CCCXXVIII
Il semble à bien des écrivains que si l’on écrit des pensées morales., il faille s’y montrer spirituel. Rien cependant ne s’accorde moins avec la morale que le bel esprit. C’est la simplicité, la clarté, l’honnêteté, que le moraliste doit faire briller en son style.
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Ce n’est point son habileté littéraire qu’il doit montrer, mais le sentiment d'humanité qui dicte chacune de ses paroles. Nous préférons Marc-Aurèle, Sénèque et Epictè’te, à Larochefoucauld, Champfort et Rivarol.
Ce caractère terne qui parait en tant d’écrits vient de ce que leurs auteurs n’ont pas puisé leurs inspirations i la véritable source : la nature. Singulier procédé littéraire, de s’emplir la mémoire de nombreuses lectures, avant de prendre la plume! Que fait alors l’écrivain, sinon se nourrir d’aliments déjà digérés? Quelle force peut-il se donner par là? C’est par des impressions générales sur l’humanité, la vie universelle, que l’esprit s’électrise insensiblement et parvient à faire jaillir de ces étincelles lumineuses qui accusent le foyer originel. L’ensemble doit être conçu avant la production des détails. Naturellement, les formes déterminées succèdent au chaos. Les livres ne peuvent nous donner que des notions séparées sur la réalité infinie. Dans le mystérieux spectacle de la nature réside cette magie que le sentiment seul saisit, et dont l’esprit est fécondé.
On voit tel écrivain publier des livres qui prêchent une morale sévère, et lorsqu’on étudie son œuvre, on s’aperçoit qu’elle n’est qu’une suite de compilations, qu’il ose livrer au public comme étant le fruit de son génie. Il n’a point indiqué les sources où il a puisé ses réflexions, ce qui lui mérite l’accusation de plagiat, c’est-à-dire de vol; et quel vol! celui du bien le plus précieux ; de la pensée d’autrui! Parfois, il cite le nom des auteurs, mais alors il tronque les textes, pour en dénaturer le sens, — ce qui est acte de faussaire. Voilà donc un apôtre de la vertu, qui manque aux premiers devoirs de l’honnête homme et dont on devra se garer.
c;ir toutes les improbités se tiennent! Appellera-t-on plagiat les réminiscences involontaires et ces pensées identiques qui peuvent naitre en plusieurs esprits à la fois? — C’est à la critique intelligente de discerner. Rien ne se crée de rien, et le plus puissant penseur est, lui aussi, assimilateur; il diffère du plagiaire par son individualité vivement accusée. Au lieu d’intercaler, de parti pris, en ses pages, les réflexions d’autrui, il les fond à son insu en son âme, pour les rouler pêle-mêle avec les flots de son génie.
Les demi-savants inspirent souvent la pitié par la sotte vanité dont ils se grisent. Voyez ces illustres spécialistes au front pâli par les veilles : ils se croient au centre de la question alors qu’ils ne l’ont pas même côtoyée. Ils sont lâ, sur des points écartés de la réalité essentielle, n’ayant d’attention que pour certains phénomènes qu’ils analysent minutieusement , sans même se douter de leur connexion, et s’imaginant qu’ils ont dépouillé de ses voiles la vérité absolue. Ils font l’effet de gens qui croiraient connaître la mer parce qu’ils auraient étudié quelques gouttes de ses eaux. A les voir cheminer â travers la foule, roidis et crispés par le sentiment de leur supériorité, on se demande si l’on a devant soi des savants ou des maniaques. La nature, l’humanité, ils ne les voient plus que d’un œil atone; et cet œil, dorénavant, ils le veulent tenir fermé : n’a-t-il pas tout scruté? A quoi bon l’ouvrir encore, puisque leur théorie est publiquement affirmée? Ah! qu’il leur serait avantageux de prendre une petite leçon de modestie en méditant ces paroles de Newton : « Je ne sais ce que le inonde pensera de moi; mais, pour mon compte, je me regarde comme un enfant qui joue sur le rivage, qui s’amuse çâ et là à ramasser un caillou poli ou une jolie coquille, tandis que le grand océan de la vérité ést là devant lui et n’a point encore été découvert. »
HEURES DE l'IlILOSOl’HIE