‹ Heures de prison (volume 2)Chapitre 1 sur 13 · HEURES · texte numérisé non relu

HEURES

M. Fourché ne vient plus seul. Il m'encourageait, il me console; il me parlait confiance^ il me parle résignation. La sœur"''"''^ qui l'attend sur le seuil de la porte, le regard armé de patience, semble éteindre sa pensée à mesure qu'elle arrive a ses lèvres.

Si j'étais religieuse, c'est-à-dire servante titrée de Jésus-Christ, je ne me croirais obligée d'être forte que contre mes propres douleurs ; j'aurais l'âme haute et le cœur doux... je m'inclinerais devant les crucifiés de la terre cotume devant l'emblème infime, mais vivant, du sacrifice divin de mon divin Maître; j'aimerais les larmes... il a pleuré! j'aimerais la douleur... il a souffert!... j'aimerais les faibles et les calomniés... il a été calomnié, il a été jugé!!

J'ai eu la visite de M. I^rdat^ auti*e médecin de la maison, qui est, m'a-t-on

dit, un des professeurs les plus éuiinents de la Faculté de Montpellier. Je le crois.

Cette tête, taillée à Tantique^ le dit.

M. Lordat est un vieillard de noble mine, qui porte ses trophées dans ses rides, et dont l'esprit poétise le savoir* 11 est coiffé d'une toque en velours qui le pare comme une couronne. Sa parole est douce, facile, élégante, profonde et toujours gracieuse.

Tout en causant, le savant professeur m'investissait de son regard, interrogeait mon front, mes yeux, et faisîgit subir à mon pauvre visage un cours complets de physiognomonie. J'aurai décidément une page dans son album.

Moi^ sans trop vouloir l'étudier à mon

— autour, je Tai jugé très-habile à lire dans ma tête, pas assez peut-être pour lire dans mon cœur. J'en serais fâchée, car mon cœur est bon; mais ma tête ! oh ! ma tête!

même dans mes jours d'orgueil, je ne suis pas très-sûre qu'elle ne soit pas le revers de l'autre .

Je dois à M. Lordat une heure d'oubli Je la lui payerai par un long souvenir.

Mademoiselle Grouvelle ne descend plus sur ia terrasse, et son volet^ comme le mien ,

resteclos toutlejour. Je ne saurais dire Fimpression que me cause cette fenêtre murée du cAté de la vie, cette muette protestation d'une douleur incurable et muette.

J'ai demandé à une reKgiense si Tétai de la pauvre malade s'était encore aggravé .

EDe m'a répoiidû naïvement : — On le dil'aif bien à n'en juger que par les yeux ; tohis tes femmes politiques, c'est si rusé, qui! n'y a qu'un ^i moyep de n'être pas trompé avec elles , c'est de voir noir ce qu'elle montrent blanc.

, ma sœur^ ditK>n toujours qu'elle est £olle?

— Si pn ne le croit pas^ on le dit.

Folle ! . • . Je voudrais bien savoir ce que devient l'àme d'un fou... lia folie! Qu'est* ce que la folie?... Voilà un duel qui s'engage entre Tâme et 4a matière ; voilà une question que les uns dissèquent le séalpol à la main, que les autres, à mon avis plus sages, étudient aux elartés de la foi.

Place et respect aux savants! Moi, pauvre ignorante, je crois tout simplement que le cerveau est à l'àme ce que le trône est au roi, ce qu'est la corde d'une harpe aux doigts qui la font vibrer.

C'est toujours un désolant mystère que cette fantasmagorie de cadavres galvanisés, qui paraissent ne plus appartenir à Thumanité ni à Dieu , qui existent sans être, parlent sans penser, se meuvent sans agir : sépulcres vides, qui voilent le néant

sous l'apparence de la vie, et ne retiennent de rhommeque les instincts grossiers qui le transforment en brute !

On m'a enlevé le portrait de ma grand'mère parce que le cadre en était doré.

Je ne savais pas que la mort aussi dût porter mon deuil.

Je passe une partie de mes nuits à me promener dans ma chambre. Le mouvement me calme et me repose. Hier, j'ai occupé quelques-unes de mes heures du soir à feuilleter le catalogue des livres du cabinet de lecture. J*aî marque d'une petite

croix les œuvres que je voulais, et pour commencer :

René, cette larme du cœur, dont le génie chrétien a su faire une perle.

Adolphe, ce remords écrit d'un amour

souffert, ce lendemain, cet envers d'une joie humaine.

J'ai demandé encore les Êindes historié ques de M. Augustin Thierry, et V Histoire de la civilisation de l'Europe, par M. Guizot. Je yeux revoir aussi les œuvres de lord Byron.

Byron !

Je sais tout ce qu'il y a de profondément désolé, de cruellement amer, dans ces sublimes cris d'une grande âme blessée à mort. .. Je sais que le doute^ semblable au vautour acharné de la Fable^ rongeait le cqBur du moderne Prométhée; je sais qu'il jetait pensées sur pensées dans le gouffre du néant ; je sais que cette fière douleur s'était fait un masque de son scep-

tîcisme pour cacher le secret de sa prière et de ses pleurs^ je le sais.

31ais j'ai toujours trouve un enseignement profond dans ce désespoir d'un esprit rebelle, qui se débat contre le sentiment de son essence immortelle, qui, après avoir laissé terrasser en lui Tange par rhomme, a horreur de sa victoire, se regarde passer et a peur de son ombre comme de Tombre d'un cadavre, qui veut fuir le ciel de toute Ténergiede ses forces, et sans cesse y revient de toutes les forces de son génie.

Byron nie Tamour, et son cœur ne cesse d'aimer que lorsqu'il cesse de battre. Byron nie le dévouement désintéressé, et il y a se faire tuer pour la cause des Grecs.

Byron doute de Dieu« et sa pensée de-

mande sans cesse à ]a nature le secret de la création et le nom du Créateur.

Et puis, quelles leçons dans ces luttes, dans ces déchirements^ dans cette agonie de tontes les heures, dans cette lamentable inquiétude lie Tesprit, dans cette tourmente de Tâme, jurant laquelle Byron,

tour à tour provocateur et vaincu , défie

Forage, l'attire , et, foudroyé, se relève plus grand peut*ètre, mais aussi plus désespéré!

Je n'ai japiais lu Byron sans me jeter à genoux peur demander la foi.

Cette nuit 9 j'ai rêvé CAémenûm. Ncwis càtisions, nous pleurions ensemble, sui^ce qui n^est plus, sur ces jours ridnts, ces jours aimés dé «ion adorable «Viller g- Hellon, sur notre jeunesse si insouciante et si douce, loin de laquelle cependant nous aimons à fuir de tout l'élan de nos pensées^ pour aller rêver Tespërance, avec ses magiques reflets^ aux plages lointaines de l'avenir.

Alors, nous vivions à moitié nos plus beaux jours, nous n'achevions pas même nos plus vrais sourires. Nous trouvions

notre ciel trop bleu, nos joues tro{V roses, 2106 Mutés trop fortes, notre pafîx trop calme.

L'moonsu nous attirait m da^rdes montagnes de l'horizou âft^al, auddà 4u petit i]9jQi)de haureux du foyer paternel.

Rire, rire encore et toujours, quand de- . puis quinze ans nous n'avions pas fait autre chose, nous sepfiblait joie d'enfant. J'avais lu quelque part : « Que les larmes roulaient comme des perles, que les fronts penchés par la douleur s'inclinaient comme des lis^.. * Et, pâiitres folles! nous portions envie à ces fronts pâles, à ces larmes et à ces douleurs. Nous o^oyidais alors qu'aimer c'était être aimée, que moiirir, c'était ^tre pleurée. .« tf 11011& aimiao&ila mort^ et noua rêvions ramo«rl|

Malheur! malheur! rhoinme devrait savoir que, si les étoiles qu'il conteiupJe.

debout et le front levé, sont des soleils et des mondes, ces autres étoiles fausses qu'il cherche en se baissant au retour du soir, sont comme ces vers luisanls qu'un peu dejour fait pâlir, ou comme ces feux follets qu'allument des tombes^ et qu'un souffle d'air pur vient éteindre.

Le directeur vient de m'envoyer le ca-

, talogu'e de livres que je l'avais prié de re-

inettre à mon cotisin . Il faut qu'il s'entende

avec le préfet^ au sujet de mes lectures^ et

— sien attendant on m'apporte les Beautés de t histoire de je ne sais quel peuple^ et un voyage pittoresque en Suisse*

Un voyage pittoresque! c'est-à-dit« le récit des impressions produites sur Fes-^ prit d'un voyageur heureux et libre par.

un rayon de soleil glissant sur une cas* cade, par un rayon de lune tremblant sur un lac, pair une course à travers une forêt de pins, et une halte dans la montagne.

C'est-à-dire de Taîr, du soleil, de la liberté, de la vie, pour moi qui meurs étouffée^ faute d'un peu d'espace, d'un peu d'air et de soleil. C'est trop cruel! la colère gagne ma plume. Quittons ce^ pauvre livre. On me l'a peut-être envoyé parce que je suis femme, et qu'il me faut des œuvres à la portée d'une intelligence en jupons.

La ûdettce ne fait pas le bonheur^ <ihesvaufi.'le le sais, messieurs; mais aknrs^^ ' rendez-moi les MÎliifteB joies, tes doux labeurs, Tombre bénie du foyer domestiqué. Mëttei^iin enfant dans mes bras, un vieux pè^ à mes côtaés. . . Est-ce trop? Don- > n^lifi-'tnoriles devoirs à aimer, des malades^ « à self tir j des pauvres à consoler. . . Trouveto un bui à ma vie, attachez une vertu à mfeiS lartiies.,. et je ferme vos livres, et j 'abdique ÎMftide, et je vous laisse la manne de l'esprit pour 1^ dévouement qui est la vie hiéme du cœur.

Aujourd'hui^ en entrant, Adèle m'a dit :

(( La famille est au complet; nous sommes tous près de vous, et pas un de nos cœurs ne vous manque. Cherchez. »

J'ftvais reçu au front le baiser de mon oncle; ma tante et Eli sa m'avaient embrassée. Gustave m'avait offert son bouquet ; Eugène avait une de mes mains, Adèle l'autre; les enfants jouaient tout bas du acMirire et de Vœîiy au pied du lit. J'ai regardé la porte ; je cherchais qui je pouvais attendre, et je me tournais d^à Vers Adèle pour le lui demander, lorsque, mettant un

doigt sur ses lèvres et un antre à sa ceinture, elle m'a montré le coin d'une lettre.

Il m'a fallu laisser à ma tante le temps d'engager une longue conversation avec la sœur^ et alors Adèle m'a dit :

— Savez- vous à qui ressemble celui de mes frères qui est en Afrique?

— A vous, ma petite sœur.

— Mieux que ça.

— Alors, il a un trait de chacun de vous.

— Bien mieux. H a la bouche et le fro&t de votre grand-père. Il nous écrit qu'il.

s*ennuie doublement là-bas, depuis qu'il vous sait ici.

— Ah! ma chère Adèle, je vous soupçonne de faire les honneurs dçs regrets de votre frère. Il ne me connaît pas ?

— Est-ce que nous ne vous aimions pas avant de vous connaître ?

J'ai embrassé Adèle et elle m'a raconté

doucement à l'oreille que son frère, étant entré à Alger chez un marchand de gra»*

vures, y avait trouvé une de ces cê^ lamnies au crayon , qu'on appelait mon portrait, au moment du procès ; qu'il s'était fait apporter sur-le-champ tous ceux qui restaient à vendre, et que^ sans dire un mot, il les avait brisés; que, se retournant ensuite vers le marchand stupéfié, il lui avait dit : c Madame Lafarge est ma cousine ; ce portrait est un mensonge, une lâcheté!... Combien vous dois-je? »

Auprès sa narration, Adèle m'a regardée en souriant.

— Eh bien ! qu'en dites-vous ?

— Eh bien ! Edouard a mieux que les traits de mon grand-père ; Il en a le cœur.

D«pi)is que je vous écoute, je sens qu'il y a.ici,une place vide^ et je me vois forcée»

ma. petite. so8ur, de partager la vôtre avec luî«.

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