‹ Heures de philosophieChapitre 96 sur 102 · DCXXXI · texte numérisé non relu

DCXXXI

Les préjugés contre la pliilosophie mènent aux plus étranges contradictions. Tel religieux accuserait de frivolité tel philosophe qui lui exprimerait les pensées idéalistes de Jésus. — Qu’on me dissipe cette poésie nuageuse! — ne manquerait-il pas de s’écrier.

DCXXXII

Toute science se perd par outrecuidance, et toute ignorance se rachète par modestie.

DCXXXIII

Le sentiment de la justice et de la vérité humaines manque à bon nombre de dévots, non par préméditation et méchanceté de nature, mais par sentimentalisme et faiblesse de caractère. La crainte de se montrer inflexibles devant les individus et de leur déplaire, les empêche de s’élever à l’abstraction : ils se laissent emporter par leurs sympathies et leurs antipathies.

DCXXXIV

Dans cette courte existence où chacun se mène par la convoitise, les affections désintéressées sont si rares, que nous devrions nous ancrer sur celles qui nous sont offertes. En présence d’un ami véritable, soyons attentif à nos paroles, évitons de lui déplaire quand une nécessité impérieuse ne l’exige point. Disonsnous que la rencontre du lendemain est incertaine, que peut-être il va nous quitter pour toujours, et que l’ennui que nous lui avons causé deviendra alors irréparable.

HKURES DE PHILOSOPHIE

DCXXXV

On arrive par une contemplation, fruit de l’expérience, à la pénétration du monde externe et du monde interne. On garde alors vivantes en soi, et simultanément, les impressions des divers âges de l’existence. Inspiré par le cours naturel de sa vie, l’homme verrait tour à tour trop objectivement ou trop subjectivement, si, par un effort de volonté et d’amour, il ne s’élevait à une contemplation réfléchie.

DCXXXVI

L’enfance est tout entière portée au dehors; limpide, elle reflète le monde extérieur; naïve, elle interroge les regards d’autrui. Ne jouissant pas encore de la vie complexe, elle est avide d’impressions naturelles. L’adolescence est ramenée au dedans. Absorbée par le sourd travail qui s’accomplit en elle, on la voit silencieuse et attentive aux merveilles intérieures. Dans ces deux âges, l’esprit et le cœur ont acquis toute leur vitalité, et le dialogue des deux natures est alors possible. La virilité retourne au monde externe. Le front et la poitrine ont dégagé leur brume. L’esprit, plus robuste, plus coloré que dans l’enfance, et rendu personnel par la traversée de l’adolescence, perçoit de haut, et clairement. La vieillesse se réfugie au monde interne, par habitude, bien qu’à certain point de vue elle puisse se comparer à l’enfance. Elle reparcourt volontiers les chemins parcourus, pour anal}'ser les cicatrices de la vie.

DCXXXVII

Il est des âmes qui se dépouillent de tous leurs sentiments quand elles ont subi l’adversité. Elles deviennent indifférentes au passé et à l’avenir. D’autres, au contraire, semblent plus respectables quand le malheur les a frappées : elles rappellent les chênes.

qui, aux jours de l’hiver, élèvent du milieu des arbustes dépouillés leurs cimes couronnées d’un sombre feuillage.

DCXXXVIII

L’homme a souvent besoin de se troubler le regard pour ignorer les perfidies et pour ne point se refroidir en son élan charitable; il doit parfois se tromper de parti pris sur le compte des autres hommes. Il ne vit noblement que par éblouissement, en allumant sa pensée au foyer de l’idéal. Si son esprit observateur lui enseigne la défiance, il doit rentrer en son cœur, qui lui conseillera le dévouement obscur.

DCXXXIX

Aimer, connaître, souffrir, ainsi se résume l’existence pour bien des êtres : — connaitre, parce qu’on a aimé; souffrir, parce qu’on a connu. Alors, la créature, blessée par le destin, se retourne avec douleur et amour vers le temps, déjà éloigné, où elle entrait dans une vie florissante d’espoirs, les bras ouverts à tous les bonheurs de la terre. Un désir invincible la porte à refouler les premiers sentiers où elle imprima ses pas. Elle' est là , cheminant seule et pensive, cherchant comme un objet qu’elle aurait perdu. Quel est-il, cet objet, sinon tout son bonheur ; l’innocence, la divine cécité.^

DCXL

Ceux qui prennent des airs irréligieux pour paraître indépendants sont ceu.x-là mêmes qui sont les plus soumis lorsque l’intérêt de leur corps est en jeu. Tel vieillard, atrabilaire et hautain, se livre bénévolement à tel docteur imberbe, attendant respectueusement ses ordres, le regard fixé sur l’aiguille du cadran qui

HEÜRES de I>HlLOSOt>HtE

indiquera la minute précise où la potion salutaire devra être ingurgitée. Il semble un enfant craintif demandant une lisière. Il ferait croire que la santé de son corps lui est plus précieuse que le salut de son âme. Il se défie des livres saints, recueil de vérités appuyées de la sanction des siècles, et il est crédule et tremblant en présence d’un étudiant qui se croit guérisseur pour avoir logé en sa mémoire la matière de trois examens !

DCXLI

Nul n’est dans une situation plus favorable que le médecin pour apprécier la pusillanimité et la stupidité humaines.

DCXLII

Dans la conversation, les esprits sceptiques mettent mal à l’aise les âmes croyantes, sur quelque objet que roule l’entretien. Ces dernières naturellement expertes dans les choses de sentiment, sont sans cesse choquées de la crudité de pensées et de termes de ces esprits qui, par manque de profondeur d’âme, dédaignent le côté mystérieux de la vie, et leur mettent à tout propos devant les yeux l’insolente clarté d’une logique étroite dont la base n’est pas dans le cœur humain.

DCXLIII

Les esprits pratiques n’étant guère occupés du sentiment du passé, ni de celui d’un avenir lointain, mais toujours fixés au moment présent, ont, en présence des esprits religieux, la parole assurée, rapide, déconcertante. Loin de chercher dans leurs discours ce qui pourrait les rapprocher d’eux, ils n’y veulent trouver que ce qui peut les en distinguer. Ils se donnent ainsi un air capable qui les fait admirer du vulgaire.

HËURÊS t)E ËHtLÔSOPHIÊ

DCXLIV

Nous sommes toujours affaiblis par nos expansions : elles nous livrent désarmés à rattention curieuse de l’auditoire. Les petits esprits, partout en majorité, se repaissent de notre prodigalité de sentiments; mais, plus vils que les mendiants auxquels nous faisons l’aumône, ils nous méprisent à cause de notre abandon confiant. Il est naturel à l’homme d’estimer qui le méprise.

DCXLV

Entrez dans une forge : l’énergie humaine vous apparait dans sa brutale ardeur. Les poulies, les roues, les engrenages, tout le sombre attirail des machines qui transforment la vile matière se meut dans un accord parfait. A ce spectacle, vous vous écriez : Que le génie humain est industrieux et puissant! Mais déjà vous avez hâte de vous éloigner de ce lieu de torture et d’oppression, où les hommès viennent sacrifier au métal leur pensée et leur sang. Même impression en l’àme du religieux mis en une assemblée de logiciens : il admire leur talent, mais c’est pour aussitôt les fuir.

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