‹ Heures de poésie (volume 2)Chapitre 25 sur 55 · CHARYBDE · texte numérisé non relu

CHARYBDE

Non, ce n'est point Ajax, ô Dieux! qui vous défie! L'alcyon palpitant aux rocliers se conlie, Et vers la blanche syrle où je Tentends gémir, Les ongles de Scylla de loin me font frémir.

Accourez, dieux sauveurs, Charybde m'enveloppe , Soutenez , soutenez Tenfant de Parthénope!

Parthénope, entends-tu les cris de cet enfant Qui meurt de s'être enfui loin du seuil de sa mère? Mais que le 'flot du moins m'y porte en m'étouiïant! L'onde mortelle, liélas! me serait moins amère^ Près du bord pii s'assied Parthénope , ma mère !

Pœstum! fallait-il franchir tes bois épais,

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Et de su molle vie inquiéter la paix !

Malheureux que tenta Thorizon de Sicile,

Quel espoir t*a poussé si près de la grande lie?

Aveugle, tu regarde en arrière aujourd'hui, Tu fus ingrat, tu meurs ! mère, pardonne-lui !

Dieux sauveurs, étendez vos ceintures divines Vers ces touraantes eaux , nagez, vierges marines, Voyez , nous périssons ! les flots n'attendent pas , Et les nageurs mortels ont besoin de vos bras!

Kéves des cieux lointains, mensonges du rivage,* Oiisonl les gains sans borne et les mers sans naufrage? Eli ! quels biens voulais-tu de ces trompeuses mers ? Compte bien maintenant, compte ceux que tu perds,

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Re(lis-iesjusqii'aloi*s que ta voix soit éteinte,

Ces flots n*ont point de dieux qu'attendrisse ta plainte.

T'avaient-ils conseillé de dépasser ces bords

Où des chemins si doux conduisent chez les morts?

C'en est fait maintenant» Charybde t'enveloppe ;

Némésis a frappé l'enfant de Parthénope.

O Mysène! qu'il ait un Ut dans tes roseaux,

Réclame au moins son corps, sa vie est dans les eaux!

Dieux sauveurs , jetez donc vos ceintures divines, Vers ces tournantes eaux , nagez, vierges marines, Vierges, tous vont périr! les flots n'attendent pas, Et les nageurs mortels ont besoin de vos bras.

SYIilTi:.

Au fond du parc, au bord de ki charmille sombre» La voilà qui se glisse à peine comme une ombre» Tourne la grande ailée» et se baisse, arrachant Des feuilles qu*à ses pieds elle sème en marchant.

140 SYI.VE.

Quand le lutin du bal, de ses ailes rapides, Fouettait les blonds cheveux sur les tempes humides, Quand pour former les nœuds de ses frêles rubans, La danse a butiné toute la fleur des bancs, Je l'ai tant vue alors, l'éblouissante fille, Suspendre ses bras nus à l'anneau du quadrille, Balancer son corsage au cri soyeux et doux !

Celte reine dubftl la reconnaissez-vous?

Sa cour est dispersée, autour d'elle tout change; Sa couronne déjà pèse à sa tête d'ange.

Le soir quand nous suivons la rampe du coteau, Vers la sombre chapelle adossée ali château , Tu t'arrêtes et là, sous leurs rideaux de lierre, Tu regardes la Vierge elles vieux saints de pierre.

Au mois de mars passé, vers les premiers beaux jours, Le fleuve aux larges eaux nous emportait vers Tours. Le flot profond encor bouillonnait à la proue , Et scintillait aux flancs sous la mordante roue, L'invisible poussière inondait nos genoux; Avec tant de douceiu* les cieux glissaient sur nous! Elle aimait tous ces flots battant leurs vastes rives , Admirait les champs frais, vantait les perspectives.

Tous les saules des bords et les parcs riverains

A la file passaient sous ses regards sereins.

Pour moi je ne voyais qu'elle seule, et sui* elle ,

Assis à ses côtés, j'inclinais son ombrelle.

Elle était calme encor, près de moi si troublé ;

Presque rien dans ses yeux no s'était dévoilé.

142 SYLYB.

Mais dans un de ces bals qu'elle adorait naguère, Quelque jalouse humeur entre nous mit la guerre, Et nous rendit boudeurs ; mais pourtant, au départ, Vinrent des mots bien bas, quelques soins de ma part, Puis du trouble, une larme , et la main qui déploie, Sur le dos demi-nu le mantelet de soie.

De crainte que la nuit de son souffle assassin N'effleurât seulement la moiteur de son sein.

Et lorsque la calèche à grand bruit fut lancée. Près de moi palpitante elle fut balancée , Et des ressorts plians le roulis me penchait Sur sa mourante épaule , et mon œil s'attachait A la douce figure où des boucles sans nombre

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Mariaient leurs anneaux et promenaient leur ombi'e. Elle observait , muette» et tout en relevant Son voile vers le store attiré par le vent Qui rasait la voiture aux mouvemens rapides, Où le jour par degrés lançait ses jets limpides.

Mais éteignons plutôt ce brûlant souvenir !

Voici l'heure pourtant où je la vois venir Dessiner sur le tertre où la riche Tourainc Déroule les carreaux de son tapis de reine ; D*où la grande avenue aux platanes marbrés Jette sa frange au bas de la robe des prés Doù lointaines forêts, châteaux, fine tourelle , Sur les clairs horizons se détachent pour elle.

Je me perds à la voir, et me trouble de tout , Aux lectures du parc, à toute heure, partout ; De la senteur des bois elle arrive embaumée , Puis à taUe , elle prend sa place accoutumée , Sans qu'on eut deviné le doux bruit de ses pas ; Mais, tardive et toujours la dernière au repas, Car elle est oublieuse! adieu les causeries, Les demi-mots, la joie et les étourderies!

De ses lèvres à peine elle effleure les mets, Et du repas d'un sylphe elle vit désormais.

Avant cela sa vie était limpide et douce , Comme au parc un filet d'eau vive sur la mousse! C'est la fleur de ses jours qui se consume! Eh bien

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Tous les coups vont frapper de son cœur sur le mien, Et pourtant je ne sais quel bonheur me pénètre A contempler aussi ce mal que je fais naître! Voila nos sentimens, confus et mélangés , En douleur, en plaisir à la fois partagés.

Quand nous passâmes hier, au bois, l'étroite planche, Du gant, comme au hasard, elle ôta sa main blanche. Avant de la livrer au loucher frémissant.

C'est toujours à propos quelque fossé glissant , Dès petits ponts tremblans sur des ruisseaux limpides. Une brèche écartée , ailleurs des prés humides Qu'elle explore peureuse, où mon défi taquin Pousse, afin d'y courir, son sveltc brodequin.

Mais que les soirs encore ont de douceurs et d'aises Au salon , quand Téclat assoupissant des braises Fascine bien des yeux, et que tout à l'cntour Ce n'est qu'ombre et silence, effroi, mystère, amour!

Après, nous reprenons nos lectures choisies, Tous nos chefs-d'œuvre aimés, la fleur des poésies, Sainte-Beuve ou Nodier, Staël ou Châteaubriant, Puis les romans d'Ecosse et les Nuits d'Orient. Comme hier, à la fin d'une attachante histoire, Sa main toute rêveuse attira l'écritoire Pour jeter au papier, sous mes yeux, près de moi. Ce qu'elle avait senti , trouble, plaisir effroi ; Et moi, j'interrogeais ses paupières baissées, Où je voyais glisser l'ombre de ses pensées!

Naguère elle jetait au vent ses airs légers, A présent elle essaie » eu leurs mots étrangers, Ces chanls, écho lointain des plaintes de llrlande ; Que son corps éthéré sur la harpe s*étende , Aux accords, aux attraits que le ciel lui donna, Erin penserait voir Tantique Malvina, Tara reconnaîtrait la harpe qu'elle effleure , £t les chants adorés du passé qu'elle pleure.

temps qui nous les donne et qui nous les reprends Ces jours, vois comme ils ont de rapides courans! ' Tout mon trésor s'épuise, et tant de biens en foule. Toute ma vie , enBn, dans un seul flot s'écoule! Le terme est là; d'un trait j'ai tari l'avenir; Mais quelques jours encore, et tout pourra finir!

Quand à ses dieux lointains le pèlerin d'Asie S'en va porter ses vœux çl la myrrhe choisie , 11 chemine au désert bien des nuits, bien des jours, Du vieux Gange ou du Sind il suit les longs détours, Par les sentiers perdus, par les cimes brûlées, Sur le granit des monts, sur l'herbe des vallées Il se hâte, il arrive , épuisé de souffrir.

Comme pour déposer son offrande et mourir.

A. TÊfL. ARY 9CHEFF19I.

Quand des Arts parmi nous Dieu répandit la flamme» A cette heure où les lots tombèrent de sa main , Lequel eut le plus beau des domaines de Famé, Et le plus vaste champ de Théritage humain?

150 A M. Au Y SCHëFF£R.

Dieu dota richement la famille immortelle !

Mais a qui les sommets, les horizons sans fin? A qui la mission la plus haute échut-elle?

A qui le droit d'aînesse appartient-il enfin?

Tous les Arts sont tes fils, ô sainte Poésie, Mais auquel as-tu Tait le parti le meilleur?

Et lequel sait le mieux, sous la forme choisie, Concentrer les rayons de l'astre intérieur?

Celui-là peut parler et le dire à la terre, Qui sous sa forte loi les plia tour à tour* ! Qui sonda leur portée, en connut le mystère.

Comme Tirésias connut le double amour!

Michel-Ange.

A M. ART SCHEFFER. I5t

Déchirant ma pensée aux ronces du langage, A peine si j'en sauve un aride lambeau , Qui se débat long-temps, s'élève, se dégage, Et retombe épuisé sur les confins du beau.

Je m'assieds tristement au seuil de cet empire, Et je reprends la lutte en redoublant de cœur ; Mais vaincu , je finis toujours par te maudire langage! ô Protée indomptable et moqueur!

Pour les victorieux, oui, tes luttes sont belles! Mais nous, quand nous voulons fréquenter tes hauteurs, Nous y trouvons des blocs à tailler plus rebelles Que le marbre grondant sous les coups des sculpteurs!

152 A M. AUY SaiEFFEU.

Peindre, peindre plutôt, voilà ce que j'envie! Lorsqu'au fond de notre âme un ardent souvenir. Aussi substantiel, aussi fort que la vie, Crie, exi^e la forme, et ne peut Tobtetiir;

J'appelle la couleur à mon aide, et j'implore Les saisissans reliefs et les fuvans contoui^s, La ligne obéissante ou l'âme s'incorpore.

Et les fonds décroissans ou s'éteignent les jours.

Que c'est pour la pensée une puissante amorce. De se donner tant d'air et tant de liberté!

Se traduire en lumière, et parler dans le torse, Et faire au\ yeux jaillir toute sa volonté!

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