‹ Heures de prison (volume 2)Chapitre 13 sur 13 · II · texte numérisé non relu

II

Lorsq[ue, appuyant ses deux coudes aur mon litj^ elle voulait se. faire raconter de& histoires d'un monde qu'elle ne devait pas connaître^ je m'appliquais à détruire les éblouissantes féeries de ses rêves; j'essayais doucement de lui faire pressentir les amertumes et les ennuis de cette vie agitée^ dont elle voyait les horizons trompeurs à travers les prismes enchantés de l'impossible et de Tinconnu.

Mais^ mon sermon fini, elle recommençait sonantienne de plus belle ; insouciante et légère comme on l'est à quinze ans, elle se riait des froides paroles de la raison.

Elle croyait se souvenir que toute voix libre chantait, que toute saison sur terre portait ses fleurs ou ses fruits. Elle medisait que les épines n'étaient que la tige des roses , et que les croix poussaient aussi

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faim à Fombre des^ couvents qa'au mleil des vallées. • • Je la plaignais : c'était une enfant.

Hier matin, la petite sœur est entrée chez moi plus soucieuse que de coutume^ el^ sans jeter son coup d'œil au œiroif , «ans me voler une violette, sans répondre au baiser que je lui envoyais, elle s*est laissée tomber dans mes bras : je me suis aperçue qu'elle pleurait.

Qu'avez-vous, enfant? lui ai-je dit en

lai tecrant la main ; qu'est^^il donc arrÎTé ^ fâcheux?

— Je m'ennuie à la mort.

— A la mort? Allons, que je tous fasse honte! Si je ris, moi, pauvre désespérée, ne pouvez-vous faire bon ménage ayec votre ennui ? votre tète a mal aux nerfs ; que serait-ce donc si votre coeur seignait comme le mien?

^ La jeune novice leva ses grands yeux vers moi^ ^t me dit avec une vivacité étonnante :

— Je le savais bien que le malheur vous tuait! Eh bien ! continua-t«elle en ouvrant les rideaux de ma fenêtre, eh bien ! ma-

dame, voye^ comAae le solei) est beau, comme le ciel est bleu !

Je tournai mes regards vers la fenêtre.

La journée était magnifique. Mille goutte»

lettes de rosées ruisselaient sur les carreaux, diamantées par Téclat de la lumière et bleuies par l'azur foncé du firmament.

— Eh bien! réprit la sœur, est-ce beau, cela?

Je ne répondis pas. mais elle s'aperçut qu'une larme roulait sur ma joue, et alors, elle s'écria en frappant des mains :

— Gela vous (ait mal? tant mieux! vousf*^ vous laisserez tentev; . * t*

— Tenter? commeat? pourquoi? Je ii« TOUS comprends pas»

— Voulez -vous être libre? me dit la sœur d^un ton décidé. -

— Quelle question?

— Eh bien! partons.

le testai stupéfaite.

— Partons, vous dis-je. J'ai la double clef de votre porte; j'ai une robe que ma sœur m'a donnée à raccommoder ; j'aurai facilement un voile et une guimpe. C'est demain mon tour de sortie pour aller à la messe de six heures, à l'hôpital ; je ferai la ttialade. Pais^ une ou deux minutes après le départ des autres sœurs, et quand

tout notre monde sera occupé au lever des femmes, nous nous glisi^erons dansle parloir des gardiens. Je dirai, tout en courant, que nous allons rejoindre nos sœurs, Us les auront vues passer; ils ne s*en étonneront pas. Une fois dehors, nous irons nous réfugier chez quelqu'un de vos amis.

Nous trouverons le moyen de gagner le port de Cette i.. Cette! entendez -vous?

Cette! C'est-à-dire la liberté, la mer, la vie! !.. . Embrassez-moi, madame, soyons sœurs de cœur dès ce soir, puisque nous serons sœurs d'habit dès demain...

Tout cela était dit avec une telle volubilité et une telle confiance dans le succès, que je fus quelques moments sans reprendre conscience de moi-même.

Pendant ce temps, la folle et chère pe-

tite novice tirait de ses grandes poches des voiles, des guimpes, qu'elle m'essayait presque malgré moi , en s'exiasiant sur ma bonne grâce à porter des habits qui me rendaient méconnaissable, et servaienit merveilleusement ses projets.

— Ma pauvre enfant^ lui dis-je en ra^ semblant mes forces pour soulever le poids de mon émotion, je vous aime de penseï^ ainsi à moi; mais... la chose est impoi^ si blé.

-^ Impossible? non. Si ce n'est pas assez de l'affirmer, je vous le jure. Êcoutez : les gardiens ne vous connaissent pas;

dans cette saison il est encore nuit à six heures. Un seul surveillant garde la petite porte. Quand il nous ouvre, il est à moitié endormi, habitué qu'il est à nous voir

sortir chaque matin pour la messe. Il n'y a que Timprévu qui met la prudence sur ses gardes... Croyez-moi^ ajouta l'enfant en me prenant la main et la couvrant de baisers, Je suis sûre du succès. Je sais ce que You^ sioufErez. J'ai surpris vos larmes tout à rheure, quand vous avez jeté le$ yeux à la fenêtre. Votre mal, c'est la pri-i son qui le cause. Votre fièvre, c'est le regret qui l'allume... Ne résistez donc plus. Allez, mes précautions sont bien prises...

Âh! quel bonheur^ ma chère dame! JQ pourrai rire alors quand l'envie m'en prendra; je pourrai parler haut, prier bas, causer un peu de tout, penser à tout,

tout espérer •• . Je vivrai enfin; mais n'ai-

lez pas croire que je cesse pour cela d'être.

une honnête fille et une bonne chrétiennes^

* Seulement , je veux faire le bien en ^ f^^

mille, au grand jour, au grand air, bipn^

entendu selon les commandements de Dieu, mais un peu aussi selon ma tète et selon mon cœur.

Ce long discours de la jeune sœur m'avaît permis de réfléchir. Je Vattîraî doucement près de moi, et je gardai le silence.

— Qu'avez-vous? madame, me dî^elle en me voyant pleurer. N'allons-nous pas partir? où faîs-je couler des larmes de joie de ces yeux qui en ont tant versé de douleur?

— Je pleure/ petite sœur^ parce que nous ne partons pas^ parce que nous ne devons pas partir... Soyez calme, et à votre tour écoutez-moi : je ne pourrais vous conduire à votre mère, puisqu'il me fau-

dnit panser à l^étranger? le potirraîs encore moins vous abandonner?. . ;

— M'abandonner ! que voulez -yous dire? reprit la sœur en m'interrompant vivement; mais j'entends vous suivre partout.

^ r- Hélas I. je suis enoore plus paovre que vous, qui ne possédez rien. Gomment pourronsHiiOiis vivre loin de la Franoe?. . .

— Ne vous inquiétez pas. Je suis jeune, je suis forte, je travaillerai pour deux...

En disant ces mots, Tenluit sieniblait implorer comme une grâce la permissioii de M •dévouer pour moi*

—-'.Et votre mère? Itti dis-je en l'embrassaat aveb effusion.

— Ma mère? oh ! si elle vous connaissait !

— Mais elle ne me connaît pas. Elle dirait que je vous ai entraînée, que je vous ai fait perdre le goût de la vie religieuse, que je vous ai sacrifiée pour me aauver. €e que dirait votre mère, le inonde le penserait, et, cette fois^ l'arrêt du monde m'atteindrait justement, car je l'aurais mérité.

— J'écrirai la vérité à ma mère.

% i tm Cette vérité^ em|>ècherait<-elle que je nriemaèreu la 'faiblesse de vous écouter?:

Ne suis-je pas votre aînée? Ne vous dois-jd

pas protection et ccmseil ? N'insistez donc pas. Je n'aurai pas la lâcheté d'accepter un dévouement qui serait pour tous un .remords. Je ne possède au monde que ma conscience. Entre elle et la liberté, mon choix est fait. Ne me pressez donc pas davantage. Vous me feriez beaucoup souffrir, et je ne céderais pas.

La sœur se tut, mais elle sanglotait...

Je pleurais aussi . Tout à coup elle s'écria :

— Eh bien ! oui, vous avez raison. . . Je vous ferai sortir, et tout aussitôt je rentrerai au couvent.... Ainsi vous serez sauvée sans qu'il m'en coûte un regret. . .

— Mais vous ne savez donc pas que la loi a des peines terribles pour les complices d'une évasion?

•^ La loi? le bel 4^b6tacle! Que peiU<on £sdre? me ixiettre en prisoE? l'y ^}^^^^* ^ CQndami^r? lie» honaêtes gensr diront que ma conduite a été d'une fille de gq»if.

Les juges verbaliseront ? Je dirai aux juges que je vous aimais parce que yoUs étiez bonne^ et que je vous ai fait «tsortir de prison parce que vous ne méritiez pw d'y entrer. Les religieuses? En restant dan» leur maison, elles ne m'en voudfont plus» Vous le voyez, madame , riea ne doit nous arrêter. Voilà qui est conclu...

Maintenant, séparons-nous bien vite pour nç pas éveiller les soupçons. Lundi vous serez libre^ je vous le jure.

— Mais je suis si faible, qu'il m'est impossible de marcher.

— Bah ! le cœur vous porleia.

— Et s'il me trahissait!

— Eh bien! pour en finir, je vous donne un mois. D'ici à la mi-janvier, vous pouvez être sur pied. Adieu, ma chère dame. Je me sauve. Regardez quelquefois le soleil, et vous serez impatiente d'aller à lui.

Restée seule, je suis tombée dans un profond recueillement.

Que décider ?

Je ne suis pas prisonnière sur parole. . .

Je ne traîne pas au bout de ma chaîne le boulet du remords... Je suis orpheline... Je ne dépends d'aucune volonté... Je ne relève que de ma conscience. . .

Qua décider?

Quelques jours se sont passés dans ces mortelles angoisses de l'indécision et de la lutte. Déjà, au Glandier, j'avais pu fuir et je ne l'avais pas voulu. J'avais foi en mon innocence ; je ne croyais pas que la calomnie pût donner au mensonge le caractère et la puissance de la vérité. J'ignorais que la science pût verbaliser le doute et criminaliser l'apparence. Il me suffisait de me sentir sans reproche pour être sans peur.

Hélas! je me trompais. On n'acquiert l'expérience qu'en souffrant ses leçons. Je

n'^ii avais pas souffert alors. Aujourd'hui je n'ai malheureusement que trop appris.

Mais si je me suis désolée souvent de la confiance aveugle qui m'a jetée où je suis, je n'ai pas du moins à en rougir. A TuUe^ après le rejet de mon pourvoi, on me proposait encore de tenter une évasion ; on m'en offrait les moyens. Ils étaient sûrs.

Cette fois, je ne comptais plus sur mon droit. Mais je le voulais toujours pur, et je gardai mes fers en bénissant les mains qui les auraient fait tomber.

^ les pierres de mon cachot sont lour-des, plus lourdes sont les calomnies (\ui ont dicté l'arrêt que je subis. Libre, re^ trouverais-je l'honneur en retrouvant la' vie? Nen- Uhonneur pour moi, c'esttna^

constance à souffirir. Il faut que chaque heure) dq mon martyre plaidé' pour mes heures passées. Dieu recueillera mes larmes. Les hommes eux-mêmes me tiendront compte de ma jeunesse perdue sans une plainte, de mes douleurs indurées

sans un murmure. Les jours qui s'amon-

cellent sur les jours pour m'amener mouranîe au faîte des opprobres, ces jours, re-

ligieusement employés, m'attireront les

sympathies qu'on accorde aux victimes.

J'acquerrai ce qui me manque. Je cultive-

rai ce que je possède. Je demanderai des

forces pour mon âme au recueillement et

à la prière. J'en demanderai pour l'esprit

à la méditation et à l'étude. L'amitié fera

vivre mon cteur« Ma conscience fera taire

mon désespoir» Rien ne peut effaeer^ je le

sais^ la ^nt^nce qui me frappe? mais

dois-îe me laisser oublier? Ne serai*<e pas

livrer à l'in&mie un nom, hëlas ! que l'oii •n'OTibliefaît pas?... Ce n'est pas môî qui tii demanda la publicité. Je Vki subiei Si je n'ai pu parer les coups dé cette nouvelle

fence d*Achille, j'en userai à mon tour, et ma plume se retretfi^era dans' mes fèts. .^ Beau soleil, qui me souriez de loin^ voîlé!e-TOUi» sous le nuage qui passe ! Folles espérances, regrets amers, désirs supet^flus» dormfe:^ ou inourez dans mon seih!

La sœur novice est revenue. . • Elle me prte9d... Tbut est prêt, me dit-elle... Mon Dieu^ soutenez-moi...

Fuir, c'est reculer devant la justice des hommes!... Rester, c'est m'avancer vers

la justicf de Dieu... cela est vrai... je le sens... ma^s quelf^ coml^ats! Jamais la liberté ne m'était apparue si belle, jamais la vie plus splendide,.. Je perds ma jeunesse si je re^te^.. Je perds Thonneur si je m'enfuis.... l'honneur !... . Mon père n'hésitait pas, lui, quand, aux champs de Waterloo,, il refusait de se rendre pçur tomber mourant au milieu de ses frères morts!! ... Que l'exemple du père soit le devoir de Tenfant!!... Je resterai.

^ Je vicias 4^ siJ^ppUer la sœur de ne plus me parler d'évasion.

vin

Je plains rhomme qui n'a jamais goûté le bonheur amer du sacrifice. Je plains rhomme qui n'a jamais senti la dualité de son être, et dont Tàme, enfouie dans la matière, ne vit plus que de la vie com* mune. ne vibre plus qu'au contact des sensations humaines, sans qu'il proteste jamais contre une assimilation aussi abso* lue de son immortelle essence à sa nature mortelle.

Nous sommes deux cependant : plus

loin que le cœur, plus haut que la conscience, il y a comme un écho magique^ mystérieux^ qui se plaint à l'heure même de nos plus folles joies, de nos plus doux enivrements, mais qiû résonne^ aussi suave qu'un chant céleste^ pendant les plus terrihles orageé de la vie^ pendant les plus douloureuses luttes du cœur.

J'étais' bien triste hier, quand je rejetais les offices de la sœur ***, quand j ''abdiquais ma liberté. Oseraî-jè le d*iré? J'ai pleuré mon côiira^e^ ..]e Tsii maudit. . . Maiis, au moment miêliie où le désespoir gonflait mes veines', où lé regret grondait dans moi[ ' coéuf, en ce moment j'ai entendu l'écho lointain qui x^hantait... et tout à coup je me suis retrouvée forte et calme.

J'étais liàre^ j'étais deux /. * .

A chaque devoir est attaché un droit.

Ce que la terre nous refuse, le ciel nous le donne... Hélas! j'ai trop à pleurer pour pleurer le monde. P^ une de mes larmes ne s'égarera jusqu'à lui... Le monde!!

on n'y est jamais seul, et rarement on y est deux/....

— aia

La semaine dernière, deux messieurs en voyage, s'arrètant pour un jour à Montpellier, sont venus passer une heure à la maison centrale. Ils ont demandé à me voir. C'étaient des hommes de mérite» et en même temps des hommes du monde, des hommes charmants, quittant chaque soir la science pour aller briller dans les salons, ayant tour, à tour de l'esprit en surface, et de l'esprit en profondeur.

J'étais bien souffrante cependant, je craignais de les blesser par un refus^ et je

mé résighai à me rapprocher de la société M les laissant approcher de mon malheur...* Âh! je ne savais plus combien pouvait être douloureuse et cruelle une conversation qui ne roulerait que sur des mots ne disant rien au cœur.

J'étais couchée quand on les annonça.

Au premier regard, je les reconnus. Je dissimulai cette impression. Après des sa* luis poliments échangés, Tun d'entre eux prit la parole. C'était celui dont la réputa-* tion d'esprit est le mieux établie dans le

monde.

— Madame, me dit-il, j'ai eu le plaisir de vous voir en société, une fois entre autres a une magnifique soirée chez madame***. Vous l'avez peut-être oublié?

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