‹ Heures de philosophieChapitre 50 sur 102 · CCCLXXXVI · texte numérisé non relu

CCCLXXXVI

Il faut savoir n’être déplacé nulle part. Un grand amour, uni à la sincérité et à la modestie, enseigne cette science qui est véritablement la plus humaine, et mène à la connaissance de soi-même et de l’humanité.

CCCLXXXVII

Admirons les formes aristocratiques quand elles naissent de la délicatesse de l’ame; ne méprisons point les formes vulgaires quand, au fond, nous voyons percer un cœur loyal.

CCCLXXXVIII

Ce siècle ne fournit plus l’étoffe dont se font les grands hommes; mais la société présente est pleine de petits hommes réussis. C’est que les esprits seuls sont cultivés et que les plus nobles sentiments, qui ne mènent point à la fortune, sont considérés comme dangereux. Pour faire un grand homme, il faut une grande âme. Quelle vérité en cette pensée de Vauvenargues : Les grandes pensées viennent du cœur.

CCCLXXXIX

La vivacité dans les affections de famille est peut-être une cause d’indifférence envers l’humanité. Souvent elle dégénère en une sorte d’égoïsme, et finit par éclater en rivalités jalouses. Beaucoup, par trop épris des leurs, ne craignent point d’aller à l’encontre de toute justice, en lésant la société en ses intérêts. Leur enfant a toujours raison sur celui du voisin.

L’amour instinctif des pères pour leurs enfants les porte parfois à méconnaître les droits de la liberté individuelle. On en voit qui tiennent leurs fils en lisière par delà la maturité de leurs ans , et les empêchent ainsi d’exercer leurs forces pour fournir à leur tour leur carrière. Ils oublient que la nature commande aux jeunes

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oiseaux qui peuvent déployer leurs ailes, de prendre leur essor. Certes, il est de ces séparations doublement affligeantes. Quelle situation pénible pour un pauvre artisan, de voir un fils qu’il a fait instruire à la sueur de son visage, sortir un jour de la chaumière paternelle, pour monter en une sphère sociale où lui, vieillard inculte, ne pourra jamais pénétrer! Mais une telle situation, il devait la prévoir. Ce sacrifice qu’il a fait en donnant l’instruction à son enfant, il doit savoir le continuer.

Lorsque le raisonnement a pris trop d’empire sur nous, qu’il nous tient dans ses rets, notre pensée cesse d’ètre aventureuse, et nous devenons impuissants à créer.

La raison, faculté moyenne, chemine d’un pas mesuré; mais le sentiment, faculté presque divine, voltige et plane dans l’immensité sur les ailes de l’amour. Le poète lyrique, en scs heures d’inspiration, touche aux cieux : il n’est plus qu’une harpe éolienne qui résonne à l’harmonie infinie.

CCCXCIII

Si les gens du commun se moquent des poètes, c’est d’abord parce qu’ils ne les comprennent point, et ensuite parce qu’ils savent que les poètes dédaigneraient de descendre jusqu’à eux pour leur nuire : ils peuvent donc s’en moquer à leur aise !

HeUrF-s £)e philosophie

Les cœurs généreux, qui prennent l’humanité pour unique objet de leur amour, s’apprêtent de longs jours de désespoir, s’ils ne sont pas soutenus par la religion. Souvent, iU finissent par la révolte et la haine, en voyant leurs nobles désirs méconnus par ceux-là mêmes qui devaient être le plus intéressés à leur réalisation. Loin de recueillir l’approbation des foules , ils en sont parfois honnis; car les hommes jugeant sur l’extérieur, les airs de douceur les charmeront toujours davantage que l’expression d’un sombre chagrin. Le peuple ne s’enquiert point du chemin douloureux que telles âmes ont pu faire avant d’arriver au point où il les voit. Il y a aveuglement de part et d’autre : chez les premiers , il est produit par une sorte d’impatience de cœur, née de la passion; chez le second, par l’indifférence, fruit de la paresse, qui se contente de considérer le premier aspect^es choses. On ne se révolte guère contre les événements , que faute d’avoir fait la part des fatalités. Mille faits déconcertent la pensée qui rêve le progrès social. Si, dans l’histoire, certains accidents semblent les conséquences logiques d’actes antécédents, il en est bien plus dont on ne peut donner l’explication. Nous ne sommes jamais que sur certains rameaux de l’arbre de la science, et nous ne pouvons découvrir tout son embranchement.

J’entends parler de la démocratie matérialiste : j’aimerais mieux qu’on parlât de fraternité religieuse. Qu’on aime l’humanité, si souffrante, si tourmentée, je l’admire; mais qu’on la prenne pour seul objet de son affection, je n’y puis voir que faiblesse de vue. L’humanité n’est pas la divinité : elle est trouble , enivrée par les sens, pétrie de fange, bouleversée parles éléments; elle n’est que floraison éphémère dans la succession des siècles. Bien fol est qui s’y appuie de tout son poids! Les nations présomptueuses qui

n’ont pas élevé leur regard au-dessus des phénomènes de la vie présente sont destinées à mourir les premières. Après avoir voulu dominer par la force des armes les peuples modestes et croyants , elles seront garrottées, et rongeront dans l’impuissance les anneaux de leurs chaînes. Si un accident les délie, elles ne pourront se tenir debout; et, pour comble d’humiliation, elles brouteront un jour l’herbe des champs comme l’orgueilleux roi de Babylone. C’est en présence du principe inaltérable de la charité infinie, que l’homme doit se placer, plein de mépris pour la cohue des intérêts particuliers. Il y a plus d’un égoïsme : il y a celui de famille, celui de parti, celui de patrie, et même l’égoïsme d’humanité, en tant qu’on la considère comme indépendante de sa céleste origine. Comment peux-tu croire, généreux cœur, que cet orateur qui ose nier Dieu, n’est pas au fond un absolutiste? Comment oses-tu espérer que sa passion ne l’égare point? S’il se sacrifie pour être applaudi des hommes, accorderas-tu de la valeur à son sacrifice? Ne te diras-tu pas qu’il ensemence les flots? Ecouteras-tu ses paroles éclatantes, si tu sais qu’elles résonnent sur l’instinct obscur et variable? Ne dois-tu pas craindre, en ne faisant point appel à ta réflexion, de devenir la dupe d’un téméraire? Ceux qui, doués d’un esprit ambitieux et vénal, vivent mêlés à la foule pour s’y faire une place, s’apercevant qu’ils n’y peuvent réussir qu’en transigeant avec leur conscience, ne tardent pas à hurler et ruser avec les bêtes de rapine. Dès lors, l’idéal doit s’évanouir pour eux, et ils sont obligés d’apaiser leurs remords en se faisant une doctrine qui puisse leur laisser toute liberté dans le monde précaire auquel ils se sont livrés.

Indépendance : mot superbe dont s’empare l’orgueil humain et qui ne cesse de faire des dupes sur cette terre. Quoi de plus grand, semble-t-il, que d’être indépendant des hommes, de la nature et du destin? Notre présomption nous empêche de

reconnaître que toute notre indépendance ne peut être qu’un esclavage moindre. Nous nous croyons libres, pour avoir, par de douloureux efforts, agrandi notre cercle d’action en ajoutant quelques anneaux à nos chaînes. Tour à tour subissant l’influence de l’âge, des lieux, des saisons, de la famille, de la société, et fatalement entraînés dans le rouage du temps impitoyable, nous ne sommes que des créatures contingentes sans cesse déformées par la métamorphose. Indépendant, ô mortel! tu ne peux l’être que par ta soumission aux lois divines et sociales, et par une inspiration qui fasse planer ton âme au-dessus des phénomènes passagers; tu ne peux l’être qu’en te plaçant toi-même dans le cercle de la liberté divine, qui est l’amour infini. Dès que, guidé par l’orgueil, tu t’en éloignes, tu tombes dans les régions de l’esclavage, et tu te trouves seul contre la puissance souveraine. C’est par la résignation que tu peux te sentir libre, en épanchant ton âme dans le grand courant vital. Alors tu reconnaîtras la justesse de cette parole de Marc-Aurcle : Que le pouvoir de l’homme est grand, puisqu’il peut obéir au devoir et se résigner au malheur!

CCCXCVII

Toi qui parles si éloquemment de politique, ne songeant à rien moins qu’à régénérer le monde par l’athéisme, as-tu déjà fait des retours sur toi- même, as-tu déjà étudié l’homme? Non sans doute; le monde externe te suffit, et comme tu le dis, il est déjà assez vaste pour ton activité. Cependant, sache-le, l’étude de la nature humaine doit servir de base à tes opinions politiques; car la vie est une; tu ne peux rien exprimer de juste qui ne s’appuie sur la double expérience interne et externe. Je t’entends dire que le temps est venu où l’on doit extirper du cœur des hommes ce sentiment religieux qui mène au triomphe du despotisme. Eh quoi! tu ignores donc que, si l’homme est animal raisonneur, il est aussi animal religieux! Ton esprit n’est donc pas assez perspicace pour découvrir les aspirations de cette créature misérable

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HEÜRfiS t)É PlttLÔSOPHIÉ

qui ne cessera de s’agiter, en quête d’un bonheur parfait , inttouvable sur cette terre? En parcourant l’histoire, tu n’as donc pas remarqué ce penchant secret et irrésistible qui pousse les hommes à rendre un culte à cette perfection invisible qu’ils nomment Dieu? Tu n’as pas senti au fond de toi-même la conscience corroborer l’enseignement que t’offre l’histoire! Persévère, si tu l’oses, dans ton désir de faire triompher ta doctrine antireligieuse, les esprits sensés n’auront qu’à te plaindre, en voyant que tu te condamnes au sort de l’infortuné Sisyphe — à moins toutefois que, grâce à un secret jusqu’aujourd’hui ignoré des mortels, tu ne te sentes assez puissant pour modifier l’essence même de la nature humaine.

CCCXCVIII

J’ai des principes, et il faut qu’ils triomphent! Plutôt mourir que de transiger avec mon opinion! — Tels propos semblent dévoiler une intelligence un peu obtuse. Bien qu’on parle ici de mourir pour ses opinions, il est plus probable qu’on ferait périr pour elles l’humanité entière. Et quoi ! il faudrait donc que chaque citoyen qui aurait une nature passionnée pût accommoder la société à ses opinions ! Mais l’humanité n’est pas argile inerte : elle est libre, toute pleine de volontés, et travaillée par des inspirations diverses. Certains croient avoir fait preuve d’indépendance, qui n’ont prouvé que leur manque de réflexion. Trouverions-nous sensés ces deux hommes dont l’un dirait: Le vêtement de toile est le meilleur, — et l’autre : La flanelle seule convient aux hommes? Ne dirions-nous pas' à tous deux qu’il y a plus d’une saison dans l’année? Que penserions-nous d’un médecin qui, sans étudier la nature de la maladie, prescrirait quand même des toniques? Et d’un navigateur qui voudrait traverser l’Océan par le plus court chemin, sans s’enquérir des écueils ?-Et d’un agriculteur qui sèmerait l’herbe sur le sable, et le sapin sur la terre limoneuse ?

Heures Oe PHIlosôpHië

2éé

Toute science profonde part de l’âine; l’amour du Créateur doit en former la base. En niant la divinité, on s’avance en une science souterraine; et l’on déchausse les racines de l’arbre de la vraie science. Cet arbre languit, meurt et se dessèche sous le travail de l’analyse; il doit tirer sa sève de l’humilité chrétienne qui appelle le Verbe inspirateur et fécondant. Cet homme a-t-il l’esprit orné? — interrogation mondaine. Que ne demandez-vous plutôt s’il nourrit en lui des pensées élevées qui lui permettraient, en quelque endroit qu’il se trouvât, de les affirmer publiquement? Car le but de la science éternelle doit être d’ennoblir les caractères. Les esprits cultivés et brillants nous intéressent, nous captivent; cependant nous ne pouvons estimer que les esprits modestes. On ne chérit guère les hommes qu’en tant qu’on les sait animés du souffle de Dieu. D’autres sortes d’affections peuvent être ardentes; mais ces ardeurs s’évanouissent avec les années , par l’œuvre dissolvante de l’expérience.

Qu'ai-je fait pour mériter de naître , pour mériter de vivre ? — Telles sont les questions que tout mortel devrait sans cesse se poser pour remercier son Créateur d’un bienfait inespéré.

Pour avoir fait l’entendu dans les sciences, en s’entourant d’une jeunesse inexperte, on se croit de l’importance. On s’imagine trôner sur une cime altière dès que, par le chemin tournoyant de l’analyse, on est sorti de la région des ténèbres pour pénétrer dans la zone où s’exercent les esprits rationnels. Certes, voilà un bon pas. Mais il en est un second dont l’entreprise est

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autrement longue : c’est celui qui nous met dans le royaume de la charité et du céleste amour des âmes. Que les raisonnements sont vains! Que les oeuvres où ne régnent que la mémoire et le jugement sont froides! On se sent transporté aux contrées polaires, dans un océan de glace plein de bizarreries, sous un ciel changeant toujours, varié par des mirages et de fugitives aurores. On s’étonne pour bien peu de temps, et l’on cherche à s’éloigner de ses parages stériles et de gagner les terres qui se couvrent de moissons, en se redisant cette profonde parole du livre éternel :

« Quand je posséderais toute la science des hommes, si je n’ai pas la charité, je ne suis que comme un airain sonnant ou une timbale retentissante. »

Es-tu chagrin, tourmenté par les hommes et les choses, jette hardiment ta pensée dans l’espace et dans l’éternité; contemple l’univers immense, et considère le point imperceptible que tu y formes avec tout ce qui t’entoure. Écoute la cloche ; elle t’annonce que le temps infatigable roule toutes choses en son linceul, et que bientôt toi-même tu seras roulé dans l’oubli et l’éternel mutisme. Hâte-toi donc de ramener la paix en toi au spectacle de la vie générale et par le sentiment du peu que tu es.

Le malheur terrestre n’est pas à redouter s’il devient un enseignement. C’est en tombant du faite d’un édifice que le martinet aux ailes démesurées prend son vol dans l’espace. Ainsi certains génies ont besoin d’une chute pour s’élever aux régions éthérées.

HEÜRES de PHtLÔSÛPHlË

Il y a deux génies dans l’homme : Pensée , Amour.

O pensée, amour, je vous sépare, et vous n’êtes qu’un !

Toi, amour, tu sais penser! et toi, pensée, tu sais aimer!

Nous aimons la franchise et nous aimons la prudence.

Nous aimons la clarté et nous aimons la pénombre.

Dissiper les ténèbres, et à la fois voiler la clarté vive, telle est notre double aspiration.

CCCCVT

Le penseur que l’amour de la vérité enflamme, et qui sent toute la puissance de la sincérité, marche droitement à son but; il se remémore cette ardente parole: Noverim me, iwverim le! Par élan d’amour, il perce l’obscurité, et dépouille de ses voiles la vérité à laquelle il aspire. Mais, sans l’aide de Dieu, il ne peut rien. Il faut qu’il ait confiance, qu’il croie en cette voix qui résonne au centre de son cœur, et lui dit : Si tu es altéré de vérité, plonge sans crainte dans le ténébreux abîme, tu y trouveras le breuvage salutaire. Ton amour pour moi sera ta sauvegarde, comme l’affection de Dante pour le poète de Mantoue fut son talisman pour parcourir les cercles infernaux et acquérir la science de la justice divine.

Le métaphysicien que ne soutient point l’aspiration divine sent chaque jour s’alourdir le fardeau de ses connaissances. Chaque pas nouveau qu’il fait dans l’ombre qui l’environne, il

l’entend résonner plus sourdement. Autour de lui s’amoncellent les ténèbres , et lui-même il fuit la clarté pour demander à la nuit silencieuse, aux nuées, le secret de son être. Déjà il cherche la souffrance, la laideur, le mal, demandant aux exceptions bâtardes ce que lui refuse la sublime loi. Il va, plaignant le monstre, le quadrupède taciturne, le ver qui ronge, l’insecte .qui calcule, le vent qui gémit. Mais la nature, par ses formes étranges et’ ses bruits indistincts, déconcerte sa pensée aventureuse; — et arrive l’heure fatale , qui met fin aux conjectures !

CCCCVIII

Il faut rechercher le mystère, non point pour s’en faire une auréole, mais pour y répandre sa lumière s’il s’agit d’obscurités sur lesquelles le raisonnement a des droits, et pour l’adorer en silence s’il dépasse la portée de l’entendement. Il en est, de ces hommes de science et de piété ! Ce sont les plus braves, les plus humbles. Ils accomplissent ici-bas une vie libre, laborieuse; ils sont dans la droiture, la transparence: S’ils se sentent forts par leur sincérité, ils osent néanmoins reconnaître leur impuissance à soulever le voile pesant qui dérobe à leur vue les premières origines. Ils aiment les sciences pratiques et humaines. Parfois aussi ils se plaisent à jeter la sonde aux abîmes de la pensée; mais ils ne tentent point de fonder un système , voulant laisser à la métaphysique son caractère conjectural.

Il vaut mieux se taire que d’affirmer des doctrines qui n’offrent point toute certitude. Les amants de la science ont aussi leur aveuglement. Ils sont enclins à fonder leurs théories sur des faits exceptionnels. C’est le plus souvent par vanité et ambition. Quelques-uns fouillent la terre avec l’espoir qu’une découverte mettra leur esprit en lumière. Ils sont à leur sentiment et à leur

réputation, avant d’être à la vérité. La passion s’en mêlant, il faut peu de jours pour que ce qui était purement conjectural se revête à leurs )^eux de tous les caractères de la certitude. Le savant Cuvier s’est trompé maintes fois. Beaucoup d’autres se tromperont après lui. D’autre part, le public s’engoue aisément des conceptions neuves et hardies. Ainsi de cette découverte, que l’homme ne serait qu’un singe modifié. C’est une conjecture. Croire que le temps viendra où la race humaine sera, vis-à-vis d’une race plus parfaite, ce que sont les singes devant nous, c’est nourrir une opinion qui peut être trompeuse. Notre imperfection constatée, nous devons d’autant plus nous défier de notre science. Aujourd’hui, nous méprisons l’intelligence des singes. Nous les mettons en cage comme des fous furieux. La race future qui, dit-on, nous succédera pour nous dominer, agira de même envers nous : elle sourira des discours et des raisonnements humains ! Voici pourtant l’espérance d’avenir que doivent nourrir, pour être conséquents, ces amis du progrès qui mettent toute leur confiance dans les phénomènes terrestres ; cette humanité si présomptueuse aujourd’hui, réduite un jour à l’abaissement, et méprisée par une race de créatures physiquement et spirituellement supérieures.

Pour ne pas être forcé en scs derniers retranchements, tel paléontologue dit qu’il se borne à constater des faits. Mais il embrasse en sa vue toute la création, il veut en pénétrer les ressorts et s’échappe ainsi du cercle de la spécialité. Si l’on admet que la création n’est pas terminée, que cette terre et ses êtres sont en travail de métamorphose progressive, il faut se dire que l’humanité perdra le rang qu’elle occupe, à moins que l’on ne montre clairement les raisons pour lesquelles il n’en sera pas ainsi. Ecartons de nos cœurs ce triste espoir! 'Les créatures humaines souffrent assez déjà de la conscience de leur condition misérable, pour qu’on doive imaginer pour elles des inquiétudes

mille fois plus terribles. Les êtres qui viendraient se placer audessus d’elles seraient eux-mêmes profondément malheureux; car, avec une science plus grande, le désir irréalisable de connaître davantage leur rongerait le flanc, en renouvelant pour eux le supplice de Prométhée, qui n’est aujourd’hui le lot que des génies exceptionnels. Qui scrutator est majestatis opprimelur a gloria.

L’homme ne retirera pas d’utilité de savoir qu’il descend de bêtes affreuses. Il sait d’ailleurs, par la lecture de la Genèse, qu’il parut sur la terre après tous les autres animaux. Qui croit que l’on puisse ennoblir l’homme en lui mettant sous les yeux le témoignage de sa bestialité originaire? Comme si, en même temps que son infirmité, on ne devait pas lui faire sentir sa grandeur ; cette âme qui s’envole de la terre pour s’élever au monde immatériel? Le théoricien peut professer sa doctrine, les âmes simples ne s’en troubleront point, car ses paroles ne sont pas du monde de la pensée pure. Il faut toutefois reconnaître que cette recherche de l’origine de l’homme est d’un puissant attrait pour beaucoup d’esprits. Quel ténébreux roman que celui de ces vies transmigrantes se perfectionnant par des métamorphoses; que cette pensée humaine venant couronner le sourd et immense travail de la nature mûrissante! Il serait d’un esprit frivole de ne pas tenir compte des efforts audacieux de la science. Cependant, il est permis d’émettre d’autres genèses que celle du perfectionnement par hérédité continue. Il est probable que tous les êtres de l’univers furent distincts, jouissant d’une vie simultanée dans le chaos primordial, et que chacun parut à son jour d’éclosion dans tout son parachèvement. Des espèces ont péri, mais des créatures, dont nous ne pouvons prévoir la forme, pourront paraître quand l’heure aura sonné pour elles d’éclore â la lumière. Il y aurait d’innombrables types dans le sein d’une même divinité. La création

HEURES DE PHrLOSOPHIE

serait accomplie, mais toutes ses expressions ne seraient pas encore manifestées... Rien que conjectures!

La chronologie que l’on établit en s’appuyant sur la géologie serait certaine s’il n’y avait point d’imprévu dans le mouvement de la vie universelle.

CCCCXIII

L’âme de l’homme est consciencieuse; elle se reploie sur ellemême. Cela fait pressentir que l’homme est au faîte de la création terrestre et qu’il ne peut se continuer que hors de ce monde.

Tel prétendu savant ose prétendre qu’il y aurait lieu de se réjouir plutôt que de s’affliger si la paléontologie faisait prévoir que la race humaine sera un jour remplacée par une race supérieure. Qu’il entend mal le progrès et qu’il juge de bas! Loin d’être encourageante, la vue de cette perspective abaisserait les esprits et alanguirait les volontés. Il faut que l’homme ait toute confiance en sa nature divine et se sente constitué pour entrer dès à présent en communication directe avec l’absolu. Quel scepticisme le rongerait, s’il se disait que son âme n’est pas accordée à la raison éternelle et que, victime d’un mauvais organisme, il doit attendre de la métamorphose matérielle la découverte des premiers principes !

Quand on joint l’habileté à la persévérance et que l’on sait courtiser les plus puissants que soi, on est presque toujours sûr

de la vogue. Aussi beaucoup se mettent à sa poursuite, avec grande espérance de l’obtenir. Pour la gloire, c’est le quitte ou double. La vie peut se consumer en efforts stériles. Puis , on n’en jouit point de son vivant, et le désir de l’atteindre, distrayant des intrigues, ne mène guère qu’à l’hôpital. Les hommes, en général, ne sont point d’assez forte trempe pour ne point vouloir rayonner de leur vivant. Il faut une impulsion naturelle et divine pour tenter les glorieuses entreprises.

L’amour de la gloire enfante les vertus sociales; la vénalité n’y pénètre point, et les vils intérêts n’y ont point part. L’amour chrétien mène à des biens d’une autre nature; il enseigne les vertus cachées et, par estime du sacrifice, se place au-dessus de l’opinion des hommes; car ce n’est pas à cette fumée qu’on nomme la gloire terrestre, qu’il veut atteindre. Le premier attribue à l’humanité une valeur divine et se satisfait de son admiration. Le second lui retire cette importance et cherche sa récompense en la seule approbation de Dieu. La raison pratique voudrait conseiller l’union de ces deux amours, mais ils se heurtent sous plus d’un point. Le premier demande d’ailleurs une confiance en la nature humaine, qui blesse le sentiment d’humilité du second.

CCCCXVII

Un même courant entraîne les mêmes qualités, qu’elles soient particulières ou générales. Par une loi de la vie, ce qui est individuel tend toujours à devenir universel. Une grande défiance de nous-méme nous inspire la défiance envers la foule, et fait que la foule se défie de nous. Tombant en tel courant spirituel, nous y faisons choir les autres.

CCCCXVIII

Être humain, c’est-à-dire se mettre en l’ame des autres pour ressentir ce qu’ils éprouvent et les juger avec commisération, du fond de sa conscience; tenir compte de la nature humaine, si faible en elle-même et si affaiblie par mille accidents; être ardent à donner la récompense, et prudent à infliger le châtiment; ne pas se laisser emporter par l’orgueil, au point de se placer hors la foule pour la juger souverainement; ne pas se croire toute raison parce qu’on aurait prononcé des paroles sensées, ni tout amour parce qu’on se serait abandonné à ses bons instincts; songer qu’on est soi-même un amas indéchiffrable de vertus et de vices, si étroitement liés les uns aux autres, par une loi secrète, que les vertus tendent à dégénérer en vices et les vices à se transformer en vertus; se dire que dans la pitié réside la vraie piété; ne pas être tout entier à la lettre; nuancer son jugement à une âme tempérante; faire, dans tout crime, la part de la fatalité; ne pas s’emporter sous l’impression de mots tels que : monstre, forçat, renégat...; plaindre le condamné, en admettant le châtiment du coupable; savoir que, dans l’âme humaine, la nuit n’est jamais complète, et que le criminel égaré pourrait, lui aussi, l’occasion se présentant, faire preuve de dévouement et d’humanité; fermer l’oreille aux propos de ces hommes violents qui se satisfont de l’obscure justice extérieure; enfin, ne pas être plus insensible que le bourreau, qui s’attriste en voyant tomber le couperet meurtrier.

Un homme prêche la compassion : aussitôt, une cohorte inexorable et vigilante, de crier à la réhabilitation du crime! — Les cœurs faibles se laissent prendre aux paroles qui attisent les passions haineuses, quelques-uns par sentiment de vertu, la plupart par paresse : hurler étant plus facile que méditer. Il s’est

montré plus d’un fourbe prêchant la tolérance pour faire excuser ses mauvais penchants et sa propre ignominie. Personnellement, il ne méritait que le mépris, mais ses bonnes paroles n’en sont point pour cela méprisables.

Les hommes qui n’ont point cultivé leur raison et qui sont doués d’une âme passionnée, deviennent naturellement fanatiques; ils s’emportent en leurs opinions au point d’éteindre en eux tout sentiment de pitié, oubliant cette divine parole : Bienheureux ceux qui sont miséricordieux , parce qu’ils obtiendront miséricorde. Ce n’est pas seulement la fatalité de leur naissance, leur éducation, le temps où ils vivent, qu’il faut accuser, mais eux-mêmes; car ils ont dédaigné cette prudence dictée par la sensibilité; ils ont nourri de parti pris leurs sentiments d’orgueil, croyant leurs opinions infaillibles. On a cherché des excuses au fanatisme dans les mœurs de certaines époques, au lieu de n’y voir que circonstance atténuante; on a dit : Chacun est de son siècle ! — comme si le cœur n’était pas de tous les temps! — Aux jours néfastes de l’histoire, alors que, sous prétexte de plaire â un Dieu de charité etj’amour, on livrait au bûcher des infortunés dont le seul crime n’était le plus souvent que des paroles de démence, en ces jours de ténèbres et de sang, il y avait, comme aujourd’hui, des esprits indignés et des cœurs frémissants au spectacle des atrocités commises par ceux qui prétendaient tenir du Ciel leur autorité.

Il est devenu banal de s’élever contre le fanatisme. Il semble qu’on y perde ses peines et qu’il doive toujours vivre au fond des cœurs, n’attendant que les occasions propices pour se réveiller. Voyez cet homme que vous voulez par le raisonnement ramener

27f) HEURKS DE PHILOSOPHIE

à la modération ; tout entier au sentiment de haine dont il s’enivre, il ne vous écoute point. S’il écoutait vos raisons, il cesserait par cela même d’être fanatique.

CCCCXXII

Ce sont, hélas! les fanatiques qui s’indignent le plus hautement contre le fanatisme, qu’il soit politique ou religieux; car ce sont ceux qui ont le plus à souffrir de l’empêchement que l’on apporte à leur absolutisme.

CCCCXXIII

En cherchant le mobile des discours et des actes d’autrui, on se prépare bien des désillusions! Les opinions d’un homme dépendent parfois d’un défaut physique qui lui attire le ridicule; plus souvent, d’une ambition qu’il n’a pu assouvir. Tel sombre sectaire et tel fougueux démagogue, qui sont parvenus à des pôles opposés, peuvent y avoir été poussés par un même sentiment de haine. L’un et l’autre, abreuvés d’humiliations, fruits amers d’un orgueil injustifiable, ont tâché d’humilier les puissants qui leur* faisaient ombrage. Le premier les effraye en leur parlant de la mort menaçante et sans pitié qui , des grands et des petits, ne fera qu’une même poussière; le second leur montre le peuple révolté, qui bientôt jettera bas l’échafaudage de leur insolente fortune.

CCCCXXIV

Nul de nous ne serait fanatique s’il considérait à quel fil ténu se balancent ses opinions, s’il se rendait compte du degré de certitude qu’il peut acquérir dans les questions de métaphysique; s’il savait combien sa pensée, soumise aux influences physiques, est sujette aux variations! Qui nous dit que ce qui nous

hkures de philosophie

convainc à l’heure où nous parlons péremptoirement, ne nous inspirera pas une autre opinion, alors que nous serons instruits par une plus longue expérience? L’homme doit donc laisser remuer un doute léger au fond de ses affirmations. Ce doute, sortant de ce coin d’ombre qui demeure au fond de toute âme, quelque éclairée qu’elle soit, ne lui enlève point la foi; il est la simple reconnaissance de la faiblesse de l’esprit : — Seigneur, j’espère, je crois en toi; mais je suis créature imparfaite, et n’aurai jamais qu’une certitude humaine, car toi seul possèdes la vérité absolue.

Les hommes s’éprennent de telle religion, comme l’amant de la créature qui le fascine. Dites-leur que cette doctrine, objet de leurs plus nobles pensées, est irrationnelle, ils riront de vous; et ils n’auront pas tort, car c’est par une grâce spéciale qu’ils voient la lumière où vous ne trouvez qu’obscurité. Le professeur de dessin serait ridicule s’il espérait, par un discours sur l’esthétique, désabuser un amant sur la beauté qui le charme : il est entre les êtres, comme entre la pensée humaine et l’esprit infini, des harmonies secrètes qui ont leur raison cachée.

CCCCXXVI

Celui qui parle sentencieusement semble occupé â voiler le vide de son esprit, en attachant l’auditoire aux intonations de son discours pour qu’il ne songe point à en analyser le fond. Il ressemble à un vieillard attifant un mannequin. Pour peser ainsi sur son auditoire par des paroles lentes et préremptoires, il faut avoir grande suffisance et grand mépris d’autrui. Néanmoins, beaucoup se sentent flattés qu’on leur parle d’un ton solennel, comme certains qui se sentiraient honorés qu’un empereur mît majestueusement le pied sur eux.

CCCCXXVII

Il en est qui se hâtent dans la conversation, par modestie, pour ne ravir à l’auditoire que le plus court moment d’attention. — Naturellement, ne s’imposant point, ils ne sont point écoutés.

CCCCXXVIII

La scène du monde!.. Quelle vérité d’expression! — Qu’il n’aspire à rien et se tienne caché dans les coulisses, celui qui ne sait jouer son rôle en bon comédien !

CCCCXXIX

Quand le .sentiment de la vérité nous emporte, nous n’alignons pas nos mots dans nos discours. La symétrie des phrases est naturellement rompue. Le génie instinctif n’est pas artisan de son métier. — Ainsi le torrent : empli par cent ravines qui dégorgent à la fois les eaux pluviales, il roule pêle-mêle les blocs de pierre au bas de la montagne, puis se repose, attendant un nouvel orage. — Il n’est ni maçon, ni gâcheur; il livre les matériaux dont on élèvera des édifices.

Tel livre de philosophie abonde en contradictions, mais il est difficile de les saisir, tant le style en est diffus. Les nombreuses contradictions se neutralisent, et l’on dédaigne de les relever. La personnalité de l’auteur n’étant nulle part affirmée, on sent que l’on n’a devant soi qu’un fantôme qui s’évanouit devant la critique. L’œuvre indigeste, où l’émotion ne parait jamais, est comme un fouillis d’idées enchevêtrées qui n’ont point leur base dans le

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cœur de l’écrivain, mais qui sont plutôt un assemblage de réminiscences juxtaposées; le philosophe souffle de la poussière avec chacune de ses paroles , et s’il éblouit le lecteur, c’est en l’aveuglant par des menus raisonnements et des arguments captieux. On songe alors à ces gens qui, au bas de leurs écrits, apposent une signature qu’ils rendent à dessein illisible : on ne pourrait dire si elle est bien ou mal orthographiée. Ils en sont fiers néanmoins, car ils se croient assez importants pour qu’on les découvre en leur cachette.

CCCCXXXI

Providence — mot souverainement philosophique embrassant la sphère apparente et le centre invisible. Le terme fatalité ne s’applique qu’à la matière et à ses phénomènes. La grandeur de l’homme est de reconnaître que toutes les fatalités sont providentielles. Le cœur nous dit que Dieu nous mène à ses desseins, et que la fatalité ne régit que les accidents. Si tel savant nous fait observer que tel crime commis ou telle bonne œuvre accomplie est affaire de nature, et que notre tempérament et notre humeur momentanée nous ont incliné à produire ce mal ou ce bien, nous pouvons affirmer qu’il ne possède qu’une science de second ordre. 11 faut remonter plus haut : à ce qui nous donne ce tempérament et cette humeur. C’est la cause créatrice, et par cela même aimante et tendant d’elle-même au bien, au beau, au juste, à l’équité éternelle.

CCCCXXXII

Quand je regarde un écureuil en cage, tournant toujours pour grimper et descendre, je me dis : Voilà le faux savant.

HEURES DE PHILÔSOEHIE

CCCCXXXIII

On ne nie la Providence que par amour-propre. Soi seul, scmble-t-il, on est libre, tandis que Dieu est esclave, esclave de sa divinité. Ainsi, par outrecuidance, enferme-t-on Dieu dans le cercle humain.

CCCCXXXIV

O dérision! Les savants décrient les temps anciens, et ils en conservent les abus, ridiculisant ce qui faisait leur gloire : le sentiment chevaleresque. Ils se rangent du côté de l’astucieux valet Sancho Pança. Ils prêchent l’instruction ; et quelle est-elle Celle des B)^zantins, à l’idéal près. Ils se croient ingénieux et inspirés : ils ne sont que pédants et malicieux. Cette merveilleuse analyse que saint Thomas exerçait sur l’âme, on ne l’applique plus aujourd’hui qu’à la matière. On guérit le furoncle et l’on donne tout soin à l’animal. On se jette hors des principes éternels, pour vivre dans les faits. La conscience, on ne la comprend plus, mais on analyse les phénomènes compliqués de la digestion. Avec des étincelles éparses, on croit pouvoir allumer un feu intérieur. — Le centre vital est perdu de vue.

CCCCXXXV

Entrez en cette école, vous n’y trouverez que science stérile. Qu’apprend avec tant d’efforts cette petite villageoise qui, demain, sera vachère? — La suite des ducs de Lotharingie! Combien d’écoliers n’ont que deux mois par année pour acquérir le sens commun : le temps de leurs vacances !

Hr.ÜRES bË PHiLOSÔPMtË

CCCCXXXVI

Dès qu’un homme se montre débonnaire, on se lâche en sa présence. Cet abandon de soi prouve que l’on méprise ce qu’on n’est point obligé de redouter. Il y entre aussi de la vanité : nous nous croyons volontiers supérieurs à ceux qui sc montrent indulgents à notre égard.

CCCCXXXVII

Les superficiels ne distinguent pas la fausse bonhomie de la pitié indulgente. Le sot fredonne et siffle en présence du penseur. Celui-ci repaît sa curiosité et accroît sa science en laissant s’ébattre sous son regard ce complaisant modèle.

CCCCXXXVIII

Il y a peu de natures heureuses, peu d’esprits qui, en suivant leur pente, glissent â la vérité. Les hommes, en général, ont besoin d’être matés par la souffrance et les infortunes pour aller droitement le chemin de la justice.

CCCCXXXIX

Ne te crois jamais malheureux, toi qui , vivant dans le for intérieur, sais alimenter par ta rêverie les hautes pensées; tu ne peux éprouver que de divins tourments. Considère tous ces passants, ombres errantes à la poursuite d’un oripeau, et pénétrant au fond de leur esprit tortueux, vois les viles inquiétudes qui les rongent, et cet ennui irrémédiable dont ils sont jour par jour consumés. Que ce pitoyable spectacle t’encourage à te tenir ferme en ta voie solitaire, loin de la cohue des ambitions serviles.

Hf.ürf.s bÈ FiitLosobtitË

Le désir de se distinguer par son esprit, lorsqu’il n’est pas accompagné de la puissance créatrice, mène à la singularité stérile. Si nous nous sentons de l’originalité, notre devoir n’est pas de nous écarter de la voie large du gros bon sens, mais d’y marcher avec fermeté, de façon à y imprimer profondément nos pas. Qui veut gouverner le monde doit se soumettre à la raison. Si vis onmia tibi subjicere, te subjice rationi.

Les âmes enthousiastes se plongent dans la solitude, tandis que les esprits exaltés vont s’étaler partout, cherchant â se faire valoir : ainsi font les gens ivres.

CCCCXLII

Nous devons passer bien des fautes aux esprits ardents. Qu’ils troublent parfois, par la liberté de leurs mouvements, notre esthétique, nous ne devons point nous en étonner. Ils ne sont point nés pour nous; c’est nous qui sommes nés pour les comprendre. Comment pourraient-ils nous déplaire, si leurs paroles et leurs gestes ne sont que des élans visibles d’une âme généreuse? Nous pouvons nous montrer plus difficiles à l’égard des esprits suffisants, enflés de leur science. La mémoire y a tout fait, et la nature sincère n’y est pour rien. Ne nous étonnons point si, malgré leurs savants discours, ils sont malpropres, vulgaires, répulsifs, car ils vivent sans miroir, n’étant pas doués d’une âme réfléchissante. Aveugles â la vie réelle, et n’exerçant le plus souvent leur activité que dans la poudre du passé, ils ne distinguent point par où ils blessent la nature. Le contentement de fatuité qui les emplit et qui pèse comme un plomb sur leur âme, ne leur

Meüres bE philosophie

permet aucune élévation sentimentale. Ils se nourrissent de calculs — froide pitance! — croyant avoir tout appris, ils se montrent dans la vie journalière les plus ignorants des êtres. S’ils tombent i la rivière, ils n’ont pas de mains pour s’en ravoir; s'ils sont en chasse, le gibier passe derrière eux; s’ils chevauchent, les voilà i califourchon sur la haie; s’ils veulent courir, ils s’essoufflent; s’ils marchent, ils trébuchent; s’ils pérorent, ils font bailler; s’ils parlent d’amour, ils font sourire; et si, par caprice, ils se mêlent au monde, ils deviennent ridicules par la trop bonne opinion qu’ils ont de ce paquet intérieur qu’ils nomment leur science, — et d’autant plus grotesques que leurs manières prétentieuses sont préméditées.

CCCCXLIII

Qui ne cherche point, dans sa jeunesse, à être aimé, finit un jour par se déplaire à soi-même.

CCCCXLIV

Ceux qui recherchent avec ardeur les plaisirs extérieurs sont des gens qui s’efforcent de sortir de la nuit où leur esprit obscur les plonge. Ils prouvent leur faiblesse plutôt que leur force. Voyez ce moribond qui, durant les jours de sa jeunesse, vécut heureux dans sa maison de pierres; le voici qui s’effraye de leur couleur morose, et qui prend de ses mains débiles une brosse pour badigeonner en blanc sa façade.

Trouver une grande paix dans une passion extrême, tel est le comble de la félicité. On y arrive par un complet détachement de soi , par des sacrifices journaliers au sentiment de la beauté idéale. Aux heures sereines de la vingtième année, quelle âme de poète n’en a éprouvé l’ineffable douceur?

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CCCCXLVI

Les Ames ardentes et recueillies n’aiment ardemment qu’une fois, et leur amour hâtif a déjà trouvé son objet aux années de l’adolescence. L’excellence de ce premier amour, qui a pu se développer dans un cortège de divines rêveries, et dont le charme a fini par se rompre, leur fera toujours sentir l’imperfection de tous ceux qui lui succéderont. Une secrète appréhension ternira les illusions nouvelles qui voudraient se former.

CCCCXLVII

De ce que nos besoins décident de nos amitiés, il ne faut pas conclure que l’amitié naisse de l’égoïsme; cela ne serait que subtil.

CCCCXLVIII

C’est être grand que de considérer de sang-froid sa petitesse et de se sentir le frère du puceron; c’est être savant que de reconnaître son ignorance, eût-on passé une longue vie dans l’étude. C’est à leur modestie que les génies se reconnaissent.

CCCCXLIX

Généralement, la science qui nous mène à la fortune et aux honneurs est une fausse science.

Nous devons nous défier de notre premier jugement sur les personnes. Le milieu où nous vivons, nos divers désirs, nos illusions, les déceptions éprouvées, les chagrins qui ont pu assombrir

notre âme, nous influencent â notre insu. Souvent, le visage d’autrui est le miroir où vont se refléter nos propres sentiments. Le poète croit remarquer chez d’obscurs passants des génies incompris; l’usurier ne distingue autour de lui que des dupes ou des calculateurs astucieux; l’amant voit briller la flamme de l’amour dans l’œil le plus indifïerent; le sceptique appelle masque d’hypocrisie l’expression de la foi sincère; l’ambitieux prend pour un signe d’impuissance l’air de modestie; ceux qui soutfrent en espérant trouvent de la compassion au fond de tout regard qu’ils analysent; ceux qui sont découragés pour avoir trop longtemps souffert de la dureté des hommes, ne voient partout que des physionomies égoïstes. Le riche se trompe sur l’ouvrier, qu’il trouve impoli en ses allures, alors qu’elles n’expriment que l’indifference pour les usages; de même, le peuple lit le dédain sur la figure de l’homme haut placé, parce qu’il la voit impassible et froide; et cette froideur ne dénote parfois qu’une faiblesse de tempérament, ou le travail intérieur d’un esprit pondérateur qui lutte contre son imagination, en cherchant l’équilibre rationnel. De là, ce caractère d’insensibilité et de dédain qui met en défaut l’observation du vulgaire.

Les bons physionomistes sont aussi rares que les peintres de génie, les médecins perspicaces et les grands poètes. Ils doivent joindre â une observation subtile, l’intuition. Si la seconde est innée, la première ne s’acquiert que par une longue expérience. Il faut avoir vécu, c’est-à-dire aimé, connu, souffert, compris. Sous les contours expressifs de la physionomie, on lit alors l’âme qui, par instant, vient apparaitre, et l’on peut en mesurer la profondeur. Mais pour que la compréhension soit sûre, le sentiment de la vie doit être violent. Les moindres traits du visage doivent faire impression sur le physionomiste expert : d’une seule vue il les apprécie en détail et d’ensemble, pour en tirer la moyenne.

Certaines gens sont incapables de recevoir de l’éducation , par vulgarité d’instincts. Dans quelque situation qu’on les place, ils froissent les sentiments délicats et manquent aux usages. Chaque jour les couvre de nouveaux ridicules. Parfois, ils s’en aperçoivent, mais ils manquent alors de perspicacité pour reconnaitre en quoi ils ont péché.

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