LIVRE XIV
de tourmenté, comme les événements au milieu desquels il souffre la vie. Ceux-là mêmes qui se montrent heureux ont acheté si cher la quiétude d'esprit dont ils semblent jouir, que la sérénité répandue sur leurs traits garde encore l'empreinte de la lave d'un volcan.
M. *** a la gravité d'aspect d'un patriarche biblique. Il unit la haute stature à la santé robuste de ces anciens •preux qui prenaient leurs armuriers pour tailleurs. Rien d'original comme son costume : véritable précepte d'hygiène, gatne imperméable, où il entre chaque matin pour ne pas se rouiller aux haleines du temps. Il n'est pas homme à s'étaler une condition sociale sur le dos, ni à se faire moine par l'habit. Ses cache-nez ont fait, toute une saison, les délices de Montpellier. Ses chapeaux, ordinairement gris, sont invariablement cousins germains des parasols, l'été ; petits-cousins des parapluies, l'hiver. 11 lui faut des souliers-bateaux et des pantalons-sacs. Tout autre que M. *** paraîtrait singulier, ainsi vêtu. Lui, au contraire, y gagne de rester lui. En le voyant, on ne sourit pas, on s'incline. Pour quelques-uns, il a l'attrait d'un logogriphe; pour quelques autres, la valeur d'une énigme. Pour moi, c'est toujours le meilleur des hommes et le plus excellent des amis.
En arrivant à Montpellier, il avait fait un vrai miracle. Mes murailles s'étaient abaissées devant sa couronne de cheveux blancs. En s'emprisonnant avec moi, sans que mes verrous aient glissé une seule fois contre lui, sans que les caprices de la consigne aient jamais révisé ses droits et mesuré ses heures, il a fait un plus grand miracle encore.
C'était chose étonnante et inouïe ; mais les dispositions paternelles et tendrement grondeuses du bon vieillard s'étaient révélées si vite; si vite il avait pris possession de ma santé et haute main sur mon régime, qu'il ne vint au
cœur de personne de lui disputer ses prérogatives de pater-tonnant.
Vivrais-je cent ans, je verrais toujours M. *" monter mon escalier au pas accéléré de ses longues jambes, tandis que Françoise, trottinant essoufflée à sa suite, lui donnait en patois francisé le bulletin de mon sommeil et le menu de mes repas. Rien n'était oublié, un bâillement nerveux, un soupir prolongé, donnaient lieu à d'interminables commentaires.
Et alors, si j'avais bien dormi, si ma mine était bonne, si je m'étais couchée du côté droit, si j'avais digéré du côté gauche, si, fidèle à son ordonnance, j'avais dîné de deux jaunes d'oeufs au sucre, et soupe d'un jaune d'œuf sucré, le pater me saluait de mots aimables et caressants. Mille gâteries paternelles me récompensaient de me porter bien. J'étais une fée, un esprit, un ange... sans lunettes, on voyait pousser mes ailes, et, sauf mes crampes d'estomac, mes spasmes et ma maigreur, j'étais un être accompli.
Tout en disant cela, le bon père changeait ses grands souliers contre d'incommensurables pantoufles, sa redingote de drap marron contre un surtout de molleton blanc, son chapeau contre un bonnet de coton, hérissé en cône, n'interrompant celte grave métamorphose que pour déterrer de ses poches-cabas du chocolat de santé, ou une aile de poulet bouilli, des chaussons de laine contre le froid, ou des brochures nouvelles contre l'ennui.
Mais si, pas malheur, la pauvre Françoise avait dû avouer au sévère inquisiteur que mon sommeil avait été agité, mon régime inorthodoxe, ma mine mauvaise et mon humeur noire; si mes yeux étaient ombrés par la tristesse, ou rougis par les larmes, oh ! alors la tendresse indignée de M. *" ne se contenait plus. Il gardait son cha-