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Le monde de la pensée pure est ignoré : on vit dans les sciences matérielles, parfaitement aveugle à la vie essentielle. Ceux
liEÜRES DE PHILOSOPHIE
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qu’a pénétrés l’enseignement religieux sont les seuls experts en psychologie. Tels personnages qui passent pour esprits sérieux, sont incapables de saisir le sens des pensées de Pascal. Que dis-je ! Ils doivent se tenir le front devant la moindre pensée de Larochefoucauld. Le premier les trouble par sa profondeur; le second, par sa finesse.
La société présente est si vaine, qu’elle tient en mépris les philosophes. L’agioteur enrichi se sent humilié d’avoir un fils qui, pensant à autre chose qu’à se chamarrer de l’or paternel, se livre à l’étude de l’homme. Les gens fortunés ne manquent pas d’applaudir à une telle façon de voir, car ils sont parvenus par leur industrie à dépasser autrui, ils ne veulent point voir, d’un autre côté, leur petit mérite dépassé par des qualités spirituelles qu’ils sont incapables d’acquérir. Ils ont donc tout intérêt à jeter du discrédit sur la science de l’âme. D’autre part, ils ne sont point sans ignorer que les penseurs sont clairvoyants; ils ne pourraient faire de l’éclat à leurs yeux, sans alficher leurs tares. C’est aux seuls regards du public illettré qu’ils voudraient resplendir dans leur fiiusse auréole.
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Verha volant...
Ceux qui professent le mépris pour les belles-lettres ne le font guère que par vulgarité de nature ou impuissance d’écrire. Ils ont beau se rengorger en leur dédain, en affirmant, avec une apparente satisfaction, leur éloignement volontaire pour l’écritoire, les habitudes de leur vie leur donnent un démenti; — car ce sont le plus souvent des orgueilleux ne manquant aucune occasion d’imposer leurs pensées à autrui. Mais verha volant et scripta manent! Ils devraient le savoir, et aussi que les gens de plume seront toujours leurs maîtres. Parfois, on les entend dire qu’il y a trop
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d’écrivains de par le monde. Une telle réflexion accuse une bien pauvre individualité ! On n’a donc rien à dire aux hommes ? On n’a pas de pensée à soi? On n’éprouve nul désir d’enfanter et de rendre durable le fruit.de ses méditations?.. Écrire n’est pas seulement tracer des lignes sur le papier : c’est penser, aimer, pour faire à la foule une distribution de ses pensées et de ses sentiments. Quand on se croit grand esprit et qu’on a du loisir, ne pas tenter d’acquérir le talent de répandre ses opinions prouve manque de conviction, incurie, et indifférence pour l’humanité.
Lorsqu’on n’observe que superficiellement les choses, on trouve à tout instant des ressemblances parfaites. Les caractères distinctifs échappent à la vue, dans l’ordre spirituel aussi bien que dans l’ordre physique. — Tel accusera Virgile d’avoir plagié Homère, parce qu’il aura remarqué dans VÉnéide certains sentiments du poète grec. Croyant montrer sa perspicacité, il ne prouve que son ignorance du jeu normal de la vie.
Il est une esthétique dont on ne peut se départir, si l’on aspire à produire des œuvres d’une beauté universelle. Les Athéniens l’ont trouvée, alors qu’ils étaient à l’apogée de leur civilisation. On peut s’élever au sommet des arts par des procédés nouveaux, mais on ne fera pas mieux que les anciens, parce que leur esthétique, c’est l’équilibre infini qui la leur avait enseignée; elle est d’inspiration.
Quelques-uns semblent craindre que la contemplation assidue des modèles de l’antiquité ne mène à l’oubli de la vie moderne ; mais c’est l’étude même des expressions de la vie présente, dans sa saine expansion, qui nous ramène à l’admiration des antiques. Certes, il serait oiseux de refaire aujourd’hui les statues de
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Phidias; nous trouverons d’autres mouvements, nés de l’époque actuelle; mais les lois qui doivent présider à leur production ne sont pas plus modifiables que les lois de la nature.
Où la passion manque, nul génie, nulle fusion intime qui permette de produire des aperçus généraux. C’est aux régions chaudes du globe que l’homme eut son berceau , c’est du limon brûlant qu’il fut formé. Ainsi, c’est de l’incandescence de l’ânie que le génie doit prendre son essor et obtenir sa force créatrice. Les hommes de génie sont sous le charme de l’esprit divin, devenu pour eux ange familier et inspirateur. Ils sont dans un état exceptionnel de clairvoyance, qui leur donne des conceptions vives et soudaines de l’éternelle réalité. De là, leurs écarts apparents et la hardiesse de leurs paroles. Ils donnent fréquemment à la médiocrité, qui se croit infaillible, des occasions de sourire de leurs inattentions — comme s’ils devaient être tout entiers à des propos futiles, quand la grande voix de l’univers fait retentir son grave écho en leur cœur! Parfois ils sont accusés de mobilité et de légèreté en leurs capricieux enfantements, parce qu’ils refusent de se laisser mener en laisse par la coutume. On ne sait point reconnaitre en eux l’expression de la nature généreuse et libre. On ne considère point le monde, pour se dire que, sous les phénomènes variables de chaque jour, vivent les éternelles lois cosmiques. Cette naïveté, qui est le propre des génies, est tenue pour faiblesse. Qu’ils se montrent joyeux, aussitôt on les dépouille de leur gravité intérieure ! On ferme les yeux sur cet univers qui a formé les génies à son image. L’Océan cesse-t-il d’être amer et profond parce qu’une folle écume argente la crête de ses flots? La forêt est-elle moins majestueuse parce que le roitelet y chante son gai refrain? Le chêne devient-il un arbrisseau parce que ses rudes rameaux se cachent sous des feuilles légères et portent de petits fruits ? Et ces étoiles qui , par les nuits
HEURES DE PlÜLÔSOPHlë
sereines de Tété, émaillent le ciel, ne sont-elles autre chose que des points blancs créés pour réjouir les yeux ? Font-elles oublier Timmense abîme latent ?
O grands cœurs d’enfants, ô génies! souvent on vous voit vous courbant pour plaire à ceux qui jamais ne vous comprendront! Ridicule posture! — Souvent, vous vous faites petits comme eux, croyant qu’ils vous sauront gré de votre générosité et vous pardonneront votre élévation. — Illusion! Il est une espèce, ennemie-née des hautes pensées, et dont vous ne pourrez vous approcher sous peine d’éclaboussures. Marchez donc droitement votre chemin, sans tenter de parler aux sourds. C’est à ceux qui estiment le noble but de vos efforts, de se détacher du ramas des malveillants, pour vous faire cortège. »
Avoir appris, dès ses jeunes années, à s’exprimer correctement, ‘aimer l’étude, être doué de mémoire et de raison, ambitionner les louanges des hommes, donnent la facilité de produire de gros livres qui se font lire. Insensiblement on est devenu écrivain , et l’on ne manque point de talent. Mais qu’il y a loin de là à être un génie! Qu’a-t-on pu enfanter, sinon des œuvres sans saveur, fruits de l’éducation et de certaine aptitude.^ Néanmoins, on en est très fier, et l’on se croit en droit de l’être; car généralement on plaît au public, étant demeuré dans un cercle où rien ne peut heurter le sens commun.
L’homme de génie excite, par ses œuvres, l’amour ou la haine. Sa passion, qu’il montre ouvertement, éveille les passions d’autrui. Ses allures indépendantes produisent des chocs qui allument le feu de l’enthousiasme chez les cœurs sincères, et ne
font qu’irriter les envieux. Ces derniers comprennent singulièrement l’esprit d’égalité : Tire-toi de mon chemin, génie, je vaux autant que toi!
Les génies sont plus nombreux qu’on ne le croit. Il en est pour ainsi dire autant qu’il y a d’âmes embrasées. Mais beaucoup, par trop grande fièvre, ne peuvent faire briller au jour leur flamme intérieure. Leurs sens dégagent trop de vapeurs, et ils passent pour idiots ou extravagants. Les talents neutres les raillent. Seuls, les maîtres génies, qui ont pu s’épurer par la méditation, savent deviner ces forces obscures.
Une grande estime pour la vérité et une grande justesse de vues font que l’on craint d’outrer sa pensée par des expressions qui la dépassent. Le goût naturel y porte. Cependant le meilleur moyen de s’ancrer dans la mémoire des lecteurs est de se servir de mots voyants et expressifs. Cela ne se commande point et se produit par une force naturelle. Les termes vivement colorés plaisent, lorsqu’ils sont les témoignages de la passion sincère. Ils sont alors la vie. Toujours faut-il qu’un grand art préside à leur emploi.
Les pays prospères pour l’agriculteur, le commerçant , l’industriel, sont les plus pauvres aux yeux de l’artiste, du peintre, du poète; car ce qui enrichit l’ànie de ces derniers, c’est à la fois Taspect pittoresque des choses et leur caractère de sauvagerie. Ils préféreront toujours la vue d’une vaste bruyère à celle d’une grande terre labourée. Une colline buissonneuse, où çà et là se tord un vieil arbuste , flattera davantage leurs regards que la plus
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riche pépinière. Leur opinion, dégagée de toute préoccupation vénale, sera toujours en accord avec le sentiment de l’idéal. Elle vivra tant qu’il y aura sur la terre des cœurs fiers et indépendants. C’est par amour de la nature libre, que les artistes et les poètes aiment à contempler les pays incultes.
Il est aisé à la plupart d’apprécier un monument et de dire s’il est distingué ou vulgaire; car il y a dans les lignes simplicité, régularité, correction. Bien difficile est d’apprécier un paysage, car d’ordinaire il y a une grande complication de lignes. Un pays peut être pittoresque, et avoir l’expression commune et déplaisante aux regards de l’artiste. Il en est du paysage naturel comme de la physionomie humaine : un seul trait disgracieux peut en détruire le charme. Par contre, certain détail, très apparent, peut lui donner un accent de beauté.
La plupart des parcs modernes ont un air de grâce recherchée et de banalité qui détruit toute fraicheur et toute inspiration en l’âme du promeneur. La prétention et la suffisance de l’esprit de l’inventeur y percent. Il semble qu’on se promène en un pâle décor qui endort les sens et l’imagination.
Ce qui est purement naturel, et ne peut s’acheter avec de la monnaie, a toujours plus grande valeur que ce qu’on peut acquérir. Ainsi , dans l’humanité : la jeunesse, le cœur, l’esprit, la grâce. Il est d’un homme vain de s’enfler de la valeur d’un objet qu’il a payé.
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La majesté effraye le plus grand nombre : on goûte aussi peu l’ombre des vieux arbres que la solennité des poèmes épiques.
Un arbre s’agitant ;\ notre croisée nous impressionne plus vivement qu’une forêt vue dans le lointain. 11 est plus intéressant, plus instructif, plus inspirateur. C’est une image naturelle qui nous montre la vie dans son perpétuel frissonnement. Chaque jour y apporte un changement qui éveille en nous des pensées nouvelles. Nous le voyons tour à tour bourgeonner, verdir, jaunir, éparpiller son feuillage. Plus les objets s’éloignent de nos regards, plus ils semblent s’immobiliser. Notre vue se lasse du manque de variété, comme notre esprit, lorsqu’il cesse d’observer les événements pour vivre dans les généralisations.
Maintes gens se croient dans un beau site dès qu’ils se sont juchés sur une montagne. Il leur suffit de pouvoir dire que leur vue s’étend à trois lieues à la ronde. Ils cherchent; pour y bâtir leur demeure, un plateau dépouillé d’arbres; s’il s’en trouve, ils les font abattre, pour que l’endroit soit bien chauve. On n’y trouve ni source, ni étang, ni cours d’eau; mais ils sont sur la hauteur! Leur habitation sera vue sur les quatre faces, et de très loin. — Pendant l’été, c’est le soleil ardent qui dévore l’herbe et dessèche le sol; en automne, ce sont les pluies, qui fouettent misérablement les pans de mur; durant l’hiver, c’est la bise qui, ne rencontrant point d’obstacles, hurle vilainement aux fenêtres. Aux beaux jours du printemps, c’est le silence : les oiseaux fuient un tel site; s’ils chantent, c’est au bord des prés verdoyants, ou sous les rameaux des arbres.
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Calme au dehors, ému au dedans : le philosophe devrait pouvoir le dire de son style. En le montrant agité, il l’éloigne de la beauté antique, et lui-méme s’écarte de la vérité immuable. Il doit produire simplement le fruit de ses réflexions, sans laisser deviner le travail de la maturation, comme une pendule qui indique d’une marche mesurée l’heure sur le cadran, sans montrer la rapidité de son mouvement intérieur.
Enveloppez d’une draperie légère la statue de Vénus, cxposez-la à la brise, vous pourrez voir se former, dans l’étoffe remuée, des plis dignes d’étre reproduits par le ciseau des plus grands sculpteurs ; mais ils ne seront qu’accidentels. La beauté éternelle n’envoie que des ombres fugitives sur cette forme qui flotte aux caprices de la vie terrestre. Combien de rides et de torsions disgracieuses ne viendront pas déflgurer la statue, et seront en désharmonie avec son attitude! Entre mille mouvements, il n’y en aura qu’un à choisir et vraiment digne d’étre représenté.
Contemple les monuments de la Nubie et de l’Égypte! Vois les sphinx couchés en leur effrayant mutisme, à demi ensevelis dans le sable, immobiles, placides, recueillis, pleins de majesté et de mystère. Ils semblent braver les siècles avec indifférence, être sûrs de leur durée, et se montrer à toi comme un aspect de l’éternité! Qu’ils t’emplissent de hautes et sereines pensées, et que ton âme demeure, à leur exemple, insensible aux flots des heures !
L’instruction produit plus de sots que l’ignorance, parce qu’elle donne plus souvent la vanité que la science.