‹ Heures de poésieChapitre 1 sur 23 · DELLOYE, PLACE DE LA BOURSE · texte numérisé non relu

DELLOYE, PLACE DE LA BOURSE

Jules LADITTE, quai voltaire, 3.

tS4t

On a trop rappelé dans les préfaces de ce temps que les vers avaient eu leur règne et que ce règne était fini : singulière vérité à écrire en tét^ d'un volume de poésies y et qui ressemblerait un peu à l'inscription d'un temple qui, pour y attirer la foule, annoncerait que ce temple est abandonné. Ce n'est pas tout-à-fait sous l'influence de cette conviction que ce volume est publié ; on ne se réclame pas uniquement de l'intérêt qu'inspirent les causes perdues. Ce que beaucoup prennent pour une déroute complète ne semble à d'autres qu'un échec dû aux nécessités particulières de ce temps. A une époque où la difficulté suprême n'est plus d'écrire un sonnet, mais de se faire une position, il fau-< drait un bien grand courage pour oublier la position et ne se souvenir que du sonnet. Si encore la position se faisait à l'aide du sonnet , comme au temps où le car-

(linal de Bernis appelait sa poésie un bâton pour sauter le fossé , peut-être se ferait-on une affaire plus grave de ce nouveau moyen de fortune. Et puis , ce qui est plus sérieux encore , il est des phases dans riiistoire de l'imagination des sociétés où y soit lassitude , soit caprice, cette imagination se détourne des formes les plus nîtrtécs jiîsqttc là pour en pratiquer de nouvelles. La pensée poétique ne court pas risque de périr âssu^éltient , mais elle varie ses modes d'expression. Eh bien , la musique est l'expression favorite delà pensée poétique du temps actuel. Les vers ne se lisent plus, mais les partitions s'achètent. Dans les Précieuses Ridicules contemporaines, Mascarille ne mettrait plus l'histoire romaine en madrigaux, il la chanterait. Si on tenait, du reste, à risquer une explication de la très large place qu'affecte la musique dans les loisirs de ceux qui auraient bien le temps d'être littéraires , si l'envie leur en prenait, et qui, faute de cela, se sont faits diletlantiy on la trouverait , sans doute , cette explication , dans la nature même de la société d'aujourd'hui. Cette société dont la conscience s'arrête au doute, et la pensée à la rêve-

rie 9 doit préférer les sensations vagues que donne la musique aux perceptions distinctes , aux émotions fortes et déterminées produites par le langage si net et si précis des beaux vers. Malade de civilisation , il lui faut, à cette société, quelque chose de plus sensible que rationnel ; et ce qni AUt précisément le mérite des vei*s sur tout autre mode d'expression connu , c'est qu'ils ont pour but de satisfaire les exigences de Tesprit et celles de la sensibilité.

Et ceci n'est pas une théorie de mauvaise humeur, faite, comme on pourrait le croire, dans la prévision des destinées de ce petit livre. Quand on ne s'est pas fait complètement l'homme-ligede la poésie, qu'on ne prend guère de l'art que ce qu'il en faut pour le proGt de l'intelligence même et de certaines aptitudes qu'il importe assez de ne pas laisser périr, on peut se contenter du petit succès auquel il est encore permis aux vers d'aspirer; et, en effet, malgré les préoccupations de ce temps , les vers trouvent encore à se glisser dans le monde. Ils y entrent par quelques albums hospitaliers , et poussent leur fortune jusqu'à escalader certains pianos. Et puis, le

goût sérieux n'existe^t-il pas toujours dans une sorte de franc-maçonnerie, de société cabalistique où Ton fait encore bon accueil à ce que Ton tenait autrefois pour la poésie même y la poésie parlée , celle qui ne s'envole pas sur les ailes du son , mais celle qui, s'adressant plus particulièrement à Tesprit , s'y maintient, et s'y grave par l'attache forte et précise du rhythme.

C'est uniquement à ce petit nombre de fidèles que ce recueil est adressé.

A ÏÏaA. beauté IDÊAIiE.

La poésie est qnelqae chose de plus phllpsopbfqae et de plos sérieux que l'histoire.

Page 1