‹ Heures de lecture d'un critique: John Aubrey, Pope, William Collins, Sir John MaundevilleChapitre 6 sur 7 · Au moins assidûment, car il n'est pas douteux qu'il y · texte numérisé non relu

Au moins assidûment, car il n'est pas douteux qu'il y

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bien établie veut qu'il se soit fixé à Liège où il aurait exercé la médecine, mettant ainsi à profit les nombreux secrets qu'il avait rapportés d'Orient. Le choix de Liège s'explique par son origine française, par les rapports intimes qui existaient alors entre l'Angleterre et les Pays-Bas, peut-être aussi par l'esprit doucement hardi et le mysticisme populaire qui distinguaient alors cette contrée où commençait l'institution des béguinages. C'est dans cette ville qu'il aurait composé son livre, et qu'il l'aurait traduit du français et de l'anglais en latin, ce qui justifie l'opinion que nous avons émise sur l'époque où il le soumit à l'examen du pape. Il y mourut selon quelques érudits en 1371, et selon un des manuscrits du xv" siècle en 1382 seulement.

Maintenant que nous sommes parvenus à apercevoir une ombre de l'homme, arrêtons-nous devant le conteur de fables. Il en vaut la peine à tous égards^ d'abord parce qu'il a en ce genre un vrai talent,

soit revenu. Warton {Histoire de la poésie anglaise) rapporte qu'il donna à Téglise de Tabbaye de Saint-AIbans une sorte de patère rapportée d'Egypte, objet qui était au dernier siècle entre les mains d'un antiquaire de Londres. Il cite aussi le vieil antiquaire Leland qui prétend avoir vu à la châsse de Thomas Beckett, dans la cathédrale de Cantorbéry, un globe en verre donné par Maundeville à son retour; à l'intérieur de ce globe était une pomme probablement rapportée d'Orient qui au rapport de Leland était encore de son temps sans atteinte de putréfaction.

ensuite parce qu'il nous permet de reconnaître quelques-unes des provinces de ce vaste royaume de féerie que Michelet appelait si justement le plus puissant du moyen âge, enfin parce qu'il nous semble découvrir qu'il a laissé des traces assez profondes chez les hommes d'imagination de son pays. D'ailleurs, l'examen de ses qualités de conteur intéresse directement la thèse que nous avons soulevée, à savoir qu'il faut moins chercher dans son livre un voyageur qu'un philosophe qui protège ses opinions des mœurs et des croyances des pays qu'il a ou prétend avoir traversés.

Quel degré de confiance convient-il de lui accorder? Il n'y a pas eu à son sujet de question plus controversée parmi les érudits de son pays, les uns le tenant pour plus digne de foi qu'on ne veut bien le dire, d'autres pour un mystificateur habile qui a eu l'art de servir à ses contemporains un plat conforme au goût qu'il leur avait reconnu, d'autres enfin pour un simple imposteur et son livre pour un tissu de mensonges. Crédule et menteur, telles sont les deux, épithètes invariablement accolées à son nom; mai* quoiqu'il soit assurément l'un et l'autre, il est beaucoup plus délicat qu'on ne le croirait de se prononcer sur la créance qu'il mérite à moins qu'on ne se range à l'avis que nous proposons. Si, en efl'et, il s'est proposé un but philosophique, tout s'explique. Il importe peu alors que les choses qu'il raconte soient en partie vraies, en partie compilées et en partie inventées, que non content de parler des mœurs des

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pays qu'il a vus, et de celles des pays où il n'a visiblement jamais mis le pied, il y ajoute des îles de son invention qu'il baptise des noms d'Oxydrate et de GymnosophCj en souvenir de ses lectures de Quinte- Gurce ^ Mais si, comme on l'a toujours fait, on le tient pour un simple voyageur, la question devient de solution beaucoup plus difficile, et cette solution, quelle qu'elle soit, restera toujours douteuse et laissera le jugement mal satisfait, — ce que nous allons essayer de montrer.

Si Maundeville est un simple voyageur, on ne voit pas pourquoi on ne le ferait pas bénéficier de ces circonstances atténuantes que l'on accorde libéralement à tous ses prédécesseurs. Il est crédule, mais tous ces vieux voyageurs du moyen âge le sont terriblement, et leur crédulité ne nous choque pas plus qu'il ne faut, parce que nous en comprenons aisément les raisons. Ils sortaient de civilisations naïves où la religion, suprême magicienne, faisait le tout

1. Les érudits discutent encore pour savoir à quelle époque il convient de placer Quinte-Curce. Selon les uns il appartient aux beaux siècles de Tempire; selon d'autres, à la pleine décadence. De plus hardis n'ont pas hésité à faire de son histoire Tœuyre d'un moine du moyen âge, et de plus hardis encore en ont retardé la rédaction jusqu'au xv* siècle. Pour ce qui est de cette dernière assertion, elle est 'manifestement contredite par Maundeville. S'il n'a pas lu Quinte-Gurce même, il a lu quelque chose qui y ressemblait fort, car en parlant d'une certaine peuplade qu'il représente comme un modèle d'esprit de justice, il lui fait tenir à Alexandre un discours qui est la traduction des discours que Quinte-Curce prête aux Scythes, lorsque le conquérant se disposait à envahir leur pays.

de la vie morale, et les pays qu'ils quittaient pour aller au-devant des merveilles qu'ils racontent avaient eux-mêmes un stock de fables, superstilions, croyances traditionnnelles assez bien approvisionné. Ils en avaient été nourris, amusés, effrayés; quelque esprit qu'ils eussent, et souvent même en proportion de Tesprit qu'ils avaient, ils avaient retenu une bonne partie de ces croyances, de là une disposition latente à acquiescer à tout ce qu'on leur racontait de merveilleux. Cette disposition était bien plus forte encore si le voyageur était un religieux, car pour ceux-là le merveilleux était l'élément même dans lequel ils vivaient, et il n'était certes pas de miracle dont ils ne crussent les démons capables pour tenir eu leur possession les parties non rachetées de la pauvre humanité. Avec cette disposition invincible est-il bien extraordinaire que Maundeville n'ait pas été mieux protégé par son esprit éveillé d'aventurier militaire que ne l'avait été Marco Polo par son sens pratique de marchand vénitien ?

S'il n'est pas plus crédule que ses prédécesseurs, il est certain cependant qu'il le parait davantage ; mais cette illusion tient à la nature particulière de cette crédulité qui mérite d'être expliquée. Il est fabuleux moins par les choses qu'il raconte que par la manière dont il les raconte. Les pays qu'il prétend avoir parcourus après son départ de Palestine sont les mêmes où Marco Polo avant lui avait vécu de si longues années, l'Arménie, le Turkestan, la Mongolie, le Gathay ou Chine septentrionale. Eh bien!

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que Ton compare les deux récits et on verra que celui de Marco Polo ne le cède presque en rien pour le merveilleux à celui de Maundeville. Tout y est, et les esprits invisibles dans Tair des steppes tartares qui vous appellent par votre nom pour vous perdre, et les diables qui parlent par les idoles, et les populations qui, du premier au dernier, sont adonnées à la magie, et le mystérieux prêtre Jean au royaume plus flottant que l'île de Laputa de Gulliver, et les mille particularités étranges des mœurs et des superstitions de ces lointains pays. Il y a même chez Marco Polo des fables dont on ne trouve pas trace dans Maundeville, qui ne les aurait pas omises s'il l'avait plagié autant qu'on le dit, par exemple cette manière de tirer les diamants du fond de vallées habitées par des serpents au moyen de quartiers de viande que des aigles viennent enlever, histoire à la Munchausen, qui est au nombre des aventures de Sindbad le marin *. Cependant, toutes ces singularités, quand on les lit chez Marco Polo, paraissent presque simples, et l'on en retrouve sans trop de peine la réalité, tandis que la moindre circonstance, et la plus facilement explicable, prend chez Maundeville un air de féerie. C'est qu'il a naturellement le goût des fables, qu'il met à les raconter autant de plaisir qu'il en a eu à les entendre, et que s'il s'en

1. Cette histoire est bien plus vieille que Marco Polo et Sindbad le marin, car elle se rencontre dans Hérodote. Seulement chez l'historien grec, le lieu de la scène est TArabie et non pas l'Inde, et c'est la récolte du cinnamome et non plus celle des diamants qui se fait par cet étrange moyen.

rencontre chez lui en plus grande quantité que chez ses devanciers, c'est qu'il a Timagination plus forte et la curiosité plus active. Il a la crédulité volontaire de l'artiste et du poète, en sorte qu'il est en réalité moins crédule que ses devanciers tout en le paraissant davantage.

Non seulement cette crédulité est volontaire, mais elle est très souvent feinte. Il a des moments où il laisse très finement entrevoir qu'il n'est pas dupe des choses qu'il raconte, mais qu'il les raconte tout de même, parce qu'elles amuseront le commun de ses lecteurs comme elles l'ont amusé, et que le jugement des plus sagaces saura bien les prendre pour ce qu'elles valent. « Croira qui voudra ce que je vais rapporter et ne le croira pas qui ne voudra pas », dit-il avant de commencer son récit des merveilles du Gathay. En Arménie, on lui a raconté que souvent, par un temps clair, on voit Tarche de Noé au sommet du mont Ararat, mais qu'il n'y a jamais eu qu'un moine qui ait pu y atteindre, et cela par une faveur particulière de Dieu ; il y en a d'autres qui se flattent d'y être montés, mais il ne faut pas croire ces choses-là, ajoute-t-il sournoisement. Son histoire de la génération merveilleuse des harnaches est célèbre ; mais quand on la lit attentivement, on s'aperçoit que, loin d'être une preuve de créduUté, elle est une preuve du contraire. « Dans le royaume de Galdilhe, qui est un très beau pays, il croit une espèce de fruits semblables à des grenades. Lorsqu'ils sont mûrs, on les coupe en deux, et on trouve dedans

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une petite bête en chair et en os, comme qui dirait un petit agneau sans laine. On mange à la fois le fruit et la bête, ce qui est une grande merveille. J'en ai mangé, et je leur racontai qu'il se produit chez nous une aussi grande merveille qui est celle des barnaches. Je leur dis qu'il y avait dans notre pays des arbres qui portent des fruits qui deviennent oiseaux; ceux qui tombent dans l'eau vivent, et ceux qui tombent à terre meurent aussitôt, et ils sont très bons à manger. Là-dessus ils s'émerveillèrent beaucoup à leur tour, tellement que quelques-uns dirent que c'était une impossibilité. » Est-il bien difficile d'apercevoir la discrète ironie cachée sous ce petit récit? Des habitants gausseurs de ce royaume de Caldilhe lui ont fait probablement manger d'un agneau arraché avant terme du sein de sa mère, tout enveloppé de sa membrane protectrice à la manière de l'horrible industrie d'Astrakan, et voulant s'amuser aux dépens de sa candeur d'étranger, ont essayé de lui persuader que c'était un fruit du pays. Avec la politesse naturelle à un chevalier, Maundeville a feint de les croire, et leur a rendu immédiatement la monnaie de leur mensonge, ce que le vieux proverbe anglais appelle rendre un Roland pour un Olivier.

Crédule! il l'est si peu qu'il y a au moins un point pour lequel l'épithète contraire lui convient parfaitement, celui des pratiques ecclésiastiques. Ce n'est pas qu'il s'emporte à ce sujet, ni qu'il s'y étende jamais longuement; une réserve discrète n'abandonne jamais Maundeville, et il ne dit les choses scabreuses

que vite, à la dérobée, ou comme en cachette, sournoisement; mais il en dit assez pour permettre de reconnaître un véritable contemporain de Wiclet, de Chaucer, et du poète de la Vision de Pierre Ploughman, Écoutez-le contre la simonie : « Les Grecs disent que l'usure n*est pas un péché mortel, et ils vendent les bénéGces de la sainte Église. Et ainsi font d'autres ailleurs (que Dieu amende ce vice lorsqu'il en aura volonté), et c'est un grand scandale ; car maintenant la simonie est couronnée reine dans la sainte Ëglise, que Dieu dans sa grâce y porte remède ! » C'est ainsi qup parle Wiclef , ainsi que va tout à l'heure parler Jean Huss, Lorsqu'il se trouve en face de quelque fait miraculeux qui lui semble difficile à comprendre, la réserve qu'il observe est tout à fait significative. Les moines du Sinaïlui ont raconté que, lorsque le supérieur du monastère vient à mourir, celui qui officie trouve écrit sur l'autel le nom de son successeur. « Un jour je demandai à quelques-uns des moines comment cela se faisait. Mais ils ne voulurent pas me le dire, si bien qu'à la fin je leur dis qu'ils ne devraient pas cacher ainsi la grâce que Dieu leur faisait, mais qu'ils devraient la publier pour donner au peuple plus de dévotion, et qu'il me paraissait qu'ils péchaient en cachant ainsi le miracle de Dieu. Alors ils me dirent que le fait se passait souvent, mais je ne pus en obtenir rien de plus. » Gomme tous ses contemporains à tendances réformatrices, il est très ardent contre les fausses reliques et le trafic qui s'en tire. Crédule tant qu'on

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voudra, mais sur cet article, on ne le trompe pas. On a beau lui montrer les mêmes en divers lieux, il sait où est le bon endroit. Les habitants de Chypre ne prétendent-ils pas qu'ils possèdent la croix de Notre- Seigneur! mais ce n'est pas vrai, et ils savent fort bien que ce n'est que celle de Dismas, le bon larron. « Mais tous ne le savent pas, observe-t-il, et ils font unç mauvaise action, ceux qui font croire cela aux gens pour le profit des offrandes. » On trouve le chef de saint Jean-Baptiste en divers pays. « Quelques-uns disent que le chef de saint Jean-Baptiste est à Amiens, en Picardie, et d'autres disent que c'est la tête de saint Jean, Tévêque. Je ne sais laquelle de ces opinions est exacte, mais Dieu le sait, et de quelque façoa qu'on l'honore, le bienheureux saint Jean est satisfait. » L'apparence de cette réflexion est très dévotieuse, le fond n'en est-il pas tant soit peu ironique?

Menteur, il l'est certainement plus que crédule ; toutefois il est souvent assez difficile de dire jusqu'à quel point il l'est. La vérité sur ce sujet délicat nous semble avoir été dite par le docteur Ghalmers, qui remarque que Maundeville • rapporte plus souvent qu'il n'affirme, et qu'on lui a dit plus souvent qu'il n'a vu. Et quels sont ceux qui lui ont dit? Des moines grecs ou syriens, des Arabes, des Tartares, tous gens qui n'ont pour la vérité qu'un respect superficiel et qui aiment mieux la trouver toute faite que la chercher. Il faut donc tenir le plus grand compte des peuples parmi lesquels il a voyagé et chez lesquels il

a trouvé ses informateurs. L'Orient est le pays traditionnel par excellence, et c'est pourquoi il est le pays éternel des beaux contes. Les voyageurs du moyen âge, en Asie, racontent des fables, par les mêmes raisons que longtemps avant eux, Hérodote, qui s'était enquis nécessairement auprès des mêmes peuples, en a fait la substance même de ses incomparables récits. Nos voyageurs modernes ne sont plus crédules, parce qu'ils apportent avec eux leurs lumières d'Europe et qu'ils n'ont plus recours aussi directement aux Orientaux; mais nous croyons fort qu'aujourd'hui encore, le voyageur qui se bornerait à les interroger et à rapporter leur témoignage risquerait de faire un récit qui ne serait pas trop éloigné de celui de Maundeville. Au moment même où nous nous occupions de lui, le hasard de nos lectures nous a fait tomber sur les charmantes Esquisses de la Perse de sir John Malcolm, diplomate anglais de la première partie de ce siècle qui eut son heure de succès mérité, tant pour les services rendus à son pays dans la Perse et dans l'Inde que par ses talents d'écrivain. Ces Esquisses de la Perse sont la plus complète justification de Maundeville. Il n'est ni crédule, ni superstitieux, ni menteur celui-là, mais comme en vrai gentilhomme qu'il est, il n'attribue pas à sa science un mérite trop supérieur à la naïve ignorance, comme il tient plus à connaître les peuples parmi lesquels il vit qu'à les éblouir de ses lumières, il interroge familièrement les gens qui l'approchent, guides, bateliers, soldats, interprètes.

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et il s'ensuit qu'en rapportant les histoires et les opinions qui lui ont été ainsi communiquées, il a écrit un livre qui est une véritable annexe des Mille et une Nuits. Pas de ville dont Torigine ne soit pas quelque peu l'œuvre des esprits, pas de gorge de montagnes qui ne soit le séjour de quelque variété de démons, pas de localité qui n'ait sa légende.

Ce même livre de sir John Malcolm peut aussi nous servir à atténuer quelque peu le reproche de compilation qui est adressé à Maundeville. Il a beaucoup emprunté à ses prédécesseurs, cela est hors de doute ; mais tous les emprunts qu'on signale sont-ils absolument certains? Il répète certaines choses qui se trou* vent chez Marco Polo, Rubruquis, ou Oderic de Pordenone, mais c^est qu^aussi il est probable qu*on lui a plus d'une fois raconté les mêmes* Il est généralement admis que l'aventure de la vallée périlleuse gardée par des diables est tirée d 'Oderic de Pordenone ; c'est très possible, mais les vallées de cette nature abondent évidemment en Orient, et pourquoi Maundeville n'en aurait-il pas rencontré quelqu'une, tout comme le franciscain? Sir John Malcolm, cinq cents ans après l'un et l'autre, en a bien rencontré une toute semblable, entre Ispahan et Koom, et pour plus de singularité, cette vallée était précédée d'une longue plaine stérile assez semblable par sa description à la mer de sable dont parle Maundeville deux ou trois pages avant son aventure. Chez sir John Malcolm, la vallée est occupée par des ghools, chez Maundeville par des démons, ce qui n'est pas une

différence. Même observation pour les histoires qu'il a compilées des naturalistes de l'antiquité. Les choses s'éternisent en Orient, et il ne nous est pas prouvé que, plus d'une fois, il n'ait pas trouvé vivante la tradition de telle ou telle de ces merveilles. Il y a parfois dans le récit qu'il en fait, des variantes qui porteraient à le supposer. Exemple : Élien raconte que, dans une certaine région de la Grèce, il y a des serpents qui ont un amour si véhément d,e la chasteté qu'ils découvrent d'emblée les filles qui ont cessé d'être vierges, et les dénoncent par leurs sifflements de fureur à leurs parents et amis. La même histoire se rencontre dans Maundeville, mais avec ces différences importantes que le fait, au lieu de se produire en Grèce, se produit en Sicile, et qu'au lieu de fausses vierges, ce sont les enfants bâtards dont ils dénoncent l'engendrement criminel aux pères et maris abusés. Eh bien! pourquoi voudrait-on absolument que Maundeville ait tiré ce conte d'Élien? Est-il bien téméraire de supposer qu'il a pu le rencontrer directement en Sicile, pays grec par l'origine, par la population, par l'histoire, où il a eu toute sorte de comraodités pour s'introduire et s'acclimater, et où il s'est quelque peu modifié pour s'associer au caractère jaloux des Siciliens, moins soucieux de virginité que de fidélité matrimoniale?

On peut supposer que l'érudition de sir John Maundeville en matière de merveilleux était déjà considérable avant son départ; mais ce qui est une certitude c'est qu'il a mis à profit son voyage en Orient pour

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Taccroitre dans des proportions vraiment singulières. Il a évidemment beaucoup interrogé, beaucoup écouté, les preuves que sa curiosité a été aussi ardente qu'infatigable abondent et surabondent. On demeuré étonné de la quantité de faits vrais ou faux que contient son livre, et encore davantage de la variété de provenance de ces faits. Qu'il nous dise que l'impératrice Hélène, mère de Constantin, était fîlls du roi breton Goil, il n'y a rien là que de très explicable, il a trouvé cette tradition courante chez les lettrés de son pays, ou bien il Ta prise dans Geoffroy de Monmouth; mais il est plus malaisé de comprendre comment il a pu savoir que la ville de Damas « fut fondée par Éliézer Damascus, qui était serviteur et intendant d'Abraham avant qu'Isaac fût né, et qui avait compté d'être [héritier d'Abraham ». C'est une tradition qui se rencontre dans le Talmudj et le vieux rabbin qui l'y a consignée était certainement un homme d'esprit et un fin connaisseur de la nature humaine, car il nous dit que l'excellent Éliézer, tout attaché qu'il fût à l'enfant, ne fut pas sans une secrète joie quand il le vit partir pour le sacrifice projeté, et eut le nez quelque peu long lorsqu'il le vit revenir *, Comme il est évident que Maundeville n'a pas lu le Talmud, et qu'il semble avoir interrogé les juifs beaucoup moins que les gens d'autres religions ,

1. Selon le Talmud, ce sacrifice inspirait à Ismaël, le frère bâtard d'Isaac, des espérances qu'il fut assez imprudent pour avouer tout haut; mais Éliézer l'en reprit vertement : « Tu n'as rien à prétendre, lui dit-il, c'est moi qui dois être l'héritier d'Abraham ».

ranecdote a dû lui venir par une conversation avec quelque chrétien d'Orient, Jacobite ou Géorgien, ou quelque musulman versé dans les traditions rabbiniques. Voici qui est plus particulier encore. C'est Tépoque où les traditions fabuleuses du vieil Orient si longtemps éparses se réunissent pour se condenser sous la forme de récits composés avec art et unité. Que les éléments premiers des célèbres Mille et une Nuits existent chez Maundeville en couches aussi épaisses que les cailloux d'or et les diamants dans le pays d'Eldorado de Candide, et qu'on n'ait qu'à tourner les pages pour les ramasser par poignées à l'état de substances brutes, de minerais vierges, de pierres précieuses dans leur gangue, cela est curieux et instructif sans avoir rien de trop extraordinaire ; ce qui l'est davantage, c'est d'y rencontrer quelques-uns de ces éléments transformés en lingots par le feu de la forge, et ce qui l'est tout à fait, c'est d'y trouver quelques-uns de ces lingots marqués déjà de la main de l'artiste. Parmi les contes des Mille et une Nuits, il en est un dont Maundeville semble avoir eu positivement connaissance, celui de Sindbad'le marin. Presque rien ne manque des aventures de Sindbad dans les récits de Maundeville; voici sous le nom de griffon le fameux oiseau Rock, voici les montagnes d'aimant qui émiettent les navires en attirant leurs ferrements et les pygmées noirs qui s'assemblent par milliers sur le rivage pour se saisir de Sindbad et de ses compagnonsj et les géants anthropophages qui mangent la chair humaine comme chair de mouton, et l'île

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OÙ les maris sont pieusement enterrés vivants avec leurs femmes mortes; il n'y a que la récolte des pierres précieuses par le moyen de quartiers de viande que les aigles viennent enlever qui ne s'y trouve pas, et nous avons dit que Marco Polo nous Ta transmise à sa place. A ces rapports, direz-vous, rien que de naturel; le conte de Sindbad le marin est un conte de voyages, et c'est pourquoi les mêmes aventures se rencontrent logiquement chez Maundeville qui est un voyageur. La réponse serait excellente, s'il ne se trouvait chez Maundeville certains passages qui offrent une ressemblance tellement étroite avec quelques parties du récit arabe, que c'est à croire qu'il les a pillées d'une manière ou d'une autre dans quelqu'une des premières rédactions de ce conte, ce qui s'expliquerait assez aisément d'ailleurs, s'il est vrai que son séjour en Egypte et en Syrie ait été aussi long qu'il le donne à penser. Puisqu'il a été accusé de compilation, en voilà un curieux exemple que les érudits n'ont, je crois, pas encore remarqué. Je me bornerai à deux de ces passages en laissant au lecteur L'amusement de chercher les passages correspondants dans le conte des Mille et une Nuits, ce qui leur donnera sans doute envie de le relire et sera tout plaisir pour eux. Le premier se rapporte aux montagnes d'aimant qu'il place entre le Gathay et le royaume du prêtre Jean. « Quoiqu'on puisse avoir ces marchandises à bon compte dans l'île du prêtre Jean, les marchands craignent le long voyage et les grands périls de la mèr. Car en de nombreux endroits de la mer, il y a

de grands rochers de pierre d'aimant, qui de sa nature attire le fer, c'est pourquoi il n'y passe pas de navire qui ait d'attaches ou de clous en fer, et, s'il en passe, immédiatement les rochers d'aimant les attirent, si bien qu'ils ne peuvent plus s'en délivrer. J'ai moi-même vu un soir dans la mer comme une grande île pleine d'arbres et de buissons, d'épines et de bruyères en grande quantité, et les matelots nous dirent que tout cela venait des vaisseaux attirés par l'aimant à cause du fer qu'ils contenaient. De la décomposition de ces navires et des choses qu'ils renfermaient étaient nés ces buissons, épines, bruyères, herbes vertes, et autres choses semblables, et les mâts et voiles faisaient comme un bosquet ou un grand bois. » L'autre passage, beaucoup plus curieux encore, se rapporte aux coutumes du royaume du prêtre Jean. « Lorsqu'il sort avec sa suite, on porte devant lui un vase d'or plein de terre, en signe que sa noblesse, et sa puissance, et sa chair retourneront en poussière, et on porte aussi devant lui un vase d'argent, plein de beaux joyaux d'or et de pierres précieuses en signe de sa noblesse, de sa souveraineté et de son pouvoir. » Cette fois, c'est textuellement, et presque mot pour mot, ce que Sindbad nous raconte de son ami, le roi de Ceylan, toujours escorté de deux hérauts dont l'un crie : « Le voilà, le possesseur de mille couronnes, plus grand que le roi Salomon et que le roi Mihrage » ; et l'autre ; « Le maître de tant de couronnes, il faudra qu'il meure I » Il n'y a pas seulement chez Maundeville des élé-

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ments épars ou des fragments de beaux contes, il y en a d'entiers et qui semblent des résumés de quelqu'un des récits des Mille et une Nuits, tant ils en ont la couleur, et tant le merveilleux en est identique. Qu'estce qui manque, par exemple, à celui que voici pour trouver place dans cette célèbre collection, si ce n'est le développement et la dramatisation de ses diverses parties :

« De Trébizonde on passe par la petite Arménie dans laquelle, sur un rocher, est un vieux château qu'on appelle le château du Faucon. Il s'y trouve un faucon sur un beau perchoir, et une belle dame de féerie qui le garde, et à quiconque veillera le faucon sept jours et sept nuits (d*autres disent trois jours et trois nuits) sans compagnie et sans sommeil, cette belle dame donnera, une fois la veillée finie, la première des choses de la terre qu'il désirera, et cela est arrivé quelquefois. Il advint une fois qu'un roi d'Arménie, qui était un digne chevalier, un preux homme et un noble prince, veilla ce faucon, et au bout des sept jours et des sept nuits la dame vint et lui dit de faire son souhait, car il avait bien mérité de l'obtenir. Il répondit qu'il se trouvait un assez grand seigneur, que ses États étaient bien en paix, et qu'il avait assez de richesses terrestres, et que par conséquent il ne souhaitait pas autre chose que d'avoir à son plaisir le corps de cette belle dame. Elle lui répondit qu'il ne savait pas ce qu'il demandait, et qu'il était un fou de désirer ce qu'il ne pouvait pas obtenir, car il ne devait demander qu'une chose terrestre, et elle

n*était pas un être terrestre, mais un esprit. Le roi dit qu'il ne voulait pas demander autre chose. Alors la dame répondit : « Puisque je ne puis pas vous « détourner de votre impure témérité, je vais vous « faire à vous, et à ceux qui sortiront de vous, un « don sans que vous ayez besoin de le souhaiter. Sire « roi, vous aurez la guerre sans la paix, et toujours, « jusqu'à la neuvième génération, vous serez soumis (( à vos ennemis, et vous serez en nécessité de tous les a biens. )> Et depuis ce temps, ni le roi ni le pays d'Arménie n'ont été en paix ou riches, et ils ont toujours été tributaires des Sarrasins. Une autre fois, le fils d'un pauvre homme veilla le faucon, et souhaita d'avoir bonheur et succès dans le commerce. La dame le lui accorda, et il devint le marchand le plus heureux et le plus riche qui fut sur terre et sur mer. Il devint si riche qu'il ne connaissait pas la millième partie de sa fortune, et il fut plus sage dans son souhait que le roi. Un chevalier du Temple veilla aussi le faucon, et souhaita une bourse toujours pleine d'or, et la dame la lui accorda; mais elle lui dit qu'il avait demandé la destruction de l'ordre, par la confiance qu'ils auraient en cette bourse, et le grand orgueil qui s'ensuivrait chez eux. Et ainsi en est-il advenu. Par conséquent, que celui qui veille prenne garde, car s'il s'endort, il est perdu, en sorte que personne ne le reverra. »

L'allusion à la destruction, relativement récente, de l'ordre du Temple, est à remarquer, et ce passage a dû faire le sujet de bien des conversations parmi

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les nombreux lecteurs de Maundeville à cette fin du XIV® siècle.

Une preuve très importante de la véracité de Maundeville à laquelle la critique n*a pas songé, c'est que les fables qu'il raconte ont exactement la couleur et la figure du merveilleux dans les divers pays d'où il prétend les avoir tirées, ce qui conduit à cette conclusion qu'il les a bien trouvées là où il le dit, et pas ailleurs. Chacun de ces contes a une patrie, et il la nomme avec une justesse et une précision irréprochables. S'il ne les avait pas entendus sur place, s'il les avait recueillis au hasard de ses lectures et de ses conversations, les aurait-il localisés avec une telle exactitude? Ce château de la dame et du faucon fées se rencontre, nous dit-il, dans la petite Arménie. Nous sommes là dans la région du Caucase, sur la frontière de l'ancien pays des Mèdes, célèbre par ses magiciennes dès la plus haute antiquité, et n'est-il pas vrai que ce conte porte la forme et la couleur du merveilleux persan, qu'il est là ethnographiquement à sa vraie place, et que nous le trouverions quelque peu en désaccord avec le génie des lieux, si le voyageur en avait mis la scène ailleurs au gré de sa fantaisie, en Egypte ou en Palestine, si vous voulez. Les récits qu'il fait de ce dernier pays sont encore un exemple frappant de cet accord entre le génie de la contrée et le merveilleux qui lui convient. Sir John Maundeville donne raison à cette opinion émise autrefois par M. Renan que les Sémites de Palestine et de Syrie manquèrent d'imagination dramatique et du

don de s'amuser de leurs propres rêves. En dehors des traditions consacrées par les livres saints, nous ne trouvons dans les chapitres concernant la Palestine qu'une seule histoire fabuleuse; mais que le merveilleux de cette histoire est différent de celui dont nous venons de donner un exemple ! Ce n'est plus un conte de féerie, c'est un miracle à la façon juive et chrétienne, à portée morale directe. Il s'agit d'une jeune fille condamnée au feu pour avoir été faussement accusée d'impureté, et dont Dieu fait éclater l'innocence en transformant en roses les flammes de son bûcher, quelque chose comme l'histoire de la chaste Suzanne, ayant pour conclusion le miracle des roses de sainte Elisabeth, ou celui des fleurs spontanément nées sur la colline où saint Alban fut décapité *. Nul autre artisan de miracle que le Tout-Puissant, nulle autre féerie que l'intervention de la divine providence, nul appel à l'imagination que pour exhorter à la piété et recommander le respect dû à la vertu. Faut-il encore un autre exemple qui paraîtra peut-être le plus probant de tous? Il y a dans Maundeville plusieurs contes de serpents fées, mais ne croyez pas qu'il les ait placés indifféremment dans n'importe quelle contrée. Il les a placés en Grèce, leur vraie patrie, tout comme s'il avait eu

1. Ce conte pieux de Maundeville n'est vraisemblablement qu'une transformation d'une vieille légende arabe qui raconte que ce même miracle des flammes changées en roses s'accomplit autrefois en faveur d'Abraham, condamné à la fournaise par le roi Nemrod, légende qui n'est elle-même qu'une répétition d'une légende talmudique.

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notre moderne érudition en matière de folk-lore, et qu'il sût que les hommes et femmes cygnes sont tout aussi décidément germano-scandinaves que les hommes et les femmes serpents sont gréco-slaves.

Ces histoires sont trop curieuses et éclairent trop bien sur la provenance première de quelques-unes des plus poétiques traditions de notre Occident, pour que nous ne les mettions pas sous les yeux de nos lecteurs.

« Puis on passe par les îles de Colos et de Lango (Cos), dont Hippocrate était seigneur, et quelques- • uns disent que dans cette île de Lango habite encore la fille d'Hippocrate, sous la forme et la ressemblance d'un grand dragon de cent pieds de long, à ce qu'ils disent, car pour moi je ne l'ai pas vue, et les gens des îles l'appellent la Dame du pays. Elle habite dans un vieux château, au fond d'un souterrain; elle apparaît deux ou trois fois dans l'année, et elle ne fait de mal à personne à moins qu'on ne lui en fasse. D'une belle demoiselle qu'elle était, elle fut ainsi changée en dragon par une déesse nommée Diane, et on dit qu'elle restera sous cette forme jusqu'à ce que vienne un chevalier qui sera assez hardi pour l'approcher et la baiser sur la bouche; alors elle reviendra à sa nature vraie, reprendra sa forme de femme, mais ensuite elle ne vivra pas longtemps. Presque tout récemment, un chevalier de Rhodes, qui était un hardi et preux homme d'armes, dit qu'il l'embrasserait; il monta donc sur son coursier et alla au château ; lorsqu'il entra dans la caverne, le dragon

leva la tête vers lui, et le chevalier, en la voyant sous cette forme si horrible et hideuse, se prit à s'enfuir. Mais le dragon remporta sur un rocher et le jeta dans la mer, où cheval et cavalier périrent. Un jeune 'homme, qui ne savait rien du dragon, descendit d'un vaisseau et s'avança dans Tîle jusqu'au château; là, étant entré dans le souterrain, il s'y avança tellement qu'il trouva une chambre où il vit une demoiselle qui peignait sa chevelure en se regardant dans un miroir, tout ornée de riches bijoux. Il crut que c'était quelque femme prostituée qui demeurait là pour recevoir les hommes à folie, et il resta jusqu'à ce que la demoiselle vît son ombre dans le miroir; Qlors elle se tourna vers lui et lui demanda ce qu'il voulait. Il répondit qu'il voulait être son amant. Alors elle lui demanda s'il était chevalier, et il dit que non. Elle lui dit qu'en ce cas elle ne pouvait pas être sa maîtresse, mais elle lui conseilla d'aller retrouver ses compagnons et de se faire recevoir chevalier, puis de revenir le lendemain, qu'elle sortirait du souterrain pour aller à son avance, et qu'il devrait l'embrasser sur la bouche et n'avoir aucune crainte : « Je ne te ferai pas de mal, lui dit-elle, « bien que sous la forme d'un dragon; car, quoique tu « puisses me trouver horrible et hideuse à regarder, « sache que cela est fait par enchantement. Je ne suis « pas autre que tu me vois maintenant, une femme; « ne crains donc rien, et si tu m'embrasses, tu auras « tous ces trésors et tu seras seigneur de toute l'île. » Il partit, rejoignit ses compagnons, se fit recevoir che-

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valier et revint le lendemain pour embrasser la demoiselle. Mais lorsqu'il la vit sortir du souterrain sous la forme d'un dragon, il eut si grand'peur qu'il s'enfuit vers le vaisseau, et elle le suivit. Et lorsqu'elle vit qu'il ne revenait pas, elle commença à crier comme un être qui a un grand chagrin; puis elle retourna à son souterrain, et subitement le chevalier mourut. Mais lorsque viendra un chevalier qui sera assez hardi pour l'embrasser, il ne mourra pas, mais il rendra la demoiselle à sa forme vraie et naturelle, et il sera le maître de toutes les contrées et îles ci-dessus nommées. »

Dans un second récit, qui, parait-il, était connu en Angleterre avant Maundeville, le serpent a perdu tout caractère de féerie sous l'empire du christianisme et s'est transformé en une affreuse allégorie du péché.

« Cette ville de Sathalie et le pays d'alentour furent perdus par la folie d'un jeune homme qui avait pour maîtresse une belle demoiselle qu'il aimait passionnément; elle mourut subitement et fut placée dans un tombeau de marbre, et, poussé par le grand amour qu'il avait pour elle, il alla de nuit au tombeau et y entra. Au bout de neuf mois, il entendit une voix qui lui dit : « Va à la tombe de cette « femme, ouvre-la et contemple ce qu'elle a engendré « de toi; et, si tu manques d'y aller, il t'en arrivera « grand malheur ». Il alla au tombeau et l'ouvrit, et il en sortit un serpent, hideux à contempler, qui immédiatement s'enfuit à travers la ville et le pays, et bientôt après la ville fut engloutie. »

N'est^il pas étrange que ce soit dans la lumineuse Grèce, le pays par excellence de la beauté radieuse et du goût impeccable, que les deux superstitions les plus noires du vieux monde barbare, les serpents et le vampirisme, aient élu domicile? Pour la première, du moins, celle des serpents, nous Ty trouvons acclimatée dès la plus haute antiquité. D*où sortait-elle, à l'origine? Est-ce, comme on Fa prétendu, un reste du culte des serpents apporté par les vieux Pélasges? C'est possible; mais ne serait-ce pas plus particulièrement encore une importation des colons phéniciens, car enfin les légendes qui se rapportent à Cadmus sont d'origine phénicienne, et quel lecteur d'Hérodote ne se rappelle comment le Thébain Hercule, voyageant en Scythie, y fît rencontre d'une femme serpent qui portait le nom très significatif d'Échidna, s'unit à elle et en eut de beaux enfants, dont le plus jeune fut seul apte à bander l'arc de son père et hérita, par suite de cette circonstance, du gouvernement de ces vastes pays *? Une autre remarque importante à faire au sujet de ces serpents merveilleux, c'est que, hors de la Grèce proprement dite, dans tous les pays slaves et gréco-slaves, Macé-

1. Il est vraiment singulier de constater l'importance du serpent dans les histoires fabuleuses qui concernent les raoes sémitiques. On sait le rôle de premier ordre qu'il joue dans les récits bibliques. Dans le Shah Nameh de Firdousi, le roi Zohak, personnage figurant une dynastie arabe qui aurait gouverné la Perse avant les dynasties iraniennes, porte aux épaules deux serpents qu'il faut nourrir chaque jour de chair humaine.

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doine, Epire, Serbie, Bulgarie, Russie, ils sont très intimement associés à des idées de puissance politique, de valeur militaire et de souveraineté. Si intimement et si clairement que c'est à peine s'il leur reste quelque chose de mystérieux, et que, leur appliquant la méthode évhémérique comme la seule qui leur convienne, on a bonne envie de voir en eux, non des mythes ou des allégories, mais des chefs de tribus et de hauts seigneurs scythes dont les noms de dragon et de serpent étaient depuis un temps immémorial les titres préférés, comme nous le voyons chez les peuplades américaines, peut-être même la désignation directe de leur pouvoir. Voyez dans les bylines russes, si bien et si complètement analysées par M. Alfred Rambaud dans sa Russie épique^ quelle flère et martiale figure font tous ces dragons et toutes ces serpentes. Ils et elles habitent de belles grottes spacieuses au flanc des montagnes, ou des châteaux fortifiés sur les sommets : eux, ont la férocité vaillante des guerriers scythes ; elles, l'intrépidité des Amazones, leurs parentes. Les princes les plus nobles et les plus preux les combattent sans horreur, sans mépris et sans haine, à armes loyales, comme on le fait avec des égaux, et il faut bien qu'ils soient des égaux, puisqu'on recherche quelquefois leur amitié et presque toujours leur alliance, car ils ont de belles filles qu'on peut enlever de force ou épouser de gré à gré, comme conclusion d'un combat acharné. Et ce n'est pas seulement durant la période my-

thique et fabuleuse des peuples slaves et gréco-slaves qu'ils se présentent avec ces caractères de domination, le plein jour de Thistoire est arrivé qu'ils les gardent encore. Cette seconde moitié du xiv® siècle est justement l'époque où les Turcs pénètrent dans les provinces européennes de l'empire grec, et notre Maundeville était revenu depuis longtemps de ses voyages avant que le tsar serbe I^azare fût vaincu à Kossovo et que Marko Kraliewîch eût commencé cette série d'exploits qui en font comme le Gid du monde slave. Eh bien! voyez, dans les chants superbes qui composent l'épopée serbe dont M. Auguste Dozon a donné récemment une belle et élégante traduction, le double rôle amoureux et militaire du dragon. Oui, aussi étrange que cela paraisse, dans le siècle même où Boccace écrivit les réalistes gaillardises du Décaméron et où Pétrarque inventa l'amour mystique, la femme du tsar Lazare, la belle Militza, était obsédée de l'amour du dragon de l'Iastrebatz. Toutes les nuits il prenait son vol, s'abattait sur la tour où elle habitait et se couchait à ses côtés, après s'être débarrassé de ses vêtements de feu. Gela dura une longue année, au bout duquel temps Militza prit le courage de faire à son mari la confidence de cet étrange amour; mais aussi vaillant qu'il fût, Lazare ne se jugea pas capable de délivrer sa femme, et l'œuvre ne put être accomplie que par un autre dragon, Vouk, que nous voyons décoré du titre très significatif de despote de Sirmie. La Macédonienne Olyrapias conçut autrefois d'un dragon le grand

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Alexandre ; mais son histoire s'est répétée bien souvent parmi les princesses de cet Orient européen, vraie patrie d'origine de tous les dragons masculins et féminins que nous trouvons naturalisés ou égarés dans notre Occident. N'était-elle pas, en effet, une des filles d'Élinos, roi d'Albanie, et de la fée Pressina, cette belle Mélusine, qui dut ses malheurs domestiques à la découverte que fit son mari de la fâcheuse habitude qu'elle avait de se déguiser en couleuvre tous les samedis, tout comme si elle eût été une vulgaire lamie, une serpente aventurière de l'ordre de celle dont autrefois, à Corinthe, le philosophe Apollonius de Tyane avait délivré un de ses disciples trop épris?

Fabuleux ou véridique, peu de livres anciens donnent une impression plus forte et plus franche de rOrient. Gomme il est avant tout préoccupé de bien faire comprendre à ses contemporains l'infinie diversité des peuples et des mœurs, Maundeville a réussi merveilleusement à faire apparaître les gigantesques contrastes que présente la vaste Asie, les plus puissants et les plus énormes qui se rencontrent sur notre planète. D'immémoriales civilisations obstinément conservatrices accolées à d'immémoriales barbaries non moins obstinément rebelles à toute contrainte; des splendeurs entamées par les moisissures du temps et des laideurs armées de toute la vigoureuse bestialité des instincts primitifs ; des cultes très purs qui recouvrent les plus pauvres philosophies, des philosophies admirables qui se sont revêtues de

religions puériles ou sanglantes; des flots de parfums et des puanteurs de charogne, des senteurs d^épices et des odeurs de sang toujours fraîchement répandu, voilà Tensemble du tableau, mais que de choses y trouvent place qui appelleraient la réflexion I Je me contenterai de mentionner la plus curieuse de toutes, la fertilité absolument monstrueuse des combinaisons essayées, adoptées, passées en lois et en coutumes, que le pauvre esprit humain a montrée sur la plus importante des questions concernant notre espèce, celle des rapports et de Tunion des sexes. Il n'y a rien de si hideux, de si grotesque, de si abominable, de si ridicule, de si honteux qui n*ait été inventé sans répugnance, et accepté sans hésitation comme conforme à la nature par quelque nation grande ou petite, quelque peuplade ou quelque tribu : bigamie, polygamie, polyandrie, inceste matrimonial à la façon des Parsis, communauté des femmes, servitude de la femme, servitude de Thomme, suppression du veuvage et préservation de la fidélité conjugale par les bûchers brahmaniques, ce qui est un moyen radical d'empêcher que la morale ne reçoive quelque atteinte et que les matrones du Malabar ne déchoient jusqu'au rôle de matrones d'Éphèse, prostitution par religion , par hospitalité , par courtoisie et haut savoir-vivre, prostitution comme moyen d'éducation matrimoniale, ou d'acheminement pratique au mariage par la conquête de la dot probement accumulée par le plaisir donné, non moins qu'agréablement par le plaisir reçu, toutes ces jolies institutions et cou-

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tûmes se sont pratiquées et se pratiquent encore à la confusion de notre pauvre morale européenne et chrétienne, et comme pour bien lui montrer dans quel petit coin de Tespace elle est reléguée. Lorsqu'au commencement du dernier siècle les premières révélations sérieuses arrivèrent sur l'Orient, le fait de cette inflnie variété de coutumes est celui qui frappa tout d'abord nos philosophes. On sait le parti qu'en tirèrent Voltaire et Montesquieu, le dernier surtout, et comment ils s'en servirent pour établir que la morale est affaire de latitude, et qu'il n'y a pas de combinaison si étrange (ce que Fontenelle, du reste, avait indiqué avant eux avec une ingéniosité profonde, mais en l'étendant à l'universalité des mondes) qui ne puisse et ne doive se réaliser sur un point quelconque de l'espace selon les conditions de la matière sur ce point donné. La thèse est fort sérieuse, et elle a été reprise, renouvelée et étendue dans notre siècle; mais pour nous qui ne nous piquons pas de philosophie, nous devons faire cette confession, que, par la faute sans doute de ce qui reste en nous d'atavisme chrétien, nous n'avons jamais pu porter notre attention sur ce sujet sans épouvante et sans horreur. Les détails et particularités fourmillent dans Maundeville sur les rapports des sexes dans les pays orientaux; beaucoup sont connus ou peuvent se rencontrer ailleurs, mais dans le nombre il en est un plus inédit dont nous nous ferions vraiment scrupule de priver nos lecteurs. « Dans une autre île qui est grande, belle et très

peuplée, .c'est une coutume que la première nuit du mariage on introduise un autre homme auprès de sa femme pour la délivrer de sa virginité, service pour lequel on lui donne un fort salaire et nombre de remerciements. Il y a, dans chaque ville, un certain nombre de gens qui ne font pas d'autre travail, et on les appelle cadeberiz, c'est-à-dire les fous du désespoir, parce qu'on croit que leur opération est fort dangereuse. » C'est la plume de Voltaire qu'il faudrait pour célébrer congrûment une telle coutume; mais comme à notre grand regret nous ne la possédons pas, nous nous bornerons à quelques réflexions très sommaires. La première, c'est que le peuple de cette île était en toute évidence ennemi de toute peine superflue et aurait compris ce mot célèbre de certain pacha sur le plaisir de la danse : « Nous, danser, pourquoi cette fatigue? nous faisons danser les autres à notre place ». La seconde, c'est que bien décidément les choses ne sont heureuses ou malheureuses, agréables ou douloureuses que selon l'opinion que nous en avons, et que le vieux sophiste Protagoras avait raison lorsqu'il disait que l'homme est la mesure de toute chose. Enfm l'âme humaine est si portée à chercher à ses mécomptes et à ses chagrins des dédommagements et des compensations de n'importe quelle nature, qu'il y a gros à parier que cette singularité amusante a été pour bien des hommes du xiv® siècle une source d'internelle consolacion. Nous avons dit que Maundeville avait été beaucoup

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lu à cette fin du xiv° siècle, mais il est évident que cette période de première vogue passée, il conserva longtemps encore de nombreux lecteurs, car on retrouve sa trace dans la littérature d'imagination de TAngleterre jusqu'à une époque assez récente. Relever minutieusement ces traces serait une étude intéressante, mais il y faudrait une longue enquête pour laquelle les loisirs nous manquent. Nous nous bornerons à celles que notre mémoire nous permet d'emblée de surprendre, et Ton va voir qu'elles sont encore assez nombreuses.

Pendant la durée du xiv® siècle, il s'opéra un changement assez considérable dans cette région du lointain, de la perspective rendue féerique par la distance, qui est toujours nécessaire à l'imagination, parce qu'elle y trouve pour ses rêves un asile conforme à leur nature, et ce changement fut en partie l'œuvre des voyageurs qui, depuis Plan de Garpin jusqu'à Maundeville, par derrière l'Orient révélé par les croisades, en avaient montré un second autrement vaste, mystérieux et redoutable, celui du monde mongolique. L'empire du Cathay et le fabuleux royaume du prêtre Jean remplacèrent la Syrie et l'Egypte, et le grand khan de Tartarie prit dans l'imagination européenne la place qu'y avaient occupée, depuis le x® siècle, le miramolin d'Espagne et le sultan de Bagdad. Il y eut entre cette petite révolution d'ordre Imaginatif et la grande histoire réelle une concordance parfaite; le grand khan de Tartarie prenait dans l'imagination la place des chefs tradi-

tionnels de l'islamisme, comme, dans la réalité, il les avait effacés en les faisant rentrer sous l'ombre noire de sa domination. Cet affreux souverain mongol sorti si récemment des misères de la vie de horde, il va, grâce aux voyageurs, bénéflcier dans des proportions inusitées de toutes les grandeurs de ses vassaux et de ses captifs ; il va concentrer en sa personne les splendeurs décoratives de la Chine, la magie de son cérémonial et celle de ses arts mécaniques, la magnificence fastueuse des princes arabes, la majesté dominatrice des Âbbassides, la hauteur impérieuse des Seldjoucides. C'est au sein de cette lumière éblouissante qu'il va trôner jusqu'à la fin du XV® siècle, comme le montrent les épopées de Boiardo et d'Arioste, dont les personnages sont autant tartarcs que musulmans. Quel lecteur de ces poètes ne se rappelle Ferragus, et Mandricard, et l'Argail, et comment le paladin Roland devint fou par amour pour la belle Angélique^ lilic du roi de Tartarie, et comment cette môme Angélique plaça son bien-aimé Médor sur le trône du Calhay? La popularité si tardive de ces personnages ne prouve-t-elle pas à quel point ce merveilleux de la lointaine Asie s'était emparé des imaginations? Cette popularité était dans toute sa force un siècle auparavant lorsque Chaucer écrivait ses Contes de Canterbunj, comme le prouve le charmant récit, malheureusement inachevé, de son écuyer. A vrai diro, il n'est pas question dans ce conte du grand khan même , mais du khan de Crimée, un Batou quelconque au lieu d'un Gengis

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khan quelconque : « A Sara, dans le pays de Tarlarie, régnait un roi qui guerroyait contre Russie ». A cela près, les magnificences de Tétat royal de cet excellent Cambuscan sont les mêmes que tous les voyageurs du siècle attribuent à la cour du grand khan du Gathay. Ce quHls nous apprennent de la fêle de l'anniversaire des souverains, Ghaucer ne fait aulre chose que le répéter poétiquement. Voici l'immense salle où le souverain trône sous un dais bien haut par-dessus ses convives, et les longues tables chargées de mets recherchés et bizarres autour desquelles prennent place des milliers d'invités, et les ménestrels du roi qui accompagnent le repas de leur musique, et les danses sans fin, et les commentaires des mandarins versés dans la magie et l'astrologie à la vue du cheval de bronze descendu à la porte du palais. Auquel de ces voyageurs Ghaucer a-t-il donné la préférence? Il était certes assez verse dans la littérature de son époque pour avoir eu connaissance des récits de Marco Polo ; est-il bien téméraire cependant de penser que Maundeville, plus récent, est pour quelque chose dans sa description de ces magnificences mongoliques?

L'Ile enchantée de la Tempête de Shakespeare, déserte en apparence, mais peuplée d'habitants invisibles, où les naufragés, errants de-ci et de-là, à la merci de voix qui flottent dans l'air, sont endormis par des sons de lyre, éveillés en sursaut par des bruits de tambourin, effrayés par des aboiements, était certainement en germe dans Maundeville, et le

grand poète n'a eu qu'à couver ce germe pour l'en faire sortir dans tout son féerique épanouissement. « Dans celte vallée, on entend souvent de grandes tempêtes et de grands tonnerres, et de grands murmures et bruits tant de jour que de nuit, et on y entend aussi de grands tapages comme qui dirait de tambourins, de violes et de trompettes, comme s'il s'y passait une grande fête. » Ailleurs, il rapporte une légende qui reproduit exactement sous une forme chrétienne le vieil antagonisme de l'Iran et du Tourau, et, comme ce vieux mythe semble avoir été ignoré des hommes du moyen âge et que MaundevBle place sa merveille sur les confins de la Perse, on peut tenir à peu près pour certain qu'il l'a prise sur place même, ce qui est une preuve nouvelle de ce rapport exact qui existe entre les fables qu'il raconte et les pays où il prétend les avoir trouvées. Il raconte donc qu'un méchant empereur de Perse poursuivant un peuple chrétien pour le détruire, Dieu, sur l'appel au secours de ses fidèles, enveloppa de ténèbres le roi de Perse et son armée, et que depuis lors, les persécuteurs habitent cette terre de nuit où personne n'ose pénétrer. « Et les gens du pays disent que souvent on y entend des voix humaines, des hennissements de chevaux, des chants de coqs, et on sait très bien qu'il y a là des hommes; mais on ne sait pas quels ils sont. » Gomme Marco Polo raconte de certains steppes tartares quelque chose de tout pareil à la première des deux citations ci-dessus, et qu'il avait été fait en Angleterre une

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traduction de ses voyages vers la fin du xvi® siècle, il ne serait pas impossible que Shakespeare fût redevable aii Vénitien du premier germe de son île; mais comnie d'un autre côté, les textes de Maundeville serrent de beaucoup plus près la conception de Shakespeare, comme ils contiennent non seulement le germe de Hle, mais Tindication des terreurs extérieures qui Tenveloppent et en protègent l'accès, tempêtes, tonnerres, ténèbres, il est plus probable que c'est à son compatriote que Shakespeare a emprunté les éléments de son incomparable féerie.

Que John Bunyan ait pu lire Maundeville, cela n'est pour surprendre aucun de ceux qui ont remarqué à quel point cet homme de foi profonde est en même temps littérateur expert, avec quelle habileté il a su choisir ses lectures, de manière à se donner la culture nécessaire pour exprimer dignement ses pensées sans risquer de se détourner des voies d'édification où il marchait, ou de perdre son âme par de vaines curiosités d'intelligence. Qui ne voit assez aisément que son PilgrMs progress est une transformation pieusement familière, volontairement populaire de la grande conception de Dante? Qui ne voit l'influence que Spenser a eue sur son esprit, et que c'est par la Reine des fées qu'il a compris la valeur des allégories pour le but qu'il poursuivait? Qu'il se soit souvenu de quelques vieux voyages en écrivant celui de son pèlerin, cela n'a rien que de très probable, et s'il en a été ainsi, Maundeville a été certainement du nombre. Il est un épisode au moins du Pilgrim's progress

qui offre une étroite ressemblance avec un chapitre de Maurideville. Le passage du pèlerin à travers la vallée de l'ombre de la mort répète presque exactement l'aventure de la vallée périlleuse. Dans les deux récits la vallée est occupée par des diables, et nul ne peut la traverser sans danger s'il n'est sincèrement chrétien et n'a mérité l'appui de Dieu. C'est mieux qu'une ressemblance générale, les détails des terreurs et des périls sont les mêmes. « Dans le centre de cette vallée sous un rocher, est un diable terrible à contempler, qui ne montre la tête que jusqu'aux épaules. De lui il sort une telle fumée, une telle puanteur, et un tel feu qu'à peine on peut l'endurer. Mais les bons chrétiens qui sont stables dans leur foi entrent sans péril, car ils se confessent d'abord et se marquent du signe de la croix, en sorte que les diables n'ont pas de pouvoir sur eux. Mais quoiqu'ils soient sans péril, ils ne sont pas cependant sans crainte lorsqu'ils voient les diables tout autour d'eux qui dans l'air et sur terre les raillent, les menacent et les terrifient par des coups de tonnerre et des ouragans,... et dans toute celte vallée, je vis une grande multitude de corps morts, comme s'il y avait eu une bataille entre les deux puissants rois du pays, et que la plus grande partie de leurs armées eût été défaite et tuée. » Voilà la vallée périlleuse de Maundeville; comparez avec la vallée de l'ombre de la mort de Bunyan. « Au centre de cette vallée, j'aperçus comme la bouche de l'enfer,... et la flamme et la fumée en sortaient sans intermittence avec tant d'abondance, tant d'étincelles

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tant de cris hideux que Chrétien fut forcé de remettre son épée en place et d'avoir recours à une autre arme qui s'appelle jonère.... Il marcha ainsi un longtemps, mais les flammes continuaient toujours à le poursuivre, et il entendait aussi des voix douloureuses et des pas précipités décote et d'autre, si bien que quelquefois il pensait qu'il allait être mis en pièces ou foulé aux pieds comme la boue dans les rues.... Au bout de cette vallée il y avait quantité de sang, d'os, de corps d'hommes mutilés, même de corps de pèlerins qui avaient auparavant passé par ce chemin, et pendant que je cherchais d'où cela pouvait venir, je vis devant moi une caverne où habitaient deux géants dont la puissance et la tyrannie avaient cruellement mis à mort les hommes dont gisaient là les ossements. » La vallée périlleuse de Maundeville est, dit- on , empruntée à la relation du franciscain Oderic de Pordenone ; mais à coup sûr Bunyan n'a pas lu ce dernier, et c'est bien à Maundeville qu'il est redevable de son épisode.

Il n'a certainement échappé à aucun lecteur intelligent, qu'en écrivant son Gulliver, Swift s'est proposé l'imitation des anciens voyageurs afin de circonstancier comme eux ses récits par tous ces détails de temps et de lieux qui donnent à leurs crédulités tant de vraisemblance et à leurs impostures un si grand air de bonne foi. Tout ce qu'il leur doit se borne-t-il à cette imitation générale, et leur a-t-il fait d'autres emprunts? A coup sûr, il n'avait pas besoin d'eux pour l'invention de ses nains et de ses géants,

de ses Houyhnhnms et de ses Yahoos, et il lui suffisait pour cela de se souvenir de ses pygmées et de ses cyclopes, de ses Lestrigons et de ses centaures classiques. Et cependant il me semble bien que, pour un au moins des voyages de Gulliver, celui de Brobdingnag, il n'a pas dédaigné de prendre quelques traits à Maundeville. Notre voyageur raconte qu'au delà de la vallée périlleuse il y a une île dont les habitants sont des géants sauvages qui ont vingt-huit ou trente pieds de haut. « Personne n'ose donc entrer dans celte île ; car s'ils voient un vaisseau et des hommes dedans, immédiatement ils entrent dans la mer pour s'en saisir, et on dit qu'au delà de celte île il y en a une autre où habitent des géants d'une stature plus grande encore, quelques-uns de quarante-cinq ou cinquante pieds de haut, d*aucuns disent même de cinquante coudées. Je n'en ai vu aucun, car je n'eus aucun empressement à visiter ces régions, parce que personne ne peut entrer dans Tune ou l'autre de ces îles sans être immédiatement dévoré. Et chez ces géants il y a des moutons aussi grands que nos bœufs qui portent de grande laine très rude. J'ai vu plusieurs fois de ces moutons. Et on dit que souvent ces géants prennent des hommes dans la mer, qu'ils enlèvent de leurs vaisseaux, et qu'ils les portent à terre deux dans une main et deux dans l'autre, et qu'ils les mangent, en s'en allant, tout crus et vivants. » Maintenant rappelez-vous par quel accident Gulliver fut abandonné dans le pays de Brobdingnag. « Je commençais à être fatigué, et ne trouvant rien pour intéresser

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ma curiosilé, je m'en retournai à tout petits pas vers la crique; mais lorsque j*eus la mer en vue, j'aperçus nos hommes qui étaient déjà rentrés dans le bateau et qui faisaient force de rames comme pour sauver leurs vies. J'étais sur le point de les hélçr, ce qui eût été bien inutile, lorsque j'aperçus un être énorme qui les poursuivait dans la mer ausù vite qu'il pouvait; Veau ne lui venait pas plus haut quaux genoux, et il faisait des enjambées prodigieuses. » Les habitants de Brobdingnag n'étaient pas anthropophages; mais, s'ih l'eussent élé, le géant qui poursuivait dans la merles compagnons de Gulliver n'aiîrait eu aucune peine à égaler les prouesses d'appétit des insulaires de Maundeville ; et, quant à ces moutons gros comme des bœufs qu'il prétend avoir vu souvent, les animaux de Brobdingnag auraient facilement soutenu la comparaison.

Daniel de Foë fut un grand lecteur de voyages, et c'est même en ce genre que consiste l'érudition littéraire qui lui est propre. Toutefois, avant la lecture de Maundeville, nous n'aurions pas osé affirmer que cette érudition s'étendît plus loin que les voyageurs du xvn® siècle et la collection d'Hakluyt; l'anecdote suivante, qui est commune à, la fois au romancier et au voyageur, semble prouver que cette érudition était moins restreinte que nous ne le pensions. « Parmi les hommes riches de cette contrée (une province quelconque de la Chine relevant du khan du Cathay) il y a un homme prodigieusement opulent qui n'est ni prince, ni duc, ni comte; mais il a chaque année,

comme rente, la charge de plus de trois cents chevaux en riz et diverses céréales; aussi mène- t-il une grande et voluptueuse vie, selon les coutumes de son pays, car il a chaque jour cinquante belles demoiselles, toutes vierges, qui le servent à ses repas. Lorsqu'il est à table, elles lui apportent ses plats successivement, toujout^ par groupes de cinq, et elles chantent en les portant. Puis elles lui coupent ses viandes et lui mettent les morceaux dans la bouche, car il ne touche à rien et tient toujours ses mains sur la table, parce qu'il a les ongles si longs qu'il ne peut rien saisir ni manier...; et les demoiselles chantent tout le temps que cet homme riche mange; et, lorsqu'il ne veut plus du premier service, cinq et cinq autres demoiselles lui apportent le second, toujours chantant, et elles font ainsi chaque jour jusqu'à la fin du repas. C'est de cette manière que s'écoule sa vie, et ainsi ont vécu ses ancêtres, ainsi vivront ses descendants, sans jamais accomplir aucun fait d'armes, ni rien faire d'autre que de vivre à Taise, comme un cochon qu'on nourrit dans une étable pour l'engraisser. » Cette anecdote est la tout à fait dernière de Maundeville, et, par une coïncidence singulière, elle est aussi la dernière du Robinson Criisoé, De Foë, comme Maundeville, a voulu faire apparaître celte image d'ignoble volupté comme contraste à la vie de travaux, de privations et de fatigues qu'exigent les carrières du voyageur et du noble aventurier. Chez de Foë, comme chez Maundeville, la scène de l'anecdote est en Chine; seulement le personnage, au lieu

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d*être une manière de prince, n'est qu'une sorte de hobereau, vaniteux et malpropre, qui de la richesse a les apparences plus que la réalité. « Lorsque nous arrivâmes à la maison de campagne de ce personnage, nous le vîmes mangeant son repas dans un pelit emplacement devant sa maison. C'était une manière de jardin, mais il nous était facile de le voir, et on nous donna à comprendre que, plus nous le regarderions, plus il serait charmé. Il était assis sous un arbre, une sorte de palmier nain qui le garantissait très efficacement contre le soleil ; mais, sous Parbre, on avait encore placé une large ombrelle qui encadrait sa tête assez convenablement; son pesant et corpulent individu s'étalait à l'aise, renversé dans un grand fauteuil à bras, et son dîner lui était servi par deux femmes esclaves. Il y en avait deux autres dont peu de gentilshommes, en Europe, accepteraient les services : l'une le faisait manger avec une cuillère, et la seconde tenait le plat d'une main et chassait de l'autre ce qui tombait sur la barbe et l'habit de taffetas de sa seigneurie. Cette grosse et grasse brute jugeait au-dessous de lui de se servir de ses mains pour ces offices familiers que les rois et potentats aimeraient mieux accomplir eux-mêmes que se laisser importuner par les doigts grossiers de leurs serviteurs. » Pour être aussi exact que possible, il nous faut ajouter que Marco Polo raconte pareille histoire de je ne sais quel souverain d'une province du Thibet; mais il est plus probable que c'est à Maundeville que de Foë est redevable de cette silhouette de grotesque voluptueux.

« Au nom de Dieu glorieux et tout-puissant! Celai qui veut aller à la ville de Jérusalem peut y arriver par nombre de routes tant de terre que de mer; par divers chemins on arrive à une même fin. » C'est par ces paroles que sir John Maundeville ouvre le récit de ses voyages. La première phrase imite l'invocation religieuse qui précède chaque chapitre du Coran, et la seconde est le titre même d'un des chapitres de Montaigne.

Par divers moyens on arrive à semblable fin, telle est bien l'opinion que Maundeville a déposée dans son livre. Il enseigne que les choses les plus éloi^ gnées sont encore voisines, que les plus contraires se rejoignent, que les plus ennemies se concilient, et qu'en un mot toutes choses se ramènent à l'unité. Au premier abord cependant il semblerait que ce livre prêche surtout le triomphe de la diversité. Jamais, en effet, ce Montaigne dont nous venons de rappeler le nom n'a énuméré avec plus de complaisance l'infinie variété des choses humaines que ne le fait Maundeville; mais les conclusions qu'il tire de cette variété sont exactement à l'opposé de celles de notre grand sceptique, car, loin de ruiner les fondements de la certitude, elles les affermissent au contraire, et loin de conduire au mépris de la raison par le spectacle de ses contradictions, elles conduisent à

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reslimer dans le présent et à espérer en elle dans l'avenir. Toutes ces différences de njœurs, d'institutions, de croyances, ne sont que les efforts plus ou moins vigoureux, plus ou moins languissants de Tàme. humaine vers la vérité. Partout le but est le même, et ce que nous appelons diversité n'est pas autre chose que les degrés inégaux de la force ou de la faiblesse de cet effort toujours identique.

Avant de nous donner cette haute leçon de philosophie, le tableau de cette diversité peut nous en donner une plus particulière et plus modeste, car n'est-il pas bien fait pour nous guérir de toute folle présomption, de toute sotte estime de nous-mêmes, de toute naïve crédulité en notre sagesse de petit village et nos perfections de clocher? Nous nous croyons volontiers en possession des plus sages coutumes et des meilleures institutions; mais ainsi pensent tous les peuples que moi, Maundeville, j'ai visités dans ce long espace de trente-quatre ans. Si nous ne sommes pas en peine de justiGer nos opinions, ils ne le sont pas davantage de justifier les leurs; il ne s'en trouve pas un seul qui ne sache alléguer d'assez bonnes raisons en faveur de ses pires folies. Et il ne sert de rien de répondre, comme nous le faisons, qu'ils sont dans l'erreur, puisque c'est précisément ce qu'ils disent de nous. 11 nous faudrait apprendre une bonne fois que nous sommes contenus dans l'univers et que l'univers n'est pas contenu en nous. N'est-ce pas la plus insigne des folies d'imaginer que la sagesse, au lieu d'être éparse dans le

monde, s'est rapelissée au point de se condenser tout entière dans le petit coin de terre que nous nommons notre pays en ne laissant à tout le reste que le mensonge et Terreur? — Rappelez-vous quelle était la force de l'esprit local au moyen âge, combien était grand l'attachement du paysan pour sa paroisse, du chevalier pour son comté, du citoyen pour sa ville, et jugez des effarements, des doutes, des hardiesses négatrices, des tristesses, des rêveries, des crédulités et des chimères que des livres comme ceux de Marco Polo et de Maundeville engendrèrent nécessairement chez les âmes encore si naïves du xiv® siècle.

Certes, nous possédons la vérité, mais ils n'ont pas toujours aussi grand tort que nous le pensons de croire qu'ils la possèdent aussi. Cette diversité qui est si bien faite pour nous étonner jusqu'à l'effroi est beaucoup plus grande dans les choses de la nature et de la race, que dans les choses de 1 ame et de l'esprit. Oui, il existe dans la nature des différences inconciliables, des pygmées et des géants, des hommes qui marchent à quatre pattes et des hommes qui n'ont qu'un pied, des peuples qui n'ont pas de nez et des peuples qui ont des têtes de chien, des femmes qui ont la lèvre supérieure si longue qu'elles s'en servent comme de parasol pour se garantir du soleil, et des femmes qui ont pour yeux des pierres précieuses dont l'éclat fascine ceux qui les regardent; mais il en est autrement dans l'ordre moral où la diversité est souvent plus apparente que réelle, et plus à la surface qu'au fond. On peut dire

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qu'à cet égard les divers peuples sont plutôt séparés par des cloisons que par des murailles, et les cloisons sont quelquefois si minces que les voix peuvent s'entendre des deux côtés aussi distinctement que possible.

Maundeville appuie ses opinions sur une sorte de système cosmographique où il se montre en avance de Colomb et de Copernic. La terre est ronde, c'est un globe entouré d'eau. Embarquez-vous sur un point quelconque de ce globe, naviguez aussi longtemps que vous voudrez, et il y aura toujours un moment où vous reviendrez à votre point de départ. « C'est ce qui arriva, lorsque j'étais jeune, à un digne homme qui partit de notre pays pour découvrir le monde. Il alla dans l'Inde, et dans les îles au delà de rinde, qui sont au nombre de plus de 5 000, et il voyagea si longtemps par terre et par mer, qu'à la fin il arriva dans une île où il entendit les gens parler son propre langage, et crier aux bœufs à la charrue les mêmes mots qu'on leur criait dans son pays. Ce lui fut un grand étonnement, et il ne comprit pas comment cela se pouvait faire. Il s'en retourna donc, et perdit en ce faisant beaucoup de temps, comme il le confessa plus tard, car il arriva qu'étant allé en Norvège, une tempête le rejeta dans une île, et il reconnut que c'était celle où il avait entendu parler son propre langage, et crier ainsi aux bœufs à la charrue. » Il en est de même dans le monde moral. Allez aussi loin que vous voudrez dans le domaine des idées et des croyances, écartez-vous autant que vous

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le voudrez de votre point de départ, et il y aura toujours un moment où vous y serez ramenés, et vous entendrez nommer Dieu et le diable comme dans votre pays.

Non seulement toutes les doctrines finissent par aboutir à un même point, mais elles ont toutes une certaine ressemblance entre elles, ressemblance d'abord vague, incertaine, confuse, mais qui va s'accentuant à mesure qu'on les regarde davantage et qu'on en considère un plus grand nombre, ce qui conduit à admettre que, par nature, les hommes sont enclins à penser tous la même chose. Cela ne serait pas déjà fort extraordinaire, puisqu'ils sont tous soumis aux mêmes conditions générales, et qu^ils ont tous alternativement le jour et la nuit; mais il y a une raison plus forte pour qu'il en soit ainsi. C'était une opinion généralement accréditée au moyen âge que Jérusalem était le centre du monde. Maundeville adopte celle opinion et en déduit des conséquences remarquables. « Celui qui veut publier une chose et la faire ouvertement connaître la fera crier et proclamer dans la place qui est au milieu d'une ville, afin que la chose ainsi proclamée et annoncée puisse atteindre à tous les quartiers de cette ville également; c'est ainsi que celui qui était le créateur du monde voulut souffrir pour nous à Jérusalem, à cette fin que sa passion et sa mort qui y furent proclamées pussent être connues également de toutes les régions de l'univers. » Cette lumière centrale doit donc rayonner, et rayonne en effet, jusque dans les pays qui en

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sont le plus éloignés; de là, les parts inégales de vérité et d'erreur que nous rencontrons chez les divers peuples. Chez ceux qui sont proches de ce centre de lumière, la part de vérité a été si forte qu'elle embrasse presque la révélation tout entière. Chez ceux moins favorisés qui ne sont atteints que faiblement de ces rayons, cette part a été moins grande, d'autres n'ont eu que des reflets, ou des clartés de crépuscule, ou des lueurs d'aube à peine perceptibles dans la nuit. Il s'ensuit que ce que nous nommons erreurs dans les diverses croyances ne le sont pas absolument, mais relativement; ce sont des erreurs en quelque sorte de degré et de dislance, équivalant à des vérités obscurcies et tronquées.

Mettons à l'essai cette opinion par l'examen des diverses doctrines religieuses, et commençons par celles des sectes chrétiennes qui ne s'accordent pas avec nous sur les choses de notre foi commune. Voici d'abord les Grecs. Ils ne connaissent pas le pape ni l'Église romaine, et l'empereur de Constantinople est à la fois souverain temporel et spirituel de ses sujets. Ils croient que le Saint-Esprit procède du Père et non du Fils. Ils rejettent le purgatoire, et croient que les âmes n'auront ni peines ni récompenses jusqu'au jour du jugement. Ils n'administrent pas le baptême et l'extrême-onction exactement comme nous. Ils pensent qu'on ne doit se marier qu'une fois, ne jeûnent pas de la même manière que nous et aux mêmes jours, et estiment que nous commettons péché en ne

portant pas la barbe. En Orient, parmi les Sarrasins, habitent de nombreuses communautés chrétiennes, séparées les unes des autres par des difTérenees si minimes qu'il ne vaut presque pas la peine d'en parler. Tous admettent le baptême, et croient au Père, au Fils et au Saint-Esprit. Il y en a qui s'appellent Jacobites parce quMls disent que c'est de l'apôtre saint Jacques même que leurs pères ont reçu la doctrine chrétienne. Ceux-là n'admettent pas la confession, prétendant que c'est à Dieu seul, et non à un homme, qu'il faut se confesser; quand ils veulent le faire, ils jettent de l'encens sur le feu, et se confessent à Dieu au milieu de cette fumée. Les Syriens pensent sur la confession comme les Jacobites, comme les Grecs pour tout le reste, et portent la barbe. Les Géorgiens, qui disent avoir été convertis par saint George, portent tous la tonsure, les clercs en rond, les laïques en carré, puis d'autres encore qu'on appelle Nestoriens, Ariens, Nubiens, et tous ont la plupart de nos articles de foi. A Jérusalem, il y a des prêtres des régions de l'Inde qui opèrent le sacrement de l'autel en récitant le Pater Noster, c'est-à-dire, selon la manière la plus ancienne, parce qu'ils ne connaissent pas les additions que les papes ont faites depuis à cette consécration, mais ils chantent avec beaucoup de dévotion. Il y a enfin le fameux prêtre Jean; il n'a pas tous les articles de notre foi, mais seulement les principaux; en revanche, si grande est sa vénération pour Notre Seigneur, que lorsqu'il sort en temps de paix, il est toujours précédé d'une croix de bois, en

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mémoire de la Passion. Voilà bien des sectes, mais elles sont plus nombreuses que dissemblables, et si elles sont séparées de nous sur bien des points, ce n^est jamais sur rien d'absolument essentiel. Maundeville aurait pu au moins les appeler hérétiques et schismatiques, puisqu'en effet ces sectaires sont tels pour l'Église catholique ; il est remarquable qu'il ne l'a pas fait une seule fois, et je n'ai pas souvenir qu'aucun de ces deux mots soit prononcé dans son livre. Si cette abstension n'est pas calculée, il faut avouer qu'elle est singulière.

Lorsqu'il veut désigner quelque peuplade ou quelque secte qui est chrétienne aussi peu que ce soit, Maundeville emploie invariablement la même formule. Ils croient au Père, au Fils et au Saint-Esprit, dit-il, sans mention d'autre dogme. C'est qu'il a vécu trop longtemps en Orient pour n'avoir pas appris que le dogme de la Trinité est le Shibboleth auquel se reconnaît le chrétien, celui qui le sépare nettement des autres croyances, et l'empêche de se confondre avec les juifs et les musulmans. A Tégard de ces derniers, ses opinions sont absolument éclairées et libérales, et je ne sais où certains annotateurs ont pu voir tant d'erreurs et de préjugés dans ce qu'il dit de la doctrine et des croyants de l'Islam. A la vérilé, ce qu'il raconte de Mahomet n'est qu'un tissu de fables recueillies dans ses conversations avec les musulmans, mais il n'en est pas de même pour ce qu'il dit du Coran, qu'il prétend avoir lu, et dont il montre, en effet, une connaissance suffisante pour

qu'on l'en croie sur parole *. Ce n'est pas trop s'avancer que de dire que sur l'islamisme Maundeville pense exactement comme son grand contemporain Boccace. Se rappeler le conte des trois anneaux. Il y avait dans une famille un anneau d'un tel prix qu'il ne pouvait, étant unique, être compris dans les partages des héritiers et passait toujours du père à l'aîné; mais il arriva qu'à une certaine génération le père eut trois fils qu'il aimait également, et ne pouvant se résoudre à laisser à aucun le précieux anneau,

i. 11 connaît le Coran non seulement dans ses dogmes essentiels, mais dans sa partie légendaire. Il n'est pas une seule des traditions de ce livre concernant Jésus qu'il ait omise dans le résumé qu'il en a fait. Or ces traditions, toutes respectueuses qu'elles sont pour ies personnes saintes du christianisme, n'en sont pas moins fort choquantes pour les croyants sincères et pieux, et Maundeville les raconte avec une complaisance et une indulgence singulières. Il sait que la personne réelle de Jésus n'a pas souffert sur la croix et que les juifs n'ont crucifié qu'un fantôme. 11 sait que, lorsque Marie eut enfanté sous un palmier, elle eut grande honte, se lamentait et souhaitait d'être morte; mais que J'enfant qui venait de naître se prit soudain à parler et la consola en lui disant : « Mère, n'aie pas de crainte, car Dieu a caché en toi ses secrets pour le salut du monde ». Sur ce sujet de l'incarnalion, il sait encore quelque chose de plus particulier qui n'est pas dans le Coran, c'est que, lorsque Marie vit l'ange Gabriel pour la première fois, elle eut très grand'peur : « Car il y avait alors dans la contrée un enchanteur nommé Teknia, qui, par ses enchantements, pouvait prendre la ressemblance d'un ange, et qui, sous ce déguisement, dormait souvent avec les vierges. C'est pourquoi elle conjura l'ange de lui dire s'il était ou non Teknia, et l'ange la rassura et lui dit qu'elle ne devait avoir aucune crainte de lui. » Maundeville a si réellement lu le Coran qu'en citant cette dernière tradition il fait remarquer qu'elle ne s'y trouve pas. En ajoutant cette légende à celle qui nous montre Jésus parlant aussitôt après sa naissance, on aura au complet l'histoire de la conception et de la naissance de Merlin l'enchanteur.

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il en fit faire, pour tourner la difficulté, deux autres tout semblables. Ces trois anneaux, dit le personnage narrateur du conte, sont le judaïsme, le christianisme et le mahométisme, qui ont entre eux une ressemblance si étroite qu'on ne saurait dire lequel des trois peuples qui professent les trois religions est le véritable héritier de Dieu. De même Maundeville marque avec précision les dogmes communs aux deux religions, dogmes qui rapprochent tellement Fislamisme du christianisme qu'il considère les musulmans comme aisément convertissables. « Ce livre (le Coran) dit que Jésus fut envoyé par le Dieu toutpuissant pour être un miroir et un exemple à tous les hommes. Il dit aussi du jour du jugement que Dieu viendra pour juger toute l'humanité, qu'il placera les bons à son côté et leur donnera le bonheur éternel et qu'il condamnera les méchants aux peines de l'enfer.... Ils reconnaissent que les œuvres du Christ sont bonnes, que ses paroles, que ses actes, sa doctrine, contenus dans les évangiles sont véridiques, et que ses miracles aussi sont véridiques, que la sainte Vierge Marie fut vierge avant et après la naissance de Jésus, et que tous ceux qui croient parfaitement en Dieu seront sauvés.... Si on leur demande quelle est leur croyance, ils répondent : Nous croyons en Dieu créateur du ciel et de toutes les autres choses qu'il a faites, et sans lui rien n'a été fait. Nous croyons au jour du jugement, et que chacun sera récompensé selon ses mérites. Nous tenons pour vrai tout ce que Dieu a dit par la bouche de ses prophètes.... Et lors-

3iO UËURES DE LECTURES D*UN CRITIQUE.

qu'on leur parle du Père, du Fils et du Saint-Esprit, ils disent que ce sont trois personnes, mais non uir Die.u, car leur Alcoran ne parle pas de la Trinité. Mais ils disent que Dieu parle, et qu'ils savent bien qu'il est esprit, car sans cela il ne serait pas vivant.... Et ils disent que quiconque ne connaît pas la parole de Dieu ne connaîtra pasDieu.... Ils ont donc nombre d'articles importants de notre foi, quoiqu'ils n'aient pas en perfection la loi et la foi comme nous chrétiens l'avons, et c'est pourquoi ils sont aisément convertis, spécialement ceux qui comprennent les Écritures et les prophéties. » Songez que l'homme qui parle ainsi a fait le voyage de Terre sainte avec le regret que Jérusalem soit aux mains des infidèles, et dites s'il est possible de juger ses adversaires avec plus de tolérance, d'équité et de loyale intelligence. Maunde ville ne se contente pas de rendre justice aux musulmans, il a pour eux de l'estime et presque de la tendresse. Il les aime pour le respect pieux avec lequel ces ennemis de noire loi religieuse en honorent les souvenirs et en protègent les monuments, respect qui est vraiment à honte à plus d'un chrétien. « Les Sarrasins montrent beaucoup de respect pour le temple, et disent que le lieu est vraiment saint. Et lorsqu'ils y entrent, ce n'est que pieds nus, et ils s'agenouillent une infinité de fois. Et lorsque mes compagnons et moi nous vîmes cela, nous enlevâmes nos souliers et nous entrâmes pieds nus, jugeant que nous ne pouvions montrer moins de respect et de piété, et avec une moindre componction de cœur que n'en

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montrait un quelconque de ces mécréants. » Le saint sépulcre n'existerait plus, grâce au zèle trop irrévérencieux . dans son emportement des pèlerins chrétiens, si le sultan n'y avait mis bon ordre. « Il n'y a pas encore bien longtemps que le sépulcre était tout grand ouvert, en sorte que tous pouvaient le voir et le toucher. Mais comme les pèlerins qui le visitaient Fendommageaient à Tenvi pour en emporter des petits fragments ou de la poudre, le sultan a fait élever un mur tout autour afin que personne ne puisse le toucher. » Mais il admire encore davantage les musulmans pour la conformité qu'ils établissent entre leur vie et leur loi religieuse, pour la stricte observance des pratiques que cette loi leur impose, et il remarque avec une éloquente amertume que les chrétiens sont bien loin de cette rigide obéissance. Ici un autre conte de Boccace se présente au souvenir. C'est l'histoire d'un marchand juif qu'un de ses compères chrétiens sollicitait si fréquemment de se convertir qu'à la lin il y consentit, mais voulut faire auparavant le voyage de Rome pour mieux juger de la sainteté de notre religion. Il exécuta son projet, et il vit, à sa grande surprise, qu'aucun chrétien, ni petit, ni grand, ni ecclésiastique, ni laïque, ne vivait conformément à sa foi, mais au contraire se rendait coupable de tous les péchés qu'elle défendait. La conclusion, paradoxale en apparence, qu'il tira de ce spectacle, c'est qu'il fallait vraiment que cette religion fût divine non seulement pour continuer à vivre, mais pour faire toujours de nouveaux prosélytes, alors que ses secta-

leurs faisaient tout pour la discréditer et la détruire. Eh bien, une leçon fort analogue fut donnée à Maundeville par le sultan lui-même, dans une conversation particulière qu'il prétend avoir eue avec lui. Le passage est vraiment trop curieux pour n'être pas mis tout entier sous les yeux de nos lecteurs :

« Les Sarrasins disent que les juifs sont maudits parce qu'ils ont souillé la loi que Dieu leur envoya par Moïse. Et les chrétiens sont maudits aussi, disentils, parce qu'ils ne gardent pas les commandements et les préceptes de l'Evangile que Jésus-Christ leur a donnés. A ce sujet, je vous rapporterai ce que le sultan me dit un jour dans sa chambre. Il congédia tous les assistants, seigneurs et autres, parce qu'il voulait me parler en particulier. Et alors il me demanda comment les chrétiens se gouvernaient dans noire pays. Je répondis :, Très bien, grâce à Dieu. Et il me dit : Non, vraiment, car vous, chrétiens, n'avez aucun souci de la manière infidèle dont vous servez Dieu. Vous devriez donner l'exemple au bas peuple pour bien faire et vous lui donnez l'exemple de mal faire. Les gens du peuple, les jours de fètc, lorsqu'ils devraient être à l'église pour servir Dieu, vont aux cabarets, et là se livrent à la gloutonnerie tout le jour et toute la nuit, mangent et boivent comme des bêtes qui n'ont pas de raison, et ne savent jamais quand ils en ont assez. Et les chrétiens s'encouragent aussi les uns les autres par tous les moyens qu'ils peuvent à se battre et à tromper. Et ils sont si orgueilleux qu'ils ne savent jamais comment s'ha-

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biller, tantôt l'habit est court, tantôt il est long, tantôt il est serré, tantôt il est large, tantôt il s'accompagne de Tépée, tantôt de la dague, bref, toute sorte de déguisements. Ils devraient être simples, doux, véridiques, pleins de bonnes œuvres comme Tétait ce Jésus en qui ils croient, mais ils sont tout le contraire, toujours enclins au mal et à faire le mal. Et ils sont si cupides que pour un peu d'argent ils vendent leurs filles, leurs sœurs et leurs propres femmes pour les œuvres de la paillardise. Celui-ci séduit la femme de celui-là, et aucun n'a foi dans un autre; mais ils violent perpétuellement la loi que Jésus-Christ leur a donnée pour leur salut. Aussi ont-ils perdu par leurs péchés cette terre que nous occupons. Pour leurs péchés Dieu les a remis entre nos mains; ce n'est pas seulement par notre puissance que cela s'est fait, mais par leurs péchés. Car nous savons en toute vérité que, lorsque vous servirez Dieu, Dieu vous servira, et que, lorsqu'il sera avec vous, personne ne sera contre vous. Et nous savons parfaitement par nos prophéties, que les chrétiens arracheront encore cette terre de nos mains lorsqu'ils serviront Dieu plus dévotement. Mais aussi longtemps qu'ils mèneront, comme maintenant, des vies impures et souillées, nous n'aurons aucune crainte d'eux, car Dieu ne les aidera pas. Alors je lui demandai comment il connaissait l'état des chrétiens. Il me répondit qu'il le connaissait par ses messagers qu'il envoyait dans tous les pays déguisés en marchands de pierres précieuses, d'étoffes d'or, et

autres choses pour s'enquérir des mœurs de chaque peuple parmi les chrétiens. Alors il rappela tous les seigneurs qu*ii avait fait sortir de sa chambre, et il m'en présenta quatre de très considérables qui me parlèrent de mon pays et de beaucoup d'autres contrées chrétiennes, comme s'ils avaient été de ces mêmes pays; et ils parlaient français en toute perfection, et le sultan aussi, ce qui me fut grande merveille. Hélas ! c'est un grand scandale pour notre foi et pour notre loi lorsque des gens qui ne les ont pas nous reprochent nos péchés. Et ces gens qui devraient être convertis au Christ et à sa loi par nos bons exemples et par notre vie, qui devrait être acceptable aux yeux de Dieu, sont au contraire encore plus éloignés de nous par notre perversité et notre mauvaise vie, et ce sont eux, étrangers à notre sainte et vraie croyance, qui nous accusent d'être des hommes de mauvaises mœurs et des maudits. Et ils disent positivement vrai, car les Sarrasins sont pieux et fidèles^ et gardent entièrement les commandements de leur saint livre Alcoran, que Dieu leur envoya par son message}* Mahomet^ auquel^ disent-ils^ V ange saint Gabriel révéla souvent la volonté de Dieu, »

Les dernières lignes soulignées laissent assez clairement, ce nous semble, transparaître la vraie pensée de l'auteur. Il serait peut-être ténàéraire d'affirmer que Maundeville tenait l'islamisme pour une véritable révélation, toujours est-il qu'il s'exprime comme si c'était bien là son opinion.

Tant que les religions ont des rapports aussi directs

SIR JO§N MÂUNDEVILLE. 315

et aussi étroits que le christianisme et l'islamisme, la. thèse de Maundeville se* prouve avec une telle évidence et une telle simplicité qu'elle pourrait passer pour un truisme, n'était la liberté d'esprit qu'il a fallu cependant à un homme du xv® siècle pour reconnaître carrément des frères en croyances dans ces musulmans si longtemps combattus, frères bâtards sans doute, mais tout aussi rapprochés de nous qa'Ismaël le fut d'Isaac. Ces ressemblances vont sans doute cesser avec les religions païennes qui offriront à notre auteur plus de résistance. Eh bien, pas du tout; c'est là au contraire qu'il en découvre en plus grand nombre, ce qui d'ailleurs n'est pas pour surprendre outre mesure quand on songe que ces paganismes sont les diverses formes du brahmanisme et du bouddhisme qu'il a pu observer dans l'Inde, à Ceylan, à Java, en Birmanie, en Chine, et autres lieux qu'il prétend avoir visités. Quelque bizarres ou révoltants que soient les spectacles qui lui sont présentés, il ne s'abuse pas un seul instant; mais avec une perspicacité naïve vraiment singulière, il va droit au sens caché sous toutes ces monstruosités extérieures, et il découvre qu'il peut les expliquer par telles et telles choses que son éducation chrétienne lui a fait connaître depuis longtemps. Les païens, croyez- vous, adorent des dieux de métal et de bois; mais non, ils adorent les puissances, les énergies créatrices, les principes de vie et d'action morale dont ces statues sont les représentations. Maundeville, avec beaucoup d'ingéniosité, divise ces représentations en

3i6 HEURES DE LECTURES D'UN CRITIQUE.

deux classes, les simulacres et les idoles. Les simulacres sont de simples effigies de personnes qui ont laissé une grande réputation de noblesse ou de sainteté, comme étaient les effigies d'Hercule et autres héros dans Tantiquité^ comme sont chez nous les statues de nos saints, ou bien encore des effigies de choses bienfaisantes par excellence, comme le soleil, la lune, le feu, etc. Si nous adorons nos saints, ce n'est pas parce que nous les regardons comme des dieux, mais parce que, leurs actions ayant été celles qui sont les plus agréables à Dieu, nous supposons qu'ils sont en rapport plus direct avec lui et plus capables d'inlercéder pour nous. Tel est à peu près le raisonnement que Maundeville prête à ses adorateurs de simulacres, et qu'il étend, avec beaucoup de logique, des représentations de personnes à celles de choses malérielles. « Us disent qu'ils savent fort bien que ce ne sont pas des dieux, car ils savent qu'il n'y a qu'un Dieu qui est dans le ciel, mais ils savent aussi que ces hommes n'auraient pas pu faire les merveilles qu'ils ont faites sans un don spécial de Dieu, et c'est pourquoi ils disent qu'ils étaient en bon rapport avec Dieu, et ils les adorent en conséquence. r4'est aussi ce qu'ils disent du soleil qui change les saisons, donne la chaleur, et nourrit toutes choses ; ils savent bien que, s'il est de si grand profit, c'est que Dieu l'a aimé plus que toute autre chose, et puisque Dieu lui a donné une si grande vertu sur le monde, il est juste, disent-ils, qu'on l'adore. C'est ce qu'ils disent également des

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autres planètes, et du feu, qui est si profitable. » Les idoles, au contraire des simulacres, sont des images formées par les imaginations déréglées des hommes, images dont les semblables ne se trouvent pas dans la nature, comme une statue ayant quatre têtes, une de cheval, une de bœuf, etc. Eh bien, ces adorateurs d'idoles ne raisonnent pas moins bien que les adorateurs de simulacres. Ce n'est pas qu'ils croient qu'il y a en réalité de telles monstrueuses divinités; mais c'est qu'ayant fait effort pour se représenter les qualités divines, ils ont été obligés d'emprunter les figures qui pouvaient le mieux atteindre leur but, Jebœuf, l'éléphant, le serpent, etc. Ce sont des symboles concrets de l'invisible, des signes des choses spirituelles pour les yeux de la chair. Nos modernes docteurs en symbolisme ontils dit mieux et plus que cela?

Ce sont de fausses religions. Oh! oui, sans doute, bien fausses; si par hasard, cependant, elles avaient la vertu d'opérer les mêmes miracles que la seule vraie, ou des miracles analogues? Eh bien, cette vertu, elles la possèdent, plus probablement, il est vrai, par la puissance du diable que par celle de Dieu, quoiqu'il fallût encore se garder d'être souvent trop affîrmatif à l'égard de l'une ou de l'autre influence; mais, quelle que soit celle de ces deux influences que l'on choisisse, ce qui est certain, c'est qu'une action surnaturelle est là, infernale ou divine, et que par conséquent il est compréhensible que ces idolâtries recèlent une part de vérité et produisent quelques-

uns des elTets de la vraie religion. De même que les musulmans mettent entre leur foi et leur loi religieuse un accord que les chrétiens n'y mettent pas, ces idolâtres portent à leurs dieux un dévouement qui est inconnu aux adeptes de la vraie foi. Nos martyrs que nous adorons par-dessus tous nos autres saints ne l'ont jamais été volontairement; mais à ces païens toute occasion est bonne pour s'infliger un martyre volontaire, un pèlerinage, une procession, la dédicace d'un temple, car toutes ces cérémonies et coutumes se rencontrent dans leurs cultes. Il y a dans le Malabar une certaine idole qui est l'objet d'un pèlerinage perpétuel, absolument comme les chrétiens vont à Saint-Jacques de Gompostelle et autres sanctuaires vénérés. Les uns y vont en s'imposant de tenir les yeux toujours baissés contre terre, les autres en s'agenouillant de trois pas en trois pas, quelle que soit la longueur de leur voyage; d'autres en se portant sur les membres de violents coups de poignard. Après les pèlerinages, les processions. A certains grands jours on sort l'idole richement vêtue et on la promène sur un char précédé de toutes les vierges du pays et suivi du cortège des pèlerins, et nombre d'entre eux se jettent sous les roues du char qui les broie et les mutile; enfin, lorsque l'idole est rentrée en place, son retour est salué par une foule de morts volontaires. « Ils pensent que plus de peines et de tribulations ils souffrent pour l'amour de leur Dieu, et plus de joie ils auront dans l'autre monde. En un mot, ils souffrent tant de

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peines et de si durs martyres pour l'amour de leur idole, qu'un chrétien n'oserait pas prendre, je le crois bien, la dixième partie de ces souffrances pour l'amour de Notre-SeigneurJésus-Chrit. » Les hommes qui se tuent ainsi sont réputés saints. « Et comme on tiendrait chez nous à grand honneur d'avoir un saint dans sa famille, ainsi pensent-ils aussi; et comme chez nous on écrit dévotement les vies et les miracles des saints personnages et on sollicite leur canonisation, ainsi font-ils pour ceux qui se sont tués volontairement pour l'amour de leur idole. Ils disent que ce sont de glorieux martyrs et des saints; ils les placent dans leurs écrits et leurs litanies, et se vantent, en se disputant entre eux, à propos de ces parents bienheureux, disant : J'ai plus de saints dans ma famille que toi dans la tienne. » Maundeviile donne la formule d'une des prières par lesquelles les assistants accompagnent ces pieux suicides, et soit hasard, soit intention de la part du voyageur, il se trouve que cette prière a les formes, le tour, l'accent des prières chrétiennes. « Grand Dieu, contemple ce que ton véridique serviteur a fait pour toi; il a quitté sa femme, ses enfants, ses richesses, tous les biens de ce monde, et sa propre vie pour l'amour de toi, et pour t'offrir en sacrifice sa chair et son sang. Par conséquent, saint Dieu, place-le parmi les plus bienaimés dans ton bienheureux paradis, car il l'a justement mérité. » Le culte des reliques ne leur est pas non plus inconnu. « Ensuite ils font un grand feu et brûlent le corps, et alors chacun de ses parents et

amis prend une certaine quantité de cendres et les conserve en guise de reliques, disant que c'est une sainte chose, et ils ne craignent aucun péril tant qu'ils ont sur eux ces cendres. » Les rapprochements que Maundeville établit ainsi en tapinois entre les rites, coutumes et pratiques des cultes idolâtriques et ceux du christianisme sont en nombre vraiment considérable, en voici un dernier exemple. « Et comme nous disons nos Pater Noster et nos Ave Maria en comptant les grains du chapelet, dit-il, en parlant d'un certain roi idolâtre, ainsi ce roi récite-t-il dévotement chaque jour trois cents prières à son Dieu avant de manger. » Notez que cette dévotion, idolàtrique ou non, est évidemment de bon aloi, puisque le roi qui la pratique est tellement droit et équitable dans ses jugements que ses sujets n'ont rien à craindre pour leurs biens, car personne n'oserait commettre un vol dans ses États. La dévotion au plus vrai des cultes serait-elle plus fertile en bons etîets *?.

Ce sont erreurs d'un zèle fanatique; mais n'avonsnous pas aussi les nôtres? devait infailliblement se dire le bon lecteur du xiv® siècle, en pensant à tout ce qu'il avait lu, entendu raconter, ou vu de ses yeux.

1. Au moment où nous achevons de corriger ces pages nous achevons en même temps la lecture d'un aimable livre de sir Edwin Arnold, India revisited, et nous y trouvons la preuve manifeste que MaundeviUe avait positivement visité nombre de régions de l'Inde. Sur les pratiques pieuses des Hindous, la religion quotidienne tirée de la rencontre des bêtes, les idoles considérées comme simples représentations, sir Edwin Arnold exprime les mômes opinions que Maundeville, et presque dans les mêmes termes.

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MaundevîUe se garde bien d*émettre ce doute, seulement il s'arrange toujours de manière à le suggérer. 11 se gêne moins avec les simples superstitions, et il dit, à cet égard, nettement leur fait à ses compatriotes et coreligionnaires. Les idolâtres de certaines régions ont, rapporte-t-il, une coutume fingulière : la première bête qu'ils rencontrent le matin, ils en font l'objet de leur culte de la journée. Parmi ces bêtes, il y en a qui sont d'heureuse rencontre, et d'aulres de malheureuse; ils disent qu'ils ont été amenés à reconnaître ce fait par une expérience longtemps répétée, et qu'il est pieux d'honorer les bêtes qui sont d'heureuse rencontre, car cette rencontre n'a pu avoir lieu sans une grâce de Dieu, « Mais il ne se manque pas de chrétiens qui disent qu'il est bon de rencontrer certaines bêtes le matin, et mauvais d'en rencontrer d'autres, qu'ils ont fait souvent l'expérience qu'il est malheureux de rencontrer le lièvre, le porc et autres; que lorsque l'épervier et autres oiseaux carnivores se saisissent de leur proie devant des hommes armés, c'est bon signe, et mauvais signe, au contraire, lorsqu'ils la laissent fuir, également qu'il est malheureux de rencontrer des corbeaux. Or puisque les chrétiens qui sont instruits chaque jour dans la sainte doctrine croient à de telles choses, est-il bien étonnant que des païens qui n'ont pas de bonne doctrine, mais qui se dirigent d'après leur Yiature, y croient d'autant plus largement que leur simplicité est plus grande? »

Les sous-entendus de Maundeville vont parfois très

loin. Ces ressemblances ne s'arrêtent pas aux rites, cérémonies ou pratiques dévotieuses ; elles apparaissent souvent entre les dogmes de ces idolâtries et ceux de notre religion. Que votre pensée s'arrête un instant sur le curieux, amusant et édifiant tableau que voici :

« De cette ville (Kin-sai, dans la Chine méridionale), on va par eau jusqu'à une abbaye de moines qui sont des hommes profondément religieux selon leur foi et leur loi. Dans cette abbaye il y a un grand et beau jardin où croissent nombre d'arbres porteurs de diverses sortes de fruits, et dans ce jardin il y a une petite colline pleine d'arbres plaisants à voir. Sur celte colline et dans ce jardin il y a divers animaux tels que singes, babouins et autres en grand nombre, et chaque jour, lorsque les moines ont mangé, l'aumônier porte les restes du repas dans le jardin et frappe à la porte avec une clef d'argent qu'il tient à la main. Immédiatement toutes les bêtes de la colline et des diverses parties du jardin sortent, au nombre de trois ou quatre mille, et elles viennent à la manière des pauvres gens, et des serviteurs leur donnent les restes dans de beaux vases d'argent doré. Lorsqu'elles ont mangé, le moine frappe de nouveau sur la porte du jardin avec la clef, et toutes les bêles retournent là d'où elles étaient venues. Ils disent que les bêtes qui sont belles sont des âmes d'hommes vertueux, et que les bêtes qui sont laides sont les âmes de pauvres gens, et c'est pourquoi ils leur donnent à manger pour l'amour de Dieu. C'est ce qu'ils

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croient, et personne ne peut les tirer de cette opinion. Ils prennent ces bêtes lorsqu'elles sont petites, et les nourrissent ainsi d'aumônes, en aussi grand nombre qu'ils peuvent en prendre. Je leur demandai s'il n'aurait pas mieux valu donner ces secours aux pauvres qu'aux botes. Ils me répondirent qu'ils n'avaient pas de pauvres parmi eux dans ce pays, et que quand bien môme il y en aurait, ce serait une plus grande charité de donner à ces âmes qui font ici-bas leur pénitence. »

Il est impossible, en lisant ce passage, de ne pas penser aux âmes du Purgatoire. Certes, si on ne regarde qu'à l'enveloppe, nous sommes loin de la noblesse et de l'idéalité du dogme chrétien; mais sous ces formes grotesques, caricaturales, ridicules, transperce la même idée d'expiation temporaire et de pénitence purificatrice.

La vérité est si naturelle aux hommes qu'on peut dire qu'ils l'ont en eux de naissance et par le seul fait qu'ils ont une âme. La révélation est en eux, cachée, obscure, latente, mais agissant sourdement, sans participation de leur volonté, pour éclater dans toute sa lumière et les tirer hors des ténèbres. Selon qu'ils ont compris plus ou moins complètement, plus ou moins purement cette révélation naturelle, les peuples sont plus ou moins libres, plus ou moins heureux, plus ou moins puissants. Voyez plutôt les Tartares. Ils ont des idoles, cela est vrai, mais ces idoles se rapportent à un culte qui n'est chez eux que secondaire, le culte du dieu de la nature, lequel est subordonné au Dieu un,

éternel, pur esprit qui a créé toutes choses. C'est dans cette croyance au Dieu unique que consiste leur véritable religion, et c'est dans cette religion, toute de l'esprit, qu'il faut chercher le fondement de leur puissance. Le grand khan du Cathay ne reconnaît p&s d'autre base à son pouvoir que la volonté de Dieu même, et c'est de Dieu même qu'il la tient vraiment, si les récits que Ton fait sont véridiques. Un ange apparut en effet à Gengis-Khan, et lui dit que c'était l'ordre de Dieu qu'il unît les tribus éparses des Tartares et qu'il les poussât à la conquête du monde. Il est remarquable que Maundevilie, qui admet volontiers l'action des démons pour expliquer en partie les cultes idolâtriques, ne fait aucune réserve de ce genre pour les cultes théistes des musulmans et des Tartares, et qu'il raconte les visites de l'ange à Gengis-Khan et de Gabriel à Mahomet sans mettre en doute l'identité de ces célestes personnages, ou les supposer des démons déguisés. Pourquoi auraient-ils été de faux anges, puisque les messages qu'ils portaient impliquaient une croyance que les démons combattent partout et toujours? Gengis-Khan accomplit les volontés divines, et s'en trouva bien. Aussi, lorsqu'il eut réuni tous les Tartares en un même corps de nation, son premier soin fut-il de promulguer un code dont le statut initial leur prescrivait « de croire et d'obéir au Dieu immortel qui est tout-puissant et les délivrerait de l'esclavage, et d'invoquer son secours dans tous les moments de nécessité ». Puisque son pouvoir avait eu pour point de départ l'ordre même

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(le Dieu, il voulut qu'il fût fait à son image, et puisqu'il n'y a qu'un Dieu dans le ciel, il voulut qu'il n'y eût qu'un roi sur la terre. C'est ce que disent en termes exprès ses lettres et ses sceaux : « Le khan, fils du Dieu très haut, empereur de tous ceux qui vivent sur la terre, seigneur de tous les seigneurs ». Et encore : « Dieu dans le ciel, le khan sur la terre ». Aussi nombre de ces princes ont-ils été chrétiens, et ce n'est qu'assez récemment qu'ils sont revenus à leurs anciens errements ; mais, bien qu'ils aient cessé d'être chrétiens, ils n'en honorent pas moins ceux qui le sont. « Il a dans sa cour nombre de barons et de serviteurs qui sont chrétiens, ayant été convertis à la bonne foi par des religieux chrétiens qui habitent avec lui, et il y en a nombre d'autres qui ne veulent pas qu'on sache qu'ils sont chrétiens. » Et plus loin, après avoir décrit les processions et cérémonies dont les moines nestoriens, ou d'autres dénominations, honorent l'entrée du souverain dans telle ou telle de ses villes : « C'est grand dommage qu'il ne croie pas fidèlement en Dieu. Néanmoins il écoute parler de Dieu avec bonheur, et il permet libéralement aux chrétiens de vivre sous sa seigneurie, et aussi aux hommes de sa religion de devenir chrétiens, s'ils le veulent, dans toutes les parties de son empire, car il n'interdit à personne de professer telle foi qui lui convient. » Tout ce que nous dit Maundeville du grand khan et de ses Tartares se tient, en somme, très près de ce que la véridique histoire nous rapporte de ce pur déisme, qu'elle nous représente comme

propre à tous les grands conquérants mongoliques, et particulièrement à Gengis-Khan, et de cette effrayante tyrannie qui 8*accordait avec une tolérance religieuse si large, comme pour dire que les corps étaient la part du souverain, et les âmes la part de Dieu *.

Ne rem arquez- vous pas cependant comme, pas à pas, insensiblement, cette Jérusalem, objet premier du voyageur, s*est éloignée et effacée des préoccupations de son intclligcnce?As8urément nous sommes toujours sur le terrain du christianisme ; car, qu'est-ce que cette disposition native par laquelle Thomme tâtonne après la vérité et la saisit souvent — inconsciemment, obscurément, et pour la déformer ou la comprendre de travers, mais toujours avec un sincère désir de la connaître — sinon le Verbe de Tévangéliste, lequel est la vie, lumière des hommes qui luit dans leurs ténèbres? Mais de cette idée, comme d'ailleurs des versets de l'évangéliste, il est facile, sans la presser bien fort, de faire sortir nombre d'hérésies embarrassantes, et Maunde ville n'en a pas évité quelques-unes. En premier lieu, il se peut dire que, puisque cette révélation primitive est en nous, nous sommes tous des incarnations du Verbe, et que, par conséquent, autant de fois il arrive que le Verbe triomphe des ténèbres de manière à laisser à la vie toute sa perfection, autant de fois il y a parmi les

1. Consulter à ce sujet les admirables chapitres de Gibbon sur les conquérants mongols.

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hommes de nouvelles incarnations du Christ, ou, nuance plus grave encore, de Christs nouveaux. J'ai à peine besoin de dire que Texcellent Maundeville n*a rien de commun avec cette hérésie, bonne pour un sectaire russe ou un disciple de David Strauss. Il y en a d'autres dont il se rapproche davantage. Par exemple, si cette disposition native existe, il faut admettre que rhomme est naturellement un animal religieux, ce qui conduit à ces conséquences que Tidée de religion en elle-même est séparablé des diverses formes qu'elle a revêtues et qu'elle leur est antérieure, et que, par conséquent, la révélation par le Verbe incarné n'a pas créé la religion parmi les hommes, mais seulement apporté son expression la plus parfaite et la seule qui préserve cette disposition native de s'égarer, par l'accord absolu qu'elle établit entre cette nécessité de notre nature et la vérité. Si ce n'est pas là tout à fait la manière de penser de Maundeville, on peut dire qu'il n'en est guère éloigné. Nous voyons partout, en effet, dans son livre, qu'il établit une différence marquée entre l'idée même de religion et le christianisme. On est religieux, d'après lui, sans aucune lumière de la révélation; les musulmans sont croyants à leur loi avec ferveur, le grand khan et ses sujets ont une foi très pure qu'ils ont servie avec zèle ardent; les épithètes de pieux, de dévot, sont accordées aux pires idolâtres : « ce sont gens très religieux selon leur loi » est une expression qui revient chez lui sans cesse, qu'il s'agisse des santons arabes ou des moines bouddhistes. En6n,

dernière hérésie, la plus simple, mais la plus grave de toutes, il n'est pas bien difticile d'identi6er cette disposition naturelle avec la raison humaine, de manière à découvrir en nous-mème et à établir sans aucun secours extérieur et divin les dogmes fondamentaux que la révélation se vante d'avoir apportés, et c'est ce que les apôtres de la religion dite naturelle, théistes et déistes, n'ont jamais manqué de faire. Maundeville les a réellement précédés, ou plutôt, disons hardiment qu'il est en date le premier de tous.

Maundeville a beau faire étalage de son christianisme, il ne peut empêcher un œil clairvoyant de reconnaître que, par la manière dont il comprend cette disposition religieuse naturelle, il circonscrit et réduit singulièrement le champ de la révélation. Voilà qu'il nous a fait reconnaître successivement que les idolâtries n'étaient que symboliques de la vérité, que toutes les religions étaient créatrices de vertus particulières, souvent dignes d'admiration et que quelques-unes possèdent, sans aucun secours de la révélation, plusieurs de ses dogmes les plus fondamentaux et les plus essentiels, l'existence de Dieu et l'unité de Dieu, l'âme et son immortalité, le jugement comme sanction de la vie avec ses peines et ses récompenses. Eh bien, Maundeville va plus loin encore, car il enlève à la révélation la morale chrétienne môme, ou pour parler encore plus nettement, il enlève à cette morale les vertus qui en découlent, pour les rendre à la nature, et cela est plus grave

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que tout le reste. Si la morale en elle-même est chose naturelle, il n^en va pas ainsi de celle qui a été préchée par telle ou telle doctrine, car cette dernière n'est alors qu*un écoulement des dogmes établis par cette doctrine, et nous devons logiquement considérer qu'elle leur est adhérente et n'existerait pas sans eux. Si donc nous rencontrons les vertus essentiellement chrétiennes chez des peuples qui n'ont jamais connu le christianisme, même de nom, nous sommes fondés à croire et à dire que la nature humaine les trouve en elle-même, ou les produit d'elle-même par sa propre action. L'homme peut donc atteindre aux vertus issues de la révélation sans la révélation même. Écoutez plutôt cette description morale des habitants d'une certaine île relevant de la souveraineté du fameux prêtre Jean :

« Au delà de cette île, il y en a une autre, grande et riche, habitée par un peuple vertueux et véridique, de bonnes mœurs et de foi sincère selon leur croyance. Quoiqu'ils ne soient pas baptisés, pa)^ loi naturelle ils sont pleins de toute vertu et évitent tout vice ; car ils ne sont ni orgueilleux, ni cupides, ni envieux, ni colères, ni gloutons, ni impudiques; ils font à autrui ce qu'ils voudraient qu'autrui leur fit, et sur ce point ils remplissent les dix commandements -de Dieu. Ils rCont souci ni de possessions, ni de richesses; ils ne mentent pas et ne jurent pas, maisr disent simplement oui et non, car ils disent que celui qui jure veut tromper son voisin, et c'est pourquoi, tout ce quils font^ ils le font sans serment. Cette île

est appelée File de Bragman, et quelques-uns l'appellent la terre de la foi, et à travers celle lie coule un grand fleuve appelé Thebe. En général, tous les habitants de ces lies, et des terres limitrophes, sont plus honnêtes et plus justes en toutes- choses que les peuples des autres contrées voisines. Dans cette île il n'y a ni voleur, ni meurtrier, ni femme prostituée, ni pauvre mendiant, et jamais personne n'y fut tué. Ils sont aussi chastes, et mènent une vie aussi pure que s'ils étaient moines, et ils jeûnent tous les jours. Et comme ils sont si véridiques, si justes, si pleins de vertueuses conditions, ils ne sont jamais affligés par les tempêtes, le tonnerre, la grêle, la peste, la famine, la guerre, ou toute autre tribulation, comme nous le sommes souvent pour nos péchés, par quoi il paraît évident que Dieu les aime pour leurs bonnes actions. Ils croient fermement en Dieu qui a créé toutes choses et Tadorent; ils ne tiennent à aucun prix les richesses terrestres et ils vivent avec une telle régularité vertueuse, et tant de sobriété pour le boire et le manger, qu'ils vivent longtemps. »

Si Maundeville est chrétien, comme il prend soin de s'en glorifier presque à chacune de ses pages, c'est avec une couleur très marquée qui suffît pour le retirer du giron de Torthodoxie de son temps et le placer dans le camp des Réformateurs. Considérez attentivement ce petit tableau auquel il est visible que les béguinages des Pays-Bas et les lollards d'Angleterre ont fourni plus d'un trait, et dites s'il ne vous semble pas lire la description anticipée de quel-

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qu'une des sectes qui naîtront de la réformation. En quoi ces habitants de Tîle de Bragman diffèrent-ils d'un conventicule de puritains zélés pour la vie selon Dieu, ou ce qui est plus particulier encore, d'un meeting de quakers ennemis du serment par amour et respect de la vérité ? Serait-il possible d'identifier réellement cette île de Bragman avec quelque portion de notre planète, nous ne savons ; mais il est bien plus probable qu'il faut voir dans cette description une allégorie pieuse à l'adresse des contemporains pour les exhorter à cette réformation des mœurs que Maundeville ne perd pas une occasion de leur recommander et qu'il leur fait prêcher par tous les infidèles et tous les idolâtres, par le sultan d'Egypte, par le khan du Gathay, par le prêtre Jean. Par cette préoccupation constante, il appartient au parti de Wiclef et de Jean Huss, comme par sa curiosité d'esprit, son appétit de connaître, sa largeur de vues et son équité envers tous les peuples, il appartient au courant de la Renaissance. Ainsi que son contemporain et compatriote Chaucer, il réunit en lui les deux tendances, et chacune dans leur entier, sans chercher à les fondre ni les concilier; il a l'humeur prêeheuse et gémissante d'un piagnone réformateur, tout comme s'il n'avait pas en même temps le goût de disserter brillamment d'un érudit philosophe.

J'ai laissé Maundeville expliquer lui-même ses opinions, m'abstenant d'intervenir autrement que pour les éclairer et les préciser, dans la crainte d'être accusé, soit de me substituer à lui pour lui prêter les

332' HEDHBS DE LECTURES D*UN GRITIOUE.

miennes propres, soit de découvrir dans son livre par fantaisie d'imagination autre chose que ce qu'il contient réellement. Nous pousserons la précaution jusqu'au bout, et nous le chargerons de conclure à notre place. 11 a pris ce soin luinnéme dans une de ses dernières pages oCi il a résumé les opinions éparses dans son livre de manière à lever les derniers doutes que les lecteurs déflants pourraient conserver encore :

(( Et vous comprendrez que de tous les divers peuples dont je vous ai parlé, il n'en est aucun qui n'ait dans ses lois et ses croyances quelque raison et quelque inteUigence, aucun qui n'ait certains articles de notre foi, et quelques bonnes parties de nos croyances. Us croient en Dieu qui créa toutes choses et fit le monde, quoiqu'ils ne puissent pas à cet égard s'expliquer ses perfections (car il n'y a personne pour les enseigner), mais seulement parler comme leur intelligence naturelle le leur permet. Ils n'ont pas connaissance du Fils et du Saint-Esprit, mais ils peuvent tous parler de la Bible, surtout de la Genèse, des lois des prophètes et des livres de Moïse. Et ils disent très bien que les créatures qu'ils adorent ne sont pas des dieux, mais qu'ils les adorent pour les vertus qui sont en elles. Quant aux simulacres et aux idoles, ils disent qu'il n'y a pas de peuple qui n'ait des simulacres. Ils disent que nous chrétiens nous avons des images auxquelles nous rendons un culte, comme celles de Notre-Dame et des autres saints, et que ce ne sont pas les images de bois et de pierre que nous

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adorons, mais les saints aux noms desquels ces images sont faites.... »

On n'abuse pas des adversaires intellectuels, a dit quelque part M. Guizot, — à propos de l'hérésiarque Bérenger de Tours, si ma mémoire est bonne. Le mot est vrai, cependant la chose qu'il nie est arrivée fort souvent. Cela dépend beaucoup de la forme sous laquelle les idées sont présentées. A peu près impossible, lorsque les idées sont produites a priori et sous forme dogmatique, la duperie est au contraire aisée lorsqu'elles se présentent a posteriori, par le moyen de faits et comme conséquence de faits, ou que^ protégées par des formes allégoriques, elles donnent à deviner leur nom ou leur secret. Dans ce dernier cas, les œuvres peuvent être susceptibles des interprétations les plus diverses et même les plus contraires, et Maundeville en est un exemple mémorable. Veut-on, en effet, à toute force, que son livre soit catholique, on le peut, et il est certain que le pape lui-même a pu s'y tromper, bien qu'il eût dû être averti, non seulement par ces exhortations à la réforme des mœurs chrétiennes qui reviennent à chaque instant dans le livre, mais par ce ftiit remarquable que Maundeville, qui traite tout le temps de matières religieuses et fait à chaque page profession de christianisme, n'a pas trouvé un seul mot à dire sur l'autorité papale et la foi qui lui est due, et ne semble s'être souvenu de lui que pour se jouer de sa confiance en lui présentant son livre. Qu'y a-t-il en apparence dans le livre que le catholicisme repousse

OU qui ne soit l'objet de ses ambitions les plus hautement avouées, les plus saintement légitimes, les plus patiemment et, selon les temps, les plus ardemment poursuivies? A le prendre dans le sens littéral, que réclame le livre de Maundeville, sinon Texpansion du christianisme sur Tunivers, et que cherche-til en apparence à prouver, sinon que cette expansion est facile autant que désirable? Rien n'empêche donc que le pieux pontife n'ait été absolument enchanté du cadeau de notre voyageur, et même qu'il ne l'en ait remercié par quelque paternelle allocution que nous pouvons imaginer à peu près conçue dans les termes que voici : « Nous vous remercions, mon cher fîls, des grands services que votre livre est appelé à rendre à la cause de la sainte Église en montrant combien il est vrai qu'elle est destinée à être universelle puisqu'on trouve disjoints dans le monde entier les éléments de notre foi, et que, grâce à ces éléments, les peuples les plus reculés et les plus sauvages ont une disposition naturelle à la comprendre et à Tembrasser. Ainsi les idolâtres, et surtout ces musulmans infidèles, sont, à votre avis, aisément convertissables ; c'est ce que nous avions souvent pensé dans notre sollicitude et notre désir de voir se multiplier le nombre des croyants à la vraie foi, et votre livre vient nous confirmer dans notre espérance. Ah I que ne puis-je voir le jour de cette conversion I quels admirables chrétiens pourraient devenir ces infidèles qui suivent leur fausse loi avec une si parfaite soumission et exercent les devoirs de charité qu'elle leur prescrit

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avec une si scrupuleuse conscience l Et si grands que soient les services qu'ont rendus à la cause de la religion et de TËglise les talents militaires de nos Albornoz et de nos du Puget, que sont-ils à côté de ceux que pourrait rendre, s'il était chrétien, ce khan du Cathay, dont vous nous tracez une si noble image, et qui comprend si bien la doctrine de Tunité qu'il ne se trompe que sur les termes par lesquels il convient de l'exprimer. » Malheureusement pour cette interprétation, la contraire est encore plus facile, et rien n'est plus logique et moins conjectural que de voir dans ]e livre de Maundeville la larve de quelqu'une des plus hardies hérésies philosophiques qui vont bientôt s'épanouir au soleil caniculaire du plein été de la Renaissance, celle de ce Giordano Bruno, par exemple, dont l'Italie fêlait récemment la mémoire, au scandale très justifié, il faut l'avouer, du pape Léon XIII. La rédemption est contenue dans l'univers, ou plus neltcmenl encore, l'univers est plus grand que la rédemption, et quelque petit que soit le monde par rapport à l'infini, il ne l'est pas tant toutefois qu'il ne puisse qous servir à mesurer la grandeur de Dieu : telle est à peu près la formule par laquelle on pourrait résumer l'hérésie philosophique de Bruno, et il ne faut pas une grande dose d'attention pour découvrir que s'il ne parle pas avec la même ampleur de voix, Maundeville zézaye, balbutie, bégaye, dans son langage enfantin encore, quelque chose d'à peu près semblable.

Ce que nous avons voulu en parlant si longuement

de Maundeville, c'est détruire une erreur qui s*est accréditée sur son compte, le rétablir dans ce que nous croyons être son vrai caractère, et le placer dans le groupe d'esprits auquel il appartient naturellement. Si nous avons touché juste, notre but est atteint, et il y aura chance pour que désormais ou ne prenne plus un libre penseur véritable pour la doublure d'une moine obscurantiste et superstitieux. Quant à savoir si ses opinions sont bonnes ou mauvaises, cela ne nous regarde plus, et nous n'avons à exprimer à cet égard ni désapprobation, ni approbabation. La critique, et, davantage encore, l'histoire littéraire, ont été créées pour juger des œuvres et non pas des doctrines. Déterminer le caractère vrai des œuvres, dire ce qu'elles ont été réellement, et non pas ce que nous voudrions qu'elles eussent été, ou ce que nous aurions désiré les trouver, voilà le devoir strict du critique et de l'historien littéraire, et lorsqu'ils ont à louer ou à condamner, il faut que ce soit pour des considérations tout autres que des préférences d'idées ou des attachements de doctrines. C'est là la part de vérité qui leur appartient légitimement et dont ils doivent se contenter. Cela ne veut pas dire que la vérité n'ait pas d'autres parts, plus sévères, plus importantes, plus utiles, et en tous temps plus actuelles; cela veut dire que la critique de polémique, qui se comprend fort bien pour les œuvres du présent, est parfaitement oiseuse pour les œuvres du passé devant lesquelles les regrets sont vains et les indignations inutiles, et qu'on ne peut la

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porter dans Thistoire littéraire sans la fausser et la dénaturer, sans faire acte de sectaire ou de partisan ergoteur, et preuve d'incurable étroites'se d'esprit. Que penserîez-vous d'un critique libre penseur qui, ayant à parler de Dante, s'indignerait qu'il ait été catholique, d'un critique catholique qui, voulant parler de Richardson et de Defoë, regretterait de les trouver protestants, et d'un critique protestant qui, se proposant déjuger Goethe, gémirait qu'il ne soit pas resté fidèle à l'orthodoxie luthérienne?

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