DCXXI
Maintes gens passent leur vie à la ville, et dans le meilleur monde, sans acquérir la moindre urbanité. Leur rencontre est
blessante : ils vous examinent de près, et ils vous disent de prime abord quelle mine ils vous trouvent. Bientôt, comme des Iroquois, ils mettront la main sur votre visage pour tâter votre peau.
DCXXII
Être impressionnable et observateur, tel est tout le secret de la science du cœur humain.
DCXXIII
Demeurer inattentif à l’œuvre du temps destructeur, en s’oubliant, pour concourir au bonheur d’autrui, c’est faire acte de religion naturelle et divine; mais les hommes aspirent à briller, soit ici-bas, soit par delà cette vie, en cherchant à se hisser, par ambition antichrètienne, au plus haut de la terre ou du ciel. Qu’ils sont loin de la pensée de la sainte qui eût souffert la damnation pour la plus grande gloire de Dieu! Tel est cependant le véritable caractère de l’amour divin : désirer souffrir éternellement pour rendre hommage à la pitié éternelle.
DCXXIV
Lorsque l’égoïste vient à se montrer sensible , il dépasse toute mesure, le modèle de la sensibilité n’étant pas en lui.
DCXXV
L’avarice naît de l’orgueil, comme la prodigalité de la vanité.
DCXXVI
Les hommes s’attroupent pour le divertissement, comme les loups pour la curée; leur plaisir est une proie qui demande ses victimes.
DCXXVII
Le monde, esclave des préjugés, a horreur des expressions de liberté. Il faut tenir sa tête dans le carcan, et se mettre volontairement au pilori de la curiosité envieuse.
DCXXVIII
L’e.xpansion et la familiarité déplacée ne s’allient guère. Celle-ci naît de vulgarité, et fréquemment se rencontre chez les cœurs froids. L’expansion témoigne souvent d’une âme aimante, et qui enseigne, par cela même, les devoirs d’estime que les hommes s’entre-doivent.
DCXXIX
Les mésalliances sont utiles à l’enfantement des génies; elles mettent aux prises des sociétés différentes et tiennent en alerte le cœ-ur et l’esprit.
DCXXX
Pour la médiocrité, les poètes ne seront jamais que de pauvres cœ'urs malades. Donneuse de conseils, elle enverrait volontiers à la charrue ces âmes passionnées au fond desquelles s’allume le génie créateur. Néanmoins, elle feint d’admirer Job, Ézéchiel, Isaïe... Sans doute, elle ne les a point lus, puisqu’elle s’imagine qu’ils pratiquaient la religion du pot-au-feu.