LE CZAR IWAN
Sur de plus vastes eaux que ce beau Ladoga !
La nuit, je crois voir Dieu, pour y mirer sa face. De sa tour, comme moi« peucbé sur sa surface. Qui l'écoute invisible, et, de ses grèves d'or. Fait monter le concert qui prend Fâme et lendori !
Un navire, à nos pieds, manœuvre et tend ses voiles! J'entends le vent siiBer dans les mâts, dans les toiles ; Il lève l'ancre , il part ! Matelots', matelots , Emportez-moi , que j'aille une fois sur les flots ! Les flots qui vont si loin ! Heureux qui toujours passe Et qui n'a pour maison, pour tout bien que l'espace ï Changer, changer toujours ! voyez, tout est pour eux. Gomme il vit pleinement ce peuple aventureux ! Sous leur sein large et brun qu'ils ont l'ame se reiref
LE CZAR tWAN< 59
Monter comme un coursier le flot qui nous entraine! Faire crier les mûts sous ses poignets nerveux , Et sentir Touragan passer dans ses cheveux !....r
Oh! qu'ils sont loin déjà! mais, tenez, sur la rive. Un chasseur, puis un autre à sa rencontre arrive ; Ils parlent ; les voilà penchés sur leurs fusils , Debout comme le roc ; voyons, qu'attendent-ils ? Gomme ils sont enfoncés sous leur lourde parure , Ils se serrent la main sous leurs gants de fourrure ; Deux braves compagnons, mais rudes à l'abord ! Tenez, d'autres chasseurs suivent le long du bord ; Us gagnent à grands pas les deux premiers qui semblent Leur faire signe au loin ; voilà qu'ils se rassemblent. Quelle Meute autour d'eux I que leurs chiens sont ardents
60 LE GZAR IWAN.
Quand aux naseaux de l'ours ils attachent leurs dents!
A l'heure où le jour tombe, où les soulis glapissent ,
Quand les oiseaux du lac dans les creux se tapissent,
Toute la bande alors s'en va , par les glaçons,
De leurs postes de nuit déloger les oursons ;
Moi, je m'éveille au bruit de la meute ébranlée;
Ou je m'élance en rêve au fort de la mêlée ,
Quand l'ours saisit les chiens, que sous ses doigts sanglans
Craquent les os brisés qui leur percent les flancs.
Des hasards, des dangers, du bruit, voilà ma joie!
Laissez-moi me nourrir, me vêtir de ma proie.
Me rouler sur la neige, a la pente des monts,
Pour éteindre ce feu qui brûle mes poumons.
Voyez, c'est là le sort qu'un empereur demande !
Qu'on me vole l'empire, et qu'une autre y commande,
LB CZAK IWA9. 61
Je n'eu suis point jaloux , car le vrai possesseur^
Le roi des cliamps, des bois, des monts, c'est le chasseur !
Le soleil qui s'incline au rebord des falaises , Gomme autant de flambeaux , allume les mélèzes , Les sapins cbevelus, les rares peupliers ; Ses derniers feux viendront mourir sur mes piliers.
Gomme ce soir est beau t Voyez , par les arènes, Où le vieux paysan suit un troupeau de rennes. En voici sur le roc qui tendent leurs filets, Qui traînent leurs bateaux criant sur les galets ; Gfaacun , sûr de trouver, à l'heure accoutumée , Son souper, sa famille et son feu de ramée* Le mal du jour leur vaut le calme de la nuit.
62 LSCZAR IWAir.
Quand l'esprit du sommeil fait sa ronde à minuit. Il les touche en passant de ses ailes bénies; Pour eux, minuit n'a pas d'ardentes insomnies, Ni des gardes debout à des portes de fer, Mi la fièvre qui fait de ma couche un enfer!
Oh I comment la briser celte force rebelle !
Ciel ! que vois-je? une femme ! et qu'elle semble belle !
Elle suit lentement* les talus du rempart ;
Elle approche : oh ! j'ai vu ces traits-là quelque part!
Serait-ce un souvenir, une image effacée.
Ou la femme sans nom qui vit dans la pensée?
Un homme l'accompagne ; hélas ! qu'il est heureux ;
11 se penche bien près; que disent-ils entre eux?
Être libre , être deux ! par l'immense campagne,
LE CZ4R IWAlf. 63
Sous les bois, sar les monts» emporter sa compagne» Monter si haut, si haut, que Ton puisse s'asseoir Près des gnomes légers qui s'y rendent le soir ,
Sous ces étoiles d'or où vont mes rêveries I
O rayonnantes fleurs des divines prairies.
Quand vos yeux pleins d'amour viennent à s'entr'ouvrir.
Pour m'envoler vers vous que je voudrais mourir !
Mais qu'est-ce donc, mon Dieu, qu'une femme ? un mystère !
Beauté, bonheur, amour, qu'étes-vous sur la terre?
Confidences sans fin que les âmes se font I
Hélas l ces mots si doux que cachent-ils au fond?
Mais au prix de mon sang, de ma liberté même.
Faites, faites, mon Dieu, que cette femme m'aime! >
Mourir pour elle, Iwan , c'est là ce que tu veux ,
M LE CaCAll IWAN .
Sois tranquille , elle songe à les combler, tesvcrax; Souvent an prisonnier pour la voir il en coûte ; Et son nom, le sais*ta? mais elle parie, écoate : c OrlolT, le temps s'écoule ; il le faut , découvrons Le plus lourd des soucis qui pèsent sur nos fronts. Fant41 qu'à nous distraire ici tu te complaises! L'amour, au cœur des rois, n'a pas toutes ses aises. Qu'en dis-tu? Ses gardiens, un complot s'élevant , Ont l'ordre d'empêcher qu'il ne sorte vivant; Eh bien! que le complot soit feint ou vrai, qu'importe ? Des coups de feu la nuit, un bruit d'arme à sa porte. Comprends-tu? Viens, Qrlotf, que tout marche d'accord. ^
Et comme ils s'éloignaient on entendit encor : c Au prix de tout mon sang, de ma liberté même.
LE €£AR iWAIf. 6S
Faites, faites^ mon Diett, que cette femme m'aimej >
Quand , à la grande vdx monotone des flots, Se mêlent dfi do&jon des plaintes, des sanglots ; Quand le chœur des hiboux qui hantent ces ténèbres Psalmodie au mourant des matines funèbres , Oh ! que ce noir séjour est lugubre à minuit ! Et que se passe-t-il sotts sa profonde nuit?
C'est un témoin discret que la nuit ! On raconte Que les pécheurs au jour (du moins ce fut leur conte) Virent un corps portant l'habit du matelot , Sous le rempart, long-temps ballotté par le flot. Ce corps toucha la grève, où les eaux gémissantes Lavaient ses flancs couverts de blessures récentes.
66 LE GZAR lYfAVf .
Ils dirent qu'on voyait ses chevenx blonds bouclés Courir, collés de sang et de sable mêlés; Qu'il était mince et grand , que l'écume marine Avait moins de blancheur que sa blanche*poitrine ; Et qu'on n'entendit plus, de ce jour, comme avant , La voix du prisonnier qui parlait dans le vent.
Voilà ce qu'ils ont dit! mais plus bas on ajoute Que l'on vit une femme arriver par la route Qui mène droit au fort ; ses regards occupés Cherchaient tous les objets dans l'ombre enveloppés; La voilà près du corps qui s'arrête, examine. Puis ses bras s'échappant de sa cape d'hermine. Elle s'écrie: c ciel! est-ce lui? qu'il est beau! Jeter tant de jeunesse et d'amour au tombeau !
LE GZAR 1WAN, 67
Hélas ! il est trop tard ! Faut-il que je le touche? S'il restait cependaat quelque souffle à sa bouche ! Oh ! sa tête et ses pieds, tout est froid , tout est mort ; C'en est fait ! voilà donc ce que c'est qu'un remord ! hvan, eh quoi ! ton cœur ne bat plus ! qu'il renaisse. Qu'on la respire , au moins, cette fleur de jeunesse ! O rage du pouvoir ! tu trouvas des cœurs sourds, Iwan, mais j'ignorais ce que valaient tes jours!
A LA HlMOiE
DB
«IMIRCiES DE GUERERT^
La dODleor de Georges de Gaérin fat silencieuse et noblement portée Jusqu'à la tombe. . . Qu'a-t-U don« manqué à cet enfaat prtrUëf lé du ciel ?
GEORGES SAIID (6).
Doux frère d'Ariel, dont Famé fut choisie
Dans les souffles de Tair et les rayons du jour,
Poète frissonnant, d'où vient ta poésie?
Amant si plein de flamme, où s'en va ton amour?