‹ Heures de philosophieChapitre 51 sur 102 · CCCCLIII · texte numérisé non relu

CCCCLIII

C’est lorsqu’il se trouve à table, devant la nourriture, que l’homme révèle le mieux son naturel. C’est là qu’il montre s’il est le maitre ou l’esclave de ses instincts brutaux.

S’il est naturel que l’on prenne toujours le parti des siens, cela est souvent injuste. Il ne faut pas confondre les notions, et faire intervenir le naturel là où il s’agit du spirituel. On ne doit point blesser la raison éternelle, sous prétexte de devoir de patriote, de parent ou d’ami.

Les contrées se peuplent et ne donnent plus le champ aux caprices des imaginations. Plus il y a de inonde sur une route, plus la police doit être exigente. Dans les landes stériles du moyen âge, il était permis de faire des chevauchées sans crainte de contravention. Mais les hommes se sont multipliés ; où il n’y avait que des lieux déserts, des milliers de créatures ont paru qui font respecter leurs droits.

Plus un homme agit et parle, plus on trouve à reprendre dans ses actes et ses paroles. Ce n’est pas une raison pour qu’on se tienne immobile et muet. Le taciturne ne dit guère de sottises, ce qui ne veut point dire qu’il n’est pas un sot.

CCCCLVII

S’irriter contre les violents, c’est montrer qu’on les prend pour modèles.

CCCCLVIII

« Que disent de moi ceux-ci ou ceux-là?.. » — Leur opinion te préoccupe? mais toi-même, comment te trouves-tu à tes propres yeux ? Peut-être n’as-tu jamais songé à étudier ce personnage que tu livres si bénévolement au jugement public.

Il est des gens qui, à la honte de l’humanité, nourrissent leur vanité du mépris qu’ils provoquent par leur servilisme, prenant pour sentiment affectueux la familiarité avilissante.

Qu’il faut peu à celui qui a le sentiment vrai de la vie, pour goûter des heures de joie profonde! — la vue d’une tête candide; le seul spectacle d’un paysage pastoral.

Pour qui aime la beauté, que de déceptions amenées par l’observation des créatures! Dans la foule humaine, que de physionomies dures, malicieuses, fausses, stupides, grimaçantes! Soudain, un visage sincère apparait — félicité indicible, de pouvoir le contempler ! ’

CCCCLXII

Contempler ce qui est beau, sincère, palpitant au souffle de la vie sentimentale, quelle œuvre plus divine? L’espérance d’un bonheur d’outre-tombe ne peut imaginer au delà. Beaucoup parcourent le monde pour y chercher des distractions qui ne sont que des plaisirs mêlés d’ennuis. La félicité était près d’eu.'i; ils ne l’ont point aperçue, faute de sentiment.

CCCCLXIII

Avoir les regards très exercés sur les détails extérieurs des choses, prouve jusqu’à certain point le manque de fierté. Qui a Pâme élevée voit d’ensemble.

CCCCLXIV

Les lieux communs sont la vaine pâture des petits esprits.

Il y a des mondains qui se débarrassent de toute attention aux sentiments d’autrui, de même qu’il y a des savants qui se mettent au-dessus des usages du monde; c’est un mépris qui permet aux

uns et aux autres de se fortifier dans leur spécialité. On préférerait les voir moins experts en leur partie, et doués à la fois de science et de sensibilité.

CCCCLXVI

Le bonheur se trouve dans la vie naturelle, chez ceux qui ne s’entêtent pas en leurs opinions et les laissent se modifier au jeu normal de la vie sensible.

CCCCLXVII

Il semble que celui qui s’acharne en la discussion manque de cœur ou de jugement. Voici deux hommes aux prises, pour se prouver l’un à l’autre la supériorité de leur religion. Ils s’échauffent jusqu’à l’irritation, montrant bien que l’amour-propre est leur maitre, et qu’il les jette à la première occasion hors de leur doctrine. Qu’ils aient d’abord la bienveillance réciproque, et que, sur ce fondement, ils établissent leurs principes de philosophie religieuse.

CCCCLXVIII

Il n’est de véritable fraternité qu’entre infortunés. Plus on gravit l’échelle sociale, plus on voit s’accroitre l’égoïsme, chacun se sentant indépendant d’autrui.

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