‹ Heures de poésieChapitre 15 sur 23 · AVENIR · texte numérisé non relu

AVENIR

Sont revenus pourtant les épaules courbées!

Que d'acclamations, que de voiic sont tombées!

Ce vieux drame du monde, après mille ans encor.

Se devait dénouer dans un autre âge d'or!

Avenir ou passé que toujours on envie,

Horizons inconnus des pôles de la vie ,

Eh quoi! le présent seul n'aura-t-il pas son jour?

Avenir ou passé règent-ils tour à tour?

De ce bonlieur humain sont-ce les seuls royaumes?

Et tout passera-t-il entre ces grands fantômes?

liE WiJkMAmAJBi.

Vers Scyrah, d'où Ton voit, comme un lointain ruban. Courir au fond du ciel les cimes du Liban , Sous les horizons nus de Taride savane, S'enfonce et disparaît la longue caravane

Qui serpente au désert dans son rude chemin , Où de bien loin pourtant rit le ciel d'Yémen. Elle a sondé long-temps ces bords infranchissables. Et gagne avec lenteur la haute mer des sables. C'en est fait, il décroit, ce tableau bigarré Qu'enfermait le couchant en un cadre doré.

Qu'Allah veille silf ëiix dans ce trajet immense! Voici le Ramazan , le saint mois qui commence !

Heureux tous ces croyans, ces pèlerins zélés, Lorsqu'après trente jours au désert écoulés , Ils atteindront la Mecque, où ces fils du Prophète Verront du Baîram la radieuse fête!

Que l'aspect des saints lieux les ravira, si Dieu Les retire vivans de cette lucr de feu ,

LE RAUAZAN. 1(7

S'ils ne rencontrent pas sur ces grèves mortelles L'ardent Simoun qui passe avec de rouges ailes» Et le bandit qui rôde avec des yeux perçans.

Hélas! pour le tenter, que d'or, de saints présens »

Par monceaux étages comme des belvédères

Mobiles et floUans au dos des dromadaires!

Mais là sont les spahis aux liennissans chevaux »

Les marchands d'Arménie et les Mollahs dévots,

Les aveugles Muezzins portés sur les chamelles,

Saintement accroupis sur les bosses jumelles,

Qui récitent sans fin, balancés, tournoyans,

Les six mille versets du psautier des croyans.

Mais voyez-vous celui qui dans ses doigts promène Les innombrables grains de son thébuch d'ébène?

Dans sa tribu lointaine on l'appelle Djézir : Amant, dévot, brûlé par un double désir, 11 fit un vœu bizarre ; il promit au Prophète (Sainte combinaison que nous n'eussions pas faite) Qu heureux dans son amour, le rosaire à la main , Delà Mecque sur l'heure il prendrait le chemin ; Et le voilà qui part , et qui part le jour même , Sans violer son vœu, sans revoir ce qu'il aime.

Mais, tandis qu'il remplit si bien son saint devoir. Sous le palmier fidèle elle attend chaque soir, Elle écoute attentive, elle s'incUne et pleure : c 11 ne vient pas, dit-elle, et cependant c'est l'heure ! Mais l'herbe a Trissonné! c'est le bruit de ses pas! Non , c'est le vent qui passe , et ne me parle pas.

LE RAHAZAN. 119

Mais , lui , que larde-t-il? qu'il apporte à l'épouse Tous ces rameaux, ces fleurs dont l'abeille est jalouse. Et ce divin lotus tout fraîchement fleuri , Ouvrant ses lèvres d'or que baise la Péri !

Qu'il apporte *aussi l'ambre et les perles choisies ! Et moi , cœur amoureux , je sais tes fantaisies,

Je connais à mon tour les présens que tu veux. Maïs je parle, il est loin ; il n'entend pas mes vœux. Adieu, mes sœurs; adieu, la tente de mon, père; Je ne suis plus qu'une ombre ! >

Elle pleure, elle espère, Arrache ses colliers en criant : c Tu viendras, Beau Djézir, pour me faire, un collier de tes bras, Un collier frémissant, plus doux que le cinname, Qui me parera mieux dans sa zone de flamme ! >

120 LE RAllAZAN.

Mais chaque jour nouveau voit pâlir ses couleurs; Dans son bain Ton exprime en vain le suc des fleurs ; Ses vigilantes sœurs, sa tribu qui Tadore Combattent par leurs soins le mal qui la dévore, Les chants ni les parfums ne peuvent la guérir. Voyez au nid désert le bengali périr ; Il succombe à ce mal que l'abandon lui cause, Et Todalisque en meurt sous son berceau de rose.

Mais suivons au désert le hardi pèlerin Que la lune y conduit comme un guide serein.

Du nocturne marcheur complaisante patrone, Elle chemine aussi ; de sa riche couronne Elle sème partout la perle en voyageant, Et couvre le désert de son réseau d'argent.

LE RAHAZAN. 121

Que de fois le regard de cette antique amie A passé lentement sur Balbeck endormie !

Là 9 sur des fûts brisés, pour attendre le soir, La caravane lasse à midi vient s'asseoir. Le fouet ne presse plus le pas des dromadaires ; Sifflant quelque refrain d'un chant de bayadères, Le pesant chamelier parque ses lourds troupeaux , En faisant sa prière à Tange du repos; L'ange abaisse son vol , et l'épais sycomore Protège avec amour la sieste du Maure.

Mais que la marche est douce à reprendre la nuit! Au bord de la citerne on fait halte à minuit , Quand Tair frais fait flotter la tente, et que la brise

122 LE RAMAZAIf.

Vous apporte un parfum de la Terre promise ; Quand, au creux des buissons, des tonlTes de nopals, Oh voit étinceler les yeux verts des chacals, Qu'on écoute bramer les biches amoureuses, Ou fuir dans le lointain les cavales peureuses.

La caravane un mois marci a , puis , un matin , Vit poindre à l'horizon les grands dômes d'étain , Le casque oriental de la haute mosquée.

Les monumens lointains de la ville invoquée.

Sous son voile d'encens ; puis ils virent de près Tous les balcons brodés des frêles minarets.

Les voici dans la Meccpie où le saint jour va luire; Djézirsepare, il ceint l'éclatant cachemire Où le saphir de Perse, étincelant et pur ,

Fait ruisseler au fond ses facettes d'aaiir.

Ah! qttedel)eauxtnrbans! comme en tous lieux s'étale Avec ses boutons d'or la veste orientale!

Quelle foule au saint Temple, où les graves Imans Répandent Taloès sur les réchauds fumans !

Là haut, c'est le Muphti! ses lèvres inspirées Ont soufQé par trois fois sur les flèches sacrées, Et, dans un flot d'encens exhalé du saint lieu. Sa parole a monté jusqu'au trône de Dieu.

c Qui donc, puissant et solitaire, Veille là-haut toujours voilé ?

Pour lit qui nous donna la terre»

Et pour toit le ciel étoile?

C'est Allah , le dieu du Prophète ,

124 LE KAUAZAN.

Celui dbni nous chantons la fête, Celui qui voit l'insecte obscur Courir sur le plus noir des marbres, Entend pousser les feuilles d'arbres Du haut de sa maison d'azur !

f Croyans, baisez la Pierre-Noire, Et failes-en sept fois le tour; Visitez Borack , allez boire Au puits de Zemzem, tout le jour; Que demain votre front s'incline Sur Merva , la sainte colline ; Invoquez Dieu pour le sultan !

Restez jusqu'au soir en prières,

Dans le vallon prenez sept pierres, Et lancez-les contre Satan.

f Car sachez qu'à Taube éternelle , Quand le méchant s'éveillera , Un spectre noir, en sentinelle, Au bord du tombeau l'attendra.

Je suis, dira le Djin immonde, Le mal que lu fis dans le monde ; Docile alors je t*ai porté ; Mais à présent, changeons de rôles ; Apprête aujourd'hui tes épaules, Porte-moi pour l'éternité.

€ Croyans, baisez la Pierre-Noire,

126 L« RAHAZAN.

Vous en ferez sept fois le tour ; Visitez Borack, allez boire Au puits de Zemzem tout le jour ; Que demain votre front s'incline Sur Merva , la sainte colline ; Invoquez Dieu pour le sultan.

Restez jusqu'au soir en prières ; Dans le vallon prenez sept pierres Et lancez-les contre Satan.

Au puits miraculeux Djézir est allé boire , Il a fait les sept tours, baisé la Pierre-Noire ; Mais les trois jours sacrés n'étaient pas révolus Qu'au pays du Prophète il n'était déjà plus.

Les autres, dans la paix des pieuses enceintes,

LE RAUAZAN. 127

Boivent le pur Moka , nectar des villes saintes, Aspirent Tambre chaud des pipes de corail, Aux récits merveilleux du Caravansérail, Dont un cercle accroupi poursuit la fantaisie ,

En goûtant les sorbets les plus doux de l'Asie. Lui seul il est parti ; pendant trois jours entiers. De la plaine profonde il rase les sentiers.

Son cheval pouvait-il défier les gazelles ?

Serait-ce qu'Alborack remporta sur ses ailes? Gomment fit-il sa route? on ne sait ; mais toujours Il est sûr qu'il franchit le désert en trois jours.

Comme il court, comme il tombe au pied du sycomore ! La douce voix, dans l'ombre, appelle-t-elle encore? Non , mais voyez : l'Arabe , à genoux regardant,

Se raidit de terreur ! elle est là , cependant ! Un voile lourd pesait sur sa noire prunelle ; Il prit ses mains, et rien ne tressaillit en elle ; Elle avait compté là bien des soirs superflus ; Oui ! mais depuis une heure elle n'attendait plus !

Jamais du beau Djézir, le croyant fanatique , Le désert de Scyrah n'entendit le cantique ; Sur le Juif éperdu jamais son bras nerveux N*enleva de butin ; il ne fit plus de vœux!

Il n'alla plus la nuit sur les blanches savanes, Pour attendre en priant l'heure des caravanes ; Djézir ne monta plus son rapide alezan , Et ne revit jamais le mois du Ramazan.

XVj

Quand (leu\ flols unis dès la source Vont frapper, dans leur Iblle course , Contre la pointe des ilôts , En s'éloignant leurs eaux gémissent ; Ainsi s'écartent, s'engloulissent , Au choc du monde, bien des flols.

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