CCCXXXIX
Hors les correspondances intéressées, on n’écrit plus guère. Il n’y a plus d’intimité. L’industrie a déromantisé la vie, et l’on s’habitue à prendre pour futilité les témoignages d’affection. Dés qu’il faut parler sincèrement et cordialement, on se trouve sans paroles. La vie du cœur a décliné, pour faire place aux raisonnements arides; car c’est du cœur, comme d’une source intarissable, que sort cette abondance de paroles qui oblige les amis éloignés à correspondre par de longs et fréquents messages.
Beaucoup sont fiers d’avoir un chimiste distingué dans leur famille ; bien peu se trouvent flattés d’y avoir un poète ou un philosophe. La chimie est science pratique, semble-t-il, tandis que la poésie et la philosophie s’exercent dans le monde imaginaire. On méprise ainsi l’idéal. On estime les sciences secondaires, d’ordre matériel, au-dessus de la beauté et de la vérité infinie.
Maints esprits orgueilleux, qui se sentent déclassés par leur naissance, se rabaissent encore de parti pris, par des manières
HEURES DE PIlILOSOPHIti
triviales et des discours inconvenants. Ils semblent dire : Admirez notre indépendance, et comme nous bravons l’humilité de notre condition, en pataugeant bravement dans la fange! — Démoniaque plaisir.
L’homme, de tout temps inspiré par le désir de paraître, a pris des attitudes dictées par l’hypocrisie. Mais il c.st peu d’époques où le masque ait été en si grande estime qu’en la nôtre. A peine le provincial a-t-il goûté de la grande ville, qu’il se gourme et se rend méconnaissable. Lui, naguère si libre en ses allures, le voici qui marche comme sur des épines, sous l’œil impitoyable de la vanité, et évitant de trahir son naturel par un mouvement spontané! On le voit cheminer péniblement, à la fai^on d’un automate, se grimer et, par duplicité, se donner le regard fi.'te, espérant que nul n’y pourra lire. Il se croit plus estimable pour s’être rendu personnage de cire. Aux siècles passés, l’humanité, étant moins sceptique, laissait du moins percer dans scs attitudes certaine naïveté tendre ou farouclie. On n’avait point le coeur creusé et aplati par mille ruses commerciales : on nourrissait en son âme quelque grand sentiment qui allumait dans la prunelle un feu sombre ou serein.
CCCXLIII
Le monde est tout entier à la mise; c’est par elle qu’il prétend apprécier les âmes. Ainsi, le tailleur défait toute cette égalité que prêchent les philanthropes. Lui seul règne véritablement, prenant pour ses mannequins ces grands personnages que l’on voit s’avancer d’un air prétentieux parce qu’ils se sentent enveloppés d’une étoffe bien taillée. Quel que soit son sérieux, le mondain n’aura point le courage de s’enquérir des qualités d’un homme qui porterait un vêtement déchiré; car il lui semble que, par les trous d’un habit, tous les mérites humains doivent s’échapper.
HKURÉS DE pHiLOSOPHIÊ
Les esprits impuissants aiment à s’abriter publiquement sous une bannière voyante. Ne pouvant reluire personnellement, ils se jettent ardemment en un parti, une coterie ou un groupe, s’attribuant avec effronterie les applaudissements qui ne s’adressent qu’à une idée représentée par une force numérique. L’impuissance est dédaigneuse : aussi les voit-on pleins de mépris pour ceux qui marchent sous une autre bannière que la leur. Tout entiers aux étiquettes que les individus s’appliquent, ils ne s’enquièrent guère de leur sincérité et du plus ou moins de valeur de leur doctrine. Cela demanderait réflexion, et ils en sont incapables. Si l’on vient à parler de leurs adversaires, ils ont plutôt fait d’esquisser sur leurs lèvres un sourire moqueur.
Le monde accuse de charlatanisme les savants qui parlent beaucoup sur ce qui fait l’objet de leur science. Il devrait leur en savoir gré, car tout au plus pèchent-ils par excès de confiance. Les charlatans modernes sont silencieux. Par leur silence calculé, ils exploitent les crédules. Au lieu du bonnet pointu dont les docteurs s’affublaient au dernier siècle, ils ont pris un air à la fois rogne et mystérieux. Remarquez ce médecin en renom, qui sait compter si parcimonieusement les minutes qu’il vous donne : à peine daignera-t-il répondre à vos questions! Il se croit trop supérieur à vous pour daigner raisonner en votre présence. Qui sait d’ailleurs si, sa langue se déliant, il ne vous dévoilerait pas la nullité de sa science et l’insanité de son jugement? Cependant, ayant mis votre santé en ses mains, vous avez bien le droit, semble-t-il, de vous éclairer sur la nature des remèdes que sa flintaisie va vous administrer! Bien qu’atteint par la maladie, vous n’avez cessé d'étre un homme, et de vouloir penser librement! Serait-ce donc parce que vous lui donnez la possibilité de vous
HUURES DE PHILOSOPiliÈ
précipiter sans témoins dans la tombe , qu’il se croirait en droit de vous traiter en chair inerte? Il eût mieux fait d’être vétérinaire. Que dirions-nous d’un homme d’affaires qui, sans consulter celui qui l’emploie, disposerait en maitrc d’une propriété qui ne lui appartient point? Tel qui parle sans cesse de progrès social, et refuse d’écouter les enseignements d’un ministre de la religion , se tient respectueusement coi devant un médecin qui lui parle cavalièrement pour lui donner, non des conseils, mais des ordres. D’illustres praticiens furent brusques, dit-on. Ce fut un travers de leur génie. Hélas! c’est par là seulement que maints disciples d’Esculape tentent de leur ressembler; de même que ces valets de grands seigneurs, qui, des habitudes de leurs maîtres, ne copient que les plus basses. O monde! si poli, si souple, et à l’égard des faibles si susceptible, tu te laisseras mener jusqu’à la fin des siècles par les façons bourrues ou magistrales des silencieux charlatans qui auront l’astucieuse audace de t’intimider !
Si l’on veut vivre dans la sérénité, il faut pouvoir tenir son amour-propre en repos, se montrer conciliant, et s’accommoder aux humeurs d’autrui. Qui vise sans cesse à jouer un rôle court aux meurtrissures. A quoi bon faire sentir à ceux qui s’enivrent en leurs vains discours, qu’ils sont fats, illogiques, suffisants? Qu’on leur laisse donc prendre le plaisir de comédie, le seul dont ils puissent jouir! Bientôt, ils vont se retrouver dans la solitude avec leur esprit superficiel , en proie à un ennui incurable.