DE GEORGES DE GUÉRIN
Sources, fleuves, forêts, ô crêtes sourcilleuses! Magniûque univers, puissances merveilleuses Qui dans le Pan immense allez vous fondre tous! S'il a tant souhaité s'y perdre comme vous,
Maintenant qu'il s'y plonge et qu'il s'en rassasie; Sur les ailes des vents qu'il voyage à son tour !
Y puisse-t-il encor goûter sa poésie !
Y puisse-t-il enfln étancher son amour!
IiE BAPIMIDE.
Les vents de leur tumulte emplissent les rivages! Les grands bois sont déserts, le temple est sans ombrages » Jours mortels aux vieillards , qui ramènent pour eux Et la marche tardive et les soirs ténébreux!
Car FHyade s'incline, et ce signe funeste Fait, sous son bras pesant, pencher Turne céleste. Qui viendra relever l'étranger pauvre et vieux Que la faim jette au bord des sentiers pluvieux?
Les présens de Tété, les roses des fontaines
Sont à tous ; du vieil âge on y sent moins les chaînes ;
Mais le plaisir aussi craint la morne saison.
Et se tient près du riche au fond de sa maison.
Mes fils, ne cherchez point un refuge inutile, Mes pieds n'atteindraient pas le seuil du toit joyeux, Demandez le linceul aux femmes de cette île , Les hivers sont trop longs, il faut m abriter mieux.
Adieu, chants immortels! famille dispersée.
Dont mes pères mourans m'ont commis le trésor! Filles du grand aïeul , Iliade, Odyssée, O reines des chansons, quel sera votre sort!
Le souvenir toujours vous sera-t-il Adèle?
Toujours le rhythme pur sera-t-il respecté?
La mémoire est trompeuse ; hélas! je crains tout d'elle; O mes fils, du vieux vers sauvez la pureté I
Pourquoi n'avons-nous pas la science profonde Du papyrus sacré qui recèle en son pli.
Mieux qu'en un coflre d'or, les choses du vieux monde Et les siècles couchés qu'il dérobe à l'oubli !
78 LE BAPSODB.
Au pays de Memphis où Memnon vous regarde ,
Que ne reposez-vous sur les granits épais ,
O chansons! tous les sphinx vous prendraient sous leur garde!
Vous auriez ravenir» et je mourrais en paix !
Mais, vous êtes ici, vagabondes, légères, Des esprits inconstans hôtesses passagères.
Oiseaux mélodieux que disperse la mort ; Chansons, vous qui partez, quel sera votre sort?
Vous n'habiterez plus, compagnes de la lyre.
Aucune ame pareille aux âmes d'autrefois , D*oii l'antique respect, d'où le rhylhme en délire. D'où les sons frémissans jaillissaient à la fois I
LE BÂPSODB. 79
Pour obéir aux lois des grandes mélopées Il faut que le chaut plie à tant de tons divers! Là, les langueurs d'amour, là le bruit des épées; Qu'il soit comme le chœur des voix de l'univers!
Puis, il faut surveiller les dons de la mémoire, Faire comme l'avare et compter son trésor :
Il faut craindre Aphrodite et la coupe d'ivoire ! O mes vieux chants sacrés , quel sera votre sort?
Moi , j'ai vécu pour vous ; votre esclave fidèle  gardé son dépôt intact et pur encor ; Il n'a point fait outrage à son divin modèle, Il n'a point ajouté son alliage à l'or.
Et pourtant les refus, la faim, les maux sans nombre, Sur ma route escarpée ont versé bien de Tombre ! J'ai vécu , j'ai marché sous tous les cieux connus ; Mes vieux chants! c'est pour vous que j 'exile ma cendre De ces bords où les chœurs s'arrêtaient pour m' entendre, Lesbos que je salue et qui ne m'entend plus !
Je ressemble au guerrier qui , tombé près du Xanthe, Ferme, puis lève encor sa paupière pesante, Promène un long regard qui s'éteint sur les flots, Et tout bas se souvient de la lointaine Argos!
AliliEGRO.
IleneA, loath«d Meltadioly!
MILT02I. Àlhgro (7).
Vite, vite, enfans, qu'on s'assemble; Allons, folle troupe, est-on prêt?
Alerte, amis, p»ri(»is ensemble, 11 se fart lard, le |om* parait.
L'alouette déjà plus vive Est à son poste, entendez-la !
Voyez-vous pas, à son qui vive, Le jour qui répond : me voilà !
Seule la pâle Juliette Accueille mal son frais bonjour, A son lever court inquiète Et s'écrie en pleurs : c'est le jour !
C'est lui , voyez où les collines Prolongent leurs derniers balcons , De ses brillantes javelines Il perce les brumeux flocons.
Comme un nageur qui chasse l'onde
Devant lui , des rives de Tair 11 pousse un fleuve sur le monde»
Dont chaque vague est un éclair.
Le courant approche; Pour la pauvre Nuit N'est-il un réduit, Un cloître, une roche.
Où sa robe accroche.
Tandis qu'elle fuit!
L'onde immense afflue.
Le coq la salue D'un coup de clairon ; Fier sullan qui range ,
SI ÂULKGRO.
Au seuil de la grange , Tout SOD peuple en rond.
Puis vont aux jachères Troupeaux et f)€tôleurs, Les blanches vûcbère* Gagnent les hauteurs; Delà métairie Jusqu'à la prairie Le chariot crie Sur les galets creux Des ravins pierreux.
Sous la vaste brume Le gras pâtis faflie;
Plus d'un feu s'allume , Au bord des sillons, D'herbe et de ramée ; C'est comme une armée , Avec la fumée De ses pavillons !
Sur la plaine, A longs traits, Court l'haleine Des vents frais.
Mais un bruit qui passe Déchire l'espace; Il revient encor ; Enfans, c'est le cor!
Comme il tourbillonne Le rouge escadron !
Cent fois il sillonne La plaine , et se rompt.
Puis la cavalcade Dont le pas saccade L'air en arrivant , Toujours plus bruyante , Galoppe ondoyante Et suit, nez au vent, Le cerf en avant.
Hélas ! soit qu'il prenne Sentiers de garenne,
Les âpres guérets, Ou bien les forêts, La meute qu'il traîne Flaire de plus près Ses frêles jarrets.
L'aboyante race
Dévore sa trace,
Le limier Yorace
En rompt ses colliers ,
Et, par les halliers
Jonchés de broussaille,
Tout le champ tressaille
Sous les cavaliers.
Mais l'un d'eux chancelle,
Sa bride étincelle, Il perd les arçons , Laissant sa livrée Qui pend déchirée
Aux doigts des buissons.
Mais écoutons ! les tinterellcs, Je croîs, murmurent dans le vent ; Du hameau voici les tourelles ; En avant , toujours en avant!
A nous le parc, 6 gais complices!
Enfans coquets, enfansblondins, Maintenant postez vos milices Aux mille dëlours des jardins! .
allëcro. 89
Il faut au corps, il faut à Taine , Des ris, des courses, des chansons , Des jeux ardens, des Jeux de flamme, De beaux spectacles, de beaux sons !
S'il est un temps où j'aime à vivre, C'est quand la vie est un éclair ; Comme vous, engins, je suis ivre De ces belles fêtes de Tair !
Et puis nous clorons la journée Près de la grande clieminée Où la conteuse du château Nous dira, pour peu qu'on la prie, Comment la reine de féerie
Croqua son sucre ou son gâteau , Comment le soir dans la prairie Elle l'attire au bord des eaux , La pince dans sa rêverie , Et brouille, à minuit, ses fuseaux.
Mais le conte que j'idolâtre C'est celui du robin folâtre Qui, trop épris du feu vermeil, S'en vient rôder tout près de l'âtre Où le frileux cède au sommeil.
Un soir, tout transi jusqu'à l'ame.
Le pauvre nain vient et s'endort , Puis s'éveille en criant ; la flamme Avait grillé ses cheveux d'or.
Amis, l'on vous dira Thisloire De cet autre gentil lutin Dont le petit fléau d'ivoire Battait, dans la nuit la plus noire, Cent gerbes, comme il est certain ; Et, pour gagner son bol de crème.
Chaque nuit travaillait de même , Battant, battant jusqu'au matin.
Mais, enfans, voici la syrène Qui va commencer ; qu'elle égrène Toutes ses perles à son tour!
Jamais cavatine étourdie, Strette plus vive et plus hardie, Du tissu de la mélodie
N'aura brodé le pur contour;
Dans sa fugue la plus folâtre ,
La roulade tout idolâtre ,
Qui s'aventure en maint détour,
Mieux que l'oiseau s'échappe et court.
Ainsi» blonde et joyeuse troupe, Quand nous avons vidé la coupe Des plaisirs du monde réel , La fantaisie aux doux mensonges Nous enivre encor de ses songes Dans la coupe du ménestrel.
Xf
FEirSER«S«.
Heocc , valo ddludlof Joyi.
Hilton. Pen$ero$o.
Quand la foule s'en va dû temple, Qu'il est désert , vous rencontrez Une femme, au bas, qui contemple El monte, en rêvant, les degrés.
Est-ce une veuve ensevelie
Sous sesplis noirs? On dit tout bas
Qu'elle a nom la Mélancolie;
Mais d'où vient-elle? On ne sait pas :
De mystère elle est si remplie :
Qu'à peine on suit de loin ses pas.
Toujours fidèle aux lieux qu'elle aime, Vous l'y voyez toujours la même^ Les pas égaux, les yeux distraits.
Et l'oubli peint dans tous ses traits ; Toujours ce calme inaltérable Et ce long regard comparable A l'œil fixe des saints portraits.
Marche-t-elle , on dirait une ombre
PENSBROSO. 95
Qui descend des dômes pieux ; Un long manteau de pourpre sombre Assoupit sous ses plis sans nombre Ses pas lents et mystérieux.
Elle se prosterne; autour d'elle Les saints vœux , Textase fidèle, Le silence invisible et doux, Suivent sa prière à genoux.
Enfin y sous la nef solitaire , Elle échappe à Tœil qui la suit ; Mais toujours sa tunique austère De loin fait , en rasant la terre, Un solennel et léger bruit.
90 PENSsaoso.
Oii va-t-elle ? au bord des bois sombres, Où meart comme à regret le jour, Où le rossignol jette aux ombres Ses chants de tristesse et d'amour.
C'est pour lui, Tinvisible Orphée , Que Tattelage de la Nuit , Auçsi léger qu'un char de fée, Parcourt son cirque à petil bruit; C'est pour lui que la pâle Reine, S'inclinant de son char d'ébène.
Ralentit sa course à minuit.
C'est pour lui que sur les prairies , Sur les toits blancs des métairies.
Au bord des tranquilles étangs, La lune s'endort si long-temps.
PENSBROSO. 97
Dans son extase ensevelie, Au pied des chênes du chemin, Voyez-vous la Mélancolie, Le front appuyé sur sa main ?
Pendant la longue sérénade, Elle reprend sa promenade , Par momens, quand la Nuit, sa soeur.
Passe, et l'aborde avec douceur.
L'œil, sous les longues avenues, Poursuit ces belles inconnues.
Dont l'ombre échappe et disparait Sous la brume delà forêt.
Mais la Mélancolie encore Se plait sur la rive, en ce lieu ,
Quand tinte à l'horizon sonore Le dernier son du couvre-feu.
Sur cette plage aride et basse Que sécha la soif de Tété, Glissant sur la tiède surface, Le bruit vers elle monte et passe Avec lenteur et majesté.
Mais, quand l'hiver aux nuits glacées Nous défend les courses du soir.
Dans le cercle de ses pensées Au foyer sombre on vient s'asseoir.
Que j'aime, en ces lentes soirées, A voir les braise^ colorées Sillonner l'ombre en voltigeant!
PBNSBROSO. 99
L'esprit court dans ses rêveries, Déroule un horizon changeant, Gomme au bord des tapisseries Danse la flamme aux yeux d'argent.
L'œil se plaît à cesjeuxdel'âtre, 11 poursuit le reflet rougeâtre Qui dort suï* les plafonds obscurs, Revient comme un lutin folâtre.
Et s'échappe aux angles des murs.
Mais pour l'étude et le mystère,
La lampe pâle de minuit
Déjà dans la tour solitaire.
Gomme un phare au bord des flots, luit.
Tant que du char penché de l'Ourse
100 PEPrSEROSO.
L'essieu scintille à l'horizon , La pensée achevant sa course Perce les murs de sa prison.
Elle sonde , en ses fortes veilles , D'Hermès les fécondes merveilles ; Mais le grand mot l'y trouve4-on ?
L'esprit encor, s'il le profère, Poursuit dans sa pins haute sphère Le vol infini de Platon.
Parle aussi, dis-nous, divin maître.
Le mot des énigmes de l'être, La loi du vrai , la loi du beau ; Et Famé ici bas que fait-elle?
Montre-nous la lampe imnatortelle Qui luit au delà du lond)eau.
PEnSEROSO. 101
Plus tard encor si la mémoire Sur les vieux temps fait un retour, Les longs spectacles de l'histoire Sous nos yeux passent tour à tour ; Puis la pompeuse tragédie, Sceptre en main , étale, enhardie.
Ses pleurs, ses combats, ses remords.
Ses grands noms d'antiques lignages.
Et tout ce qu'à travers les âges Elle enrôla d'illustres morts.
Mais mon front brûle! oh ! que je sente Rouler l'ondée assoupissante Sur le noyer de la maison ; De ma fenêtre je l'écoute
Qui bat les feuilles goutte à goutte , Et roule sa perle au gazon.
Puis, sur les collines prochaines, J'aime à voir , à travers les chênes , Sortir de son lit de cristal Le crépuscule oriental.
Mais quand sa gerbe grandissante Répand sa pluie éblouissante.
Qu'en tous lieux le réveil le suit , Pour nous la plaine a trop de bruit.
Fuyons sous l'épaisse ramure,
Où l'on n'entend rien qu'un murmure
D'abeille ou d'eau vive à l'entour,
L'œU frivole, iudîscret du jour.
Balançant son vol insensible Sur un courant d'atomes d* or, Quelque fée à l'aile invisible Touche en passant le front qui dort , Tandis qu'un bienfaisant génie Conduit la vague symphonie De ces mille soupirs secrets Que jette l'ame des forêts.
XIÏ
A I^ JEAUriïi: D'ARC
Château de Versailles.
c Le marbre peut toujours, sous la main de l'artiste,
c Enfermer rinfini que son ame a conçu;
€ Le bras travaille seul quand le bloc lui résiste ,
f Mais que Fcsprit se lève et le marbre est vaincu * !
Traduit de Michel Ange : ?(on ha Vctiimo arthta , etc.
106 A LA JEAIHKE D*ARG
Oui, le maître a dit vrai! Tart, en son sanctuaire, Ne comptera jamais que ceux qui penseront ; Leciseaunepeut rien aux mains du statuaire , S'il n a pour s'aimanter TétinceUe du front.
Aussi, dans la muette et profonde avenue
Où Versaille a dressé ses pâles habitans ,
Salut à toi, guerrière, à toi, la bienvenue
Qui prends Tâme au passage et la retiens long-temps.
Tu sais parler à tous dans la foule pressée , Vierge ; mais quel langage as-tu donc emprunté, Réalisant ainsi , fille delà pensée, Pour les uns l'idéal , pour tous la vérité ?
DU CHATEAU I>E TERSAILLES. 107
Ton sein est si gonflé de force et d'espérance , Il est si généreux , si palpitant de foi !
N'es- tu rien qu'une femme? ou n'est-ce pas la France Qui, le jour du réveil, s'est incarnée en toi?
Tu portes l'avenir, héroïne des Gaules, Tu possèdes la flamme et tu la répandras ; Que l'armure est sacrée à tes belles épaules ! Que l'épée est bénie , ô vierge , entre tes bras !
On sent dans ta prière un peuple entier qui prie; Ton repos est si fort, ton calme est si fervent! Rapliaêl y verrait une sœur de Marie , Et Michel-Ange eût dit du symbole vivant :
108 A L\ JEANNE d'aRG, ETC.
f Le marbre peut toujours, sous la main de l'artiste,
f Enfermer Tinfini que son âme a conçu ;
f Le bras travaille seul quand le bloc lui résiste,
f Mais que Tesprit se lève et le marbre est vaincu !
UL PEBVEirCHE.
Pourquoi la vie a-t-elle été donnée tnx misérables et k ceux qui aont dans ramertame du eœur ? JOB.
Fleur tardive et passagère Qui , comme un brin de fougère, Te balances sans appui y Dis-moi, ta prison légère S'ouvrira-t-elle aujourd'hui ?
Le jour baisse et le ciel gronde , L'éclair vole à l'horizon , Le torrent enfle son onde ; Entends-tu? crains qu'il ne fonde Sur ton abri de gazon.
Oh! ne prends pas pour Taurore Ce rayon qui tombe encore Et meurt sur ton lit de thym.
Non , non , tu t'es oubliée ; Tu ne t'es point éveillée Au frais baiser du matin.
A présent ce n'est plus l'heure !
Ce froid rayon qui t'effleure
Ne t'apporte qu'un adieu.
Vois, quand tout décline et pleure ,
S'il fait bon naître, ô mon Dieu !
Le chêne antique qui penche Sous le vent sa forte branche Réparait quand le jour luit ; Mais le lis , mais la pervenche , Mais la fleur fragile et blanche Disparaissent dans la nuit.
Quand la vie est un vertige, Quand le cœur abandonné Cède à tout ce qui TafQige ,
Comme au vent la faible tige , Est-ce un bonheur d'être né?
Pauvre fleur, cache ta tête ; Referme-toi ; la tempête Accourt jetant ses clameurs.
Pourquoi tenter la faucheuse ?
Non, non, pervenche oublieuse.
Garde tes parfums et meurs!
AITEIVIR.
Avenir! avenir! voyageur à Fœil sombre , Dont un poète a dit qu'il apercevait l'ombre ! Combien qui se portaient au bord de tes chemins , T'appelaient leur Messie et te battaient des mains,