CCLXXXIX
C’est dans la métaphysique, hors des métamorphoses, que l’âme doit chercher le roman de la vie, la poésie souveraine. Cette science sort du sens intime, et bien que conjecturale, elle est l’essence même de la nature humaine en communication permanente avec l’esprit infini. Beaucoup de ceux qui s’y sont livrés ont pu s’égarer faute d’être nés doués d’un excellent organisme : les cordes de la harpe qui devait résonner au souffle divin étaient mal tendues. Mais cela n’ôte rien de sa valeur à la métaphysique : elle est le fond même de toutes les religions que nous voyons braver les siècles.
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Il arrive à certains métaphysiciens de demeurer incompris, parce qu’ils ont jeté leurs pensées aux regards de la foule, dans toute leur fulguration. Ils n’ont pas mis un temps de repos entre l’instant où ils les tirèrent du divin brasier et celui où ils les fixèrent en leurs écrits. Leurs pensées ne se sont point refroidies au jour de la réalité apparente; elles n’ont point pris forme, en
s’accordant à la faiblesse de l’esprit humain; elles sont demeurées étranges, disproportionnées à nous, comme le monde primordial dont elles ont émané.
Trop de vapeur obscurcit, trop de clarté aveugle. Il faut qu’en nos discours, rien ne fume ni n’étincelle. Une petite lumière dormante allumée à la source de toute clarté, et sans cesse abritée d’une main prudente, nous fait cheminer sûrement à travers les encombres terrestres.
Celui qui connaîtrait tous les arbres, toutes les plantes, toutes les mousses des bois et des champs, et qui à cette science joindrait le talent littéraire, ne serait point pour cela capable de nous faire sentir la nature. Il lui faut autre chose : l’amour de toutes ces expressions de la vie universelle; et autre chose encore que cet amour purement objectif : l’embrasement intime, le retour de l’amour sur lui-même, d’où nait le génie créateur.
V’eux-tu apprendre à vivre grandement? Veux-tu lutter et aimer à la fois? Arrête-toi dans la clairière de la forêt, en juin, quand le soleil brille. Regarde et écoute, vois et entends. Quelle complexité dans les formes et dans les bruits ! Les branches des jeunes arbres font une mêlée inextricable; cent oiseaux chantent à la fois leur brève chanson; des milliers d’insectes bourdonnent parmi les saules et les tilleuls en fleur; la lumière et l’ombre semblent se déplacer sans cesse sur les rameaux agités : formes et bruits, tout cela produit le même accent de vérité, et se meut dans la même harmonie! Ces branches, qui s’enchevêtrent pour trouver
le rayon du jour, ne vivent point dans l’hostilité : en se combattant, elles germent dans un fraternel amour. Ces chants d’oiseaux , bien que de tonalité et de rythme divers, sont accordés au meme diapason. Dans toutes ces voix réunies, aucune ne blesse l’ouïe; on n’y entend point ces notes discordantes qui éclatent dans les concerts des hommes. Que tous tes mouvements, que toutes tes paroles, ô créature pensante, rappellent cette profonde harmonie représentée par la nature efflorescente! Tu pourras combattre parmi tes frères et les écarter de tes pas, non par rivalité haineuse, mais par émulation, pour arriver des premiers à la lumière infinie : au fond de tes luttes vivra encore l’universel amour !
Aux heures irréfléchies de l’enfance , nous prenons un cruel plaisir à détruire. C’est à la fois par curiosité, désir d’analyser, et pour essayer nos premières forces. Nous écrasons la fourmi laborieuse, nous privons la mouche de ses ailes, nous perçons d’une épingle le papillon, nous frappons d’une gaule la grenouille inoffensive. N’ayant pas fait de retour sur nous-mêmes, nous n’imaginons pas la souffrance chez les autres créatures. Puis, nous sommes orgueilfeux et méprisants, par éducation, pour avoir entendu appeler l’homme le roi de la création. Les années, qui apportent les meurtrissures et la réflexion, nous enseignent l’humanité. A mesure que s’augmente notre expérience, notre crainte de nuire à ce qui est vivant s’accroit. La bête hideuse, machinante, elle aussi on la sent respectable, par cela seul qu’elle est douée de vie. Il semble qu’en l’écrasant on effacerait une pensée, un sentiment qui a son rôle dans l’univers. On ne veut plus s’arroger le droit de se faire maître de la destinée des êtres. Il suffit d’écarter de ses pas ceux qui pourraient nuire. Craignant d’en briser quelques touches , on marche avec prudence sur cet immense clavier qu’on nomme la nature. O mort! tu ne marques que trop de victimes! Ce doit être bien assez pour l’homme de se sentir impuissant à entraver ton œuvre !
Quand on est privé du génie philosophique qui donne le désir d’étudier les questions sous toutes leurs faces et d’en pénétrer l’essence, on se montre tranchant en ses paroles. Il serrible que l’on soit maitre infaillible en toutes sciences. On jette au.x oreilles des gens sa plus fraîche lecture, avec cette chaleur qui pourrait faire croire à des convictions enracinées. Cet homme que vous voyez parlant d’un air capable, c’est un ignorant en train de prouver à un critique illustre que l’auteur des Mémoires d'outretombe est emphatique! Dans un instant, il fera la leçon à un maestro , pour lui apprendre comment on doit juger Mozart. Puis , il abordera la métaphysique, et vous dira que c’est une vaine science; puis, telle religion, pour en remontrer au savant théologien. Encore, s’il était permis de lui répondre! mais celui qui prononce des paroles péremptoires, et dont l’outrecuidance étincelle dans les yeux, n’a point pour habitude d’écouter les paroles sensées. Il se croit un esprit universel, pour avoir su s’amasser çà et là quelques bribes du génie d’autrui. Sa pensée vaniteuse ne peut se tenir en son coin, modestement : il faut qu’elle bondisse hors de sa sphère. Tout cela est fort pitoyable assurément, et prouve tout à la fois incuriosité, suffisance, grossièreté de vue et, le dirai-je ? défaut de conscience. L’honnête homme s’oblige à la prudence et à l’estime de la pensée d’autrui. Il ne doit produire une affirmation sur un sujet sérieux qu’après avoir longtemps étudié les diverses raisons qui doivent former sa conviction.
De nos jours, si une activité prodigieuse s’est partout produite, et si la population du globe s’est énormément accrue, les individualités sont devenues plus rares. Routes, canaux, chemins de fer, télégraphes, paquebots, imprimeries, cités opulentes, ont multiplié les rapports entre les hommes, mêlant leurs diverses pensées
et les faisant vivre les uns des autres. Le talent d’assimilation a effacé ces génies qui, nés quelques siècles plus tôt, eussent pu développer leur originalité native. D’un enfant on veut faire un homme en peu d’années. Qu’il embarrasse ses grands parents par la promptitude de ses réparties, on osera lui en faire publiquement un mérite! On lui enseigne le bel esprit, le calcul, la comédie, l’aud’ace. On veut l’orner d’une science prématurée, étant soimême pressé de vivre. On ne le laisse pas un instant à lui-même de crainte qu’il ne s’instruise ingénument par l’observation de la nature : on le bourre de phrases creuses et de réflexions impertinentes, puis, quand on l’a rendu un peu effrayant pour les honnêtes gens , on le lance à travers la société où il trouvera une proie facile. C’est d’ailleurs le fruit ordinaire d’une civilisation touchant à sa décadence: à quoi bon s’orner de richesses morales , si elles ne mènent qu’à être dupé ? A quoi bon l’individualité , si la contrefaçon est admirée? A quoi bon tirer de son propre fonds une science méprisée des habiles? — Ainsi chacun, réfléchissant, se mène aux comédies et aux plagiats. Il importe peu à l’ambitieux qu’on lui arrache après sa mort, ou alors que son siège est fait, le faux plumet dont il s’est paré. Il s’est longtemps pavané, a fait son chemin : cela lui suffit.
Ce n’est point nous-mêmes que les hommes étudient, c’est ce dont nous nous sommes empli la mémoire. Qu’ils sachent ne juger que les âmes, leur côté héroïque, spontané! Qu’ils ne craignent pas d’estimer l’ignorance, réhabilitée par la modestie, au-dessus de la science corrompue par l’orgueil !