‹ Heures de poésieChapitre 2 sur 23 · ARISTOTE · texte numérisé non relu

ARISTOTE

bcaulé! qiie depuis les temps du vieil Homère,

Que depuis Phidias et tes contemplateurs,

Que depuis le déclin de la Grèce, leur mère.

Le monde a peu tourné les yeux vers tes hauteurs !

Oli ! qu'il est descendu de ce beau ciel antique Ou remontaient vers toi les rêves de Platon , Aspirant à des cieux plus sereins que l'Attique , A des types vivans plus parfaits qu'Agathon !

O beauté, pour ceux-là tu n'étais que l'image D'un modèle infini que rien ne peut ternir (1) ! O beauté d'ici-bas que l'artiste et le sage Contemplaient à genoux comme un grand souvenir!

Ils l'appelaient l'Amour! Ils disaient que les âmes Tenant toujours aux cieux par de lointains accor Js , Dans ce pur souvenir puisaient toutes les flammes Dont elles embrasaient ici-bas les beaux corps !

Aussi, brisant leurs fers, lorsque ces immortelles Allaient revoir là-haut les types radieux , Vers les beaux corps aimés long-temps se tournaient-elles. Les saluant de loin avec de longs adieux !

Elles se lamentaient , comme fait la Dryade Au pied du cliéne mort, appelaient par leur nom Tous les beaux lieux, les mers, et les monts de l'Hellade, Et le pur Ilyssus, et le blanc Parthénon !

Mais, ô beauté* n'es-tu qu'un ruisseau qui s'écoule ,

Comme cet Ilyssus dont les flots sont taris?

Et quand ce monde aura brisé ton divin moule » N'en saura-t-U plus même adorer les débris?

. beauté! toi sans doute éternelle, infinie » Dans ton ciel solitaire alors tu rentreras !

' Mais, si le monde est sourd , qu'est-ce que rharmonie ? Et que sera la vie où tu nous manqueras?

Comme il s'est effacé ton lumineux empire!

D'autres amours du monde ont détourné l'ardeur ; Toi seule tu décrois , c'est ailleurs qu'on aspire ; Mais l'homme, en te perdant, a nié sa grandeur.

Il va pourtant , il marche où le destin l'entraîne ; Du monde naturel tous les feuillets sont lus; La vie avance et croit! mais toi , ma noble reine,

Comme les dieux bientôt tu n'y compteras plus !

A LA BEAUTÉ IBÉALE. 13

Oui y beaulé» tu t'en vas ! le monde à Ui rivale Âpparlient maintenant , son règne t est morlel ! Eh bien, dernier amant de la forme idéale.

Je veux mourir au pied de ton dernier autel!

Quand je suis las du jour, bien souvent je demande, Avec la paix du soir, quelque bonne Allemande, Au parler vague et frais, à Tœil clair et serein. Et douce dans ses chants comme l'oiseau du Rhin,

Mais sauvage de môme; une simple compagne.

Me rappelant toujours son pays d'Allemagne, Ayant pour chaque soir quelque conte enchanté, Mélange d'idéal et de réalité.

Car, pour moi, rien ne vaut une attachante histoire , Au coin du feu, l'hiver, au chant de la bouilloire. Le vieil Hoffmann disait que ce sont des esprits Qui s'échappent grondeurs, et jetant tous ces cris. Oui, u'entendez-vous pas, quand la mousse blanchâtre Frissonne en sautillant sur les braises de l'âtre, Comme un chœur fantastique, où ces pauvres captifs Mêlent sur tous les tons leurs petits airs plaintifs? Allons, n'avez-vous pas quelque histoire touchante, Ma conleuse? Voici que la bouilloire chante.

Comme un autre il hantait les doctes tabagies

Où l'on parle latin et grec dans les orgies;

Messieurs les Transcendans proclament de bon ton

D'associer la pipe et le divin Platon ;

A cheval sur leurs bancs, passant la nuit entière

A chercher Tidéal au fond des pots de bière :

Et Wilhelm eut, dit-on, Thonneur d*être compté

Parmi les dignes Rois de l'université.

c Dans ce duché de Bade, où si vite a coulé ^

Mon enfance, au pays dont je t'ai tant parlé, Nous avions un parent, seul neveu de mon père, (Pauvre Wilhelm ! son ame est au bon Dieu, j'espère!) Orphelin, n'ayant plus que nous seuls pour recours, A Heidelberg alors il terminait ses cours.

Son retour chaque année était un jour de fête! Avec les grands cheveux séparés sur sa tête.

Et sa moustache blonde» et son teint rose et doux. Je crois le voir encor, aux vacances, chez nous. Arrivant leste et fier dans son svelte costume : Le pelit frac serré (comme c^est la coutume A Tuniversité), le large pantalon, Et la casquette rouge au rebord de galon.

Chère maison! toujours hospitalière, aimée, Par tous nos bons voisins chaque soir enfumée ! Vieux foyer si connu, si fêté d*alentour ,

Oii, huit heures sonnant, paraissaient tour à tour

Monsieur le major Franck, le forestier Philippe, Puis le docteur MûUer, précédés de leur pipe.

Marchant droits, faisant cercle» écoutant l'esprit fort. Si graves qu'on eût dit la diète de Francfort Déroulant à huis clos sa carte d'Allemagne.

Les débats remontaient de droit à Charlemagne ; Plus tard, c'était la France, et le journal mutin, Puis le cerf abattu dans les bois le matin.

Nous gardions avec nous Wiihelm a la veillée, C'était bien ; mais Toreilie une fois chatouillée De quelque trait lancé par le docteur Mûller, Il nous glissait des mains, partait comme Féclair ! Et le docteur taquin de se mettre en défense Derrière Y absolu^ la substance et Y essence! Tout le groupe attentif à l'instant s'alignait; Dans le feu du combat la pipe s'éteignait !

Cher pays, ta science a la face un peu noire; Eux-mêmes voyaient-ils bien clair dans leur grimoire ? Ah ! le damné docteur avec son subjectifs Et Wilhelm ripostant toujours par Yobjeetif!

Au souper, par bonheur, ils retrouvaient leur route, Puis la guerre expirait sur un pht de choucroute.

Mais le grand philosophe était toujours d'accord Avec mes sœurs et moi, toute petite encor ; Gomme il aimait nos jeux ! quels ébats , quels ravages Parmi les fruits des bois, les noiseltes sauvages, Les prophétiques fleurs aux magiques pistils , Entr'ouvrant des veux d'or dont nous brisions les cils ? Et les riches moissons de coquilles nacrées Que jette à plaines mains le Nil de nos contrées !

D'ALliBHAGNE. 21

Puis nous revenions tous portant notre buiin Le soir» en écoutant un chœur dans le lointain.

Beaux jours, leur souvenir encore a bien des charmes! Écoutez maintenant ; le reste est plein de larmes. Wilhelm partit un jour pour la chasse, ô mon Dieu ! Nous échangions de loin des sourires d'adieu ; Long-temps je le suivis des yeux à ma croisée, Gravissant les hauteurs luisantes de rosée.

Son chien Faust (à cette heure il est vieux et perclus) S'enfonça dans les bois, et je ne les vis plus.

Mais le reste. . . . Écoutez quels étranges mystères ! Voici donc qu'emporté bien avant dans les terres, Il surprit un ramier posé sur un buisson ,

22 m AMOUR

Et fit feu ; puis il crut entendre un faible son,

Un sourd gémissement qu'un silence accompagne.

Dans son trouble, il chercha long-temps par ia campugnc,

Puis il repritsa chasse, et le jour s'écoula.

Mais, au soleil couchant, Wilhelm revint par là ;

Au sortir d'une longue et ténébreuse allée.

Au carrefour d'un bois (hélas I J'y suis allée).

Au pied d'un petit tertre entouré de gazon ^

11 remarque une obscure et tranquille maison ;

Il regarde, en passant i par l'étroite fenêtre,

Et dans la salle basse oii peu de jour pénètre,

Voit un lit d'autrefois, vers le mur adossé,

Large et haut , yis-à*vis la fenêtre placé.

Sur ce lit aux longs pieds, tout chargés de sculptures.

Il entrevit bientôt par dessous les tentures

Un visage d'enfant ou de femme.... Un des bras»^ Faible comme un roseau , tombait le long des draps Parmi tous ses cheveux plus longs que ceux des saules Et qui se répandaient à flots sur ses épaules.

Sur la face angéliqueune exquise blancheur Des teintes de la vie elfaçait la fraîcheur»

Surtout à ce moment où sous les rideaux sombres Ce buste éblouissant luttait contre les ombres. On y voyait pourtant quelques veines d*azur Sillonner finement le bord de son front pur»^ La tempe, la paupière > où de leur noire frange Ses grands cils détachés faisaient un ombre étrange,

A travers le feuillage arrivé tout à coup Un rayon s'arrêta sur elle, et vers son cou

Se roula quelque temps comme un collier d'opales, Puis s'en alla mourir entre ses lèvres pâles.

c Es-tu celle qu'on aime et qu'on rêve toujoui*s? Celle qu'on voit les nuits et qu'on cherche les jours, Dit Wilhelm en extase, ombre blanche et paisible! I^on, ce n'est point un corps, c'est uneame visible. Et pourtant la souffrance a passé sur ces ti*aits ! Elle ressemble presque à ces pieux portraits. Ces beaux marbres sculptés sur le lit froid des tombes; Mais non , non , c'est plutôt le sommeil des colombes Dont le murmure expire à présent dans les bois. Je t'avais bien cherchée, ô femme de mon choix! Je puis te faire à toi des jours dignes d'envie, Attirer tant de charme et d'éclat sur ta vie!

D'AIiLEMAGlfE. 26

Quoi ! si belle, et tu vis seule avec les oiseaux ! Seule, avec tes parfums, comme les fleurs des eaux !

« Je ne sais ; mais ces bois cachaient tant de murmures, De «i vagues accords montaient dans leurs ramures , Tout m'y jetait à Tameun trouble si profond!

C'était toi, c'était toi , que je sentais au fond !

c Ah! si tu connaissais mon cœur et ma constance! Je mettrai tant d'amour sur ta frêle existence ! Si tu souffres parfois, je serai là toujours Pour distraire, adoucir, fortifier tes jours. Nous irons à Baden, la ville des baigneuses.

Chercher les chaudes eaux , les routes montagneuses; De là nous descendrons visiter mon vieux Rhin :

26 tN AVOOR

Résonnant cavalier, tout cuirassé d'airain , Beau fleuve des combats, si fier quand tu t'arrêtes Pour regarder les tours qui couronnent tes crêtes, Pour lécher, en grondant , le pied de tes manoirs, Et tes mâles cités qui courbent leurs points noirs : Cest Cologne, Strasbourg et sa flèche inouïe ! Ou , comme un éventail, Garlsruhe épanouie.

Et Manheim qui voyait son duc, à ses balcons, Sur son poing féodal appelant ses faucons.

« Il faut voir, aux clartés des lueurs vespérales. S'élever près des flots les hautes cathédrales. Comme la grande vierge, objet de tant de vœux*. Qui s'en venait au Rhin pour baigner ses cheveux.

* Crlmehild, dam lei Nlebelnnyi.

I)*ALLEVAG11E. 27

Oui» de la Forét-Noire aux mers de la Hollande » Sur ta route, ô vieux Rhin, ce n'est qu'une guirlande De tours aux fronts penchés, berceau des Électeurs, Où s'arrêtaient le soir les vieux maîtres chanteurs.

ff Tout nous appelle, enfant , ton jeune cœur demande* A la voir, à l'aimer la patrie allemande.

Dans son passé vivant , ses gothiques châteaux. Avec ses monts , géans assis sous leurs manteaux.

c Que le premier soleil est beau quand il effleure Les glaciers de Saint-Gall ou les prés de Soleure ! Ecoute les bouviers, mesurant les repos De la chanson du soir sur le pas des troupeaux! Gomme les voix au loin par l'écho sont doublées ;

Gomme le ranz long-temps flotte sur les vallées! Att bord du petit lac, vois déjà les reflets

Que projette à nos pieds la lampe des chalets, Puis là haut j usqu'au ciel où tous ces points de flammes S'en vont naître et passer sans bruit, comme des âmes ! Allons, pressons le pas, cherchons l'abri du soir. Au petit brasier clair bientôt tu vas t'asseoir ; Aperçois-tu déjà les chèvres curieuses Montrer leur tête blanche aux lucarnes crayeuses?

€ rêve de mes jours ! nous irons, n'est-ce pas? Le long des pics aigus j'afTermirai tes pas, Hardi comme un chasseur de Berne ou d'Argovie. Partons, mais si pourtant ta faible et douce vie Demande un jour moins p&Ie, un ciel plus épuré.

Sais-tu bien, ma chère âme, où je te porterai? Notre Allemagne est froide, elle est sombre, engourdie; Mais au revers des monts, là-bas, en Lombardie, Dans le pays de fianmie où viennent les citrons i Dans le pays d'amour nous irons, nous irons ; C'est là que nous vivrons tous deux comme l'abeille, Touchant toutes les fleurs qui parent sa corbeille : Ses trésors, son passé, ses arts miraculeux.

Que de beaux horizons ! combien de golfes bleus. Où sous le rideau frais du lit de ta gondole, Tu dormiras, ainsi que tu fais, mon idole !

c Aux ombrages d' Albane ou d'IsoIa-Bella , Chantez vos plus beaux airs, harpes de la villa ! Charge-toi d'harmonie, ô brise italienne !

30 UN AlIOUR

Fuis long-temps frissonner la corde éolienney Pour que la symphonie, aux retours éternels, Inonde les sentiers, les bassins solennels , Les immenses jardins aux urnes abattues.

Puis anime, en passant , le peuple des statues!

ff Enfant , vois-tu là bas, vois-tu ce couple uni , Ces deux ombres en pleurs voler sur Rimini ?

Dans la grande forêt que bat l'Adriatique, Yoit-on courir toujours la meute fantastique? Et le spectre chasseur y frappe-t-il encor Les sonores halliers des éclats de son cor?

c C'était là que Byron sentait, loin de Ravennes» Couler un pea de frais daQS ses brûlantes veines.

d'Allemagne. 31

Là , ce cavalier pâle, incliné sur farçon , Des cigales des pins écoutait la chanson ,

Puis soulevait l'ennui qui chargeait sa paupière ; Dans le sentier désert est un autel de pierre , Où le grand révolté se souvint et pria

Aux derniers tintemens de XAve Maria (2} ;

Dans ces champs pleins de vie, à cette heure si fraîche,

Gomme d« blancs troupeaux ramenés vers leur crèche,

La foi y Tespoir, l'amour, ces amis d'autrefois. Dans le cœur apaisé rentrent tous à la fois.

ff Toi , ma colombe, aussi, lève les yeux' et prie! C'est l'heure sainte, enfant, c'est l'heure de Marie! La cloche tinte encor, tu l'entends , lève-toi ! Quelle immobilité ! Je me sens pris d'effroi

A cette morne paix où le sommeil la plonge !

Les anges endormis n*ont-iIs jamais de songe? On dirait que son corps par degrés se raidit ; La voilà qui se perd sous Tombre qui grandit !

Gomme il disait ces mots, parut une lumière; Deux femmes vers le lit s'avançaient ; la première, Les mains jointes, traînait ses pas en chancelant , La plus vieille portait à grand' peine un drap blanc. Puis un enfant en pleurs tenait un petit cierge. La femme qui priait se pencha sur la vierge , L'appela, prit sa tété avec bien des sanglots. Coupa tous les cheveux qui s'en allaient à flots ; Puis cette pauvre mère, avec ses mains débiles. Dérangea quelque peu les linges immobiles.

d'Allemagne* 33

Et le chasseur put voir de son œil égare

Le sein froid et sanglant par le plomb déchiré»

Plus d'un doux songe» hélas! comme le sien s*achèvo. C'était devant la mort qu'il avait fait son rêve I >

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