CCCXXXIV
Le public ne méprise les lettres que par faiblesse spirituelle et impuissance d’écrire. Les lettres ont toute importance. Jésus se serait éteint dans sa divinité, loin du jugement et de l’amour des hommes, s’il n’y avait eu des écrivains pour le transmettre aux
âges futurs. Mais les apôtres eurent assez d’humanité pour ne pas enfermer dans leur cœur le céleste trésor. Ils écrivirent la vie du maître et répandirent parmi les hommes son œuvre, devenue impérissable par leur témoignage.
Il ne faut pas chercher le sens littéral dans les boutades qui échappent aux poètes et aux philosophes. Il faut, pour les apprécier équitablement, s’identifier avec eux, se placer dans les circonstances où elles leur échappèrent. O écrivain misanthrope, combien on a médit de toi ! On t’a cru plein de froideur et de mépris envers l’humanité, alors que tu étais pour elle tout amour ! On t’a cru insensible , alors que tous tes discours n’étaient dictés que par une sensibilité extrême! Que tu es loin de l’indifférence, pour laquelle cependant on n’a pas une parole de blâme ! Que tu es loin de cette haine aveugle qui est le fruit de l’amour-propre en révolte! C’est par affection pour les hommes que tu t’indignes, ne recevant d’autre salaire que leur hostilité ! Ce qui prouve bien ton amour pour l’humanité, c’est qu’elle est l’objet de tes constantes méditations. Ces jours de jeunesse, que tu pourrais dépenser dans les plaisirs, se consument à faire passer devant toi, en esprit, tes frères mortels, pour te réjouir de leurs vertus; gémir sur leur faiblesse et leurs travers, et gourmander leurs fautes, comme un père de famille qui, chargé de nombreux enfants, ne se lasse de veiller attentivement à chacun d’eux.