'il lui faut disputer à quantité de rivales dont quelques-unes sont son œuvre, ayant été formées par elle aux arts de l'élégance et de la galanterie; c'est la vérité même, aujourd'hui comme il y a cent cinquante ans. La passion vulgaire et quasi honteuse est là au complet, non seulement dans sa substance et sa forme, mais dans son accent même.
Si, comme il est probable, l'auteur du Demi- Monde et de l'Etrangère ignore cette idylle de Pope, je la recommande à sa curiosité : il y retrouvera le
genre de passion de plus d'une de ses héroïnes, jusqu'au son de voix inclusivement *.
Je viens de parler des paradoxes et des thèses risquées et scabreuses de Pope. Une telle assertion demande des preuves immédiates. En voici une qui paraîtra peut-être décisive. Savez-vous que Pope, avant Saint-Preux, avant Werther, avant les romantiques du xix® siècle, a fait l'apologie du suicide par amour, et l'a faite avec la même chaleur, la même éloquence, les mêmes arguments? Parmi les poèmes de sa première jeunesse, il en est un de dimensions modestes qui va faire en une minute cette preuve que le lecteur est en droit de réclamer, VÉlégie sur la mort d'une dame malheureuse.
On ignore la date de la composition de cette élégie, qui parut dans l'édition générale des premiers poèmes de Pope en 1717, et l'on est encore moins fixé sur l'héroïne de cet événement tragique, laquelle est restée si mystérieuse qu'il s'est formé à son sujet presque autant de conjectures que pour le masque de fer. Une jeune femme de haut rang et de grande fortune, placée sous l'autorité d'un tuteur, s'éprit d'un jeune homme de condition inférieure à la sienne. Sur la découverte de cette passion, le tuteur, espérant que le temps et l'absence en auraient raison, envoya la jeune femme en France ; mais les deux amants ayant
1. Je lui recommande surloul le passage qui commence par ce vers :
But oh! what aggravâtes the killing smart....
POPE. i23
persisté à correspondre plus que jamais, et le tuteur ayant alors entouré sa pupille d'une surveillance de plus en plus gênante, celle-là, exaspérée par cette tyrannie, se procura une épée par une suivante et se donna la mort. Telle est la version adoptée par Samuel Johnson, aur la foi d*un seul témoin de la vie de Pope, ses recherches pour arriver à la découverte de la vérité étant restées, nous apprend-il, absolument stériles. Selon d'autres, Théroïne en question serait la même dame à laquelle le duc de Buckingham aurait adressé une pièce sous ce titre : A une dame qui veut se retirer au couvent, et c'est de notre duc de Berry qu'elle aurait été éprise. Enfin, selon une autre tradition qui porte certains caractères de vérité, et qu'on aimerait à croire tout à fait fondée, cette dame s'appelait Wilhinbury ou Winsbury, était de taille déformée, et c'est de Pope même qu'elle fut éprise.
La pièce est courte, mais tellement significative qu'elle rend tout commentaire superflu. Qu'est-ce que les commentaires, en effet, pourraient ajouter de clarté à l'expression si nette des sentiments qu'elle contient?
« Quel est ce fantôme qui me fait signe et invile mes pas à se diriger sous la lumière ombreuse de la lune vers cette clairière, là-bas, qu'il me montre? C'est elle! Mais pourquoi cette poitrine souillée du sang qui s'en échappe? pourquoi cette vision d'épée au pâle éclat? toi, toujours belle, toujours amicale, dis-moi, dans le ciel, est-ce un crime d'aimer trop bien, de porter en soi un cœur trop tendre ou trop
124 UEURES DE LECTDRBS D*UN CRITIQUE.
ferme, d^accomplir l'acte d'un Romaia ou d*un amant? N'y a-t-il pas là-haut d'éclatantes compensations pour ceux qui pensent avec grandeur ou meurent avec bravoure?
« Si cela n'était pas, ô puissances divines, pourquoi auriez-vous ordonné à son âme d'aspirer plus haut que là où peut atteindre le vol vulgaire des bas désir8||i? L'ambition est née à rorigine dans vos sphère^/ heureuses, l'ambition, cette faute glorieuse des anges et des dieux; de là elle est ensuite descendue chez leurs images terrestres, et elle brille dans les cœurs des rois et des héros! C'est à peine, il est vrai, si la plupart des âmes, maussades et lourdes prisonnières dans la cage du corps, regardent une fois par hasard hors de leur geôle; obscures lumières de vie, elles brûlent toute leur existence, invisibles, inutiles, comme des lampes dans les sépulcres; pareilles aux rois d'Orient, elles gardent un état de torpeur et dorment étroitement fermées dans leur propre palais.
« C'est de la société de telles âmes peut-être que la destinée, devançant l'heure de la nature, l'arracha prématurément pour la transporter au ciel compatissant. Comme dans l'air flottent les esprits d'ordre plus pur, séparés de la lie de leur parenté d'en bas, ainsi son âme s'envola vers sa place naturelle, sans laisser derrière elle une vertu pour racheter sa race.
« Mais toi, faux gardien d'un dépôt trop noble, toi vil déserteur du sang de ton frère, regarde palpiter sur ces lèvres de rubis le souffle qui s'en échappe, vois ces joues se faner sous le souffle de la mort : froid
est ce sein qui échauffait naguère tout autour d'elle, et ces yeux qui dardaient Tamour sont pour toujours inanimés. Ah î si Féternelle justice gouverne la sphère, c'est ainsi que périront vos femmes, ainsi que i:>ériront vos enfants; une vengexmce imprévue guette t:oute votre lignée, et de fréquents chars funèbres assiégeront vos portes. Les passants s'arrêteront et ciSiront en vous montrant du doigt, pendant que la jprocession funèbre noircira tout le chemin : Voyez, c^e sont ces gens dont les Furies ont fait les âmes de :Fer, et qu'elles ont maudit de cœurs qui ne savent ^as céder! Ainsi passe sans emporter un regret l'orgueilleux, admiration des sots, splendeur d'un jour! £t qu'ils périssent tous de même, ceux dont les cœurs El'apprirent jamais à brûler pour le bonheur d'autrui, ^ se fondre devant le malheur d'autrui !
« ombre pour toujours outragée, qu'est-ce qui peut être une expiation pour ta destinée qui ne rencontra pas pitié et pour tes droits qui te furent refusés? Pas une plainte d'ami, pas une tendre larme intime, ne charmèrent ton pâle fantôme ou n'honorèrent ta lugubre bière! Par des mains étrangères tes membres décents furent arrangés, par des mains étrangères ton humble fosse fut ornée. C'est par des étrangers que tu fus honorée, par des étrangers que tu fus pleurée. Mais qu'importe l'absence de parents en vêtements noirs qui se seraient affligés pendant une heure peut-être, puis auraient pris le deuil pour un an et auraient porté la moquerie de leurs douleurs aux bals nocturnes et aux spectacles publics? Qu'im^
porte que des Amours en larmes ne décorent pas les cendres et que le marbre poli n'ait pas essayé la copie de ton visage? Qu'importe que tu n'aies pas trouvé place en terre bénie, et qu'aucun chant consacré n'ait été murmuré çur ta tombe? Les fleurs n'en pousseront pas moins sur ta fosse et le vert gazon n'en pèsera pas moins légèrement sur ton sein : le matin y répandra ses premières larmes, l'année y fera fleurir ses premières roses, et des anges étendront le voile de leurs ailes d'argent sur la terre devenue sacrée par tes restes.
« Que repose donc en paix sans une pierre, sans un nom, ce qui eut autrefois beauté, titres, richesses, célébrité! Combien tu fus aimée, combien honorée, à qui tu fus alliée, par qui tu fus engendrée, tout cela ne te sert de rien, un monceau de poussière est tout ce qui reste de toi; c'est tout ce que tu es, et tout ce que seront les orgueilleux.
« Les poètes eux-mêmes passeront comme ceux qu'ils ont chantés; sourde est l'oreille à laquelle s'adresse la louange, muette deviendra la langue qui la donne. Oui, celui-là même dont l'âme, à cette heure, se fond en vers plaintifs, aura besoin pour lui-même de la larme généreuse qu'il donne; alors ta forme se séparera de ses yeux mourants, et la dernière angoisse t'arrachera de son cœur, la futile bagatelle de la vie aura été engloutie en un clin d'œil, la Muse tombera en oubli, et tu ne seras pas aimée plus longtemps. »
Si l'on songe à la date de celte pièce, aux idées
traditionnelles encore régnantes dans toute leur force à l'époque de Pope, à l'opprobre cruel dont l'opinion flétrissait la mémoire du suicide, à la sévérité des doctrines chrétiennes pour cet acte de désespoir, la liardiesse en paraîtra étonnante. Que le cœur de Pope Sentait avec autant de liberté que son esprit pensait, oette élégie le prouve. Il y a devancé sur le sujet du suicide les sentiments, les révoltes, les paradoxes naême, si vous voulez, que la littérature moderne, ciepuis Gœthe et Rousseau, nous a rendus familiers. Afalgré l'extrême unité de style de cette pièce, il n'y ^ pas un romantique moderne qui n'eût pu y rctrou- "ver quelque chose de sa ressemblance. Le sentiment général pourrait être de George Sand dans sa première et plus éloquente période. Tout le début de la pièce, la vision, l'interrogation aux puissances suprêmes, pourrait être de Shelley, car il y règne ce ton d'aristocratisme platonicien qui lui fait prodiguer les beaux mépris aux tyrannies vulgaires d'ici-bas, et le.s superbes images des vies inutiles assimilées aux lampes sépulcrales, des âmes indolentes assimilées aux rois d'Orient prisonniers dans leurs palais, sont entièrement dans le goût de celles dont fourmillent la Reine Mab et Alastor» La malédiction pourrait être de lord Byron, dont elle a l'accent vengeur. L'opposition qui suit entre les funérailles qui n'ont pas élé célébrées, et. les soins que la nature et le ciel pren^ dront du tertre funèbre, pourrait être de Heine ou de Tennyson dans ses rares moments d'élégante indignation. En6n, la conclusion, l'idée si poignante de
cette survivance de Théroïne par la présence de sa forme incorporelle dans l'esprit du poète, de cette survivance qui durera autant que le poète, mais pas davantage, nous fait penser à certains traits de Robert Browning, et aussi — faut-il oser le dire? — à ce satanique Baudelaire, qui me paraît avoir lu Pope (de quoi n'était-il pas capable?) sans s'en être jamais vanté, et s'y être emparé de cette idée d'une si profonde tristesse pour lui faire subir diverses métamorphoses dans le goût de cette impureté métaphysique qui est particulière à sa macabre originalité.
Cette conclusion ramène cette question : Pope at-il été vraiment le héros de cette aventure? Aucun fait ne le prouve; mais, à défaut de faits, il faut avouer que le texte même autorise toutes les conjectures. Le poêle parle en son nom, et le ton qu'il y prend est celui d'un amour désespéré, ou sinon d'une amitié si ardente qu'elle peut porter le nom d'amour. Si, en réalité, il n'y avait pas eu chez Pope pour l'héroïne de cette pièce quelque chose de plus qu'un sentiment d'admiration ordinaire, se serait-il cru en droit de prendre un ton si personnel? Il nous semble que la critique n'a pas accordé à cette conclusion l'attention qu'elle mérite ; sans cela, il ne lui aurait pas échappé que les derniers vers de VÉ pitre d'Héloïse à Abélard la répètent exactement. Ce n'est plus le poète qui parle directement, il est vrai, mais Héloïse parle pour lui, et en termes si clairs qu'il n'y a pas è s'y méprendre : « Et assurément, si la destinée associe à mes douleurs, par la triste ressemblance des siennes
propres, quelque poète condamné pendant le tout de ses années à pleurer Tabsence d'un être aimé et à imaginer des charmes qu'il ne doit plus contempler, s'il doit en être un de tel, qui aime aussi longtemps, aussi bien, que celui-là raconte notre triste, notre tendre histoire I Nos malheurs bien chantés adouciront mon fantôme pensif; celui-là peut les peindre le mieux qui les a le plus fortement ressentis. » Gomme la date de VÉpitre d'Héloïse à Abélard^ restée également incertaine, ne peut être éloignée de celle de l'élégie, il faut en conclure qu'à cette époque, pour une raison ou pour une autre, Pope était sous l'obsession d'une tristesse qui n'avait rien de général ni de conventionnel, d'une tristesse d'une nature très particulière, d'un caractère très précis, affectant la forme d'un regret de fraîche origine qui croit ne pouvoir jamais être consolé. Je n'insiste pas davantage, et je me contente d'énoncer cette conjecture sans essayer aussi peu que ce soit d'en faire une assertion. Dire que l'amour se joue des inégalités conventionnelles de la société aussi bien que des inégalités fatales de la nature, qu'il ne reconnaît ni maîtres, ni lois, ni conditions, ni âges, c'est énoncer une vérité vieille comme l'expérience et certaine comme la vie. Mais d'une vérité incontestable on peut tirer des conséquences beaucoup moins sûres, même lorsque ces conséquences semblent porter même figure que les prémisses, et c'est ce que les romantiques ont fait pour l'amour. D'un fait ils ont conclu à un droit, et donné le caractère d'une royauté légilime à ce qui
est par nalure violente tyrannie. Parce que l'amour a pouvoir sur tous, ils ont conclu qu'il était de tout devoir de s'y soumettre, que les crimes qu'il pouvait . commettre pour assurer son triomphe n'avaient pas besoin d'excuse et exigeaient au contraire une certaine admiration, qu'il n'y avait d'ailleurs de crimes que les obstacles qu'on lui opposait, enfin que c'était faire acte d'athéisme brutal que de nier sa divinité et de lui refuser obéissance. Telle est la thèse avouée ou latente de tous les romantiques modernes, de Shelley et de lord Byron, de George Sand et de Victor Hugo, de Henri Heine et de Musset. Eh bien! cette thèse n'a rien de trop audacieux pour Pope. Dans VElégie sur la mort dune dame malheureuse^ nous venons de voir qu'il repousse comme criminelle la résistance à l'amour, même lorsqu'elle est autorisée par les droits du sang. Dans VÉpître dHéloïse à Abélardj il n'admet pas que l'amour ait rien d'égal, et ne place rien au-dessus, pas même Dieu.
Dans les Reliques de l'évèque Percy, vous trouverez une ballade du xv® siècle, the Nut brown maid, qui est bien une des expressions les plus admirables que nous connaissions de l'amour vaillant, décidé à tout braver. Pour s'assurer de l'intrépidité et de la constance de sa maîtresse, un amant tente une épreuve qu'il a raison de croire décisive, car on ne voit pas comment il pourrait en imaginer une plus forte. Il se présente inopinément devant elle, lui dit qu'il vient de commettre un crime et qu'il est désormais outlaw. Il évoque successivement à ses yeux toutes les formes
de malheur et de misère qui accompagnent la vie d'un proscrit : la faim, la soif, l'absence d'abri, la nudité, l'anxiété éternelle, la vie errante sans trêve, le mépris et* la haine des hommes, la vengeance possible, le supplice probable, et devant chacun de ces fantômes d'infortune la jeune fille répond invariablement qu'elle est prête à tout endurer pour lui. De cette ballade, Mathieu Prior, ce spirituel parvenu bombardé diplomate par la grâce des tories, et si connu par la part qu'il prit aux négociations pour le traité d'Utrecht, fit un poème dialogué intitulé Henri et Emma^ qui n'est ni sans passion ni sans vigueur, mais qui reste fort au-dessous du modèle populaire dont il s'est servi. Ce poème de Prior semble avoir beaucoup frappé Pope et lui avoir suggéré l'idée de donner à son tour une peinture de celte tyrannie inéluctable de Famour. Seulement, son goût, plus hardi encore que la vieille ballade, lui révéla que l'amour dont elle était l'expression était, au fond, plus limité qu'il ne le paraissait, qu'il ne dépassait pas un certain état de civilisation et un certain développement de l'âme, que c'était la passion barbare de Médée pour Jason, d'une walkyre Scandinave pour un pirate proscrit, d'une Marianne quelconque pour un Robin Hood quelconque, que la loyauté y était plus grande que l'adoration, le dévouement que la soumission, et qu'en somme le rôle de la volonté farouche dans ce don de la personne rendait ce don nécessairement incomplet. Il chercha un type d'amour qui engageât l'âme plus entièrement, où l'abandow
de soi fût absolu, et où la volonté n'eût plus de place que pour Tobéissance, et il écrivit VÉpître d'Héloise à Abélard,
Comprendre, a-t-on dit, c'est égaler. Si le mot est vrai, il ne Ta jamais été davantage que pour Pope dans ce poème. Nombre de passages sont tirés des lettres d'Héloïse, ce qui fait parfois improprement donner à cette œuvre le nom de traduction; mais ce que Pope a ajouté à ces emprunts est digne d'Héloïse, et l'unité qu'il a su leur imprimer montre avec quelle sympathie son âme de poète est entrée dans la passion de l'héroïne pour l'embrasser dans son étendue et la pénétrer dans son essence.
Il a compris admirablement ce qui fait de cette passion d'Héloïse quelque chose qui ne s'est jamais vu qu'une seule fois dans l'histoire de l'humanité, l'absorption absolue de l'être aimant dans la pensée d'une personne en qui commencent et finissent l'univers et la vie. L'unité, la fixité, l'immensité de cet amour que l'infini n'est pas trop large pour contenir, et que l'éternité est trop courte pour lasser et détruire, ont été rendues avec une ampleur, une énergie et une beauté magistrales. Ce qu'il y avait à craindre dans l'expression d'un tel amour, c'était la monotonie; mais Pope a su faire un véritable drame de ce soliloque de l'âme d'Héloïse par la variété des mouvements de la passion, pour employer l'expression pleine de justesse de Goldsmith à ce sujet. Tl n'y a qu'une seule pensée, mais cette pensée prend les formes les plus imprévues, les plus audacieuses, les plus témé-
raires, les plus sacrilèges même. Tentation, regret, souvenir, obsession, tous ces mots sont trop faibles pour exprimer cette permanence de la pensée d'Abélard sous laquelle Héloïse succombe et sans laquelle elle ne peut vivre. Il n*est rien qui ne le lui rappelle lorsqu'elle ne le cherche pas, et il n'est rien dont elle ne s'éloigne lorsqu'elle ne l'y trouve pas. Ce cloître où elle vit séparée de lui est son œuvre, et ces religieuses, ses compagnes-, lui parlent de lui sans en rien dire. Cherche-t-elle la solitude, le fantôme d'Abélard vient l'y trouver; cherche-t-elle le silence, elle le trouble par le bruit des sanglots que le souvenir d'Abélard lui arrache; cherche-t-elle la méditation, c'est encore Abélard qu'elle rencontre, car il fut le maître de son intelligence comme de son cœur, et il ouvrit l'une aux divines clartés comme il ouvrit l'autre aux flammes inextinguibles. Dieu seul peut donc la sauver de cet invincible attachement; mais lorsquelle se fond en prières et qu'elle se croit déjà délivrée, la crainte de perdre Abélard la fait se détourner du ciel avec épouvante. Laissons Héloïse dire elle-même ce qui se passe alors dans son âme : <c Ton image se glisse entre mon Dieu et moi ; dans chaque hymne je crois entendre ta voix, à chaque grain de mon chapelet je laisse tomber une larme trop douce. Lorsque des encensoirs montent en spirales d'odorants nuages, lorsque les grondements de l'orgue aident l'âme à s'élever, une seule pensée de toi met en fuite toute cette pompe : prêtres, flambeaux, temple, nagent devant mes yeux; mon âme
plonge dans des mers de flammes, où elle se noie, tandis que tout autour de moi les autels resplendissent de clartés et que les anges tremblent.
« Pendant que je gis là prosternée dans ma douloureuse humilité; que des larmes vertueuses, bienfaisantes, s'assemblent dans mes yeux; que priante, tremblante, je me roule dans la poussière ; que l'aurore de la grâce ouvre mon âme à ses clartés, viens, si tu l'oses, tout charmant comme tu es! Oppose-toi au ciel, dispute mon cœur; viens, et d'un regard de ces yeux enchanteurs efiface toute brillante idée des cieux; mets à néant cette action de la grâce, -ces chagrins, ces larmes, mets à néant mes prières et ma stérile pénitence; éloigne-moi du bienheureux séjour au moment même où j'y monte, assiste les démons et arrache-moi à mon Dieu I »
Lorsqu'une passion est aussi absolue que celle d*Héloïse, elle fait véritablement hésiter la conscience, car on sent que les lois morales ordinaires ne peuvent lui être appliquées, et que celle par laquelle elle pourrait être seulement jugée n'est pas en notre pouvoir. Ce qui est certain, c'est qu'une telle passion fait craquer comme verre la société, ses lois, ses conventions, ses institutions, mariage, parenté, vertu, honneur, et non seulement la société, mais le monde même de l'âme, croyances et religion, pour ne laisser subsister sur les débris de Dieu et du monde, seloi] l'expression de Chateaubriand, que la seule nature. Dans les premiers siècles chrétiens, on vit un jour une femme courir les rues d'Alexandrie une torche
enflammée dans une main, une cruche pleine d*eau dans l'autre, et comme on l'interrogeait, elle répondit qu'elle voudrait avec cette torche incendier le ciel et avec cette eau éteindre le feu de l'enfer, afin que Dieu pût être aimé pour lui-même, et non obéi par crainte des châtiments qu'il peut infliger ou par espoir des récompenses qu'il peut accorder. Voilà l'image même de la passion d'Héloïse, à cette différence près qu'Abélard y tient la place de Dieu. Qu'une telle passion contienne tout de l'amour, même ses paradoxes, même ses sophismes, ou plutôt ce que nous considérons comme des paradoxes et des sophismes dans notre froide sagesse et notre indigente expérience, cela s'explique assez aisément; ce qui est fait pour étonner cependant, c'est Tintelligence ardente, fougueuse, avec laquelle Pope est entré dans le secret de ces paradoxes et de ces sophismes. Parmi ces paradoxes, il en est un plus scabreux, plus singulier, plus obscur que tous les autres, qu'il a compris avec une finesse et rendu avec une audace rares. De même qu'aujourd'hui dans le cloître Héloïse n'a souci d'une damnation qui lui laisserait Abélard, autrefois, dans le monde, elle n'a pas eu souci d'un honneur qui le lui aurait enlevé et lui a préféré une honte qui le lui donnait. Cette honte, c'est sa gloire, c'est sa récompense, et c'eût été un outrage envers Abélard que de ne pas la vouloir et la subir. Il y a un moyen, cependant, par lequel les cœurs plus petits l'évitent, ce que l'on appelle mariage, union consacrée, mais c'est que ces cœurs-là n'aiment pas assez et
ne comprennent pas ce qu'exige Tamour. Il n'est parfait que lorsque Ton ne cherche rien que lui, il n'est fort que lorsqu'on lui sacrifie tout. Le consacrer selon des rites sociaux, c'est le diminuer, c'est surtout l'attiédir ; en termes nets, le véritable amour redoute le mariage et le repousse non seulement comme une entrave, mais comme une profanation. Pope a insisté sur ce sentiment singulier d'Héloïse comme s'il l'avait ressenti pour son compte. Sa vie de célibataire lui avait-elle fait comprendre et accepter quelque chose de semblable? Ce qui est certain, c'est qu'il paraît avoir eu sur le mariage cette opinion qu'il enlevait à l'amour son charme, son brillant, sa lumière, et qu'on la trouve çà et là dans ses œuvres à l'état d'ombre vague, notamment dans les deux épîtres adressées à Thérèsa Blount sur son départ de Londres après le couronnement de George I", et en lui envoyant les œuvres de Voiture.
Samuel Johnson n'a pas craint d'écrire que la Lettre dHéloise à Abélard était une des plus belles productions de l'esprit humain, et lord Byron, dans sa lettre sur les Observations critiques de Bowles, a dit quelque chose de plus fort : « Ovide, Saplio, tout ce que nous avons de la poésie ancienne, tout ce que nous avons de la poésie moderne, tout cela est comme rien en comparaison ». Voilà de grosses louanges et qui tombent de haut; eh bien! en vérité, elles n'ont rien de trop. Ce qui nous étonne après lecture répétée, c'est que cette œuvre ne soit pas plus célèbre qu'elle ne Test, car ce n'est pas seulement une des
expressions les plus fortes de la passion qui aient été données, c*est la seule qui existe de l'amour absolu. Toutes les autres peintures sont partielles : amour du cœur, amour de Tâme, amour des sens; celle-là seule comprend toutes ces variétés et les dépasse encore. De la Nut brown maid^ Héloïse a la vaillance avec l'humilité en plus; de Sapho elle a l'ardeur charnelle qu'elle écrase de tout le poids de Tâme; de Didon elle a l'énergie désespérée avec tout ce que les croyances chrétiennes peuvent ajouter d'énorme au sacrifice de soi; de Mlle de Lespinasse elle a Tentraînement et l'obsession inéluctable; mais cette obsession chez elle possède plus que la chair, plus que le cœur, elle s'étend à l'intelligence et tient la raison même sous son esclavage.
La Lettre d' Héloïse à Ahélard est la dernière production du premier Pope. Il avait alors environ vingtcinq ans, et comme sa vie, malgré son éternel état de valétudinaire, s'est prolongée jusqu'à la cinquantesixième année, de quelle quantité de chefs-d'œuvre de fantaisie et de passion ces deux merveilles, la boucle de cheveux et Héloïse, n'étaient-elles pas la promesse? Pourquoi la postérité lettrée aura toujours à regretter les chefs-d'œuvre qui auraient pu être et qui n'ont pas été, Pope nous en a donné lui-même une des raisons à la fin du troisième livre de sa Dunciade, lorsque l'ombre du rimailleur Seltle montre à l'enfant chéri de la déesse DuUness les conquêtes que la grande reine a accomplies dans 1 e passé et celles qu'elle est en train d'accomplir sous
le règne de George P', TAuguste qui ramène les jours de Saturne, c'est-à-dire Tâge de plomb, au sens astrologique du mot. Que de triomphes déjà! « Wren descend dans sa tombe, le chagrin dans Tâme ; Gay meurt sans être pensionné, malgré ses cent amis. Que les choses politiques dlrlande soient ton lot, Swift ; et à toi, Pope, dix ans de commentaires et de traductions! »
Montrer comment il y eut dans Pope un premier poète qui, par la force innée des qualités poétiques propres à sa nation, put résister inconsciemment aux doctrines littéraires qu'il avait volontairement adoptées; comment, par les fatalités de la vie et de la nature, ce poète disparut brusquement après avoir produit des œuvres qui, par l'éclat et la hardiesse ^ de la fantaisie, le sentiment profond de l'amour, la véhémence passionnée, le rapprochent tellement de nous qu'il peut être dit un précurseur, telle est la tâche que nous nous étions proposée, et elle est maintenant terminée. Toutefois, elle serait incomplètement remplie si nous ne nous arrêtions pas un instant devant le Pope d'après la traduction d'Homère, le Pope satirique et didactique. L'unité de ces pages n'en sera pas troublée, car l'examen, même sommaire, des œuvres de cette seconde période nous montrera la même résistance de ses qualités natives aux
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formes adoptées par lui. De même, en effet, qu'il y eut uo romantique en puissance dans le premier Pope, il y eut dans le second un humoriste en fait, et c'est très jus£ement que Thackeray lui a donné une place dans sa galerie. Humoriste, il Test doublement, et comme poète et comme observateur de la nature humaine.
D'ordinaire, les célébrités rapides ont l'avantage de ne pas laisser à la malveillance et à l'envie le loisir de les contester. Pope fit exception à cette règle; il fut célèbre dès la première heure, et dès la première heure aussi, il fut attaqué sans merci. Il ^tait, on le sait, très sensible à la critique et irascible «omme un enfant devant l'injure; aussi, lorsque l'achèvement de sa traduction d'Homère lui laissa quelques loisirs, les employa-t-il à se venger de toutes les blessures d'amour-propre dont tous les Giboyers de Grub street lui avaient fait acheter sa réputation. Cette vengeance s'appelle la Dunciadcj c'est-à-dire l'épopée des savantasses, pédants, rats de bibliothèques, vers de bouquins, distillateurs d'essence de pavot, spadassins de la plume, tous gens compris sous la dénomination générale de dunces *, et formant un peuple véritable par le
1. Je rencontre, sur ce mot de dunce^ une explication étymologique assez curieuse. De môme que notre mot espiègle vient du petit livre allemand d'Eulenspiegel, si célèbre au XVI* siècle, dunce viendrait du fameux scolastique Duns Scot. Quand on voulait désigner une variété de pédant quelconque, on disait c'est un Duns, comme nous disons un Harpagon pour un avare; avec le temps, le nom propre disparut, et il ne resta qu'un substantif.
nombre, la puissance et les ramifications infinies. C'était là un véritable sujet de poème héroï-comique, et, cette fois, Tintention de Pope a bien été d'en faire un. Nous y avons donc la parodie des formes, des aventures, des machines naturelles et surnaturelles propres à Tépopée, jeux et joutes, visions et prophéties, miracles et interventions des dieux, mais la violence de sa passion n'a pas permis au poète de soutenir le ton qui sied au genre, lui en a fait violer les lois et verser son poème dans la satire, genre très proche parent du poème héroï-comique, il est vrai, assez distinct cependant, pour qu'une association indiscrète de l'un et de l'autre ne soit pas sans inconvénients au point de vue de l'art. Dans l'emportement de sa fureur. Pope, craignant de ne jamais massacrer assez de dunces, ne s'est pas contenté de ses contemporains, il a étendu ses attaques aux mauvais auteurs de toutes les époques précédentes, et même à ceux de l'avenir. Il a multiplié les noms propres outre mesure, des noms dont la plupart ne rappellent quoi que ce soit au lecteur moderne, ce qui rend aujourd'hui son poème difficile à lire, et quelquefois assez fatigant. Un critique avait entrepris autrefois une série d'articles sur les victimes de Boileau; il s'arrêta prudemment au troisième; et qu'est-ce que les victimes de Boileau à côté des victimes de Pope! Pour savoir à quoi s'en tenir sur chacune, il faudrait y passer sa vie. Mais pareille à la lance merveilleuse qui guérissait les blessures qu'elle faisait, la passion qui a nui à la composition de ce
poème en a doublé et triplé la portée. Ses duncesy qui, traités dané le véritable esprit du poème héroïcomique, auraient fourni quelque petit groupe de gens comiques à Tinstar des chanoines et des chantres du Lutririy se sont transformés en un peuple immense et se sont élevés à la hauteur de criminels de lèse-inlelligence, de lèse-moralité, de lèse-civilisation.
Cette passion frénétique a appelé à son aide celle de toutes les formes de Tesprit qui lui ressemble le plus, c'est-à-dire l'esprit de tempérament que les Anglais ont très justement nommé du mot tout physique d'humour^ et il a répondu à l'appel. C'est le même genre 6!humour fertile en imaginations bizarrement fantasques et en allégories falotes que nous avons signalé déjà dans la Boucle de cheveux enlevée^ à propos de la caverne du Spleen^ seulement porté à son plus haut degré de puissance. Tout est excessif, en effet, dans ce poème. La bouffonnerie y est sans retenue et sans mesure, la verve y est audacieuse, outrageante, triviale avec délices, les inventions y sont grotesques, cyniques, obscènes, malpropres même. On sent à cetle lecture que Pope n'avait rien à envier à son ami Swift, ou qu'il avait su tirer admirablement parti de son amitié pour s'assimiler son art des noirs sarcasmes et des caprices salissants. N'estce pas un épisode de Swift que ce concours de plongeons dans l'ordure imposé à ses dunces bien-aimés par la déesse Dullnessl Et le concours de vocifération n'est-il pas un épisode digne de Rabelais?Le paysage
inventé par Pope, ce que l'on peut appeler le panorama du poème, est en rapport parfait avec les scènes qui s'y déroulent. Ni lumière, ni air respirable; des grottes méphitiques, lieux de plaisance de la déesse Stupidité, fille aînée de la Nuit et du Chaos, des cloaques asphyxiants chers à la déesse Gloacina, des marais fétides, des bras de rivières où viennent aboutir les cadavres des chiens noyés. De puantes vapeurs émules des fog^ les plus épais de Londres, chargées de tous les typhus de la fausse science, de toutes les pestes des fausses doctrines, de toutes les contagions du mauvais goût, enveloppent cet aimable paysage, et au milieu de ces vapeurs, piquées çà et là de points vaguement lumineux comme un semblant d'idée, on aperçoit d'étranges choses : des vers de dunces grouillent comme des têtards et rampent comme des limaces, des mots vont cherchant un sens qu'ils rencontrent quelquefois, des métaphores mal formées se livrent à des émeutes enragées, et les genres les plus ennemis se confondent dans de sales unions dignes du Brocken. Et c'est, en effet, le paysage du Brocken que nous venons de décrire, avec ses vapeurs, ses lumières errantes, ses glapissements, inventé soixante-dix ans avant Goethe, le Brocken de la sottise, crime cent fois pire aux yeux de Pope que la sorcellerie. Dans la description minutieusement exacte que nous venons de donner de ce poème, dites-moi cependant si vous reconnaissez à un trait quelconque la figure de l'esprit classique?
Celte œuvre, malgré ses défauts, et par ses défauts même, fait ressortir avec force le mérite par excellence du génie de Pope. Satire dirigée contre des contemporains que l'ombre recouvre à jamais, elle serait absolument illisible aujourd'hui, si une idée d'un intérêt général et éternel n'en était pas le principe et le but. Pope voyait dans le mauvais goût, la lourdeur d'esprit, la sottise et toutes les infirmités de l'esprit littéraire, lorsqu'elles devenaient arrogantes, la cause première de la perversion des idées Tnorales, et par suite de la décadence des nations. IjB retour lent, mais sûr, à l'ignorance et à la bar- Ibarie, voilà ce qui est caché au fond du mauvais langage qui présente incorrectement les idées, ou de la pesanteur qui en écrase la beauté, ou des faux raisonnements qui en blessent la vérité. C'est là ce qui le remplit d'une fureur si implacable, ce qui lui fait massacrer tant de dunces de toute robe, de toute condition et de tout sexe, prédicateurs anglicans aux gages des ministres whigs, suisses du ciel, comme il les appelle spirituellement, dissidents au jargon populaire, mondains aux mièvreries prétentieuses, libres penseurs aux témérités dangereuses. Nous n'avons plus souci aujourd'hui de Colley Cibber et de tous les dunces de sa suite, mais nous pouvons encore faire notre profit de cette magnifique conclusion où le poète nous montra la nuit s'étendant sur l'univers et le chaos reprenant son ancien empire, conclusion qu'il ne pouvait, paraît-il, lire lui-même sans émotion. Dites-moi si.
dans les temps où nous vivons, vous n'avez pas eu cent fois Toccasion de sentir et de comprendre que le sort de la civilisation est à la merci des fausses représentations des choses et que le danger signalé par Pope est éternel?
Pas plus que le poète lyrique et satirique, l'observateur de la nature humaine n'échappe chez Pope aux qualités et aux défauts de sa nation. Sur cette plus importante de toutes les matières dont puisse s'occuper l'intelligence, ainsi qu'il Ta dit lui-même dans un vers resté célèbre :
The proper study of mankind is man,
le psychologue chez Pope domine le moraliste, ce qui est fait, par parenthèse, pour le rapprocher singulièrement de nous, qui sommes en voie de faire de la morale une annexe secondaire de la psychologie. Au fond, sa conception de Thomme est shakspearienne, et le conduit à des pénétrations et à des curiosités qui sont le domaine propre de l'humoriste, mais que le moraliste classique, à moins qu'il n'ait été à l'école de Montaigne, repousse comme trop peu sévères. L'homme est un composé de contradictions et d'antithèses, un être coulant comme l'eau, dont l'observation est presque impossible, car il change sous le regard même de l'observateur, et cet observateur fait partie lui-même de cette nature incessamment variable. Il est presque toujours téméraire de prononcer un jugement sur un homme, car, par