‹ Heures de lecture d'un critique: John Aubrey, Pope, William Collins, Sir John MaundevilleChapitre 5 sur 7 · SIR JOHN MAUNDE VILLE · texte numérisé non relu

SIR JOHN MAUNDE VILLE

SIR JOHN MAUNDEVILLE

Le premier aphorisme du vieil Hippocrate est justement célèbre : « L'art est long, le temps est court, Texpérience trompeuse, le jugement difficile ». On pourrait y ajouter « et l'attention souvent absente », et, ainsi complété, le recommander à l'érudition et à la critique plus particulièrement encore qu'à toute autre branche du savoir humain. Lire beaucoup, en effet, et par conséquent vite y est indispensable, cependant lire vite y est un péril ; tâtonner longtemps y est un devoir, et cependant les longs tâtonnements ne vont pas sans engendrer quelque distraction d'esprit, et toute distraction fausse aisément la piste poursuivie. S'en tenir aux faits extérieurs y est la règle la plus prudente, cependant il se peut aisément qu'on soit ainsi la dupe des apparences; la complexité des détails y est infinie, et si on s'y engage trop avant, on ne parvient plus à en saisir l'unité;

c'est le phénomène des arbres qui empêchent de voir la forêt. Cette inattention est presque forcée, quasi fatale, et c'est là sans doute ce qui explique comment Térudilion est amenée à changer ses conclusions tous les vingt-cinq ans. Pour les époques de pleine lumière, ces distractions inévitables n'ont qu'une faible importance; mais elles en ont une extrême pour les époques de lumière incertaine, de crépuscule ou de première aube, pour les siècles entre chien et loup, comme ont été pour l'Europe moderne les xiv® et XV® siècles. Gomme les formes des choses sont encore indécises et tremblotantes à de telles époques, comme l'esprit humain, mal rassuré encore contre les terreurs de la nuit qui s'éloigne, y use de prudence et de retards calculés afin d'attendre le plein jour, avançant d'un pas circonspect pour éviter d'aller à la rencontre d'un péril possible et étouffant le son de ses paroles pour ne pas éveiller un ennemi peutêtre tout proche, il se peut très aisément que le critique, s'il ne tient pas assez grand compte de ces précautions, prenne un déguisement pour l'homme véritable, une imposture avisée pour l'expression d'une croyance sérieuse, et une pensée profonde pour une opinion de vieille femme. Nous avons fait tout récemment à cet égard une expérience curieuse dont les résultats nous ont paru assez amusants pour mériter d'être présentés à nos lecteurs et en même temps assez importants pour mériter d'être proposés à l'examen des érudits en matière de littérature du moyen âge, M. Gaston Paris, M. Léon Gautier, M. Louis

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Moland, et tels autres que vous voudrez y ajouter selon vos sympathies et vos préférences.

Sir John Maundeville est le nom d*un fort singulier écrivain de la seconde moitié du xiv® siècle, qui fit le pèlerinage de Terre sainte, et, à la suite d'un séjour prolongé en Egypte et en Syrie, prétendit avoir exécuté dans les régions de la vaste Asie des voyages qu'il poussa jusqu'aux portes du paradis terrestre. A son retour, il publia en trois langues (latin, français, anglais), et avec un succès prodigieux, le récit des merveilles qu'il avait vues; nul livre, nous dit un de ses modernes éditeurs, Thomas Wright, ne fut plus lu à la fin du xiv» siècle, ce qui prouve que les contemporains ont souvent bien de re.«prit. Jusqu'à une date très récente, nous devons l'avouer, nous ne connaissions sir John Maundeville que par extraits, et cet aveu nous est d'autant plus facile que, quel que soit l'intérêt de son livre, il est de ceux qu'il n'est pas indispensable d'avoir lus avant de quitter ce monde; mais, il y a quelques semaines, notre imagination se trouvant en appétit de merveilleux, nous eûmes idée, pour en émousser la pointe, de nous adresser à lui sur la réputation qui lui a été faite universellement d'être plus crédule que le moine le plus superstitieux du moyen âge. C'est à son égard la phrase consacrée, et les extraits que nous connaissions n'étaient pas pour la démentir. Nous avons donc à peine besoin de dire que notre imagination a trouvé dans son livre toute la pâture qu'elle cherchait; des merveilles, il y en a une par chaque page,

bien mieux, par chaque ligne, abondance fort explicable, quand on sait que, non content de celles qui lui appartiennent en propre, il y a ajouté toutes celles qui appartiennent à ses prédécesseurs, plus toutes celles que les compilateurs du moyen âge avaient tirées des naturalistes de l'antiquité. Mais de toutes ces merveilles la plus extraordinaire, assurément, est la surprise qu'il nous réservait. Jugez si elle a été grande, lorsque par derrière cet amas de fables nous nous sommes trouvé en présence d'un homme à la fois hardi et prudent, d'une raison saine et droite, d'une liberté d'esprit presque complète, et qui s'il est superstitieux l'est à peu près comme son contemporain Boccace, ou si vous trouvez le nom trop gros, comme son autre contemporain Ghaucer, ce qui n'est pas encore l'être beaucoup. Du même coup, la raison d'être de cet entassement de choses extraordinaires nous est apparue. Maundeville démontre par des contes, prouve par des fables, insinue par des miracles, suggère par des histoires à dormir debout, appliquant ainsi sous cette forme du récit de voyage, moins usée que les formes de l'apologue et de la parabole, la vieille méthode qu'ont suivie tant de moralistes, prédicateurs populaires, orateurs et philosophes pour se faire entendre des multitudes. Le voyageur s'efface en partie pour faire place à une sorte de Lucien compilateur sans impiété ni irrévérence, ou de Rabelais sans verve comique ni talent d'invention, qui a écrit un livre des plus amusants à l'effet d'insinuer la vérité sous la forme de Terreur et

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d'enseigner la vraie religion par le moyen même de la superstition.

Ce qu'il y a de plus singulier, c'est que cet homme, que des yeux autrement exercés que les nôtres n'ont pas aperçu, n'a pris aucune peine pour se dissimuler. Une met, il est vrai, aucune ostentation à s'étaler; mais il reste présent d'un bout à l'autre de son livre, modestement, discrètement, et peut le voir qui veut. L'idée qui fait l'âme de ses récits, idée assez large et assez haute pour avoir suffi, même de nos jours, aux aspirations d'esprits d'une indépendance certaine, circule à travers toutes ces fables en méandres infinis, mais jamais souterraine ou cachée. Maundeville a dit, non pas une fois, mais dix, mais vingt fois ce qu'il pensait, ce qui prouve que ce qu'on laisse à découvert et à la portée de la vue de tous est souvent ce qui est le mieux à l'abri. Disons tout de suite sommairement quelle est cette idée afin que la valeur en apparaisse clairement. Le genre humain est un, l'esprit humain est un, et, par conséquent, la vérité est nécessairement une. La vérité est donc l'héritage du genre humain par nature et don divin, il n'y a donc pas de race d'hommes qui ne puisse y atteindre ou mériter d'en être privée, et la diversité des religions, loin de contredire cette unité, la confirme au contraire. Assurément il n'y a rien là que le christianisme bien compris n'accepte, et, qui plus est, ne proclame; mais il n'y a rien là non plus dont la philosophie la plus indépendante ne puisse s'accommoder, et opposer au besoin aux intolérances d'un

dogmatisme trop étroit ou aux myopies d*une foi trop exclusive. Et puis n'est-il pas vrai que pour les idées tout dépend de Tépoque où elles sont prèchées? que telle idée parfaitement orthodoxe de nos jours pouvait être au xiv" siècle de la plus complète hétérodoxie? Je crois fort que l'idée de sir John Maundeville était dans ce cas-là, et qu'elle était mieux faite pour être approuvée par un Boccace que par un théologien de la cour d'Avignon, et par un Poggio que par un docteur du concile de Constance.

Je prévois Tobjection : comment une idée aussi considérable a-t-elle pu échapper? C'est que, si apparente qu'elle soit, elle n'est pas aisément reconnaissable, si quelque chose ne vous a pas prévenu, et les raisons en sont nombreuses. En premier lieu, l'entassement de merveilles dont elle est flanquée, et qui ne la prouvent qu'en l'étouffant; je répète à dessein l'expression dont je me suis déjà servi : c'est le phénomène des arbres qui empêchent de voir la forêt. Ensuite la prudence et la discrétion que l'époque exigeait; nous allons voir dans un instant que Maundeville a cru devoir prendre la précaution de placer son livre sous le couvert de l'orthodoxie. Autre obstacle, celui-là très fort : l'idée se présente à son premier état de syncrétisme ru di mental re, brut, enveloppé, elle n'a pas traversé l'état analytique, et n'a pas atteint de déduction en déduction sa synthèse dernière. C'est une larve où tous les organes futurs sont repliés, une germination, non une végétation et floraison. Enfîn aux époques de transition, surtout

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lorsque la société déclinante a duré aussi longtemps et aussi puissamment que celle du moyen âge, il se produit un état moral très particulier qui vaut d*ètre expliqué.

A de telles époques, Findépendance de l'esprit ne peut jamais être entière, écrasée qu'elle est par le poids des richesses morales de ce passé qui décline, et dont l'individu ne se sépare qu'à contre-cœur, malgré lui, avec déchirements; quelquefois même c'est à son insu qu'il s'en éloigne, innovant comme M. Jourdain faisait de la prose, et ces indépendants involontaires ne sont pas souvent les moins hardis. C'est là le secret de la faiblesse des premiers réfor* mateurs et de tous les esprits Indépendants à cette fin du xiv« siècle. Cette faiblesse ne vient pas de timidité, mais de ce que l'éducation première reste trop riche et trop encombrante. Songez à ce que le moyen âge avait entassé d'éléments de tout genre dans les esprits et dans quel inextricable filet d'habitudes et de pratiques la vie morale se trouvait engagée. Aussi, à ces dates-là, l'indépendance de l'esprit ne porte jamais sur un ensemble, mais sur un point particulier, qu'on peut facilement ne pas apercevoir, perdu qu'il est dans l'amas de notions transmises et acceptées. Les plus hardis n'y ont point quantité d'idées, ils en ont une seule, et, pour tout le reste, ils gardent celles des siècles qui les ont précédés. Cette idée ainsi isolée et solitaire ne peut se faire jour qu'au moyen des formes du passé, et ces formes se trouvent par la longue habitude si étroitement

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associées avec des croyances qui n*ont jamais été mises en doute qu'elles trompent sur l'idée qu'elles présentent ou la masquent tout en la montrant. Pour comprendre à quel point est lourd ce poids des richesses du passé, prenez tel autre des illustres de l'époque, Ghaucer, par exemple, et voyez au milieu de quel fatras de mauvaise théologie, de leçons apprises par cœur dans les manuels scolastiques, de fausse science et de fausses opinions, d'astrologie, d'alchimie, d^abus des formes allégoriques, de pédanterie syllogistique, de procédés oratoires venus des sermonnaires, cet admirable poète est contraint de se démener ; il traîne après lui les habitudes d'esprit de quatre siècles ou davantage. Je ne connais qu'une exception à ce fait au xiv® siècle, celle des grands Italiens d'alors, et très particulièrement de Boccace. Pour celui-là, par exemple, quel que soit le fardeau dont le moyen âge l'a chargé, il le porte si légèrement ou le secoue de ses mâles épaules d'un mouvement si facile qu'il semble n'en avoir jamais senti le poids. C'est peut-être dans toute l'histoire littéraire le seul écrivain qu'on puisse imaginer se réveillant à la façon d'Épiménide dans une autre société que la sienne sans se sentir dépaysé, ce qu'on ne pourrait pas dire de beaucoup plus grands que lui. Nous le voyons aisément entrant dans un salon parisien de nos jours comme s'il sortait des appartements de la princesse Marie, causant avec nos lettrés comme il causait avec Pétrarque ou Léon Pilate, offrant sa Généalogie des Dieux à M. Leconte de Lisle en expri-

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mant le souhait que ce livre puisse intéresser ua esprit aussi émiaent et à qui la hardiesse ne coûte pas, ou prenant congé de M. Renan, en rassurant que tout ce qu'il lui a communiqué Ta d'autant plus intéressé qu'il avait lui-même soupçonné vaguement quelque chose de pareil. Il va sans dire qu'une telle souplesse n'est pas dans les moyens de sir John Maundeville, qu'on ne peut le séparer du cadre de son époque, qu'il traîne après lui comme Chaucer, et plus que Chaucer^ tout le hagage du moyen âge, et que ce bagage encombrant est l'obstacle qui empêche de reconnaître la hardiesse d'esprit discrète, mais certaine, dont témoigne son livre.

Cette hardiesse d'esprit le sépare nettement de tous les autres voyageurs du moyen âge qu'il nous a été donné de lire, lui crée une place à part, et en fait à la fois mieux et moins qu'un voyageur. Ses prédécesseurs méritent à' coup sûr plus de confiance — encore y a-t-il à faire nombre de réserves à cet égard, — mais'on concevra sans peine que la valeur de sir John Maundeville comme voyageur n'a plus qu'une importance fort secondaire, si l'idée que nous avons exposée sommairement est réellement l'âme de son livre. Elle y circule, avons-nous dit, en méandres infinis; mais puisqu'on la connaît déjà en substance, qu'il nous soit permis de ne l'aborder directement qu'après avoir suivi quelques-uns de ces méandres. Ils sont si fertiles en surprises amusantes et en curiosités poétiques que ce sera notre faute assurément si notre lecteur se plaint du retard que nous lui imposons.

Quoique né à Saint-AIbans^ sir John Maunde ville est presque pour nous un compatriote. Par l'origine d'abord, — son nom indiquant sans conteste qu'il descendait de l'un de ces Français des provinces de l'Ouest venus avec Guillaume de Normandie *. Il n'y avait pas assez longtemps que cette noblesse était établie en Angleterre, pour qu'elle eût perdu le langage du pays natal; aussi le français du Nord était-il la langue que parlaient encore entre eux les chevaliers, quoique la moderne langue anglaise fût déjà née. Ce fut si bien, en tout cas, celle de sir John Maundeville, qu'il composa son livre en français en même temps qu'en anglais, et que les érudits les plus

1. Roger de Wendover nous montre des Mandeville établis près de Saint-AIbans faisant déjà grande et puissante figure dès le règne d'Etienne, et ce qu'il y a d'étrange, c'est qu'il semble qu'il y ait eu en eux quelque chose de l'esprit de notre voyageur. L'un d'eux, William de Mandeville, qui était vraisemblablement du parti de Mathilde, fille de Henri I", contre Etienne, fut fait prisonnier par le roi et ne put se racheter qu'en rendant la tour de Londres qu'il occupait et deux châteaux forts à lui appartenant. « Ainsi privé de son héritage paternel, dit le chroniqueur, il attaqua l'abbaye de Ramsey, en chassa les moines, et la remplit de ses ruffians. C'était un homme brave, mais entêté à pécher contre Dieu. » Un autre, fils du précédent sans doute, GeotTroy de Mandeville, nous est présenté comme tué d'une flèche au siège de Lincoln par Etienne, en expiation de la violence faite aux moines de Ramsey. Nous en trouvons un troisième parmi les barons qui firent signer au roi Jean la Grande Charte. Une race de rebelles, comme vous voyez, et dont il n'était pas difficile de faire des hérétiques.

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compétents considèrent la version française comme la première en date. Enfin dirai-je qu'on découvre en/lui quelques vestiges d'amour pour son pays d'origine, quelque chose comme un levain de patriotisme français? Pendant qu'il exécutait son voyage, la guerre de Cent ans entre la France et l'Angleterre avait éclaté, et 1356, date de son retour, est aussi celle de la bataille de Poitiers; mais les exploits qui se sont accomplis en son absence ne semblent lui inspirer qu'une médiocre admiration, car il blâme vertement dans sa préface ces seigneurs temporels qui, au lieu de chercher à reconquérir la terre sainte, héritage commun des chrétiens, se montrent beaucoup plus empressés de déshériter leurs voisins. Voilà bien des titres à notre intérêt ; essayons donc de nous le représenter à peu près. La tâche n'est pas impossible, quoique difficile et aventureuse; nous ne savons en effet sur lui que ce qu'il nous a appris lui-même, et cela se réduit à peu de chose.

Il est parti de Saint-Albans, nous dit-il, en 1322, le jour de la Saint-Michel, et il est revenu en 1356. Trente-quatre ans! plus de deux fois le temps que Tacite considère comme un long espace de la vie humaine! Eh bien! vraiment, ce n'était pas trop pour les projets très divers qu'il semble s'être proposés au départ. Il se présente à nous sous le triple aspect de pèlerin, d'aventurier militaire, et d'observateur curieux des peuples et des mœurs. Voilà des stimulants bien variés de vie errante, mais il nous a donné indirectement une explication de cet appétit

de voir et de savoir qui est trop de son époque pour que nous Tomettions. Maundeville, comme Ghaucer, croyait fermement à Tastrologie judiciaire, et parlant des peuples de Flnde, il donne pour raison de leur amour du repos et de leur inertie presque extatique, qu'ils habitent le premier climat, qui est celui de Saturne. « Saturne est lent et de mouvement insensible, car il traîne trente ans à accomplir sa course à travers les douze signes, tandis que la lune passe à travers les douze signes en un seul mois. Et comme Saturne est si lent de mouvement, le peuple de cette contrée qui se trouve dans son climat n'a ni inclination ni volonté à se mouvoir, et à désirer connaître les étrangers. Notre pays est tout le contraire, car nous sommes dans le septième climat qui est celui de la lune, et la lune se meut rapidement, et est une planète de progression. Pour cette raison elle nous donne une volonté de nous mouvoir activement, d'aller par différentes routes, de chercher les choses étrangères et les diversités de ce monde; car la lune va autour de la terre plus rapidement qu'aucune autre planète. » C'est la première et non la moins originale explication de l'instinct nomade qui distingue les insulaires de la Grande-Bretagne, et son auteur peut être pris comme le premier en date aussi de ces modernes Anglais qui parcourent la terre en tous sens, sans que leur caractère national en soit altéré, tournant ainsi en éloge et à leur profit le trait philosophique qu'Horace décochait aux esprits inquiets piqués de la tarentule des voyages :

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Gœlum, non animum mutant, qui trans mare currunt.

Des trente-quatre années qu'il a passées hors de son pays, sir John Maundeville semble avoir employé les dix-neuf premières au service du sultan d'Egypte qu'il aurait assisté dans ses expéditions contre les Bédouins dont il trace en quelques lignes un portrait presque magistral. Le sultan, nous dit-il, l'avait pris en si grande amitié qu'il l'aurait fait marier avec la fille d'un des grands de sa cour s'il avait voulu changer de religion. Ce prince avait dû l'avoir, en effet, en haute estime pour lui tenir dans l'intimité un propos que nous rapporterons sur l'opposition qui existe chez les chrétiens entre leur religion et leurs mœurs, propos d'une sérieuse importance et qui porte tous les caractères de l'authenticité. Il est probable que, pendant ce long séjour auprès du sultan, il a eu occasion de faire des excursions répétées dans toutes les régions de la Mésopotamie, de la Syrie et de la Palestine, ce qui expliquerait pourquoi la partie de son livre qui se rapporte à ces contrées est moins sommaire, mieux circonstanciée, et, en définitive, moins fabuleuse que le reste. En quittant l'Egypte, il dit être entré par les régions de l'Inde dans les États du grand khan du Gathay, auprès duquel il aurait rempli pendant quinze mois les mêmes offices militaires qu'il avait remplis auprès du sultan.

C'est à peu près tout ce qu'il a cru devoir nous apprendre de ses aventures de chevalier errant S soit

i. Il aurait pu cependant nous en apprendre davantage

par réelle modestie, soit qu'il ait eu crainte de nuire par trop de détails personnels à l'unité de son récit, car il y a en lui des éléments d'artiste, et le souci de la composition se laisse aisément apercevoir au milieu de beaucoup de gaucheries et d'inexpériences. Malgré la rareté de ces informations, nous avons cependant un moyen indirect de nous le représenter assez exactement dans ce rôle de condottiere chrétien. Son contemporain Ghaucer, qui, de tous les hommes

sans manquer aucunement à la modestie , tant certains détails sont naturels à tout voyageur. Ainsi, il est remarquable qu'il n*indique jamais ses références dans ces lointains pays — appuis nationaux ou chrétiens, lieux naturels de refuge, maisons de crédit, — comme Tout fait ses prédécesseurs et successeurs. Nous n'entendons pas seulement les voyageurs célèbres du moyen âge, Plan de Carpin, Rubruquis, Marco Polo, dont nous connaissons exactement les voies et moyens, mais les voyageurs plus modestes, qui, après et avant lui, ont fait ce pèlerinage de terre sainte qu'il présente comme son premier et principal but. Nous venons d'en lire deux à son occasion, Benjamin de Tudèla et Bertrandon de la Brocquière. Rien de plus aisé à comprendre que le voyage de Benjamin de Tudèla, allant de communauté juive en communauté juive, se renseignant partout où il séjourne, sûr d'avance de son gîte à chaque étape. De même pour Bertrandon de la Brocquière. Nous savons les noms de tous les chevaliers de Bourgogne avec lesquels il a fait voyage, à quels moments il s'est séparé d'eux et pour quelles raisons, à quels marchands français, génois, vénitiens, florentins, catalans, il a eu recours pour les renseignements, les questions d'argent, quels périls il a courus et dans quelles villes sa qualité de chrétien lui a valu le plus d'insultes de la part de la canaille musulmane. Mais pour sir John Maundeville, nous sommes obligés d'imaginer ses voies et moyens, de supposer que le sultan d'Egypte aura été suffisamment généreux avec lui, ou que le grand khan du Cathay l'aura traité avec un peu de cette munificence dont son aïeul Kubla-Khan avait été prodigue, au siècle précédent, envers les Polo.

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du XIV® siècle, fut peut-être le mieux renseigné sur les trois littératures européennes de l'époque (France, Angleterre, Italie), avait certainement lu son livre lorsqu'il écrivit les Contes de Cantorbéry qu'on ne peut placer avant 1382, et il n'y a pas grande témérité à supposer qu'il a pu y puiser quelques-uns des principaux traits du plus noble de ses pèlerins, le chevalier qui ouvre la série de ses contes par l'admirable histoire d!Arcite et Palémon.

« Il y avait un chevalier, un très digne homme qui, du premier jour où il monta en selle, aima la chevalerie, la vérité et l'honneur, la liberté et la courtoisie.... Il avait voyagé aussi loin qu'aucun homme vivant tant en pays chrétien qu'en terre païenne , et toujours honoré pour sa parfaite noblesse. Il était à Alexandrie lorsque la ville fut emportée; bien souvent il avait tenu le haut bout de la table en Prusse avant les hommes de toute autre nation, et nul chrétien de sa condition n'avait si souvent voyagé en Lîthuanie et en Russie. Dans le royaume de Grenade, il avait assisté au siège d'Algésiras,... il était à Layaz et à Satalie, lorsque ces villes furent emportées, et dans les mers de Grèce il avait fait partie de plus d'une noble armée. Il avait pris part à quinze balailles meurtrières. Il avait combattu pour notre foi à Tramissene dans trois passes d'armes, et il avait toujours tué son adversaire. Ce digne ehevaher avait aussi servi quelque temps auprès du seigneur de Palalie, contre un autre païen de Turquie, et toujours tenu en souve-

raine estime. En même temps qu'il était vaillant il était sage, et dans sa façon d'être aussi doux qu'une fille; jamais dans sa vie il ne dit chose vilaine et malséante à son rang. C'était enfin un parfait gentil chevalier,... il était récemment revenu de ses voyages, et il s'était mis en route pour accomplir son pèlerinage. »

Voilà bien sir John Maundeville, tel qu'il se présente à nous, à la fois pieux et aventureux, passant partout sans périls, grâce sans doute à son bon renom, s'introduisant auprès des grands de toutes ces contrées lointaines, et, à coup sûr, le chevalier de Chaucer n'avait pas parcouru plus de pays qu'il ne prétend en avoir traversés. Toute supposition mise à part, le portrait peut être tenu en un certain sens pour celui de notre voyageur, car ce n'est certainement pas une exception que Chaucer a voulu peindre dans son chevalier, et ce portrait prouve que de tels caractères étaient fréquents au xiv® siècle. Si donc Chaucer n'a pas peint l'individu nommé Maundeville, il a peint le genre dans lequel il rentrait. Un des bons commentateurs de Chaucer, Tyrwhitt, s'étonne que le poète ait fait venir son chevalier d'Alexandrie et de Lithuanie plutôt que de Crécy et de Poitiers : « Cela ne peut s'expliquer, dit-il, qu'en supposant qu'à cette époque le moindre service contre les infidèles était estimé plus haut que les plus splendides victoires remportées sur des chrétiens ». Si l'érudit Tyrwhitt s'était mieux rappelé Maundeville, il se serait dispensé de poser cette ques-

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lion singulière, car le voyageur y a répondu dans la préface de son livre exactement par la raison que suppose le commentateur. Nous avons dit qu'il déplore ouvertement que les princes chrétiens entreprennent de se voler leurs héritages au lieu de con* quérir cette Terre sainte qui est l'héritage commun des chrétiens. Et puis, piété à part, il n'y avait pas assez longtemps que les croisades avaient cessé pour que les guerres en pays infidèle ne fussent pas restées les guerres par excellence pour toutes les imaginations aventureuses. Or ces imaginations devaient être fort nombreuses et fort inquiètes à ce moment du siècle où Maundeville partait d'Angleterre. Dix ans, en effet, ne s'étaient pas écoulés depuis qu'avait péri cet iUustre et puissant ordre du Temple, qui, pendant deux siècles, avait englobé dans ses rangs tout ce que l'humanité chrétienne contenait d'aventuriers dans la meilleure et dans la pire acception du mot. Cette disposition éternelle de la nature humaine avait-elle donc disparu tout à coup avec le bûcher de Jacques Molay? Et, si elle n'avait pas disparu, comment pouvait;elle trouver satisfaction si celui qu'elle tourmentait n'allait pas guerroyer avec quelque Lusijgnan de Chypre ou prendre part avec les chevaliers teutoniques à quelque expédition contre les païens du Nord.

Il y a vraiment beaucoup de choses chez sir John Maundeville. Si le coureur d'aventures ne craint pas de se commettre avec les princes musulmans ou païens, en revanche le pèlerin est sincèrement chré-

tien, et bien de son époque. Il en représente, ave^une ardeur qui atteint souvent presque l'éloquence ^ un des sentiments les plus élevés. Ce sentiment, qim ^ parcourt tout le xiv® siècle comme une plaint^^s étouffée, condamnée à rester sans écho, mais auque tel illustre d'alors, un Pétrarque par exemple, n' pas dédaigné, à certains jours, de prêter sa voix, c'est le regret qu'inspire la cessation des croisades et^ l'espérance de les voir renaître. Tout autre emploi de l'ardeur belliqueuse et des talents militaires semble illégitime à Maundeville, et il considère comme fratricides les guerres que se font les princes chrétiens, oublieux de la foi qu'ils professent. Il s'afflige cependant plus qu'il ne s'étonne, puisque le centre commun des âmes chrétiennes, c'est-à-dire les lieux saints, leur manque désormais; n'ayant plus ce qui réunit, elles tombent fatalement à ce qui divise. Jamais, en effet, on ne sentit plus le besoin des croisades, et elles ne furent plus réellement nécessaires que lorsqu'elles eurent pris fin. Dès que le royaume chrétien d'Asie eut disparu, l'Europe se vit à son tour entamée. Saint-Jean-d'Acre a succombé en 1294, et la disparition de ce dernier vestige de la domination chrétienne coïncide avec l'agression destinée à être si rapidement victorieuse des fils d'Othman. Le temps n'est plus où Constantinople avait pu soutenir victorieusement deux sièges contre les Arabes, encore animés cependant de l'irrésistible ferveur de la première époque de l'islam. Les siècles, en passant, ont usé ses dernières forces; lorsque hier

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encore elle applaudissait à la chute de ces maîtres latins qui Tavaient dominée soixante ans et s'était remise sous le joug de ses tyrans grecs, elle avait cru reprendre possession d'elle-même; en réalité, avec ces maîtres latins, disparaissaient ses derniers soutiens. Maintenant que cet empire n'a plus que des Byzantins pour défenseurs, il se sent mourir chaque jour de son indépendance reconquise. Au moment où sir John Maundeville se mettait en route, les Turcs étaient déjà maîtres de toute l'Asie Mineure ; et, pendant le cours de son long voyage, Orehan et Amurat s'introduisaient dans les provinces européennes de l'empire et y jetaient les fondements d'une domination autrement solide que la tyrannie passagère des Mongols de Batou un siècle auparavant. Un passage de son livre rend, avec vivacité de sentiment, relief et couleur, la tristesse de ce fantôme d'empire. « Devant l'église de Sainte-Sophie se dresse la statue, entièrement dorée, de l'empereur Justinien; il est à cheval, couronne en tête, et primitivement il tenait dans sa main un globe doré; mais ce globe est tombé, et les gens de là-bas disent que c'est un signe que l'empereur a perdu une grande partie de ses terres et seigneuries, car il était empereur de Romanie et de Grèce, de toute l'Asie Mineure, de la Judée où est Jérusalem, de l'Egypte, de la Perse et de l'Arabie; mais il a tout perdu, sauf la Grèce, et plusieurs fois on a essayé de replacer le globe dans la main de la statue, mais elle n'a jamais pu le tenir. Ce globe signifie la souveraineté qu'il avait sur le monde

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entier, lequel est rond ; l'autre main est levée du eôl^ de rOrient, en signe de menace contre les agresseur^ malfaisants. »

Le monde latin aura-t-il le sort du monde grec^ De toutes parts on se pose la question, et on s'inquiète parfois des moyens de détourner le péril, moyen» dont le principal et presque l'unique serait dans le rétablissement de Tunité chrétienne par l'union des deux grandes Églises. Aussi est-ce l'époque où commencent les négociations si souvent interrompues et si souvent reprises entre Rome et Gonstantinople, mais que les haines têtues des théologiens ne laisseront jamais aboutir. On trouve dans Maundeville une expression assez forte de l'insolence de ces haines : « Ils ne sont pas obéissants à l'Ëglise de Rome, ni au pape,... et c'est pourquoi le pape Jean XXII leur envoya des lettres pour leur rappeler que la foi chrétienne devait être une, et qu'ils lui devaient obéissance, comme étant le vicaire de Dieu sur terre et ayant reçu de Dieu le pouvoir de lier et de délier; mais ils lui envoyèrent diverses réponses disant ceci entre autres choses : « Nous ne pouvons pas souffrir « ton grand orgueil, nous n'avons pas envie d'assouvir « ta grande convoitise. Le Seigneur soit avec toi, car « Notre-Seigneur est avec nous. Adieu. » Et il ne put avoir d'eux d'autre réponse.... Ils ne souffrent pas que les Latins chantent à leurs autels; et, s'ils le font par hasard, immédiatement ils lavent l'autel avec de l'eau bénite. » Les Turcs peuvent donc faire leur œuvre en toute sécurité; toute la résistance qu'ils

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rencontreront du côté de TOccident se bornera, à la fin du siècle, à la croisade des chevaliers français contre Bajazet et à leur glorieuse, mais stérile défaite à Nicopolis.

C'est avec ces sentiments de croisé rétrospectif que Maundeville a fait le voyage de Terre sainte, et ce sont eux, probablement, qui lui ont inspiré le procédé tout de piété et de respect qu'il a employé pour la décrire. Il parcourt la Palestine pas à pas, bourgade par bourgade, hameau par hameau, et à chacune de ces étap'es il nomme le souvenir historique, religieux, légendaire ou fabuleux qui est attaché à la motte de terre sur laquelle son pied est posé. Une impression de grandeur dont on ne saurait se défendre sort de cette nomenclature qui, pour tout autre pays, paraîtrait peut-être aride; mais la nature particulière de ces souvenirs dissipe toute sécheresse, et peu de choses nous ont fait mieux sentir à quel point l'histoire de ce petit pays est mêlée à notre vie morale que les pages consacrées à cet itinéraire. C'est pour les lieux saints qu'il réserve toute sa ferveur; mais, dès qu'il sort de Palestine, cette ferveur s'attiédit beaucoup, et il se présente sous un aspect quelque peu inattendu. 11 a toute sorte de réserves, de sous-entendus, qui sont d'un demisceptique. Il décrit sans trop d'étonnement ni même trop d'horreur les idolâtries qu'il rencontre sur sa route, quelque monstrueuses qu'elles soient. Il compare les croyances les unes aux autres; et, non content d'établir leurs différences, il cherche leurs res-

semblanees, et il les trouve. Bref, Maundeville devient, dans cette seconde partie de son voyage, un parfait latitudinaire, aussi est-ce surtout dans cette partie qu'apparaît l'idée capitale que nous avons 'indiquée au début de ces pages. Il avait si bien conscience du chemin qu'avait fait sa pensée, et se sentait si peu rassuré sur les résultats de son voyage, qu'il nous dit qu'à son retour, en 1356, il passa par Rome *■ et soumit son livre à l'examen du pape, « afin de faire absoudre sa conscience de nombre de points scabreux comme il doit s^en engendrer beaucoup chez les hommes qui ont vu beaucoup de peuples de diverses sectes et de diverses croyances ». Le pape, paralt-il, examina le livre et le couvrit de son approbation; aussi Maundeville le présente-t-il tout triomphant à ses lecteurs en leur disant que, s'il se

1. Il n'y a pas de raisons de douter que Maundeville ait soumis son livre au pape, seulement nous nous demandons comment il s'y est pris pour le trouver à Rome en 1356, ainsi qu'il le prétend. A cette époque nous sommes en pleine papauté d'Avignon , sous le pontificat du magnifique Clément VI, le premier Rogier de Maumont. A Rome, on est au surlendemain de Rienzi, au lendemain de la visite de l'empereur Charles IV, et il n'y a dans la ville éternelle que les Orsini et les Colonna qui y continuent leur guerre acharnée, et se soucient du khan du Cathay et du sultan d'Egypte beaucoup moins que d'Albornoz ou de tel autre belliqueux légat qui met à profit l'absence de la papauté pour lui constituer son futur domaine temporel. Mais cette difficulté à laquelle nous ne trouvons de réponse dans aucune des éditions qui sont à notre portée tient peut-être à une maladresse de rédaction, et il est probable que la présentation du livre a eu lieu à l'époque du retour définitif à Rome, sous le second Rogier de Maumont, Grégoire XI. Seulement le texte est formel : « A mon retour, j'allai à Rome, et je montrai ma vie à notre saint-père le pape.»*

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trouve dans le nombre quelques-uns de ces incrédules réfractaires qui ne croient qu'à ce qu'ils voient de leurs yeux, ils devront se tenir pour avertis que sa véracité est affirmée et prouvée par le saint-père lui-même. Il est permis de croire que sir John Maundeville a soumis son livre à l'approbation du saint-père, un peu avec les sentiments qui furent ceux de Voltaire, lorsqu'il dédia son Mahomet à Benoit XIV. La précaution n'était peut-être pas inutile. Le plus ancien manuscrit connu du livre est de 1371 ; c'est justement l'époque où commençait cette poursuite des partisans de Wiclef, qui allait durer si longtemps, et où l'épiscopat anglais devait se montrer si rigoureux. Quoique les idées de Maundeville eussent peu de chose à démêler avec celles de Wiclef, il n'eût peut-être pas été sans danger, à un pareil moment, de passer pour entretenir des opinions non orthodoxes, de quelque nature qu'elles fussent. Par cette approbation papale, il obtenait deux résultats : il se mettait à l'abri de tout soupçon et faisait passer ses conclusions philosophiques sous les yeux du public avec l'estampille même du saint-siège.

A noter aussi comme significatif le soin qu'a eu Maundeville de publier son livre en trois langues* A vrai dire, la chose avait des précédents; c'est ce qu'avait fait déjà Marco Polo, mais les raisons que donne Maundeville de cette multiplicité de traductions, tant dans la copie française que dans la copie anglaise de son livre, n'en sont pas moins curieuses à citer : « Pour ce que plusieurs entendent mieux

français que latin, ai-je mis ce livre en roman à cette fin que chacun l'entende, et les seigneurs et chevaliers et autres qui n'entendent pas le latin », dit-il dans sa copie française. « Et sachez que j'ai traduit ce livre du latin en français, et que je l'ai traduit encore du français en anglais, afin que tout homme de ma nation puisse le comprendre, et que les seigneurs, chevaliers et autres nohles et dignes hommes qui connaissent peu le latin, et ont fait le voyage d'outremer, puissent voir si j'ai erré par défaut de mémoire, et par suite me redresser et me corriger », dit-il dans la préface de sa copie anglaise. Une version à l'usage exclusif des clercs en langue latine, une version française à l'usage de la noblesse de tous pays chrétiens, une version en anglais pour les gens de toute condition de son pays natal. Outre le désir d'être lu qui est naturel à tout auteur, il est permis de supposer qu'il s'en cachait encore un autre sous cette multiplicité de versions, à savoir celui de faire à ses idées une propagande aussi étendue que possible par des moyens discrets, mais sûrs. Il semble avoir su très bien que les mêmes choses qui sont exprimées dans une langue savante et morte prennent une tout autre physionomie, révèlent une tout autre portée et vont autrement loin, lorsqu'elles sont exprimées dans une langue vulgaire et vivante.

Tout reste obscur et quelque peu équivoque chez ce singulier personnage. Après son retour, il ne semble pas avoir habité l'Angleterre K Une tradition assez

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