‹ Heures de philosophieChapitre 17 sur 102 · CCXXXVIII · texte numérisé non relu

CCXXXVIII

Comme les rameaux flexibles d’un arbre puisent leur sève au même tronc dont les racines plongent dans la teire obscure, ainsi nous devons, malgré la diversité de nos aspirations, nous rattacher à une base ferme : le sentiment de l’infini, de la justice, de la beauté éternelle. Notre esprit n’est véritablement en vie que lorsqu’il reconnait sa divine dépendance; toutes nos paroles sont alors vivifiées par la source invisible dont nous tirons l’existence.

Il ne peut plus y avoir contradiction en nous, puisque nous sommes possédés de la grande pensée unificatrice. Cette remarque, nous pouvons l’appliquer à la politique. Ne nous étonnons pas si telle faction qui, par la vigueur de son attaque, s’empara du pouvoir, n’a pu s’y maintenir. La haine de l’autorité pouvait seule unir ces hommes exaltés en leur amour-propre. L’objet de leur animadversion étant renversé, voilà leurs diverses individualités flottant sans appui! Pour donner cours à leurs instincts de domination ils sont obligés de se haïr entre eux. Jalousies, soupçons injustes, sanglants caprices, éclatent au jour dès qu’ils se sont hissés sur le pavois. Dérision amère ! Ces tribuns qui osaient nous parler de fraternité universelle ne peuvent même vivre fraternellement entre eux! Ils nous donnent ce honteux spectacle d’individus de même espèce cherchant par tous moyens à s’entre-détruire. Ils n’ont point de foi commune qui porte leur vue plus haut que la terre; ils ignorent que le dévouement à l’humanité exige le sacrifice de toute ambition personnelle.

On est plus fier de ce qu’on a pillé dans les œuvres d’autrui, que de la science née de ses propres observations. On est l’dne de la fable, chargé de reliques. Si l’on était créateur de ses pensées, on serait plus humble; on aurait un fonds de philosophie qui apprendrait la vanité de nos sciences. En général , ce n’est pas l’investigateur qui jouit du fruit de ses recherches : elles sont destinées à rehausser les oisifs. Ainsi , il n’appartient guère aux orpailleurs de se couvrir de paillettes d’or.

Le désir d’occuper de leur personne l’attention publique est si furieux chez quelques-uns, qu’ils s’ingénient à se rendre étranges.

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Bon gré, mal gré, il faut qu’ils s’échappent du commun des mortels. Peut-être ne seraient-ils pas fâchés d’avoir quelque difformité apparente qui les empêchât de demeurer inaperçus. Écoutez donc parler cet homme que vous n’avez jamais voulu distinguer de la foule : il vous dira qu’il est halluciné et somnambule, et que dans les plus épaisses ténèbres, il accomplit des tours d’adresse. Bien plus, il a des pressentiments, des songes prophétiques! A l’heure de minuit, il dialogue avec son guéridon sur les affaires d’outre-tombe. — Vous voilà bien surpris, vous qui preniez cet homme pour un être privé d’individualité. A l’avenir, défiez-vous : c’est un génie mystérieux qui pourrait bien avoir quelque accointance avec le diable.

Dans l’adolescence, nous nous laissons charmer par l’élégance des formes, nous éprouvons une secrète aversion pour la vulgarité des manières. Plus tard, par réflexion, un revirement s’opère en nous : considérant le fond isolément, nous traitons l’extérieur avec légèreté; mais nous ne sommes guère plus raisonnables, les formes étant le plus souvent un reflet du fond.

Comment! on voudrait nous obliger à avoir la même déférence pour tel malappris que pour tel aimable homme, par la raison que le premier serait plus instruit! Il nous plaira toujours de le traiter comme un bouquin malpropre, — avec prudence.

La beauté et la distinction dans les formes ont une valeur réelle, quand elles partent du naturel. L’apparence est reine et maîtresse du monde, écrivait le philosophe Timon. Il est une fausse distinction, froide et gourmée : elle se reconnaît aisément à la gêne où elle met celui qui la veut produire. On est de bois grossier, mais on veut se dissimuler sous une épaisse couche de vernis. Mieux valait ne pas forcer son naturel en ajoutant une comédie ridicule à sa vulgarité native.

C’est un des caractères de la sottise, de ne pouvoir jamais se tenir en paix, dans un juste milieu. Il faut qu’elle échappe à la surveillance de la sagesse; comme l’ivresse, elle veut se faire remarquer, pour sa propre confusion. Le sot ne quitte les manières prétentieuses que pour prendre des airs vulgaires renforçant encore ses défauts naturels. Sentant bien que l’harmonie intérieure lui manque, il tâche d’y suppléer par des artifices qui puissent le faire paraître avantageusement. La présomption l’aveugle : il ignore que la raison oblige à se défier sans cesse de soi.

Quoi de pire qu’un homme qui prend partout ses aises! Quoi de plus digne de mépris qu’un tel homme ! Il ne se contente pas d’exprimer la satisfaction de soi, il affiche hautement son mépris d’autrui. « Rien ne vaut, fors moi! Jetons bras et jambes à l’aventure; lançons nos paroles inconsidérées à la face de tout venant... » Tel est son discours intérieur. Il y a, de par le monde, des gens nés tout exprès pour mettre cette espèce â l’ordre. Ils sont méthodiques, et ont un regard sans pitié. Par quelques signes de dédain, ils obligent les indiscrets â se morfondre. On assiste parfois à ces sortes d’exécutions, en plaignant à la fois le correcteur et le châtié.

Par une grâce particulière de l’Esprit, nous pouvons naître bien faits de corps et d’âme; de même, par une fatalité de nature nous pouvons venir au jour difformes et déraisonnables. Il est des esprits rebelles à la raison. Quelle que soit la culture morale, elle sera impuissante à triompher de la conformation cérébrale. Ces esprits obscurs n’ont ni centre ni rayons ; ils ne conçoivent

pas plus Dieu, qu’ils ne voient sous son vrai jour le monde externe. On croirait qu’une longue expérience de la vie pourrait les réformer. Illusion! Chaque impression de leur sens produit en eux une fausse représentation des choses. Il n’y a ni régularité, ni harmonie. Imaginez un kaléidoscope dont plusieurs miroirs seraient brisés: il n’otfre qu’un assemblage d’images confuses.

Celui qui a le malheur d’être doué d’un cœur généreux doit bien se garder de le lais.ser voir : rien , en ce siècle , ne lui donnerait plus de ridicule. Celui qui est doué d’un esprit observateur doit aussi le cacher bien soigneusement : rien n’est plus malséant. Il ne peut être permis de voir la vie telle qu’elle devrait être, ni telle qu’elle est; on serait accusé de poésie ou de philosophie. Fi donc! C’est telle que la majorité veut vous la faire voir qu’il faut apprécier l’humanité! D’ailleurs, idéal, âme humaine, que cela signifie-t-il? Qu’y a-t-il sur cette terre, sinon des individus gros ou maigres, forts ou faibles, riches ou pauvres? — Simple opération numérique à faire!

Quelques-uns convient à leur table des romanciers, espérant jouer un petit rôle dans leurs écrits ; d’autres les évitent avec soin, craignant qu’ils n’abusent de l’hospitalité en mettant au jour les travers de leur hôte. Les uns et les autres sont trop occupés de leur personnalité. Les premiers ont le tort de faire des accueils intéressés; les seconds, celui plus grand de classer les hommes par catégories, au lieu de les juger personnellement : car généralement l’individualité triomphe du métier.

Partant d’un éclat de rire à tout propos, par habitude servile, beaucoup veulent s’introduire sûrement en vos bonnes grâces. Comment croire que cet homme qui rit gaiement à votre approche puisse être votre ennemi ? Regardez-le : il accourt vous annoncer la mort de sa mère, et dès qu’il vous aperçoit, il rit, oubliant l’objet qui l’amène, pour être tout entier au désir de vous plaire. Oui, la joie qu’il manifeste de votre présence est plus vive que le chagrin qu’il ressent de la perte d’une mère qu’il chérissait ! — Le rire ne serait-il pas une des expressions du plaisir.? Hélas! non. Le rire est parfois le masque de l’ambition et de l’envie. Il est pour le fourbe le plus sûr bouclier. Les armes tombent de vos mains. Vous cessez d’être sur la défensive : à quoi bon, puisque vous avez sous les yeux un homme qui a l’air de vous prier de ne pas prendre son discours au sérieux, et que d’ailleurs il s’efface préalablement devant les paroles que vous lui adresseriez, si toutefois vous veniez à découvrir sa ruse.?

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