‹ Heures de poésieChapitre 23 sur 23 · MOTE2S · texte numérisé non relu

MOTE2S

(1) L'hoimiK», en apercevant la beauté sur la terre, se ressouvient de la véritable, prend des ailes et brûle de s'envoler vers elle... Nous avons dit que toute ame humaine doit avoir contemplé les essences... mais il n'est pas également facile à toutes de s'en ressouvenir. Quelques unes seulement conservent des souvenirs assez distincts ; celles-ci, lorsqu'elles aperçoivent quelque image des choses d'en haut, sont transportées hors d'elles-mêmes. . . La beauté était toute brillante alors que, mêlées aux chœurs des bienhethreux, nos âmes, à la suite de Jupiter comme les autres à 'la suite des autres dieux, contemplaient le plus beau spectacle. . . Nous admirions ces beaux objets, parfaits, simples, pleins de béatitude et de calme, qui se déroulaient à nos yeux au sein de la plus pure lumière, non moins purs nous-mêmes et libres de ce tombeau qu'on appelle corps.

Platon , Dialogue de Phèdre.

(2) On se rappelle les beaux vers de ByroD auxquels ceux-ci fout allusion :

Ave Maria ! blessed be the hour / Ces Ters qui se trouvent dans le Don Juan, poème où ralTec* tation sociale lutte perpétuellement contre la plus riche nature de poète qui ait jamais existé, sont de la plus adorable mélancolie. Par la place qu*ils occupent dans le singulier poème dont ils font partie, ils ajoutent encore PefTet du contraste à TefTet du naturel. Pourquoi faut-il (et surtout dans ce poème qu'une femme célèbre lui demandait à genoux de ne pas finir) queByron ait contrarié tant de fois ses instincts réels, et que Tesprit du monde Fait emporté si souvent sur Tesprit du poète? Personne n'avait été plus richement doué que lui. Personne n'avait, à l'origine, l'âme plus ouverte à toutes les impressions dont l'ensemble constitue le génie poétique. Personne enfin, parmi les artistes de tous les temps, n'avait reçu à un degré plus éminent le sentiment de la beauté en toutes choses et la puissance de l'exprimer, et cependant il n'usa pas toujours de ses grandes facultés dans leur vrai sens. Le dandy, l'aristocrate, l'Anglais^ enfin toutes les modifications de la personnalité intervinrent trop dans l'emploi de son talent, et, il est bon de le dire, firent plus que de le borner, elles le faussèrent. Sans doute ce qui reste d'incomparablement supérieur dans ses oeuvres défraierait plusieurs immortalités ; mais là n'est pas la question, ou plutôt il n'yja pas ici de

NOTES. f69

quesUon : il y a un regret, un respectueux regret , au nom de la poésie, de ce que Byron n'a pas toujours conservé le nWeau de lui-même dans l'eiercice de son génie; car, après tout, on ne saurait affirmer qu'il en est du mérite d*un poète comme des productions de la statuaire dans lesquelles il Taut, selon quelques uns (et je crois Lesslng, dans son Laocoon), se bien garder d'atteindre le point suprême de la vérité d'expression, sous prétexte de ne pas couper l'aile à la rêverie ; ce qui, pour le dire en passant, nous a toujours paru une pauvre manière de concevoir la vérité, même dans les arts.

Voici quelques unes de ces strophes à propos desquelles ces remarques se sont placées ici.

Ave Maria ! blessed be the hour !

The lime, the cUme^ the spot, where I so oft Hâve felt that moment in its Tullest power^ Sink o'er the earlh so beautiful aod soft , While swung the deep bell in the distant tower. Or the faint dying day hymn stole aloft , And not a breath crept through the rosy air^ And yet the forest leaves seem stirr'd with prayer.

Ave Maria ! H is the hour of prayer !

Ave Maria ! *t is the hour of love !

Ave Maria ! may hour spirils dare

Look up to (hine and to thy Son*8 above I

Ave Maria ! oh ihat face so fair!

lliose doiTDcast eyes beneatb th' almigtity dove —

Wbat ttioughH is but a pictur*d image slrilie —

That painting is no idol, Ht is too lilie,

Sweet hour of twilight! — in (he solitude Of the pine forest , and the silent shore Which bounds Ravenna' immcmorial wood, Rooted where once the Adrian wave flow* do'er , To where the last Cœsarian fortress stood , Ëver green forest ! which Boccaccio*8 lore And Dryden*8 lay made haunted ground to me , How bave i lov'd the twilight hour aod thee !

The sbrill cicalas » people of the pine , Mailing their summer livcs one ceaseless song , Where the sole echoes, save my steed's and mine, And vesper beirs that rose the boughs along; The spectre bunlsroan of Onesti's line , His hell-dogs, and their chase, and thci fair throng, Which learn'd from this example not to fly From a true lover , shadow'd my mind*s eye.

(o) Les deux grandes slatues couchées qui se voient sur le tombeau de Julien de Médicis à Florence sont considérées comme les flgures allégoriques de la Nuit et du Jour. « Au tombeau de Julien , dit M. Quatremère de Quincy, dans son Hiiîoire de Michel' Ange, on ne saurait méconnaître pour être la Nuit cette figure de femme qui dort et à c6té de laquelle se trouvent une chouette et un masque scénique. »

Un contemporain du nom de Strozzi fit un quatrain à la Nuit, auquel Michel-Ange répondit par quatre autres vers qu*U prêta pour réponse à la statue. Ce sont ces deux quatrains qu'on a essayé dé traduire au début de la pièce.

On lit encore dans Touvrage de M. Quatremère de Quincy : « La célèbre Vittoria Golona , marquise de Pescara , fut-elle Tastre auquel s'adressa le plus souvent la muse platoniquement amoureuse qui inspira Michel-Ange? on n*en saurait douter à la lecture de ses poésies. «

(4) Robert Messier, auquel est empruntée Vidée de ce petit apologue, est l'un de ces prédicateurs du 15* et du 16* siècle qui ont fourni à M. Charles Labitte une série de notices spirituelles et curieuses insérées dans la Revue de Paris, et qui ont été coimne

le prélude du savant ouvrage qu'il vient de puUier : la Démo^ eratie é$ê préâicatenrê de lu Ligue,

(5) < Iwan était encore au berceau Jorsque survint la révolution qui mit Elisabeth sur le trône, en 1741. 11 fut renfermé avec la

régente Anne sa mère dans la forteresse de Schlusselbourg

Elisabeth et, après elle, le czar Pierre III voulurent l'entretenir ; l'impératrice pleura beaucoup en lui parlant....: la beauté de sa figure, les plaintes qu'il fit entendre n'émurent pas moins le czar. Catherine II , après le meurtre de son mari , chercha les moyens de se défaire d'un rival pour qui tant d'hommes qui ne

l'avaient jamais vu bravaient continuellement l'échafaud

On chargea le capitaine Oulousiêff et le lieutenant Ischekin de coucher dans la chambre du prince Iwan^ et on leur remit unordre signé de l'impératrice , par lequel il leur était ei^oint de tuer leur prisonnier à la moindre tentative qui serait faite pour l'arracher de la forteresse Huit soldats gardaient ordinairement te corridor de la chambre où était Iwan et tous les passages qui y aboutissaient Un officier nommé Mirowitsch

se laissa corrompre par les agents secrets de l'impératrice , et

simula un complot Il réussit, vers les 10 heures du soir

(ts juillet 1764), à gagner trois caporaux et quelques soldats ; et ils marchèrent vers la prison d'Iwan. . . . Arrivés à la porte du corridor, il commanda à sa troupe de faire feu sur les senti-

nelles. ... : il pointa lui-même un canon contre la porte

Les orCciers Oulousieff et Ischekin, préposés à la garde du prince, s*étaient renfermés dans sa chambre, et avaient crié aux sentinelles de faire feu ; mais, lorsqu'ils entendirent Mirowitsch ordonner d'enfoncer la porte, ils fondirent sur le prince , Tépée

à la main Au bruit des coups de fusil, Iwan s'était réveillé,

et, entendant les menaces de ses gardes, il les avait conjurés d'épargner sa vie ; mais, voyant qu'ils n'avaient aucun égard à ses prières, il trouva des forces dans son désespoir et se défendit assez long-temps. Ayant la main droite percée et le corps couvert de blessures, il saisit l'épée d'un de ces monstres et la

brisa; mais, tandis qu'il se débattait pour lui en arracher le

• tronçon, l'autre le poignarda par derrière et le renversa. Celui

dont l'épée s'était brisée acheva de le tuer à coups de baïonnette.

< Le lendemain, le corps du malheureui prince fut exposé devant l'église de Schlusselbourg, revêtu d'un habit de matelot. Une foule immense y accourut, et il est impossible de décrire la douleur qu'excitait la vue de cet infortuné,

«Iwan avait six pieds de haut, une blonde et superbe chevelure, des traits réguliers et la peau d'une extrême blancheur; aussi sa beauté et sa jeunesse faisaient encore mieux sentir le malheur de sa destinée et la férocité de ses bourreaux. »

yi9 de Catherine II.

(6) Ceci n*est qu*aii pieui hommage au jeune poète que nous n*avon9 pas gardé assez long-temps au milieu de nous. Georges de Guérin est mort trop tôt, même pour sa gloire, et cependant ce qu'il a laissé d'inachevé révèle un mouvement d'inspiration et une originalité d*une telle hauteur, qu'il se peut bien que l'avenir compte avec ce talent qui n'a guère fait qu'essayer ses forces dans le silence. Du reste, une des premières garanties de l'éclat que doit jeter plus tard le nom de Guérin est cet autre nom qui s'est inscrit le premier à côté du sien encore obscur. On se rappelle que Georges Sand a consacré un article à la mémoire de notre ami. Nous détacherons de ce beau travail quelques fragmens qu'on va lire, où se trouvent une appréciation si délicate et de si éloquents regrets.

• George-Maurice Guérin du Gayla naquit au chftteau duGayla^ département du Tarn, vers 1810 ou 1811. Sa famille était d'une des plus anciennes du Languedoc. Il commença ses études à Toulouse et les acheva au collège Stanislas , à Paris^ sortit du collège de 1829 à 1830^ passa près d'une année en Bretagne, revint à Paris, y développa ses facultés , mais par un travail sans suite, abandonné et repris souvent. Sa vie jusqu'à son mariage, qui eut lieu en 1838, fut très simple, nullement littéraire dans le sens eitérieur que Ton donne à ce mot. Il n'aborda jamais aucun journal, ne publia rien, et partagea son temps entre ses lec-

Page 1