‹ Heures de philosophieChapitre 45 sur 102 · CCCLVIII · texte numérisé non relu

CCCLVIII

Les hommes estiment si peu les qualités de l’âme, qu’ils se lassent du commerce des coeurs honnêtes qui ne sont pas doués d’assez d’esprit pour leur donner de l’agrément â les entendre. La bonté leur semble exhaler l’ennui. Ils cherchent de préférence la société de gens spirituels qui puissent tenir leur attention en éveil par des railleries, — fussent-ils fourbes, insolents et lâches.

Rien n’est plus rare que la noblesse d’âme; rien n’est plus commun que certain esprit de dénigrement. Les gens de demi • instruction abondent et courent les auberges. Pour la plupart ils sont rongés par l’envie, et possédés du démon de la malice. L’esprit semble être pour eux l’art d’être méchant impunément, et de découvrir les âmes ingénues qui puissent servir de but à leurs sarcasmes. Considérez, pour vous fortifier en votre mépris, cette misérable engeance, semblable à un essaim de mouches malfaisantes, environnant l’homme simple de cœur, pour le cribler de piqûres venimeuses. Lui, calme et débonnaire, ne s’en trouble point, et regarde d’un regard de pitié ces petits insectes en fièvre qui s’épuisent vainement à le faire sortir de son impassibilité sereine.

La bonne éducation aiguise les sentiments, leur donne une délicatesse extrême qui les tient toujours en éveil, par le désir de ne point froisser autrui et de lui plaire. L’homme délicat éprouvera une souffrance indicible s’il se trouve en présence d’un homme mal élevé auquel il doive quelque déférence : souffrance d’autant plus grande qu’il aura lui-même plus de cœur; car alors

il craindra, par pitié, de laisser apercevoir le tourment qu’il éprouve, et il devra pousser l’abnégation jusqu’à s’effacer devant un être vulgaire, incapable de le comprendre.

Aujourd’hui que l’esprit de cupidité est répandu par le monde, c’est le sujet familier des conversations, que l’évaluation des fortunes particulières; on les suit dans leurs variations, avec une attention qui, de prime abord, pourrait paraître paternelle. Les plus pauvres hères semblent, en leurs discours, mâcher de l’or. Le plus souvent, c’est la convoitise qui porte à s’occuper du gain ou des pertes d’autrui. Bien peu le font par estime pour ceux qui s’élèvent ou par compassion pour ceux qui tombent : le moi jaloux et insatiable est toujours vivant au fond des cœurs. Est-il cependant un sujet de conversation plus scabreux? Quelques-uns, tantôt ravalent la fortune d’autrui, pour flatter les cupides auxquels ils s’adressent ; tantôt l’exagèrent, pour réveiller leur envie, et avoir le plaisir de les mortifier.

Sous les airs de douceur et d’élégance, se cachent souvent des âmes insensibles. Une attention constante sur nous-mêmes nous détourne de la contemplation de l’humanité, seul objet vraiment digne de notre étude.

CCCLXIII

Le manque de liberté chez l’enfant, la répression trop sévère de ses premières inclinations le prive de tout accent de générosité, et l’oblige à consumer sa vie dans les arrière-pensées.

Que la cupidité s’allie souvent à la fausse dévotion, il ne faut point s’en étonner. Les faux dévots ont un désir extrême d’acquérir, ainsi que les cupides. Les uns et les autres, ils sont thésauriseurs, aimant Dieu non parce que Dieu est toute beauté et toute justice, mais parce qu’il est la force éternelle, et grand distributeur de récompenses. Comme leur petit égoïsme les aveugle ! Le regard divin pénètre au fond de leur âme calculatrice, et la dépouille de tous les mérites qu’elle s’attribue.

11 est difficile d’apprendre l’estime pour les sentiments d’autrui à qui n’est pas né avec un noble cœur. On s’en va ricanant çà et là à travers le monde, avec un raisonnement effronté, effarouchant les âmes modestes et faisant injure à l’idéal par chacune de ses paroles.

Vous ne toucherez point un papillon sans faire tomber la poudre qui colore ses ailes; vous n’analyserez point l’amour sans en faire évanouir le charme.

CCCLXVII

C’est avec le cœur plutôt qu’avec le jugement qu’ain doit écouter les âmes croyantes et convaincues. Il serait cruel de vouloir les reprendre. Leur passion et leur sincérité seront toujours plus puissantes que la froide logique.

CCCLXVIII

Le bon goût naît de la délicatesse du sentiment; il vient de l’éducation, et aussi de naissance. Si l’on a passé son enfance dans un milieu vulgaire, on ne peut en être doué, à moins qu’on ne soit de nature privilégiée. D’autre part, on peut être né en un milieu aristocratique et en être complètement privé.

Quelques-uns se croient nobles pour s’être couverts d’un vernis d’aristocratie. D’autres se croient démocrates pour avoir bravé les usages.

Tel jette à la tête des gens bien élevés l’épithète d’aristocrate. Il s’imagine qu’on le dédaigne parce qu’il est d’humble condition. Il s’abuse. Ce n’est point par condition qu’il est bas, mais personnellement.

Refroidissez cet e.valté, ce sera un génie; échauffez ce timide, ce sera un grand esprit. Nous péchons toujours par le trop ou le trop peu.

CCCLXXII

Les hommes les plus superficiels sont généralement ceux qui accentuent le plus vivement leurs paroles, et n’offrent aux regards de la pensée que des couleurs voyantes. Bien qu’ils soient très écoutés de la médiocrité, ils sont pour le penseur ce qu’est pour

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rartistD l’enseigne d’un décorateur prés de la toile d’un maître. Il est amusant de les voir trancher dans l’histoire, la diviser en périodes, selon ce qu’ils ont lu en certains livres où la réalité est sacrifiée au système. Quant à la nature humaine, la source même de nos pensées, elle est mise de côté. Il semblerait que les grands génies, — qui sont de tous les temps, — ne soient que le fruit de leur siècle! D’abord, nuit noire! puis, pénombre! puis, lumière tempérée! puis, éclatant soleil de l’avenir! Pour eux, la théorie doit tout régir ; il n’y a point de génies inspirés : il n’y a que des époques.

CCCLXXIII

Quelle intelligence! s’écrie l’ignorant. C’est qu’il vient d’entendre un étudiant lui faire en trois minutes l’histoire du genre humain. Il s’imagine que le jeune savant a tiré son discours de son propre fonds; il ne sait point qu’il récite les dernières pages d’une revue scientifique.

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