‹ Heures de philosophieChapitre 18 sur 102 · CCXLVIII · texte numérisé non relu

CCXLVIII

Le moraliste étudie le cœur des hommes parce qu’il chérit l’humanité; il s’irrite contre ses vices et ses travers, parce qu’il a le généreux désir de lui voir réaliser la perfection. Lorsque son amour est extrême, des déceptions réitérées le mènent à la misanthropie. 11 est certes plus commode de dire avec la foule : « Laissons les méchants s’agiter dans leur ombre; vivons dans l’indulgence en tournant la tête vers le monde heureux !» — Ce n’est là qu’une façon adroite de voiler son égoïsme. Bien peu ressentent les blessures faites à autrui. Méchanceté est un vain mot, tant que soi-même on n’a pas été blessé... Oh ! alors, à la moindre égratignure que l’on reçoit du prochain, l’humanité semble une engeance vraiment scélérate ! Beaucoup se défient du moraliste, redoutant ses critiques ; ceci ne prouve guère en leur faveur. S’ils

se sentaient sincères, comme ils seraient heureux d’être pris pour objet de ses observations! car lui seul sait apprécier, à leur juste valeur, l’honnêteté et les divers mérites.

Ayons toujours présent à l’esprit ce conseil de Térence: Ex animo omnia, iit fert natura, fadas ! — Au fond de l’esprit sincère, il y a comme une source intarissable : il y a la foi, qui fait jaillir du rocher l’eau vivifiante. Il communique sans cesse avec l’esprit éternel; il est plus riche qu’il ne le désire; il n’a qu’à choisir dans cette foule de pensées et de sentiments qui lui arrivent à profusion du monde incréé; il se sent comblé. Eût-il mille années à vivre, elles lui suffiraient à peine pour mettre en lumière, c’est-à-dire pour livrer au demi-jour terrestre, tant d’expressions du Verbe. Et qu’a-t-il fait pour cela, ô Dieu, sinon de se laisser aller aux impulsions de son cœur.^ Quel plus grand sujet d’humilité: se sentir accablé de faveurs imméritées !

Plus on se sent puissant par le génie, moins on tient à faire briller dans la vie journalière les marques de son individualité : il suffit bien qu’elles s’impriment dans les œuvres qu’on doit laisser après soi. C’est comme dans la nuit que l’on travaille à s’immortaliser. Le génie est comme un œuf qui serait couvé par l’infini : quand la coquille est brisée par l’être intérieur, on s’aperçoit seulement de la vie qu’il recélait.

Qui nie la valeur absolue de l’idéal et le règne de la Providence, se nie. On n’est plus que chair fangeuse à rendre aux éléments.

Et Lucrèce? — On doit admirer en lui l’artiste et le savant, en plaignant le philosophe. — Volonté ardente de connaître qui emporta le cœur et le fit sortir du milieu humain où demeura Virgile.

Nier la réalité essentielle — Dieu, — nier la sanction infinie, c’est nier la conscience, ce centre où l’éternel esprit s’unit à la nature humaine; c’est nier l’honneur, ce rayon d’idéal qui s’allume au fond des cœurs honnêtes. Si Dieu est un vain mot, à quoi bon le sacrifice intérieur, ignoré des hommes? Dans le seul but de se plaire à soi-même? Quel jeu ridicule! On se dit le plus souvent athée par désir de se distinguer, de se montrer esprit indépendant; on va même jusqu’à insulter l’infini, en sortant de son personnage, et ne s’apercevant pas qu’on se contredit. C’est aux prises avec la misère qu’il faut étudier l’athée. Généralement aveuglé par l’orgueil et se croyant impeccable, il entre en fureur contre l’ordre social.

Que la société s’effondre, mais que lui du moins puisse marauder dans ses ruines, hors des regards de la loi! Quand, un jour, les affres de l’agonie viennent saisir cet homme qui faisait le brave, sa fanfaronnerie tombe, et l’on n’a plus devant les yeux qu’un pauvre pécheur plein de repentir. C’était par frayeur du mystère qu’il professait naguère à la foule son athéisme , comme le poltron qui siffle en traversant la forêt.

L’homme de joie sourit du philosophe; il l’accuse de vivre dans les nuages, de manquer de positivisme. Mais de ces deux hommes, lequel est le plus ébloui, lequel a l’esprit le plus trouble, lequel lâche la proie pour l’ombre, sinon le premier, qui, du haut de son char, roule gaiement à l’abime à travers la poudre des vanités?

Qu’y a-t-il de plus réel, de plus assuré, que notre éternelle disparition? Les divers objets de ta convoitise, tu n’es pas bien siir, mortel, de les obtenir; mais que tu échappes à l’embuscade de la mort, cela est impossible. Ne ferme donc pas l’oreille au bruit des cloches. A qui a l’âme bien faite, cette voix du Temps semble harmonieuse.

Le monde est à la diction. Honte à vous, si vous prononcez mal et si vous gardez l’accent de terroir, — ce vilain accent qui est celui des honnêtes gens qui ne veulent point se faire distinguer de leur entourage. — Qu’importe au monde votre pensée? Que veutil, sinon que l’on s’accorde à son diapason? Mais quand on suit l’impulsion de son génie, on s’inquiète peu si l’on blesse l’ouïe; on est récalcitrant à la mode : un esprit droit ne vit point pour plaire aux mondains. Cependant, j’entends tel péroreur, amant des distinctions extérieures , prêcher à ses élégants auditeurs les sublimités de la morale chrétienne: l’âme est tout, l’enveloppe vile poussière!., l’inconséquence est flagrante. La prononciation n’est pas plus la pensée que le corps n’est l’âme. Néanmoins, que l’on souhaite à ceux qu’on aime un beau langage, rien n’est plus généreux. On le leur souhaite, non pour jouir de l’agrément de les entendre, mais parce que l’on sait que le beau parler est d’une grande recommandation près de ceux qui estiment avant tout la forme.

Une des joies du penseur, c’est d’observer le mépris que professent pour lui les esprits superficiels. Ses remarques l’obligent à reconnaître que le christianisme est une philosophie éternelle, car il enseigne le sacrifice volontaire. Le penseur tire sa gloire de ce qui est pour les cœurs vains une cause d’humiliation. Poussé par un sentiment divin et héroïque, il s’abandonne à ses inspirations,

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