‹ Heures de philosophieChapitre 52 sur 102 · CCCCLXIX · texte numérisé non relu

CCCCLXIX

Il y a des gens qui ne font l’aumône et n’adorent Dieu que par calcul : pour acquérir la gloire éternelle. Il semble qu’après chacune de leurs bonnes actions, Dieu leur doive des remerciments.

Le fanatique appelle persécution tout ce qui contrarie son absolutisme.

CCCCLXXI

Les faux religieux sont ennemis-nés des sentiments de liberté et de fraternité. Ils se disent détachés des biens terrestres, mais ils sont les mortels les plus ardents au lucre. Ils sont industrieux et cupides, et la compassion n’est que sur leurs lèvres. Leur seule visée est le pouvoir social. S’ils se montrent humbles, c’est par impuissance d’atteindre à leur but : la domination.

CCCCLXXII

Ma franchise me fait un devoir... — A quoi bon ce fard et cette glu sur ton discours? Crains-tu que je me défie? Me crois-tu déjà sur mes gardes ? — Je pourrais l’être en remarquant l’immodestie de ton préambule.

CCCCLXXIII

La raison nous enseigne à nous soumettre aux lois de l’univers; le cœur nous conseille d’avoir confiance en une providence sensible à tous nos sentiments intimes. La raison et le cœur s’accordent pour nous apprendre la résignation.

CCCCLXXIV

L’arrogance est sortie de ses retranchements; elle est enivrée, nue et sans armes; elle se livre d’elle-même à l’ennemi. Mais la modestie est imprenable, retirée qu’elle est au for intérieur.

CCCCLXXV

Quelques esprits trouvent leur principal aliment dans le sentiment pur; la plupart, dans le calcul ou les spéculations. Il faudrait pouvoir montrer que les hommes, des qu’ils sont sincères, sont dans la même région, cherchant à leur insu à atteindre au même but par des voies différentes.

CCCCLXXVI

Notre curiosité, habilement diversifiée, doit varier le plus possible les aliments de notre imagination. L’esprit humain est omnivore.

CCCCLXXVII

La pauvreté unit, l’opulence disperse. Les misérables se tendent les mains sans se connaître ; les fortunés s’analysent avec défiance, même entre frères.

CCCCLXXVIII

Il ne faut pas trop dédaigner la sottise humaine : ce serait marque d’inhumanité. Il faut tenter de la pétrir de ses mains, d’une pression intelligente et amoureuse, comme le sculpteur, l’argile.

CCCCLXXIX

Quand tel homme entre en raison, son front se contracte douloureusement; on sent que le bon sens ne lui est pas naturel et qu’il doit lutter contre l’imperfection de ses organes. Il semble

IIUURES DE l'IIIl.OSOl'IllE

qu’il tasse effort pour se tirer du péril, et qu’il se cramponne à une épave, dans les flots entrechoqués de ses sentiments discordants.

CCCCLXXX

Il est plus doux d’obéir que de commander. La conscience est plus satisfaite, la responsabilité étant moins grande.

CCCCLXXXI

Il est d’un esprit droit et d’une saine philosophie d’admettre la hiérarchie sociale. La société est un édifice, une pyramide, large à sa base et étroite à son sommet. Sa forme même assure sa durée. Renverser pêle-mêle toutes ces pierres superposées par le lent travail des siècles, pour les juxtaposer sur le sol, serait barbare et enfantin. L’ignorance s’incline instinctivement devant la hiérarchie sociale; la demi-science, inspirée par l’envie, la ridiculise et parfois l’injurie. Mais la vraie science apprend qu’il faut rendre à César ce qui appartient à César. Que l’on montre Jésus crucifié, aux esprits vains qui trouveraient du servilisme en cette parole fière et profonde !

CCCCLXXXII

Il est une raison selon Dieu et une raison selon le monde. Saint Jacques est inspiré lorsqu’il s’écrie : La sagesse de ce monde est destructive de toute vie, et mère de la cupidité.

CCCCLXXXIII

Nul n’est d’humeur plus versatile que le hâbleur. Il ne crie si haut ses opinions que par sentiment de leur peu de valeur,

n’ayant en lui aucun fond où elles puissent s’enraciner. Il se contente de l’effet momentané qu’elles produisent. Il n’est ni admirateur, ni enthousiaste. L’envie et la colère le travaillent. Après avoir e.xcité son entourage à la révolte contre l’autorité , il le trahit un beau jour, sans motif apparent, pour recommencer son jeu de phrases en sens inverse.

CCCCLXXXIV

Ressort des opinions politiques chez le grand nombre : — Ce démocrate m’a trouvé du génie : c’est la démocratie qui sauvera le monde. Ce prince m’a comblé de politesses : le gouvernement aristocratique est la perle des gouvernements.

CCCCLXXXV

Être profond, mais clair en ses paroles, tel doit être le but du penseur. Ces qualités sont fruit de réflexion et de sincérité. Fendant que l’intelligence creuse, il faut que l’amour embrase.

CCCCLXXXVI

Comme ils s’embourbent, ô poète, ceu.x qui te disent aveuglé dans les nues; comme ils se dépêtrent difficilement de la vase où leur naturel vulgaire les plonge! Qu’ils sont éloignés de la paix sereine où tes jours s’écoulent ! Le démon des convoitises les possède; ils serpentent et se traînent; tandis que toi,. porté sur les ailes de l’amour, tu contemples de haut les accès de leur fiévreuse ignorance.

CCCCLXXXVII

Les petits esprits sont malveillants parce qu’ils attachent trop d’importance à des puérilités. Ce que l’on prend chez eux pour

méchanceté, ingratitude, n’est souvent qu’imbécillité. Garde-toi d’écrire le panégyrique de cet homme, car s’il échappe à ta plume une faute de style, sois sûr qu’il en tiendra plus compte que de ton discours élogicux. A ses yeux tu ne seras plus que le piètre écrivain qui ne connait point sa langue.

CCCCLXXXVIII

L’âme humaine est comme un résumé de l’univers et contient des vies innombrables; tous les instincts animaux y sont réunis. Selon la nature de l’individu, tels penchants naturels s’y développent à l’exclusion des autres. Chez l’un prédominent les instincts de carnassier; chez l’autre, ceux de l’herbivore. Chez le plus grand nombre s’accuse le naturel des bétes d’embuscade. L’âme expansive est guettée par les esprits silencieux et calculateurs, comme le papillon, par les araignées immobiles aux angles de leurs toiles.

CCCCLXXXIX

L’observation est du domaine de chacun. Ce qui échappe généralement à la critique, c’est le sentiment des lois étemelles auxquelles doivent se rattacher les phénomènes observés. Ce sentiment ne se donne point : il est de race.

CDXC

Il faut pouvoir se mettre à distance des réalités, pour pouvoir les apprécier dans leur essence. Nous devons les contempler à vol d’oiseau, pour en saisir l’aspect général. L’amour de l’idéal, pondéré par l’observation réfléchie, nous élève au-dessus des phénomènes contingents, et nous place â la distance nécessaire pour produire équitablement nos jugements.

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meures me EMIEÔSOEHIE

CDXCI

Les admirateurs sont à ceux qui s’agitent à la superficie des choses. Chacun demande à être diverti par les frivolités d’autrui. Il semble que porter son attention vers la réalité infinie, ce soit effacer sa personnalité ambitieuse sous les rayons de la vérité essentielle. Dieu seul existerait! — Parole choquante pour les amours-propres.

CDXCII

Trop préciser les détails en une œuvre, c’est lui enlever ses germes fécondants. Quelle vérité profonde en cette parole de Gœthe ; Il ne faut point moudre ses pensées; on n’ensemence point avec de la farine.

CDXCIII

Nous nous montrons sans pitié pour la vieillesse, prouvant par là que nous sommes plus impitoyables que les enfants de Lacédémone. Nous ne voulons voir que ses rides; nous dévoilons ainsi notre manque de virilité. Virils, nous serions généreux; nous aimerions et respecterions d’autant plus la vieillesse que nous nous sentirions plus forts. Ce vieillard, dont tu te détournes, fut jadis un enfant, un adolescent. Les stigmates que le temps imprima sur son front, sont les aveugles blessures de la fatalité. L’enfant et l’adolescent ne sont point morts en lui : la matière en métamorphose les a couverts d’un masque sous lequel tu dois pouvoir retrouver les sentiments d’une jeunesse éloignée.

CDXCIV

Notre vie, dans son cours régulier, n’est qu’une longue perspective en losange. Les lignes de la figure géométrique s’écartent

HEÜRKS DI- Î'HILÔSOPHIË

jusqu’à l’âge mûr, puis se resserrent insensiblement jusqu’à l’agonie, qui est au bout, et nous étrangle.

CDXCV

Le plongeur ne descend point sous les ondes épaisses de la mer, et ne peut s’y maintenir, s’il ne se met d’abord un fardeau sur les épaules. De même le penseur ne peut pénétrer la pensée éternelle, s’il n’attache à son désir un sentiment grave : celui de la puissance de Dieu et de sa propre fragilité.

CDXCVI

L’archer invisible nous frappe sans cesse et silencieusement de flèches nouvelles. Mais écoutons ! les heures retentissent au clocher, marquant nos blessures. C’est votre appel que nous croyons entendre, ô chers morts impatients! Quelques jours encore, et nous serons réunis à vous , dans la paix infinie.

CDXCVII

Décembre.

L’été n’est plus : voici les longues soirées de décembre. Seul dans une aile écartée du corps de logis, loin de toute âme vivante, je regarde le feu dans le vieil àtre. Une nuit épaisse couvre la campagne et les bois. Je n’entends que les complaintes du vent, et par instant, un cri grinçant annonçant le passage de la fresaie.

Il y dans l’air comme une multitude de voix avertissantes qui viennent mourir à ma croisée. Mes amis du monde, qui me croient dans l’ennui, comme ils s’abusent ! Que je me sens calme, satisfait, heureux de ma liberté intérieure! Comme cette pensée de la fragilité humaine et de la brièveté de mes jours m’emplit de résignation! J’écoute avec attention les moindres rumeurs du

Meures de phIlosophM-

dehors, — bruits amis ! — qui à tant d’autres semblent inquiétants et funèbres. Ces bruits, soupirs ou gémissements, ne sont-ils pas naturels! Cela suffit pour qu’ils ne m’effrayent point. L’univers expansif entre en communion avec mes sentiments les plus secrets. Le concert nocturne des vents hivernaux sort de son sein mystérieux pour pénétrer au mien. Si les gémissements de ces voix entremêlées qui se déchaînaient à travers les rameaux dépouillés des grands arbres ne sont que des murmures de la vérité universelle, pourquoi m’inquiéterais-je ?

CDXCVIII

Quand on se retourne vers sa vie passée, et qu’on s’observe, engagé en cette longue avenue qui commence à un berceau pour finir à un sépulcre, on ne peut s’imaginer que c’est le même être qui se montre d’abord somnolent, puis joyeux et étourdi, puis aimant et rêveur, puis enfin attristé et plein de réflexions graves. Et véritablement, ce n’est plus le même être. Nos sentiments, aussi bien que notre chair, ont subi la loi de la métamorphose. Notre identité n’est qu’une fiction de notre esprit, qui désire voir par delà les jours terrestres. Ici-bas, nous ne sommes nous-mêmes que dans l’acte instantané de la conscience. Cet enfant, cet adolescent, que nous appelons encore de notre nom, ce sont des créatures étrangères, d’où notre personnalité présente est sortie. Nous sommes déjà loin d’elles. D’ailleurs, elles ne sont plus qu’inutiles dépouilles; notre attention doit s’en détourner. La nature enseigne-t-elle au papillon à voltiger autour des débris de la chrysalide? Ces âges de notre vie, que nous regrettons, existent toujours cependant, mais chez ceux qui parurent au jour après nous. En eux, nous devons chérir notre enfance et notre adolescence disparues, car c’est notre passé qui est ressuscité avec leurs vies.

Hf.üres DË PHILOSOPHIë

CDXCIX

S’il n’y avait sur le globe qu’un petit nombre de créatures humaines, nous les voudrions connaître, et il n’est pas d’obstacle que nous ne tenterions de franchir pour pouvoir communiquer avec elles avant leur disparition. Mais la terre est couverte de créatures innombrables semblables à nous; la certitude où nous sommes de ne les jamais rencontrer toutes, nous détourne de la vaine entreprise de les rechercher. Nous savons qu’à chacun de nos pas l’une d’elles s’éclipse pour l’éternité des siècles. Mis en présence de l’Océan, qui songe à e.\aminer chacune de ses vagues? Le sentiment de notre impuissance nous porte à considérer d’ensemble la masse écumante des flots, toujours mouvants et toujours renouvelés. De même, lorsque nous songeons à l’humanité : notre faiblesse naturelle nous oblige à embrasser d’une seule vue la multitude de ses membres, et, ne pouvant les chérir tous individuellement, à nous réfugier dans l’amour universel. Notre idéalisme devient alors notre consolation. Nous ne vous rencontrerons jamais au passage de nos e.xistences éphémères, ô frères des contrées inconnues; mais, élevant en même temps que nous vos cœurs à Dieu, peut-être, dans cette aspiration commune, nos âmes se confondront-elles ?

Non Ins piieri sumus, sed semper. — Celui qui méditera cette douce parole de Lactance ne pourra plus s’emporter en ses haines. Il sentira naître en soi une grande compassion pour cette humanité irréfléchie, victime de ses sens, et toujours flottante au gré de ses instincts, malgré son désir de repos. Il ne s’irritera plus de ces variations d’opinion pour lesquelles l’esprit inflexible professe un si juste mépris : il y verra le fruit de la vie spontanée et expansive. Le sectaire se laissera-t-il encore aller à son fanatisme, s’il vient à reconnaître que ces mortels, qu’il accuse de

scélératesse, ne sont que des enfants étourdis? Ne permettra-t-il pas à leur pensée de s’ébattre librement, sauf à la reprendre avec bienveillance lorsqu’il croira qu’il blesse la vérité universelle ? S’il s’élevait au pouvoir, voudrait-il, faisant taire toute pitié, user de moyens coercitifs pour obliger les créatures impressionnables, jouets de la vie extérieure, à mentir à leur propre cœur? Pourrait-il faire autre chose que de les plaindre, en tâchant, par la persuasion, de les tirer des ténèbres où il les croit tombées?

DI

La force prime le droit. — Parole que le vaincu ne manque jamais de lancer à la face du vainqueur. Parfois le proverbe a raison. Néanmoins, il n’est pas d’une vérité universelle. Le plus souvent, la force a pour compagnie la justice. Et n’y eût-il que de rares exemples du triomphe du bien, toujours faudrait-il les faire briller, plutôt que de répéter, comme en manière d’excuse pour ses propres actes : La force prime le droit ! — Car imaginons même que la force prime toujours le droit : le sentiment de révolte que la constatation d’un tel état nous ferait éprouver, devrait suffire pour nous affirmer la valeur du droit méconnu.

DU

Les protestations de la conscience humaine contre les abus de la force doivent un peu consoler les malheurs qui sont la conséquence de toute tyrannie. Du fond de son âme meurtrie et indignée, la victime sent vivre l’espoir qu’il n’en sera pas toujours ainsi : dans son indignation même il y a le germe d’une justice future.

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