II
ses dieux changés en fumée d'or entre ses doigts crispés; Tambitieux voit ses idoles en poussière ; les trônes montrent leurs planches^ les honneurs leurs revers ; les gloires s'évanouissent, comme ces bulles légères qu'un souffle d'enfant gonfle, qu'un rayon de soleil colore, et qu'un atome dissout.
De tous ces mirages, rien ne reste...
rien ! car à tout il faut une âme, et là où manque l'âme, le néant aussitôt improvise • son œuvre. . . Ce qui nous survit seul a du prix. Posons do^ic les bases de notre éternité.. . Chaque fois que l'homme fait abnégation de lui-même, la créature immortelle se /élève en lui. Si notre être dépendait de la vie, qui braverait la souffrance oii la mort pour secourir ou sauver un de
ses frères? Le dévouement est l'instinct de rimmortalité.
C'Nest un€ douce chose que le qui nous repose de l'action Bans nous faire cesser de vivre... C'est une divine chose que la mort, qui nous repose de la vie sans nous faire cesser d'être«..
Deux dé^Àies amis qui veulent le cadre de la Idéalité k leurs souisenirs demandent un faC'SmUs de ma nouvelle demeure. Us ont bien fait de s'y prendre aujourd'hui.
Plus tard^ mes larmes se seraient collées aux murs ; mes deuils y auraient déteint.
Plus tard, je verrais ce qui m'entoure avec d'autres yeux ; je ne verrais qu'une plus grande tombe, ouverte peut-^re à de plus grandes douleurs.
Mon cœur, souviens-toi d'hier, et fais chanter, s'il se peut, mes verrous et mes grilles... J'ai toujours craint la pitié... O mes amis ! regardez-moi, pendant que ma plume court pour vous !
Ma cellule est carrée. Une morte v respire. Je viens de dire à ma garde d'aller, en droite ligne, de la porte à la fenêtre, et de compter sels pas. ^Elle en a f^it douze.
Sei9 pieds sont grands; les miens, dans le même espace, s'y placeront deux fois.
J 'appelle ^la être au large;., et vous?
Les murs ont été paieés' à 'la chàux^ mêlée d'une piacée de ho».: C'est de la. vé- ^ rite locale. .,...,.
Voici le mobilier :
 côté de la porte; une cheminée en tôle, dont le tuyau monte obliquement contre le mur, avec des airs de boa constrictor; c'est fort laid, mais c'est chaud.
En face de la cheminée, une étagère qui attend mes livres; sous Tétagère, une tt^ ble à deuyL fins; près de la fenêtre^ un\e commode, et, vis-à-vis la commode, mon lit caché sous une niche de (i^reale lisérée de gris.
' Plus deux^ dïaises* et \iû' lauteuil eh chemisé^de tôîlèl '
Voilà tont; wais tt'esl«ce pas du laxe pour vn^paaTTe femme qm a passé pi^ de deux ans sans autre amettUeinm( qu'une chaise?
J'allais oublier ce que j'ai de plus prédem, la sainte et petite chap^le d^* mes souvenirs.
Vers le milieu du lit, j'ai u&e statuette de la Vierge^ adossée au mur sur une tablette recouyerte d'un naperon blanc. De 4dbtaque côté sont mspendus les portrsits cerclés ewb HekvuFSîioîr (l'or est prohibé), tde mooi p^^ det m» wère, de mon aïeul et, de mcmi grand-pèrOi
Devant moi, et au-dessus de la cheminée, j'si feit placer le crucifix, qui était d'abord à mon chevet. Il faut que le re-
gard divin m^aîde à porter ma croix...
sous le crucifix, se croisent pieusement deux branches' de cyprès , cueillies dans le cijoaetière de Villers-Hellon...
Le cimetière!... ViUers-Hellon!...
mes amis! ne me demandez plus rien...
J'achève avec des larmes ce que j'ai osé commencer par un sourire... On ne remonte pas longtemps les flots de la douleur. . .
«w^— *ipp— ^
^ J« gîiéris lentement. L'âme ge soumet^ mais le cœur Intte encore. Vivre, n'est-ee
pas nourrir une infortune quji n*a d'autre halte possible que le tombeau? .
J'ai regardé mon malheur eh face. J'y trouve des devoirs, et j'y cherche en vain une espérance. Pourquoi, commeiit snis-je ici ?... que la cupidité le dise. . . '*
C'est elle qui est venue me saisir au milieu de ma famille^ où je ne l'attendais pas. Je ne me croyais pas assez riche pour être marchandée, et, quand je donnais ma vie, on prenait ma dot : onnn'escomptait comme le zéro qui suit le chiffre qu'il centuple. Plus tard, c'est la cupidité, c'est elle qui m'a calomniée^ dénoncée, livrée... elle qui a demandé à la justice le prix df mon aang. . . et maintenant qii'elle si^^ m'a, plMS /laissé que des larmes, clcyst
elle encore qui veut étouffer 'ma voix et condamner ma cause à 1 oubli ! . . .
Elle a, pour m'opprimer, la liberté, la fortune, nn arrêt qui, en quelque sorte, légalise sa haine; En m'insultant, elle ose se dire Técho de la justice, et moi, si je veux me défendre, elle më bâillonne et me crie : c Souffre et meurs I . . . voilà ton lot. B
Mon Dieu, c'est vous*que j'implore.
Parlez, parlez pour moi !
tf * t • I
Pas un de mes verrous n'a gUaqé. Le petit coin d'horizoo qui m'apparait brumenu dans le cadre de ma fenêtre se découpe tristement sous le fer de mes grilles. Je reste clouée sur mon lit de douleur, eoT^oppée dan^ les perpétuelles, ombres des gémonies de la loi. . . et cq[ieiidftnt une douce pensée, une pensée de liberté, a redressé mon front, a fait battre mon cœur.
Je crois avoir dit qu'en arrivant ici^ et au moment de me séparer de ma pauvre Clémentine pour me laisser enfermer seule, seule pour toujours, dans ma nou*-
cieuse^ un peu craintive, m'avait serrp la main et m'avait regardée en pleurant. ^
Je 1 aimais pour cette pîeiise larme qu'elle m avait donnée. Elle m'aimait pour toutes les angoisses qu'elle me voirait so^l&'iv*. G^AF^et du service de J['infirine];iQ^<eljb m's^ppactait mœ fiokioiis pour la nuit ; mais» d'après la règW^ elle ne venait jamais seule, et, tandis que sa compagne s'asseyait gravement sur mon unique chaise, elle s'agenouillait près de mon lit, me faisait baiser la croix de son chapelet, gonflait mon oreiller^ relevait ma couverture, me pariait ub peu de tout» s^XiSk oser riesi me dire de la douce affoilÂOQil qw Je voyais sovrire dans ses 3(«iik:. c'était l'ange dfis oonsolations q«e
Dieu m'envoyait à l'heure des abatte mefnts.
Un jour, je la vis entrer d'un air mystérieux dans ma cellule; une jeune novice, qui m'était inconnue, l'accompagnait.
— C'est ma sœur, me dit-dle. Nous serons deux maintenant à priei^ pour ma* damé.
-— Et moi, lui dis-je, j'aurai à vous aimer deux fois.
La sœur me regarda sans me répondre, mais avec une charmante expression d^à- 'mitié. Lapetite novice aifança la tète sur l'ëpaule^de sa sœur, fit deux pas vers in0n
lit, recula intimidée ; puis^ cédant à nne émotion irréfléchie, elle se jeta à mon cou.
y pu fus attendrie.
— Et la règle? et les statuts? s'écria la sœur en allant^ tout effrayée, fermer la porte.
— Lia règle? je l'ai oubliée, dit la jeune noYJiceen ine tenant enfermée sous les ai* / les d'étamine bleue de sa guimpe ; mais je me souviens que TÊvangile nous ordonne d'aimer le prochain comme nous-mêmes.
Or, moi; j'aime madame; oui, je l'aime, et j'ose le dire, tandis que vous, ma révérende sœur, qui raimez aussi;, vous vous feriez un scrupule de l'avouer.
La petite altercation entre les deux religieuses dura quelque temps. La sœur aî«
née se lamentait, en pensant que la cadette, n'ayant pas encore renbncé à sa jeunesse, s'en allait riant, pleurant et pensant tout haut, sans souci de la règle et sans peur des statuts. .
A partir de ce moment , elles se firent Tune et Tautre un grand mystère de Taffectîon qu'elles me portaient. L'aînée n'ar- ^ rivait janmis que isur la pointe des "pieds, le regard effaré, le -doigt sur lèsfèvres, se donnant toutes les peines imaginables pour allier sa conscience avec son coefur, la règle avec la sympathie. La cadette franchissait l'escalier comme un oiseau, ' me souriait en ouvrant la porte, pleurait avec moi si je pleurais, souffrait avec moi si je souffrais, s'emparait de mon petit .
miroir pour y surprendre les plis de son
Toile« ^ cherdiait^urtout mpa cteur pour y faire parler douoemeAt le ^en.
La pauvre fille pesait à peine ses quinze
ans ; ses chagrins n'étaient guère que des souvenirs d'enfant gâté. :Eile avait quitté sa mère et sa poupée pour rejoindre au couvent sa grande sœur. Le voile lui avait paru charmant, le petit air important qu'il fallait prendre avec le bonnet et la^ guimpe l'avait enchantée.
Pendant les premiers jours de son noviciat, elle aurait voulu que les prières fussent toujours plus longues, que les jeûnes ne finissent jamais. Elle aurait voulu subir à elle seule tous les supplices qu'elle admirait dans le martyrologe. Elle enviait les tortures ; elle ne rêvait que palmes vertes, arènes, lions et bourreaux.
Mais Tobéissance, cette dure abdiication de la volonté, lui coulait toujours, et, sous ses habits de nonne, elle restait encore, sans s'en douter peut-être, jeune fille de tète, de cœnr^ et de petits dé&uts mi* gnons : c'était là le souffle du regret qui éteignait peu à peu les feux follets de l'imagination.
La vocation religieuse ne s'improvise pas : c'est la greffe de l'ange sur l'homme... et la greffe meurt si la tige qui la porte n'a déjà ses racines au ciel; hors de cette condition, cacher une tète espiègle sous le voile, ensevelir ses quinze ans sous la bure, c'est donner de fausses rides à la jeunesse et de fausses vertus à la folie : c'est souffler sur le soleil pour l'éteindre.
Quelquefois, aux heures de récréation^ la petite sœur s'échappait du milieu de ses compagnes pour venir partager ma solitude, et souvent mes ennuis. A peine déshabituée de cette do^ce vie du foyer, qui a pour ange gardien une aïeule ou une mère, elle aimait mieux venir pleurer avec moi, qui Taimais, que de s'égayer tristement avec des religieuses qui perdent, par leur vœu, le droit de se choisir une amie.
Touché de sa candide affection, je la lui rendais de tout mon cœur. Je lui réservais toujours sa part des bonbons et des fleurs que de chères sympathies envoyaient sous mes verrous. Je lui disais combien sa mission de miséricorde était belle si elle sa van' la comprendre, mais que, pour la remplir dignement, il fallait l'aimer.